‹ Conférences (volume 3)Chapitre 14 sur 36 · TRENTE ET UNIÈME CONFÉRENG · texte numérisé non relu

TRENTE ET UNIÈME CONFÉRENG

DE l'organisation ET DE l'eXPANSION DE LA SOCIÉTÉ CATHOLIQUE.

Monseigneur, Messieurs,

C'est sans doute beaucoup d'avoir mis au monde une société intellectuelle publique, d"y avoir établi des idées immuables, fondamentales, librement reconnues et acceptées par des intelligences de tout rang. La doctrine catholique la fait, et aucune autre ne l'a fait après elle. Mais si remarquable que soit cet ouvrage , et bien quon ne puisse l'attribuer qu'à l'esprit de Dieu, tant l'esprit de Ihomme est faible et incapable dun tel monument ; toutefois, ce n'est point encore là le terme de l'action sociale réservée à la doctrine catholique. La société qu'elle a créée ne s'appelle point du nom abstrait dont nous nous sommes servis jusqu'à présent, elle ne s'appelle point une société intellectuelle publique : son nom est plus grave, plus significatif, plus difficile à porter, plus célèbre, enfin, et vous m'avez déjà tous prévenu. Messieurs, en l'appelant l'Eglise ou la société catholique. Oui, c'est là son nom ; et ce nom suppose d'abord qu'il ne s'agit pas d'une société purement intellectuelle, mais d'une société organique, où l'unité doctrinale a pris corps sous un pouvoir hiérarchique, législatif,

judiciaire et administratif, c'est-à-dire sous un pouvoir jouissant de la totalité des attributs nécessaires à la vie réelle d'une société. Telle est, en effet, la société catholique, et je lai fait voir il y a dix ans , lorsque paraissant pour la première fois dans cette c^ire, et saisissant le phénomène catholique par son côté le plu^xtérieur, j'ai traité de l'organisation de l'Église, ce qui m'impose le devoir de ne pas m'y arrêter aujourd'hui. Je passerai donc outre, et je vous ferai remarquer que le nom de catholique ne réveille pas seulement l'idée de l'unité intellectuelle dans un corps organique et vivant, mais que, de plus, il signifie l'expansion universelle de cette unité : prodige si grand que l'Eglise, inspirée de Dieu et dédaignant tous ses autres titres, tels que ceux d'une y de sainte, à' apostolique qu'elle tenait aussi du premier concile œcuménique de Nicée, a retenu le nom de catholique, comme le nom qui lui appartient par excellence et qui, souverainement incommunicable, exprime le mieux cette force divine et créatrice qui, après l'avoir douée de lumière, de sainteté, d'unité, d'organisation, a fini par la pousser dans le monde avec cette dernière couronne de 1 universalité.

Parlons donc de la société catholique, parlons de son expansion dans l'espace et l'humanité. C'est l'objet de cette conférence, où vous verrez.encore tant de nouvelles preuves de la toute-puissance de notre doctrine qu'elles finiraient par me lasser. Oui , le scrupule qui me vient quelquefois , Messieurs, c'est de vous fatiguer de cette longue exposition de miracles ; c'est qu'à force de vous répéter que le doigt de Dieu est là, le prodige n'arrive pour vous à l'état de lieu commun. Soutenez-moi contre un si singulier désespoir; sachons considérer jusqu'au bout l'œuvre divine, si variée d'ailleurs dans son uniformité de force, de sagesse et de bonté.

L'Eglise est catholique, c'est-à-dire universelle ; et, en effet , s'il est vrai que Dieu ait fondé une société , comment en eùt-il fait le privilège d'une caste ou d'un peuple, d'un continent ou d'un hémisphère? Si Dieu a voulu bâtir de ses mains un édifice social, assurément il l'a préparé pour tous. Tandis que les hommes,

quelle que soit la magnanimité de leurs desseins, travaillent pour eux, pour leur nation , pour une gloire et un horizon toujours bornés, Dieu fait luire son soleil sur tous; il illumine les aigles au haut des montagnes et les oiseaux obscurs qui chantent leur Créateur à Tombre dun épi de blé. Il songe à un brin d'herbe comme il songe à un cèdre ; il s'occupe dun atome comme dune étoile, et l'universalité étant le caractère de ses moindres œuvres, à plus forte raison en imprimera-t-il le sceau à une société formée de ses mains pour la conservation et la propagation de la vérité. Non pas que , malgré ce désir d'étendre et d'assurer parmi les hommes le règne de la lumière, il fasse violence à notre liberté et ne nous permette pas d'échapper aux mailles du fdet qu'il a déployé sur nous : non, ce droit nous reste dans toute sa plénitude, et il nous explique les apparentes faiblesses de l'ouvrage divin. Si le fdet se rompt, comme le dit expressément l'Évangile, c'est que l'œuvre de Dieu n'exclut pas l'œuvre de l'homme, et que la liberté se fait jour à travers la souveraineté, sans détruire pourtant le caractère de l'action supérieure et maîtresse qui triomphe finalement jusque dans l'imperfection provisoire du résultat,

L'EgUse, disions-nous, la société intellectuelle fondée par la doctrine de Jésus-Christ, est catholique ou universelle dans son expansion. Mais, afin de bien l'entendre, remarquons une seconde fois qu'il ne s'agit pas d'une simple expansion des idées immuables et fondamentales qui constituent le christianisme ; ce serait déjà une magnifique universalité; et, néanmoins, ce n'est là qu'une partie du mystère de diffusion que nous appelons la catholicité. Outre l'expansion de l'unité doctrinale, la catholicité emporte avec soi l'expansion de l'unité hiérarchique, législative, judiciaire et administrative; elle emporte la création d'un pouvoir doctrinal universel , d'un pouvoir hiérarchique universel , d'un pouvoir législatif universel, d'un pouvoir judiciaire universel , d'un pouvoir administratif universel ; ce qui est tout simplement le comble de la folie. Voilà la thèse de la catholicité.

Quand même les protestants porteraient leur doctrine par tout l'univers, quand même cette doctrine serait aussi une et im-

muable qu'elle est divisée et mobile , qu'auraient-ils fait ? Ils auraient semé la Bible dans le monde, et, avec la Bible, certaines idées qui y sont contenues ; mais ils n'auraient point établi universellement leur biérarchie, puisqu'ils n'en ont point; leur législature , puisqu'ils nen ont point ; leur magistrature , puisqu'ils n'en n'ont point; leur administration, puisqu'ils n'en ont point. Ils auraient fait un chef-d'œuvre intellectuel, mais qui n'aurait rien de comparable à celui de la société catholique, asseyant partout, avec sa doctrine, son unité hiérarchique, législative, judiciaire et administrative. Il me semble que les termes du mystère sont entendus.

Et ce petit dessein, Messieurs, ce petit dessein d'un établissement catholique dans le monde, il n"a pas été seulement celui de Dieu. Il y a bien longtemps, même sans remonter jusqu'à Nemrod , INinus et Sésostris, que les rois caressent cette pensée , et qu'à l'exemple de Nabuchodonosor, ils assemblent leurs grands et leurs généraux dans la solitude de leur cabinet pour leur déclarer qu'ils ont l'intention de soumettre lunivers à leur domination. Il y a bien longtemps aussi que ces rêves de géant s'évanouissent au réveil de la réalité. Car dès que l'homme veut s'étendre, dès qu'il s'adresse à l'espace, il rencontre dans la nature même matérielle un obstacle invincible à son ambition. Les anciens disaient très-spirituellement que la nature a horreur du vide; ils eussent pu dire encore mieux qu'elle a horreur de l'universalité, j'entends de l'universalité factice par où nous voudrions la soumettre au même sceptre et à la même main. L'espace est admirable sous ce rapport. Dieu lui a fait trois genres de barrières contre l'ardeur de nos envahissements politiques et religieux. Le premier, c'est la distance. A mesure que le rayon s'éloigne du centre, sa dépendance fléchit; on obéit à cent lieues, à mille on n'obéit guère; à trois mille on n'obéit plus ; tous les liens se relâchent et se brisent par le seul effet du chemin. Si quelque unité momentanée subsiste entre la métropole et la colonie, le temps ne tarde pas à sonner l'heure de l'affranchissement. L'histoire est pleine de ces avertissements que la distance ne cesse de donner à notre orgueil.

Mais la distance n'est pas le seul rempart dont la nature ait

armé l'espace contre nos entreprises d'universalité. Si la distance est 1 epée de lespace, la configuration en est le bouclier. Et quel bouclier fondu et ciselé de main de maître ! Suivez de loeil ces chaînes de montagnes si artistement disposées pour créer des frontières inexpugnables ; ces sables brûlants que le dromadaire et le chameau franchissent à peine , et que les vents protègent encore contre la marche du voyageur ou du conquérant ; ces steppes arides et inhabités où le despotisme n'a plus de points cardinaux pour se retrouver; ces marais pestilentiels; ces îles perdues au sein des mers et gardées par des récifs ; ces glaces des pôles ; ces tempêtes de l'Océan ; tous ces mille obstacles distribués avec tant d'art, et que soixante siècles deiTorts et d'exploration n'ont pas surmontés.

Ce nétait point assez. Le climat est venu se joindre à la distance et à la configuration pour faire du globe entier un défi à notre impuissance. Le soleil a choisi une route qui nous apporte sa chaleur avec une avarice et une prodigalité calculées; quelques jours de marche, quelques degrés de latitude franchis, et cet homme puissant, Cyrus, Cambyse, qui vous voudrez, le voilà qui ne peut plus porter son casque, et qui désarme sa poitrine ! Encore un jour, encore un pas au-devant du soleil, et cette armée florissante, qui se promettait l'empire du monde, la voilà qui se pâme sous la pression invisible de l'atmosphère ; le cavalier descend à l'ombre de son cheval, le fantassin se couche par terre : ils sont comme un enfant qui s'est promené une heure de trop, et qui se pend à la robe de sa nourrice ! Nous touchons aux rivages fortunés de l'Italie ; il semble que son ciel et le nôtre sont deux frères nés à une seule année d'intervalle ; mais qui n'a vu la douleur de quelque enfant de l'Italie transporté par l'exil sous ces nuages de France qui nous plaisent tant ? En vain le pauvre proscrit se réchaufie-t-il aux rayons de notre liberté ; sa tète se penche par le poids du souvenir et du regret, comme une fleur qui a été transportée dune terre lointaine sur un sol qu'elle ignorait , et qui s'y consume sans joie et sans parfum , parce qu'elle est privée du soleil, des ombres et des vents de sa patrie.

Ainsi résiste l'espace à nos songes d'universalité, et tous les conquérants, l'un après l'autre, sont venus s'y briser. Quand ce jeune Macédonien, après Granique, Issus et Arbelles, eut touché les bords de l'Indus et que son cœur impatient le portait encore plus loin , jusqu'à ce qu'il eût gravé son nom à la limite même de l'univers, son armée l'arrêta. En vain se cacha-t-il sous sa tente, armé de la bouderie de toute sa gloire, il fallut céder, et qu'il s'en allât mourir à Babylone dans un festin, ne sachant plus que faire de sa puissance et de son ambition. Les Romains, cette race si patiente à préparer ses conquêtes, si âpre à les étendre, et qui savait si bien fondre la solidité dans l'étendue, les Romains connurent le même écueil. Parvenus au Rhin et à l'Euphrate, ils eurent là une barrière que les conseils de leur sénat et les agitations de leur forum né purent soulever. Au delà du Rhin, Varus laissait les ossements de ses légions, et par delà lEuphrate, Crassus payait de sa vie et de sa renommée la témérité qu'il avait eue de le franchir. Les exemples ne tariraient pas, et notre siècle même en a vu le fastique retour. Longtemps le dernier des capitaines avait rivé le sort à sa volonté; les Alpes et les Pyrénées avaient tremblé sous lui; l'Europe en silence écoutait le bruit de sa pensée, lorsque, las de ce domaine où la gloire avait épuisé toutes ses ressources pour lui complaire, il se précipita jusqu'aux confins de l'Asie. Là son regard se troubla et ses aigles tournèrent la tète pour la première fois. Ou"avait-il donc rencontré? Etait-ce un général plus habile que lui? Non. Une armée qu'il n'eût pas encore vaincue? Non. Ou bien était-ce l'âge qui refroidissait déjà son génie? Non. Ou'avait-il donc rencontré? l\ avait rencontré le protecteur des faibles, l'asile des peuples opprimés, le grand défenseur de la liberté humaine : il avait rencontré l'espace, et toute sa puissance avait failli sous ses pieds.

Car si Dieu a créé de telles barrières au sein de la nature, c'est qu'il a eu pitié de nous. R savait tout ce que l'unité violente renferme de despotisme et de malheur pour la race humaine , et il nous a préparé dans les montagnes et dans les déserts des

retraites inabordables ; il a creusé la roche de saint Antoine et de saint Paul, premier ermite; il a tressé avec la paille des nids où laigle ne viendra pas ravir les petits de la colombe. 0 montagnes inaccessibles , neiges éternelles , sables brûlants , marais empestés , climats destructeurs , nous vous rendons grâce pour le passé, et nous espérons en vous pour l'avenir ! Oui, vous nous conserverez de libres oasis, des thébaïdes solitaires, des sentiers perdus ; vous ne cesserez de nous protéger contre les forts de ce monde ; vous ne permettrez pas à la chimie de prévaloir contre la nature, et de faire du globe, si bien pétri par la main de Dieu, une espèce d'horrible et étroit cachot où Ion ne respirera plus librement que la vapeur, et où le fer et le feu seront les premiers officiers dune impitoyable autocratie.

Mais peut-être ce que les conquérants n ont pas pu , les doctrines lauront fait? Pas davantage. Messieurs, et il suffira d'un mot pour vous le montrer. Parmi les doctrines , celle dont le mouvement expansif a été le plus remarquable et qui a le moins mal imité les procédés du christianisme , c'est incontestablement le bouddhisme indien ; car le mahométisme ne saurait lui être mis en parallèle, puisqu'il n'a jamais été qu'une conquête violente, et qu'il rentre ainsi dans les observations que nous présentions tout à l'heure sur les conquérants. Le bouddhisme indien a eu, au contraire, une propagation pacifique et étendue qui attire à bon droit l'attention, quand il s'agit de l'expansion comparée des doctrines. Toutefois, son procès est facile, et son nom même d'indien décide la question. Pourquoi le bouddhisme :i-t-il limité son prosélytisme et ses progrès aux deux presqu'îles de 1 Inde, au Thibet, à la Tartarie, à la Chine et au Japon? Ces régions, il est vrai, sont considérables; mais quelle faiblesse dans une doctrine qui va si loin dans des contrées contiguës et analogues , et qui , une fois ce développement acquis , s'y enterre toute vive sans faire un pas de plus ni par terre ni par mer! Nous avons en France la liberté des cultes : pourquoi le grand lama du Thibet ne nous envoie-t-il pas des missionnaires? Qu'a-t-il à craindre ? Depuis six cents ans qu'il a vu nos religieux

et qu'il parodie notre culte , qui l'empêche de s'en montrer reconnaissant et de nous initier aux idées de Bouddha? Remarquez, Messieurs , que je ne parle que des idées , lorsqu'il s'agit aussi d'action hiérarchique, législative, judiciaire et administrative. Mais ce serait trop demander au bouddhisme, que de chercher qui obéit sur la terre au grand lama, et de quelle société organique il est véritablement le centre et l'unité. Bornons-nous aux idées, et par cet effort si vain du bouddhisme , si étroit, et qui est pourtant la plus vaste tentative d'universalité doctrinale en dehors du christianisme, jugez du miracle de la catholicité. Jugez-en par l'espace si restreint où se meuvent toutes les autres sociétés organiques qui peuplent l'univers. Qu'est-ce que le plus grand empire du monde sur une carte de géographie? Qu'était-ce que cette fameuse monarchie des Espagnes et des Indes sur laquelle le soleil ne se couchait pas? Quelques degrés de longitude et de latitude ont raison de tout le pouvoir humain, et c'est une maxime que l'étendue dévore l'unité.

La société catholique a seule échappé à cette loi des choses finies. A peine arrosée du sang tombé de la croix, à peine animée du souffle de la Pentecôte , elle a franchi l'Euphrate et le Rhin, elle a visité la Scythie, l'Inde, l'Ethiopie, et pendant que l'empire se partageait entre des maîtres ou cédait de sa terre aux barbares dont il était assiégé, elle répandait , sur la surface multiple du sol romain, son unité doctrinale, hiérarchique, législative, judiciaire et administrative, resserrant et fortifiant son organisme social à mesure que l'ancien monde voyait périr le sien. L'Angleterre, IHibernie, la Germanie, toutes les plages du septentrion lui ouvrirent, chacune en son temps, leur territoire plus neuf. Elle passa le cap de Bonne-Espérance avec Vasco de Gama, elle descendit en Amérique avec Christophe Colomb, elle suivit, la croix à la main, tous les aventuriers du quinzième et du seizième siècle, élevant à «ôté de leurs noms les noms de Las Casas, de saint Louis-Bertrand, de saint François-Xavier; fondant des chrétientés à l'abri des comptoirs , poursuivant et charmant les sauvages jusque dans leurs plus secrètes forêts. Où n'est-elle pas

aujourdhui ? Où n'est-elle pas avec son unité tout entière? Voici qu'elle s'éparpille sans se diviser dans toutes les baies de l'Océanie. Du haut de sa chaire une et immuable, le Père de cent cinquante millions dhommes dispersés par toute la terre élève la voix qui enseigne, il est cru; il nomme des évéques, on les reçoit; il promulgue une loi, on la vénère ; il prononce un jugement, on s'y soumet; il règle des cérémonies, on les pratique. La distance, la configuration , le climat , rien n'altère la majesté qui commande et l'obéissance qui accomplit, ou si quelque différence se remarque entre le respect qui est proche et celui qui est lointain, elle est tout en faveur du pouvoir à mesure qu'il est plus désarmé. Quel miracle. Messieurs ! L'Angleterre touche à tout par sa politique et ses vaisseaux; mais dites-lui d'établir quelque part sa hiérarchie, sa législation, sa magistrature et son administration sans s'assujettir par la force le point du globe où elle les portera. L'Angleterre croira que vous vous moquez. C'est pourtant ce que la Rome catholique fait, tous les jours, sans que personne y prenne garde, tant sa souveraineté organique et universelle est devenue un élément naturel de l'humanité. On a vu cette même Angleterre dont je parlais, se séparer de Rome, la proscrire, inventer contre elle des supplices atroces; et, malgré cet appareil, pendant trois cents ans consécutifs, Rome a conservé au sein de cette île superbe une chrétienté qui recevait ses envoyés, ses lois, ses jugements, qui priait avec elle, qui pensait avec elle, qui souffrait et se réjouissait avec elle, qui mourait heureuse pour elle. Encore une fois. Messieurs, quel miracle ! et comment l'expliquer.

Ah! je vais vous le dire : c'est que la nature se révolte contre l'orgueil et la domination ; mais contre la vérité, contre le bien, contre Dieu, il n'y a pas de montagnes, pas de déserts, pas de glaces, ni de soleil ardent, ni de mers orageuses, ni de barrières armées. Et c'est pourquoi le Prophète annonçant de loin cette puissance d'universalité qui est dans l'Eglise, et s'y complaisant d'amour, ne se lassait pas de porter à la nature un triomphal défi , ainsi que nous entendons , dans l'office même de ce jour, Isaïe crier de toute sa force : Montagnes , montagnes et col-

Unes, vous serez abaissées,' chemins tortueux , vous serez redresses ,- sentiers escarpés et après , vous serez dou.v comme la plaine (l). Et ailleurs, et mille fois : Passez, passez par les portes , préparez la voie au peuple , aplanissez la route, choisissez les pierres, élevez un signe pour que tout le monde le découvre (2). Et pourquoi, ô Prophète, pourquoi les portes doivent-elles s'ouvrir, les barrières tomber, la nature perdre toutes ses jalouses précautions? Ah! répond le Prophète : C'est que le Roi vient, il vient avec justice et douceur, il est pauvre, il est monté sur une ânesse et sur le fils de lânesse (3). Voilà ce qui ouvre tout et ce qui change tout. Ouvrez les portes, laissez passer la nation juste , la nation qui garde la vé^ rite (i). La science n'avait pas passé; la puissance navait pas passé; Ninive, Babylone, Alexandre, les Romains n'avaient pas passé ; mais le Fils de Ihomme , monté sur le fils de lànesse, il passera, il a passé, et passé pour ne sortir jamais.

Me demanderez-vous encore pourquoi Pet vous le dirais-je sous une autre forme ? Cest que la vérité donne du courage pour gravir les montagnes , pour habiter les déserts et s'accoutumer au soleil. Un missionnaire part sachant bien qu'il ne vivra que dix ans : que lui importe? La vérité qu'il annonce est éternelle; l'éternité lui rendra les jours qu'il aura perdus. Nul ne vous rendra les vôtres, ô hommes qui ne travaillez que pour vous: nul ne sera votre récompense que vous-mêmes. Mais Dieu se souvient d'un verre d'eau donné en son nom ; l'apôtre le sait, il quitte sa patrie, sa famille, il se quitte lui-même pour porter jusqu'aux extrémités du monde le verre d'eau de la vérité ; et c'est ce verre d'eau, protégé par Dieu qui l'envoie, et par la charité qui le porte, c'est ce verre d'eau qui triomphe de l'espace où tous les conquérants ont péri. Suivons ses destinées, et, après l'avoir vu aux prises avec la nature, voyons-le aux prises avec la chair et le sang.

(t) Isaïe, ch. 40. vers. 4.

(2) Isaïe, ch. 62, vers. 10.

(s) Saint Mathieu, ch. 21, vers. 5; etZacharie, ch. 9, vers. 9.

{4) Isaïe, ch. 2C, vers. 2.

De même que l'espace , l'humanité a en elle des ressources infinies contre l'expansion de l'universalité. La première est sa division par races. Car, bien que le genre humain sorte d'un tronc unique et primordial, et que le même sang coule dans ses veines, cependant il a une facilité extrême, et presque inexplicable, à tirer de cette unité primitive des générations distinctes par leur physionomie, leurs aptitudes, leurs goûts, leurs mœurs et leur histoire. Si ces caractères distinctifs étaient variables et intransmissibles, il n'y aurait pas de races- la race suppose à la fois une variation dans l'espèce et la perpétuité de cette variation ; c'est-à-dire le concours d'une force mobile pour produire la diversité , et d'une force immuable pour la maintenir. Quelque difficile qu'il soit de comprendre ce phénomène , jusque-là que des savants ont mieux aimé douter de l'origine commune du genre humain, toutefois, il nous touche de si près et par tant de côtés, que nous le constatons à tout moment dans les familles, les provinces et les nations. Quiconque a voyagé reconnaît au premier coup d'œil un Anglais, un Espagnol, un Italien, un Allemand, peuples pourtant si voisins les uns des autres, et liés ensemble depuis plus de mille ans , par la religion , la paix , la guerre , le commerce, les lettres, les arts, et presque par un même ciel, tant les différences de climat y ont de modération. En France même, sous l'empire d'une unité sociale qui a eu sans doute sa gradation, mais qui a toujours existé plus ou moins, le type des provinces de la monarchie est encore saisissable à l'œil de l'observateur. Il ne confondra jamais le Français du nord avec le Français du midi, le Breton avec l'Aquitain, le Bourguignon avec l'Auvergnat. Si telle est la puissance de la race dans des contrées limitrophes, malgré tant de causes qui devraient l'anéantir, que sera-t-elle lorsqu'il s'agira du Grec et de l'Hindou, du Caraïbe et du Chinois? Trois grandes races primitives, celles de Sem , de Cham et de Japhet, ont rompu le genre humain en trois branches marquées d'un énergique caractère de diversité ; et , dans ces branches mêmes, la diversité s'est multipliée presque à l'infini, avec une mobilité et une persévérance égales l'une à l'autre, et

qui font du monde moral ce que la distance, la configuration et le climat ont fait du monde physique , un théâtre rehelle à toute tentative duniversalité. Il le fallait encore, afin que, les races se contrehalançant, nos destinées ne fussent pas à la merci du premier peuple qui aurait été le plus fort.

Cet obstacle n'était pas préparé contre la puissance de la vérité et de la charité ; aussi la société catholique a passé par-dessus avec un très-facile élan. De la race de Sem, où elle avait toutes ses racines d'antiquité par le peuple juif, elle sest jetée sur la race de Japhet, qui remplissait lEurope, sans négliger l'Afrique, la vieille patrie de Cham. Associée aux grands rameaux, son mélange avec les rejetons inférieurs n'a plus été qu'un jeu ,• les Barbares, l'un après l'autre, l'ont reconnu pour leur mère; et quand les deux Indes s'ouvrirent à 1 Orient et à lOccident devant nos heureux navigateurs , les cent races de ces nouveaux continents ne regardèrent pas à la peau de 1 Eglise : elle était colorée par le sang de Jésus-Christ qui est le sang universel.

Cette assimilation de la société catholique à toutes les races humaines est d'autant plus remarquable, Messieurs, qu'elles ne sont pas toutes au même état de culture sociale , et qu'outre la distinction de leur caractère natif,- elles appartiennent encore à des âges différents, qui sont la barbarie, la civilisation, la décadence et l'état sauvage.

La barbarie est l'enfance des races. Elle se reconnaît à la prépondérance du corps sur l'esprit. Le barbare vit du sang et non de la pensée. Quand, au contraire, l'esprit commence à prévaloir sur le corps, c'est le règne de la civilisation qui sannonce, règne illustre consacré par le développement des lettres , des sciences et des arts, par une activité grave et simple qui remplit la vie en l'élevant. A l'époque de décadence, le corps reprend le dessus , non plus le corps grossier du barbare, mais le corps poli , parfumé , usé , pétri d'intelligence , et , toutefois , revenu aux instincts les plus vils, que lignorance n'excuse plus, que la vigueur n'explique pas, et qui font de l'âme ainsi tombée le repaire ignoble d'un égoisme délicat et subtil. L'état sauvage, le

dernier de tous, est le retour à la barbarie, niais à une barbarie ruinée, qui n'est plus même capable de soutenir les rudiments d'une société.

Il n'est pas malaisé, Messieurs, de saisir quels obstacles l'expansion de l'universalité rencontre dans ces àijes si divers des générations, et de quelle souplesse d'organes 1 Eglise doit être douée pour se les assimiler, sans rien perdre elle-même de la plénitude de son âge et de l'éternité de sa civilisation. Vous savez si elle a réussi. S'agit-il de la barbarie? elle a converti ces nuées d'hommes qui ont dévoré l'empire romain. S'agit-il de la civilisation? elle s'est formée au siècle d'Auguste, elle a formé ellemême le siècle de Léon X et celui de Louis XIV. S'agit-il de la décadence ? le Bas-Empire est là pour y dire son action. S'agit-il enfin de l'état sauvage ? elle a créé le Paraguay ; et des rives de la Plata aux lacs et aux montagnes du Canada, elle s'est fait aimer par les tribus errantes des deux Amériques, d'un amour naïf et saint qui touche plus le cœur que les scènes mêmes des catacombes et des martyrs. Elle a donc tout soumis, elle s'est tout assimilé dans l'échelle des races et des âges sociaux : les peuples enfants, les peuples virils, les peuples vieillards, les peuples retournés à l'enfance. Mais ce n'est point encore là le succès le plus décisif de son universalité ; en ayant eu affaire aux races , elle a eu affaire à quelque chose de plus terrible que des différences d origine , de culture et de mœurs, elle a rencontré l'obstacle de la nationalité. Une nation est une race condensée dans un territoire et dans une organisation. L'organisation n'est autre chose que l'unité résultant d'un pouvoir hiérarchique, législatif, judiciaire et administratif. Ce pouvoir , ce sont les entrailles même de la nation , toute sa vie, toute son histoire, tout son orgueil, puisqu'elle n'est un corps que par lui, quelle n'agit que par lui, qu'elle ne subsiste que par lui. Ce seul mot. Messieurs, vous révèle l'abime où nous voici tombés. Une nation est une unité réelle et organique , ayant la totalité des attributs du pouvoir, et par conséquent, lorsque la société catholique, ayant aussi la totalité des attributs du pouvoir, se présente à une nation, elle ne lui de-

mande ni plus ni moins que d'admettre chez elle, à ses foyers , sur ses places, dans ses conseils, une autre hiérarchie que sa hiérarchie nationale, une autre législature que sa législature nationale, une autre magistrature que sa magistrature nationale , une autre administration que son administration nationale, une autre unité que son unité nationale, une autre vie que sa vie, une autre souveraineté que sa souveraineté. Je vous adjure , Messieurs, cela est-il possible? Le poëte la dit :

On ne partage pas la grandeur souveraine.

Et Ton demande à une nation de partager sa pourpre ; l'on veut que, comme saint Martin coupa son manteau en deux pour en couvrir un pauvre , une nation coupe en deux son vêtement pour le donner non pas à un pauvre, mais à un plus riche quelleméme, à une société qui se prétend universelle , et qui, par le fait, n'a aucune limite assignable dans lespace et dans le temps ! Je vous le répète, humainement, cela est-il possible ?

Il faut bien que la difficulté soit grande , puisque encore aujourd'hui, vous le savez, malgré l'ascendant d'une chose accomplie, quoique la France soit une nation catholique et que les idées de liberté de conscience y soient fort goûtées, cependant un des obstacles à la réconciliation religieuse des esprits, dans notre patrie, c'est le préjugé qui nous reproche d'appartenir à un souverain étranger. Je ne le justifie pas, mais il existe -, il est pardonnable peut-être à qui n'est pas éclairé de la lumière divine, et qui, laissant de côté l'histoire, juge des choses les plus profondes par certaines apparences ou conclusions du sens commun. INe l'oublions pas. Messieurs j dans nos discussions, sachons compatir à ceux qui n'ont pas la même foi que nous, et auquel nous demandons le respect d'un miracle aussi étonnant que le miracle de la catholicité. Car ce miracle enfin, malgré son incompatibilité apparente avec les droits sacrés des nations, il s'est accompli. Il est admis en Europe et chez tous les peuples civilisés de l'ancien et du nouveau continent, qu'il existe deux puissances distinctes par leur nature et leur objet, toutes les deux venant de

Dieu, toutes les deux souveraines chacune dans leur splière. pouvant se séparer ou sunir selon des conditions équitables réciproquement acceptées. Ce dogme, à la fois humain et divin, est regardé comme l'un des palladiums de la liberté et de la civilisation ; et malgré linfluence des préjugés nationaux, nulle intelligence ne comprendrait plus une religion puisant sa vie à la même source que les droits et les intérêts temporels, gouvernée par les mêmes lois et soutenue par les mêmes mains. Notre siècle , Messieurs , sest ouvert sous ces grands auspices dun traité entre les deux puissances, entre la société catholique représentée par un vieillard dont le prédécesseur était mort captif, et la société française représentée par un jeune consul, mais que la victoire avait vieilli avant le temps et préparé pour un de ces offices solennels qui fondent ou qui sauvent les nations. A sa voix, malgré le sourire encore vivant du dix-huitième siècle, les enseignes de la République et la croix de Jésus-Christ se baissèrent pour se reconnaître et se toucher, et lEurope étonnée, voyant le vainqueur des Pyramides couvrir cet embrassement de la magie de son renom, connut que Jésus-Christ était encore le maître du monde.

Je devrais m'arréter là. Messieurs, car que dire de plus? Que reste-t-il dans le miracle de la catholicité qui ne soit révélé à votre admiration? Peut-être, Messieurs, peut-être! De la race et de la nationalité naît dans le cœur de l'homme lamour de la patrie , sentiment profond et exclusif , qui se nourrit de Thistoire du passé et des souvenirs de notre vie personnelle, où se rapporte tout ce que nous avons vu, fait et été, depuis les jours bénis de notre enfance jusqu'aux agitations de notre maturité et à la perspective de notre tombeau. Là, tout est saint; là, rien nest à perdre ; aucune transaction ne doit toucher le seuil dun endroit de notre âme aussi révéré. Mais, notre inscription dans une autre société, qui est universelle, notre adhésion à des pensées et à des lois d'un ordre plus grand, notre association à d éternelles destinées ne flétriront-elles pas jusquà sa racine lamour de la patrie? Ici, Messieurs, vous du moins qui êtes chrétiens, vous pouvez

répondre pour moi. Vous savez avec quel art Dieu a fondu dans votre cœur le sentiment catholique et le sentiment patriotique ; par quel mouvement simple et inaperçu de vous-mêmes , vous ne faites qu'une seule chose de la maison de votre enfance, de l'église, du cimetière, des bois, des champs, de la prière et de l'amitié, chers et pieux éléments de votre vie, dont elle n'est pas plus embarrassée que la fleur ne l'est de la terre où elle puise sa sève, et du ciel où elle respire. L'histoire du monde répond à l'histoire de votre cœur. Elle a dit assez haut quel fut partout, dans les batailles et dans les conseils, le dévouement des catholiques aux jours où la patrie le réclame. Elle a dit si le patriotisme a diminué dans le monde depuis Jésus-Christ, et si, comme autrefois, parce que le temple s'est agrandi, on ne combat plus pour Vautel et le foyer, ces deux choses sacrées que les anciens ne séparaient pas. Le doute n'est pas possible à cet égard. Chaque nation catholique a eu ses Machabées; la religion a pris parti dans leur gloire et leurs intérêts, sans cesser d'être universelle ', elle a béni sans trahison les drapeaux opposés, elle a chanté la victoire et honoré la défaite à la fois, comme Dieu, du haut de son trône, malgré la diversité des peuples et des événements, étend sur tous l'impartialité passionnée de son amour. Nul ne s'y trompe ; tout le monde sent que la patrie et l'Eglise, le sentiment national et le sentiment religieux, loin de s'exclure, se fortifient l'un par l'autre, s'élèvent l'un par l'autre, et que, touchant à la poitrine de chacun de nous, le ciel et la terre y rendront ce cri célèbre :

A tous les cœurs chrétiens que la patrie est chère!

Comment cette fusion a-t-elle pu s'opérer? Par quel mystère le temps et l'éternité rendent-ils en cela le même son? Peu nous importe de le découvrir ou de l'ignorer. Acceptons les bienfaits de Dieu, même quand nous ne savons pas dans quel trésor il les a puisés. C'est lui qui a fait la patrie, c'est lui qui a fait l'Eglise, c'est lui qui a fait aussi l'amour qu'il nous demande pour tous deux .

Ma tâche est accomplie, Messieurs j le prodige de la catholicité vous est connu tout entier. Il a sa racine première dans l'unité

publique des esprits fondée par la doctrine catholique ; cette unité a reçu une organisation qui n'en est point séparable, et qui en fait un corps vivant doué de tous les attributs du pouvoir social ; et enfin , l'unité doctrinale et organique , en dépit des résistances de la nature et de l'humanité contre toute expansion illimitée, a fini par s'épanouir en ce royaume universel que l'Écriture appelle le Royaume de Dieu.

Toutefois, Messieurs, ce royaume n'est pas universel d'une universalité absolue ; on y entre par un acte de volonté j on en sort aussi par un acte de volonté. Plusieurs d'entre vous lui sont encore étrangers : je les conjure de voir s'ils doivent plus longtemps lui refuser leur obéissance. Ont-ils loin de lui assis leurs idées dans le repos ? Ont-ils rencontré quelque unité dans les esprits? Sont-ils satisfaits d'eux-mêmes et du monde? S'ils ne le sont pas, que tardent-ils à entrer dans le royaume de l'immutabilité, de l'unité, de l'universalité? Les men cilles qu'ils en ont entendues sont assez visibles pour émouvoir leur intelligence, et la lumière qui leur manque encore est celle même qui les attend au sanctuaire, et qu'on ne voit jamais du dehors. Je les appelle donc à l'intérieur; je leur dis : Venez et goûtez. Un jour du dedans vous vaudra mieux que mille du parvis.

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