TRENTE-QUATRIÈME CONFÉRENCE
.'r>iir.y' DE l'influence DE LA SOCIÉTÉ CATHOLIQUE SUR LA SOCIÉTÉ NATURELLE QUANT A LA FAmLLE.
MoNSEIGPÏEUR.
Messieurs,
La propriété est une des bases de la société naturelle, nonseulement parce quelle sert à la conservation et à la distribution de la vie , mais encore parce quelle est nécessaire au maintien de notre dignité et de notre liberté. Cependant, le monde païen la détournant de ce double but , en avait fait un instrument de misère, de servitude et de dégradation, et vous avez vu Iheureuse révolution accomplie sous ce rapport par le droit évangélique ou chrétien. L'Evangile a restitué aux hommes la propriété inaliénable du travail et le travail leur étant trop souvent refusé par Tàge ou la maladie, ou même l'occasion, il a créé pour eux une seconde propriété dans le superflu du riche et dans la charité de tous. Par cette double disposition du droit nouveau, l'une et l'autre inconnues de l'antiquité, la paix s'est faite entre l'humanité riche et Ihumanité pauvre , la première aidant la seconde, la seconde aidant la première, toutes les deux mêlant Tamour à la justice, et contentes de leur sort autant qu il est possible d'arriver ici-bas au contentement : car, en ce point comme en beau-
coup d'autres , Messieurs , vous ne devez pas perdre de vue quaucune providence ne peut tout pour Ihomme j quel que soit le droit , l'abus reste possible par notre liberté , et le malheur par l'abus. Toute la justice et toute la charité de l'Evangile ne sauraient entièrement conjurer Teffet de nos passions, de l'égoïsme, de l'imprévoyance, de la mollesse et de tant d'autres causes par lesquelles nous creusons sous nous un abîme de misère et de douleur. L'homme équitable n'accusera pas toujours ses frères des maux où il est tombé ; il en accusera souvent luimême ; il pardonnera d'autant plus à Dieu <ju'il se pardonnera moins, et fùt-il innocent, il comprend encore que, n'étant pas tout seul , les fautes d'autrui peuvent l'atteindre et attrister sa destinée. L'Évangile a la liberté pour contrepoids ; il ne fait que les miracles qui ne la détruisent pas.
La propriété étant réglée par la justice et purifiée par la cliarité, tout n'est pas fait encore. Il est une autre base de la société naturelle , non moins importante , plus importante peut-être , si toutefois il est possible d'assigner des degrés exacts aux éléments constitutifs de l'ordre social : je veux parler de la famille. Car la société humaine n'est point un assemblage d'individus épars, dénués de toute autre consistance que celle de leur personnalité ; elle est un tissu de familles régulières, qui font de l'homme même une société antérieure à toute autre, société de travail, de richesse, d'affection , de force , par laquelle l'homme se pose comme un être plein, conservant et propageant sa vie, et partant de là pour entrer dans une société plus vaste, à laquelle il apporte son existence collective , et à qui il demande , en échange , une participation à des biens plus grands : toute l'étendue, toute la gloire, toute la puissance d'une patrie.
Je me propose d'examiner aujourd'hui ce que le droit évangélique a fait pour la famille. La nature même du sujet exigera de moi quelquefois que je touche à des points délicats ; j'espère, en y touchant , rester dans les limites consacrées par la langue chrétienne, et même par la langue de ce grand siècle de Louis XIV, à qui Dieu avait accordé la grâce de faire bien et de mieux dire encore .
La famille est composée de trois sortes de personnes : le père , la mère et lenfant. Je ne parlerai de Tenfant que dune manière accessoire, parce que sa destinée dépend des relations qui existent entre le père et la mère, et que là où ces relations sont justes et humaines, le sort de l'enfant est lui-même bon et heureux. Je lecarte de la discussion pour ne pas la compliquer inutilement.
Selon la tradition consignée dans les livres saints , Dieu ayant fait riiomme, le regarda, et trouva qu'il était seul. Il lui envoya donc un sommeil mystérieux ; et , pendant qu il y était plongé, posant la main sur son cœur, il arracha une partie du bouclier naturel qui le couvre, en forma un être nouveau, et, ayant éveillé rhomme, il lui présenta la compagne de sa vie. L homme, ravi, se reconnut dans un autre que lui-même , et prononça la première parole d'amour : T oici, dit-il, l os- de mes os. ci la chah' de ma chair,- celle-ci s'appellera d'un nom qui marque l'hoinme, parce qu'elle a été Urée de V homme,' c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et il s'attachera à son épouse, et ils seront deux dans une seule chair (i). Cette parole , Messieurs , ou plutôt ce chant renfermait toute la constitution de la famille, la dignité réciproque de 1 homme et de la femme, l'indissolubilité de leur union, et cette union en deux personnes seulement. La dignité d'abord, puisque la femme avait été prise de l'homme, et qu'on ne pourrait jamais lui reprocher d'avoir été formée dun limon secondaire ; l'indissolubilité , puisque leur union était dans une seule chair ; l'unité , puisque cette chair n'était qu'à deux.
Et si , laissant de côté la tradition biblique , nous cherchons dans notre cœur quels sont les vrais rapports de l'homme et de la femme , nous arriverons encore aux mêmes conclusions. En effet, l'affection la plus chère, la plus pénétrante, la plus aimable , celle qui renferme le plus lidée de la félicité , telle que nous nous la créons, c'est. Messieurs, pesée au poids du cœur,
(i) Genèse, ch. 2, vers. 2ô et 24.