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TRENTIÈME CONFÉRENCE

POURQUOI LA DOCTRINE CATHOLIQUE SEULE A FONDÉ UNE SOCIÉTÉ INTELLECTUELLE PUBLIQUE.

Monseigneur (i), Messieurs.

Cest sans doute un merveilleux spectacle que celui de la division des esprits sur la terre, et que les efforts inouïs tentés par Ihonime pour la détruire, sans que jamais aucune autre doctrine que la doctrine catholique ait pu réussir à cet ouvrage de lunité. De cela seul , et sans aller plus loin , nous serions en droit de conclure que la doctrine catholique possède une force surhumaine, puisqu'elle a fait ce qu'aucune autre doctrine n'est venue à bout de réaliser. Assurément, rien n'a manqué à ces doctrines, ni le génie, ni la science, ni la puissance publique, ni le prestige de tant de choses qui se pressent sous l'homme pour le porter au-dessus de lui-même , comme on voit sur la mer de fragiles embarcations soulevées par les flots qui se font un devoir de nous obéir et de nous mener vite et haut. D'où vient donc quelles n'ont pas réussi avec tous les moyens humains qui donnent le succès? Et d'où vient que la doctrine catholique a réussi, com-

(i) Mgr. AfFre, archevêque de Paris.

battue longtemps et à diverses fois par tous ces moyens conjurés? INe serait-ce pas qu'elle a des ressources dont aucune autre doctrine ne jouit, et les autres doctrines ayant en leur pouvoir tout ce qui est humain, ne serait-ce pas que la doctrine catholique a en son pouvoir quelque chose qui n'est pas humain, quelque chose qui ne vient pas d'en bas, mais qui tombe d'en haut? La conclusion est manifeste.

Toutefois, s'arrêter là, ce serait s'arrêter à la surface de la vérité. Quand on a sous soi des fondations, qui appellent la curiosité de l'observateur, c'est faire défaut à la science que de passer près d'elles avec un simple regard. Creusons, Messieurs, creusons sous le roc de l'unité catholique ; l'édifice extérieur nous a frappés par sa hauteur et sa singularité ; il s'est dressé devant nous comme une pyramide unique sur le sable mouvant du monde; mais je me persuade qu'en descendant à sa base , en écartant la poussière où gît sa racine, il vous apparaîtra un spectacle plus grand encore, une lumière qui jaillira du fondement au sommet, et qui sera digne , en satisfaisant votre intelligence , de récompenser votre attention.

C'est avec cette espérance que je commencerai :

La première explication du privilège catholique de l'unité, celle qui se présente d'abord comme très-simple et très-plausible , est celle-ci : La doctrine catholique a seule fondé l'unité publique des esprits, parce que seule elle possède la vérité. La vérité étant le bien 4e l'intelligence , il est naturel que son empire soit grand et que son apparition au milieu de nos luttes de pensées fasse l'effet d'un souverain qui se montre, nous arrête, nous assouplisse, nous calme et nous fonde tous ensemble dans un seul esprit.

Cette explication paraît aussi simple qu'efficace, et pourtant elle n'est pas sans difficulté. Premièrement, il n'est pas exact de dire que la doctrine catholique seule possède la vérité, ou , en d'autres termes, un ensemble raisonnable d idées sur le principe, le but et la fonction de la vie. Le déisme, tel qu'on le formulerait sans peine aujourd'hui, ne pourrait-il pas réclamer cet avantage? Le déisme affirme qu'il existe un Dieu unique dont la puissance.

la sagesse, la bonté sont infinies, qui a fait le monde, et Ihomme en particulier; que Ihomme, à la fois esprit et corps, appartient par lun au monde extérieur, et par l'autre à un monde plus élevé, qui est le monde spirituel j que si son corps périt, son àme n'est point sujette à la destruction, mais que, destinée à limmortalité, elle sera jugée par Dieu selon ses œuvres, parce que ses œuvres sont accomplies en vertu dune liberté morale qui la rend responsable au tribunal de la justice suprême, et qu'ainsi il viendra un temps où Dieu, après avoir gouverné les êtres libres avec une équitable providence, les récompensera ou les punira avec une irrécusable impartialité. Certes, Messieurs, cette doctrine est grande autant que vraie, et des catholiques lont honorée jusqu'à l'appeler quelquefois, du moins dans le siècle dernier, du nom de religion naturelle. Et cependant, de toutes les doctrines rationalistes, c'est peut-être, historiquement, celle qui a le moins de consistance et de vitalité.

Le déisme, même depuis 1 Evangile qui en a tant éclairci et affermi les notions, le déisme est un système qui n'a jamais donné naissance à un corps philosophique ou religieux. Le dix-huitième siècle, se flattant de le substituer à la doctrine catholique , l'avait choyé, orné et poli comme un enfant de complaisance ; et aujourdhui, malgré tant d'acclamations poussées sur son berceau, le déisme est tellement mort qu'il n'a plus pour serviteur un seul homme de nom. On est panthéiste, saint-simonien , fouriériste, quelquautre chose encore; mais déiste! qui est-ce qui veut de cet os que le dernier siècle nous avait laissé comme la plus belle part de son héritage ? En dehors des maîtres de la science et des écoles vivantes, quelques bourgeois honnêtes afl[îrment encore l'existence de 1 Etre unique, rémunérateur et vengeur, sorte de consolation dont ils bercent leur conscience, afin de n'avoir pas trop peur de l'enfer pour eux-mêmes, sans le détruire entièrement pour les autres, espèce de lit accommodé à la taille de leur vertu, ressort élastique et lâche (jui ne lie personne à personne, et qui laisse peser sur le déisme cette accusation de Bossuet, de n'être qu'un athéisme déguisé.

En second lieu, la doctrine catholique eût-elle seule un corps de vérités, toutes les autres ne contenant quune organisation d'erreurs, ce fait n expliquerait pas son succès d'unité. Car 1 homme, hien qu'il ait été fait pour le vrai, qui est son premier bien, n'a cependant pas pour lui un amour sans partage ; il aime aussi 1 illusion, et s'il fallait décider entre ces deux entraînements quel est le plus fort, je ne pense pas que 1 erreur eût le dessous dans la comparaison. La vérité s'achète par bien des combats, l'erreur ne nous coûte rien ; nous y tombons de notre propre poids, et il est aussi facile de former avec elle des agrégations momentanées d'esprits, qu'il est difficile de former avec l'autre une véritable unité. Ce n'est donc, en aucun cas, résoudre la question que de s'en rapporter à la puissance innée du vrai. Le vrai est 1 occasion du litige, Tobjet qui divise autant qu'il unit.

On dira peut-être que si la vérité prise en soi n'explique pas suffisamment le mystère de 1 unité, elle l'explique par un de ses attributs , qui est la lumière , lumière plus saisissante dans le dogme catholique qu'en aucun autre ensemble de conceptions. Qui ne voit tout de suite que cette remarque conclut à faux? car la doctrine catholique, loin d'avoir une lumière apparente plus vive qu'aucune autre, est, au contraire, accablante à lœil de Ihomme par sa mystérieuse obscurité, par une profondeur étrange qui brise du premier coup le fil naturel de notre esprit, comme si elle voulait le terrasser par l'audace plutôt que le séduire par la lucidité. Quelle tout autre et simple physionomie dans le déisme ! Quelle magique combinaison de dogmes nécessaires , où rien ne révolte, et qui semblent se confondre avec le sens commun, tant leur clarté appelle à soi la conviction ! Sans doute, la doctrine catholique, à la prendre en dehors d'elle-même et par ses opérations dans le monde, y jette un grand éclat, mais c'est un éclat de reflet, une lumière qui n'est pas au centre, et qui, malgré son incontestable splendeur, a aussi ses ombres et ses difficultés. Je conviens encore qu au foyer même du dogme il existe une lumière latente d'une admirable efficacité sur l'esprit , dès qn il y a pénétré ; mais il n'y pénétre que lentement, par lexer-

cice de la vertu bien plus que par leffort de la pensée, et cette vue sublime du mystère n'enlève pas le voile qui en recouvre les âpres proportions.

Je présume qu'une autre idée vous est venue. La doctrine catholique, vous serez-vous dit, engendre 1 unité publique des esprits parce qu'elle seule procède par voie d'autorité, tandis que toutes les autres procèdent par voie de libre examen ; et le libre examen produit la division aussi naturellement que l'autorité produit l'unité.

Messieurs, je ne vois qu'un malheur à cette explication, c'est que le fait d'où elle part est absolument faux. Toute, doctrine, sans en excepter une seule, procède par voie d'autorité. Laissons les théories, Messieurs, les théories sont belles sur le papier ; mais quand on arrive à la pratique, on est commandé par des nécessités fatales. Tout homme qui opère veut opérer, et par cela seul qu'il veut opérer, il emploie, quoi quil dise et quoi qu il veuille, les moyens sans lesquels son opération serait impossible et insensée. Or, toute doctrine se communique par la parole, c'est-à-dire par l'enseignement, et l'enseignement suppose l'autorité de celui qui enseigne, lautorité de l âge, du savoir, de l'éloquence , l'autorité de la foi et de 1 affirmation , l'autorité de la conquête, une autorité telle que nul ne s'y expose sans péril. Quelle est donc la doctrine faisant le plus grand bruit du libre examen, qui ne se donne comme la vérité pure et unique, qui puisse même se produire sans le nom souverain de la vérité? Quel est le philosophe, fût-il le plus sceptique du monde, qui, du haut de sa chaire, ne commande pas? Quel est le capitaine à la tête d'un régiment d'idées, qui ne se plante fièrement au devant de son bataillon , et ne lui ordonne le file à droite et le file à gauche? Grâce à notre siècle, nous avons tous entendu des philosophes, et même des philosophes de plus d un genre : sont-ils donc si peu dogmatiques? Les plus modestes ne déclarent-ils pas solennellement qu hier encore la vérité n'existait pas, mais qu'à dater du moment même où ils parlent , et pas un quartd'heure plus tôt, la vérité commence , qu'elle descend du ciel ,

quon la voit , et qu il faut une horrible mesure daveuglement pour ne pas reconnaître qu'elle est clans leur chaire de bois? Est-ce dans les écoles de théologie qu'est né ce mot ancien et fameux : Magisier dixit ? Et si du rationalisme nous passons au protestantisme qui est l'hérésie la plus enflée de l'orgueil du libre examen, trouverons-nous Luther et Calvin plus modérés dans l'aflirmation : Calvin, qui faisait brûler vif ses contradicteurs,- Luther, qui menaçait les siens de transsubslancier ses opinions quand il lui plairait, et d'en faire à chaque fois des dogmes sacrés ?

Voyons ce qui se passe aujourd'hui même en Allemagne. Où vont ces envoyés ? Pourquoi tant de monde à cheval sur les routes? De quoi s'agit-il? Berlin s'est ému de la dissolution des esprits dans le vide toujours plus large du protestantisme j il convoque à la hâte , de peur que demain il ne soit trop tard , les hautes puissances demeurées fidèles à la réforme du seizième siècle ; il ouvre un concile à toutes les bouches qui jurent par le libre examen. Pourquoi faire? hélas ! pourquoi faire? Pour ramasser à terre , s'il est possible , les restes de la foi commune , pour les placer, s'il est possible encore, sous la protection d'un concordat quelconque, pour créer de l'autorité avec l'indépendance, du granit avec la poussière, de l'unité avec une solennelle désunion ! Tel est le sort : toute doctrine est pendue à l'autorité, même en la niant; car toute doctrine enseigne, et tout enseignement est un ordre donné au nom de la vérité. Sans doute, l'écolier reste libre d'obéir ou de ne pas obéir, puisqu'il est une intelligence ; mais cette liberté n'est le privilège d'aucune doctrine ; toutes en ont le bénéfice et le danger, quand elles enseignent réellement, et surtout, la doctrine catholique, qui, toujours attaquée, a la gloire de se faire des enfants dans le sein toujours fécond de ses ennemis.

Mais quand il serait vrai que la doctrine catholique seule procède par voie d autorité, que s'ensuivrait-il pour l'explication de l'unité qu'elle produit? Ne voyez-vous pas que l'affectation de l'autorité est un péril de plus pour sa suprématie ? C'est l'autorité même qui révolte 1 homme. On lui dit : Venez à nous ;

nous avons un chef unique, le Pape qui gouverne toute lEglise de Dieu. Il répond : C'est précisément ce que je ne veux pas, je neveux pas d'un homme qui soit mon Pape; je suis mon Pape à moi-même. Que me fait l'intelhgence qui est au Vatican?

Le mystère subsiste, Messieurs, nous ne l'avons pas expliqué. Quelque soit le charme de la vérité , il a contre lui le charme de l'erreur ; quelle que soit l'abondance de la lumière, il reste assez de nuages pour l'obscurcir ; quelle que soit l'autorité , tous en ont une , tous ont une liberté maîtresse de la vérité , maîtresse de la lumière, maîtresse de l'autorité. Comment donc se fonde et subsiste l'unité publique des esprits, cette unité libre, dont chaque feuille, chaque branche, chaque tronc peut, à chaque instant, se détacher? Car ce ne sont pas seulement des âmes qui échappent à l'ascendant de la doctrine catholique, elle perd aussi des nations. L'Angleterre était catholique, elle ne l'est plus; le Danemarck et la Suède étaient catholiques , ils ne le sont plus ; l'Orient était catholique, il ne l'est plus. L'histoire de l'unité est sillonnée de défections qui la font voir suspendue sur un abime, et nous annoncent à tous, si fermes soyons-nous, que nous pouvons périr à notre tour. Quel spectacle ! Qu'il doit imprimer d'épouvante à tous ceux qui ont dans ce mystère une part d action, soit qu'ils la tiennent du rang ou du talent! Mais qu'il doit effrayer aussi ceux qui le méditent en refusant d'y entrer ! Voici devant vous cent cinquante millions d hommes, unis d intelligence et libres de ne pas l'être, pouvant à toute heure rompre les faisceaux de leur unité, et ne le rompant pas : qui les retient? Comment s'accomplit, au milieu de la division universelle , malgré le changement des choses et la succession des hommes, un si étonnant miracle d'immutabilité ? On ne saurait l'expliquer , Messieurs, que par l'existence de deux forces qui se disputent le monde, la force schismatique et la force unitaire. Il ne suffit pas de vous les nommer, je dois vous décrire leur nature, et achever ainsi de vous éclairer sur ce grand privilège de l'unité réservée à la doctrine catholique.

Le premier élément de la force schismatique est l'essence lu-

mineuse de notre esprit. Notre esprit est lumière, et n"a de rapport qu'avec la lumière. Toutes les fois que vous la lui présenterez, il ira droit à elle, comme les yeux s'ouvrent aux rayons du jour et sabreuvent de leur clarté. Naturellement, et par soi, l'esprit ne cherche que la lumière, ne connaît que la lumière, ne se repose que dans la lumière. Or, aucune doctrine ici-bas ne possède la lumière totale, pas même la doctrine catholique. Ce serait en vain qu'elle s'en flatterait, et elle ne s'en est jamais flattée. Oui, toute doctrine ne donne à l'esprit de 1 homme qu'une quantité de lumière très-faible, incapable de le satisfaire. S il en était autrement , 1 homme ne vivrait pas dans le monde , il vivrait dans la splendeur de Dieu même; il serait plongé dans cet horizon infini où l'obscurité n'a pas de place, où toute intelligence, une fois qu'elle y est introduite, tombe à genoux pour ne se relever jamais, et se prend à chanter le cantique réservé aux esprits de lumière dans la lumière de Dieu. C'est bien là notre avenir, si nous le méritons, mais ce n'est point notre sort présent. Au temps même que nous habitions avec nos pères le paradis de notre création, quand nous étions tout jeunes, sous un ciel sans colère, et que Dieu descendait pour converser avec nous comme avec des amis , en ce temps-là même au printemps de notre âme et de notre félicité , la lumière n'était point encore notre demeure ni la vision notre œuvre. Si proche que Dieu fût de nous, c'était un Dieu voilé ; nous le voyions, pour me servir d'une expression de 1 Ecriture , à travers, le trou d'une pierre et par l'extrémité de son manteau , vision heureuse et cruelle à la fois ! car notre destinée n'est pas de pressentir, mais de voir directement la lumière, de la voir sans ombre , sans limite , pleine , entière, absolue, de la voir comme elle se voit, d'un regard où le cil de l'œil ne palpite plus, parce qu'il est ravi. Jugez maintenant, à 1 heure où nous sommes, si aucune doctrine est capable de nous donner ce regard, le seul qui épuiserait l'aspiration de notre âme vers la vérité. Quel docteur nous le promettra? Lequel osera nous dire, si aveuglé qu'il soit par les ressources de l'orgueil ou de la persuasion, que lui , sa parole, sa pensée, c'est la lumière, et que tout genou doit se

courber devant elle, ladorer , et ne plus se relever, comme les séraphins font dans le ciel ? Ah ! jamais, Messieurs, l'insolence du génie n'est arrivée jusque-là 5 jamais, il n"a pu dissimuler à aucune intelligence qu'un abime; un abîme profond, un abîme de ténèbres est ouvert sur nos tètes, sous nos pieds, à notre droite, à notre gauche, à l'orient, à l'occident, au midi, au septentrion, partout. Oui, nous habitons les ténèbres , ténèbres entrouvertes çà et là par une avare clarté, où notre œil plonge avec un amer et immense regret de ne pas aller plus loin.

Et voilà avec quoi il faut que les doctrines vous subjuguent ! Voilà ce que nous vous apportons, à vous, enfants légitimes de la lumière, étoiles du ciel, plus brillantes que le firmament dans les nuits les plus splendides de lété! JNous vous apportons je ne sais quel flambeau dont nous agitons sur vous les tremblantes lueurs. Elles sont certaines, sans doute, elles sont irrécusables ; mais quelle porte ouverte aux résistances de l'esprit ! quelle facilité de ne pas obéir ! et aussi, par là même, quelle valeur dans l'obéissance et dans l'unité, quand elles viennent à prévaloir !

Le second élément de la force schismatiqne est laflection de l'esprit aux ténèbres. Chose merveilleuse à dire ! Nous sommes faits pour la lumière, nous n'aimons que la lumière , nous ne sommes captivés que par la lumière ; et pourtant , par un autre côté de notre être, côté vil et honteux, nous affectionnons les ténèbres et les amassons à plaisir autour de nous. Cela tient à ce que le jour total nous étant refusé d'en haut, nous cherchons ici-bas, dans l'horizon plus rapproché de la nature physique, un ordre complet qui satisfasse notre esprit en ne lui jetant pas ce mélange d ombre et de clarté qui nous est importun. Nous croyons , en rétrécissant le spectacle , agrandir notre vue ; nous sacrifions l'infini à l'espérance de voir plus à notre aise le fini ; c'est encore la lumière que nous cherchons dans les ténèbres. Il est cependant une autre cause moins honorable de cette disposition de l'entendement humain, et 1 Evangile nous l'a révélée dans ces paroles mémorables : La lumière est venue dans le monde ,• et les hommes ont préfère les ténèbres à la lumière, parce

que leurs œuvres eïaienl mauvaiffea (i). Il existe, en effet, entre la vérité et le devoir , entre l'ordre métaphysique et Tordre moral, une liaison qui fait que les questions de lesprit sont aussi des questions de cœur. Chaque découverte en Dieu nous menace d'une vertu, d un sacrifice de l'orgueil ou des sens ; la faiblesse et les passions viennent au secours de l'erreur et font un poids terrible dans la lutte des intelligences, lutte qui est devenue celle du bien et du mal. C'est là surtout que la force schismatique prend son point d'appui.

Elle en trouve une troisième dans légoisme intellectuel, c'està-dire dans une certaine individualité de l'esprit qui est propre à chacun de nous. Il est vrai, Messieurs, que nous avons tous quelque chose de commun dans la forme de notre intelligence aussi bien que dans la forme de notre corps : cependant, cette uniformité n'exclut pas les différences de physionomie. Aucun esprit, pas plus qu'aucun visage, ne ressemble parfaitement à un autre 5 nous pensons et nous sentons diversement, et, par un égoïsme fort naturel, chacun de nous ramène à soi tout le firmament des idées, pour le façonner à sa mesure et le fondre dans sa personnalité. De là un attachement puéril à notre sens, une persuasion que notre esprit est le juge compétent et suprême de la vérité , et une quiétude naïve en nous-mème , lorsque nous avons dit dune idée : Cela n'entre pas dans mon esprit. Eh ! qu'importe? La question est de savoir si c'est un malheur pour ridée ou pour vous. Mais nous croyons volontiers que cette raison de refus est une condamnation en dernier ressort, et rien ne nous parait plus simple que de faire de notre horizon la borne de l'infini. Nous voulons même imposer aux autres notre individualité spirituelle, et nous saisissons avidement le premier pouvoir qui nous donne des serviteurs ou des sujets pour en faiie les esclaves et les adorateurs de notre pensée. Nous sommes surpris qu'on nous résiste; nous en voulons quelquefois mortellement à un homme qui n'aura pas pensé comme nous dans une

(i) Saint Jean, ch. 3, vers. 19.

seule occasion ; en sorte que le signe par excellence dune grande âme est la modestie, le désintéressement de ses propres idées, la défiance de soi. Mais on n'en arrive là qu'avec le long apprentissage dune vertu mûrie par l'unité, et jusque-là legoïsme intellectuel nous pousse à transformer la vérité en nous, au lieu de nous transformer dans la vérité.

Ce troisième élément de la force schismatique est suivi dun autre, qui est le dernier, mais qui nest pas le moindre, je veux dire la toute-puissance arbitraire de l'esprit. Indépendamment de son goût pour la lumière, de son entraînement vers les ténèbres, de son égoïsme étroit; toutes causes qui le portent à la séparation, l'esprit est libre; il est libre contre l'erreur, libre contre la vérité, il peut tout ce qu'il veut.

Jugez, Messieurs, si telle est la force schismatique, quelle doit être la force unitaire; car il faut bien aussi quelle existe, puisqu'il existe au monde une société publique des esprits. Supposez qu'aucune force unitaire ne contrebalance la force schismatique, les intelligences privées de liens , emportées chacune où le vent du hasard les poussera, ne se rencontreront que pour se heurter, et formeront tout au plus quelques agrégations fortuites, comme ces nuages qui passent dans le ciel sans pouvoir jamais s'y créeiun jour de repos. Ainsi, pour me servir dune comparaison qu il vous a été facile de pressentir, retranchez de la mécanique céleste la force que Newton a consacrée sous le nom d'attraction, aussitôt les globes qui peuplent 1 ether s'enfuiront dans des directions opposées, précipités dans leur course par cette autre force qui est la force schismatique du monde matériel. Ainsi encore, retranchez d'une nation la puissance qui retient en paix les passions et les intérêts de tant de millions d'hommes, et vous la verrez se dissoudre dans les fureurs dune guerre parricide. Il lui faut un principe d'unité supérieur aux éléments de discorde qu'elle nourrit dans son sein ; et ce principe, il a un nom : c'est la souveraineté. Souveraineté veut dire supériorité par excellence, et la supériorité par excellence est celle qui contient et qui produit l'unité. Le Souverain est lEtre qui fait l'unité. Dans

une monarchie , c'est le prince ; dans une aristocratie , c'est le sénat j dans une démocratie, c'est l'assemblée du peuple. Mais, sous quelque forme que ce soit , là où est la puissance qui fait l'unité, là est le souverain. Nous voici sur un champ de bataille : cent mille hommes y sont debout, et cependant tout est immobile, tout se tait, les chevaux, les clairons, la poussière; que se passe-t-il? L'unité est en silence et suspendue; elle regarde, elle attend, elle règne. Puis, un mot tombe de ses lèvres; le bronze tonne , les chevaux hennissent , les armes se mêlent , les escadrons dévorent l'espace : l'unité règne encore, c'est elle qui faisait l'ordre dans l'immobilité , c'est elle qui le fait dans le mouvement. L'unité se taisait, l'unité a parlé, l'unité a été souveraine dans l'un et l'autre cas; voilà toute Ihistoire dune bataille, et toute l'histoire de l'ordre partout et toujours. ^

Puis donc que l'ordre existe aussi quelque part dans le monde des idées, puisque, malgré les effroyables ferments de discorde qui le remuent et le divisent, il a pu se fonder une société publique des esprits, c'est donc qu'il existe aussi une souveraineté intellectuelle , souveraineté dont la doctrine catholique seule est en possession, puisque seule elle a triomphé de la force schismatique qui tient les intelligences en hostilité et en dissolution. De même qu'il n'y a pas de société civile sans un gouvernement civil , ni de gouvernement civil sans une souveraineté civile, il n'y a pas non plus de société des esprits sans un gouvernement des esprits, ni de gouvernement des esprits sans une souveraineté intellectuelle, souveraineté qui ne détruit pas plus la liberté de l'intelligence que la souveraineté civile ne détruit la liberté civile, mais qui l'établit, au contraire, en délivrant les âmes du joug désordonné de la force schismatique. C'est cette souveraineté intellectuelle qu'ont cherchée et que cherchent encore tous les auteurs de schismes, tous ceux qui aspirent, ou par ambition ou par amour des hommes, à fonder l unité publique des esprits. Quand un philosophe monte dans la chaire, il s'en fait tout simplement un trône, il se pose comme souverain, il cherche dans sa science et son génie le secret de celte supériorité par ex-

cellence qui produit lunité ; et il a raison de le faire, jusqu'à ce quému de son impuissance, il reconnaisse et adore la main par qui régnent tous les rois, et qui, ayant communiqué l'empire de la terre aux conquérants, a refusé aux sages et aux philosophes l'empire de la vérité, pour le donner à Jésus-Christ, et par Jésus- Christ à l'Église catholique.

Allons plus loin encore, Messieurs, et cherchons en quoi consiste la souveraineté intellectuelle. Car , tant que nous ne le saurons pas, il manquera quelque chose à l'évidence de nos déductions.

La souveraineté intellectuelle ne peut être que dans les idées ou dans l'esprit. Il est impossible de la placer ailleurs, car tout ce qui est intellectuel est, ou idée, ou esprit, l'objet de la pensée ou le sujet pensant. Or, ce n'est pas dans l'objet ou l'idée que réside la souveraineté intellectuelle , l'idée n'est pas vivante indépendamment de l'esprit qui la reçoit ; elle peut s'altérer en y entrant, y perdre sa rectitude et sa force, et n'en sortir, pour passer dans un autre esprit, qu'avec un souffle froid et infécond, comme une flèche mollement lancée })ar un archer sans vigueur.

\ous en avez d illustres exemples sous les yeux. L Eglise grecque a toutes les idées de l'Eglise catholique, à bien peu de chose près , et pourtant lEglise grecque git inanimée , n'ayant j)lus d'unité que celle d un cadavre environné de bandelettes par les mains sanglantes de l'autocratie russe. La Bible aussi contient les idées catholiques, et les protestants se sont jetés dessus avec l'espérance d'y puiser la vie, l'unité, la souveraineté intellectuelle; y ont-ils réussi? Beaucoup moins que les Grecs; l'immobilité a conservé à ceux-ci quelque apparence d un corps, le mouvement a réduit ceux-là à la consistance d un tas de cendres. Qu'est-ce donc que la vertu des idées en dehors de l'esprit où elles prennent leur forme, leur puissance , leur immortalité ? Mais l'esprit luimême, qu'est-il, pour que la souveraineté intellectuelle y ait son trône et son action? Qui sont les esprits dont se compose 1 Eglise catholique? Hélas! des hommes : vous, moi, le premier enfant qui, au sortir de cette assemblée, ira se confesser. Est-ce donc

notre intelligence, prise isolément ou mise en commun, qui possède la souveraineté intellectuelle , cette supériorité formidable qui, depuis dix-huit siècles, malgré toute la force scliismatiquc dont dispose le monde, captive cent cinquante millions d'hommes autour dun même dogme? et de quel dogme? dun dogme qui ne satisfait pas leur soif innée de la lumière, qui irrite leur passion pour les ténèbres, qui blesse au vif leur individualité spirituelle, et demande à leur libre arbitre une sanglante acceptation. Quoi ! c'est nous, c'est vous et moi, ce sont mille hommes, cent mille hommes qui sont capables, par leur propre esprit, d'un tel acte de souveraineté f* n'en croyez rien : gardez-vous d'en rien croire ; cela n'est pas possible. En tant qu'hommes, nous n'avons rien de plus que les philosophes et les savants, lesquels n'ont rien pu, et qui n'ont rien pu , parce que radicalement tous les esprits sont égaux, parce que nul esprit n'est le souverain d'un autre esprit.

Voulez-vous revenir aux idées? Voulez-vous conclure que la souveraineté intellectuelle réside dans les idées, et que c'est par leur énergie que le monde nous est soumis ! Mais pourquoi les idées ne se corrompraient-elles pas dans notre intelligence, comme elles se corrompent dans lintelligcnce des Grecs et des protestants? Oui donc ou quoi donc leur fait un autre sort chez nous? Pourquoi si vaines ailleurs, pourquoi si fortes dans l'Eglise? Vous voyez bien que le cercle est fermé, et que la logique ne nous laisse aucun asile ouvert !

Cependant l'unité catholique existe, elle existe seule au monde ; elle suppose une force unitaire, une souveraineté intellectuelle : qui nous l'a donnée, puisque les idées ne la donnent pas et que l'esprit de l'homme ne la possède pas! Evidemment un autre esprit que le nôtre est en nous, un autre esprit nous anime, un autre esprit nous garde, un autre esprit nous parle, l'esprit qui s'était retiré de l'homme à Babel et qui est revenu le jour de la Pentecôte : l'esprit de Dieu ! Le monde est Babel , l'Eglise est la Pentecôte. Si Dieu n'est pas dans l'Eglise , ce sera quelque autre chose, mais à coup sur ce ne sera pas l'homme.

J'ai poussé jusqu'à rextrême, Messieurs, l'analyse des causes qui expliquent le mystère de lunité catholique. Je marrèterai , encore un instant, pour dire un dernier mot au rationalisme.

Le rationalisme nous reproche souvent de manquer de justice à son égard. Il semble croire que nous lui contestons le domaine entier de la vérité, comme s'il était incapable de découvrir ou d'aiïirmer jamais une seule idée vraie 5 nous n'allons pas jusquelà. JMais quoi qu'il en soit de ce point, la question entre lui et nous est aussi une question de souveraineté. Nous lui disons qu"eùt-il la vérité tout entière, eùt-il même, s'il est possible, plus de vérité que lEglise n"en possède, il ne rallierait point les esprits dans une unité stable, telle qu'elle est nécessaire à la vie de Ihumanité, parce que le rationalisme le plus sincère et le plus religieux n"est quun effort de l'homme en faveur de l'homme , une tentative de souveraineté destinée à se briser toujours contre l'immense force schismatique qui est malheureusement en activité dans le monde moral. Nous ne réclamons pas même pour nous, en tant qu'hommes, cette souveraineté qui échappe, depuis six mille ans , aux mains du rationalisme ; nous savons qu'aucun esprit n'est le souverain d'un autre esprit. Nous professons qu'il est impossible, même à Socrate et à Platon, de se faire un seul disciple, et, à plus forte raison, un seul sujet. L'unité de l'Église est pour nous un phénomène divin , qui ne s'explique que par la présence perpétuelle de l'esprit de Dieu au milieu de nous. Nous croyons que Dieu s'est réservé la souveraineté intellectuelle, et que tout essai pour s'en emparer n'aboutira jamais qu'à la servitude des âmes par l'autocratie , ou à leur ruine par le doute et la négation. Ces deux épreuves, du reste, sont nécessaires à la glorification de l'unité catholique , afin qu'assaillie toujours par des imitateurs armés de la science ou du casque, elle passe au milieu de leurs complots sans faillir à sa destinée, toujours vierge, toujours mère, toujours reine, et voyant s'évanouir en fumée les espérances d'une rivalité qui ne la suit toujours que pour h couronner toujours.

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