H. IJ
pères et le palais de son époux, s'était confinée dans un hôpital pour y servir de ses mains les pauvres de Dieu. Un lépreux s'y présenta. Sainte Elisabeth le reçut et se mit à laver elle-même ses effroyables plaies. Quand elle eut fini, elle. prit le vase où elle avait exprimé ce que la parole humaine ne peut pas même peindre, et elle lavala d'un trait. Voilà, Messieurs, qui est parfaitement extravagant. Mais remarquez d'abord une chose que vous ne pouvez pas mépriser : la force. La force, Messieurs, cest la vertu qui fait les héros, cest la racine la plus vigoureuse du sublime en même temps que la plus rare. Rien ne manque autant à riiomme que la force, et rien nattire davantage son respect. Vous n'êtes pas des ètr.es méchants, mais vous êtes des êtres faibles, et c'est pourquoi lexemple de la force est le plus salutaire qu'on puisse vous donner, comme aussi lun de ceux qui attirent le plus votre admiration. Sainte Elisabeth, en avalant l'eau du lépreux, avait donc fait un grand acte, parce qu'elle avait fait un acte fort. Mais il y avait là mieux que la force, il y avait la charité. Dans la sainteté, l'amour de Dieu étant inséparable de celui des hommes, puisqu'elle n'est autre chose que lexcès de ce double amour , il s'ensuit que , dans tout acte des saints, là où se trouve le sacrifice pour Dieu, ce sacrifice rejaillit inévitablement sur l'homme. Et quel était le bénéfice de l'homme dans l'action de sainte Elisabeth? Quel était - il ? Me le demandez-vous bien ? Sainte Elisabeth faisait à cet abandonné, à cet objet d unanime répulsion, même au milieu des siècles de foi , elle lui faisait une inexprimable révélation de sa grandeur ; elle lui disait : « Cher petit frère du bon Dieu , si après avoir lavé tes plaies, je te prenais dans mes bras pour te montrer que tu es bien mon frère royal en Jésus-Christ, ce serait déjà un signe d'amour et de fraternité, mais un signe ordinaire dont je te restituerais seulement le bénéfice, à toi qui depuis ton enfance en as été privé, à toi qui sur ta poitrine n'as jamais senti la poitrine d'une âme vivante ; mais, cher petit frère, je veux faire pour toi ce que l'on n'a fait pour aucun roi du monde, pour aucun homme aimé et adoré. Ce qui est sorti de toi , ce qui n'est plus toi , ce
qui n'a été à toi que pour être transformé en une vile pourriture par son contact avec ta misère, je le boirai, comme je bois le sang du Seigneur dans le saint calice de nos autels. » Voilà le sublime, Messieurs , et malheur à qui ne lenlend pas ! Grâce à sainte Elisabeth , pendant toute 1 éternité, il sera connu qu'un lépreux a obtenu d'une fille des rois plus damour que la beauté n'en a jamais conquis sur la terre.
Après cela, qu'un homme d'esprit traite d'extravagante cette action, nous le lui concédons, nous l'avons dit nous-méme, nous sommes persuadé qu'il est beaucoup plus naturel d'aller boire avec ses amis du vin de Chàteau-iMargaux. Mais cet homme desprit mourra probablement un jour ; ses écrits peut-être ne lui survivront guère ; on oubliera ses joies et ses douleurs : et quand sainte Elisabeth sera morte, les rois avec les pauvres se disputeront ses vêtements et sa mémoire ; on mettra un peu de sa chair au-dessus de tous les trésors ; on enchâssera ses restes dans l'or et les pierreries ; on convoquera les artistes les plus fameux du monde pour lui faire une habitation de la mort digne de sa vie ; et de siècle en siècle, des princes, des savants, des poètes , des mendiants, des lépreux, des pèlerins de tout rang se presseront à son tombeau et y laisseront , par le fragile attouchement de leurs lèvres, d'éternels stigmates d'amour. Ils lui parleront comme à un être vivant, ils lui diront : « Chère petite sœur du bon Dieu, tu avais des palais, tu les a quittés pour nous : tu avais des enfants , tu nous a pris pour les tiens : tu étais grande dame , tu res faite notre servante : tu as aimé les pauvres , les petits , les misérables, tu as mis ta joie dans le cœur de ceux qui n'en avaient pas : et maintenant nous te rendons la gloire que tu nous as donnée, nous te restituons l'amour que tu avais perdu pour nous. 0 chère petite sœur! prie pour ceux de tes amis qui n'étaient pas nés quand tu étais au monde, et qui te sont venus depuis ! »
Ainsi en est-il de toutes les extravagances des saints. Toutes profitent à Ihumanité, au moins par 1 exemple. Si le saint jeûne, l'humanité jeûne aussi • s il se condamne à d'absurdes abstinences, une partie de Thumanité est aussi affamée jusqu'à Tab-
surde ; s'il torture son corps par des inventions bizarres , il y a aussi dans vos prisons, il y a dans vos bagnes, il y a dans vos colonies , des corps humains torturés par de cruelles inventions. Si le saint, en un mot, simpose volontairement la souffrance, hélas ! qui est-ce qui ne souffre pas sur la terre, et qui n'a besoin d'apprendre que Dieu a caché dans la souffrance même un baume réparateur et mystérieux? Est-ce un si vain service rendu au genre humain que de lui révéler toutes ses ressources contre le malheur, que de lui prouver, dans d'étranges actions, si Ion veut, que quelque sort qui lui est fait , quelque déshonneur qu'on lui crée, quelques cachots qu'on lui creuse, il n'est aucun supplice , aucune honte , aucune abjection qui ne puissent être transfigurés par l'idée de Dieu, et devenir un trône où tout homme s'en ira vénérer et prier. •
Cette vie des saints, Messieurs, ce n'est pas un phénomène rare, réservé à un temps ou à un pays ; c'est un phénomène général et constant. Partout où la doctrine catholique prend racine, là même où elle n'est déposée que comme une graine entre des rochers, la sainteté y prend naissance et s'y manifeste en quelques âmes par des fruits qui défient l'estime et le mépris de la raison. Cette extravagance sublime date d une folie plus haute encore et plus inénarrable, de la folie d'un Dieu mourant sur une croix, la tète couronnée d épines, les pieds et les mains percés, le corps tout meurtri. Depuis ce jour-là, cette contagion n'a cessé de choisir des victimes dans lunivers, mais par une préférence singulière et jalouse, elle ne les choisit qu'au sein de l'Eglise catholique, apostolique, romaine. A nous seuls est resté l'héritage de la croix, la tradition vivante du martyre volontaire, la dignité de l'extravagance et la gloire du sublime. Et encore que nous ne buvions pas tous à longs traits de ce vin généreux, tous nous y trempons nos lèvres , et en rapportons dans la vie quelque chose du divin empoisonnement. INulne s'y trompe, tout le monde nous reconnaît à cette marque ; la croix n'a jamais subi d'imitation ni de contrefaçon.
Eh ! Messieurs , le monde ne s'en tait pas, il n'essaye pas de
nous ravir ce privilège ; il essaye seulement den faire contre nous une raison et un instrument doppression. Que dit-il aujourd'hui quand , pour toutes nos œuvres , nous réclamons le droit commun? Quelles armes nous oppose-t-il? Il ne nous conteste pas le droit, il ne nie pas que la liberté soit écrite dans la nature et dans la Constitution du pays. Mais il nous dit : Nous ne pouvons pas lutter avec vous de vertus et de dévouement ; vous avez dans votre essence dincroyables ressources dont nous ne possédons pas le secret, et par conséquent l'égalité n'existant pas entre vous et nous, la liberté doit vous être refusée comme une compensation en notre faveur. Il faut vous enchaîner pour établir l'équilibre des forces humaines, et encore, vos mains liées au mur, nous ne sommes pas certains qu'elles ne seront pas plus longues que les nôtres. Tel est, Messieurs, vous le savez, le langage présent du monde, et à quel autre est-il adressé qu'à nous ! Quel autre peut s'enorgueillir d'une servitude qui a pour justification la grandeur même de la vertu ? Le monde a raison : nous sommes les fils uniques du Christ. Comme on lui cloua les mains et les pieds pour l'empêcher de sauver le monde, il est juste qu'on attache à la croix sa véritable postérité. Et encore nous ne voyons pas la fin. Quoi quil arrive de ce temps passager où nous vivons, ne croyez pas que la persécution de l'incrédulité contre la foi s'arrête à ce qui s'est vu et à ce qui s'est fait jusqu'ici. Comme il est dans la nature des choses et dans le mouvement général du monde, que tous les principes qui y sont contenus se développent désormais à pleines voiles, de jour en jour, l'inégalité de mœurs entre TEglise et ce qui n'est pas elle se manifestera davantage, et la suprématie surhumaine de l'Eglise devenant de plus en plus intolérable, lui attirera de ses ennemis une plus parfaite et plus glorieuse persécution. L'Ecriture nous l'a prédit, et une seule ligne de lEcriture ne passera pas. On ne se contentera pas un jour de nous nier un droit, on nous les niera tous ; le monde, fatigué de nous obéir malgré lui et de nous respecter malgré lui, tentera un dernier effort pour secouer de sa
peau la lèpre de la Divinité. Mais alors, comme aujourd'hui, la
vertu de Dieu nous assistera ; liés, impuissants, immobiles, cette vertu sortira de nous comme elle sortait de la robe du Christ, sans que nous parlions, sans que nous bougions, par l'effet même de notre servitude, semblable au parfum qu'on a voulu renfermer, et qui, condensé par l'obstacle, s'échappe par tous les pores plus suave et plus violent j semblable encore à une source quon a scellée, et dont les eaux jaillissent jusqu'au ciel. Ainsi, quand le monde entier se sera coalisé pour mettre le sceau à la fontaine divine de la sainteté, comme il lavait autrefois mis au tombeau du Sauveur, le troisième jour, l'eau se fera un nouveau passage, et les races humaines détrompées viendront s'abreuver dans son cours plus long, plus large et plus inextinguible.
De même , Messieurs , que le cœur de Dieu s'épanouissant dans le cœur de l'homme, y produit la sainteté , mélange d'extravagance et de sublime , de même , quand l'intelligence de Dieu tombe dans l'intelligence de Ihomme, elle doit nécessairement y jeter quelque chose qui ne peut être, ni créé, ni démontré par la raison. Or, ce qui ne peut être ni créé ni démontré par la raison, a évidemment un caractère d'extravagance, caractère qu'on ne saurait contester à la doctrine catholique. Que nous enseigne-t-elle, en effet? Un Dieu en trois personnes, un Dieu qui a fait le monde de rien, un homme qui a perdu toute sa race par une faute personnelle, un Dieu qui s'est fait homme, qui a été crucifié pour expier des crimes dont il n'avait pas la responsabilité, un Dieu présent sous les apparences du pain et du vin. Quels dogmes. Messieurs, et c'est là pourtant toute l'architecture de la doctrine catholique! Il est trop évident que la raison n'a créé aucun de ces dogmes, et ne saurait par ses propres forces en démontrer aucun. Et cela doit être, car si la doctrine catholique était une œuvre de la raison, elle ne serait pas une œuvre surhumaine ; si elle était une philosophie , elle ne serait pas une religion. Au lieu de dogmes, vous auriez des théorèmes de mathématiques, et au lieu d'être ici , vous seriez chez vous, parce que vous ne trouveriez rien ici qui ne fût chez vous. Vous êtes ici parce que votre raison n'a pas fait les dogmes, parce qu'elle
ne peut ni les faire ni les démontrer, parce qu'ils sont supérieurs à toute raison ; vous êtes ici précisément parce que j'ai à vous dire des choses extravagantes.
Nos adversaires pensent nous effrayer beaucoup par ce seul mot : Mais ce que vous avancez là est extravagant ! Je le crois bien , et qu'aurai-je à vous dire si je n'avais à vous dire rien d'extravagant? A quoi bon cet appareil religieux, si je n'avais à vous apprendre que ce que l'homme , en secouant ses tisons au coin de son feu, peut savoir par lui-même? Qu'est-ce que la religion, qu'est-ce que le commerce avec Dieu, s'il laissait notre esprit juste au point où il était auparavant? Dieu se serait mis en rapport avec nous, et nous avec lui, pour avoir la satisfaction réciproque, l'un de ne rien donner, l'autre de ne rien recevoir. Vous voyez , Messieurs , que la supposition n'a pas de sens , et qu'il faut en revenir à ce mot fameux d'un docteur : Credo quia ahsurdum. — Je le crois, parce que cela est absurde. L'expression est trop forte, mais il est facile d'en réduire l'exagération, et de comprendre qu'en effet, s'il n'y avait rien d^extravagant dans la doctrine, on ne croirait pas, enverrait tout simplement. Il faut, pour croire, quelque chose qui surpasse la raison, et ce qui surpassera la raison a évidemment pour elle un caractère d'extravagance. C'est pourquoi saint Paul disait : Si quelqu'un de vous parait sage à ce siècle, qu'il se fasse fou pour se faire sage (l).
Eh bien ! me direz-vous , voilà un beau mérite -, c'est justement le mérite de la superstition que vous combattiez naguère en la notant de déraison. Je vais. Messieurs, vous dire la différence.
Premièrement, nous croyons nos dogmes. Tandis que vous, savants et philosophes , vous ne croyez pas aux propres inventions de votre esprit, et que le doute les mine sans cesse par une sourde infdtration; nous, prêtres de Jésus-Christ, fidèles de l'Église catholique, nous croyons sincèrement ces dogmes que notre
(i) Ire Épître aux Corinthiens, cli. ô, vers. 18.
raison n"a pas faits et quelle ne se démontre pas. Nous les croyons depuis dix-huit siècles passés, jusqu à donner notre sang pour eux. C'est assurément là une grande merveille : le doute de la raison à l'égard de ses propres œuvres, la foi de la raison envers des œuvres qui ne sont pas les siennes ! Mais il y a plus ; non-seulement nous croyons nos dogmes , mais nous vous les proposons et nous vous les faisons croire , à vous , hommes de raison , hommes d'orgueil , hommes indignés de notre extravagance. Un jour ou l'autre, vous y venez j un jour ou l'autre, vous nous apportez à genoux l'adoration volontaire de ce que vous aviez haï et méprisé. Nul ne vous contraint. Et ce phénomène inimaginable de la conversion de la raison à l'extravagance, il ne se passe pas obscurément dans quelques âmes perdues, il se passe chaque jour, à la face du soleil, dans une multitude d'esprits. Il n'est pas une heure de l'Eglise où elle ne reçoive des embrassements longtemps rebelles, où elle n'enfante à la foi et à l'amour ses propres ennemis, mère heureuse qui est reconnue de ceux qu'elle n'a point allaités, qui est serrée dans les bras de ceux qui la meurtrissaient. On lui naît par le blasphème comme on lui naît par la bénédiction. On lui naît dans la force de l'âge mûr, comme un effet de longues veilles de 1 intelligence, des expériences de l'homme d Etat , des illuminations de l'homme de génie. On lui naît, comme un vaisseau entre dans le port après les tempêtes d'une longue navigation. On lui donne la dernière vue de l'esprit, le dernier mouvement du cœur, la ferme et inébranlable palpitation de l'âme qui a trouvé et qui se repose. Tel est son sort depuis saint Paul jusqu à Bossuet.
Qu'en dites-vous, Messieurs? n'est-ce pas là une efficacité surhumaine? Car, enfin, qui peut vous faire croire? Quelles armes ou quel art possède la doctrine catholique pour s'emparer de vous, qui ne voulez pas d'elle, pour vous persuader des dogmes inaccessibles à la raison ? Quel maléfice a-t-elle jeté sur vous ? Qui a mis dans sa main le ressort invisible dont elle dispose et par où elle vous pousse, comme l'effort suprême de votre destinée, à adorer. l'extravagance?
Il est vrai que sa prétention nest pas seulement de vous faire croire ses dogmes, mais aussi d'en rendre compte à votre raison, tout supérieurs quils lui soient. Car, de même que, dans Tordre des mœurs, Textravagance doit être unie au sublime, il est nécessaire que, dans Tordre de la vérité, Textravagance ne soit pas séparée de la plus haute lumière. Cest pourquoi la doctrine catholique, qui n"a pas créé ses dogmes et qui ne les démontre pas, les présente pourtant à la raison, une fois acceptés délie, comme la science suprême de la nature et de l'humanité, comme le nœud de tous les mystères, la clef de toute explication, le lien de toute coordination de la pensée, le chef-d'œuvre de l'entendement, en dehors de quoi la lumière même luit dans les ténèbres , selon l'expression del'apôtre saint Jean. Comme Tastre du jour illumine tout sans être illuminé par rien , ainsi la doctrine catholique , flambeau premier du monde, répand sur quiconque ne ferme pas les yeux une irradiation souveraine qui le ravit, et lui découvre avec Thorizon de l'éternité Thorizon non moins mystérieux du temps. De là une sorte d hommes aussi nouveaux que les saints, mêlant ensemble la plus profonde philosophie à la plus ardente foi, tels que saint Augustin, saint Anselme, saint Thomas, saint Bonaventure , et tous leurs pareils , hommes hardis comme le philosophe et simples comme l'enfant, ne reculant devant aucune question, n'ayant peUr d'aucun doute, entendant tout et répondant à tout, bâtissant par Taflirmalion le grand édifice de la vérité , le défendant par une polémique quotidienne contre tout venant et tout assaillant. La doctrine catholique est la seule qui ait produit cette race d hommes ; avant elle et en dehors d'elle, il n'y a pas plus de théologiens qu'il n'y a de saints. Les théologiens sont dans Tordre de la vérité ce que les saints sont dans Tordre des mœurs ; il sont destinés à établir la suprématie de raison qui est dans la doctrine catholique, comme les saints sont destinés à en manifester la suprématie morale. A mesure que le monde enfante d'illustres lettrés pour combattre la doctrine de Dieu, l'Eglise enfante d'illustres théologiens pour les tenir en échec, pour opposer génie à génie, science à science, raison à raison, et as-
surer à tout le moins à nos dogmes l'honneur d'un combat qui ne finit jamais.
Ainsi passons-nous, de siècles en siècles, à travers les nations les plus civilisées, aflirmant et discutant, affirmant nos dogmes comme venant de Dieu, les discutant comme s'ils n'en venaient pas, enlevant la raison plus haut qu'elle-même, nous rabaissant jusqu'à elle pour lui faire plaisir, également forts par l'extravagance et par le raisonnement, rebutés pour l'une, craints pour l'autre, respectés pour tous deux. Si l'erreur nous serre de trop près, si quelquefois, dans la suite des âges, une vacillation se fait sentir dans le trop plein de notre vie, nous assemblons un concile, autre phénomène encore qui n'est qu'à nous, dont nulle doctrine ne supporterait l'essai. Pendant que vous disputez, nous délibérons. Nos vieillards , chefs et juges de la doctrine , s'asseyent en cercle sur des fauteuils, ploient le genou devant Dieu, invoquent l'Esprit-Saint, écoutent une discussion solennelle en présence de l'univers, qui les regarde, ef, se levant une dernière fois, sûrs d'eux-mêmes et de Dieu, magistrats de la vérité, ils prononcent Tarrêt qui unit tous les esprits, et posent une pierre contre laquelle nul ne se heurtera plus sans s'y briser la tète.
Je me résume. Messieurs. J avais à montrer que la doctrine catholique, dans le commerce qu'elle établit entre l'homme et Dieu, évite à la fois l'écucil de la superstition et celui de l'incrédulité. Je lai fait. Car la superstition est un commerce inefficace de l'homme avec Dieu, inefficace quant aux mœurs et quant à la raison; or, j'ai prouvé que la doctrine catholique jouissait d'une efficacité surhumaine de mœurs et dune efficacité surhumaine de raison, démonstration d où résulte aussi sa puissance contre l'incrédulité, puisqu'elle fait croire aux nations les plus civilisées des dogmes qui surpassent l'esprit humain, et cela tout en leur permettant une discussion dont elle se charge la première.
Reste à tirer les conséquences générales de ces longues prémisses. Les voici :
La religion est une passion de l'humanité : donc elle est vraie. Elle est vraie, parce qu'il n'y a rien de naturel à l'humanité qui
ne soit vrai. Sans doute, Thomme et 1 humanité même sont sujets à exagérer leurs passions, à les vicier par lexcès ; mais une passion nétant qu'un mouvement de la nature vers un objet, elle serait impossible si l'objet nexistait pas, et impossible encore si l'objet n'était à notre portée ; par cela seul qu'elle est, l'objet en est certain, et notre relation avec lui est certaine aussi. Il ne faut plus que s'assurer si cette relation n'est pas viciée. Or, dans la passion religieuse, comme dans toute autre, l'homme a introduit l'excès, le faux, le puéril, le honteux : comment discerner donc la vraie religion? Evidemment à ses fruits, à son efficacité. La religion, qui est le commerce de l'homme avec Dieu, ne saurait, si ce commerce est réel, ne rien produire de grand et de singulier dans le genre humain. Or, la religion catholique seule est douée dune efficacité surhumaine de mœurs et de raison ; seule elle élève Ihomme à tout ce qu'il peut être et à quelque chose de plus; toutes les autres religions tombent dans la superstition ou se décomposent dans l'incrédulité : donc la religion catholique est la seule véritable. Cette déduction est simple et à la portée de tous les esprits, comme le sont aussi les faits qui lui servent de base et de corps. Il suffît de deux demandes et de deux réponses. La religion est-elle un besoin, une passion de l'humanité? Oui : donc elle est vraie. La religion catholique seule est-elle douée d'une efficacité digne de Dieu et digne de l'homme? Oui : donc elle est la seule vraie. Les autres n'en sont qu'une dégénération due à la liberté de l'homme , qui n'a pu renoncer à tout commerce avec Dieu, et qui n'a pu se tenir à la hauteur de ce commerce.
Vous en êtes témoins. Messieurs, à chaque pas que nous faisons dans l'étude de la doctrine catholique, nous sommes toujours forcés de conclure qu'elle possède des caractères qui lui sont propres et que nulle autre n'a su se donner. Chacune de nos conférences, depuis déjà bien des années, vous en apporte une nouvelle preuve. Là, dis-je chaque fois, là est un signe qui n'est qu'à nous. D'où vient cela. Messieurs? Pourquoi une seule doctrine réunitelle sur sa tète une auréole si riche, si variée, à laquelle aucune
autre n'a le talent de dérober un seul de ses rayons ? Cest, Messieurs, que la vérité est tout, et que l'erreur n'est rien. La vérité est un puits profond : plus on y creuse, plus Teau jaillit ; tandis que l'erreur n'est qu'une citerne perdue, comme l'a dit 1 Ecriture, cisternœ dissipatœ. Creusez un peu, vous ne trouverez plus d'eau, et l'eau même qui est à la surface est une eau corrompue. Mais la religion véritable, la religion que Dieu a faite, il Ta assise profondément au centre de l'humanité, comme les roches primitives de granit qui supportent le monde; il y a caché un feu divin et une eau divine, un feu auquel il a dit de brûler sans se consumer, une eau à laquelle il a dit de couler sans jamais tarir. A mesure que nous creusons dans ces abîmes de sagesse et d'amour, nous découvrons des filons nouveaux, des fleuves inconnus, des réservoirs sans limites, jusqu'à ce que perçant au centre, ayant donné le dernier coup, Teau jaillisse jusqu'au ciel, et rassasiant notre soif sans l'éteindre , nous emporte vers ce Dieu qui a béni notre âme et qui l'attend.
NOTRE-DAME DE PARIS