‹ Conférences (volume 2)Chapitre 5 sur 30 · LU · texte numérisé non relu

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Sophie chrétienne, (hia doit-il donc arriver, lorsque c'est une âme chrétienne qui va penser sur la double tombe des Césars et des Apôtres?

Le P. Lacordaire faisait sans doute allusion lui-même à ces lentes el sûres transformations de l'âme humaine, qui n'ôtent rien à la puissance et à la générosité de l'esprit, dont elles tempèrent seulement les illusions emportées, lorsqu'il disait, dans la préface de la Fie do saint Dominique : « Les années passent vite; quand nous nous retrouverons ensemble dans les camps d'Israël et de la France, il ne sera pas mal pour tous d'avoir un peu vieilli, et la Providence, sans doute, aura fait du chemin de son côté. >•

11 eut, en rentrant en France, la joie de retrouver sur le siège archiépiscopal de Paris, dans le savant évèque, dans l'écrivain, dans le théologien remarquable qui avait succédé à M. de Quélen, tous les liens d'une estime et d'une affection anciennes. Le P. Lacordaire n'aurait pu mieux se consoler de la perte de M. Quélen.

Le 14 février 1841, la robe de laine blanche du Dominicain montait, disons mieux , reparaissait dans la chaire de Notre-Dame. Il n'y parla qu'une fois.

Les impressions produites par ce premier et unique discours du P. Lacordaire furent vives, mais diverses. Cette robe de laine, cette léte rasée , celte couronne monacale, ce scapulaire, cet appareil de pauvreté austère, depuis si longtemps inconnus à nos générations nouvelles, étaient un spectacle capable d'étonner une assemblée curieuse qui n'avait plus l'habitude d'admirer l'éloquence et la vertu sous cette forme. Quelques craintes, quelques passions, quelques velléités du moins de vieux préjugés se réveillèrent.

L'orateur avait choisi un beau sujet. Il parlait de ia patrie, comme s'il se souvenait encore de cette composition littéraire sur laquelle il avait répandu jadis le parfum de sa première jeunesse. Mais il parlait à la fois aujourd'hui de la double patrie du chrétien, de la patrie céleste et de la patrie de la terre. l\ montrait historiquement que, loin de s'embarrasser et de se nuire, ces deux patries s'élevaient, s'honoraient, s'échauffaient, se glorifiaient l'une par l'autre. Il nous enseignait à aimer la France d'un double amour, comme Français et comme chrétiens. Sa main patriotique posait sur le front de la France « les quatre couronnes qui ne se flétriront pas dans l'éternité : l'arianisme défait, le mahométisrae défait, le protestantisme défait, un trône assuré au pontificat. »

A l'auditoire haletant, frémissant sous de si glorieux souvenirs, il jetait cette interruption éloquente, qui remua chacun plus que ne le pou-

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vaii fiiire le récit lui-même : » Je suis long, Messieurs, mais c'est votre faute : c'est votre histoire que je raconte; vous me pardonnerez , si je vous ai fait boire jusqu'à la lie ce calice de gloire. =>

Mais il attaquait en face, librement, fortement, l'irréligion moqueuse du XVIll» siècle : « Jusque-là, quand on attaquait la religion, ou l'attaquait comme une chose sérieuse; le XVIU" siècle l'attaqua par le rire. Le rire passa des philosophes aux gens de cour, des académies dans lef, salons. Il atteignit les marches du trône ; on le vit sur les lèvres du prêtre ; il prit place au sanctuaire du foyer domestique, entre la mère et le? enfants. Et de quoi donc, grand Dieu! de quoi riaient-ils tous? Ils riaient de Jésus-Christ et de l'Évangile ! »

11 signalait en même temps tout haut, avec ce courage que le talendonne et qu'il rend plus fort, le bien produit en France par les associations religieuses, dans les missions étrangères, dans l'enseignement des enfants du pauvre, dans l'éducation industrielle des ouvriers, dans les prisons, dans les hospices, dans tous les asiles de la souffrance et de la misère, et faisait voir prophétiquement la résurrection de l'esprit monastique sous toutes les formes, « rapportant à la France le dévouement multiple , la prière , la science , la parole , la contemplation et l'action , l'exemple de la pauvreté volontaire , le bénéfice de la communauté. » Puis il disait : « Et aujourd'hui même, devant cette foule qui m'écoute et qui ne s'en étonne pas , apparaît, sans audace et sans crainte , le froc séculaire de saint Dominique. »

Avec la liberté de sa parole sacerdotale, il résumait ainsi le tableau de nos plus mauvais jours : « La France avait trahi son histoire et sa mission : Dieu pouvait la laisser périr comme tant d'autres peuples déchus par leur faute de leur prédestination ; il ne le voulut point. 11 résolut de la sauver par une expiation aussi magnifique que son crime avait été grand. La royauté était avilie : Dieu lui rendit sa majesté, il la releva sur l'échafaud. La noblesse était avilie : Dieu lui rendit sa dignité, il la releva dans l'exil. Le clergé était avili : Dieu lui rendit le respect et l'admiration des peuples, il le releva dans la spoliation , la misère , la mort. La fortune de la France était avilie : Dieu lui rendit la gloire , il la releva sur les champs de bataille, La Papauté avait été abaissée aux yeux des peuples : Dieu lui rendit sa divine auréole, il la releva par la France. Un jour, les portes de cette basilique s'ouvrirent ; un soldat parut sur le seuil , entouré de généraux et suivi de vingt victoires. Où va-t-il? Il entre, il traverse lentement cette nef, il monte vers le sanctuaire : le voilà devant l'autel. Qu'y vient-il faire, lui, l'enfant d'une génération qui a ri

du Chrisl? 11 vient se prosterner devant le vicaire du Christ, et lui demander de bénir ses mains, afin que le sceptre n'y soit pas trop pesant à côté de l'épée; il vient courber sa tète militaire devant le vieillard du Vatican, et confesser à tous que la gloire ne suffit pas, sans la religion, pour sacrer un empereur. »

D'aussi sévères vérités, dites dans un tel style, durent émouvoir el partager les esprits.

Il y en eut même qui accusèrent l'orateur à'avoirmis Vhistoire de France en sermons : beaux esprits plaisants qui s'étonnaient, ou se scandalisaient même, qu'il fût question dans la chaire chrétienne des annales et de la gloire du royaume très-chrétien , et qui ne songent pas même à se montrer surpris que la tribune catholique ait consacré ses plus belles voix , et dans des siècles plus pieux et plus scrupuleux que le nôtre, à raconter, en ses oraisons funèbres, la vie et l'apologie d'un roi, d'un ministre, d'un capitaine, d'une princesse, d'un homme!

Deux jeunes Français avaient seuls, d'abord, prononcé leurs vœux pcligieux avec le P. Lacordaire. Mais une petite colonie de douze autres jeunes gens l'attendait à Rome, avant d'entrer dans leur noviciat, il y retourna donc pour les voir et les encourager.

Mais, jusque dans Rome, les lettres de plusieurs évèques français allaient solliciter pour leurs diocèses la parole connue du nouvel enfant de saint Dominique.

A Bordeaux, cité si vive, si spirituelle, si impressionable, il parle, pendant tout l'hiver de 1842, avec un pieux triomphe dont la mémoire n'y a pas encore péri.

Dans l'hiver de 1845, il porte la grâce de sa parole à Nancy avec son éclat habituel, et jette dans cette ville les premiers fondements de sa communauté humble et naissante.

Quand il échappe à ses travaux oratoires, c'est pour courir à Bosco, couvent piémontais, voisin d'Alexandrie, dans lequel il pourvoit à l'éducation monastique de plusieurs de ses novices qu'on y a transférés de Rome.

En 1843 , à l'appel de Mgr l'archevêque de Paris , il rentre dans cette chaire de Notre-Dame qu'il a déjà tant honorée.

11 prêche, en 1844, le carême à Grenoble. On l'entend à Lyon en 1845, à Lyon, si bien nommée la seconde ville de France, et surtout sa seconde capitale catholique , et il y transporte les esprits à ce point qu'il n'était plus question dans cette ville si exclusivement industrielle- que du Père Lacordaire et des chemins de fer. A Strasbourg, en 1846, il se fait admi-

rer et goûter jusque sur la frontière du protestantisme; et au moment où nous écrivons, il évangélise la population de Liège.

De tant de discours chrétiens qu'il a répandus dans nos plus belles provinces, discours non écrits et non recueillis, dont il est resté surtout un profond souvenir aux populations qui les ont entendus, nous ne pouvons rien dire, nous qui ne pouvons les lire et qui n'avons pu les entendre ; nous ne pouvons rien dire, sinon que cette parole voyageuse compose, à son insu peut-être, et réalise en courant une partie du livre, du plan écrit, qu'il voulait consacrer à V apologie du Catholicisme. Ces feuillets épars, il les recueille, il les rassemble dans la chaire de Notre- Dame ; et plus tard, nous en avons l'espoir, il terminera sa carrière d'apostolat en achevant le beau livre dès longtemps rêvé.

Nous avons à dire encore moins de ces sermons de charité, placés plus en dehors de ses habitudes et de sa manière, mais que sa religieuse complaisance partage , chaque année , selon l'occurrence , entre toutes les bonnes œuvres de la religion, qu'il aime et qu'il favorise toutes, de quelque forme qu'elles soient revêtues. Soit qu'il implore l'aumône du riche ou qu'il excite le repentir, soit qu'il adresse ses allocutions à des confréries d'ouvriers, ou qu'il veuille bien donner de simples et gracieuses paroles à quelque église de village; soit qu'il parle en passant, tantôt à Dijon , qui est comme sa ville natale , tantôt à Beaune , où demeure l'un de ses plus anciens amis, tantôt dans l'église de Notre-Dame-de-Brou, à Bourg, où l'appelle l'un des plus vieux et des plus respectables evèques de France; soit qu'il converse, pour ainsi dire, de plain-pied avec une assemblée déjeunes gens dans les salons du Cef^cle catholique ; partout il doit laisser quelques traces de son talent soudain, original, varié, actif, selon le lieu, le temps, l'occasion, l'heure. Partout il doit laisser après lui quelque chose qui témoigne d'une distinction inûnie, alors même que les circonstances conviennent moins à une nature solennelle qui a besoin , pour se retrouver tout entière elle-même, d'un temple et d'un auditoire d'élite.

Mais, dans l'intervalle de ses courses apostoliques, et après avoir évangélisé la capitale du Dauphiné , il résolut de bâtir ou de trouver un nid nouveau à la religion dominicaine au-dessus de ces montagnesoùsa voix avait paru si sympathique, et qui conservent, par un heureux et rare mélange , le goût profond des choses religieuses uni à une extrême finesse d'esprit et à une âpreté vigoureuse de sentiments politiques.

C'est à Chalais , à quelques lieues de Grenoble et de la Grande-Chartreuse, et à quelques mille pieds au-dessus du niveau de la mer, que le

Père Lacordairc fixa, avec le consentement de Rome et du maître général de l'ordre , sn maison de noviciat.

Chalais est un vieux et inculte bâtiment qui fut consacré, au Xll^ siècle, en 1110, à une réforme bénédictine, favorisée par les princes du Dauphiné. Depuis cincj cents ans, il appartenait à la Grande-Chartreuse, qui en avait fait une infirmerie pour ses vieillards. Vendu nationalement, comme toutes les autres maisons religieuses de France, en 1791 , il est racheté, en 1844, de son dernier possesseur , qui ne savait trop qu'eu faire, par les mains d'un simple moine, d'un pauvre Bourguignon, dont le nom et l'habit ne sont encore que tolérés dans sa propre patrie ; et cet humble lieu est désormais destiné peut-être à devenir le foyer d'un mouvement religieux considérable.

11 faut avoir visité cette modeste solitude de Chalais , cachée dans ses hautes montagnes, contre les haines, les jalousies, les ambitions de la terre, et contre les mauvais vouloirs des esprits forts de l'administration civile! Il faut avoir visité cet asile monastique, à la fois si vieux et si jeune, et que défendent à l'envi la piété et l'intérêt bien entendu des populations du voisinage ! 11 faut avoir grimpé, à travers les grands sapins, les rochers et les sentiers défoncés par la pluie et les torrents, jusque dans cette retraite escarpée , déjà escaladée par la foi des pèlerins ou la curiosité des gens du monde !

Il faut avoir vu les pauvres hôtes de celte maison ressuscitée étudiant, priant,chantant, jeûnant, se iM'omenant comme des frères! Ilfaut les avoir vus, le visage aussi serein que l'air de leurs montagnes, le coeur aussi souriant que les lèvres, passer et repasser dans de longs et froids corridors, pavés de dalles larges et mal taillées, dans leurs cours agrestes, dans leur jardin potager sans élégance, dans la prairie monlueuse qui entoure le monastère, dans la grande avenue ombragée qui mène à la forêt !

11 faut avoir suivi des yeux les Fî^éres Pérëgrinants se rendant, à travers les sinuosités d'un petit bois de sapin, seul reste d'un plus grand domaine, comme à une sorte de pèlerinage quotidien, jusqu'à une hauteur, surmontée d'une grande croix de bois, espècede promontoire aérien, au point de vue magique , d'où l'oeil plonge à la fois , en les dominant , tlans la double vallée du Drake et de l'Isère!

11 faut avoir aperçu le jeudi, seul jour de grande et générale promenade, tous les Frères ensemble, paraissant et disparaissant, de loin, dans les détours des forêts et des montagnes, se faisant reconnaître à leurs longs bâtons blancs des Alpes et à leurs robes blanches, et fortifiant

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ainsi la santé de leur corps pour le repos et l'étude , dans des courses animées et rapides de six heures !

Il faut aussi avoir remarqué cette habitation religieuse, sans distraction, sans vestige de luxe, sans architecture, où l'œil n'est égayé que par un beau chien, quelques poules, un petit troupeau de vaches, un petit champ d'orge ou d'avoine, le bruit de quelques serviteurs et le service déjeunes frères convers!

Il faut avoir dormi dans ces cellules étroites, blanches et nues , où ne se trouve nul vestige des commodités ou des coquetteries humaines; où les lits consistent en quelques plan-ches de sapin brut, n'ayant d'autre duvet que les feuilles séchées du maïs, sur lesquelles reposent les Frères, tout habillés, enveloppés dans leurs couvertures de laine, afin d'être plus sûrement et plus facilement prêts à interrompre leur nuit et leur sommeil, pour aller chanter à la chapelle, chaque jour, à trois heures du matin, les louanges du Seigneur!

11 faut avoir remarqué leur abstinence continuelle de tout aliment gras ou succulent, leur repas frugal dans un réfectoire commun, leurs heures de récréations innocentes comme celles des enfants! Il faut enfin les avoir entendus, à la chute du jour, chanter le Salre regina, avec un accent d'onction, dans leur antique chapelle, seul endroit de leur demeure où un peu d'art humain se laisse apercevoir ! Cette chapelle date de la fondation du monastère; elle porte tous les caractères de l'âge auquel elle appartient, c'esl-à-dire de l'époque de transition du roman au gothique.

Dans les jours d'été où nous y avons passé, il ne s'est presque pas rencontré un seul soir où le bruit de la foudre et la flamme des éclairs ne soient venus ébranler et illuminer les vitraux de la chapelle, et se joindre solennellement à l'effet que produisait sur nous le spectacle de ces jeunes hommes, tantôt debout, tantôt agenouillés, élevant leurs pensées et leurs voix à Dieu, au-dessus des montagnes.

Ce lieu simple et ancien, cette vieille chapelle, nous émouvaient plus fortement, ébranlaient bien autrement nos souvenirs que la vue de ct-s constructions vastes et régulières comme les tentes d'un camp, que la, main du XVII* siècle a donnés à la Grande-Chartreuse. A la Grande- Chartreuse nous admirions surtout le vieux et triste cimetière monastique, où, pour mieux garder l'humilité et l'égalitéchrétiennes, il n'y a que des croix de pierre et des tombeaux sans nom ; nous admirions les anciens et beaux cloîtres gothiques qui ont survécu à la prosaïi]uc médiocrité du goût moderne. A Chalais. tout nous intéressait, dans sa vétusté

dépouillée, dans son harmonie de nudité absolue et antique. Il nous semblait qu'il n'y avait pas eu d'interruption de la religion dominicaine du XllI" au XIX*' siècle. Nous ne nous lassions de contempler «c ces hommes d'une maturité précoce, ces adolescents en qui la pénitence et la jeunesse faisaient une nuance de beauté inconnue du monde, » se préparant, par un exercice continuel de leur force morale, par une perpétuelle victoire sur eux-mêmes, par une vie de renoncement, de privations, d'études et de contemplations religieuses, à donner au monde des exemples de vertu, d'éloquence et de miséricorde.

C'est dans la même année 1844, le 28 août, que le P. I.acordaire rendit le dernier devoir de la piété filiale à Mgr de Forbin-Janson. Il lut cette oraison funèbre.

Ce n'était pas une chose aisée que de louer comme il le méritait l'évèque qui, depuis la révolution de 1830, avait été exilé de son diocèse et de sa ville diocésaine par des passions complexes, mais ardentes ! et cependant, telle fut l'indépendance prudente, telfut l'art d'habileté hardie et de ménagements libres que développa l'orateiiren cette épineuse conjoncture, qu'il obligea une population tout entière, tout à l'heure ennemie, à admirer la vie et les vertus d'un prélat qu'elle avait elle-même opiniâtrement et systématiquement banni de ses murs!

Avec quelle adroite justice il fit accepter par un auditoire prévenu les opinions honorabks, parce qu'elles étaient sincères, de cetévèque qui « eut, dans un siècle plébéien, l'incomparable malheur de naître d'une race historique ! »

Avec quel rare bonheur il s'écriait devant une assemblée populaire : « Ah! ceux-là sont heureux qui naissent à la mesure de leur temps, patriciens dans un siècle patricien, plébéiens dans un siècle plébéien ! Ceuxlà sont heureux, et la moindre justice qu'ils doivent à ceux qui n'ont pas la même fortune, c'est de comprendre combien est dure leur position. I/homme n'est fort que par sa correspondance au mouvement réel de l'humanité, et toutes les fois qu'il reste en dehors de ce mouvement ou qu'il lutte contre lui, il est semblable au passager laissé dans un désert par le vaisseau qui le portait, et dont il suit de l'œil sur les flots l'irréparable fuite. »

Avec quelle haute et évangélique impartialité il mettait en balance les inconvénients et les avantages du principe d'Ae'rerfî^e, point essentiel de l'ancien ordre monarchique, et le principe du mérite personnel, point culminant de nos constitutions modernes ! Et quelles paroles il trouvait, en s'effaçant lui-même, en cachant, en ne laissant presque pas deviner

sa propre pensée, pour imposer à tous le respect du passé : « H convient à nous, générations présentes, de considérer quelle blessure nous avons faite au passé, et d'admettre au moins qu'il a pu rester à d'autres des souvenirs, des regards, quelque chose qui n'est ni étranger ni ennemi, mais qui seulement n'est pas aussi jeune que nous ! »

Après une telle préparation et un tact si délie, il ne devint plus difficile au panégyriste d'appeler le cœur de ses auditeurs vers la piété d'un digne prêtre qui commence dès sa première jeunesse sa vie d'apostolat par la conversion de son propre père. Les habitants de Nancy pouvaient apprendre désormais les vertus elle zèle de celui qui contribua , sous l'Empire, à jeter les fondements et comme les prémices de la Société de saint Vincent de Paul. On pouvait leur dire que « le jeune de Forbin ne se contenait déjà plus dans Paris. Il jetait des yeux avides sur des contrées lointaines où le Christianisme opprimé réclame à toute heure la parole et le sang apostoliques; il errait en esprit de l'Amérique à la (^hine, de la Chine aux bords du Gange et de l'Euphrate ; la main de Dieu l'avait saisi et le promenait, d'aspiration en aspiration, à travers tous les lieux désolés delà terre, pour y choisir un poste où son dévouement ne fût pas à l'étroit. »

En entendant louer la charité prodigue d'un prélat «i qui ouvrait sa main avec la joie d'un évèque et la libéralité d'un prince, qui donnait à un pauvre évèque de l'Océanie jusqu'à ses propres vêtements pontificaux , et n'en trouvait plus aucun pour officier lui-même, et à qui sa mère était forcée d'envoyer des chemises deux par deux, de peur qu'il ne les donnât toutes aux pauvres ; » je me figure que les hommes réunis dans la cathédrale de Nancy durent pardonner quelque chose à la mémoire du fondateur de VOEuvre de la Sainte-Enfance, à l'intrépide missionnaire de l'Amérique. Je me figure qu'ils lui pardonnèrent même ses missions à travers la France, desquelles l'orateur défendait avec bon goût le zèle, les moyens et la forme populaires, en les fais.9nt remonter du P. Bridaine à saint Vincent de Paul. Je me figure enfin que, lorsqu'ils entendirent que Mgr de Forbin-Janson avait usé sa force et sa santé au service de Dieu, dans le ministère de la parole de Dieu et de la confession, à ce point qu'on le trouva souvent dans sa chambre tombé à terre et endormi par la fatigué; je me figure qu'ils durent regretter un peu de s'être séparés si violemment et sans retour d'un évèque qui avait un tel cœur.

Ce n'était pas non plus sans une émotion symphatique que Nancy écoutait le P. Lacordaire parler avec une pareille grandeur d'images et

un si vif sentiment français, de la prodigieuse chute du phénomène impérial. «Tout à coup, au sein même de la patrie, un cri prodigieux s'élève : le descendant de Cyrus et de César, le maître du monde avait fui devant ses ennemis. Les aigles de l'empire, ramenées à plein vol des bords sanglants du Dnieper et de la Vistule, se repliaient sur leur terre natale pour la défendre, et s'étonnaient de ne plus ramasser dans leurs serres puissantes que des victoires blessées à mort. Dieu, mais Dieu seul, avait vaincu la France, commandée jusqu'à la fin par le génie, et triomphante encore au quart d'heure même qui signalait sa chute. Je ne dirai point les causes de cette catastrophe. Outre qu'elles ne sont pas de mon sujet, il répugne au fils de la patrie de creuser trop avant dans les douleurs nationales, et il laisse volontiers au temps tout seul le soin d'éclaircir les leçons renfermées par Dieu même au fond des revers. »

Nous arrivons enfin, ou, i)0ur parler mieux, nous revenons, après un long détour, à l'auteur des Conférences. Mais nous espérons que nos lecteurs nous auront pardonné ce voyage ; car, si nous ne nous trompons, ils doivent connaître d'avance, et mieux que jamais, la riche et singulière nature de l'orateur de Notre-Dame, cet assemblage de grandeur solennelle et de piquant esprit, de gravité élevée et de bonhomie malicieuse qui compose le P. Lacordaire, et qu'il confessait gaiement lui-même, en se déclarant impropre aux devoirs qu'impose l'administration d'un diocèse ou d'une paroisse : «Qu'est-ce celte administration, ces parerasses, ces visites, ces dîners, cette éternelle représentation?... Je n'ai jamais été qu'un homme de plume, de parole et d'action , trois choses incompatibles avec la vie du clergé des paroisses telle qu'elle est aujourd'hui, et pour laquelle Dieu a créé des ouvriers... Contentonsnous d'être de bons soldats delà vérité, faisant le coup de feu, mangeant le pain du bivac, riant dans l'occasion avec nos amis, et n'ayant point à répondre aux allocutions des maires, aux attaques des petits journaux de l'endroit.»

Nous avons maintenant le droit d'être plus bref sur les Conférences : d'abord parce qu'elles sont beaucoup mieux connues et lues de tous; et puis aussi parce que nos paroles précédentes en ont déjà, en grande partie, révélé le caractère et l'originalité.

Il était bien impossible qu'un talent qui a fait tant de bruit, et qui a une individualité si marquée, ne soulevât point un grand nombre de critiques. La renommée profane ou religieuse n'arrive (ju'à ce prix.

Si bon chrétien qu'on soit, on n'est pas fâché de médire un peu du

prédicateur. Et, pour parler comme le P. Lacordaire, u on vient enlendre la parole divine avec lin cœur enflé et comme des juges. »

Et si l'on n'est pas chrétien, on est bien plus aise encore de contester les succès, même les plus incontestables, d'une voix qui rappelle les jeunes générations dans le temple et au pied de la chaire chrétienne.

Aussi, je ne sais sous combien de formes de vives objections ont-elles attaqué l'orateur catholique. Les rationalistes, les sectes dissidentes, les sceptiques, les incrédules, les timides, et les prudents eux-mêmes, chacun à son point de vue, ont exprimé des reproches ou des alarmes. Ceux qui épargnaient le fond ont contesjé la forme ; ceux qui épargnaient la forme ne faisaient pas grâce au fond.

Rien de ces oppositions diverses ne doit surprendre, et l'on ne peut pas dire même que tout en ait toujours été absolument injuste.

Avant que les années eussent mûri le talent du P. Lacordaire, il y avait dans la nouveauté de sa manière quelque chose d'étrange qui pouvait inquiéter peut-être la circonspection de quelques âmes religieuses, même des plus hautes, mal accoutumées encore à voir la religion s'engager en de pareils chemins.

Ce péril du nouveau était encore augmenté par la faculté d'improvisation , qualité essentielle de la parole du P. Lacordaire, et l'une des conditions principales de sa réussite. Quand l'orateur qui improvise a beaucoup d'imagination et beaucoup d'esprit, il devient impossible qu'il ne lui échappe pas, dans le feu du discours, quelques-unes de ces expressions risquées, de ces rapprochements hasardés, de ces alliances de mots bizarres, qui excitent l'oreille, relèvent l'attention de l'auditoire, piquent vivement la curiosité, mais dont l'inévitable danger, surtout en matière théologique , est de tomber dans la témérité ou l'inexactitude.

Il suffit de quelques-unes de ces paroles mal définies ou peu réfléchies, pour que la malveillance ou l'esprit de routine s'en empare, et en compose une objection opiniâtre , et comme une sorte d'ombre obstinée, pour l'opposer à toutes les plus étincelantes beautés de l'orateur. Les hommes sont ainsi faits, quand il s'agit de mesurer et de réduire une renommée qui grandit.

Or, l'improvisation est la base systématique du mérite oratoire du P. Lacordaire. C'était aussi , comme on le sait, l'idée de Fénelon, qui nous a laissé, pour ainsi dire, un plan géométrique, une carte géographique de ses discours improvisés. Si le mot spirituel d'un illustre prédicateur est déjà vrai, «mon meilleur sermon est celui que je sais le mieux, « combien aura plus de prise sur l'âmf^ des auditeurs un discours

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