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soudain , non plus confié à l'hésitation préoccupante d'une fidèle et froide mémoire, mais se laissant aller aux entraînements naturels d'un esprit ému et d'une intelligence colorée.
Il y a eu, il y a encore, surtout dans nos salons français, plusieurs esprits distingués qui se sont fait des réputations magnifiques et méritées par le seul art de la conversation, cette improvisation de la vie élégante et mondaine. D'autres intelligences choisies ont dû une bonne part de leur gloire à la grâce merveilleuse et facile du style épistolaire , cette seconde conversation, que l'on peut nommer une improvisation écrite. Quelle ne devra point être la difficulté, et par conséquent le mérite, d'élever jusqu'à la hauteur de la chaire chrétienne, jusqu'à la grandeur des plus augustes pensées, jusqu'à la sublimité des enseignements divins, tous les prestiges animés de la conversation ou du commerce épistolaire le plus remarquable, et de transporter dans le champ de l'improvisation, en un degré égal, la majesté du sujet et la majesté du style !
Tel est pourtant le type éminent de la faculté oratoire du P. Lacordaire. Non que l'improvisateur le plus consommé n'ait pas besoin encore, en dehors même de ses plus heureux dons naturels, d'étudier et de méditer beaucoup. Conversations, lettres familières, barreau, tribune politique ou chaire chrétienne, on n'improvise, quoi qu'on fasse, que ce que l'on a d'avance dans l'esprit; et ce qu'on a dans l'esprit y est plus ou moins élaboré et rédigé. Un esprit vide ou médiocre sera un triste et stérile improvisateur, parce que la pensée lui manquera.
Mais c'est un bien admirable résultat que d'arriver, par la double combinaison de la nature et de l'art, à devenir assez sur de sa pensée et de sa parole pour n'avoir pas à prendre le souci de donner d'avance la forme à son idée, et pour acquérir la confiance que, dans une solennelle basilique, au milieu du plus imposant auditoire, dans un ordre de contemplations austères et profondes, les couleurs, les images de la parole ne trahiront point l'impétuosité subite de la pensée.
Le P. Lacordaire a remarqué même , dans le cours de ses épreuves oratoires, que ses meilleures inspirations lui sont souvent arrivées dans les parties précisément les moins méditées, les moins préparées de son discours, et que, plusieurs fois, au contraire, il a manqué tout effet oratoire dans les endroits qui, volontairement ou involontairement, se trouvaient le mieux arrêtés, le plus écrit dans sa tète.
Il va sans dire que l'entraînement de cette parole qui secoue l'auditoire, mais que l'émotion de l'auditoire agite et emporte à son tour, est sujet à des inconvénients inévitables, à de périlleuses audaces, à des
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longueurs, à des incorrections, à des écarts. 11 n'est pas rare que l'esprit de l'orateur, tandis qu'il parle, et par les liens mystérieux de la parole elle-même, soit traversé tout à coup par une pensée inattendue, et qu'il s'arrache à la suite préméditée de ses idées et de son discours poursuivre au vol cette pensée soudaine, à peu près comme l'œil suit involontairement l'oiseau qui voltige dans la grande nef d'une cathédrale.
Lorsque les Conférences se lisent imprimées, les longueurs, les digressions, les expressions incorrectes et inexactes, ont disparu en grande partie; mais aussi la flamme, la vie, la couleur, la soudaineté et toute l'action et tout l'accent de l'orateur, ont disparu en même temps. C'est la fleur séchée dans un herbier : les contours et les formes demeurent, le parfum et la couleur se sont bien envolés.
Et cependant il est peu d'improvisateurs dont la parole puisse laisser de plus magnifiques traces écrites que la parole du P. Lacordaire. Car, nous l'avons remarqué en commençant, chez lui le grand improvisateur couvre le grand écrivain, en sorte que, si l'on n'a plus aff'aire au premier, on trouve encore le second. Double et rare privilège sur cette terre, où l'une de ces deux facultés, même isolée, est déjà le plus excellent présent du Ciel ! Le P. Lacordaire sort victorieux des deux épreuves. On peut le lire avec charme, après l'avoir entendu avec étonnement et émotion. Ce n'est plus le même plaisir de l'esprit, mais c'en est encore un très-grand.
Je ne doute pas que ce qui survit dans ses livres de la magnificence de l'improvisateur ne tienne beaucoup aussi à une autre cause que nous avons plus d'une fois indiquée. La suite des Cow/ere«ce5 est, selon nous, le développement de cette pensée générale de Vapologie du Catholicisme, que le P. Lacordaire porte depuis si longtemps dans son intelligence, dans ses contemplations, dans ses études, dans toute sa vie.
Les Conférences ne sont pour nous qu'une des formes, qu'un des fragments éloquents de cette défense du Christianisme à laquelle le P. Lacordaire a voué son cœur de prêtre et son avenir. Il n'est donc pas étonnant qu'on les lise avec ce plaisir littéraire que causent de belles pages détachées d'un beau livre.
Cela seul répond assez aux critiques malavisés qui reprochaient, il y a plusieurs années, au P. Lacordaire de ne parler ni des dogmes, ni des prophéties, ni des mystères, et de s'appesantir uniquement sur la partie sociale du Christianisme.
Si l'orateur sacré n'eut déjà commencé, cette année même, à réfuter éloquemment ce reproche dans ses belles conférences sur Jésus-Christ,
aurions-nous donc besoin de faire remarquer que des conférences peu nombreuses, nées en 18ôd et 183G, et interrompues pendant sept années, jusqu'en 1845, n'oQt pu aborder encore tous les points de la controverse catholique, et qu'il faut avoir la patience de laissera l'œuvre entière le temps nécessaire pour se compléter?
Nous avons entendu d'autres juges non moins prévenus objecter, comme une chose grave, que le P. Lacordaire ait traité de l'église dans la première partie de ses conférences. Tel n'est point, selon eux, l'ordre logique de la controverse chrétienne. On pourrait peut-être se contenter de dire, comme le remarque quelque part le P. Lacordaire lui-même, ({uc si la divinité de Jésus-Christ prouve l'institution divine de l'Église, l'institution divine de l'Église prouve aussi la divinité de Jésus-Christ, et qu'ainsi, ces deux grands faits se prouvant indivisiblement l'un par l'autre, il est libre à l'esprit humain, selon son point de vue, de les examiner à part et dans l'ordre qui lui parait le plus convenable. Mais le choix du P. Lacordaire pourrait encore se justifier par une plus haute autorité, et il lui serait permis de se tromper sur les traces de saint Augustin, lequel a dit : u Je ne croirais pas à l'Évangile si je n'y étais déterminé par l'autorité de l'Eglise (i). »
Quelques-uns, dont le sentiment est plus respectable, ne peuvent aisément pardonner au P. Lacordaire de parler dans la chaire chrétienne autrement que ne parlaient Bourdaloue, Bossuet. Massillon. Le rationalisme universitaire lui-même, qui s'est rallié ouvertement, dans ces dernières années, aux traditions classiques et littéraires du XVII<= siècle, jette, comme une accusation formidable, à notre grand improvisateur catholique, non pas seulement les noms, mais des citations entières et de longs fragments de nos plus illustres sermonaires.
Mais ne voyez-vous pas que si le P. Lacordaire eût suivi l'allure, la méthode, la forme, les divisions, si majestueuses qu'elles soient, de nos anciens et glorieux prédicateurs, ses adversaires le traiteraient comme un imitateur et un plagiaire? Disons-mieux, si le P. Lacordaire se fut contenté de ressembler à d'autres, il aurait peut-être moins de défauts, mais à coup sûr il aurait moins de qualités et surtout moins de juste renommée. Il en serait de lui comme de la plupart dos travaux, d'ailleurs méritoires, des sermonaires du dernier siècle et de celui-ci, lesquels sont oubliés pour avoir voulu faire ce qui était fait et supérieurement fait avant eux.
(i; Evangelio non ciederenn. nisi me Ecclesisp commoveret aucloritas. (Contra Episc. Manich, c. 5. T. VIII, p. 154.
A chaque âge de rÉglise ses besoins nouveaux, et par conséquent ses nouveautés nécessaires. Les doctrines de l'Église ne changent pas, mais elles se développent. C'est ce qu'exprimait très-bien l'illustre Vincent de Lérins. « N'y aurait-il donc aucun progrès d'intelligence dans l'Église du Christ? 11 y en aura un très-évident et très-grand, mais cependant de telle manière que ce soit vraiment un progrès de la foi et non pas un changement de la foi (i). » « L'ordre des âmes, dit le même docteur, (loit imiter l'ordre des corps, lesquels, bien qu'ils accomplissent dans la succession des années les phases diverses de leurs évolutions et de leurs développements, n'en conservent pas moins leur identité primitive et permanente (2). »
Le P. Lacordaire s'est emparé de cette pensée, quand il s'exprime ainsi, dans le Mémoirepourle rétablis semant des Frères Pî^écheurs : « H en est de l'Église et des ordres religieux comme de tous les corps vivants, qui conservent une immuable identité, tout en subissant, par le progrès même de la vie, un mouvement qui les renouvelle sans cesse. »
Ce mouvement de développement est plus visible encore dans toute la littérature des Pères de l'Église. On sait que ces illustres monuments de la controverse chrétienne sont nés successivement, et à leur heure, et comme provoqués progressivement par l'évolution des hérésies : on sait qu'ils jugèrent nécessaire de combattre et de vaincre avec toutes les ressources littéraires, toute la science, toutes les habitudes, tous les goûts, de forme, de style, de discussion propres à chaque siècle. De saint Justin à saint Bernard, c'est le même phénomène moral.
Et pour prendre un exemple plus prochain, a côté de nous, lorsque, au commencement de ce siècle, après tant d'années de septicisme matériel, M. Frayssinous monta en chaire, il crut devoir commencer par établir l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Qui s'en étonna? S'il eût parié dans une époque spiritualiste, on lui eût crié qu'il prenait un soin fort inutile en prouvant ce que tout le monde croyait. Mais il parlait précisément dans un moment où il était devenu nécessaire de rétablir dans les intelligences les premiers éléments du spiritualisme, de recommencer, si j'ose le dire, l'histoire de l'esprit, et l'on trouva que les démonstrations du controversiste venaient à leur place.
(1) Nullusne ergôin ecclesiâ Christi profectus habebitur intelligentiee? Habebitur plané el maximus, sed ità tamen ut verè profectu.s sit ille fidei, non permutatio. (ConamoDit.,c. 29.)
(2) Imitetur animarum ratio rationem corporum, quae, licet annorum processu numéros suos evolvant et explicent. eadem tamen, quœerant, permanent. ( Ibid.)
A ce beau niouvemcMitiles Pères de l'Église, si merveilleusement versés à la fois dans la science de Dieu et dans les lettres humaines, répondit la voix des conciles, dans la suite des siècles. En sorte que, bien loin de blâmer l'orateur chrétien qui place hardiment sa tenle au milieu des nouveautés de son temps, il faut, au contraire, reconnaître en ceci le signe de sa mission particulière.
Or, quelles sont, à vrai dire, les deux grandes hérésies de notre âge, sinon l'indifférence et le doute? Et quel meilleur parti le P. Lacordaire pouvait-il prendre, sinon de ramener les jeunes esprits à l'amour des choses chrétiennes par l'admiration des choses chrétiennes?
De même que, dans les premières années du X1X« siècle , M. de Chateaubriand a réveillé avec un rare à-propos les instincts religieux cachés au fond de beaucoup d'âmes choisies, en révélant les beautés littéraires de la religion chrétienne ; de même aujourd'hui le P. Lacordaire va chercher l'étincelle divine dans les jeunes cœurs en déroulant devant eux avec une spendeur infinie les merveilles morales et sociales du Catholicisme.
Nous vivons à une époque oii l'on se préoccupe principalement de ce qu'on appelle les questions politiques et sociales. Les sophistes et les révolutionnaires surtout ont depuis longtemps jeté dans l'opinion le plus insensé, mais le plus rusé des paradoxes, à savoir : que la religion catholique est l'ennemie de la science , de la liberté des peuples. C'est cette grande hérésie moderne que le P. Lacordaire a résolu d'attaquer de front et de combattre dans toutes les sinuosités de ses malices. Il a poursuivi à outrance « l'ancien serpent de la perdition , qui change de couleur au soleil de chaque siècle. » Pour vaincre de nouvelles erreurs, il a trouvé des ressources nouvelles. Et certes il aura beaucoup fait pour le réveil de la foi, s'il prouve à son auditoire attentif, mais souvent prévenu, que cette foi sympathise naturellement avec tout ce qu'il y a de plus grand, de plus beau, de plus libre sur la terre.
On se souvient que l'esprit du P. Lacordaire fut d'abord touché de l'évidence sociale et historique du Christianisme; et c'est aussi par ce côté qu'il aime principalement à le faire pénétrer dans les intelligences qui l'écoutent.
Personne n'était mieux fait que lui pour remplir un tel rôle. Né en même temps que nous , élevé comme nous et avec nous , il a connu nos doutes , nos vanités , nos défaillances. Il a lu tous nos livres ; il sait par cœur nos poètes préférés ; il s'est nourri de nos souvenirs classiques. <t Étant en unisson avec un siècle dont il a tout aimé , il n'a eu, comme
il le (lit , besoin que d'un peu de mémoire et d'oreille pour parler comme il l'a fait. »
Les chemins qu'il a parcourus pour revenir à la foi , la lumière qui l'a éclairé, les émotions qui l'ont touché, il les enseigne à ses auditeurs. 11 lui a suffi de se souvenir de lui-même pour « parler des choses divines dans une langue qui alldt au cœur et à la situation des contemporains. »
Ce qu'il a voulu plus que tout le reste , c'est que sa parole « n'appartint précisément ni à l'enseignement dogmatique, ni à la controverse pure , mais qu'elle fût un mélange de l'un et de l'autre. « Il a désiré que cette parole fût une espèce de théologie populaire, destinée principalement à la partie de la jeunesse éclairée , libérale et studieuse , par qui se forment les croyances d'une nation.
Il a voulu encore que cette parole , qu'il nomme « singulière , moitié religieuse, moitié philosophique, fût une parole amie, qui prépare les âmes à la foi, qui supplie plus qu'elle ne commande, qui épargne plus qu'elle ne frappe, qui entr'ouvre l'horizon plus qu'elle ne le déchire, qui traite enfin avec l'intelligence et lui ménage la lumière , comme on ménage la vie à un être malade et tendrement aimé. »
Dans une telle bouche, en vérité, le Christianisme est si grand , et la parole de Dieu semble si aimable et si spirituelle , qu'il faut avoir bien peu de cœur et d'esprit pour ne pas se sentir disposé soi-même à les aimer.
Alors même que le P. Lacordaire n'aurait rendu à la religion d'autre service que de faire entourer les colonnes de nos églises par la jeunesse, cette fleur du monde, et de lui apprendre la sublimité du langage religieux qu'ailleurs on lui fait trop oublier, ce serait déjà la plus belle récompense de sa mission apostolique. Et, pour notre compte, nous n'avons guère la force de lui reprocher, comme une tache, quelques excursions sur le territoire mondain, quelques citations profanes, quel- (jues vers français étonnés de s'entendre réciter dans une chaire catholique ; car ces imperfections elles-mêmes font partie peut-être du talent et de l'originalité de l'orateur; car elles attirent et captivent cet auditoire jeune, auquel elles rappellent les plus doux souvenirs du collège. Il n'y a pas jusqu'à ces bouifées d'humeur ironique, d'esprit familier, de simplicité amicale, mélangés avec autant de naturel que d'art dans la pompe habituelle du discours le plus élevé, qui ne deviennent piquantes par le contraste même, et ne commandent et n'inspirent la confiance en délassant agréablement la tension des esprits.
Quand on pourrait justement reprocher au langage du P. Lacordaire
le retour de quelques mélhaphores un peu vieillies, quelques expressions peut-être un peu trop voisines du discours vulgaire, quelques originalités bizarres, imperfections légères et inévitables, mais souvent volontaires, de l'improvisateur, cela ne diminuerait en rien la supériorité d'un esprit aussi varié, aussi fertile, aussi souple.
Il y en a qui, ne pouvant nier les admirables effets produits par la voix du Frère Prêcheur, se délivrent de la nécessité de le louer en lui jetant l'épithète de 7'omantique, Or, je ne sache pas, bien qu'un homme d'esprit s'en soit rendu coupable , qu'il y ait jamais eu un pareil abus de la critique. D'abord, il n'y a pas de reproche moins loyal qu'un reproche général et vague renfermé dans un mot non encore défini. Bien plus, je ne trouve pas qu'il y ait d'écrivain du jour qui appartienne moins à l'école romantique, quelque sens qu'on veuille donner à cette école.
On dirait en effet que l'illustre Dominicain, en quittant le siècle en 1824, se soit mis en même temps à l'abri de l'invasion de cette nouvelle littérature qui prétendait à la domination. 11 est demeuré classique de goût et de théorie, à ce point que, au milieu des admirations juvéniles qui saluaient avec enthousiasme l'apparition de Lamartine lui-même, il admirait \t% M éditatiotis poétiques avec beaucoup de restriction. 11 toucherait plutôt encore à l'époque impériale par l'emploi de certaines formes un peu passées; et l'on ne voit nulle part qu'il affuble sa belle langue du bagage des novateurs littéraires exotiques ou indigènes.
Essentiellement classique dans la forme, il est simple dans l'expression, même alors qu'il a l'air étrange et singulier ; et c'est un attrait de plus dans son style. Je ne connais personne aujourd'hui qui sache mieux que lui, quand il le veut, se dépouiller de toute fausse couleur; et j'admire à quel point il sait être simple, non pas de cette simplicité propre au XVIP siècle, mais autant qu'un homme d'esprit puisse rester simple dans se siècle raffiné.
Je ne connais aucun écrivain moderne dont la phrase soit plus sobre et moins verbeuse, et le tour moins recherché. S'il a V horreur des lieux commu7is , pour le citer lui-même, il n'a guère moins l'horreur de l'épithète parasite. L'on a pu le comparer quelquefois justement à Bossuet, qui produit de grands effets avec des mots fort simples. Ce qui paraîtrait peut-être reprochable dans la manière de l'auteur des Conférences, ce serait plutôt je ne sais quelle subtilité psychologique, qui aiguise l'esprit sans le fausser, mais qui donne à l'orateur une certaine apparence paradoxale, même alors qu'il a le plus raison. Je ne serais
pas étonne qu'il eût puisé ou du moins nourri ce penchant au subtil dans l'étude de quelques Pères, et particulièrement dans son goût pour saint Augustin. Bossuet procède tout autrement : il a l'air solide, même quand il a tort.
Cette teinte de subtilité ajoute encore quelque chose à l'originalité du P. Lacordaire; mais elle lui donne aussi je ne sais quel caractère individuel , relatif, exceptionel , qui, pour être trop de ce temps-ci, et pour trop plaire et trop convenir aux contemporains, risque d'avoir une prise moins universelle sur la postérité.
Aussi ne pouvons-nous guère nous expliquer comment un homme de critique sérieuse et intelligente à pu précisément méconnaître ce qui distingue le plus particulièrement le P. Lacordaire, je veux dire les profonds rapports qui l'unissent à son siècle et à son auditoire. Accuser le grand prédicateur de ne point connaître son temps et la jeunesse française du X1X« siècle, c'est précisément le contre-pied de la vérité. Quoi ! il n'est resté sur les lèvres de nos jeunes gens aucun pli du rire voltairien ! Notre siècle n'a plus que des inclinations graves et religieuses! Il a vraiment des croyances ! Vécorce de réaction spiritualisle, qui trompe quelques observateurs indulgents ou superficiels, ne recouvre pas encore un fonds pernicieux et redoutable d'incrédulité railleuse et d'impiété passive! Oh! que le prédicateur de Notre-Dame a bien raison de saisir corps à corps ce double péril de notre patrie chrétienne !
Quelques-uns, ayant trop de goût pour demeurer insensible à l'éminence littéraire de l'orateur, mais n'ayant ni assez de foi, ni assez de justice pour applaudir à la mission catholique d'un moine éloquent, se contentent de le nommer un poète guf chante ; afiectant ainsi de contenter à la fois leur conscience littéraire et leurs prétentions d'esprits forts, en louant le P. Lacordaire quant à la forme, et en le traitant au fond sous toutes réserves et comme un homme sans conséquence.
Mais ils ne prennent pas garde que leur éloge, même restreint, est le plus bel hommage qu'ils puissent adresser au mérite du P. Lacordaire. Un poète qui chante ! Mais Bossuet aussi était poète quand il écrivait ses oraisons funèbres, son Discours sur l'histoire universelle et ses beaux sermons ; Corneille était poète quand il arrivait au sublime par le sentiment de l'admiration; Racine était poète quand il était pathétiquement passionné ; Pascal était poeie quand il creusait dans la misère de l'homme ! En vérité, je ne connais pas de plus grande louange à dire d'un homme que de dire qu'il est poète.
Des écrivains politiques, dynastiques ou non dynastiques, ensevelis
dans leurs préjugés irréligieux, se sont effrayés d'une robe monastique. Ils ont redouté dans l'orateur sacré le tribun catholique, la pente démocratique de l'esprit du P. Lacordaire ; et craignant sur les sentiments populaires l'effet puissant d'une langue libre et chrétienne, ils ont voulu le déraciner et le calomnier en le nommant un nouveau Satonarole. Ils ont cru l'attaquer ainsi ; ils l'ont encore loué en effet.
Peut-être ignoraient-ils que le fameux Savonarole ne fut pas seulement un grand orateur chrétien et populaire, mais qu'il fut aussi un controversiste admirable, un philosophe habile, un publiciste éminent. Peut-être ignoraient-ils que ce grand politique, l'ennemi et le réformateur de la corruption de son temps, l'ami de Michel-Ange et de la plupart des hommes illustres de l'Italie du XV* siècle, avait donné à Florence une constitution fort remarquable dans laquelle l'élément populaire et l'élément aristocratique étaient pondérés et ménagés avec autant de modération que de sagesse ; et que, s'il mourut enfin, victime calomniée des dissensions civiles, son supplice fut un supplice tout politique, effet trop ordinaire de l'aveuglement et des })assions des partis, illustre et triste holocauste offert à l'élévation croissante des Médicis, et à la prédominance monarchique qui allait étouffer, à la fin du XV* siècle, les libertés orageuses des républiques italiennes.
Plusieurs, ne pouvant nier les succès manifestes du P. Lacordaire ni l'éclat de sa parole, l'ont accusé de se plaire à des discours vides de doctrine et d'érudition, qui profitent plus à la renommée de l'orateur qu'à l'instruction de l'auditoire. Dans leur impatience à supporter ce talent nouveau qui remue et séduit, qui éblouit et attire, ils ont prétendu le réduire aux modestes proportions d'un vicaire de paroisse, le renvoyer à son village, et le condamner à faire seulement ce bien secret et obscur, si méritoire assurément, mais dont personne ne parle.
C'est le procédé ordinaire des hommes qui craignent que les affaires de la religion n'avancent, lis sacrifient volontiers le Pape aux évèques, les evêques à leur clergé, le clergé des villes au clergé des campagnes, attaquant toujours les sommets et les illustrations de la hiérarchie, parce qu'ils savent que c'est par en haut que la religion marche, que le mouvement se donne, et que les choses importantes se font. De même ils se montrent fort généreux à mettre la puissance et le but moral d'un célèbre prédicateur au-dessous des sacrifices ignorés du moindre succursaliste.
Mais, s'il leur plaît de méconnaître la grandeur de l'apostolat chrétien, représenté par ses hommes les plus éloquents, ne devraient-ils pas savoir au moins que l'éloquence de la chaire, comme toute autre élo-
quence, ne pourrait se satisfaire de dissertations doctrinales froides et savantes, qu'une longue érudition n'y serait pas de mise, et n'aurait aucune prise sur l'allention et sur l'esprit d'un auditoire; que cet auditoire ne peut écouler longtemps, ni l'orateur parler, sans mesure, et que celui-ci est forcé, s'il veut remuer les consciences el les esprits, de choisir les sommités les plus saisissantes de son sujet sans pouvoir trop s'y appesantir, de se contenter de jeter dans les intelligences quelques vérités plus éclatantes qui portent coup à l'âme, la disposent à réfléchir et à croire, quelques éclairs de pensée qui puissent ouvrir une large issue à des clartés nouvelles? L'orateur ne va point du même pas qu'un livre. On ne parle pas aux hommes assemblés comme un auteur qui compose à loisir un livre destiné à être lu dans un recueillement solitaire.
Mais ce que les rationalistes pardonnent le moins au célèbre Dominicain, ce qu'ils lui reprochent avec le plus d'insistance, c'est d'humilier la raison humaine et la dignité de l'homme , en déclarant l'esprit de l'homme, réduit à ses propres forces, impuissant à s'élever jusqu'aux vérités éternelles. Ils voudraient que le P. Lacordaire consentît à ne voir dans le Christianisme qu'un ad?nirab/e progrés arrivant en son temps, sans doute pour être suivi d'autres progrès encore ; un magnifique anneau venant s'ajouter à la grande chaîne, dont le Christianisme ne serait pas la fin. Quoi donc ? est-ce la faute du P. Lacordaire s'il y a entre la raison de l'homme et l'infini un abîme que la révélation divine peut seule combler? Est-ce la faute du P. Lacordaire si l'homme est un être social et nécessairement enseigné à qui il faut que Dieu ait parlé? Quand le moine éloquent prouve que, même en dehors des vérités religieuses, l'homme est encore nécessairement subjugué par la foi, n'at-il pas le droit de conclure que, dans les choses divines, l'âme est obligée de se soumettre humblement à la parole de Dieu ?
Vous l'accusez avec passion de n'être qu'ww livre posthume de M. de Maistre...,pasune idée de plus, et Xc style demoins. Mais, sans avoir besoin de prendre ici la défense de ce grand esprit absolu, qui a souvent trouvé, avec un rare bonheur, de grandes idées justes qu'il savait exprimer avec la plus énergique fermeté, ne voyez-vous point que si , dans votre impatience systématique, vous n'êtes point contents du langage que tient le P. Lacordaire à la raison, qu'il nomme la sœur de la foi , l'une des deux formes de Vintelligence humaine , vous niez par là même toute religion , toute communication de Dieu avec l'âme de l'homme? Ne voyez-vous pas que vos critiques s'envelopl>enl, à votre insu même, dans l'interminable réseau rationaliste du pro-
grès indéfini, livré tout entier aux seules forces de l'homme? Ne voyezvous pas qu'il faudrait, pour qu'il vous satisfit, que le P. Lacordaire ne se dépouilitU pas seulement de sa robe de moine, de sa robe de prêtre, mais qu'il rejetât encore sa conscience de chrétien?
Y a-t-il, je le demande, beaucoup d'orateurs chrétiens qui aient fait une part plus magnifique au domaine de la raison, qui l'aient traitée avec plus d'amitié, je'devrais dire avec plus de caresse? Mais ne serait-ce pas trahir à la fois la cause de la vérité et celle de la religion que de ne pas montrer les inflexibles limites posées par Dieu devant la raison de l'homme, et de n'en pas confondre l'insuffisance radicale, en même temps qu'on en célèbre les glorieux privilèges? Pascal, ce fier génie qu'il est encore de mode de louer parmi vous, parce qu'il a écrit un pamphlet éloquent contre les Jésuites, Pascal, en creusant à la fois au fond de la misère et de la grandeur de l'homme, en parle- l-il autrement que le P. Lacordaire? Que ne vous en prenez-vous donc à Pascal? Que ne vous en prenez-vous aux philosophes, aux docteurs, aux penseurs, aux chrétiens de tous les âges?
Nous ne comprenons pas davantage un autre reproche qui contredit directement le reproche que lui font d'autres adversaires. Tandis que, d'un côté, on jette au P. Lacordaire, comme une grosse injure, le nom de nouveau Savonarole, on l'accuse, d'un autre côté, d'avoir trahi, depuis son premier voyage de Rome, les généreuses et libres idées de sa jeunesse sacerdotale. Mais d'où vient donc que, dans la chapelle du collège Stanislas, et même dans la chaire de Notre-Dame, l'autorité s'est plus d'une fois effarouchée de certaines hardiesses de l'orateur chrétien? D'où vient que la jeunesse s'obstine à reconnaître dans l'humble moine de Chalais le représentant indépendant et sincère de la véritable liberté chrétienne?
Pour nous, certes, loin de l'en blâmer, nous félicitons, au contraire, le P. Lacordaire d'avoir de plus en plus dépouillé le vieil homme, comme un enfant obéissant de rÉglise, et de s'être fait toujours davantageThomme de l'éternité plutôt que l'homme du temps.
Nous nous réjouissons que la maturité des années, en confirmant la plénitude de son talent, ait aussi complété la modération et la justesse de ses idées les plus généreuses. 11 y a longtemps que nous savons avec quelle sincérité réfléchie il sait modifier dans son esprit l'opinion qu'il a soutenue autrefois avec le plus de verve et d'entraînement, et avec quelle bonne foi il mûrit dans sa tète et laisse èclore à son heure et dans toute sa force l'objection grave qu'il avait d'abord repoussée.
Mais, alors même que le progrès des ans, l'expérience de la vie, la méditation et l'étude, ont rendu son esprit plus sûr et plus fort, et donne plus de calme et de sagesse à ses instincts populaires, le sentiment des jeunes générations ne s'y trompera pas. Dans ce chrétien, devenu meilleur encore à mesure qu'il s'est séparé des passions du jour, on aperçoit toujours aisément un noble cœur qui aime sa patrie et la liberté; et toutes les fois qu'il prononce ces deux noms , on sent toujours quelque chose qui bat sous sa mamelle gauche , pour emprunter le mot d'un philosophe du XV111« siècle.
Ce dévouement profond aux lois et aux libertés de son pays n'empêche pas le P. Lacordaire de se rappeler ces paroles de saint Augustin, qui conviennent merveilleusement aux chrétiens de tous les temps, et qu'il est bon de remettre sous les yeux des incrédules de ce siècle : « L'Eglise catholique s'adresse à tous les peuples, forme de toutes les nations une société qui vit sous les lois les plus diverses, avec les usages les plus opposés, qui n'y change rien, n'en détruit rien, pourvu que ces usages ne gênent point la religion. Elle enseigne qu'il faut craindre le Dieu suprême et en même temps honorer les rois de la terre. »
Si nous avons reproduit, pour en faire justice, les attaques les plus générales dirigées contre la pensée ou le style du P. Lacordaire, c'est qu'elles sont une partie véritable de sa biographie ; c'est qu'elles attestent et consacrent encore son talent et sa réputation, même quand elles les contestent le plus. Car un poète a dit ce vers qui restera proverbial :
Et beaucoup d'ennemis prouvent beaucoup de gloire.
Que si, maintenant, nous voulions indiquer sommairement nos préférences personnelles dans les quarante-quatre conférences publiées jusqu'à ce jour, il n'en est pas une seule dont nous ne pussions citer, si elles n'étaient pas trop connues, de belles pensées, de belles pages. 11 n'en est pas une seule dont nous ne pussions montrer l'enchaînement et la force dans le plan général du prédicateur. Mais il nous semble prématuré de discuter des vues d'ensemble dans un vaste sujet dont les parties diverses ne sont pas toutes écloses et sont encore en germe dans l'esprit de l'orateur.
Plusieurs blâment le P. Lacordaire d'être de son siècle et (le lui plaire par cela même. Pour nous, nous sommes fort tenté de croire que l'orateur et l'écrivain qui ne sont pas de leur siècle ne seront jamais d'aucun siècle. 11 faut vivre, penser, parler et écrire avec son temps, avec les défauts et les qualités de son temps, ou se résoudre à n'être d'aucun temps;
car on ne peut point remonter à ce qui a fait les siècles précédents, et l'on ne saurait s'adresser à ses contemporains comme on le ferait à la postérité. Je sais bien que le talent du P. Lacordaire n'est pas, ne peiit pas être de la pureté austère , de la simplicité chaste des grands écrivains du XVli« siècle , lesquels en représentent si bien l'idée et la majesté chrétiennes. On ue les oppose , ou ne les compare au P. Lacordaire que pour l'amoindrir; car on sait bien qu'il ne peut les recommencer, et que, s'il les recommençait, il serait peu écoulé, peu lu et bien vite oublié. Je préfère donc , tout en lui conseillant de surveiller avec soin les défauts de sa manière , que le P. Lacordaire garde son cachet , son , type spécial. Il est bon que , dans l'avenir, h sa solennité épigrammatique , à ses fantaisies d'imagination , à son parti pris de développer à la tribune religieuse le côté politique et social de la religion , à ces lueurs de génie traversées par quelques ombres , à cette langue encore nouvelle que les prêtres n'ont pas assez parlée , à cette parole mélangée de la vie du monde et de la vie du cloître, on reconnaisse sûrement la voix d'un moine français d'un siècle tout politique, du XIX'' siècle.
3Iais à quoi bon répondre à ces critiques ? Le P. Lacordaire n'y répondil pas lui-même avec le plus éloquent à-propos ; et ne sait-il pas honorer encore son siècle en le gourmandant , lorsque , dans l'élan de ses espérances chrétiennes , il proclame et salue ainsi les merveilles de l'industrie, les conquêtes nouvelles de l'homme sur la matière, desquelles nous nous enorgueillissons si fort : «Abrégez l'espace, diminuez les mers, tirez de la nature ses derniers secrets , afin qu'un jour la vérité ne soit plus arrêtée par les fleuves et les monts.... Qu'ils serontbeaux alors les pieds de ceux qui évangéliseront la paix ! Des apôtres vous loueront ; ils diront, en passant avec le vol de l'aigle : Que nos pères étaient puissants et hardis ! Que leur génie était fécond ! Qu'ils soient bénis ceux qui ont assisté l'esprit de Dieu par le leur ! »
Où trouverez-vous ailleurs une peinture plus effrayante et plus belle, une satire plus haute de l'état des esprits , des mœurs et de l'opinion à la fin du XVIII" siècle? Et comment choisir parmi tant d'admirables traits? « Que fait cependant l'Eglise ? L'Église semble pâlir. Bossuet ne rend plus d'oracles ; Fénelon dort dans sa mémoire harmonieuse; Pascal a brisé clu tombeau sa plume géométrique; Bourdaloue ne parle plus en présence des rois; Massillon a jeté aux vents du siècle les derniers sons de l'éloquence chrétienne. Espagne, Italie, France , partout le monde catholique , j'écoute : aucune voix puissante ne répond aux gémissements du Christ outragé. Ses ennemis grandissent chaque jour; les