II
membre, il emporta dans ses mains le livre de la loi, lÉvangile du Christ, pour en faire la pierre angulaire de la nouvelle unité. Le plan était simple. Le livre ne contenait-il pas des idées communes, fondamentales, immuables, reconnues et acceptées librement par toute l'Europe ? Quelle peine y aurait-il en les plaçant sous la garde désintéressée de la raison et de la liberté, à en conserver toute la force pour l'avenir? Cependant, Messieurs, vous savez le succès et ce qu'est devenue l'unité des esprits entre les mains de Luther et de sa postérité. Aujourd'hui même, après trois siècles, on va s'assembler à Berlin , on s'assemblait hier à Paris, avant-hier à Londres, pour chercher, dans le plus épouvan»table désarroi qu'on ait jamais vu, la pierre philosophale de l'unité. Triple et terrible épreuve ! Ni avec la raison pure , ni avec l'autocratie, ni avec la demi-mesure de l'hérésie, personne n"a touché le but. Aussi, Messieurs, le désespoir a-t-il commencé, et nous avons entendu dans notre siècle des intelligences, lasses de toute unité , proclamer leur situation dans cette phrase aussi franche qu'énergique : La division des esprits , c est notre bien. Oui, être à soi seul , et à soi tout seul , son principe d'activité intellectuelle, penser pour soi et par soi, renverser le soir l'idée du matin, vivre sans maître et sans disciples, sans passé et sans avenir , oui , c'est là notre force, notre gloire , notre vie. Arrière qui veut constituer une société des esprits ! Toute unité est un lien, tout lien un fardeau, tout fardeau une servitude, toute servitude le comble de l'opprobre et du malheur. La division des esprits, c est notre bien. \ous connaissez ce langage, Messieurs, il a été votre berceau, il est peut-être encore votre aliment quotidien. S'il en était ainsi, jouissez à votre aise de l'état qu'il vous a fait. Jouissez de l'unité perdue , du plaisir de commencer et de finir en vous, du bonheur de rire de vos pères et d'être moqué de vos enfants, de n'avoir en commun que le doute et l'anarchie, en perspective que le perfectionnement de ce sublime état. Jouissez-rcn, Messieurs ; mais, toutefois, prenez garde, vous avez un ennemi. Pendant que vous vous abandonnez à la joie et à la sécurité de votre civilisation, l'autocratie, ce minotaure immortel.
qui tend à la porte des sociétés sa tête hideuse et attentive, lautocratie veille sur vous ; elle épie dun œil avide le progrès de votre félicité, et, Iheure venue, quand vous ne serez plus que des corps, elle prendra le fouet du Cosaque à la main, et chassera devant elle ces esprits pulvérisés qui auront mangé leur dernieiciment, et qui, incapables de résister à la première unité soldatesque ramassée par un heureux capitaine, livreront leur orgueil à toutes les ignominies d'une obéissance sans limites, et leur intelligence à toutes les brutalités dun dogme né dans les ateliers de police ou dans les saturnales d'un camp de prétoriens.
N"y a-t-il donc aucune puissance, aucune doctrine qui soit assez divine et assez humaine pour fonder la société des esprits sans sacrifier la liberté de la raison et les droits de la liberté ? N'y a-t-il dans le monde aucun dogme public librement reconnu et accepté du pauvre, du riche, de l'ignorant, du sage et du savant? Ah ! faites silence! jentends au loin et tout proche, du sein de ces murailles, du fond des siècles et des générations, jentends des voix qui n'en font qu'une, la voix des enfants, des vierges, des jeunes hommes, des vieillards, des artistes, des poètes, des philosophes, la voix des princes et des nations, la voix du temps et de l'espace , la voix profonde et musicale de l'unité ! Je l'entends ! Elle chante le cantique de la seule société des esprits qui soit ici-bas; elle redit, sans avoir jamais cessé, cette parole, la seule stable et la seule consolante : Credo in unam, sanciam, catho- Hcam, apostolicam, ecclesiam. Et moi, dont c'est aussi la fête, moi le fils de cette unité sans rivage et sans tache, je chante avec tous les autres et je redis à vous : Credo in unam. fianctam, catholicam, apostolicam, ecclesiam. — Ah! oui, j'y crois!
Recueillons-nous, Messieurs, et voyons si en réalité la doctrine catholique a fondé sur la terre l'unité publique des esprits : car il ne faut pas, par lassitude, tomber en des mains trompeuses, fortes à promettre et faibles à tenir.
La doctrine catholique plus heureuse que le rationalisme, l'autocratie et l'hérésie, a-t-elle mis au monde des idées immuables, fondamentables, acceptées et reconnues librement par des intel-
ligences de toutes conditions ou de tout rang? Voilà la question. J'ai dépouillé de ces caractères l'œuvre de la philosophie rationaliste , de la philosophie autocratique et de la philosophie hérétique, et, vous m'en êtes témoins, je l'ai fait sans fiel et sans amertume, en vous donnant des preuves palpables pour quiconque a étudié l'histoire pendant vingt-quatre heures. Maintenant je ne nie plus, j'affirme; la position n'est plus la même, car il est facile de nier et difficile d'affirmer. Serrez-moi donc de près et ne laissez rien passer.
J'affirme d abord que la doctrine catholique a fondé des idées immuables, c'est-à-dire, chose merveilleuse ! des idées qui, malgré la mobilité des temps, malgré l'instabilité de l'esprit humain, ont subsisté toujours , et dans lesquelles on sent une racine de persévérance et d'immortalité, une racine granitique autant qu'elle est féconde, en sorte que tout ce qu'il y a de plus dur, le diamant, nous représente ces idées immuables, qu'a fondées la doctrine catholique, sans que leur opiniâtre dureté exclue leur mouvement et leur floraison dans l'univers. Eh bien! cela est-il vrai? Est-il vrai que limmutabiHté, sans laquelle l'unité des esprits n'est qu'une chimère, soit un don ou un effet de la doctrine catholique? Quoi ! depuis dix-huit cents ans, tous les docteurs et tous les fidèles catholiques, tant d'hommes si divers de facultés, de naissance, de passions, de préjugés nationaux, tous ces évêques, tous ces papes , tous ces conciles , tous ces livres , tous ces millions d'hommes et d'écrits , quoi ! tous ont pensé et ont dit la même chose , et toujours ! Cela est-il possible ? Mais que pensentils donc , que disent-ils donc? Ecoutez , ils disent qu'ils y a un Dieu en trois personnes , qui a fait le ciel et la terre ; que l'homme a manqué à la loi de la création ; qu'il est déchu et corrompu jusqu'à la moelle des os ; que Dieu, ayant eu pitié de cette corruption, a envoyé la seconde personne de lui-même sur la terre ; que cette personne s'est faite homme , a vécu parmi nous, et est morte sur une croix; que par le sang de cette croix volontairement offert en sacrifice, le Dieu-homme nous a sauvés ; qu'il a établi une Église, à laquelle il a confié avec sa parole, des
sacrements qui sont une source de lumière, de pureté et de charité, où tous les hommes peuvent boire la vie; que quiconque s'y abreuve vivra éternellement , et que quiconque s'en sépare , en repoussant lÉglise et le Christ, périra éternellement. Voilà la doctrine catholique, ce que disent aujourd hui comme hier, au nord et au midi, à l'orient et à l'occident, ses papes, ses évéques, ses docteurs, ses prêtres, ses fidèles, ses néophytes : idées fondamentales aussi bien qu'immuables, parce qu'elles décident de toute la direction active des intelligences qui en font profession. Trouvez-moi maintenant une éclipse à cette immutabilité ,• trouvez-moi une page catholique où ce dogme soit nié en tout ou en partie; trouvez-moi un homme qui, s'en étant écarté, n'ait pas été à rinstant chassé de l'Eglise, eût-il été le plus éloquent des écrivains, comme Tertullien, ou le plus élevé des évéques, comme Nestorius, ou le plus puissant des empereurs, comme Constance et Valens. Trouvez-moi un homme à qui la pourpre, ou le génie, ou la sainteté aient servi contre les anathèmes de TEglise , une fois qu'il a eu touché par 1 hérésie à la robe sans couture du Christ ?
Certes, le désir n'a pas manqué de nous prendre ou de nous mettre en faute contre l'immutabilité. Car, quel privilège pesant à tous ceux qui ne l'ont pas : une doctrine immuable, quand tout change sur la terre ! une doctrine que des hommes tiennent dans leurs mains, que de pauvres vieillards, dans un endroit qu'on appelle le Vatican, gardent sous la clé de leur cabinet, et qui, sans autre défense, résiste au cours du temps, aux rêves des sages, aux plans des rois, à la chute des empires, toujours une, constante , identique à elle-même ! Quel prodige à démentir ! Quelle accusation à faire taire ! Aussi tous les siècles, jaloux d'une gloire qui dédaigne la leur, s'y sont-ils essayés. Ils sont venus tour à tour à la porte du Vatican, ils ont frappé du cothurne ou de la botte ; la doctrine est sortie sous la /orme frêle et usée de quelque septuagénaire, elle a dit :
« Que me voulez-vous? — Du changement. — Je ne change pas. — Mais tout est changé dans le monde ; l'astronomie a changé, la chimie a changé; la philosophie a changé; l'empire
a changé ; pourquoi êtes-vous toujours la même? — Parce que je viens de Dieu, et que Dieu est toujours le même. — Mais sachez que nous sommes les maîtres, nous avons un million dhommes sous les armes, nous tirerons lépée ; lépée qui brise les trônes pourra bien couper la tête dun vieillard et déchirer les feuillets dun livre. — Faites , le sang est larôme où je me suis toujours rajeuni. — Eh bien, voici la moitié de ma pourpre, accorde un sacrifice à la paix, et partageons. — Garde ta pourpre, ô César, demain on t'enterrera dedans et nous chanterons sur toi VÀlleliîia et le Deprofundis\ qui ne changent jamais. »
J'en appelle à vos souvenirs , Messieurs , ne sont-ce pas là les faits? Aujourd'hui encore, après tant d'essais infructueux pour obtenir de nous la mutilation du dogme public qui fait notre unité, qu'est-ce que l'on nous dit? Ouest-ce que toutes les feuilles spirituelles et non spirituelles qui s'impriment en Europe ne cessent de nous reprocher? « Mais ne changerez -vous donc jamais, race de granit ! ne ferez-vous jamais à l'union et à la paix quelques concessions? Ne pouvez-vous nous sacrifier quelque chose, par exemple, l'éternité des peines, le sacrement de l'Eucharistie, la divinité de Jésus-Christ? ou bien encore la Papauté, seulement la Papauté ? Dorez au moins le bout de ce gibet que vous appelez une croix! » Ils disent ainsi : la croix les regarde, elle sourit, elle pleure, elle les attend : Stat cru.r dùm volvitur orbis. Comment changerions-nous ? L'immutabilité est la racine sacrée de l'unitéj elle est notre couronne, le fait impossible à expliquer, impossible à détruire; la perle qu'il faut acheter à tout prix, sans laquelle rien n'est qu'ombre et passage, par laquelle le temps touche à l'éternité. Ni la vie ni la mort ne l'ôteront de mes mains: empires de ce monde , prenez-en votre parti ! Stat cru.v dùm volvitur orbis.
Ne soyons pas encore si fiers , Messieurs , il reste une difficulté. A la bonne heure! dit-on, vous êtes immuables, mais vous 1 êtes dune immutabilité autocratique, d'une immutabilité à la brahmane, à la mahométane, à la païenne ; voilà bien de quoi vous enorgueillir. Le brahme aussi est immuable, le mahométan
de même, et le païen l'a été. Ouavez-vous de plus queux? Ce que nous avons de plus qu'eux, c'est que nous acceptons librement, par un acte d'intelligence, le dogme public qui constitue notre unité. Nous ne sommes pas les enfants de la violence, de la crainte, ni d'aucune servitude. Voyez d'abord comment nous sommes nés. Si j ai bonne mémoire, nous ne sommes pas nés sous cet escabeau qu'on appelle un trône; nous ne nous sommes pas éveillés un jour sous la robe des prétoriens, au peid du Palatin. Nous étions bien sous le Palatin, mais par-dessous ses caves, dans les Catacombes.Nous étions là, traqués comme des bétes fauves d'un bout du monde à l'autre, et voici comment nous faisions des prosélytes à notre foi. Un homme arrivait de je ne sais où, avec un langage étranger ; il entrait dans une grande ville, se présentait dans une boutique, s'asseyait pour qu'on réparât sa chaussure, et pendant que l'ouvrier travaillait à ce vil ouvrage, l'étranger ouvrait la bouche ; il annonçait à l'artisan qu'un Dieu était venu apporter sur la terre une doctrine de souffrance et de crucifiement volontaire, une doctrine qui humiliait l'orgueil et flagellait les sens. « Camarade, lui disait-il, quitte là ton outil, viens avec nous; nous avons les Césars contre nous, on nous tue par milliers, mais nous avons des trous par-dessous terre où lu trouveras un lit, un autel et un tombeau. Nous y dormons, nous y prions, nous y chantons, nous y mourons, et puis l'on nous met entre trois tuiles, dans le roc, en attendant le jour de la résurrection , où nos restes paraîtront en honneur et en gloire. Camarade, descends avec nous aux Catacombes, viens apprendre à vivre et à mourir! » L'artisan se levait, il descendait aux Catacombes, et il n'en sortait plus, car il avait trouvé sous terre l;i lumière et l'amour.
Etait-ce là une conquête faite par voie d'autocratie ? Ah ! quand après trois siècles de tortures , du haut du Monte Mario , Constantin vit dans l'air le Labarum. c'était le sang des chrétiens qui avait germé dans l'ombre, qui était monté comme une rosée jusqu'au ciel, et qui s'y déployait sous la forme delà croix triomphante. Notre liberté publique était le fruit d'une liberté morale
sans exemple. Notre entrée au forum des princes était le fruit lï un empire que nous avions exercé sur nous-mêmes jusqu'à la mort. On pouvait régner après un pareil apprentissage du commandement ; on pouvait couvrir la doctrine, de pourpre, après tout le sang quelle avait porté. Le règne ne fut pas long, d'alleurs, à supposer qu'on puisse appeler de ce nom le temps qui s'écoula entre Constantin et les Barbares, temps si plein de combats, où la doctrine catholique ne quitta jamais, un seul jour, la plume et la parole. Les Barbares vinrent donc, et avec eux une nouvelle société à convertir. Le fut-elle par voie d'autocratie? Saint Rémi, sans doute, disait à Clovis : « Courbe la tète ! » Mais quel était l'agneau, de révèque ou du guerrier? Quel était l'agneau, deClotilde ou de Clovis ?
Il est vrai, au moyen âge, la doctrine catholique sembla revêtir des apparences d'autocratie. Je dis des apparences; car elle avait fait ses preuves : elle pouvait se croire le droit de protéger l'unité spirituelle par le concours de l'unité civile, et, de plus, elle ne cessa jamais décrire et de parler, ni d'avoir des ennemis puissants jusque sous la couronne de l'empire. Saint Anselme, saint Thomas, saint Bonaventure, expliquaient et défendaient alors le dogme public de la catholicité. Il n'y avait donc pas conspiration pour éteindre la lumière et étouffer la liberté du choix moral. D'ailleurs, ce second règne, plus complet que le premier, fut court aussi ; le seizième siècle se leva bientôt, et le dix-huitième après lui. Vous savez le reste : toute la terre conjurée contre la liberté de la doctrine catholique , ses biens spoliés, ses prêtres meurtris, son autorité civile anéantie partout, une guerre à mort que lui ont déclarée les lettres , les sciences et les arts. Et pourtant elle vit, elle se soutient, elle gagne des âmes, elle maintient avec le même cœur et le même succès l'immutabilité de son dogme public. Je dis de son dogme public; car déjà, vous l'avez remarqué, il n'est pas le partage d'une seule classe d'hommes ; il appelle à lui tous les éléments vivants de l'humanité. Autre n'est pas la foi du pauvre , autre la foi du «avant. Tous croient et prient le même Dieu, avec la même
obligation d huinilier leur orgueil et de connaître leur néant. La science et 1 ignorance deviennent, dans la commune lumière des nuances imperceptibles qui colorent l'unité sans la corrompre et rendent plus sensible son inaltérable splendeur.
Je me résume, Messieurs, il ny a de véritable société que la société des esprits, et cette société n'est constituée que par des idées communes , fondamentales , immuables , librement reconnues et acceptées des intelligences de tout rang. L'homme, pressé par le besoin de cette unité des esprits, a tenté plusieurs voies pour l'établir. Il a créé dans ce but la philosophie rationaliste, la philosophie authentique, la philosophie hérétique, trois tentatives fondées sur des procédés divers, toutes trois remplissant le monde de leurs efforts, toutes trois impuissantes à y organiser la république des esprits. La doctrine catholique seule l'a pu. Pourquoi? Quelle est la cause de son succès? quelle est la raison qui la fait réussir là où toutes les autres doctrines ont échoué ? Nous devons vous lexpliquer. Messieurs, et il sera temps de tirer les conclusions de tout ce que vous venez d'entendre, conclusions que vous souhaitez sans doute, et qui n'en seront que plus fortes par votre patience à ne pas les exiger aujourd'hui.