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VINGT-NEUVIÈME CONFÉRENCE

DE LA SOCIÉTÉ INTELLECTUELLE PUBLIQUE FONDÉE PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE.

Messeig^jetirs (i), Messieurs,

Jusqu'ici nous avons considéré les effets de la doctrine catholique sur lesprit et sur l'âme de Ihomme; sur son esprit, par une certitude et une connaissance supérieures à la certitude et à la connaissance purement humaines ; sur son âme, par des vertus qui ne sortent point de sa nature , et qu'à cause de cela , nous avons appelées des vertus réservées.

Mais si grands que soient ces deux théâtres où se produit l'ac-

(t) Messeigneurs l'Archevêque de Chalcédoine et les Évêques de la RocLelIe et de Montpellier.

lion de la doctrine catholique, ce n'est pas pourtant la scène dernière où elle manifeste sa prépondérance. Il est un autre terrain plus vaste, plus profond, plus éclatant, plus solennel, plus incontestable, où tout aboutit, et qui décide de tout; c'est la société. Car l'homme nest pas un être solitaire, il n'est pas semé au hasard pour vivre et mourir à l'ombre ignorée d'un rocher ou d'une forêt; il naît au milieu de la société, qui le reçoit, qui le nourrit, qui l'élève, qui lui communique ses idées, ses passions, ses vices, ses vertus, et à laquelle il laisse, avec ses cendres et sa mémoire , lïnfluence de sa vie. D'où il suit qu'avoir considéré l'homme au foyer secret de son intelligence et de son cœur , ce n'est pas encore le connaître tout entier, ni surtout connaître la doctrine qui a été le principe de son activité. Il faut, pour achever l'épreuve , passer du dedans au dehors , de l'être solitaire à l'être social. La société est le confluent de toutes les pensées et de tous les mouvements de l'homme, la manifestation publique de ce qu'il vaut et de ce que valent les enseignements où il a puisé son développement intérieur. C'est pourquoi. Messieurs, il nous faut voir ce que la doctrine catholique a produit par rapport à l'ordre social. Et je dis que, là comme ailleurs, elle a fait des choses qu'aucune autre doctrine n'a faites, je dis que, non-seulement elle a modifié, transformé les sociétés naturelles, telles que la société domestique et la société politique, mais que, de plus, elle a créé une société qui est son œuvre propre, inimitable, inimitée, qui subsiste envers et contre tous, et que j'appellerai, pour cette raison, une société réservée. Ce sera l'objet de nos nouveaux entretiens. Vous verrez tout d'abord quelle est cette société réservée à l'action de la doctrine catholique ; vous verrez ensuite l'influence que cette société réservée, se mêlant aux sociétés naturelles, a exercée sur leur constitution et leur sort, et comment, enfin, elle a transfiguré tous les éléments de la sociabilité humaine.

Je ne vous exhorte pas, Messieurs, à m'accorder votre attention ; vous m'y avez accoutumé dès longtemps. Soutenu dans cette chaire par celui qui brise les cèdres et qui aide l'hysope à

lleurir, votre sympathie n"a été quune traduction heureuse de sa miséricorde envers moi, et je m'y confie comme à quelque chose qui vient encore plus de lui que de votre cœur. Puisse-t-il bénir les dispositions que vous apportez dans cette assemblée ! Et nous, croyants, serviteurs de la vérité et de l'amour, puissions-nous bientôt compter parmi vous quelques frères de plus !

La doctrine catholique engendrant dans lesprit de Ihomme une certitude et une connaissance supérieures à la certitude et à la connaissance purement humaines, il s'ensuit inévitablement quelle doit établir entre les esprits, dont elle est la régie et le soutien, une société d'un ordre plus parfait que celle qui rapproche les intelligences privées de cette certitude et de cette connaissance surnaturelles. Mais cette première conclusion reste bien au-dessous de la vérité. Car la doctrine catholique n'a pas seulement fondé une société intellectuelle meilleure, elle a fondé la seule société intellectuelle publique qui soit ici-bas, la seule vraie république des esprits.

Il est bien entendu. Messieurs, que vous ne me permettrez pas d'aller plus avant sans expliquer ma pensée : car n'est-il pas manifeste qu'il existe naturellement entre les hommes une société intellectuelle et primitive sans laquelle les hommes ne pourraient pas s'entendre, et par laquelle, d'un bout du monde à l'autre, ils comprennent leurs pensées à l'aide du discours? Cela est vrai. Messieurs ; je ne le nie pas, cette société existe j c'est la société du sens commun qui unit tous les êtres intelligents , et dont le fonds social se compose des premiers principes de la logique et de la morale, des vérités mathématiques et des phénomènes vulgaires de la nature. Je n'en conteste pas l'existence; tous les hommes lui appartiennent, catholiques ou non; mais faites une remarque : cette société des esprits par le sens commun, elle n'est pas libre, elle n'est pas le produit de notre activité volontaire; l'homme y est fatalement soumis; il nait dans le sens commun sans aucun acte de force ni de choix, et n'a d'autre porte pour y échapper que la folie. Cette porte seule lui reste ouverte contre le sens commun. Car, bien que Dieu ait jugé à propos de

mettre une borne à notre liberté dans les principes fondamentaux de notre raison, il a permis cependant quà part même la lésion de l'organe qui sert à la pensée, l'homme pût, en certains cas, se condamner à mort sous le rapport intellectuel. La folie, quand elle n'est pas le résultat d un accident physique, n'est pas autre chose qu'un suicide de l'esprit, suicide provoqué trop souvent par l'orgueil, ainsi qu'il est écrit de ce fameux roi de Babylone qui, se promenant sur les terrasses de son palais, et découvrant autour de lui toutes les splendeurs de sa capitale, se prit à se dire en lui-même : ÎSest-ce pas là cette grande Babylone que je me suis bâtie dans ma puissance et dans ma gloire ? Et à l'instant même, son orgueil faisant en lui une dernière éruption, il tomba frappé de la foudre de la démence. Quoi qu'il en soit, du reste, de la nature intime de la folie, il est certain qu'aux époques dime extrême liberté de pensée , comme celle où nous vivons, cette terrible catastrophe de l'intelligence se manifeste dans des cas incomparablement plus nombreux. Semblables à des barques détachées du rivage et n'ayant plus de pilote sur une mer sans horizon, les esprits vont à l'aventure; la réalité disparaît devant le rêve, et les plus faibles n'étant pas les moins présomptueux, beaucoup finissent par porter les tristes débris de leur ambition entre les quatre murs d'un hôpital de fous.

Pardonnez-moi, Messieurs, cette rapide digression. Vous ne m'avez jamais ordonné de me tenir inflexiblement dans un cadre inexorable, et plus dune fois vous m'avez vu sans peine cueillir sous vos yeux des vérités qui m'écartaient de mon chemin. Je reviens à la société des esprits dans le sens commun.

Cette société existe donc, je ne la conteste pas ; mais par cela seul que ce n'est pas une société intellectuelle née de notre liberté, de notre activité propre, son existence ne contredit en rien la proposition que j'ai avancée, savoir : que la doctrine catholique seule a fondé sur la terre une société intellectuelle publique, société qui commence précisément où le sens commun finit avec la nécessité, et où la division devient possible avec la liberté.

Et tout de suite. Messieurs, vous saisissez l'importance de cette

seconde société intellectuelle, dont jattribue llionneur exclusif à la doctrine catholique. Car le sens commun qui nous unit tous , nous unit dans de bien étroites limites ; nous n'avons pas à porter notre esprit bien loin pour qu'il se sente affranchi des liens de la communauté ; le nous est borné , le moi est infini , et les questions sur lesquelles s'exerce la liberté sont elles-mêmes sans rivages et sans fond. Au delà du sens commun, il s'agit entre les hommes non pas de quelques extrémités des choses, mais des choses les premières et les dernières, du principe, du but, de la fonction de notre vie, du système général du monde, des plans du Créateur, du Créateur lui-même, de tout enfin, et dun tout où chaque parcelle est un abîme, et où chaque abime contient la destinée. Ne vous étonnez donc pas. Messieurs, si, dès l'antiquité la plus obscure, toutes les grandes âmes aspiraient à fonder la république des esprits. Quand Pylhagore, dans la paix des vallées de la grande Grèce, appelait de rares disciples au silence et à la méditation ; quand Socrate se préparait par une longue sagesse à boire la ciguë des mains de sa légère patrie; quand Platon se promenait escorté d'auditeurs , le long des escarpements du cap Sunium, ou qu'il gravait sa pensée dans des pages qui ne pouvaient plus périr ; quand Confucius, à l'extrémité de l'Oreint, élevait une voix dont l'Occident devait entendre l'écho; que cherchaient, que voulaient Pythagore, Socrate, Platon, Confucius, ces premiers génies du monde profane, si toutefois on peut Tappelerainsi en nommant de tels hommes ? Que voulaient-ils? Ils voulaient non pas créer des empires tracés avec l'épée, constructions toujours fragiles autant qu'étroites, mais ils voulaient édifier la basilique des esprits, fonder l'unité intellectuelle, rallier le présent et l'avenir dans la paix profonde d'une commune pensée, afin que désormais la course de l'homme fût semblable à celle d'un navire qui, détaché du port par une main puissante , vogue sous cette main assurée, ne craignant pas plus de l'Océan qu il ne craignait du rivage. Tels étaient leurs vœux, tels sont encore les vœux de quiconque aime assez l'homme pour souffrir de ses peines et s'occuper de son sort.

Oui , même à cette heure où je parle, quel est le penseur, à quelque école qu'il appartienne, qui, ayant une fois senti le bonheur de la lumière, ayant entrevu Thorizon immuable où siège la vérité, n'ait désiré léguer à ses semblables de si beaux moments, fixer l'éclair, et en faire un jour plein et inaltérable? Quel est en Europe le philosophe ou le législateur, vraiment digne de ce nom, qui n'ait songé à l'unité des esprits, qui n'ait regardé en tremblant le sol où nous vivons, et ne se soit demandé s'il ne se présentera pas enfin une solution équitable autour de laquelle toute l'humanité viendrait se reposer et s'embrasser.

Bien des puissances, Messieurs, se sont offertes pour accomplir cette œuvre. J'en distingue trois, où toutes les autres ne forment que des nuances. La première est la puissance, ou, si vous l'aimez mieux, la philosophie rationaliste.

Cette philosophie raisonne ainsi : puisque nous possédons des premiers principes certains, puisque, dans l'ordre logique, dans l'ordre moral, dans l'ordre mathématique, dans l'ordre physique nous avons des points de départ vivants , c'est-à-dire qui renferment des conséquences ultérieures et illimitées, pourquoi n'en tirerions-nous pas toute la vérité, comme on tire dune mine tout l'or qui y est caché? Si les principes n'étaient pas féconds, s'ils ne contenaient queux-mêmes, et rien au delà, tout serait dit, toute espérance de conquêtes futures serait une vainc illusion. Mais puisque le contraire est manifeste, pourquoi ne pas penser que Dieu nous a donné, dans le trésor primitif de notre entendement, le germe de toute science et de toute vérité ? Sans doute, il faut du temps, de la patience, le travail et l'expérience des siècles ; mais les siècles ne nous manqueront pas, le travail non plus, le génie pas davantage, et enfin le jour viendra où la dernière pierre sera posée, le temple illuminé jusqu'au faite, et le règne de l'unité fondée pour jamais. Logiquement, Messieurs, c'est-à-dire, en ne consultant que l'ordre des idées, on ne voit pas clairement pourquoi il n'en serait pas ainsi. Mais voyons les faits; car, vous le savez, c'est la réalité qui décide de tout. Voyons donc si la philosophie rationaliste, et j'entends la bonne philosophie rafiona-

liste , celle qui cherche sincèrement à affirmer et à édifier, la philosophie des grands hommes que je nommais tout à l'heure, Pythagore , Socrate , Platon , Confucius ; voyons, dis-je, si elle a fondé une société intellectuelle puhlique, l'unité publique des esprits? Et, pour le mieux découvrir, recherchons d'abord quelles sont les conditions nécessaires à l'existence d'une semblable société.

Sans idées communes, point d'unité des esprits ; et, par conséquent, point de société intellectuelle. Mais des idées communes ne suffisent pas encore à cette fin : il faut, de plus, qu'elles soient immuables. Car, si les idées communes sont passagères, mobiles , variables , le* ciment des esprits sera lui-même passager, mobile, variable ; il cédera au moindre souffle, au premier accident, et l'unité ne sera qu'une union superficielle et trompeuse, telle qu'on la trouve dans les factions et les partis. L'immutabilité des idées est à la fois la racine et l'instrument de l'unité.

Il est, en outre, nécessaire que les idées communes soient des idées fondamentales. Car, établir l'unité des esprits sur leur accord en des points de peu d'importance, tandis qu'ils seront divisés sur les choses capitales, c'est se moquer du sens commun. Or, il n'y a d'idées fondamentales que celles d'où dérive l'activité de l'homme , et les idées d'où dérive l'activité de l'homme sont celles qu'il se fait sur le principe, le but et la fonction de sa vie. Tant que l'homme n'est pas d'accord avec l'homme sur cette triple base, ils ne se rencontreront jamais dans une même pensée et dans une même action , si ce n'est en des matières qui n'ont aucune valeur, et où leur alliance d'un moment ne saurait faire d'eux un seul esprit.

Enfin, les idées constitutives de l'unité intellectuelle doivent être reconnues et acceptées librement de l'intelligence ; car, si ce n'est pas l'intelligence qui les reconnaît et les accepte librement, leur présence dans l'entendement est un phénomène étranger à l'ordre rationnel, un résultat de violence, d'habitude aveugle ou de fatalité, caractères qui excluent toute apparence de société intellectuelle entre des êtres soumis seulement à la misère d'une même oppression.

Ainsi, pour qu'il y ait unité des esprits, il faut qu'il y ait entre eux des idées communes, immuables, fondamentales, librement reconnues et acceptées de l'intelligence ; et, pour que cette unité constitue une société intellectuelle publique , il faut en dernier lieu que les idées qui en forment la base, ne soient pas le privilège de quelques-uns, mais que tous les éléments vivants de l'humanité y prennent part, y soient réellement associés, depuis l'enfant jusqu'au veillard, depuis le pauvre jusqu'au prince, depuis le plus ignorant jusqu'au plus savant. Dans le cas contraire, la société perdrait son caractère public pour ne plus être qu'une caste ou une académie.

Maintenant, Messieurs, j'en appelle à vous. La philosophie rationaliste la plus parfaite et la plus respectable a-t-elle fondé un dogme public? Le dogme public est ce que je définissais tout à l'heure, c'est-à-dire un ensemble d idées immuables, fondamentales, librement reconnues et acceptées par des intelligences de tout rang. Je vous répète la question : la philosophie rationaliste a-t-elle fondé quelque part, au lieu et au temps que vous voudrez, un dogme public? JNon, non, mille fois non. La philosophie rationaliste a créé des écoles , voilà tout ; et qu'est-ce qu'une école? L'assemblage de quelques disciples autour des opinions d'un maître. Et qu'est-ce qu'un disciple? Un homme qui adopte quelques idées, quelques procédés d'un autre homme, à la condition de les quitter quand il le voudra, et même avec l'espérance formelle de les quitter, ne fût-ce que pour le plaisir légitime de devenir maître à son tour. De quinze à vingt ans peut-être, le disciple est plus humble et plus sérieux. A cet âge où la raison s'éveille et où la simplicité de cœur n'est pas encore perdue, on vient entendre un homme éloquent, on se laisse aller au courant ingénieux de sa parole, on s'abandonne au vent de son inspiration, on croit en lui. Mais vienne l'âge de la propriété de soi, l'âge de la maturité, l'âge où l'on a pesé soi-même et les autres, alors, adieu le maître, adieu l'obéissance, adieu cette chère et noble amitié des jeunes ans, qui faisait que notre pensée était la pensée des grands hommes , ou du moins de ceux que

nous appelions généreusement de ce nom là. Aristote ne jurera plus par Platon, il jurera par lui-même ; et celui qui n'aura pas la hardiesse ou la fantaisie de jurer par lui-même, ne jurera par personne. A quarante ans, quel que soit l'homme, Ihomme n"est plus le disciple de Ihomme. Certes, Messieurs, cette capitale est grande, elle contient, je le crois, beaucoup desprits éminents : eh bien, si vous en rencontrez jamais un qui soit le disciple d'un autre, je vous conjure de venir me l'apprendre, j'irai voir ce prodige que je n'ai point encore eu l'occasion d'admirer, et je pourrai me dire, avant de quitter ce monde : J'ai vu un homme qui avait un disciple !

Admettons , si vous voulez, que les écoles philosophiques , malgré l'inconsistance de leurs doctrines, aient temporairement quelque ombre d'unité , elles ne formeront point encore une société intellectuelle publique, rassemblant dans son sein tous les éléments vivants de l'humanité, mais bien une académie d'esprits privilégiés, conservant loin du vulgaire la mémoire et les idées d'un homme ignoré de la foule. La philosophie rationaliste ne s'en cache point. Récemment, un de ses jeunes adeptes, tout en revendiquant pour elle, par une expression ingénieuse autant que hardie, l'honneur et la puissance du ministère spirituel, déclarait résolument quelle n'était pas capable encore de l'exercer, si ce n'esta l'égard des esprits cultivés. Le reste, c'est-à-dire, quand on connaît le monde, presque tout le monde, le reste appartenait de droit , et bien heureusement, à l'action plus générale et plus maternelle de la doctrine catholique. Ouest-ce, Messieurs, qu'une institution, si c'est une institution qui, après six mille ans de travaux, puisqu'on faisait déjà de la philosophie avant le déluge, ne craint pas de s'avouer incapable du ministère spirituel à l'égard de presque toute l'humanité ?

Aussi, Messieurs, une autre pensée s'est fait jour et place dans le monde j une autre puissance s'est présentée pour fonder la république des esprits : je l'appellerai la philosophie autocratique. La philosophie autocratique procède comme je vais dire : l'unité des esprits est nécessaire au genre humain; en dehors d'elle

11 nexiste que de viles associations d'intérêts , incapables de soutenir le choc même des besoins et des cupidités. Tant quun peuple nest pas un par la pensée, ce n'est pas un peuple , mais un carrefour de marchands, un ramas de corps et de convoitises. Lunité des esprits est la société même, et par conséquent il faut la créer parmi les hommes à tout prix. Or, le raisonnement et la liberté désunissent les intelligences au lieu de les associer; il faut donc sacrifier le raisonnement et la liberté, et imposer aux nations l'unité intellectuelle par telle voie que Ion pourra. Trouver une de ces voies, c'est l'œuvre du grand homme par excellence, l'œuvre du conquérant, du fondateur, du législateur. Telle est. Messieurs , la pensée autocratique ; elle a joué , elle joue encore un grand rôle dans le monde ; c'est d elle que ressortent le brahmanisme, le mahométisme, le paganisme. Les brahmes ont posé sous la protection de castes immuables certaines idées sur les fondements de nos devoirs et de notre activité ; et ils les tiennent depuis des siècles à l'abri de leur confédération politique et intellectuelle. Mahomet a fait l'unité par le glaive, sans prendre la peine de le déguiser dans un fourreau. Le paganisme y avait réussi en confondant d une manière absolue la société civile et la société religieuse.

Faut-il , Messieurs , blâmer les Bralmies, blâmer Mahomet , Minos, Lycurgue, Numa, tous ces fameux législateurs de l'antiquité ? Il m'appartiendrait peut-être de le faire, à moi, fils d'une unité meilleure, d'une unité qui sauve la raison et la liberté de l'homme, tout en fondant la société des esprits ; et pourtant je comprends la pensée et les travaux de ces hommes , qui , en l'absence dune lumière divine, ont fait ce quils ont pu pour créer des nations avec des idées, seule vraie manière de les créer. Et vous , hommes de ce temps , qui n'avez appris qu'à défaire des idées et des peuples, je m'imagine que vous ne vous avancerez pas beaucoup en accordant aux vieux édifices de l'autocratie quelque estime et quelque considération.

Toutefois, Messieurs, n'allons pas trop loin par représailles. Pas plus que la philosophie rationaliste, la philosophie autocra-

tique n'a mis au monde un véritable dogme public. Je vois biep dans ses œuvres limmobilké des idées, mais non l'immutabilité. Lune n'est pas Tautre, il s'en faut. L'immobilité est une immutabilité morte, tandis que l'immutabilité est une immobilité vivante. Lune procède d'une activité libre, l'autre d'une servitude inerte et invétérée. Loin qu'elles soient sœurs, elles marquent les deux extrémités des choses. Dieu est immuable, le néant est immobile; le néant ne fait rien, Dieu est l'acteur suprême. Gardons-nous donc de confondre l'œuvre de l'immobilité des idées avec l'œuvre de leur immutabilité ! La première est le produit d'un point d'arrêt forcé, infligé à l'esprit humain , d'une raison enchaînée par la violence et l'artifice des institutions. Il manque aux idées fixes qui en sont le résultat la libre acceptation de l'intelligence; il leur manque l'air, la lumière et la marche. Sortezles de l'indigne cachot où les retient la main de fer de l'autocratie, elles chancelleront à la porte, et, au premier contact de la discussion, elles tomberont évanouies, comme ces cadavres qui paraissent intacts à Touverture du cercueil, et que le moindre souffle d'une bouche vivante résout en une poussière sans forme et sans souvenir.

Entre la philosophie rationaliste et la philosophie autocratique, toutes les deux impuissantes au grand œuvre de l'unité des esprits, se place, comme intermédiaire, la philosophie hérétique, empruntant, dune part, au rationalisme l'élément de la raison et de la liberté, et à l'autocratie un élément surnaturel ou prétendu surnaturel. Les tentatives de cette philosophie de juste-milieu ont été nombreuses dans le monde depuis le boudhisme indien , qui a cherché à modifier le brahmanisme originaire, jusqu'au protestantisme moderne qui s'est attaché aux flancs du catholicisme pour le dévorer. Je m'arrête à ce dernier exemple, parce qu'il est le plus récent et peut-être le plus complet.

Au seizième siècle, l'Europe vivait tout entière sous lempire de la doctrine catholique. Un moine vint, qui trouva mal l'unité dont il était spectateur. Il lui plut de la briser, pour en reconstruire une autre, et sortant du corps vivant dont il avait été le

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