‹ Conférences (volume 3)Chapitre 18 sur 36 · II · texte numérisé non relu

II

comme au poids du sanctuaire , lafTeclion qui unit l'homme à sa légitime compagne. Or, là où est l'affection, là il y a communication de dignité j laffection n'a jamais outragé, elle honore, elle respecte, elle vénère, elle élève ce qui est bas pour le transfigurer en soi. Cest même un des rêves de notre âme, daimer au-dessous de nous, pour avoir le plaisir d "élever jusqu'à nous : sentiment délicat, que Dieu éprouve lui-même, et qui nous explique tout ce qu'il fait pour l'homme. Un ancien a dit : Âmicitia pares invenit vel facit ,- maxime dont l'application est quotidienne , et qui diminue au profit du bonheur la régularité sévère des rangs. Or, elle s'applique surtout à la femme, qui occupe naturellement la plus haute dignité, parce que l'amour que nous lui portons est le plus haut de tous les amours. Je dis nous, Messieurs, car ceux-là même qui sont constitués dans la dignité du sacerdoce et de la chasteté éternelle , ceux-là ont une mère, une sœur ; et par conséquent ils ne sont pas exclus de l'affection bénie dont je parle , don de Dieu à tous les hommes et condiment sacré de toute la vie.

En second lieu , l'affection produit naturellement Tindissolubilité. Quel est l'être assez lâche, quand il aime, pour calculer le moment où il n'aimera plus? quel est Tètre assez indigne de concevoir et de mériter Taffection , qui vit avec ce qu'il aime , comme s'il devait, un jour, ne l'aimer plus? Oui de nous, au contraire, illusion trop souvent détruite, mais illusion qui nous honore, qui de nous, une fois qu'il aime, ne se persuade, dans ce moment du moins, qu'il aimera toujours avec tout l'entraînement et toute la jeunesse de son cœur? On se trompe, je le veux, mais ce n'est pas moins là le caractère inné de tout sérieux attachement.

L'unité en est un autre. On n'aime point à trois ; on n'aime qu'à deux. Il est impossible de se représenter une affection de même nature et de même force entre trois âmes d'hommes. C'est à cause de cela même qu'il y a si peu de capacité en nous pour aimer. Notre amour est exclusif j quand nous nous donnons, nous ne nous donnons qu'à un, et il a fallu toute la puissance de

Jésus-Christ pour communiquer de l'étendue à nos affections, sans détruire leur énergie.

Ainsi donc le cœur et la Bible nous disent la même chose, et, en aucun autre point ils ne sont plus d'accord j ils nous disent que les rapports de l'homme et de la femme sont dignité, indissolubilité, unité.

Mais quand, sortant du cœur et de la Bible, nous entrons dans l'histoire, est-ce là le spectacle qui se présente à nous? Y trouvons-nous, dans les rapports de l'homme et de la femme, dignité, indissolubilité, unité ? Non, Messieurs, nous y trouvons tout le contraire. L'homme, historiquement parlant, a accumulé contre sa compagne tout ce qu'il a pu imaginer de duretés et d'incapacités. Il en a fait une captive, il l'a couverte d un voile et cachée à l'endroit le plus secret de sa maison, comme une divinité malfaisante ou une esclave suspecte ; il lui a raccourci les pieds, dès l'enfance, afin de la rendre incapable de marcher et de porter son cœur où elle voudrait ; il l'a attachée aux travaux les plus pénibles, comme une servante ; il lui a refusé l'instruction et les plaisirs de l'esprit, jusque-là qu'en certaines contrées, le voyageur rencontrant cet être dégradé et lui demandant sa route, la femme répondait : « Je ne sais pas, je ne suis* qu'une femme. » Que n'a-t-on pas fait encore contre elle? On Ta prise en mariage sous la forme d'un achat et d'une vente ; on l'a déclarée incapable de succéder à son père et à sa mère, incapable de tester, incapable d'exercer la tutelle sur ses propres enfants , et retournant ellemême en tutelle à la dissolution du mariage par la mort. Enfin, la lecture des diverses législations païennes est une révélation perpétuelle de son ignominie, et plus d'une, poussant la défiance jusqu'à l'extrême barbarie, l'a contrainte de suivre le cadavre de son mari, toute jeune et toute vivante, et de s'ensevelir dans son bûcher, afin, remarque un jurisconsulte, que la vie du mari fût en sûreté , la femme sachant quelle ne pouvait lui survivre en aucun cas. •

Quelles injures. Messieurs, quelle étonnante dégradation ! Ce n'est pas tout. Déjà déshonorée par tant d'outrages à sa faiblesse,

on y a joint la faculté de la répudier. Elle était venue jeune et belle , on la renvoie flétrie par làge ou l'infirmité , comme un meuble dont on se défait quand il est fêlé par lusage, ou qu'on s'ennuie de le voir chez soi. Les satyriques latins nous ont conservé quelqu'une de ces scènes d'infamie , et jusqu'aux paroles insolentes de l'esclave venant dire à sa maîtresse de la veille qu'elle n'était plus même esclave comme lui.

Et bien plus encore : la simultanéité dans le mariage , des troupeaux de ces êtres si dignes devant Dieu et devant notre cœur, des troupeaux de femmes enfermées comme un bétail entre des murailles , et devenues , dans l'ennui de leurs jours et de leurs nuits, la proie, je ne dirai pas dune affection, mais la proie d'un moment au milieu de siècles d'oubli !

A' oilà l'histoire ! voilà la femme dans l'histoire !

Et, lEvangile venu, 1 Evangile l'ayant relevée, comme nous le verrons tout à l'heure, l'opprobre et la servitude n'ont pas cessé pour elle d'un seul coup ; ils n'ont cessé que là où l'Evangile a prévalu j partout ailleurs elle est demeurée au sort qu'on pourrait appeler son sort naturel. Vous en avez la preuve assez proche de vous. Le musulman, venu six siècles après lEvangile, s'est-il soucié de rendre à la femme sa dignité ? A vos portes, pour vous braver, il a relevé les quatre murailles de la captivité et du mépris : il y a entassé les objets de sa lâche convoitise, non pas tous licut-ètre marqués au même degré de servitude et d infamie ; mais qu'importe la nuance de l'estime dans l'opprobre, et le degré de faveur dans l'oppression? La Sultane règne autant qu'on {tout régner sur un cœur qui se partage et qui se dissipe ; elle règne comme la dernière paysanne de Franoe ne voudrait pas régner. Le spectacle des mœurs musulmanes,*chez des peuples qui ne manquent pas de grandeur native, est mi avertissement de la Providence à la femme chrétienne, tentée d'apostasie par la sévérité de l'Evangile ; elle y apprend ce que coûte 1 amour qui n'est pas sous la protection de Dieu, et ce que dej^ient l'adoration de l'homme, le lendemain du jour où il n'adore plus Jésus- Christ. Elle y apprend le degré de bassesse où elle descend dès

que Jésus-Christ n"a plus la main sur Ihommc pour le contenir et le purifier, pour contenir et purifier sa compagne, et les rendrr tous deux un sanctuaire d'amour fidèle et respecteux.

Jusque parmi nous, Messieurs, dès que baissent les eaux évangéliques , quentendons-nous ? Le cri sourd du divorce , la bète humaine qui hurle après la liberté brutale, et demande qu'on laiïranchisse dun devoir insupportable à ses désirs. Nous l'avons entendu, ce cri honteux; il a même triomphé un moment dans notre patrie, il triomphe encore dans une partie de l'Europe, où le christianisme est mal défendu par le schisme et Ihérésie. Là une femme, et une femme chrétienne, se voit chasser de la famille quelle a fondée de son sang ; elle cesse d être mère en cessant détre épouse ; on lui enlève par le divorce, comme un bétail qui se divise, une part des enfants quelle a portés dans son sein, quelle a nourris de ses larmes et de son amour. Mais la louve, au fond des forêts, quand on lui arrache ses petits, on lui fait une injure quelle ressent; et vous, dans un pays chrétien, vous arrachez lenfant à sa mère ; vous ne craignez pas de lui faire une injure que le tigre ne vous pardonnerait pas dans l'antre de ses déserts !

Comment expliquer un aussi étrange renversement des lois de la nature et de laffection ? Je comprends l'abus de la propriété, l'esclavage. L'esclave est un étranger ; il est tombé dans cette condition par le sort de la guerre ou de la naissance ; il n'est rien aux souvenirs de son maître et à son cœur. Mais la compagne que l'homme a choisie, qui a eu les serments de sa jeunesse, qui est son égale par le sang, qui a vécu à son foyer, à laquelle il a ouvert son àme, qui lui a donné des jours peints dans sa mémoire, et des fils grandis sous ses yeux, pourquoi la déshonorer? Qu'at-elle fait? Qu'y gagne donc l'homme? Ah ! ce qu'il y gagne, Messieurs , je vais vous le dire ; car enfin il faut bien connaître la cause après avoir vu le phénomène; il faut bien pénétrer jusqu'au fond de l'homme et en explorer toute la corruption, afin que la restauration évangélique nous apparaisse tout ce qu'elle est.

Trois égoïsmes ont concouru , dans le cœur de l'homme , à

ravilissemenl de la femme. Le premier est 1 egoisme de la jalousie. INous aimons, c'est vrai; mais nous sommes si peu de chose pour être aimés, les années s'écoulent si vite, elles emportent si rapidement les charmes de notre jeunesse, qu'un moment vient où nous doutons de nous-mêmes et de notre aptitude à mériter l'affection. Nous ne nous trompons pas. Cependant nous voulons retenir ce qui ne viendrait plus à nous de soi-même ; nous aspirons à une passion dont le jour est déjà loin ; plutôt que d'obéir à la nature , nous voulons lui faire violence, et ressusciter par la servitude ce qui nous est ravi par la liberté. C'est la raison secrète qui a partout condamné la femme à un ilotisme plus ou moins prononcé.

Un autre égoïsme, celui de la lassitude, a travaillé contre elle dans un autre sens. Nous nous lassons. Un jour, on s'éveille comme d'un songe, on s'étonne de ne plus aimer ce que, la veille, on adorait encore j on se demande pourquoi. Rien n'est changé que le cœur, mais il est changé, et c'est un coup dont il ne revient jamais. Que faire? Comment vivre dans le supplice de voir avec indifférence l'objet qu'on voyait avec transport? La dissolubilité du mariage est la réponse de notre inconstance à cette question. La jalousie rendait la femme captive, la lassitude la chasse.

Il reste un troisième parti pour un troisième égoïsme, qui est celui de la simultanéité. La recherche de nous-méme est si subtile, qu'il nous faut quelquefois, pour avoir toutes nos aises, joindre l'habitude à la nouveauté. On y arrive en multipliant le mariage, et la passion se compose ainsi une cour où le souvenir est aussi vivant que le caprice, où tous les temps sont mêlés, et où chaque jour rapporte à une inépuisable inconstance une noce et une répudiation.

Tel est l'homme , et ce triple égoïsme se réduit à un seul, qui est de manquer d amour. C est le reproche de saint Paul aux païens, lorsqu'après avoir énuméré tous leurs crimes, il finit par les accuser d'avoir été saujf affection (l). L'amour purement humain

(i) Épîlre aux Roinains. ch. 1. ver5. 31.

est une effenescence passagère, produite par des causes qui n'ont elles-mêmes que peu de durée ; il naît le matin et se flétrit le soir. Ce nest point l'acte d'un homme maître de lui, sûr de sa volonté, et portant lenergie du devoir jusque dans les jouissances intimes du cœur. L'amour véritable est une vertu ,• il suppose une àme constante et forte , qui , sans être insensible aux dons fugitifs, pénètre jusqu'à la région immuable du beau, et découvre dans les ruines mêmes une floraison qui la touche et qui la retient. Mais l'âme chrétienne seule a ce goût créateur ; les autres s'arrêtent à la surface et voient la mort partout. Deux jeunes gens s'avancent vers l'autel , à cette belle cérémonie des noces; ils portent avec eux toute la joie et toute la sincérité de leur jeunesse ; ils se jurent un amour éternel. Mais bientôt la joie diminue, la fidélité chancelle, l'éternité de leurs serments s'en va par morceaux. Que s'est-il passé? Rien, l'heure a suivi l'heure: ils sont ce qu'ils étaient, sauf une heure de plus. Mais une heure, c'est beaucoup hors de Dieu. Dieu n'était point entré dans leurs serments, il n'a pas été le complice de leur amour, et leur amour finit parce que Dieu seul ne finit pas.

Tournons de ce côté, et, après tant de tristes spectacles, voyons ce que Dieu a fait par l'Évangile pour la réhabilitation de la femme.

L'Evangile a rendu à la femme la liberté, l'instruction, tous les droits civils. Mais il a, de plus, créé pour elle trois ministères qui lui donnent une glorieuse action sur les destinées du genre humain. Le premier est le ministère du respect. Le respect est une crainte douce et pieuse. Quand nous rencontrons un homme chargé d'ans et de services, le front couvert des traces vives de la vertu, nous nous sentons, quoique son égal, atteint d'un sentiment qui ne nous cause aucune peine, mais qui cependant nous ôte la confiance de la familiarité : c'est le respect. Le respect est l'aveu volontaire d une dignité qui nous commande sans avoir besoin de nous donner aucun ordre ; il entre, comme un condimeiît nécessaire, dans tous les rapports des hommes entre eux, et l'affection la plus tendre n'en exclut pas l'expression,

quelque tempérée quelle devienne en ses mains. Sans le respect, l'homme touche à la grossièreté de la barbarie ; il méconnaît la royauté qui est en lui. Le respect, Messieurs, est descendu sur nous de Dieu même, qui nous a faits à son image. En Dieu, il est une majesté qui repousserait si elle était toute seule; mais cette majesté suprême étant unie à une suprême bonté, il résulte de ce mélange ineffable une physionomie qui attire sans rien perdre de sa grandeur. Cest un reflet de cette nuance qui habite en nous et qui produit le respect.

Or, Messieurs, nous sommes sujets à oublier ou à méconnaître cette partie de notre céleste dotation. Les abus de légalité, rabaissement du vice, l'indélicatesse de l'esprit nous poussent sans cesse à la grossièreté , comme l'orgueil nous porte à une raideur sotte et ridicule. La civilisation chrétienne avait besoin de trouver et de conserver le secret de la dignité tempérée par la grâce, d'en avoir un interprète subsistant, un modèle exquis et inviolable dont la seule présence fût une leçon et nous rappelât sans cesse la physionomie de l'homme vrai, pur, sincère, simple, digne de lui-même : c'est à la femme chrétienne que ce ministère auguste a été confié. L'Evangile a fait de l'esclave une reine, il l'a tirée d'une servitude honteuse ou d'une liberté effrénée, qui n'était qu'un autre esclavage, pour lui donner sur les mœurs publiques une modeste et souveraine action. Sceptre porté avec autant de fruit que de gloire, qui a imprimé aux temps modernes une inefliicable couleur de bienséance et d'élévation !

Ce jeune homme usé dans le vice , qui ne croit plus à rien , pas même au plaisir, qui ne respecte plus rien, pas même soi, il vient, il rencontre le regard de la femme chrétienne, il voit vivante la dignité qu'il a profanée; il retrouve Dieu dans une âme qui en a gardé le sacerdoce et qui le révèle dans ses traits : il sent sa misère et son abjection devant ce miroir de pureté. Un mouvement de paupière ou des lèvres suffît pour le châtier et l'anéantir, lui qui s'estimait sûr de ne pas trembleAlevant Dieu ! Il reconnaît une puissance à laquelle il doit compte de sa vie.

devant laquelle il doit déguiser au moins sa honte ; et s'il devient incapable d'être touché de ce reproche tacite, s'il méprise la femme, après avoir méprisé tout le reste, c'est le dernier trait de sa condamnation ; il n'appartient plus au monde civilisé , il est barbare.

Le second ministère que lEvangile a créé pour la femme chrétienne, c'est le ministère d éducation.

A qui l'homme naissant sera-t-il confié? A qui le remettra-t-on pour lui inspirer une àme bonne? Quelle est la main assez délicate, assez ingénieuse, assez tendre pour assouplir cette bête fauve qui vient de naître entre le bien et le mal, qui pourra être un scélérat ou un saint? Ne cherchons pas si loin. Déjà son éducation a commencé dans le sein même qui le portait. Chaque pensée, chaque prière, chaque soupir de sa mère a été un lait divin qui coulait jusqu'à so» àme et le baptisait dans l'honneur et la sainteté. Le père n'y peut rien directement. A la mère seule il a été donné que son àme touchât pendant neuf mois à l'àme de l'enfant, et lui imposât des prédispositions à la vérité, à la bonté, à la douceur , germes précieux dont elle achèvera la culture au grand jour, après les avoir semés dans les profondeurs inconnues de sa maternité. L'enfant paraît 5 il échappe à cette première éducation de l'Évangile par les entrailles de sa mère : mais il est reçu dans des mains que l'Evangile a bénies, il n"a plus à craindre le meurtre ou Fexposition ; il dort tranquille sous la protection de sa mère armée de Jésus-Christ. Et, dès que ses yeux s'ouvrent, quel est le premier regard qu'il rencontrera? Le regard pur et pieux d'une chrétienne. Et dès qu'une parole, se glissant par les tortueux canaux de l'ouïe, pourra s'introduire jusqu'à son àme, qui la lui dira? Qui lui jettera la première parole, la première révélation, le premier cri d'une intelligence à une intelligence? Qui? Ce fut Dieu autrefois, c'est encore lui maintenant, par notre mère purifiée et sanctifiée. C'est la femme chrétienne qui a succédé à Dieu dans le ministère sacré de la première parole. Quand Adam l'entendit, et que la flamme de son esprit s'alluma de ce coup sous l'horizon étincelant du ciel, c'était Dieu qui lui avait parlé.

Et nous, quand notre cœur séveille à l'affection, et notre esprit à la vérité, c'est sous la main, sous la parole, sous le poids de l'amour maternel que ce prodige s'accomplit.

L'enfance disparaît bien vite, et la jeunesse s'annonce avec ses instincts de liberté. L'éducation devient plus périlleuse sans cesser d'être nécessaire ; toute puissance nous pèse comme un joug. Une seule demeure, sinon intacte, du moins respectée. Nous entendons encore la vérité de la bouche dune mère aimée de Dieu ; son regard n'a pas perdu toute autorité ; son reproche n'est pas sans aiguillon pour causer le remords , et quand elle est tout à fait désarmée, ses larmes lui restent comme un dernier commandement auquel nous ne résistons pas. Elle se fraie à notre insu des passages qui conduisent aux endroits les plus secrets de notre cœur, et nous sommes étonnés de l'y trouver au moment où nous nous croyons seufe. Vertu singulière se survivant à elle-même, et qui atteste dans ses débris mêmes à quelles sources efficaces Dieu l'avait trempée!

Quand la mère finit, l'épouse commence. L'homme est maître à son tour, mais sa magistrature n'exclut pas celle qu'il donne sur lui-même , et son cœur obéit d'autant mieux que sa pensée commande avec un empire qui n'est pas disputé. La fougue de la jeunesse s'est apaisée ; l'homme ne souhaite plus l'indépendance comme un bien qui passe tous les autres , et qui le met en possession de lui-même; il se possède assez, il est sûr de son pouvoir, il retourne vers la douceur de l'enfance par la pente de' sa volonté et le poids même de la vie. L'amitié lui manque, il n'a plus d'égaux : et qui n'a besoin d'égaux? Oui n'a besoin d'une personne assez tendre pour commander, assez dévouée pour dire la vérité? L'homme la demande à l'épouse, après l'avoir eue de sa mère; il recherche autant l'autorité qu'il l'a crainte, un moment. Il l'accepte du moins sans résistance, parce que l'amour en fait le fond , et qu il y puise les consolations de chaque jour contre les amertumes de la maturité. Car la vie devient sévère en déclinant vers le soir; les déceptions abondent; la lumière des choses se ternit ; les soucis creusent le front , et l'ambi-

tion même , lasse de succès . laisse échapper ce cri de la vanité trompée :

Mon cœur, lassé de tout, demandait une erreur Qui vint de mes ennuis chasser la nuit profonde, Et qui me consolât sur le trône du monde.

Or, cette erreur cherchée, si cest une erreur, qui la donne que l'épouse? C'est elle qui colore les événements heureux, qui embaume les revers, qui reçoit au seuil domestique ce fugitif des honneurs, tout meurtri de sa chute, ce proscrit de la pensée, qui n'a remporté de la science que le martyre du doute. L'épouse chrétienne infiltre dans ces âmes brisées le détachement et la certitude; elle ressuscite dans leur âme le Dieu qui réjouissait leur jeunesse, et ravive leur vie mourante aux sources de l'éternité.

Si la grâce lui manque pour celte dernière scène de l'éducation humaine, tout n'est pas perdu ; les transfigurations de la femme chrétienne ne sont pas encore achevées, non. Après avoir été mère, puis épouse, la femme chrétienne se reproduit sous une nouvelle forme ; elle est fille ! Et quel est Ihomme, à soixante ans, qui n'apprend pas de sa fille ? Quel est l homme qui, n'ayant pas connu Dieu dans la vie et dans la raison, et voyant sa jeune enfant s'agenouiller, chaque soir, devant linvisible Majesté, ne soupçonne à la naïveté de sa prière et de sa joie, à la paix de son cœur, quelque chose du mystère qui s'approche de lui par une si vive représentation. 0 tendresse des voies de Dieu! Notre mère nous apprenait son nom, quand nous étions enfants; l'épouse la redit, dans lintimité nuptiale, à l'âme enivrée du jeune homme; la fille le raconte au vieillard courbé par lâge, et lui ramène, dans se* jours de décadence, une révélation toute jeune et toute vierge ! Le ciel dira combien d'âmes ont été le fruit de cette dernière violence de la vérité ; combien qui n'avaient rien vu et rien entendu, se sont éveillés du songe de l'erreur sur leur lit de mort, et ont adoré de leur souffle expirant léternel amour se montrant à eux sous la forme angélique d une fille bien-aimée.

Après cela, qu'avait besoin la femme d'un troisième ministère^ Dieu, pourtant, lui en a commis un troisième, dirai-je le plu-s

tl. 21

grand de tous? Je ne sais ; mais enfin, je le nommerai : c'est le ministère de la charité.

A la femme chrétienne , par une délégation spéciale , comme emploi de ses loisirs et de la surabondance de ses vertus, ont été confiés tous les pauvres, toutes les misères, toutes les plaies, toutes les larmes. C'est elle qui, au nom et au lieu de Jésus- Christ, doit visiter les hôpitaux et les greniers, découvrir *îes gémissements, explorer le royaume si vaste de la douleur. Adautrès le dévouement de la doctrine, à elle le dévouementdes secours. A dautres de représenter Jésus-Christ par le glaive de la parole, à elle de le représenter par le glaive de l'amour.

Voulez- vous, sans faire de phrases, car il y en aurait trop à faire, voulez-vous arriver à une comparaison qui dira tout , d'un seul mot? Eh bien, entre le monde païen et le monde chrétien , il y a la même différence qu'entre la prêtresse de Vénus et la sœur de saint Vincent de Paul. Allez à ce fameux temple de Corinthe, et voyez-y la femme ; entrez dans nos hôpitaux , et voyez-y la sœur de charité ! Ce sont là les deux mondes : choisissez.

Cela fait. Messieurs, le reste n'était plus qu'un jeu. La dignité de la femme créée, l'indissolubilité et l'unité du mariage en découlaient naturellement. Toutefois, tant l'homme est corrompu ! l'indissolubilité du mariage ne s'est maintenue qu'au prix de longs efforts. Je pourrais une fois de plus citer au tribunal du siècle présent, d'un côté, les passions des grands, et de l'autre l'intrépide esprit pastoral avec lequel les chefs de l'Eglise ont maintenu la pureté et la dignité du sang européen. Je pourrais, reprenant l'histoire dans un autre sens que celui où elle vous a été enseignée, vous dire ce que nous avons souffert pour vous, et ce que vous seriez devenus, si les inébranlables barrières de la catholicité n'avaient arrêté obstinément ces êtres effrénés en qui la puissance égalait la convoitise , et qui , impatients des mœurs du Christ, se ruaient, à la conquête de la liberté païenne et musulmane. Nous avons fait de cette cause la cause totale de la civilisation, parce que c'était la cause de la femme , celle de vos mères, de vos épouses, de vos filles, et avec elle la cause du

genre humain. Vous ne 1 avez pas compris. Vous nous avez accusé de passer les bornes de la défense légitime, de porter la main sur la couronne, quand nous ne la portions que sur la brutalité de la chair et du sang. Où seriez-vous sans ces combats? Votre sang , flétri depuis des siècles , vous serait arrivé par les veines d'une femme esclave au lieu de vous arriver du cœur d'une femme ingénue. Tout ce que vous avez eu de joies saintes par vos mères, vos épouses et vos fdles, eût été transformé aux joies infâmes de la servitude trempée dans la volupté. Vous seriez des Turcs et non des Francs.

Rendons grâce à Dieu qui nous a sauvés par le courage de nos pères, et par les seuls moyens dont le courage pouvait alors s'armer. Le divorce écarté du monde chrétien, la simultanéité na pas même fait effort pour s'y produire. Quel est lEuropéen ( car je nappclle pas Européen le Turc planté à Constantinople), quel est lEuropéen qui oserait même songer de loin à la profanation du mariage par la simultanéité? Oui ne rougirait, au sein même de la débauche , d introduire sous le même toit , par les mêmes serments, les captives multiples de son égoïsme le plus lâche et le plus insensé?

Encore une fois, rendons grâce à Dieu qui a purifié le genre humain sans lui ravir sa liberté, qui a retiré au désordre la complicité des lois, et permis à la pureté de devenir la règle authentique de la société humaine.

Ce travail na pas peu coûté. Jésus-Christ ne s'est pas borné à le mettre sous la protection de sa croix. Il a voulu naitre dune femme tout à la fois vierge et mère, modèle ineffable du dévouement maternel et du dévouement virginal , et demeurant à jamais sous les yeux du monde pour lui inspirer , par son souvenir et son culte, la pratique des saintes mœurs. La femme n'a cessé depuis dix-huit siècles de regarder ce type sublime, qui est celui de sa régénération ; elle y a puisé le double courage de la chasteté et de l'amour ; elle est devenue digne du respect que le monde avait besoin d'avoir pour elle; on a pu croire à ses serments, elle voile de la servitude, en tombant de son front, y a

laissé voir, sous l'antique apparence dune beauté fragile, le signe immuable et sanglant de la eroix. Protégée par ce signe, elle a passé dans nos rues comme une apparition de la décence et du bien ; elle sest assise, beureuse au sanctuaire de la maison ; elle y a retenu son époux, ses fils et ses filles ; elle y a reçu létranger sans blesser son honneur : la famille est devenue le lieu de la paix , de la joie , de Ihonnêteté , le lieu d'élection de toute âme qui n'est pas corrompue. Le culte des affections a succédé au culte de la chair et du sang. Je vous le demande sans crainte : Quel est celui de vous qui ne sache pas et qui ne sente pas qu'il y a plus de contentement dans un quart d heure passé au sein de la famille, à côté du père, de la mère, des frères et des sœurs, qu il n'y en a dans tous les enivrements du monde ? Qui ne fait pas de la famille le rêve de son existence ? Qui ne s'est pas dit, étant jeune : J'arriverai un jour, après un long travail, à masseoir chez moi ; j'aurai une table, un cabinet, à côté de moi tous les objets de mon affection. Tous, jeunes gens que nous étions, nous nous sommes dit cela : et ceux de nous qui ont renoncé au bonheur de la terre pour prendre en Jésus-Christ leur unique héritage, ceux-là se le disaient avant d'avoir la révélation d'un bien plus rare dans un sacrifice plus grand.

O foyer domestique des peuples chrétiens ! maison paternelle, t)ù, dès nos premiers ans, nous avons respiré avec la lumière l'amour de toutes les saintes choses, nous avons beau vieillir, nous revenons à vous avec un cœur toujours jeune, et n'était l'éternité, qui nous appelle en nous éloignant de vous, nous ne nous consolerions pas de voir chaque jour votre ombre s'allonger et votre soleil pâlir !

Finissons, Messieurs, en résumant cette conférence et celle qui l'a précédée. Il y a sur la terre trois faiblesses : la faiblesse du dénuement, c'est le pauvre; la faiblesse du sexe, c'est la femme; la faiblesse de Tàge, c'est l'enfant. Ces trois faiblesses sont la force de l'Église, qui a fait alliance avec elles, et les a prises sous sa protection en se mettant sous la leur. Cette alliance a changé la face de la société, parce que jusque-là le faible avait

été sacrifié au fort, le pauvre au riche, la femme à Thomme, l'enfant à tous. LÉglise, en s'unissant à la faiblesse contre ceux qui sont pourvus de la triple force du patrimoine, de la virilité et de la maturité, a remis en équilibre tous les droits et tous les devoirs. L'égoïsme, toutefois, ne se tient pas pour vaincu ; plus ou moins déguisé, il cherche à rétablir Tordre païen sur les ruines de l'ordre chrétien, cest-à-dire la domination oppressive de la force sur la faiblesse. Y réussira-t-il? Rompra-t-il le faisceau qui retient dans lunité de lÉglise le pauvre, la femme et Icnfant? Je suis sûr que non : car sous les mains débiles que je viens de nommer, il y a la main de Dieu, la main de Jésus-Christ, la main de la bienheureuse A'ierge Marie, toute la puissance de la raison, de la justice et de la charité.

TRENTE-CmQUIÈME CONFÉRENCE.

DE l'influence DE LA SOCIÉTÉ CATHOLIQUE SUR LA SOCIÉTÉ NATURELLE QUANT A l'aUTORITÉ.

Mo:!«SEIGMEUr..

Messieurs,

Nous avons constaté linfluence de la société catliolique sur la société naturelle, quant au droit général, quant à la propriété et quant à la famille; et nous avons reconnu que, sous ces trois rapports fondamentaux, la société catholique avait exercé une action heureuse sur la société naturelle, en y créant une protection efficace des faibles contre les forts. Mais il est un autre élément de la société humaine où il ne sagit plus seulement de protéger les faibles contre les forts, élément complexe où se rencontre tantôt une surabondance de force et tantôt une surabondance de faiblesse : je veux parler de lautorité. L'autorité a ce caractère particulier d'être tour à tour ce qu'il y a de plus fort et ce qu'il y a déplus faible, de pouvoir, dans un jour donné, tout écraser, et, le lendemain, d'être foulée aux pieds, de sorte que toute son histoire, en ce monde, se réduit à cette parole d un orateur fameux : « Il n'y a qu'un pas du Capitole à la Roche- Tarpéienne. » Le Capitole enivre, la Roche Tarpéienne avilit, et. l'autorité oscille entre ces deux termes qui lui sont également

funestes. 11 s'agit de la défendre contre lun et l'autre, et de lui assurer entre ces deux écueils Thonneur de la durée et Tempire de la stabilité. Voyons ce que la société naturelle a pu toute seule pour l'établissement de cet équilibre et le secours quelle a reçu de la société catholique pour y arriver en effet.

Jusqu'ici , Messieurs , j'ai marché sur des cendres chaudes ; aujourd'hui je vais marcher sur des charbons ardents. Je n'en suis point ému. J'ai des choses difficiles à direj je les dirai avec autant de retenue que de franchise, mais je les dirai.

ÎNulle société ne saurait être conçue sans unité, sans ordre , sans puissance. Par Teffet de l'unité, des millions d'hommes divisés d'intérêts, de passions, d'idées, de lieux, de temps, se rencontrent en un seul centre, et se meuvent comme s'il n'y avait |)Our eux qu'un temps, qu'un lieu, qu'une idée, qu'une passion, qu'un intérêt, qu'une vie. Par l'effet de l'ordre, les relations des citoyens entre eux, telles qu'elles ont été définies par les lois, se maintiennent avec une inviolable régularité, et si çà et là, dans l'ombre flottante des masses sociales, quelque malfaiteur se prend à attaquer des droits reconnus, l'esprit d'ordre qui est dans la société l'arrête et en obtient justice. Par l'effet de la puissance, les citoyens dispersés sm* un vaste territoire reposent tranquilles, insouciants de l'ennemi. Nul d'entre eux, pour ainsi dire, n'est à la frontière , et derrière ce rempart qui ne semble pas défendu , tout le monde dort en paix , parce qu'il y a quelque part une force qui veille, qui, même dans le silence des nuits, a l'oreille ouverte sûr sa couche solennelle, et, par un seul mouvement de ses lèvres, transportera magiquement devant l'ennemi une armée où seront le courage, la fortune et la majesté de la patrie.

Voilà, Messieurs, la société, telle que la font l'unité, l'ordre et la puissance. Mais qui lui donnera cette unité? Qui lui créera cet ordre et cette puissancePIl faut arriver toujours à quelques hommes, et même généralement à un seul homme, en qui se résument et résident la puissance, l'ordre, l'unité. Et jugez ! Trente millions d hommes respirant dans une seule poitrine, empreints sur un seul visage, et lui confiant toute leur force avec toute leur

gloire et tout leur destin ! Mais comment un homme, comment quelques hommes pourront-ils s'approprier fermement une telle grandeur et la porter d'un siècle à lautre, toujours subsistante, toujours égale aux besoins de la société, passant avec le même caractère du front d un héros au front dun enfant, du succès au revers, et chargée de composer avec la fragilité dune vie 1 immortalité dune nation?

Il semblera peut-être à quelques-uns que rien nest plus simple, et qu'une armée fidèle sous un général heureux a, au bout de ses lances, tout le secret d'un gouvernement durable. Mais une armée fidèle et un général heureux sont, comme tout le reste des choses humaines, dans la main capricieuse du sort, et 1 histoire témoigne très-haut qu'aucun gouvernement n'a été moins solide que le gouvernement des soldats. Par une providence de Dieu dont il faut lui rendre grâce, dès que le casque domine, lunité, l'ordre et la puissance sont atteints mortellement. Après que le sénat romain, sous sa toge civile, eut longtemps pourvu à la stabilité du peuple-roi, du jour oîi le pouvoir des légions succéda au sien, on ne vit plus à Rome que des maîtres arrivant de l'Euphrate ou du Rhin , et passant par larc-de-triomphe pour aller à l'égoùt. Le peuple, amusé de ces spectacles, regardait venir le nouvel élu , et l'applaudissait avec dautant plus de fureur, qu'il voyait déjà sur son front, à travers l'auréole de lempire, la place réservée à 1 insulte du lendemain.

La force militaire, si imposante au premier coup dœil, est la dernière à pouvoir constituer lunité, l'ordre et la puissance, parce qu'étant plus corps qu'esprit, elle est à la vie ce que 1 organe est au sang. Un souffle étranger lui est nécessaire pour l'animer et la diriger, sans quoi elle écrase comme un roc qui ne sait pas ce qu'il fait, ou elle se disperse comme une poussière qui écoute le vent. La société n'est pas fdle de la violence, elle est fille de 1 intelligence et de la liberté , et ne respecte rien que ce qui sort de cette double source ou y prend la mission. Ce nest pas la force qui la fonde, c'est l'autorité.

Mais quest-ce que l'autorité ? L'autorité est une supériorité

qui produit l'obéissance et la vénération : l'obéissance d'abord, cest-à-dire la soumission spontanée d'une volonté à une autre volonté, ce Capitaine, mettez-vous là avec votre monde et faitesvous y tuer. — Oui, mon général. » Voilà, Messieurs, l'obéissance, et, vous le sentez, une obéissance d'homme libre, où celui qui commande et cçlui qui obéit sont également grands. L'un a trouvé simple de demander une vie pour le pays, l'autre a trouvé simple de la donner. L'un n'a conçu le dévouement que parce qu'il en était capable, lautre n'en a été capable que parce qu'il Ta conçu. Il y a une action et réaction de deux âmes qui se valaient. Quand ces fameux Spartiates des Thermopyles se préparaient dans leur cœur à mourir pour le salut de la Grèce, ils gravèrent sur un rocher cette inscription : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes lois. » Voilà encore I obéissance, et non pas une obéissance portée au delà du nécessaire, propre seulement à quelques héros, mais une obéissance telle qu'il la faut à la société pour vivre , telle que Sparte l'avait dans ses beaux jours. C était Sparte tout entière qui avait parlé aux Thermopyles , les vivants comme les morts , et il n'y avait pas dans la république une àme qui n'eût répondu à l'àme des trois cents.

Sans la soumission spontanée de la volonté à une autre volonté , et même quelquefois sans une soumission enthousiaste , l'unité est impossible, l'ordre et la puissance aussi. Car comment voulez-vous que tant de volontés séparées ne fassent qu'une, s'il n'existe pas une volonté souveraine qui les rassemble en soi? Comment aurez-vous l'ordre, si toutes les volontés ne concourent pas par l'obéissance à maintenir les relations établies par les lois, et sans cesse menacées par tous les intérêts mécontents ? Et comment y aura-t-il puissance , si chaque citoyen n est pas prêt à j)rendre, au premier ordre, le poste où il est appelé?

La vénération est un autre élément de l'autorité, qui lui est aussi nécessaire que l'obéissance. Car la vénération n'est qu'un respect mêlé d'amour, et nous n'obéissons pas longtemps à qui ne nous inspire ni amour ni respect. La volonté a déjà bien de la

peine à se soumettre, même quand elle aime et respecte sincèrement ; et si ce double sentiment vient à lui manquer, tôt ou tard elle n'obéit plus. La nécessité ni la contrainte ne sauraienty pourvoir qu'un moment, et la première occasion favorable sera le signal où l'unité, l'ordre et la puissance périront avec l'autorité. Tout pouvoir qui ne produit pas Tobéissance et la vénération ne prépare que sa mort.

Mais ces principes ne nous mènent pas fort loin dans l'explication du mystère qui nous occupe. Si 1 obéissance et la vénération, en fondant l'autorité, sont la cause de l'unité, de l'ordre et de la puissance, qu'est-ce qui produira l'obéissance et la vénération ? Je comprends très-bien que l'unité, l'ordre et la puissance soient le résultat de l'obéissance et de la vénération ; mais comment un homme ou quelques hommes inspireront-ils à trente millions d'hommes obéissance et vénération! \ oilà le mystère. Sur ce point, le monde antérieur à Jésus-Christ s'est partagé en deux systèmes : le système oriental et le système occidental.

Le système oriental consiste en ceci : L'homme ne peut pas obéir à l'homme, ni vénérer l'homme. L'homme ne peut pas obéir à l'homme, parce que toute volonté en vaut une autre, et l'homme ne peut pas vénérer l'homme, parce que l'homme est trop petit devant son semblable, trop égal à lui par linfirmité de la vie et de la mort. Il faut donc que l'autorité soit plus haute que l'homme ; il faut qu'elle ait un caractère inaccessible, qu'elle soit enveloppée du prestige de la toute-puissance, qu'il y ait entre le sujet et le souverain un tel abime, que le regard même nose pas le franchir : en un mot, il faut que 1 autorité soit Dieu. L'Orient s'est reposé dans cette fiction, ou plutôt dans cette réalité, la seule qui, à ses yeux, constitue le pouvoir, en le rendant vénérable et saint. Qu'en est-il résulté? L'obéissance et la vénération, je l'avoue, mais une obéissance et une vénération abjectes, dont Ihistoire fait horreur. L'Orient n'a pas voulu se soumettre à l'homme, estimant un tel acte incompréhensible autant que vil, et il s'est soumis à des monstres. Car la fiction ne changeait pas la nature humaine dans l'idole qui en avait le profit . ou plutôt par un effet contraire au

but, elle la changeait en l'empirant et la dégradant. Lhommc pliait sous le poids de la divinité dont on chargeait ses épaules, et, faute de limites qui Tarrêtassent quelque part, il poussait aisément jusque l'extravagance son orgueil et son immoralité. •

Mais du moins, à ce prix, lOrient obtenait-il l'unité, Tordre, la puissance, la stabilité? Nullement; en aucune autre contrée les révolutions de peuples et de dynasties n'ont présenté un spec» tacle plus sanglant et plus vite renouvelé. Les races souveraines n'ont pu s'y asseoir, et y trouver dans l'adoration une terre pro-» pice à la longévité. Ce ciel ardent les a dévorées. C'est qu'en ef-^ fet , rien ne finit plus vite que ce qui n'a pas de bornes ; une heure dévore un siècle entre les mains d'un prince qui peut tout et qui n'est pas Dieu. En vain 1 idolâtrie promet l'éternité, elle ne la donne [las, elle est la première à la ravir. Il vient un moment où la société ploie sous le faix de la démence couronnée, et alors s'accom[)lit ce qui est implicitement renfermé dans le contrat des peuples et des rois de l'Orient, et ce qu'a heureusement exprimé le comte de Maistre dans cette phrase fidèle : « Faites tout ce que vous voudrez, et quand nous serons las, nous vous égorge-^ rons. » Rarement les peuples y ont manqué.

Le système occidental est tout autre que celui de lOrient, plus sensé, plus vrai, digne de réussir, si Ihomme tout seul pouvait réussir en de si grandes choses. L Occident consent à être gou*verné par l'homme, et à lui vouer par conséquent obéissance et vénération; mais, néanmoins, il a peur de lui ; il s'effraie de re-rmettre entre ses mains le sceptre et l'épée; il veut qu'il soit grand sans l'être trop, puissant avec mesure, laissant un espace entre la révolte et une absolue soumission. L'Occident calcule, pondère, limite le pouvoir. Il cherche à créer entre le prince et le peuple une sorte de pénétration réciproque, qui fasse de l'un et de Tau»!tre une seule âme, où la souveraineté ait quelque part à l'obéisf sance, et 1 obéissance quelque part à la souveraineté. Telles ces républiques de la Grèce, gouvernées, dans leurs jours de gloire, par des citoyens tirés momentanément de la foule et exerçant le pouvoir comme les mandataires et les représentants de la cité.

L'obéissanee et la vénération furent produites sans doute dans ce système compliqué, mais elle ne le furent qu'insuffisamment. Le siège en était trop mobile et trop étroit pour donner aux nations toute la stabilité dont elles avaient besoin.

Certes, nous avons de ce régime un mémorable modèle, et le plus achevé de tous, dans la république romaine. Le sénat romain est la plus merveilleuse assemblée qui gouvernât jamais un peuple, et Ion ne sait quadmirer le plus en lui, de lesprit de suite et de persévérance, de la profondeur des vues, du courage dans les revers, de la foi nationale, de la dignité, de la religion, et de tous ces hommes consulaires qui, après avoir commandé les armées et parlé au Forum, rapportaient au sein de leur corps la gloire personnelle qu'ils avaient méritée, ajoutant ainsi à la majesté du pouvoir autant qu'ils avaient ajouté à la grandeur du peuple, afin qu'il y eût toujours entre l'un et l'autre accroissement un équilibre qui les soutint tous deux. Eh bien, le sénat romain, ce chef-d'œuvre profane du monde occidental, combien a-t-il duré? Entre le poignard qui tua Lucrèce et le poignard qui tua César, combien comptez-vous de siècles ? Environ cinq siècles. Au bout de ce temps, maître enfin du monde, le sénat romain fit dire à un capitaine qui s'appelait César, de ne point passer la limite de son département militaire : César réfléchit un moment, et passa. A ce premier acte de désobéissance, tout fut dit, Rome n'existait plus, ou si elle continua de porter son nom, ce fut pour tomber d Auguste en Tibère, de Tibère en Caïus, de Caïus en Néron, de Néron en Héliogabale, de l'obéissance d'Occident à l'obéissance d'Orient, et encore, avec aggravation dans la solennité de l'extravagance.

\oilà tout ce que l'art le plus savant, les circonstances les plus heureuses, la simplicité de mœurs la plus remarquable, et le bonheur de conquête le plus grand qu'on ait vu , ont produit d'obéissance et de vénération, selon le système occidental. Voilà le plus grand corps humain qui ait jamais existé : cinq cents ans de durée ! un peu plus que le tiers de la monarchie française ! Il y avait donc dans ce système insuffisance d'obéissance et de vénération, par

ir. 22

conséquent, insuffisance dunité , d'ordre et de puissance, par conséquent encore, insuffisance sociale.

Mais quelle était la cause de ces deux écueils si différents 1 un de Tautre, où ont échoué TOrient et l'Occident ? C'est, Messieurs, qw'cn Occident, comme en Orient, il n'y avait que 1 homme, rien que Ihonime. Or, Ihomme tout seul est incapable de s'assurer lobéissance et la vénération dans la mesure qui est nécessaire pour conduire une société. Lhomme est trop peu pour un si grand ouvrage. Veut-on l'enfler au delà de sa portée naturelle, on l'appellera bien du nom de Dieu, on lui dira bien : Votre éternité ^ mais il n'en restera pas moins un homme, et si grand quil soit par hasard, fùt-il Titus ou Nerva, il aura pour héritier quelque illustre misérable en qui la fiction surhumaine ne sera qu'une faiblesse de plus. Hébété par ce comble d'honneur et de puissance, l'homme y succombe ; il se fait au dedans de sa misère une répercussion de cette majesté fausse, qui le change en un monstre ; et une fois qu'il en est là, l'idolâtrie qui le soutenait s'affaisse sur elle-même et emporte dans sa chute tout cet édifice insensé. Les dynasties succèdent aux dynasties, et les peuples euxmêmes suivent le sort de leurs chefs. Car, quand le pouvoir est incertain et mal assis, la société elle-même chancelle comme un homme ivre. La cause de la souveraineté est la cause même de la société. C'est pourquoi, Messieurs, ne rions pas de ces catastrophes sanglantes des rois ; ne rions pas de cette impuissance où est l'humanité de produire, autant qu'elle en a besoin, l'obéissance et la vénération. C'est un de ses grands malheurs. Car de l'obéissance et de la vénération dépendent l'unité, l'ordre, la puissance, la durée, la stabilité. Ne broyons pas si facilement sous le poids de notre parole des destinées à qui les nôtres sont unies. Sachons comprendre notre impuissance et la regretter. Une partie du genre humain a voulu des dieux pour chefs : les dieux ont péri. L'autre partie a choisi des hommes : les hommes ont succombé. Trop grands ou trop petits, ils ont croulé par insuffisance ou par excès. Que voulez-vous? L'homme n'avait que Thomme.

Si jamais, plébéiens que vous êtes, par un de ces coups que

le temps amène, vous êtes appelés au gouvernement d'un peuple, ne comptez pas sur vous ni sur Ibumanité pour vous soutenir. Tôt ou tard Ihumanité vous trahira ; lobéissance et la vénéraration se retireront de votre œuvre, et vous serez étonnés d'avoiifait si peu avec tant de génie. Malheur à vous, alors, mais aussi malheur à nous : le malheur est commun, et c'est pourquoi nous n'en triomphons pas. Cherchons-en plutôt le remède en Celui que nous avons déjà vu si ingénieux à guérir nos maux. Voyons, contre cette force et cette faiblesse exagérées du pouvoir, ce que la société catholique aura apporté de secours à la société naturelle.

La société catholique a ouvert dans le monde deux sources inépuisables d'obéissance et de vénération : lune publique, lautre secrète.

La source publique d'obéissance et de vénération ouverte par la société catholique, c'est. Messieurs, l'autorité de sa hiérarchie. Depuis dix-huit cents ans, la papauté, l'épiscopat, le sacerdoce chrétiens sont obéis et vénérés de la plus grande union d'hommes qui soit ici-bas, sans avoir besoin jamais de la force pour incliner un front ou une volonté. L'obéissance y est libre, la vénération y est libre ; chaque fidèle peut à toute heure refuser ou rétracter son hommage, et toutefois cet hommage subsiste inaltérable et saint, malgré les vicissitudes de faveur ou de pei'sécution, malgré les efforts persévérants du monde pour flétrir dans sa source un amour qui le gêne, un respect dont il est oifensé. La hiérarchie catholique , sans autre ressource que la persuasion, se fait obéir et vénérer comme nulle part, et en aucun temps, n'a été obéie et vénérée aucune humaine majesté. Le fait est sensible, il est éclatant ; il n'a besoin d'aucune démonstration ; il suffit de l'énoncer pour convaincre et étonner l'esprit. Mais si j'avais besoin dune démonstration, ou plutôt d'un exemple, rappelez-vous ce qui s est passé ici même à linauguration du siècle présent.

Nous avions tout détruit , même le passé ; nous avions , dans notre haine contre tout objet de pieux culte , ouvert les tombeaux où reposaient, désarmés par la mort et sous la seule garde de nos

souvenirs, les grands serviteurs de la patrie, et pour le seul plaisir de braver la majesté jusque dans le cercueil, nous avions jeté leurs cendres au vent et au mépris. Jamais, à aucun moment de l'histoire, l'obéissance et la vénération n'avaient été plus loin des cœurs. Un vieillard vint dans ce temps-là; il était appelé par un jeune homme qui avait tout le prestige de la gloire, mais qui avait besoin de s'agenouiller devant le vicaire du Christ pour recevoir de cet abaissement le sceau d'une plus haute autorité. Le vieillard vint armé de sa seule bénédiction -, il vint au milieu de ce peuple qui avait foulé aux pieds, dans un seul jour, toutes les générations de ses rois : il parut aux fenêtres des Tuileries. On ne l'eut pas plutôt vu, portant sur sa figure plus de malheurs encore que d'âge, qu'à l'instant même, par ce coup magique qui rouvre les cœurs à leur bon endroit, tout Paris se précipita pour avoir un bonheur qu'il ne connaissait plus, le bonheur de vénérer en recevant cette bénédiction qui, depuis tant de siècles, fait tomber l'homme à genoux. Et, pendant que ce spectacle se passait au dehors, plus haut, dans l'intérieur même des Tuileries, un homme célèbre qui vient de mourir, poussait son voisin, en lui disant avec la joie de l'admiration : « Enfin, Monsieur, nous voyons une autorité ! Voilà une autorité ! »

La source secrète de l'obéissance et de la vénération ouverte dans le monde par la société catholique, c'est. Messieurs, la confession.

Tout homme, quel qu'il soit, prince par le pouvoir ou par l'esprit, s'il veut avoir part au mystère du Christ, à la certitude et à l'avenir qui sont en lui, est obligé d'avouer ses fautes à genoux, d'en demander pardon et d'en recevoir pénitence : exercice d'obéissance et de vénération qui le révèle à lui-même, le purifie, l'humanise et l'assouplit sans l'abaisser. Car il est libre dans cette action plus qu'en aucune autre ; on ne prend sur lui que le pouvoir qu'il donne de son plein gré ; il peut se lever et s'en aller si la vérité qu'il cherchait lui semble trop dure , si la paix et l'honneur de la conscience lui redeviennent trop chers à ce prix. Mais il persiste volontiers, une fois qu'il a connu le charme de

Ihumilité et de la sincérité entre Dieu et luij il apprend avec joie, dans une obéissance et une vénération qu'il a choisies, ù obéir encore là où il n"a plus le choix , à vénérer encore là où Dieu le lui demande par un commandement qui n'admet plus Télection. Cet esprit altier consent à lempire ; ce cœur sauvage, toujours prêt à la révolte, accepte lunité, Tordre et la puissance sous la seule forme où ils soient possibles, sous la forme de lautorité. La confession ne cesse d'agir en ce sens d'un bout du monde à l'autre, par une influence secrète et perpétuelle, qui, jointe à l'action publique de la hiérarchie, crée dans le genre humain, s'il m'est, permis de parler ainsi, une quantité énorme d'obéissance et de vénération, mais d'une obéissance et d'une vénération spontanées, qui sont l'effet de la conviction, et qui rendent l'homme sociable en le consolant et en l'élevant.

Or, il est impossible que le contre-coup d'une création semblable ne se soit pas fait sentir dans la société purement naturelle et n'y ait modifié d'une manière remarquable les rapports réciproques du sujet au souverain. Evidemment, Messieurs, quelque grande transformation a dû s'opérer là ; vous attendez que je vous la signale, et vous n'attendez pas vainement. L'esprit catholique a produit dans le monde, quant à l'autorité même humaine, quelque chose de tout à fait nouveau, de tout à fait inconnu à l'antiquité, le terme moyen entre le système occidental et le système oriental : il a produit la monarchie chrétienne. Et qu'était-ce que la monarchie chrétienne ?

La monarchie chrétienne avait dans chaque pays un chef unir que, centre et moyen de l'unité, de Tordre et de la puissance. Ce chef était sorti des entrailles de la société par une venue et une croissance naturelles, comme le chêne sort dun germe qui se développe avec le temps. Rien de brusque et de violent ne se sentait dans son origine, quel qu'en eût été le mode ou l'occasion ; et quoi qu'il advînt, le principe de l'obéissance à son égard n était pas contesté. On pouvait, on devait refuser d'obéir en certains cas, lorsque le commandement était illégitime, c'est-à-dire contraire à la loi de Dieu ou à la loi du pays. La loi de Dieu et

la loi du pays étaient la double limite de la souveraineté; mais en résistant, pour les défendre, on ne contestait pas le droit général de commander ni le devoir d'obéir. La vénération se joignait à l'obéissance pour faire du chef chrétien un père autant qu'un magistrat. Le respect et l'amour allaient le chercher naturellement, et, du cœur de son peuple au sien, il y avait une réciproque effusion dont les monarchies antiques n'avaient pas même le soupçon. Le peuple pardonnait des fautes au prince, comme l'enfant pardonne des faiblesses à son père ; il compatissait au levain de l'humanité, demeuré en lui aussi bien que dans le dernier des mortels. Enfin, tous ses sentiments se traduisaient en un sentiment final, qui était le premier fondement de la monarchie chrétienne, et qui s'appelait la fidélité. Le souverain avait foi dans son peuple, et le peuple avait foi dans son souverain. Ils croyaient l'un à l'autre; ils s'étaient donné la main, non pour un jour, mais devant Dieu et pour tous les siècles, au nom des morts et des vivants, au nom des ancêtres et de la postérité. Le prince descendait tranquille dans la tombe, laissant ses enfants à la garde de son peuple, et le peuple les voyant petits et sans force, les gardait en attendant d'être gardé par eux.

L'honneur était le second sentiment sur qui reposait la monarchie chrétienne, sentiment plus nouveau, plus inconnu encore à lantiquité que le précédent. L'honneur était un regard élevé du chrétien sur soi, une pensée de sa noblesse. Par Ihonneur, le chrétien se rapprochait de son maître ; il avait plus que des droits à son égard ; il faisait subsister sa personnalité devant la sienne avec une délicatesse infinie, qui était la chose la plus respectée du monde dans un temps où tant d'autres l'étaient. L'honneur protégeait tout et sauvait tout. Il jouait, surtout en France un rôle presque souverain, quia fait dire à Montesquieu, personnage peu suspect, si je ne me trompe, que la France était une monarchie gouvernée par l'honneur.

En voulez-vous quelques exemples qui vous feront sentir la différence de la souveraineté chrétienne à la souveraineté antique? Je ne les choisirai même pas aux bonnes époques, mais

à 1 époque où déjà la monarchie chrétienne tombait vers son couchant.

Louis XIV s'entretenait avec sa cour dans ces appartements de Versailles où désormais la peinture seule est assez grande pour habiter; on vint à parler du schah de Perse et de je ne sais quelle exécution qu'il avait faite des grands de son royaume. Le roi dit : « Voilà ce qui s'appelle régner ! — Oui , sire , répliqua le duc dEstrées qui avait été ambassadeur en Perse , mais j'en ai vu étrangler trois dans ma vie. »

Sous Louis XV un ministre est disgracié. Le lendemain le roi sort de sa chambre, et trouvant les salons déserts, il demande à un serviteur : « Où est donc la cour ? — Sire, répond le serviteur, elle est à Chanteloup. » Chanteloup était la maison de campagne du ministre disgracié, à quarante lieues de Versailles. En ce temps-là, Messieurs, on allait visiter à quarante lieues les ministres disgraciés j il y a des temps où l'on ne fait pas quatre pas pour cela.

Permettez-moi encore une anecdote.

Le roi Louis XVI, de douloureuse et vénérable mémoire, faisait un voyage en Normandie. Une paysanne s'approche et lui demande la permission de lui baiser la main. Et pourquoi pas la joue, répond le monarque?

Telle était. Messieurs, dans la monarchie chrétienne, la familiarité du grand et du pauvre avec le souverain. L'obéissance et la vénération s'étaient changées en. une fidélité tempérée par l'honneur. On était loin des mœurs de l'Asie, on ne l'était pas moins des mœurs de la Grèce et de Rome. Tout était nouveau, comme l'Eglise et comme Jésus-Christ, d'où procédaient ces rapports délicats.

J'ajoute que la liberté était aussi un élément de la monarchie chrétienne.

Tout le monde sait les travaux de l'Eglise pour/naintenir sous ce régime les droits de la conscience. Elle y a rencontré sans doute de grands obstacles, parce que le mal a toujours, dans le libre arbitre de l'homme et dans l'ensemble des choses humaines,

les moyens de se produire au jour. Mais la monarchie chrclienne, considérée dans les éléments divers qui la constituaient, nen a pas moins prêté secours au droit évangélique et assuré son règne en faveur des faibles pendant longtemps. Chaque pays chrétien avait aussi ses droits, ses franchises, ses associations défendues contre larbitraire par une force commune mise au service du plus pauvre et du plus petit, et qui leur donnait, avec plus de régularité dans la vie, une somme plus grande de dignité. Nul alors n "était seul ; nul ne se trouvait seul et désarmé en présence de la société totale ou de ceux qui la représentaient. On a bien pu, dans dautres temps, décorer du nom de liberté le désarmement moral des faibles ; l'avenir, encore mieux que le présent, dira de quel côté il y eut plus de justice et de vrai affranchissement. Mais, dès aujourd'hui, je suis en droit de conclure que, sous la monarchie chrétienne, la liberté avait sa part assurée, et que, pour définir cette institution, il faut dire, en complétant le mot de Montesquieu : La monarchie chrétienne était une monarchie gom'ernée par la fidélité, l'honneur et la liberté. Vous pouvez. Messieurs, avoir oublié ces choses-là ; mais l'histoire ne les a pas oubliées, et les dira un jour très-haut.

Comment s'était opérée cette transformation? Comment le pouvoir était-il devenu à la fois divin et humain? Car c'était là son double caractère : il était obéi et vénéré comme divin, et cependant, au fond, il était humain. Il était supérieur et égal, père et frère tout à la fois. Par quels secrets ressorts Tavait-on conduit à ce point de perfection, si éloigné du système oriental et du système occidental? Je le dirai en peu de mots.

L'Evangile avait posé ce principe, que l'homme est trop grand pour obéir à Thomme, que l'homme est trop misérable pour être vénéré de Ihomme par sa propre substance et sa propre vertu. Ce principe renversait le système oriental. Mais, en revanche, l'Évangile avait dit qu'il faut obéir à Dieu dans l'homme, *ervienies sicut Domino et non hominibus (l). Ce principe ren-

(i) É|)îlre aux Éiilu-siens, ch. 6. vers. 7.

versait le système occidental. Le prince nétait plus seulement le mandataire du peuple, il était le mandataire de Jésus-Christ ; on n'obéissait plus seulement à Thomme, mais à Jésus-Christ lui-même, présent et vivant dans celui qu'avait élu la société. Je dis dans celui qu'avait élu la société : car lEvangile n'avait pas ravi à la société son droit naturel d'élection, il n'avait pas même déterminé si le gouvernement devait être une monarchie, une aristocratie ou une démocratie. Il avait laissé la question de forme et de choix au cours de l'expérience et des événements ; il avait dit aux nations : « Mettez à votre tète un consul, un président, un roi, qui vous voudrez ; mais souvenez-vous qu'au moment où vous aurez assis votre magistrature suprême. Dieu viendra dedans. Le pouvoir sort de terre par une germination naturelle, comme les fleurs sortent d'un champ, non pas toutes avec la même couronne et la même couleur; la grande afTaire n'est pas la naissance du pouvoir, c'est surtout son sacre. Quand donc, du sein d'une nation, le pouvoir sera sorti par une floraison naturelle, comme un palmier sort du Liban, moi, Jésus-Christ, je descendrai sous son ombre, j'entrerai sous son écorce, je serai son sang, sa vie, sa gloire, sa force, sa durée : vous l'aurez fait, je le sacrerai. Vous l'aurez fait mortel, je lui ôterai le germe de la mort; vous l'aurez fait petit, je le ferai grand -, vous l'aurez fait à votre image, je le ferai à la mienne : il sera Dieu et homme comme moi. » Vous entendez, Messieurs, le pouvoir restera homme ; s'il a le bénéfice du Christ, il en aura aussi la charge. Il ne sera pas, si haut qu'il soit, exempt de compter avec l'Evangile et l'humanité, avec Jésus-Christ vivant aussi ailleurs qu'en lui. S il domine par le côté divin, il est égal et frère par le côté humain ; il porte avec Jésus-Christ la ressemblance du pauvre, et, par cette face de sa majesté, il reste devant Dieu et devant le monde sur le plan de l'humilité, de la douleur, de l'expiation. J'ai dit autrefois, dans cette chaire, que nous étions les cousins des rois ; on s'est beaucoup étonné de cette expression. Je la rétracte donc : nous ne sommes pas les cousins des rois, nous n'en sommes que les frères. C'est assez pour nous. C'était assez pour changer de

fond en comble tous les rapports des sujets au souverain, et pour fonder la monarchie chrétienne avec son triple élément de fidélité, d'honneur et de liberté. Entre le prince et le peuple,, il y avait une loi authentique, supérieure à tous les deux, acceptée de tous les deux, un médiateur vivant au ciel et sur la terre, qui était JésusT-Christ. Louis XIV, malgré tout son orgueil, quand les fêtes de Pâques venaient, était obligé de rendre un hommage solennel aux mœurs quil avait outragées et de répudier M™^ de Montespan. Il fallait qu'il comptât, un jour ou l'autre, avec TEvangile, ne fût-ce qu'à son lit de mort, et encore que cette barrière et cette responsabilité se fussent affaiblies, du moins, jusque dans les temps les plus mauvais, le prince était préservé de l'extravagance de l'Orient. Aucun prince catholique, même le pire, même à 1 époque de la décadence, n"a laissé un nom tel que les noms de l'Orient ou de Rome dégénérée.

Cette triste gloire était réservée à Ihérésie ; il fallait rompre avec la société catholique pour qu'une terre chrétienne portât des rois comme Henri VIII d'Angleterre et comme tous ces monstres qui ont inauguré en Europe le règne de la puissance moscovite.

Messieurs , la monarchie chrétienne n'existe plus ; elle s'est éteinte avec Louis XIV, qui en a été le dernier représentant; non pas un représentant sans reproches , non pas un représentant égal à Charlemagne et à saint Louis, il s'en faut beaucouj) trop; mais, enfin, le dernier représentant qu'ait eu la monarchie chrétienne. Après lui, l'Évangile et Jésus-Christ ont quitté les trônes de l'Europe ; le rationalisme plus ou moins déguisé y est monté à leur place , et avec le rationalisme, tous ces événements dont le monde, par une réaction qu'on peut appeler légitime, a été le théâtre, le témoin et l'acteur.

Pourquoi cette grande création a-t-elle péri? C'est, d'abord, qu'elle était fille de la vérité, mais non pas la vérité elle-même; fille de la justice et de la charité, mais non la justice et la charité en soi. Elle était du monde; elle était mêlée à un élément humain, et il était impossible que tôt ou tard, par le cours des choses , il ne s'y introduisit pas quelque source de ruine et d'à-

néantissement. Cest ce qui est arrivé. Si Dieu eut permis que la monarchie chrétienne, cette alliée de la société catholique , subsistât toujours à côté d'elle , vous auriez cru , on aurait cru peut-être dans lavenir que la force de lEglise était dans un pouvoir humain. On aurait dit que Charlemagne, saint Louis, tel autre grand prince, de siècle en siècle , avait porté le Christ et lui avait fait sa destinée. Il ne le fallait pas. Le temps a donc reçu de Dieu permission de faire là son œuvre comme ailleurs. Mais le temps a-t-il seul tout fait? Est-il seul coupable des ruines que nous voyons? Le respect que je dois à la cendre des morts m'empéchera-t-il de dire toute la vérité ? Vous lavez entendu , je nai pas profité des idées de ce temps-ci pour reculer devant mon devoir; je n"ai pas été assez lâche pour flatter vos passions et vos préjugés, et leur sacrifier quatorze cents ans de l'histoire de la patrie, parce que ces quatorze cents ans ne ressemblent pas à ces cinquante années dont vous êtes les fils.

Non, à chaque chose sa gloire, à chaque temps, sa puissance; je n'ai pas maudit le passé; je ne maudirai pas le présent. Je sais pourquoi vous faites ce que vous faites; je sais les raisons qui vous soutiennent et qui donnent à votre œuvre un caractère que je suis obligé de respecter. Il faut que je fasse plus, il faut que je dise en faveur de notre temps ce qui doit être dit; il faut que je le dise clairement, hautement, avec autant d'indépendance que j'en ai mise en traitant du passé.

La monarchie chrétienne était fondée sur une alliance dont Jésus-Christ était l'âme et le médiateur, dont 1 Evangile était le baptême de cœur perpétuel. Le jour où la souveraineté devait abuser de l'obéissance et de la vénération qui lui avaient été communiquées par l'Evangile et Jésus-Christ, ce jour-là la souveraineté se détruisait de ses propres mains, elle creusait un abîme sous elle, elle retournait vers l'Orient. Jésus-Christ la vu, il sest levé, il a replié sur sa poitrine ses bras crucifiés pour nous, il est descendu du trône, et cette monarchie chrétienne n'a plus été qu'un cercueil ouvert, dont la cendre a été jetée au vent. Jésus-Christ était la force ; on n'a pas respecté la liberté

du Christ et de l'Evangile. Les passions conjurées s'attaquaient à la chrétienté ; la chrétienté s'est retirée ; elle a pris ses bras et s'en est allée. Elle a dit à la société humaine : « Moi, j"ai mes destinées éternelles ; toi, reste avec le temps, et deviens ce que tu peux ! »

Et de ce divorce, de cette séparation, le temps moderne est sorti ; il est sorti comme une protestation du peuple en faveur de l'Evangile ; il est sorti parce que le peuple n'a pas voulu de l'Orient; il est sorti parce que, la fraternité se retirant, la paternité n'était plus, parce que Ihonneur et la liberté n'étaient plus saufs.

Maintenant, qu'arrivera-t-il ? La monarchie chrétienne se réformera-t-elle ? Sera-ce sous un autre mode que le droit évangélique reprendra son empire dans le monde? Je l'ignore. Ce que je sais bien, c'est que je ne désespère pas de la Providence; ayant trouvé Dieu dans ce qui m'a précédé, j'espère le trouver dans ce qui me suivra, et, pour me servir d'une expression d'un grand poëte allemand : Je suis citoyen des temps à venir !

Page 1