‹ Conférences (volume 3)Chapitre 15 sur 36 · TRENTE-DEUXIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

TRENTE-DEUXIÈME CONFÉRENCE

DE l'influence de LA SOCIÉTÉ CATHOLIQUE SUR LA SOCIÉTÉ NATURELLE QUANT AU PRINCIPE DU DROIT.

Monseigneur, Messieurs,

Toute société a un but, et par conséquent, cette grande société que Dieu a fondée sur la terre, la société catholique, a aussi un but : quel est-il? Ce nest pas. Messieurs, un but terrestre : divinement fondée, la société catholique a un but divin. Elle est le germe visible d'une cité qui ne se voit pas encore, mais qui est la seule véritable, pour laquelle tout a été fait, et dont saint Paul disait : Nous n avons pas ici-bas de cite permanente, mais nous cherchons celle qui le sera. La société catholique est la préparation de leternelle société des justes avec Dieu ; elle forme et mûrit les âmes qui mériteront de le voir, un jour, dans la nudité de son essence et de le posséder dans un amour qui ne finira plus. Mais ce but mystique et suprême exclut-il tout autre but? Ce bienfait final n"est-il précédé d'aucun autre bienfait ? Quel est le rapport de la société catholique avec la société naturelle, c'està-dire avec la société qui résulte de nos intérêts et de nos besoins présents ? Y a-t-il divorce entre lune et l'autre ? La société divine passe-t-elle à côté de la société humaine en la dédaignant, uni-

quement préoccupée de sa fin ultérieure , ou bien lui tend-elle une main secourablc et amie, et les voit-on marcher ensemble comme deux sœurs qui ne sont pas du même lit, mais qui ont un père commun? En d'autres termes, l'expansion de la société catholique, dans l'espace et le temps, a-t-elle été un événement heureux ou malheureux pour l'humanité, ou même un événement qui ne l'a point atteinte dans ses destinées visibles ? Je réponds hardiment. Messieurs, que le développement de la société catholique a produit dans le monde, par un contre-coup inévitable et voulu de Dieu, la plus inespérée et la plus souhaitable des révolutions. Ce sera l'objet des conférences qui vont suivre. Je ne vous en tracerai pas d'avance la marche et le plan ; vous savez que ce n'est point ma coutume. Je ne suis pas une grande route, dessinée et orientée avec art, mais un simple sentier qui suit comme il peut les escarpements de la montagne, et vous mène au but en vous le cachant. Vous me le pardonnerez sans peine. Messieurs ; la grande affaire est d'arriver, et j'espère, avec la grâce de Dieu, que nous ne nous égarerons point.

La société naturelle a pour fondement la justice; la justice, juri.<i subsifitentia, est la stabilité du droit ; le droit est ce qui est dû à chacun : mais qu'est-ce qui est du à chacun? voilà la question. Ainsi, la société naturelle repose sur la justice, la justice sur le droit, et le droit sur une question problématique. Les hommes disputent du droit comme ils disputent de la vérité ; ils disputent de la règle d'agir comme ils disputent de la règle de penser. Question de vérité, question de justice, il n'y en a pas d'autres sur la terre , et ces deux questions suffisent à elles , pour donner le branle à des luttes qui ne finiront qu'avec le genre humain.

Ce n'est pas , Messieurs , qu'ainsi qu'il existe , dans l'ordre du vrai, des notions saisissables à la première vue de l'esprit, il n'existe aussi dans l'ordre du droit des règles primordiales et efficaces, très-bien appelées par nous le droit de la nature ,• mais , de même que les vérités de sens commun se renferment dan^ un cercle fort limité, les principes du droit naturel n'étendent pas loin non plus leur juridiction. Il est manifeste pour tous

quil existe une différence entre le bien et le mal, et qu'assassiner son père ce n'est pas la même chose que de lui porter secours et vénération. Ouest-ce, toutefois, que ces prescriptions élémentaires, quand il s'agit de déterminer selon la justice les relations si compliquées dun grand peuple, de mettre en harmonie les personnes, les choses, les actes, et d'assujettir à Tordre jusqu'aux événements les plus imprévus? On voit à ce travail les plus fermes politiques hésiter et se troubler, faire un pas, puis revenir, semblables au pilote qui cherche sa route dans le ciel, mais à qui le mouvement des nuages et des flots dérobe sans cesse létoile polaire.

Il faut cependant que le droit soit fixé ; car nulle cité ne peut se former ni vivre sans une règle de relations, puisqu'elle n'est autre chose qu'un vaste ensemble de relations. Jusqu au moment où le droit intervient pour les coordonner, la cité n est qu'un assemblage fortuit d'hommes et d'intérêts incohérents j le droit est le nœud qui les met en rapport avec eux-mêmes et avec Dieu, qui leur crée un territoire, une souveraineté, une patrie, un avenir. Mais qui posera le droit? Qui décidera du commandement et de l'obéissance, du travail et du repos, de l'acquisition et de la perte des biens, des peines et des honneurs? Oui tracera à cette société naissante la route qu'elle doit suivre à travers les hasards du temps, et lui préparera une justice capable de résister à toutes les vicissitudes des affaires et des passions? Sera-ce une convention volontaire et primitive? Sera-ce que quelques hommes, se rencontrant au bord d'une forêt, mus par des instincts de défense ou de déprédation, déposeront dans un contrat les rudiments d'une grande société. On la dit. Messieurs, on l'a écrit dans un livre demeuré célèbre jusqu'aujourd'hui, et toutefois l'auteur lui-même , par une vue de retour qui n'a pas été la moins éminente de ses facultés, l'auteur du Contrat social a fini par avouer ce que l'histoire proclame très-haut, c'est que toute société humaine a pour père un législateur. Le législateur, homme de la Providence, pose le droit ; il le pose avec autorité, par la vertu d'un ascendant dont Dieu est la première cause, mais qui

provient secondairement des qualités de Ihomme et des besoins de la cité. Ainsi, Moïse, Lycurgue, Solon, Numa, noms vénérés, inscrits au piédestal qui porte la statue des grandes nations. Mais, (juclque mémorable quait été leur œuvre, et sans en excepter même Moïse, combien elle a été loin d'atteindre tout ce que rhumanité devait espérer dune législation ! L'humanité avait besoin d'un droit-principe, d'un droit immuable, d'un droit universel : aucun législateur, avant Jésus-Christ, ne le lui a donné.

J'entends par droit-principe, non un droit tel quel, servant de fondement à une société particulière à cause de l'antiquité et de l'autorité du législateur, mais un droit qui a pénétré si avant dans les entrailles du vrai et du juste, que la force de l'expérience , la critique successive des générations et le cours de l'histoire ne puissent en accuser jamais l'irhperfection ni en ébranler l'empire. Ainsi, par exemple, quand Moïse, descendant du Sinaï, rapportait à son peuple ce commandement : Tu sanctifieras le seplièmejour et tu t y reposeras ^' c'était là un élément de droitprincipe. Admirez, en effet, même en ne considérant que le côté humain de cette prescription , quelle connaissance profonde de notre nature elle suppose dans le législateur, quelle vue désintéressée des rapports du riche et du pauvre, de 1 homme qui travaille et de l'homme qui fait travailler. Ne fallait-il pas un sentiment de justice bien extraordinaire, une rare prévision, pour que, de si loin, fût posée une loi si étrange en apparence, mais que l'avenir a tellement expliquée et justifiée, en sorte que toute société qui la méprise s'attaque à la dignité, à l'intelligence, à la liberté, à la moralité, à la santé même du peuple, et le livre pieds et poings liés à la cupidité de ses maîtres, jusqu'à ce que devenu une simple machine à production, perdu de corps et d'âme, il tombe aux mains du premier conquérant qui, en respectant le septième jour, aura tenue ouverte la source de la religion, des bonnes mœurs et de la puissance militaire? C est là ce que j'appelle créer un droit-principe, un droit qui ne peut plus reculer, qui est sacré à toujours : et pourquoi sacré? parce qu'il est né d'un regard au siège même de la justice , d'un éclair descendu d'en haut ,

là où réside en Dieu l'ordre inaltérable et substantiel , et doù coulent sur nous, avec plus ou moins d'abondance, ces lueurs d'équité qui nous éclairent, et qui, selon leur dispensation, font la destinée des sociétés.

Or, Messieurs, lequel des législateurs de l'antiquité a fondé un droit-principe dans toute sa plénitude? Moïse, dont je ne devrais peut-être pas parler, puisqu'il appartient par son histoire et sa législation à la société catholique , Moïse lui-même n'y a réussi qu'imparfaitement j et, quant à tous les autres, il serait inutile de chercher dans leur œuvre rien d'assez essentiel pour être devenu le point de départ du droit, le type primordial et éclatant de toute justice constituée. Le genre humain avait besoin de ce type; il ne l'a pas reçu deux. Les lois de Manou, de Minos, de Solon, de Lycurgue, de Numa, les institutions les plus célèbres gisent à terre, monuments brisés d'une vertu trop médiocre pour avoir réfléchi suffisamment l'éternelle physionomie de la justice incréée.

Elles n'ont pas joui davantage du caractère de l'immutabilité, sans lequel la meilleure législation est impuissante à protéger ceux qui vivent sous sa garde. Car tout droit mobile est à la merci des plus forts, quelle que soit la forme du gouvernement. que le peuple ait à sa tête un chef unique ou la majorité d'un corps qui délibère ; dans l'un et l'autre cas, le sort de tous ou au moins le sort de la minorité est sans protecteur, s'il n'existe entre le souverain et les sujets un droit inviolable, qui couvre la cité tout entière et assure le dernier des citoyens contre les entreprises du plus grand nombre et même de tous. Tant que le droit n'est pas cela, il n'est rien. Jean-Jacques Rousseau a dit : «Si le peuple veut se faire du mal à lui-même, qui est-ce qui a le droit de l'en empêcher?» Je réponds : Tout le monde. Car tout le monde est intéressé à ce que le peuple n'abuse pas de sa force et de son unanimité, attendu que son unanimité retombe toujours finalement sur quelqu'un, et n'est, en somme, qu'une oppression déguisée par l'excès même de son poids. C'est contre tous que le droit est nécessaire bien plus que contre qui que ce

soit ■ car le nombre a l'inconvénient de joindre à la puissance matérielle la sanction d'une apparente justice. Mais le droit n'est quelque chose contre tous que quand il est doué d'immutabilité, et qu'en vertu de cette ressemblance avec Dieu , il oppose une invincible résistance aux faiblesses de la cité comme à ses conjurations.

Je dis les faiblesses de la cité ; car elle doit les craindre autant que sa force. Elle peut être opprimée, comme elle peut opprimer, et elle a besoin d'avoir en elle un élément qui désespère par sa consistance ce flot secret des révolutions que le temps traîne après lui. Tous les législateurs en ont eu l'instinct, et ils ont fait ce qu'ils ont pu pour donner à leur ouvrage le sceau de 1 immutabilité. Vous savez la conduite de Lycurgue. 11 obtint des Lacédémoniens , sous la foi du serment, qu'ils ne changeraient pas ses lois jusqu'au retour d'un voyage destiné par lui à consulter les Dieux. Mais les Dieux le retinrent loin de la Laconie , qu'il aima mieux ne revoir jamais plutôt que de lui rapporter avec sa présence une cause d'instabilité. C'était une héroïque action, un trait vraiment antique : qu'est-ce que l'homme pouvait de plus contre le temps? Et néanmoins, quelle fragile base à l'immortalité d'une législation ! Le sublime exilé n'a pas réussi; ses lois ont moins duré que Sparte, «.et son ombre ne s'est pas levée du tombeau pour rappeler aux prévaricateurs la sainteté de la foi jurée.

Il en a été de même de tous les autres. Les commandements ont péri dans la nation même qu'ils avaient créée ou réformée ; chaque siècle en a emporté des lambeaux; et le reste, tel quel, qui survivait encore, est devenu dans nos écoles une simple relique assujettie à nos dissertations.

Vous n'attendez pas, Messieurs, qu'un droit si faible soit parvenu aux honneurs de l'universalité ; il n'y songeait même pas. L'idée de l'immutabilité lui apparaissait , celle de luniversalilé lui était complètement étrangère. La cité était pour la cité, et n'allait pas plus loin ; son droit était sa propriété, le don personnel que lui avaient fait les Dieux ; le reste du monde en était exclu

comme ennemi, et le droit des gens ne laissait à lennemi vaincu aucun asile contre la servitude, la mort et l'extermination. Dans l'intérieur même de la cité, la population tout entière n'était pas appelée au partage du droit; le citoyen seul, linitié de la patrie, pouvait 1 invoquer, lui demander crédit, assistance et honneur; les autres , jusqu'au pied des autels, étaient soumis à une expatriation forcée, et, présents à tout, se trouvaient bannis de tout.

Ni droit-principe, ni droit immuable, ni droit universel, voilà, Messieurs, le droit ancien. Une triple inhumanité en faisait le fond. Faute d'un droit-principe, qui remontât jusqu'aux sources de l'équité, le faible n'avait aucune protection contre le fort; faute d'un droit immuable, le petit nombre était sans armes contre le grand nombre; faute d'un droit universel, Thomme était Tennemi de Ihomme. Jésus-Christ trouva la société humaine dans cet horrible état d'impuissance à l'égard de son principe fondamental, qui est la justice; on aura beau, par haine pour lui, creuser l'antiquité, on n'y découvrira pas un autre droit que celui que je viens de dire, et que vous avez tous reconnu. Qu'a-t-il fait de cette société misérable, qui nous glacerait d'épouvante, si un seul de ses jours nous apparaissait vivant? Qu'en a-t-il fait? Il eût pu la fouler aux pieds et en jeter au vent les débris immondes et tyranniques : il ne la pas fait. Il eût pu, du moins, la mépriser, et content de fonder, à côté d'elle, pour les âmes droites, une société pure et équitable , abandonner Tancienne à l'opprobre de la comparaison : il ne l'a pas fait non plus. Il n'a ni détruit ni méprisé; il a créé un monde et relevé l'ancien par le nouveau; il a donné à la société humaine ce qu'aucun de ses législateurs les plus fameux ne lui avaient donné : un droit universel, un droit immuable, un droit-principe.

C'est le spectacle auquel nous allons présentement assister.

Jésus-Christ vient au monde ; il nait, comme tous les hommes, dans une cité ; il naît dans un droit particulier; il nait dans une patrie qui avait son histoire, son fondateur, ses conquêtes, son illustration ; il nait comme un homme qui était attendu par un grand peuple. Et quelle est la première chose qu'il fait tout en

se posant comme Ihéritier des promesses et des espérances de ce ])euple? Dit-il, je suis juif? Je viens pour agrandir ma nation et la porter jusqu'aux extrémités du monde, plus loin que David et Salomon, nos pères? ISon, il ne dit pas un mot de cela, il dit simplement : Je suis le fils de l'homme. Et peut-être vous n'en êtes pas surpris; peut-être il vous semble naturel qu'à chaque page de l'Evangile Jésus-Christ affecte de s'appeler le fds de l'homme, tandis qu'à peine, çà et là, il prend le titre de fils de Dieu ? Cependant, cela n'est pas si peu de chose que vous le croyez, et cette seule expression, le fils de l'homme, renfermait toute une révolution, la plus grande qui se fût vue jamais. Avant Jésus- Christ on disait : Je suis Grec, Romain, Juif; menacé ou interjogé, on répondait fièrement : Civi.9 romanus sum ego. Chacun se couvrait de sa patrie et de sa cité ; Jésus-Christ n'invoque qu'un seul titre , celui de fils de Ihomme , et il annonce par là une ère nouvelle, l'ère où l'humanité commence, et où, après le nom de Dieu, rien ne sera plus grand que le nom de l'homme, rien de plus efficace pour obtenir secours, honneur et fraternité. Chacune des paroles du fils de l'homme, chacune de ses actions est empreinte de cet esprit , et toutes ensemble , paroles et actions, forment 1 Evangile, qui est le droit nouveau et universel. Une fois l'Evangile au monde, Jésus-Christ envoie ses apôtres le porter au genre humain : Allez, leur dit-il, et prêchez V Evangile à toute créature (l). La propagation, la communion, l'universalité, deviennent le mot d'ordre de tout mouvement, et là où l'on n'entendait que le bruit de l'égoïsme, on nentend plus que le pas de course de la charité.

Où sont les Grecs? Où sont les Romains? Où est la cité? Où est le droit hellène et le droit quirite? Saint Paul ne peut plus retenir dans sa poitrine le chant de l'humanité triomphante, et il s'écrie : Il n'y a plus de Juif ni de Grec , il n'y a plus d esclave ni d'ho^nme libre, Un y aplus d homme ni de femme, mais vous êtes tous un en Jésus-Christ (2) ! 0 hommes des

(i) Saint Marc. ch. 16, vers. 15.

(2) Épîlre aux Galates, cli. ô, vers. 28.

quatre vents du ciel, hommes qui vous croyez de race et de droit différents, vous ne savez ce que vous dites ; vous n'êtes point icibas par mille et par millions, vous n'êtes pas même deux, vous n'êtes qu'un.

Ainsi , non-seulement Ihomme , non-seulement l'humanité ; mais l'unité de l'homme et de l'humanité. Qui touche à l'homme louche à l'humanité j et qui touche à l'humanité touche à Dieu qui l'a faite, qui en est le père et le protecteur.

Le comte de Maistre , poussé par sa mauvaise humeur contre la Révolution française, et il y avait bien un peu de quoi , a dit quelque part à propos de \di Déclaration des droits de Ihomme: u Jai rencontré dans ma vie des Allemands, des Français, des Italiens, des Persans j mais je n'ai jamais rencontré l'homme. » Le comte de iMaistre se trompait. Messieurs; j'ai rencontré, comme lui, des Allemands en Allemagne, des Italiens en Italie, des Français en France, mais jai aussi rencontré Ihomme, et je l'ai rencontré dans lEvangile.

L'Évangile était la Charte de l'homme, la déclaration du droit universel. Mais, quelque hardie que fût cette déclaration, s'il est permis de parler de hardiesse à propos d'une œuvre divine, ce n'était encore qu'une déclaration. Il n'était pas impossible, peutêtre , que quelqu'autre en eût la pensée , et dit comme ïérence :

Homo sum, nihil hiimani a me alienura puto.

Tant que l'Évangile n'était qu'une parole , c'était la parole la plus belle du monde , un livre unique , un projet sans égal , et voilà tout. 11 fallait que l'Evangile annoncé à toute la terre devint un droit vivant, la règle fondamentale des relations humaines, et que ceux-là mêmes qui en nieraient la divinité, comme doctrine, en acceptassent le joug comme législation. Or, n'est-ce pas ce que nous voyons? La société catholique, en se répandant et se constituant d'un bout du monde à 1 autre, n'a-t-elle pas porté avec elle le droit évangélique? Ne l'a-t-elle pas imposé à tous ses membres dispersés et unis? N'en a-t-elle pas fait le fonds des mœurs générales, en sorte qu'une action païenne, lors même

quelle ne serait pas réprimée par les lois de chaque pays , est devenue quelque chose dimpossible et qui inspire 1 horreur? Il est ainsi, et le règne de l'Evangile, comme droit, est beaucoup plus étendu que le règne de lEvangile comme idée. Tel qui nadore pas le Dieu en Jésus-Christ, y révère le sage, et il nest pas un de ses ennemis qui lui conteste le titre du plus grand des législateurs.

Et, remarquez-le. Messieurs, le droit évangélique n'a pas détruit le droit propre de chaque cité, pas plus que la société catholique n*a détruit la société humaine. Les nations sont demeurées maîtresses de leur sort, conservant chacune leur caractère et tous les attributs du pouvoir ; elles font des lois comme jadis, avec cette seule différence que, nourries de la substance de 1 Evangile, affranchies de legoïsme antique par un sentiment de bienveillance générale, qui leur est maintenant comme inné, elles ne souillent plus leur code de dispositions indignes d'un cœur chrétien. L'Evangile n'a point passé sur le monde comme un vent violent qui déracine les institutions ; il y a été versé avec douceur , comme une eau bienfaisante qui pénètre jusqu'aux sources de la vie, pour les purifier et les rajeunir. Tout ce qui vient de Dieu est toujours marqué d'un double signe : l'unité s'y allie à la variété, l'universalité à l'individualité, la domination à la liberté. C'est pourquoi l'Évangile, en tirant le genre humain des entraves d'un droit sans largeur, n'a pas attenté à l'existence des nations. Un droit universel pour un empire universel, eût été le rcve d'un homme ; Dieu a fait mieux, il a créé une loi commune pour une multitude de peuples séparés par leur origine, leur territoire et leurs institutions. 11 leur a laissé la libre disposition d'eux-mêmes, leur disant comme un père à des fils également aimés : Allez et faites-vous votre sort , croissez et multipliez-vous, décidez delà guerre et de la paix; mais souvenez-vous que vous n'êtes qu'un duns la vérité et la charité.

Cette grande liberté laissée aux nations a nui peut-être matériellement à la diffusion du droit évangélique; elle l'a rendue plus difficile à accomplir. Mais qu importent la peine et le temps?

L'œuvre de Dieu est jeune encore, elle n'est pas achevée, laissons-lui suivre avec patience la route quelle a choisie. Si le soleil de justice nest pas encore à son midi, s'il ninonde pas de sa lumière et de sa chaleur tous les enfants des hommes sans exception , c'est leur faute et non la sienne ; cest qu'ils fuient en même temps qu'il avance vers eux. Un jour, il ira plus vite encore ; et, comme le flambeau de la nature, en se penchant vers l'horizon, éelaire à la fois l'orient et l'occident, ainsi lEvangile, arrivé au terme de sa puissance, maitre du monde sans l'avoir jamais contraint, remplira de sa gloire et de son équité le passé et l'avenir. Déjà, Messieurs, tout peuple qui ne se soumet point au droit évangélique est condamné, par la seule force des choses, à la barbarie. Chose incroyable autant que visible ! Athènes et Rome, avant Jésus-Christ , sont parvenues à la civilisation ; mais depuis que le droit évangélique a été promulgué , tout peuple qui ne la point reconnu est demeuré, à l'égard des peuples chrétiens, dans un état d infériorité qui inspire encore plus de mépris que de compassion. Regardez le musulman : il est postérieur à nous de six siècles ; Mahomet avait l'Evangile dans ses mains ; il pouvait le copier et il l'a copié en effet. Eh bien ! qu'est-ce que le musulman ! Que sont devenues, sous sa domination, la Grèce et la Syrie? Oîi est seulement la culture des champs? Où est l'aspect terrestre de ces contrées qui, avec tant d'autres souvenirs fameux, nous avaient transmis la mémoire de leurs montagnes et de leurs vallées ? La terre même n"a pu vivre sous le joug ignoble d'une administration qui n'a pas appris de ses douze cents ans de vie à protéger un épi de blé. Je ne parle pas du reste. Dieu leur a donné les plus beaux pays du monde , après leur avoir donné la postériorité même sur son Evangile, afin de nous révéler par cet exemple aussi proche qu'illustre, où tombent les nations qui repoussent lEvangile promulgué et connu. Et il est facile d'en comprendre la raison. Avant Jésus-Christ, le droit universel et parfait n'existait pour personne : les peuples étaient tous, à cet égard, sur un pied d'égalité; il était donc possible, dans cette misère commune, qu'un législateur soutenu par des

circonstances heureuses de race, de temps et de climat, et surtout par une secrète protection de la Providence, élevât une nation à un certain degré de politesse , d esprit et de rectitude de mœurs. Mais aujourd'hui que l'Evangile a paru, que le fanal de la perfection est allumé devant les yeux de tous, le peuple qui le repousse est nécessairement condamné à des relations d'un ordre inférieur, qui ne lui permettent pas de soutenir la comparaison, et le font végéter, s'il persiste, dans une invincible et honteuse barbarie. L Évangile a rassemblé en lui toutes les forces civilisatrices, éparses auparavant dans le monde, et quiconque aspire au bien et à la gloire ne peut plus les chercher que là. 11 était pardonnable, il était même louable à Lycurgue de consulter l'oracle de Delphes, à Numa de converser avec la nymphe Egérie ; mais aujourd'hui l'oracle est à Rome, parce que 1 Evangile y est dans son plus haut représentant j et quiconque n'y va pas humblement puiser les inspirations de la souveraine justice, ne bâtira qu'une cité sans bénédiction.

L'Evangile était fait, promulgué, assis : il fallait le défendre, et après l'universalité, lui assurer l'immutabilité. Ce n'était pas |)eu de chose que celte nouvelle charge. L'Evangile protège toutes les faiblesses contre toutes les forces, toutes les puretés contre toutes les convoitises , toutes les modesties contre tous les orgueils; il protège l'hysope contre le cèdre, la cabane contre le palais : il devait avoir des ennemis. La racine des moeurs pa'iennes subsiste toujours dans le cœur de l'homme, et toujours elle a des représentants; il existe une tradition du mal comme une tradition du bien, et il est impossible que cette tradition occulte n'arrive i)as souvent à la puissance publique. Un empereur voudra répudier sa femme , le droit évangélique le lui défend ; un autre en voudra épouser deux, le droit évangélique le lui défend; un troisième convoitera la direction des consciences, le droit évangélique le lui défend. Vous voyez quelles causes perpétuelles d irritation, quelle guerre sourde et inextinguible du droit pa'ien contre le droit chrétien. Il faut le défendre, mais comment?

Dieu s'y est pris avec une grande profondeur, fl nous a donné

le droit évangélique , non sous la forme directe du droit, mais sous la forme du devoir. 11 ne nous a pas dit : Voici vos libertés 5 il nous a dit : Voici vos obligations. Cette différence est capitale. Ce nest pas que le devoir ne renferme le droit, comme le droit renferme le devoir. Je ne puis avoir un devoir à votre égard sans que vous ayez un droit sur moi, et vous ne pouvez être lié par un devoir envers moi, sans que jaie un droit sur vous. Mais le droit est la face égoïste des relations, tandis que le devoir en est la face généreuse et dévouée, et cest pourquoi il y a toute la différence du ciel à la terre, du dévouement à légoïsme, entre constituer une société sur le devoir ou la constituer sur le droit. Aussi, rÉvangile qui est la naturalisation même de la charité, n'a pas été une déclaration des droits de Ihomme, mais une déclaration de ses devoirs. Et de là s ensuit tout le système de la défense évangélique contre la persécution païenne. Quand Bossuet, parlant dune manière plus générale de la défense du droit , a voulu en donner la formule dans sa Politique sacrée, il a écrit ce mot admirable, que tout le monde connaît : // ny a pas de droit contre le droit. Cependant, quelque énergique et vraie que soit cette parole , ce nest pas encore la formule véritablement chrétienne ; la formule véritablement chrétienne est celle-ci : // n^y a pas de droit contre le devoir.

Quon attaque donc le droit évangélique dans la personne dun enfant, dune vierge, d'un vieillard, ils sont tout armés. Le roseau répondra comme Pie VII , de si douce et si bienveillante mémoire : « Sire, je puis bien vous céder mon droit , mais je ne puis pas vous céder mon devoir ; je puis bien vous aimer, vous admirer, jusquà vous livrer ma vie, mais je ne puis pas vous livrer ma conscience ; je puis bien, ô empereur, perdre pour vous toutes choses, mais non pas mon àme; car mon àme, cest 1 éternité, et l'éternité c'est plus que Dieu, c'est Ihomme et Dieu tout ensemble. » Voilà notre défense à tous. Entre nous et les persécuteurs, ce n'est pas le droit qui fait obstacle, mais le devoir; ce n'est pas légoïsme, mais le dévouement; le droit est derrière le devoir, caché et couvert par ce bouclier divin.

Du reste, pas une amorce à brûler, pas un coup d épée à donner. Car, dit Jésus-Christ, les chevcu.v de votre tête sont comptés , pas un ne tombera sans la permission de votre Père céleste (l). Et lui-même, près de mourir le premier ))our l'Evangile, il disait à lapôtre qui avait frappé pour le défendre : Remets ton épée dans son lieu, quiconque tirera Vépée périra par l'épée (2) ; cest-à-dire fera une défense vaine et sans effet. C'est la croix qui est la garde prétorienne de l'Evangile. Quand on a 1 honneur de combattre pour lui, il faut avoir mille fois raison, raison avec la plénitude du respect, raison avec toute l'humilité de l'amour, puis s'arrêter à cette dernière parole : Je ne puis rien, tuez-moi! On en tuera un, on en tuera deux, on en tuera trois ; mais tuer un homme armé d'un devoir , c'est déjà plus que de bien fortes épaules n'en peuvent porter. Le poëte la dit :

La mort d'un honnête homme est un poids éternel.

Et nous avons mieux que cela pour nous : le salut du monde a commencé par un honnête homme tué au Calvaire.

Aussi la violence nest pas la meilleure arme contre le droit évangélique, ni le plus grand péril de son immutabilité. Le droit périt moins par la violence que par la corruption. Ce n'est pas Attila qui est le plus grand fléau de la liberté et de la dignité humaines, ce sont les eunuques de Constantinople. Quand Jugurtha sortit de Rome et qu'il se retourna pour la maudire, il n'hésita pas sur lanathème, il ne prononça que cette courte parole : iŒmenda civitas! 6 ville qui n'attends qu'un acheteur ! ville qui tiens encore la balance où Brennus autrefois pesait ta destinée, et qui la tiens, non plus pour te racheter, mais pour te vendre ! » C'était l'or de César qui était à craindre pour l'Evangile bien plus que ses rigueurs, l'amollissement des palais plus que l'horreur des cachots, la séduction du sourire plus que la dureté d'une sentence. Jésus-Christ arma donc aussi son Evan-

(t) Saint Mathieu, eh. 10, vers. -30. et saint T,nc. eh. 'il. vers. 18. (2) Saint Mathieu, ch. 20, vers. 52.

gile contre ce genre de persécution. Il lui forma, toujours par la vertu de sa croix, une milice &obre et pauvre qui, nourrie audedans de la manne cachée dune sainte onction, neut que bien peu de chose à demander à la terre , et fut toujours^ sûre de ly trouver. Si quelquefois la richesse devait lui créer des tentations, il devait en sortir aussi des orages qui dévoreraient le mal avec la cause et ramèneraient la tribu évangélique à la simplicité et à la fidélité. Les exemples en sont récents. A ous avez naguère déj)Oui]lé l'Eglise de ses biens et de ses honneurs; vous avez cru la perdre, peut-être: vous n'avez fait que la purifier et la rajeunir. Vous n'avez plus, pour la corrompre, que la force du morceau de pain quotidien ; mais c'est justement celui qui ne manque jamais, et, si vous le lui retirez, elle en ramassera à terre un morceau plus honorable encore et plus assuré.

Droit universel et droit immuable , 1 Evangile est encore droitprincipe , c'est-à-dire qu'il a pénétré si avant dans le juste et l'équitable , qu'aucun autre droit plus parfait ne saurait être conçu. L'Evangile est comme les Pandectes de Justinien, un livre de droit ; mais un livre de droit dune si singulière nature, que personne n'a l'espérance de le surpasser ni même de l'imiter. Il est debout après dix-huit siècles, gardé par le respect de tous, et même de ses plus grands ennemis. La pensée humaine, si féconde en ressources, n'a pu lui découvrir ni un égal ni un défaut. Elle a nié la divinité de Jésus-Christ, mais qu'importe? lEvangile reste , il est écrit. Elle a nié la divinité de l'Église ; mais qu'importe? l'Evangile reste, il est écrit. Oui a donc fait ce livre? Doù est-il tombé? Qui en maintient l'empire? Après tant de changements et d'expériences , tant de ruines et de fondations , il est toujours le même, c'est-à-dire toujours parfait. On l'oublie un jour ; le lendemain on le regarde . et on se dit : l'Evangile !

Je rends justice à ce siècle ; il a senti plus qu'aucun autre le coup évangélique , s'il m'est permis de parler de la sorte ; il a compris qu'un lien secret existait entre l'Évangile et l'humanité, et que tant qu'on ne ferait pas pour elle quelque chose de mieux que l'Évangile, tant qu'on ne créerait pas un droit plus parfait,

Jésus-Christ continuerait à régner sur le monde. Il a compris que la question n'était pas une question de métaphysique et d'histoire, parce que le peuple ne se soucie et n'a besoin ni de métaphysique, ni d histoire, mais qu'elle était une question de droit. Nulle entreprise plus grande et plus profonde n'a été encore conduite contre Jésus-Christ, mais aussi aucune dont le résultat sera plus glorieux pour la vérité, et plus facile à saisir pour tous. Le droit donc ! le droit ! Notre épreuve est faite, Messieurs, à nous autres catholiques : vous savez où nous avons pris le monde, sous le rapport du droit, et où nous l'avons mené. Prenez l'héritage, à votre tour ; créez un droit plus universel , plus immuable, plus parfait. Nous vous attendons, et nous ne demandons pas mieux. Mais à voir vos premiers essais, depuis cinquante ans, je crains bien que vous n'en soyez pour vos frais de droit, comme vous en avez été pour vos frais de métaphysique et d histoire.

J'achèverai cependant.

Le caractère final du droit ancien , comme vous l'avez vu , était l'inhumanité , une triple inhumanité résultant du sacrifice des faibles aux forts , du petit nombre au grand nombre et dune inimitié de l'homme envers l'homme. Le caractère final du droit nouveau est au contraire 1 humanité, une triple humanité : la protection des faibles contre les forts, du petit nombre contre le grand nombre, et l'amour de tous pour tous, comme s'ils n'étaient qu'un. C'est ce caractère d'humanité surhumaine qui fait le fond et la force de lÉvangile , et quiconque en sort, quelque plausibles que puissent être ses vues, et quelque pures que soient ses intentions, rentre immédiatement dans la conception païenne, c'est-à-dire dans linhumanité. Permettez-moi de revenir sur un exemple auquel j'ai déjà fait tout à l'heure une allusion.

Dès le temps de Louis XIV, l'un de nos poètes les plus populaires se plaignait de ce que l'Eglise ruinait en fêtes les pauvres gens. C'était attaquer au cœur le droit évangélique. Ou'est-il arrivé? La grande loi du repos, cette Charte pwmitive de l'humanité, antérieure même à notre chute, la loi dù'-repos a été sacrific€ aux vœux du fabuliste et aux chiffres des économistes.

Eh bien, je vous le demande, le pauvre est-il plus riche, plus libre, moins asservi à ses maîtres, mieux portant, plus moral et plus heureux? A qui labolition de' la Charte du repos a-t-elle profité, sinon à ceux qui font travailler les autres, et qui n'ont pas besoin de repos ? Le pauvre s'en apercevra tôt ou tard ; il reconnaîtra qu'en voulant l'affranchir dun devoir évangélique, on lui a ravi un droit précieux qui était caché derrière, qu'on a trompé sa bourse, sa santé, son esprit et son cœur. Il reviendra vers son ancien maître, Jésus-Christ, qui se connaissait aux droits du pauvre, parce qu'il avait été pauvre lui-même ; il baisera de nouveau sa croix, mouillée des larmes de tous ceux qui souffrent, et il lui dira, dans un amour plus grand encore que par le passé : Je viens à vous , qui n'avez jamais trompé l'enfant du pauvre ! C est à laide de la société catholique que Jésus-Christ, fondateur premier et dernier d'un droit-principe, d'un droit immuable, d'un droit universel, a opéré et propagé cette grande révolution sociale. Mais il est des peuples qui y concourent par une nature plus dévouée ou par une foi plus ardente. Le nôtre est de ce nombre, Messieurs; notre pays, depuis sa formation moderne, fut toujours un pays d'Evangile, un pays du droit nouveau. L'élection de Dieu en est sans doute la cause ; mais, après lui, nous le devons à l'instinct de justice et de générosité qui est dans la nature française , à ce glorieux sentiment du vrai et du bon, qui passe chez nous par-dessus l'instinct de l'utile. Les erreurs de notre esprit nous ont éloignés de la vérité depuis un siècle ; notre cœur nous y ramène à coup sûr, quoique lentement. Une fois que l'expérience sera faite, et qu'en dehors de l'Evangile, tout autre droit sera reconnu un droit égoïste, le grand jour de la foi se lèvera de nouveau sur la France. Et si cette résurrection, présagée par tant d'augures heureux, ne se réalisait pas; si l'Evangile et la patrie se séparaient enfin, c'en serait fait de nous, parce que c'en serait fait de notre caractère national. La France ne serait plus qu'un lion mort, et on la traînerait, la corde au cou, aux gémonies de l'histoire.

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