XI.IX
çais, à l'opinion de ses compatriotes, à son pays, dans le Mémoire pour le rétablissement en France de Vordre des frères prêcheurs. Il demanda la justice aux préjugés modernes, en termes élevés, où la prudente fermeté du chrétien égalait la force élégante du langage. Il demanda la liberté qui n'est que la justice, comme par souvenir de son dialogue socratique de 1822 sur la liberté, il passa en revue, il expliqua ces trois vœux si mal connus , si calomniés , de la pauvreté, de la chasteté, de l'obéissance monastiques. Il montra les bienfaits de la vie commune religieuse, de « ces saintes républiques, ces pacifiques forteresses, bâties dans la solitude, que le monde apercevait de loin, comme ces châteaux que le voyageur qui passe dans la plaine entrevoit au haut des montagnes. » Les constitutions libérales et électives de l'ordre dominicain étaient louées avec une noble confiance.
Par les exemples de l'histoire, par les nécessités même du temps présent, il prouvait quels services rendirent, et combien manquent aujourd'hui les saintes maisons de la prière, de l'étude et de la science divine. Son admiration partait du grand fondateur de l'ordre des frères prêcheurs , saint Dominique , le plus illustre , avec saint François d'Assise, des réformateurs de la vie religieuse au XI1I'= siècle. Il osa nommer l'inquisition, en montrant que les torts qui lui furent surtout et le plus reprochés ne dataient point du Xlll^ siècle , mais bien de l'époque où la suprématie des rois d'Espagne en fit à leur profit une institution politique. Enfin, il fit voir, contre l'erreur commune , que l'ordre de saint Dominique n'eut pas dans l'inquisition la place exclusive qui lui est attribuée généralement, et que rois, papes, évèques , toutes les autres congrégations religieuses, toutes les institutions, toutes les croyances, tous les hommes du passé, sont également responsables des fautes ou des bienfaits de l'inquisition, et qu'elle ne devait pas être jugée par les habitudes de notre siècle et selon les doctrines , encore mal appréciées dans leurs i'ruits, de la liberté absolue des cultes et des consciences.
Le Mémoire fut remarqué et non attaqué. On y distingua la partie qui traite des grands hommes, des saints, des papes, des évèques, des missionnaires miséricordieux , tels que Las Casas, des artistes, des savants docteurs, des prédicateurs célèbres que produisit l'ordre de saint Dominique , en renouvelant les merveilles de la pensée de saint Bernard , en donnant à l'Église une nouvelle forme de milice, en unissant ensemble !a vie du cloître et la vie du siècle, le moine et le prêtre. On distingua surtout les traits rapides , mais choisis , qui suffisaient à l'auteur pour peindre au vif saint Dominique, le père de l'ordre, et saint Thomas
trAqum,son plus émincnt docteur, cette merveille du XlIIe siècle, celui que révéreront à jamais l'Église et la science, celui dont l'abbé Lacordaire avait déjà commencé l'étude avec un goût qui ne devait point finir. On ne fut pas moins touché de l'énergie toujours fine , quelquefois ironique, avec laquelle le Dominicain futur repondait aux objections du siècle, à qui il criait que les ordres monastiques étaient, avant tout, des ordres bienfaiteurs et populaires. Et il ne put, à cette occasion, s'empêcher de donner un souvenir de regret à son ancien maître : «' Le prêtre le plus remarquable qu'eût produit l'Eglise de France depuis Bossuet, courut au-devaut de la nation; s'il a péri, c'est bien moins pour avoir outre-passé le but, que pour n'avoir pas compris toute la justice qui lui était rendue. "
Ce ne fut pas tout. Dans les couvents lomains, le fils nouveau de saint Dominique avait appris plus à fond l'histoire de son ancêtre spirituel. Il se fit ua devoir d'éciire une vie de son saint patriarche, lisible en français, u Cette vie est fort simple , fort belle , mais très-difficile à faire. »
11 est peu de catholiques lettrés qui n'aient lu cette vie de saint Dominique. Elle fut composée, comme le Mémoire , soit au couvent de la Minerve , soit au couvent de la Quercia , près Viterbe , soit au couvent de Sainte-Sabine, sur lemont Aventin, où l'abbé Lacordaire passa successivement le temps de son noviciat. Elle ne parut qu'en 1841.
Parti de France avec deux compagnons, le 7 mars 1859, l'année même de la publication du Mémoire , l'abbé Lacordaire avait immédiatement commencé son noviciat à la Minerve. Il prononça ses vœux le là avril 1840, à la Quercia, prit dans son baptême monastique le prénom de Dominique, et le nom de P. Lacordaire, qu'il ne doit plus quitter désormais.
Nous ne voulons guère nous arrêter à la Vie de saint Dominique , parce qu'elle est plus connue et plus jugée.
Le grand mérite , mais aussi la grande difficulté , c'était , en un pareil sujet, d'unir la grâce tendre et harmonieuse , l'onction suave de la légende sainte au coup d'oeil plus mâle et plus sévère de l'historien. Cette double qualité se rencontre à un haut degré dans l'art du P. Lacordaire à saisir avec un ton exquis les nuances délicates de transition entre les parties miraculeuses du saint et le côté social et historique de saint Dominique. 11 pénètre encore plus avant dans les constitutions des frères prêcheurs. 11 en raconte, avec une rapidité étonnante et pourtant toute circonstanciée, les premières origines, toutes françaises, et la première expansion. Son héros est vengé de la part sanglante qu'on lui attribue vulgairement dans la guerre des Albigeois. Cette guerre elle-même est
renilue à ses proportions vraies, à sa nature propre; et la figure rurlr , mais héroïque, de Simon de Monfort est peinte avec les couleurs simples de la pieuse barbarie du temps. Le récit de la bataille de Muret est un chef-d'œuvre de narration historique.
On sent que le P. Lacordaire s'arrête avec amour sur la belle et miraculeuse scène où se rencontrent à Rome les deux grands fondateurs, saint Dominique et saint François d'Assise.
Il revient encore une fois, avec plus de détails victorieux , sur le rôle réel qui appartient à saint Dominique et aux siens dans l'histoire controversée de l'inquisition.
Mais si son âme abonde plus volontiers à redire les choses merveilleuses de ces temps de foi et les grandes choses que vit naître le siècle d'Innocent III , je ne trouve rien de plus délicieux , après la légende de saint Dominique et de plusieurs de ses saints compagnons, auxquels il recommandait de toujours parler de Dieu ou avec Dieu , que la description intérieure d'un monastère dominicain. C'est peut-être en lisant cet endroit que M. de Chateaubriand, ce prince de la littérature contemporaine, louait la singulière /è7?ce?e d'expression du P. Lacordaire , et disait qu'il y avait dans la Fie de saint Dominique quelques-dnes des