‹ Conférences (volume 3)Chapitre 16 sur 36 · TRENTE-TROISIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

TRENTE-TROISIÈME CONFÉRENCE

DE l'influence DE LA SOCIÉTÉ CATHOLIQUE SUR LA SOCIÉTÉ NATURELLE QUANT A LA PROPRIÉTÉ.

Monseigneur,

Messieurs, '

La société catholique a changé la face de la société humaine, en introduisant dans le monde un droit nouveau, droit universel, immuable, devenu, par sa perfection, le principe et le type de tout droit. Mais ce n'est pas, comme vous le pensez, sans contradiction que ce droit a prévalu, et aujourd'hui encore, après un si long règne , il a des adversaires qui cherchent à le détrôner au nom même de l'intérêt du genre humain. Je dois donc le défendre et le justifier, d'autant plus que cette justification achèvera de vous en révéler l'équité et la profondeur.

Voici la première thèse soutenue contre le droit évangélique : « Vous vous vantez, nous dit-on, d'avoir travaillé pour les faibles contre les forts ; mais si telle a été l'intention de 1 Evangile, son devoir n'était-il pas de mettre un terme à l'inégalité qui règne ici-bas dans le partage des biens ? S il est vrai que la justice soit le fondement de la société naturelle, l'un des principaux objets de cette justice, c'est le partage équitable des biens. Or, les biens sont-ils équitablement partagés ? N'y a-t-il pas des hommes qui

meurent dennui dans l'abondance, et qui, après avoir assouvi leurs passions, ne savent plus que faire du reste, tandis que d'autres, en grand nombre, languissent dans la misère et trop souvent dans l'inanition! Eh bien, vous. Évangile, vous, hommes du droit évangélique , qu'avez-vous fait contre cet horrible abus ? Ou'avez-vous fait contre le riche en faveur du pauvre? Ce que vous avez fait ! vous avez consacré l'inégalité des biens, vous lavez sanctionnée, vous l'avez placée sous la protection de Dieu et de Jésus-Christ ; vous avez déclaré que les uns devaient tout avoir, les autres se contenter de tendre la main et de ramasser, sous le nom d'aumône, les miettes que le riche voudrait bien laisser tomber de sa table et de son luxe. Voilà ce que vous avez fait sur une question si grave, qui touche à la vie et à la mort de l'humanité. Nous en demandons compte à l'Evangile, à l'Eglise, à cette puissance dont vous disposez depuis tant de siècles, à ce droit nouveau dont vous êtes si vains, et qui n'a servi qu'à sanctifier dans la propriété la source vive de toute injustice et de toute jnisèrc. »

Je ne déguise pas l'objection , Messieurs , et je la combattrai avec autant de franchise que j'en mets à l'exposer. Mais je la combattrai sans manquer d'égards pour ceux qui s'en préoccupent ; car au milieu des maux qui sont le résultat de la diminution de la vérité et de la charité sur la terre, il est naturel de rencontrer des hommes assez dévoués pour en souffrir, assez ingénieux pour en chercher le remède, mais trop peu éclairés pour ne pas s'égarer dans les combinaisons de leur esprit. D'autres, qui nont pas davantage la vérité, s'inquiètent moins du sort de leurs semblables, et passent avec indifférence à côté des grandes questions : je préfère les premiers, et je combats leurs erreurs, en y respectant, toutes les fois qu'il est possible, les illusions du dévouement.

Dieu a donné la terre à l'homme, et, avec la terre, une activité qui la féconde et la rend obéissante à nos besoins. Ce don primitif constitue en faveur du genre humain une double propriété, la propriété du sol et la propriété du travail. La question n'est donc pas de savoir si la propriété doit être détruite, puis-

qu'elle existe nécessairement, par cela seul que Ihomme est un être actif, et que nul, sans Dieu, ne saurait lui arracher la terre des mains. Mais la question est de savoir sur qui repose la propriété, si elle est un don fait à chacun de nous, ou, au contraire, un don indivisible et social, où nul ne saurait prétendre qu'une part des fruits distribués par la société, selon de certaines lois. La tradition sanctionnée par l'Evangile , consacre la propriété sous sa forme individuelle ; selon la tradition et l'Evangile, Dieu aurait dit à l'homme : « Tu es le maître de ton travail, car ton travail, c'est ton activité 5 et ton activité, c'est toi. T'ôter le domaine de ton travail , ce serait t'ôter le domaine de ton activité , c'està-dire la possession de toi-même, de ce qui te fait un être vivant et libre. Tu es donc le maître de ton travail. Tu Tes aussi de la terre, dans la portion que ton travail aura fécondé j car ton travail n'est rien sans la terre, et la terre n'est rien sans ton travail ; l'un et l'autre se soutiennent et se vivifient réciproquement. Quand donc tu auras mêlé tes sueurs à la terre , et que tu l'auras ainsi fécondée, elle t'appartiendra, car elle sera devenue une portion de toi-même, la prolongation de ton propre corps ; elle aura été engraissée avec ta chair et ton sang, et il est juste que le domaine te reste sur elle, afin qu'il te reste sur toi. J'y ai bien, il est vrai, comme créateur, une part première, mais je te l'abandonne, et unissant ainsi ce qui vient de mon côté à ce qui vient du tien, le tout est à toi. Ta propriété ne finira pas même avec ta vicj tu pourras la transmettre à ta descendance , parce que ta descendance c'est toi, parce qu'il y a une unité entre le père et les enfants, et que déshériter ceux-ci de la terre patrimoniale, ce serait les déshériter des sueurs et des larmes de leur père. A qui retournerait d'ailleurs cette terre de ta douleur et de ton sang? A un autre qui ne l'aurait pas travaillée. Il vaut mieux que tu te survives et que tu la gardes dans ta postérité. »

Tel est. Messieurs, le droit primitif consacré par le droit évangélique.

« Très-bien, nous répond-on, mais ne voyez-vous pas l'effroyable inégalité qui va résulter de celte thèse en apparence si

simple? Au bout d'un certain temps, soit incapacité des uns. soit infirmité dont l'homme n'est pas comptable, soit d'autres circonstances, heureuses pour ceux-ci, défavorables pour ceux-là, la terre devenue trop étroite et avare pour ses habitants, se trouvera aux mains d'un petit nombre d hommes qui la dévoreront dans le luxe et la satiété , au préjudice d'innombrables malheureux réduits au pain de chaque jour, si tant est même que le pain de chaque jour leur soit assuré. N"est-ce pas là un résultat qui accuse le principe de la propriété individuelle ? Si la conséquence est égoïste, le principe lest inévitablement. Il faut donc recourir, si nous aimons les hommes, à une autre distribution de la propriété et proclamer sans crainte , parce que c'est le devoir , que le travail et la terre appartiennent à la société. Le travail et la terre sont le fonds social , le bien commun, la substance même de la patrie ,* tous, nous devons nous y dévouer, et recueillir seulement en récompense de nos efforts, une part des fruits proportionnée au mérite de notre travail. Par là cesse la distinction arbitraire du pauvre et du riche ; si quelque irrégularité subsiste encore, elle est due à la capacité et à la vertu, non au hasard d'une naissance qui a broyé pour nous, dans le même vase, l'oisiveté, l'abondance, l'orgueil, l'égoïsme, tous les vices et tous les droits. Vous-mêmes , ô hommes de l'Evangile ! dans vos jours de saintes inspirations, n'avez-vous pas réalisé cette divine république? Quand vos missionnaires fondaient les fameuses réductions du Paraguay, n'avez-vous pas, au nom de 1 Evangile, décrété la communauté du travail et des biens? Le Paraguay était-il autre chose qu'une heureuse famille, où chaque membre travaillait pour tous, tous pour chacun, et où le pouvoir social, travailleur lui-même, distribuait à ses enfants, dans la plus équitable mesure, les fruits de leur paisible activité? Toute la terre admira cette création de l'Evangile, qui en rappelait les premiers temps. Mais capables de la concevoir et de l'accomplir entre deux fleuves de l'Amérique, vous n'avez pas été capables de la poser comme une loi générale de l'humanité,- vous avez été lâches, vous avez reculé devant l'égoïsme humain. Et c'est nous, enfants du dix-neuvième

siècle, élevés, il est vrai, à votre école, et nourris du lait évangélique , c'est nous qui sommes obligés de vous rappeler votre mission , et de mettre la dernière main à la loi de justice et de charité ! »

Encore une fois , Messieurs , je ne déguise pas l'objection, et je n'ai aucun mérite, parce que la réponse me frappe et me saisit avec une extrême clarté. Je vois rétablissement qui transporterait à la société le domaine de la terre et du travail comme rétablissement d'une servitude universelle , et la consécration dune inégalité sans limites et sans ressources, servitude et inégalité telles qu'aucun despotisme n'en a môme approché par limagination.

La société, dit-on, serait seule propriétaire du sol et du travail; mais qu'est-ce que la société? En apparence, c'est tout le monde; en réalité, quand il s'agit d'administration et du gouvernement, c'est toujours un nombre d'hommes excessivement limité. Que la société s'appelle monarchie , aristocratie ou démocratie , elle est toujours représentée et conduite par deux ou trois hommes, que la suite des choses humaines appelle au pouvoir et rend dépositaires de tous les éléments sociaux. A vingt ans, on ne le croit pas ; à quarante, on n'en doute plus : on sait que le gouvernement positif, malgré toutes les combinaisons imaginables, tombe toujours entre les mains de deux ou trois hommes, et que, ces trois hommes morts , il en vient immanquablement trois autres, et ainsi à jamais. On sait qu'à cause de cela même, il est nécessaire d'opposer au pouvoir des points d'arrêt dune force invincible, sans quoi la société s'abîmerait dans une autocratie tellement étroite , que la terre ne serait pas habitable, un quartd'heure. Or, la propriété est un de ces points d'arrêt, une force invincible communiquée à l'homme, qui unit sa vie d'un jour à l'immortalité de la terre, à la puissance du travail, et lui permet de se tenir debout, ses mains sur sa poitrine et le sol sous ses pieds. Otez-lui le domaine de la terre et du travail, que reste-l-il qu'un esclave? Car il n'y a qu'une définition de lesclave : c'est l'être qui n'a ni terre, ni travail à lui. Transportez ensuite ce

double domaine à la société, cest-à-dire à quelques hommes qui la gouvernent et la représentent : que restera-t-il de la patrie, si ce n'est la servitude universelle, la faim et la soif enrégimentées sous la verge de deux ou trois quidams, la bassesse de tous sous un orgueil dont le type, après tant d'orgueils, ne peut pas même s'imaginer? Le citoyen ne sera plus que le valet de la république, et ses deux bras mêmes, il ne pourra, sans crime de haute trahison, les prendre et s'en aller, comme la dit un homme éloquent; la terre fuira sous ses pieds, le ciel sur sa tête, et il aura la gloire détre pendu dans le vide, pour le plus grand bonheur de lui-même et de 1 humanité.

Voyez, Messieurs, ce qui se passe là où la propriété existe pourtant, mais où elle nest pas assurée contre la volonté du souverain par son inviolabilité. Vous prévenez ma pensée, vous nommez le pays auquel je fais allusion : eh bien, puisque vous le connaissez, navez-vous jamais senti la lourde chaîne que ses habitants traînent après eux jusqu'aux extrémités du monde et qui les empêche de respirer un air libre sous aucun point du ciel ? N'avez-vous jamais rencontré quelqu'un de ces singuliers captifs, comblé de tous les avantages de la naissance et de la fortune, et qui ne peut pas répondre, quels que soient son nom, son histoire, ses services, sa puissance, sa faveur, que, le lendemain matin, il ne sera pas errant sur les chemins de l'Europe, mendiant, excommunié de sa patrie, déchu du patrimoine de ses aïeux, dépouillé de la tête aux pieds, ne se reconnaissant plus lui-même : et pourquoi? Parce qu'il aura eu dans son esprit une autre pensée que la pensée de son maître, parce qu'il aura prié Dieu autrement que lui ! Et soixante millions d hommes en sont là ! Soixante millions d'hommes écoutent leur respiration, craignant qu'elle ne cesse d'être analogue à la respiration du maître, et que la terre même, les repoussant de son sein pour un si grand crime, ne leur refuse jusqu'à un tombeau ! Voilà ce qu'est l'homme sans la propriété de la terre et du travail , et ce qu'on reproche à lEvangile de n'avoir pas fait de lui !

J'ajoute que cet ilotisme universel ne serait pas même com-

pensé par une certaine égalité clans la dégradation commune ; mais que , sous aucun régime , le poids de l'inégalité ne serait plus grand et plus odieux. En effet, quelque distribution que l'on fasse du sol et du travail, il faudra bien pourvoir aux besoins de la société, et ces besoins entraînent des offices dune nature infiniment variée, depuis ceux qui coûtent le plus à la délicatesse et à l'orgueil , jusque ceux qui flattent davantage notre penchant pour la gloire et la commodité de la vie. Les progrès de la science économique n'effaceront jamais ces différences natives entre les offices sociaux. Or, dans le système que je combats, nul n'étant le maître de son travail, le choix en appartiendra nécessairement au pouvoir qui représente la société ; on ne sera pas seulement esclave en bloc, on le sera en détail. Un tel fera des vers, un autre tournera la meule, et toujours par décision d'en haut, c'està-dire par la volonté de deux ou trois hommes appelés fastueusement la république. Il est vrai que la distribution sera réglée par la justice : à chacun selon sa capacité. Quoi de plus sage et de plus naturel? C est la nature même qui décidera.

Je me défie beaucoup de la nature entre les mains de quelques hommes dirigeant en souverains l'activité dune nation. Mais, quoi qu'il en soit, voyons le résultat sous le rapport de l'égalité. Aujoiird'hui, je suis pauvre, mais j'ai des raisons de me consoler : si je n'ai pas la terre, j'ai de l'esprit, du cœur, mon dévouement, ma foi. Je me dis qu'après tout, le sort y aidant, j'aurais pu, comme un autre, tenir une plume ou un pinceau. Dieu ne ma pas tout ôté ni tout donné à la fois; il a distribué ses dons. Mais voici bien un autre ordre : la capacité est la mesure de tout. Mon dîner se pèse au poids de mon esprit; je reçois avec une ration de nourriture une ration officielle d'idiotisme. Je n'étais que pauvre d'occasion, me voilà pauvre de nécessité ; je n'étais petit que par un côté , me voilà petit partout. La hiérarchie sociale devient une série d'insultes ; et l'on ne peut y boire un verre d'eau sans discerner à sa couleur la nuance juste de son indignité. En un mot, l'inégalité n'était qu'accidentelle entre les hommes, la voilà logique, et la servitude universelle a pour adou-

cissement la domination des gens d'esprit sur la plèbe des incapacités. C'est là, encore une fois, ce qu'on reproche à TEvangile de n'avoir pas établi !

Et pourtant, Messieurs, les hommes qui ont appelé au jour de si étranges pensées, n'étaient pas des hommes vulgaires, et plusieurs même étaient des hommes de dévouement. Mais il n'y a rien où l'on n'arrive lorsqu'on sort de la nature pour sortir du mal, et surtout lorsqu'on sort de l'Evangile, en voulant mieux faire que lui. La communauté du travail et des biens est une idée évangélique; mais remarquez à quelles conditions. Premièrerement, elle doit être volontaire, et dès lors elle n'a plus le caractère ni l'inconvénient de la servitude. En second lieu, l'inégalité des offices y est un acte de dévouement , et dès lors elle cesse d'être un outrage et une oppression. Toute la révolution évangélique est fondée sur la libre conviction de l'intelligence et sur le libre concours du cœur , et ce que l'on veut y substituer est une révolution mécanique, n'ayant d'autre origine qu'un rêve, d'autre force que la loi. Si le succès était possible, jamais le genre humain ne serait tombé d'une si haute liberté dans un si profond esclavage, ni d'une si vraie perfection dans un plus rare abrutissement.

Je ne le nie pas, les inconvénients de la propriété sont grands ; l'abus qu'en avait fait la société païenne appelait plus qu'une réforme, il appelait une totale révolution. Le riche s'était dégradé lui-même, il avait dégradé le pauvre, et plus rien de commun n'existait entre ces deux membres vivants, mais pourris, de l'humanité. Le riche ne se doutait même plus qu'il dût quelque chose au pauvre. Il lui avait ravi tout droit, toute dignité, tout respect pour lui-même, toute espérance, tout souvenir d'origine commune et de fraternité. Nul ne songeait à l'instruction du pauvre, nul à ses infirmités, nul à sa mort. Il vivait entre la cruauté de son maître, .1 indifférence de tous et son propre mépris. C'est là que Jésus-Christ l'a trouvé : voyons ce qu'il en a fait.

Il est une propriété inséparable de l'homme , une propriété

qu'il ne saurait aliéner sans cesser d'être homme, et dont jamais l'aliénation ne doit être acceptée par la société : c'est la propriété du travail. Oui, Messieurs, vous pouvez bien ne pas arriver au domaine de la terre; la terre est étroite : elle est habitée depuis des siècles; vous arrivez tard, et pour en conquérir une seule parcelle , il vous faudra peut-être soixante ans de la plus laborieuse vie. C'est vrai. Mais aussi, et par contre-poids, la propriété du travail vous restera toujours ; vous ne serez jamais déshérité de ce côté-là , et le possesseur de la terre ne pourra pas même, sans votre concours, obtenir du sol qui est à lui l'obéissance de la fécondité. Votre travail, s'il n'est le sceptre du monde, en sera du moins la moitié, et, par cette équitable distribution, la richesse dépendra de la pauvreté autant que la pauvreté de la richesse. Le passage de lune à l'autre sera fréquent; le sort de tous les deux sera de s'entr'aider et de s'engendrer réciproquement. Tel est l'ordre aujourd hui ; mais était-ce l'ordre avant l'Evangile ? Vous savez que non, Messieurs ; vous savez que l'esclavage était la condition générale du pauvre, c'est-à-dire que privé du domaine de la terre, on lavait encore dépouillé de tout droit sur son propre travail. Le riche avait dit au pauvre : « Je suis le maître du sol, il faut que je le sois de ton travail, sans lequel le sol ne produirait rien. Le sol et le travail ne font qu'un. Je ne veux pas travailler, parce que cela me fatigue, et je ne veux pas traiter avec toi, parce que ce serait te reconnaître mon égal et te céder une partie de ma propriété en échange de tes sueurs. Je ne veux pas avoir besoin de toi, je ne veux pas reconnaître qu'un homme m'est nécessaire pour chausser mes pieds et pour ne pas aller nu ; tu seras donc à moi, tu seras ma chose aussi bien que la terre; et, tant qu'il me conviendra, j'aurai soin que tu ne meures pas de faim. »

Probablement, Messieurs, le discours n'a pas été tenu, mais la chose a eu lieu, et elle est devenue un fait général. L homme a péri avec la propriété de son travail. Il est descendu au rang d'un animal domestique, qui garde la maison, laboure le champ, et auquel on jette sa pâture deux ou trois fois par jour. Personne,

dans Tantiquité, ne l'a trouvé mauvais. Etait-ce donc peu de chose que d'établir dans le monde ce grand principe : l'homme n'est jamais sans propriété, l'homme sans propriété n'existe pas, la propriété et la personnalité sont tout un? N'était-ce pas là faire une révolution dans le principe de la propriété et une révolution dont aucun législateur n'avait eu la pensée ? Eh bien ! Jésus-Christ la faite, il a rendu l'homme à jamais propriétaire de son travail, le pauvre nécessaire au riche, et entrant en partage avec lui de la liberté et des sources delà vie. Nulle terre n'a plus fleuri que sous la main du pauvre et du riche unis par un traité, et stipulant par leur alliance la fécondité de la nature. Vous tous qui m'écoutez, vous êtes les enfants de ce joyeux hyménée; vous lui devez tout que vous êtes, tout, sans exception. Sans ce changement inattendu dans le régime de la propriété , nous serions esclaves pour la plupart, moi, comme vous ; je ne vous parlerais pas du haut de cette chaire ; vous n'écouteriez pas la parole du droit et du devoir, et si, par hasard, elle fût venue jusqu'à vous et jusqu'à moi, nous nous en cacherions comme d'un crime ; nous irions sous terre nous entretenir à voix basse des vérités que nous discutons ici à la face du jour et à la clarté de Dieu.

Hommes ingrats, qui reniez Jésus-Christ, et qui croyez méditer une œuvre plus profonde que la sienne en attaquant la propriété, même celle du travail , vous êtes bien heureux que la force de lEvangile prévale contre la vôtre. Chaque heure de votre dignité et de votre liberté est une heure qui vous est conservée malgré vous, et que vous devez à la puissance de Jésus-r Christ. Si un jour sa croix s'abaissait sur l'horizon , comme un astre usé , les mêmes causes qui ont autrefois produit la servitude, la produiraient infailliblement de nouveau ; le domaine de la terre et le domaine du travail, par une invincible attraction , se réuniraient dans les mêmes mains ; et la pauvreté, succombant sous la richesse, présenterait au monde étonné le spectacle dune dégradation dont elle n'est sortie que par un miracle toujours Subsistant devant nous.

Ce miracle vous pèse, je le sais ; vous demandez même ingénieusement dans quelle page de l'Evangile lesclavage a été positivement réprouvé et aboli. Eh, mon Dieu ! dans aucune page, mais dans toutes à la fois. Jésus-Christ n"a pas dit un seul mot qui nait été une condamnation de la servitude, et qui n'ait rompu un anneau des chaînes de l'humanité. Quand il se disait le fils de l'homme, il affranchissait l'homme ; quand il disait d'aimer son prochain comme soi-même, il affranchissait l'homme; quand il choisissait des pêcheurs pour ses apôtres, il affranchissait l'homme ; quand il mourait pour tous indistinctement , il affranchissait 1 homme. Accoutumés que vous êtes aux révolutions légales et mécaniques, vous demandez à Jésus-Christ le décret qui a changé le monde ; vous êtes étonnés de ne pas le rencontrer dans l'histoire, formulé à peu prés comme ceci : « Tel jour, à telle heure, quand l'horloge des Tuileries aura sonné tant de coups, il n'y aura plus d'esclaves nulle part. » Ce sont vos procédés modernes ,' mais remarquez aussi les démentis que leur donne le temps, et comprenez que Dieu, qui ne fait rien sans le libre concours de l'homme, emploie dans les révolutions qu'il prépare, un langage plus respectueux pour nous et plus sur de son efficacité. Saint Paul, initié aux secrets patients de l'action divine, écrivait aux Romains : Que chacun demeure dans sa vocation. Êtesvous esclave , nen ayez pas souci, et quand même vous pourriez devenir libre , servez plutôt (i). Ces paroles mêmes étaient un acte d'affranchissement aussi solennel que celui-ci : Moi, le vieillard Paul, le captif de Je'sus - Christ . Je vous prie pour mon fils Onésime, que fai engendre dans mes liens... et que Je vous renvoie... non plus comme un esclave, mais au lieu de l'esclave, un frère très-che'ri (2). La restitution évangélique de l'homme s'est faite ainsi ; elle se conserve et se propage ainsi, par une insensible infusion de la justice et de la charité, qui pénètre l'àme et la transforme sans secousse , et qui fait que l'heure de la révolution n'est jamais connue. Le

(i) I" Épître aux Corinthiens, ch. 7, vers. 20 et 21. (2) Épilre à Phiiémon, vers. 9. 10, 12 et IC.

inonde antérieur à Jésus-Christ n"a pas su que la propriété du travail était essentielle à l'homme; le monde formé par Jésus- Christ Ta su et Ta pratiqué : voilà tout.

Mais la propriété du travail ne suffît pas encore au pauvre. L'enfant pauvre, le malade pauvre, le vieillard pauvre, nont point de travail à eux, et trop souvent même le travail manque au pauvre valide ; Jésus-Christ devait donc leur créer une autre propriété que celle du travail. Où la prendre? Elle ne pouvait évidemment se trouver que dans la propriété de la terre ; mais la propriété de la terre appartient au riche ; on ne saurait ébranler ce droit sans réduire en servitude le genre humain tout entier. Quelle ressource ? Jésus-Christ la découverte. Messieurs ; il nous a appris que la propriété n'est pas égoïste dans son essence, mais qu'elle peut lêtre dans son usage, et qu'il suffît de régler et de limiter cet usage pour assurer au pauvre sa part dans le patrimoine commun. L Évangile a posé ce principe nouveau, plus inconnu encore que linaliénabilité du travail : nul n'a droit aux fruits de son propre domaine que selon la mesure de ses légitimes besoins. Dieu, en effet, n'a donné la terre à l'homme qu'à cause de ses besoins et pour y pourvoir. Tout autre usage est un usage égoïste et parricide, un usage de volupté, d'avarice, d'orgueil, vices réprouvés par Dieu, et qu'il n'a pas voulu sans doute engraisser et consacrer en instituant la propriété.

Il est vrai que les besoins diffèrent selon la position sociale de l'homme, position variable à l'infini, et dont 1 Evangile a tenu compte , en ne réglant pas mathématiquement le point où finit l'usage et commence Tabus. L'homme l'eut fait ; Dieu ne s'est pas cru assez fort mathématicien pour cela, ou plutôt, là comme ailleurs, il a respecté notre liberté. Mais le droit évangélique n'en est pas moins clair et constant : là où expire le besoin légitime, là expire l'usage légitime de la propriété. Ce qui reste est le patrimoine du pauvre, en justice, comme en charité; le riche n'en est que le dépositaire et l'administrateur. Si des calculs égoïstes le trompent sur sa dette envers le pauvre, s'il y échappe par un luxe croissant avec sa fortune, ou par une avarice toujours plus

inquiète de l'avenir, à mesure quelle en a moins de motifs, malheur à lui ! Ce n'est pas en vain qu'il est écrit dans l'Évangile : Malheur à vous, qui êtes riches (i) ! Dieu lui demandera ses comptes au jour du jugement ; les larmes du pauvre lui seront présentées j il les verra dans la clarté de la vengeance, n'ayant pas voulu les voir dans la lumière de la justice et de la charité. S'il a été le propriétaire légitime de son bien, il sera aussi le propriétaire légitime de sa damnation.

Je ne m'arrête pas, Messieurs, à ces menaces si terribles et si réitérées de l'Evangile contre les injustes détenteurs de la propriété territoriale du pauvre ; car, ce n'est là que la moindre garantie de son droit. Ce n'est pas la crainte qui a fondé sur la terre la seconde propriété du pauvre , mais l'onction de Jésus- Christ pénétrant dans le cœur du riche et y fleurissant en un froment sacré. De là ces soins assidus dont le monde antique n'avait aucune idée , ces préoccupations de l'opulence en faveur de la misère ; ces fondations d'hôpitaux, d hospices, de maisons de secours sous toutes formes et sous tout nom ; ces oreilles ouvertes pour entendre tout gémissement qui rend un son nouveau, et qui appelle une invention de la charité; ces visites personnelles aux mansardes et aux grabats, ces bonnes paroles sorties d'un fond d'amour qui ne s'épuise jamais ; cette communion de la richesse et de la pauvreté qui, du matin au soir, du siècle qui finit au siècle qui commence, mêle tous les rangs, tous les droits, tous les devoirs, toutes les pensées, le théâtre à l'Eglise, la cabane au château, la naissance à la mort, faisant naître la charité jusque dans le crime et arrachant à la prostitution même sa larme et son écu.

J'en conviens , une grande partie de ce spectacle est cachée ; tout œil n'a pas reçu le don de le voir, et même l'œil de Dieu seul le connaît tout entier. Il est donc facile d'accuser sous ce rapport, au moins dans une certaine mesure, la dureté du riche et l'impuissance de Jésus-Christ. C'est à nous, chrétiens, prêtres

(i) Saint Luc, ch. 6, vers. 24.

de Jésus-Christ, qui avons le secret de tant de bonnes œuvres, à témoigner de ce que nous voyons, sans cesser jamais d'exciter la main qui se lasse ou le cœur qui s'oublie. N'y a-t-il pas ici, dans la jeunesse qui m'écoute, des représentants de cette légion de saint Vincent de Paul qui couvre la France, et qui a maintenant des frères de son nom et de son àme jusque Constantinople et à Mexico? Quel est celui d'entre eux qui ne voit pas le pauvre face à face, qui ne sait pas l'entendre et lui parler? Lequel n'a pas réchauffé sa foi aux haillons de la misère ? Lequel montant, le soir, de honteux escaliers , et frappant à la porte de la douleur, n'a pas ouï quelquefois Jésus-Christ lui répondre au dedans par une tentation vaincue, et lui dire : Bien?

Ah ! sans doute, la misère physique et morale grandit dans le monde : mais est-ce la faute de Jésus-Christ ou de ceux qui ne veulent pas de lui ? La propriété incrédule a-t-elle le droit d'accuser l'impuissance de la propriété chrétienne? Celle-ci, diminuée par l'apostasie d'une portion de la société évangélique, fait ce qu'elle peut , et l'autre portion ne lui laisse pas même la libre action de la charité. Elle n'est donc pas comptable des maux présents; elle ne le sera pas des maux à venir. Que ceux-là guérissent les plaies qui les font!

Jésus-Christ a rendu au pauvre la propriété du travail, et il a créé pour lui, dans le superflu du riche, une seconde propriété : mais était-ce assez? Vous, chrétiens, qui avez le sentiment de Dieu, vous me répondez que non. Vous compariez en secret, pendant que je vous parlais, le sort du riche avec celui du pauvre , et vous vous disiez qu'enfin , malgré tout , la différence était grande, et que quelque autre chose encore était nécessaire à l'œuvre du Christ. Vous avez raison. L'homme n'a pas seulement besoin de pain, il a besoin de dignité. Il est, par sa nature même, une dignité. Quel est celui de nous qui ne le sente vivement, et qui n'aspire à un état de grandeur capable de satisfaire l'instinct qu'il en a ? Nous ne nous trompons pas en ce point , nous sommes des enfants de race royale , nous descendons d'un lieu où la domination est de droit, et il est juste que nous sen-

lions se remuer en nous ces restes de notre première majesté. Hélas ! dans l'exil, le prince qui a perdu le trône n'en perd jamais le souvenir ; on a remarqué sur le front de tous les détrônés un sillon, une cicatrice de douleur qui ne se guérit pas. Eh bien! nous sommes du nombre de ces proscrits de grande race : à la lettre, et dans toute la rigueur de l'expression, nous sommes des rois détrônés, des enfants de Dieu destinés à nous asseoir, un jour, à la droite de notre Père et à régner avec lui. Cela étant, l'homme pauvre a-t-il la mesure de gloire et de puissance qui nous revient? Et peut-il s'en passer s'il ne l'a pas? Peut-il vivre sans dignité? Non, mille fois non, je n'admets pas la vie sans la royauté. Or, où est la royauté du pauvre ? où est la royauté de cet homme qui attend du plus vil office son pain de chaque soir? Où est-elle? Où est sa couronne? Oui la lui tressera de nouveau et la lui rendra ? Oui , Messieurs , qui ? Eh ! Jésus-Christ , l'Evangile : soyez sûrs qu'ils y ont songé.

Voici Jésus-Christ qui vient, lui, l'homme réparé, l'homme renouvelé dans la gloire pour nous la rendre : il vient ! L'humanité qui l'attend n'est pas une, elle est partagée en deux camps : à gauche, l'humanité riche ; à droite, l'humanité pauvre ; un espace au milieu. Jésus-Christ descend, le voilà! Où passera-t-il?Il passe du côté du pauvre avec sa royauté et sa divinité. // est pauvre (l), s'écriait le prophète en le voyant venir de loin ; et déclarant luimême sa mission, le Seigneur^ dit-il, m'a envoyé pour évangclifier les pauvres (2). Saint Jean, le précurseur, le fait questionner par ses disciples : Etes-vous , lui demande-t-il , celui qui doit venir, ou faut-il que nous en attendions un autre ? Le Christ répond : Dites à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous avez vu. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent . les morts ressuscitent (3). Est-ce là tout? Nonj écoutez ! écoutez ! Les pauvres sont eyangélisés ! C'est là le signe suprême, plus

(1) Zacharie, ch. 9, vers. 9.

(2) Sainl Luc, ch. 4, vers. 18.

(3) Saint Mathieu, ch 11, vers. 4 et 5.

que la vue rendue aux aveugles , plus que la marche aux estropiés, plus que la pureté aux lépreux, plus que l'ouïe aux sourds, plus que la vie aux morts. Les pauvres sont évange'lisés! C'està-dire la science, la lumière , lîi dignité sont restituées à la portion de l'humanité qui n'avait plus rien de tout cela. Jésus-Christ ne se lasse pas de faire alliance avec elle ; et, balayant la richesse chaque fois qu'il la rencontre sur son passage, il disait avec une divine tendresse : Je vous rends grâce, o mon Père, de ce que vous avez caché ces choses aux savants et aux sages, et de ce que vous les avez révélées aux petits (i). Enfin, il établit entre eux et lui une solidarité qui couvrira éternellement le pauvre et lui assurera le respect de tous les siècles à venir : Tout ce que vous aurez fait, àit-'û, au plus petit d'entre mes frères, c'est à moi-même que vous l'aurez fait (2).

Vous comprenez maintenant, Messieurs, le charme inoui attaché à la pauvreté pour les yeux du chrétien. Si, non content de secourir le pauvre et de l'aimer, le chrétien aspire à être pauvre lui-même 5 s'il vend son patrimoine pour le distribuer à ses frères souffrants,' si saint François d'Assise renonce à l'héritage paternel pour courir le monde avec un sac et une corde ; si Carloman lave les écuelles du Mont-Cassin 5 si tant de rois, de reines, de princes , de princesses quittent tout pour embrasser la pauvreté volontaire, vous en avez le secret. Jésus-Christ, venu de plus haut , s'est fait pauvre lui-même ; il a fait de la pauvreté et de l'amour une mixtion qui enivre l'homme, et où toutes les générations viennent boire à leur tour. Le pauvre, c'est Jésus-Christ même ; Jésus-Christ qui a tant aimé ! Comment passerai-je à côté de lui sans une goutte de respect et d'amour ?

0 puissants philosophes ! je vois bien votre objection : vous me direz : Mais tout cela, c'est de la pure métaphysique ; il n'y a pas là dedans une ombre de réalité. C'est vrai, il n'y a là dedans ni décrets législatifs, ni grosse artillerie pour les faire respecter, ni même du sens commun, si vous le voulez; il n'y a là dedans

(1) Saint Mathieu, c!i. 11, vers. 25.

(2) Saint Mathieu, ch. 25. vers. 40.

qu'une révolution damour , une révolution qui sest accomplie avec rien. C'est précisément ce qui me touche. 0 académiciens ! hommes d'esprit, législateurs, princes, prophètes, écoutez-moi, si vous le pouvez. L'humanité riche foulait aux pieds Ihumanité pauvre; moi, j'étais de l'humanité pauvre en ce temps-là, et j'en suis encore. Eh bien ! par grâce, faites que l'humanité riche respecte l'humanité pauvre ; que Ihumanité riche aime T humanité pauvre ; que Thumanité riche rêve à l'humanité pauvre ; faites des Sœurs de charité pour panser mes plaies, des Frères de petites écoles pour m'instruire, des Frères de la Merci pour me racheter de la servitude ; faites cela , et je vous tiens quitte du reste. Jésus-Christ l'a fait, et voilà pourquoi je l'aime ; il la fait avec rien, et voilà pourquoi je le tiens pour Dieu. Chacun a ses idées.

Jésus-Christ en a eu une troisième au sujet des pauvres ; il a craint qu'ils ne s'estimassent malheureux de leur élection à la pauvreté, et il a prononcé cette adorable parole, qui est en tète de tout son Evangile : Bienlieureux les pauvres de gré, parce que le royaume du ciel est à eux (l) ! Vous pensez peut-être que cela veut dire : Bienheureux ceux qui sont méprisés sur la terre, parce qu'ils seront honorés dans le ciel ; bienheureux ceux qui souffrent sur la terre, parce qu'ils se réjouiront dans le ciel ; bienheureux ceux qui ne sont rien ici-bas , parce qu ils seront tout dans le ciel ! Il est vrai, c'est en partie le sens de cette ineffable parole, mais ce ne l'est pas tout entier. Elle veut dire aussi : Bienheureux les pauvres de gré, parce que le royaume du ciel est à eux dès ici-bas, parce que l'onction de la béatitude descendra dans leur âme, l'élargira, l'élèvera au-dessus des sens, et la remplira même au milieu du dénùment ! Jésus-Christ nous révélait par là une vérité qui n'est pas seulement de l'ordre surnaturel, mais qui appartient aussi à l'ordre moral, et même à Tordre purement économique : c'est que le bonheur est une chose de l'àme et non du corps, c'est que la source en est dans le dévoùment et non

(i) Saint Mythieu, cli. 3, vers. 5.

dans la jouissance, dans lamour et non dans la volupté. Or, le dévoùment appartient au pauvre par droit de naissance, et lamour, trop souvent refusé au riche, habite volontiers le cœur simple de lartisan, qui na jamais été servi ni adoré, qui na point mis tout son être dans l'orgueil, et qui, sachant se donner, sait aimer et être aimé. L'Évangile, en détournant l'homme de la terre, et en le reportant vers les choses du dedans, répondait donc à une disposition même de la nature. Il inspirait au pauvre, avec les joies de la sainteté, les joies moins pleines, et pourtant encore souhaitables, de l'ordre humain. Il faisait des peuples contents, spectacle plus rare aujourd'hui, mais qui, grâce à Dieu, n'a4)as encore disparu. N'avez-vous jamais, le jour du dimanche, rencontré un village breton se rendant à son église, le vieillard cheminant d'un pas gai, le jeune marié ayant à son bras sa compagne , les enfants et les petits enfants portant à Dieu leur forte et naïve santé ; tous annonçant au dehors, du front chauve au front vierge, la sérénité, la fierté, la possession de soi-même en Dieu , la sécurité de la conscience , et pas l'ombre de regret ni d'envie? L'homme de la cabane sourit à l'homme du château ; le respect ne fait sur ses lèvres qu'une nuance du contentement, et le contentement n'est que l'expression terrestre d'un sentiment plus haut et qui déborde plus à fond.

Ailleurs, Messieurs, il n'en est plus de même ; l'envie a plissé tous les fronts et allumé tous les yeux. Je le crois bien, Jésus- Christ avait fondé la propriété du pauvre, sa dignité et sa béatitude; vous avez altéré toutes les trois. Vous avez diminué la propriété du pauvre par l'accroissement de la propriété incrédule plus ou moins retournée à Tégoïsme païen; vous avez diminué la dignité du pauvre en attaquant Jésus-Christ qui en est la source ; vous avez diminué la béatitude du pauvre en lui persuadant que la richesse est tout, et que la félicité, fille de la bourse, est cotée et paraphée au grand livre de la dette publique. Vous en recueillez les fruits. Ce pays a bien des plaies; mais la plus grande peut-être est la plaie économique, cette fureur du bienêtre matériel qui précipite tout le monde sur cette maigre et ché-

tive proie que nous appelons la terre. Retournez, retournez à l'infini : lui seul est assez grand pour Ihomme. Ni chemins de fer, ni longues cheminées à vapeur, ni aucune invention nagrandiront la terre d'un pouce ; fùt-elle aussi prodigue qu'elle est avare, aussi illimitée quelle est étroite, elle ne serait encore pour l'homme qu'un théâtre indigne de lui. L'âme seule a du pain pour tous et de la joie pour une éternité. Rentrez-y à pleines voiles ; rendez Jésus-Christ au pauvre, si vous voulez lui rendre son vrai patrimoine; tout ce que vous ferez pour le pauvre sans Jésus-Christ ne fera qu'élargir ses convoitises, son orgueil et son malheur.

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