‹ Conférences faites au Musée GuimetChapitre 7 sur 12 · M. A. GAYET · texte numérisé non relu

M. A. GAYET

Bien souvent, je vous ai parlé d’Antinoë ; je vous ai retracé Thistoire de sa fondation; je vous ai dit quelle extraordinaire efflorescence de civilisation s’y était manifestée. Je vous en ai évoqué les anciens habitants, ces morts, qui se sont levés de leurs sépulcres, pour nous raconter le faste des derniers jours de la décadence romaine; des premiers de l’aurore byzantine. Je vous ai longuement entretenus des travaux qui nous les ont restitués. Vous avez écouté, avec une attention dont je ne saurais trop vous remercier, l’aride exposé de ces questions archéologiques; votre intérêt s’est tendu vers ces reconstitutions que j’ai tentées, pour vous rendre

mieux ce passé présent. Tout cela me dispense des préliminaires de rentrée en matières du sujet que je vais aborder, en parlant du mythe bachique, d’après les documents mis au jour au cours de mes deux dernières campagnes de fouilles; mais, d’abord, il me faut vous dire quelques mots de celles-ci.

Lorsqu’il y a dix ans, je vous parlais, pour la première fois, d’Antinoë, des décrets de l’empereur Hadrien, instituant un culte et des jeux en l’honneur de son favori, le beau berger bythinien, qui lui avait fait le sacrifice de sa vie, et son intronisation au ciel égyptien, parmi les dieux; que dis-je, son identification au dieu suprême de l’Egypte, à Osiris, le dieu de toute éternité, je ne pouvais prévoir qu’une suite ininterrompue de découvertes, me permettrait, un jour, de préciser et la vie privée des habitants de la ville commémorative, et l’éclat des fêtes olympiques qui s’y déroulèrent, et le rituel du dogme, et les cérémonies de la célébration des mystères. Tout cela, cependant, je l’ai fait.

Les habitants de cette ville fameuse ont réapparu à la lumière; et c’est ainsi, qu’année après

année, se réveillèrent, pour nous faire com-

prendre le côté secret de la décadence, Leu-

LE CULTE BACHIQUE A ANTINOE

kyône, la belle isiaque aux prunelles d’or, en qui s’incarnèrent les schismes et les hérésies des cultes du Soleil, de la Pierre Noire et de la Vie-Une; Myrithis, la magicienne; et les instruments occultes de ses incantations sacrilèges; Khelmys, la Précieuse Chanteuse de l’Osiris-Antinoüs, et les marionnettes d’ivoire qui lui servirent à montrer la Passion du dieu, dans les cénacles de mystes; Slythias, l’habilleuse des images de ce même Osiris-Antinoûs, les vases à libations ou à parfums, les bandelettes, les guirlandes, les thyrses, les couronnes, les pots à fards qu’elle employa à parer les statues divines. Tout cela, je l’ai rétabli pour vous. J’ai fait réapparaître, à vos yeux, une Khelmys qui, son théâtre en mains, vous a montré le mystère, en récitant les strophes que nous ont conservées les litanies relatives à la mort et à la résurrection divine, et Slythias a procédé devant nous à l’habillage de l’image sainte du dieu.

Ces personnalités lointaines, d’un monde aboli, chacun a pu, année après année, en scruter le visage. Et si, sous les paupières closes, le regard s’était éteint, du moins, le masque avait conservé, à ce point, le pli de la vie, qu’une attirance se faisait, qui éveillait des curiosités, avides de

retrouver des sensations pareilles aux nôtres, et à reconnaître, en ces morts, un frémissement fixé pour jamais, identique à celui ressenti encore aujourd’hui. Chacun nous synthétisait une personnalité de ce monde étrange, qui fut celui des derniers jours de Rome, des premiers de Byzance, cette inquiétude d’âme, ce désenchantement du cœur, qui demeurent la caractéristique du paganisme expirant. Oui, je l’ai dit déjà, et je le répète, chacune de ces personnalités nous apporte un lambeau de révélation d’un monde ignoré. C’est le voile d’Isis qui se soulève, plis à plis: c’est le réveil d’une population endormie, où chacun vient, tour à tour, nous raconter sa vie; les événements auxquels il a été mêlé, les spectacles dont il a été le témoin.

Lentement, le culte d’Antinoüs s’est ainsi précisé. Mais, jusqu’ici, ces femmes, dont tout à l’heure je vous citais les noms, bien que grecques d’origine, étaient devenues, toutes, par l’initiation, les officiantes du rite égyptien de l’Antinoüs déifié, de rOsiris-Antinoüs, autour duquel convergeait la dogmatique, élaborée en l’honneur de l’Osiris antique. Si puissant qu’il fût, l’hellénisme n’avait rien changé à la liturgie. Tout au plus, dans les assemblées de injustes, était-il reconnaissable à quelques détails.

le’culte bachique a antinoé

Cette année, une personnalité nouvelle, celle d’une femme encore, dont cette fois je n’ai point le nom, apporte un indice nouveau, celui de la célébration d’un mystère purement olympique. C’est la seconde fois que j’en suis sur la trace. Je vous parlerai tout à l’heure du premier document découvert, car il est capital.

Du tombeau, peu de choses à vous dire; cela est du ressort d’un mémoire archéologique. Une petite crypte voûtée ; et, abrité canoniquement, à la grecque, sous cette arche, c’est-à-dire du nord au sud, un sarcophage plâtré, recouvert de peintures qui s’effritent et tombent en poussière. Ces peintures avaient le caractère isiaque; quelques inscriptions, peu lisibles, s’y mêlaient. A l’examen, je reconnaissais que presque toutes n’avaient aucun sens, et se composaient, le plus souvent, de signes informes ; une, cependant, semblait tracée avec l’application de quelqu’un qui ignore ce qu’il copie, et s’efforce de le reproduire, lettre à lettre, simplement. Après bien des hésitations, je finissais par y reconnaître ce lambeau de phrase : « La Dionysiaque, la grande favorite royale. » Puis, un mot illisible, le nom de la morte, à n’en pas douter. Et dans ce cercueil, je retrouvais un corps de femme, paré

de riches atours, auprès duquel étaient déposés les thyrses de la bacchante classique. Faute d’indications plus précises, j’appellerai donc cette sépulture, celle de la bacchante d’Antinoë.

Le culte bacchique était-il donc en honneur dans la ville d’Hadrien? Antinoüs, le beau berger bythinien, devenu l’Osiris, avait-il donc été aussi adoré comme Bacchus-Antinoüs? Car, dans ce reste de phrase mutilé, quelques signes donnaient encore le nom de Dionysos, suivi des premières lettres du nom deux fois retrouvé, dans les inscriptions, où celui d’Osiris le précède. Cela m’amène à chercher par quels liens cette assimilation s’était faite; autant dire, étudier le mystère du Dionysos grec, et y relever les points de contact avec celui d’Osiris.

De minutieuses recherches critiques ont établi, que dès le XVe siècle avant notre ère, c’est-àdire sous les rois antérieurs à Thésée, apparut en. Attique le couple de Déméter et Dionysos qui s’identifia aux mystères d’Isis et d’Osiris, tant aux fêtes d’Eleusis, qu’à celles des Anthesteries, célébrées à l’Acropole. A cette même date, l’influence de l’Egypte se faisait sentir en Troade, et jusque dans les îles de l’Archipel, qu’avaient soumises les armées des pharaons conquérants.

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Mais, parmi les interprétations que la dogmatique, la poésie et l’art ont données du culte de Dionysos, encore faut-il faire la part des légendes purement imaginaires et des données tliéosoptiiques, qui apparentent les divinités grecques à celles de l’Egypte. La Grèce, ellemême, a hésité, chaque fois qu’il lui a fallu remonter aux origines de son Dionysos. Pour certains, il n’était qu’une allégorie. Les autres admettaient qu’il avait vécu sous la forme humaine, et avait été divinisé après sa mort. Seulement, trois théories se trouvaient alors en présence. La première adoptait la légende du Dionysos né dans l’Inde, et parcourant la terre, en propagateur de la civilisation. La seconde est celle du fils de Zeus et de Déméter, l’inventeur de l’agriculture. La troisième enfin, particulièrement adoptée à Thèbes, de Grèce, le faisait fils de Zeus et de Sémélé. Il avait conquis le monde, à la tête d’une armée de ménades; Orphée avait organisé ses mystères, institué les fêtes en son honneur.

Oui, mais ces renseignements que nous donne Diodore sont incomplets, et les philosophes ont reconnu que sous le nom de Dionysos, on désignait des dieux distincts dont les cultes furent

répandus dans des localités, et à des époques différentes. Les livres de cette école ont disparu, mais nous en connaissons le sens par le résumé Irès rapide que nous en donne Cicéron. Nous y retrouvons cinq Dionysos.

Le premier est fils de Jupiter et de Proserpine, qui n’est point cependant Coré, la fille de Déméter, mais Leucothea, qui comme Eileuthea est une divinité appartenant au panthéon archaïque Cretois.

Le second est « fils du Nil », Cicéron lui attribue la fondation de Nyse, la conquête de la Libye, de l’Ethiopie et de l’Arabie. C’est le Dionysos égyptien ou Osiris.

Le troisième est le Dionysos de Thrace.

Le quatrième, le plus connu de tous, est le Dionysos thébain, le fils de Sémélé.

Le cinquième est fils de Nysus, personnage inconnu, et de Théoné, l’un des noms de Sémélé. Cette dernière variante n’a aucun intérêt.

Donc, en résumé, la Grèce connut quatre Dionysos, manifestés en des temps et en des lieux différents: Crète, Egypte, Thrace, et Thèbes. La croyance la plus généralement admise en Attique, faisait le dieu originaire de Thrace, où il était vénéré sous le nom de Sabazios. Ce Dio-

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iiysos a 616 connu d Homère qui, fait caract6ristique, ne lui attribue pas rinvention du vin, mais le montre descendant des montagnes, suivi des ni6nades. Les c6r6monies de son culte sont empreintes de cette conception. Seules, les femmes recevaient rinitiation, et prenaient part aux Orgia: Vêtues de la robe longue de la nébride, couronn6es de lierres, le thyrse en mains, le bras enroul6 d’un serpent, elles c616br aient les rites aux cris d’Evoli6, dans la montagne. Les Bacchantes d’Euripide ont fidèlement rendu le tableau. Le plus célébré oracle était celui de Satres, sur les plus hauts sommets du mont Pangée. Fameux dès le temps d’Hérodote, le sanctuaire jouissait d’une telle faveur, à l’époque romaine, que Octave alla le consulter. Ce Dionysos vit solitaire; aucune divinité ne lui est associée, ni comme mère, ni comme épouse. Les mytliographes ne reconnaissent que son père, Cabiros. Le culte, condensé dans Vorgia^ est le délire, le délire divin; l’extase, où râme se dégage du corps, pour vivre une seconde vie; moyen grossier, sans doute, que les spiritualistes repoussent, pour le demander aux pratiques psychiques. Cette religion se répandit en Macédoine et dans la Grèce du Nord. Ce fut Torigine

de la légende de Panthée et des filles de Minyas.

Delphes était le sanctuaire d’un autre Dionysos qui, à l’époque classique, prenait rang auprès d’Apollon. Le fronton du temple le représentait entouré des ménades. Le site prêtait à une telle interprétation. Delphes est située sur les flancs d’une haute montagne boisée; et la Pythie, en proie au délire, rappelle les orgia des femmes thraces. Mais, le trait capital du culte de Delphes, est qu’au temps de Plutarque, on montrait encore dans l’enceinte du temple le tombeau de Dionysos. Le doute n’était point permis; on y lisait rinscription : « Ci-gît Dionysos ». Et les traditions racontaient, qu’après la mort de Dionysos, tué par les Titans, Zeus avait ordonné à Apollon de transporter à Delphes les restes mutilés de son fils. A l’anniversaire de la mort du dieu, un sacrifice mystérieux lui était offert dans le temple, et la cérémonie correspondait aux courses des ménades. Malgré la parenté visible de ce mjdhe avec celui célébré à Thèbes, on devine sans peine qu’il n’avait avec lui aucune communauté d’origine; car, ce n’est pas un dieu enfant, mais le dieu impitoyable, frappant ses ennemis de délire, et les aveuglant au point de les faire courir au - devant de la mort. Le sacrifice secret

LE CULTE liACIlIQUE A ANTINOE

du temple, de même que celui des Anthestéries à Athènes, avait pour objet de « rassembler les membres du dieu mort », et d’opérer leur renaissance. Et comme à Athènes encore, l’officiante de ce mystère était Déméter-Isis. Ce Dionysos crétois, dont le culte fut transporté en Attique, c’est lui dont le principe était puisé au culte d’Osiris.

Tbèbes enfin prétendait être la patrie de Dionysos. C’est là que s’élabora la légende la plus répandue, celle qui lui donne pour parents Zens et la fille de Cadmus, Sémélé. Des légendes sans nombre se sont greffées sur cette fable. Son rite s’était modelé sur celui de Dionysos thrace, et comportait surtout les orgia des femmes sur la montagne. Comme le fils de Cabiros, le nouveau dieu inspire à ses fidèles le délire qui les entraîne à sa suite; et à ses adversaires, Faveuglement qui les conduit à la mort. Ce Dionysos plut particulièrement à l’esprit grec et absorba les deux autres, si bien qu’au commencement de l’Empire, il ne restait que le fils de Sémélé.

En Crète aussi, nous retrouvons un Dionysos, né de Zens et de Déméter, mis en pièces par les Titans. Mais Démeter réunit ses membres déchirés, et rendit le dieu à la vie. Cette relation

transmise par Diodore, est confirmée par Clément d’Alexandrie, qui y ajoute ce détail: « Sur l’ordre de Zeus, Apollon avait transporté à Delphes les restes mutilés de Dionysos et leur avait donné une sépulture dans un tombeau. » Il suffira de faire remarquer que la foi en la mort et en la résurrection du dieu forma le fond, et des poésies orphiques et des représentations sacrées, à certains mystères, auxquels Diodore fait vaguement allusion. Coïncidence caractéristique encore, les anciens, tout en faisant naître en Thrace le personnage imaginaire d’Orphée, le faisaient voyager en Egypte, et croyaient qu’il en avait rapporté les mystères d’Isis et d’Osiris, transformés en ceux de Déméter et Dionysos. De toute évidence, on reconnaît l’origine égyptienne. L’idée de la mort et de la résurrection d’un dieu répugnait au plus haut point aux doctrines helléniques. Les Grecs attribuèrent bien à leurs dieux les passions, les souffrances mêmes de l’humanité. Mais, un privilège leur appartient en propre: l’immortalité. Dieux immortels; les deux mots sont inséparables. Jamais les Grecs n’auraient conçu l’idée d’un dieu pouvant mourir.

Les Athéniens attribuaient d’eux-mêmes à Dio-

LE CULTE BACHIQUE A ANTINOÉ

nysos une origine étrangère. Selon Thucydide, Hérodote et Strabon, des colonies ioniennes avaient introduit sur les côtes de FAsie-Mineure le culte de Dionysos éleusinien, et la fête de Dionysos, célébrée le 12 du mois d’Anthestérion. Apollodore relate l’introduction de Déméter et Dionysos en Attique, sous le règne de Pandion, successeur d’Erichtbonios. Cette indication tend à prouver que les deux divinités forment un couple, venu du même pays: une mention précieuse est fournie à ce point de vue par Ampélius, qui relate l’arrivée du dieu en ces termes : « Ce Dionysos, dit-il, est agriculteur, et Déméter, est sa sœur ».

A Eleusis, Dionysos avait son temple, et une fête qui portait son nom, remontant « au temps des ancêtres », c’est-à-dire au régime antérieur à Thésée. Une large place y était faite à Déméter, et ce dernier trait indiquait que les deux cultes se confondaient. La cérémonie secrète, à ce qu’il est permis d’en juger d’après Lucien, comportait une hiérogamie : l’union de Déméter et Dionysos. La comptabilité du temple mentionne la construction de gradins de bois et la réparation d’un siège, en forme de trône, servant aux Holoa^ ou représentation des

Petits Mystères, qui avait pour objet de mettre les fidèles eu commimioii avec le dieu.

Cette identification établie, reste à voir de quelle manière était honoré le Dionysos éleusinien, et celui vénéré en Attique. Deux fêtes lui étaient consacrée; les Lenæa et les Anthestéria. Les premières comportaienf une procession, un sacrifice et la représentation d’un mystère. L’on s’est ingénié à chercher quel pouvait être le sens de ces fêtes, en se basant à l’étymologie du mot Xy]v6c;, pressoir, ou plutôt cuve, car le raisin était foulé et non pressé, et l’on a imaginé qu’elle correspondait à la fête des vendanges. Mais, on a remarqué aussi, que^^TQvoça également le sens de tombeau, et que la fête pouvait être une commémoration de la mort divine. Je sais les objections; le sens de tombeau, dérivé de cuve, est de basse époque. L’on a proposé aussi de voir le mot Xiqvat, la Bacchante. Quoi qu’il en soit, la cérémonie avait pour cadre le Lenæon, c’est-à-dire le premier bâtiment ayant contenu un pressoir ou une cuve, situé en face du Limnæ, le sanctuaire fameux, consacré à Dionysos, qui n’était ouvert que le 12 Anthestérion, pour la procession de la statue du dieu. Le>s Lenæa, les fêtes du pressoir, commémoraient diync le sou-

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venir de la première vendange, le fait est induhitable, et devait elre le senl acquis pour la foule. Mais, tout au fond d'un mystère ignoré, qui était célébré alors, semble se cacher un dogme de transformation, de mort et de renaissance, le raisin coupé, qui meurt dans la plénitude de sa maturité, et qui, mutilé à la cuve, renaît sous la forme du vin, dont la force secrète se traduit en cette ivresse, qui semblait communi({uer à ses fidèles Famé du dieu.

Les Anthestéria sont un mélange de réjouissances burlesques et de cérémonies mystérieuses et tristes. Elles avaient lieu dans le Limnæ. Le sanctuaire comprenait le temple proprement dit, Fautel principal et les quatorze autels, sur lesquels sacrifiaient quatorze femmes, les gérairaï. Le nom primitif de la fête était

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üioriysia.

Les 12 et 13 Anthestérion correspondaient à la fin de février. La veille, on ouvrait les jarres et Fon buvait le vin nouveau. Le 12 et les jours suivants, les fêtes se décomposaient en réjouissances populaires, en cérémonies religieuses, ayant le temple pour cadre; enfin, en un service mystérieux, dans le Dionysion de Limnæ: le Mariage du Dieu. — Les premières n’ont rien

à voir ici, elles ne se rattcicheiit d’ailleurs par rien aux rites funèbres de T office célébré.

Le 12, tout annonce une cünimémoration de deuil, un jour néfaste. Tous les temples de Folympe sont fermés, les statues des dieux voilées. Par contre, s’ouvrait l’enceinte du hiéron de Dionysos; c’était le sanctuaire le plus vénérable d’Athènes. La foule n’y était point admise, contrairement à la coutume, mais seulement les officiants, et tout cet office était accompli par la femme de l’Archonte qui, pour la circonstance, prenait le titre de basilinna^ — de reine, — et ses mystes. Il comportait un sacrifice secret, et le Mariage de Dionysos. Seule, la basilinna officiante avait droit d’entrer dans le naos; de voir des choses que nul ne pouvait regarder ; d’accomplir les cérémonies transmises par les ancêtres, qu’on ne devait point révéler. Auparavant, elle offrait un sacrifice, dont nul ne pouvait savoir de quelle manière étaient amenées les victimes, de quelle manière elles étaient immolées et partagées, et les paroles prononcées en les sacrifiant. Tout devait être ignoré: paroles, gestes, intonations de voix.

A certains passages de ce rituel, la basilinna était assistée par le hiérocérix et les géraïraï.he

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seul hiérocérix était celui d’Eleusis; sa présence indique donc qu’il s’agissait des plus grands mystères. Il lisait la formule de prestation de serment des géraïraï; mais ce serment était tenu secret pour toutes les cérémonies mystérieuses. Quant aux géraïraï^ — géraérès, — c’étaient des femmes revêtues momentanément d’un caractère sacré pour assister la basilinna. Elles étaient au nombre de quatorze, désignées par l’Archonte, et officiaient à quatorze autels, après s’y être préparées par diverses purifications.

Le mariage de la basilinna avec Dionysos était la cérémonie la plus mystique. Un passage de la Politeïa d’Aristote confirme le fait.

La statue du dieu, solennellement extraite de son naos, était portée processionnellement à un édifice, désigné sous le nom de Boucolion. Un cortège de danseuses l’accompagnait, dont les attitudes nous ont été conservées par les peintures des vases grecs, connues sous le nom de Danses des Anthestéries. Là, dans cette demeure, dont on sait peu de choses, on plaçait sur un lit nuptial la statue sainte et la basilinna. Celle-ci y passait la nuit avec le dieu. Puis, unei autre procession ramenait l’icône de Dionysos au Limnæ, et après des cérémonies secrètesj dont

on ignore le détail, le leinple était refermé pour un an.

Un passage de Philostrate confirme, qu'au cours de ces rites, prenaient place des « danses au son de la flûte ». Ce rituel, selon lui, était emprunté à la poésie orphique, et avait pour interprètes des Bacchantes. L’origine en semble plutôt appartenir au culte du Dionysos égyptien.

Si l’on compare maintenant ce rituel à celui d’Osiris, l’identification de Dionysos au dieu égyptien se fait absolue. Je ne rappellerai que pour mémoire, car je vous l’ai dit maintes fois, qu’Osiris avait été tué par son frère, Seth, qui avait dépecé son corps, et semé de ses membres la vallée du Nil. Qu’Isis s’était mise à la recherche des lambeaux épars, les avait réunis, et grâce aux pratiques rituelles, dont je vous ai montré le détail, en reconstituant, devant vous, le scénario de la Passion du dieu, telle qu’elle était retracée par les marionnettes de la Précieuse Chanteuse Khelmys, avait obtenu du dieu père, qu’il ressuscitât son fils.

De même, les Titans avaient mis en pièces le corps de Bacchus. Mais, détail capital, Seth avait déchiré en quatorze morceaux le corps d’Osiris; de même, les Titans. Chacun des qua-

LE CULTE BACHIQUE A ANTINOÉ

torze lambeaux du corps d’Osiris était devenu la relique vénérée d’un sanctuaire de la Thébaïde ou du Delta. Les quatorze autels et les quatorze gérairaï officiantes trouvent donc leur naturelle explication.

Ce n’est pas tout. Si le meurtrier d'Osiris avait pris soin de semer des membres de sa victime la vallée du Nil, c’est que le rituel égyptien avait des formules magiques capables d’atteindre l’âme du dieu, au plus profond des deux, et de l’obliger, de gré ou de force, à s’unir à son image, qui devenait vivante. De même, le culte funéraire, par des pratiques semblables, rappelait l’esprit du mort et runissait à la momie pour lui donner la vie d’au-delà. Mais il fallait que cette dernière subsistât, pour lui servir de support, de même que l’avait été le corps pendant la vie. Le mort « reprenait alors ses membres». Un office spécial était affecté à chacun d’eux.

C’est cet office qu’accomplissaient les géraïraï. Chacune récitait la formule magique destinée à rappeler les lambeaux du dieu à la vie. Ce n’était là, toutefois, que les préliminaires de roffice final, qui décidait de la résurrection.

Cet office le sanctuaire isiaque de Tynthiris

nous en a conservé en détail les moindres formules. C’est la Fête des Jardins d'Osiris. — Ce jardin consistait en une cuve de pierre, auprès de laquelle était un bassin de granit. Dans la cuve, une image du dieu était placée auprès d’un coffret renfermant une relique divine. Cette image, conservée dans la crypte du temple, était une statue momiforme d’Osiris, composée de quatorze morceaux de métal, correspondant aux quatorze lambeaux du corps divin. On l’enterrait dans cette crypte, chaque année, selon toutes les prescriptions du rituel funéraire, en l’introduisant par une porte, située à l’ouest, la région où le dieu s’était enfoncé. La veille, on avait semé des grains de blé dans la cuve, qu’on arrosait de l’eau du bassin. Au jour de la fête, le 20 Choiak, une procession nocturne venait chercher la statue, à la porte de l’orient, où le dieu était réapparu à la lumière d’une autre existence, où réapparaissait chaque matin le soleil ressuscité. On entourait de plantes vertes et l’on exposait au soleil la cuve: puis, le nouvel Osiris était enfermé dans son cercueil et replacé dans la crypte, qui restait fermée pour un an.

Le mariage de Dionysos trouve pareillement son équivalent. Le temple dé Tynthiris encore,

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nous a conservé tout le détail de la scène. Osiris ressuscite, grâce aux tormules magiques du rituel célébré par Isis, s’unit à elle ; et Horus, le soleil levant, devient le fils posthume, procréé par cette union. L’image sainte du dieu apparait, au cours de ces scènes, couchée sur un lit funèbre. Je n’entrerai point dans l’analyse de cet office dont le sens est traduit avec un réalisme d’images, dont ne s’effarouchait point un peuple simpliste, tel que celui de l’Egypte, et qui était d’autant plus précieux pour lui, qu’il y retrouvait avec sa légende sacrée, le dogme de réincarnation par lequel s’affirmait une existence d’au-delà.

Je n’ajouterai qu’un mot. J’ai parlé quelquefois de ces processions, souvent représentées, du transport de la statue divine, devenue magique, vivante, poHeepaiT"^^ du sanctuaire, sur les épaules des prêtres, jusqu’au seuil du temple, pour que le dieu dispensateur de la vie la répande sur la terre. J’ai dit aussi, que derrière elle, apparaissaient des femmes désignées quelquefois sous le nom de courtisanes sacrées, mais que les textes nomment en réalité tes Epouses du Dieu. Elles escortent l’icône sainte, en des attitudes de convulsionnaires exta-

tiques et passionnées, qui expriment la félicité de runion mystique, la béatitude de la vision divine, l’éblouissement de l’au-delà.

Ainsi le mystère bachique s’identifie au mj'stère osiriaque; l’identité se fait jusque dans le cortège qui suit l’image sainte. C’en était plus qu’il ne fallait pour que les Grecs d’Antinoë jugeassent bon de l’attribuer à Antinous. A devenir Dionysos, il ne cessait point, pour cela, de demeurer l’Osiris. L’instinct grec se plaisait à cette conception; elle rapprochait bcancoiq) plus de lui la personnalité du bel éphèbe; et celle-ci s’y détachait dans la volupté du cadre bachicpie pour lequel elle semblait modelée à souhait.

Aussi, bien que les dogmes solennels du culte antique fussent, quand même, rigoureusement célébrés, des hérésies s’y étaient glissées, qui tendaient à lui donner une tournure plus païenne. A côté des prêtres égyptiens, dépositaires des secrets du mystère antique, quantité d’initiées grecques avaient pris rang. Elles participaient à des cérémonies qui, conformes, à l’origine, à la dogmaticpie, s’en étaient peu à peu détournées, pour se prêter à des adaptations aux mythes profanes. Telle, cette Khe-

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larys, la précieuse chanteuse; telle, cette Slythias dont j’ai déjà reconstitué, pour vous, les offices auxquels elles ont présidé.

Revenons maintenant à la sépulture de la Bacchante d’Antinoë. Il me suffira de résumer brièvement les côtés qui T apparentent au mystère dionysiaque. En cela, je me tiendrai sur une réserve absolue, d’autant que ce sont de simples conjectures que j’émettrai, n’ayant point de preuves en mains.

En admettant la célébration d’un office, tel que celui dont je viens d’esquisser le sens, il lui fallait une officiante. Celle-ci prenait le titre de reine; mais, précisément, dans les peintures^ des temples pharaoniques, représentant réponse du pharaon, procédant à la célébration du sacrifice, celle-ci n’est plus appelée la reine, comme à Athènes, mais la royale favorite^ ainsi que se trouve désignée la morte d’Antinoë. Si cette identification est admise, reste à chercher qui cette royale favorite pouvait être. Je réserve cette question pour plus tard.

Est-ce tout? Non, car un rituel différent existe, dont je n’ai point encore parlé; la célébration des Orgia qui avait lieu à Thèbes de Grèce, Dionysos y apparaît comme le chef des mé-

conféri:nci:s au musée guimet

nades, conduisant leurs danses sacrées, et inspirant à ses fidèles le délire divin. Euripide semble avoir fidèlement suivi la tradition religieuse, lorsqu’il fait dire au dieu: « J'ai célébré les mystères, pour manifester ma divinité aux morts. Thèbes est la première ville grecque où j’aie fait entendre les hurlements des Bacchantes; où je les aie montrées, couvertes de la nébride, et armées du thyrse entouré de lierres; le délire que je leur ai inspiré les a fait c sortir de leurs demeures, et dans leur égare- - ment elles habitent les montagnes. » Et les ménades chantent alors l’hymne en l’honneur de Bacchus, dont il convient de remarquer le passage suivant: « Thèbes, patrie de Sémélé, couronne-toi de lierre, et livre-toi à la fureur bachique ; sanctifie-toi par la férule, symbole d’initiation. Bientôt toute la terre se livrera aux danses sacrées. C’est Bromius, qui conduit les femmes thébaines, en proie à la fureur de Bacchus. »

^ Or, la^jiétwid§ Gst la peau de faon tachetée; mais, les Egyptiens portaient au cours de l’office de résurrection la peau de panthère, fixée de façon identique à celle des officiants grecs. N^Quant à la férule «Narthex», c’était une espèce

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de roseau creux, qui croît abondamment dans les îles de rarchipel. La moelle qu’il renferme se^ consume peu à peu, et conserve longtemps le feu qu’on y allume, sans brûler le bois qui

miiirii • ' *11 iiiw'iii iQii I n I ^

rentoure ; Prométhée, selon Hésiode, s’en serait servi pour dérober le feu du ciel, et la baguette magique des Egyptiens est précisément ce roseau. La description des Orgia nous est donnée par le dénouement de la tragédie des Bacchantes. C’est le récit de la mort de Panthée, qui avait voulu en connaître le secret. « Sa mère, la première, se jette sur lui, la bouche écumante, les yeux égarés, tout entière au dieu qui la possède. Elle saisit sa main gauche, et s’appuyant contre les flancs du malheureux, elle arrache le bras sans effort. Bacchus, luimême, lui avait communiqué sa puissance. Ino s’empare de l’autre côté, et déchire ses chairs palpitantes. Autonoë et toute la troupe des Bacchantes suivent cet exemple; on n’entend que des cris confus de tous côtés. Les gémissements de Panthée se mêlent aux hurlements des femmes. L’une portait un bras en trophée, l’autre un pied, encore couvert de sa chaussure. Toutes les mains se lançaient des lambeaux sanglants. Les membres du roi restent attachés aux

pointes des rochers, aux branches des arbres. Vainement on essaierait de les recueillir. La tête est tombée entre les mains de sa mère, qui rélève sur la pointe de son thyrse, comme la tête d’un lion sauvage, qu’elle promène sur le Cithéron. »

Reste à fixer à quelle tradition s’était rattachée l’Egypte. Ici, nous retombons dans une adaptation, née de besoins politiques, qui avait abouti à une ingénieuse conception.

Les notions vagues de l’Egypte qu’avait eues la Grèce du XVe siècle avant notre ère, et que nous

retrouvons encore intactes dans Hésiodes : celles

du royaume des Hespérides, d’Atlas soutenant le ciel et des trois Gorgones se sont localisées en Lybie. Hercule, vainqueur d’Anthée, a posé ses colonnes à Gadès.

En agissant ainsi, la Grèce entend prendre ses précautions pour légitimer ses conquêtes. Elle fait des pays auxquels se rattachent ces fables, les berceaux de ses divinités. La preuve en est que Pindare prend soin, lui aussi, de rattacher à la Cyrénaïque quelques-unes des légendes divines. Apollon avait enlevé en Thessalie la belle nymphe Cyrène, et l’avait emportée au-delà des mers, dans les jardins de Jupiter-Amon. La

LE CULTE BACHIQUE A ANTIISOE

déesse du pays avait accueilli les deux amants dans un palais d'or, où était né leur fils Aristhée. Et cette dernière fable avait pour but de montrer les divinités helléniques prendre possession du pays, du consentement même de celui-ci.

C’était là le premier, « mais l’Egypte attirait particulièrement les Athéniens ». Ils assimilèrent leur divinité à la déesse Neith. Ces légendes, ainsi transplantées, furent le jirologue de celle de Bacchus. Avec elle, nous touchons, sous le règne d’Alexandre, au roman de l’impérialisme grec. Alexandre, comme autrefois Bacchus, soumet la Lybie et passe en Egypte. C’est Bacchus couronné, suivi du cortège, qui autrefois accompagnait le dieu. Et lors du partage de l’empire, quand la terre des pharaons passa sous l’autorité des Ptolémées, les collèges sacerdotaux s’efforcèrent d’assurer, pendant toute la durée de leur dynastie, la prépondérance du mythe de Dionysos. En voici le trait principal. *

« Ainon, roi d’Egypte, s’éprit, en Lybie, de la nymphe Amaltée. Un fils leur naquit, que son père fit secrètement transporter dans la ville de Nyse, etc. » Celte ville de Nyse, Diodore la place dans l’île d’Hespéra, et en fait une ville

lybienne. Là, « Bacchus grandit, et découvrit la nature, et l’usage du vin ».

Ainsi, la parenté de Bacchus et d’Amon servait de support au roman de rimpérialisme grec, en devenant l’œuvre d’Alexandre, — Bacchus couronné, lorsqu’il prétendait à la lignée d’Amon, et s’arrogeait les attributs pharaoniques. En s’affirmant comme le fils d’Amon, Alexandre- Bacchus implantait définitivement la royauté grecque en Egypte. Cette prépondérance du mythe bachique tenant à ce fait, qu’ Alexandre était le fils d’une Bacchante, Olympîas, qui fit la guerre à sa rivale, Eurydice. Aussi, affectaitil, en toutes circonstances, d’imiter le dieu. Lorsqu’il brûla Persépolis, il s’avança à la tête des Bacchantes, conduites par Thaïs, au son de^ chalumeaux et des flûtes. Les Ptolémées suivent son exemple. Ptolémée III prétendait descendre d’Hercule par son père, et de Bacchus par sa mère, si bien, que la grande procession qui se déroula en son honneur à Alexandrie, sous Philadelphe l’assimila à Dionysos. Philopator, Evergète, Aulétès, continuèrent la tradition. Antoine la reprit pour son propre compte. Selon Plutarque, il entra à Ephèse précédé de Bacchantes; et à l’arrivée de Cléopâtre qui vint

LE CULTE BACHIQUE A ANTINOE

le trouver en Cilicie, « le bruit courait que c’était Vénus qui, pour le bonheur de l’Asie, venait chez Bacchus ».

Si je rapporte tout cela, c’est qu’une peinture d’Antinoë nous a conservé l’interprétation du mythe bachique qui y avait été importé, et que celle-ci semble être un moyen terme entre toutes ces croyances divergeantes.

Ce tableau, c’est la légende du fils de Sémélé qu’il retrace. Dans une frise, courant au sommet, les épisodes de renfance de Bacchus sont, un à un, interprétés. C’est Sémélé frappée de la foudre, la naissance de Bacchus, sur lequel veille un guerrier.

Ce n’est là, toutefois, que la partie la moins importante du panneau. Tout le bas est rempli par une composition, montrant le Triomphe de Dionysos^ dans un cadre qui n’a plus rien des orgia thébaines. Le cortège n’est plus celui décrit par Euripide, et la figure même de Bacchus n’est ni celle du dieu terrible, ni celle du dieu enfant. C’est l’image presque hiératique d’un dieu jeune, lei front couronné de lierres, s’entremêlant aux boucles d’une longue chevelure. Les traits , presque efféminés rappellent d’une façon frappante ceux d’Antinoüs, et le corps est pris dans

une longue robe brodée. Tout au centre de la composition se détache la figure de Séniélé, représentée jeune, elle aussi. C’est autour d’elle, et non autour de son fils, que l’action tout entière converge. Nue, à une écharpe près, enroulée autour des bras, le thyrse en mains, elle apparaît dans une attitude de danse dTin rythme admirable, tandis qu autour d’elle se pressent des personnages qui s’affirment, non pas comme les acteurs d’un épisode de la légende sacrée, mais comme les principes mêmes du dogme de Dionysos. C est Botroïokaris, — la Grâce de la Grappe; — Lénéos, — le Pressoir; — Eino, — le Vin; — Nasios, — le Naxien, — en souvenir de l’île où Ariane, fut abandonnée; Ludé, la danse Lydienne; d’où le Ludion. Tous les éléments, en un mot, du dogme dionysiaque, qu’une inscription encore, résume par le mot: O skirtos^ — de la danse, — qui demeure le titre du tableau. Tout le mystère se condense autour de la mère du dieu. Dionysos demeure impassible, comme étranger à ce qui se passe autour de lui.

Pourquoi cette conception si particulière du mythe bachique? Cela est bien difficile à établir; et tout ce qu’on peut faire, est de risquer encore

LE CULTE BACHIQUE A ANTINOÉ

des hypothèses. A Aiiünoë, Bacchus, ainsi qu’on l’a vu, se trouvait être une manifestation d’Antinoüs. De là, sans doute, la ressemblance entre le Dionysos couronné de panipres, que nous montre le tableau, et les portraits d’Antinoiis, le front enguirlandé de lierre. Quant à l’étrangeté de la composition, elle trouverait, cela étant admis, son explication. C’est rinterprétation du mythe bachique, tel qu’il était célébré à Athènes, avec le rappel des LelïæaJ les fêtes des Vend^ges ou Petits Mystères, donné par les personnifications de la Grappe, du Pressoir et du Vin; et de celle des Anfhest^nes, traduite par l’image de Ludé, et surtout de Sémélé dansant.

A quelle ordre d’idées rattacher, en effet, la danse de Sémélé? C’est la question essentielle à résoudre. Les innombrables peintures des vases grecs sont une précieuse source de renseignements.

Par eux, nous apprenons que Dionysos, de même que Déméter, étaient célébrés par la Persiké, dont le caractère religieux se perdit vite; la Nysda, les Dionysiaques, mais surtout par les Anthestériennes ; la Bachiké, spéciale à l’Ionie, et la Bachilique, qui avait lieu au son des flûtes,

des cymbales et des tympanons. Ces danses sont

celles de joie et de triomphe. Les bacchanales furent celles du délire et de la douleur. Les femmes seules T accomplissaient échevelées, demi -nues, courant par les montagnes, avec des cris sauvages, en proie aux transports que leur inspirait le dieu, et qui se traduisaient en mouvements désordonnés.

Passons maintenant aux danses moins rituelles, qui furent connues surtout par les adaptations romaines. Au premier rang, se place le Komos^ nom qui passa à torgie finale, qui clôturail les festins. Elle avait fait partie, primitivement, de la Fête des Vendanges. On en peut dire autant de la danse du Pressoir. Enfin, un dernier cycle est fourni par les H ij menées, dont le sujet était celui des noces d’Ariane et de Bacchus.

La plupart de ces danses sacrées fournirent les thèmes des pantomimes romaines, parodies grossières des anciens mystères. Il suffit de rappeler la fête des Vendanges, donnée par Messaline, qui se termina de façon si tragique, et celle offerte à Néron par Tigellinus, sur les bords de l’étang d’ Agrippa. De toutes, nous connaissons les diverses attitudes: celtes seulement des Anthestéries, se rapprochent du type donné par l’image de Sémélé; mais, en même

LE CULTE BACHIQUE A ANTINOÉ

temps, se trouvent être celles qui s’ap})arentent le plus aux attitudes égyptiennes de la danse des Epouses divines^ dont la danse de Séméle est une parfaite reproduction.

Ainsi, du même coup, deux solutions, s’appuyant cette fois à des données certaines, dont nous avons toutes pièces en mains, nous sont fournies par cetie comparaison critique. L’image de Sémélé dansant est une réplique des figures de la Danse des Epouses divines, qui escortaient l’icône sainte; et, en même temps, elle s’affirme comme le modèle que les peintures des Anthestéries recopièrent fidèlement. C’est peu que ce fait ; ce n’en est pas moins une preuve indubitable; d’autant plus, qu’elle nous donne deux corollaires aux propositions précédentes. Le mythe de Bacchus avait ses peintures à Antinoë ; le rituel retracé par elles est celui des Lenæa et des Anthestéries. Et cette dernière conclusion établit, en fait, que le Dionysos d’ Antinoë s’identifiait à Osiris.

L’un et l’autre dieu, ayant un rituel commun, plus rien ne s’opposait à ce que Antinoüs fût vénéré comme Osiris-Antinoüs ou Dionysos-Antinoüs, la dogmatique demeurant la même. Et comme la colonie hellénique formant

le fond de la population d’Antinoë reconnaissait surtout, en l’ancien berger bytliinien, run des siens, il était tout naturel qu’elle le divinisât sous la forme qui lui était familière, et le vénérât, au gré de ses aspirations.

C’est là le premier point acquis. La découverte de la sépulture de la grande favorite royale, la dionysiaque, vient le confirmer.

Mais je ne vous en parlerai pas davantage aujourd’hui.

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