DE LA VIE IMIME DE JÉSUS-CHUIST
MoJiSEIGJXEUIl (l).
Messieurs,
Le plan de nos Conférences vous est maintenant connu. ISous ne sommes point parti, pour établir la divinité du christianisme, des profondeurs de la métaphysique ni des régions lointaines de l'histoire ; nous avons pris pour point de départ un phénomène vivant, palpable, qui habite avec nous depuis des siècles; nous Tavons analysé : nous vous avons montré que, sous le rapport de l'intelligence, sous le rapport des mœurs, sous le rapport de
(i) Mgr. Affre, archevêque de Paris.
la société, lÉglise catholique présentait un pliénomène unique ici-bas, et par conséquent divin. Car tout ce qui est humain est multiple, attendu que ce que des hommes ont pu dans un temps et dans un lieu , d'autres hommes le peuvent dans d'autres temps et dans d'autres lieux. Nous avons ainsi changé la tactique : au lieu de partir de la base , nous sommes parti du sommet ; au lieu de creuser dans les fondements de la pyramide, nous avons regardé sa tête et sa couronne , commençant par le plus visible pour redescendre ensuite à ce qui est plus caché et qui porte toute la masse. Un écrivain de ce temps avait dit : « Le christianisme est le plus grand événement qui ait traversé le monde. » Nous avons dit autrement, et peut-être mieux : Le christianisme est le plus grand phénomène qui se soit naturalisé dans le monde, le plus grand phénomène intellectuel, le plus grand phénomène moral , le plus grand phénomène social , quelque chose, en un mot, d'unique, et par conséquent, encore une fois, de divin.
Mais ce pliénomène , quelle en est la cause première ? Tout phénomène a une cause. Après avoir considéré ce qui apparaît, il faut évidemment considérer ce qui a produit le spectacle, ce qui en est la raison et le soutien. Oui a donc fait l'Église catholique? Qui a fondé cette société dominatrice des esprits par la certitude, régulatrice des âmes par les plus hautes vertus, bienfaitrice du genre humain par les éléments nouveaux qu'elle a fournis à la civilisation ? Qui a formé, sous une hiérarchie toute spirituelle et désarmée, ce corps où la conviction, la sainteté, l'unité, l'universalité, la stabilité et la vie forment un tissu d'une beauté surhumaine et incontestable ? Qui en est l'ai-tiste ou l'ouvrier? Est-ce le temps, le hasard? Est-ce plusieurs ou serait-ce un seul? C'est un seul, oui, un seul, un homme, c'est-à-dire rien: la parole d'unhomme, c'est-à-dire un vent qui passe. Voilà l'artiste ! Ainsi, Dieu a voulu que le fondement de ce grand ouvrage fût quelque chose comme nous en apparence, et que nous, si faibles, si vains, nous portassions sur nos épaules, comme Atlas, le ciel et l'éternité. Quel est cet homme ? Quel nom a-t-il dans la langue et dans les souvenirs du genre humain? Je n'ai pas besoin de
vous le dire : son nom va tout seul, et résonne de soi. Tout hommt le sait par amour ou par haine, et en vous disant Jésus-Christ , je ne suis que l'écho tardif de tous les siècles et de tous les esprits. Jésus-Christ donc ! Jésus-Christ ! Voilà l'artiste ! C'est lui qui a fondé cette Eglise dont nous avons admiré ensemble l'ineffable architecture, jentends l'Eglise sous sa forme actuelle : car lÉglise a existé sur la terre du jour où Dieu a parlé à un bomme, et où un homme a répondu de son cœur à Dieu.
L'artiste trouvé, Messieurs, il nous faut étudier son histoire, afin de juger si l'ouvrier répond à l'œuvre, et si, après avoir vu que l'œuvre était divine en soi , sa divinité recevra confirmation de la vie même de l'ouvrier. Or, ici , la première question qui se présente est de savoir où nous puiserons les éléments de cette vie. L'embarras n'est pas grand. Comme tout homme venu dans un âge historique et célèbre par ses travaux, Jésus-Christ a une histoire, histoire dont l'Eglise et le monde sont en possession, et qui, entourée de monuments innombrables, a pour le moins la même authenticité que toute autre histoire née sur le même sol. chez les mêmes peuples et aux mêmes temps. De même, donc, que voulant étudier la vie de Brutus et de Cassius, j'ouvrirais tranquillement Plutarque, j'ouvre l'Evangile pour étudier Jésus- Christ, et je l'ouvre avec la même tranquillité. Nous verrons plus tard si j'aurai failli en admettant cette authenticité préalable ; je m'en contente présentement, parce que j'en ai la possession, sauf à revenir plus tard sur nos pas , à vérifier par nous-mêmes les monuments, et à les asseoir sur une certitude digne, par sa profondeur, du saint objet de notre curiosité. Je prends donc provisoirement l'Evangile pour mon titre historique. Quant à vous, réservez de votre part, tant que vous le voudrez , la question de son authenticité et de sa véracité , c'est un droit que je ne vous conteste pas, comme aussi je vous sais assez équitables pour respecter, au moins provisoirement, dans l'Évangile, la foi de vingt siècles et le poids naturel de choses qui se lient entre elles et à tou t .
Seigneur Jésus, depuis dix ans que je parle de votre Église à cet auditoire, c'est, au fond, toujours de vous que j'ai parlé; mais, ». 25
enfin, aujourdhui, plus directement, jarrivc à vous-même, à cette divine figure qui est chaque jour 1 objet de ma contemplation, à vos pieds sacrés que j'ai baisés tant de fois, à vos mains aimables qui mont si souvent béni , à votre chef couronné de gloire et d "épines, à cette vie dont jai respiré le parfum dès ma naissance, que mon adolescence a méconnue, que ma jeunesse a reconquise, que mon âge mûr adore et annonce à toute créaturc. 0 père ! ô maître ! ô ami ! ô Jésus ! secondez-moi plus que jamais, puisquétant plus proche de vous, il convient qu'on s'en aperçoive et que je tire de ma bouche des paroles qui se sentent de cet admirable voisinage !
Il y a deux vies : la vie extérieure et la vie intime. La vie extérieure ne serait rien sans la vie intime. C'est la vie intime qui est le support de l'autre, et par conséquent, voulant étudier la vie de Jésus-Christ, la première chose que je dois faire, c'est d'étudier sa vie intime. Mais qu'est-ce que la vie intime? La vie intime est la conversation de soi-même avec soi-même. Tout homme converse avec soi, tout homme se parle, et cette parole qu'il se dit à lui-même, c'est sa vie intime, comme la parole que Dieu se dit de toute éternité dans le mystère de ses trois saintes personnes, c'est sa vie intime. Tout homme, toute intelligence a cette parole du dedans, cette conversation de soi à soi, qui fait sa vie véritable. Le reste n'est qu'une apparence, quand il n'est pas le produit de cette vie intime. C'est cette vie intime qui est tout Ihomme, qui fait toute la valeur de 1 homme. Tel porte un manteau de pourpre qui n'est qu'un misérable, parce que la parole qu'il se dit à lui-même est la parole d'un misérable; et tel passe dans la rue, nu-pieds, en haillons, qui est un grand homme, parce que la parole qu'il se dit à lui-même est la parole d'un héros ou d'un saint. C'est au jour du jugement qu'on verra cette volteface du dehors en dedans, et que le colloque mystérieux de chaque homme étant connu, 1 histoire commencera. Quant à présent, nous marchons comme nous pouvons de la vie extérieure à la vie intime; car si ce don déjuger de l'intérieur par l'extérieur ne nous avait pas été donné, si notre vie extérieure
(kait autre chose quune transpiration permanente de notre vie intime, nous ne serions pour les uns et les autres que des spectres ,• nous passerions sans nous voir, comme des masques qui se croisent dans la nuit. Heureusement, et grâce à Dieu, il y a des soupiraux par où notre vie intime s'échappe à tout moment, et lame a ses pores comme le sang a les siens. La bouche est la première et la plus illustre de ces voies qui amènent lame hors de son invisible sanctuaire ; c'est en parlant des lèvres que Ihomme communique cette parole secrète qui est sa véritable vie. Et bien que tout homme parle ainsi du dedans au dehors, cependant il est des hommes en qui celte manifestation d'eux-mêmes est plus indispensable, plus exigée, plus authentique. Ce sont ceux qui se présentent au monde avec des doctrines destinées par eux à devenir des lois. Car la première réponse que le monde leur fait est celle-ci : Oui ètes-vous? que dites-vous de vous-mêmes? Ce que les prêtres de Jérusalem envoyèrent dire à Jean-Baptiste au désert : Tu quis es, quid dicis de te ipso (i)? Avant tout, puisque vous êtes un homme autre que les autres, dites-nous ce que vous êtes, ce que vous affirmez de vous-même : Quid dicis de te ipso?
Et ce n'est pas peu de chose. Messieurs, que de forcer un homme à dire ce qu'il est ou ce qu'il croit qu'il est. Car cette parole souveraine de l'homme, ce seul mot qu il va dire de lui et sur lui décidera de tout. Ce sera la base d'où l'on partira pour le juger. Il faudra que tous les actes de sa vie, dès ce moment, soient en rapport avec la réponse faite à la demande : Quid dicis de te ipso ? Et par conséquent Jésus-Christ, apparaissant au milieu des hommes pour leur apporter des lois nouvelles, une société nouvelle, a dû subir cette nécessité de dire ce qu'il était, et avec cette nécessité l'épreuve immanquable qui y est attachée. C'est dabord à ses amis et à ses disciples qu'il a dû se manifester, en leur disant ce qu'il pensait de lui-même. Que leur a-t-il dit? Un jour, à Césarée de Philippe, il les interroge en cette ma-
(i) Saint Jean, ch. 1, vers. 22.
nière : Qu'est-ce que les hommes disent qu est le fils de l homme? Mats, répondent-ils, Jean-Baptiste, ou bien Jc'rémie ou bien Elie, ou l'un des prophètes. Et vous, reprend Jésus-Christ, que dites-vous que je sois ? Alors Simon Pierre lui dit : Fous êtes le Christ, fils du Dieu vivant. Jésus-Christ, loin (le repousser cette parole comme un blasphème, l'accepte comme une vérité qui le ravit, et il répond à Pierre : Tu es bien heureux , Simon , fils de Jean , car ce nest pas la chair ni le sang qui te la révélé , mais mon Père qui est aux deux. Et il ajoute aussitôt comme récompense de la foi de son disciple : Je te dis à mon tour que tu es Pierre , et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise , et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle (l).
Ainsi, à ses disciples, Jésus-Christ se présente comme le fils de Dieu, non pas comme le fils de Dieu dans le sens où nous le sommes tous, mais comme le fils de Dieu dans le sens vrai et propre, sans quoi il n'eût pas témoigné à son apôtre, en termes aussi singuliers par leur énergie, la joie quïl ressentait de sa confession. En d'autres circonstances, d'ailleurs, il s'exprime encore plus clairement avec eux, sil est possible. Philippe lui dit : Seigneur, faites-nous voir le Père, et cela nous suffit. Jésus-Christ s'indigne de sa demande et lui répond : Quoi! je suis depuis si longtemps avec vous, et vous ne me connaissez pas. Philippe, celui qui me voit, voit aussi le Père ,• comment peux-tu dire : Faites-nous voir le Père? Ne croyez-vous pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Et dans une autre occasion, voulant toujours exprimer davantage sa filiation divine, il disait à un disciple encore incertain : Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné pour lui son fils unique.. . Celui qui croit en lui n'est pas condamné ,' mais celui qui n'y croit pas est condamné, parce qu'il ne croit pas au nom du fils unique de Dieu (2). Jésus-Christ se posait donc comme le fils de Dieu sans pareil et sans second, en un sens si étroit qu'il était dans
(1) SainL Mathieu, ch. 16, vers. 13, 14, 15, 10, 17 et 18. (j) Saint Jean, ch. 14, vers. 8, 9 et 10.
son père et que son père était en lui, et que le voir, cétait voir son père.
Voilà pour les amis et les disciples. Mais au delà des amis et des disciples , il est un autre tribunal où il faut que toute doctrine nouvelle se présente, c'est le peuple. Après avoir parlé en secret à ceux que Ion a choisis, il faut sortir de sa chambre, paraître en public, parler à des hommes de tout âge, de tout sexe, de toutes conditions, à des hommes qui n'ont pas reposé sur la poitrine du maître, qui nont pas reçu l'éducation de lamitié, qui • ne savent pas ce qu'on leur veut, qui opposent à la parole doctrinale mille passions mêlées à mille préjugés. Jésus-Christ la fait ; il a entendu mugir la foule autour de lui , et ne s'est pas étonné du compte qu'il avait à lui rendre. Jusque^ à quand, lui crie-t-on, tiendrez -vou.9 notre dme en suspens? Si voies êtes te Christ, dites-nous-le ouvertement. Jésus-Christ leur répond : Je vous parte et vous ne me croyez pas ,- pourtant les œuvres que j'ai accomplies au nom de mon Père rendent témoignage de moi (l)... Mon Père et tnoi nous ne sommes qu'un (2). A ce mot, qui dit tout, les Juifs ramassent des pierres pour le lapider, et Jésus leur dit ; Je vous ai montré beaucoup d'œuvres de mon Père ,• pour laquelle de ces œuvres me lapidez-vous ? Les Juifs lui répondent : Pour aucune de vos bonnes œuvres, mais à cause du blasphème, et parce que étant homme vous vous faites Dieu (5). Le langage de Jésus-Christ, tel quil le tenait au peuple pour lui apprendre lorigine et la mission de son nouveau maître spirituel, était donc un langage exempt de toute contrainte et d'obscurité. 11 lui disait sans crainte cette parole terrible : Ego et Pater unum sumus.
Mais au-dessus du peuple, masse confuse, dont la voix est la voix de Dieu et aussi la voix du néant; au-dessus du peuple, qui est à la fois la plus grande et la moindre autorité , s'élève dans le calme, la vigilance et le respect de soi-même, la plus
(1) Saint Jean, ch. 10, vers. 24 et 25.
(2) Saint Jean, vers. 30.
(3) Saint Jean, vers. 52 et ôô.
haute représentation du droit et de la vérité. Chaque nation a quelque part une magistrature suprême qui rassemble en elle la gloire et la lumière du pays, et c'est là que finit par comparaître toute doctrine qui a revendiqué l'empire en faisant une violence apparente ou réelle aux traditions reçues. Jésus-Christ ne pouvait échapper à cette loi générale de Tordre humain. Il est cité devant le conseil des Anciens, des Prêtres et des Princes de la Judée. Après des témoignages plus ou moins inconsistants, enfin le grand-prêtre veut mettre la question où elle est ; il se lève et adresse à l'accusé cette solennelle adjuration : Je vous adjure par le Dieu vivant de nous dire si vous êtes le Christ, fils de Dieu (l). Jésus-Christ, sans s'émouvoir, lui répond ces deux mots : Ego sum — je le suis. Et il ajoute immédiatement, pour confirmer son aveu par la majesté du discours : Je le suis, et vous verrez le Fils de Vhomme assis à la droite de la jouissance de Dieu , et venant sur les nuées du ciel (2) . Alors le grand-prêtre déchire ses vêtements : Quavez-vous besoin de témoins , sécrie-t-il, vous venez d'entendre le blasphème ,• qu'en pensez-vous (3)? Et tous le jugent digne de mort. On le mène au président romain , qui , ne trouvant pas de motifs à sa condamnation, veut le renvoyer ; mais les princes du peuple insistent : ISous avons une loi, et selon la loi il doit mourir, parce qu'il s est fait le Fils de Dieu {a). Pilate entend si bien la chose que son oreille romaine, et par conséquent religieuse, se dresse ; il tire à part Jésus-Christ et lui demande avec frayeur d'où il est : Undè es tu (a). Jésus-Christ se tait; il confirme par son silence tout ce qu'on l'accuse d'avoir dit de lui-même , et ce qu'il a dit en effet. Le peuple, spectateur de son supplice, comprend sa condamnation dans le sens où elle a été portée; il l'insulte jusque dans la mort par ces dérisions significatives : Va,
(1) Saint Mathieu, cJi. 26, vers. 63.
(2) Saint Marc, ch, 14, vers. 62.
(3) Saint Marc, vers. 63 el 64.
(4) Saint Jean, ch. 19, vers. 7.
<5) Saint Jean, vers. 9.
toi, qui détruis le temple de Dieu, et qui le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même ,• descends de la croLv, si tu es le Fils de Di:u (i). Et quand les ténèbres couvrent la terre, quand les rochers se fendent , quand le voile du temple se déchire et que toute la nature avertit l'humanité que quelque chose de grand se passe là, les spectateurs et le centurion romain se frappent la poitrine en disant : Celui-là était vraiment le Fils de Dieu (2) ! Et saint Jean Tapôtre termine son évangile par ces paroles : Ces choses sont écrites pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, fils de Dieu (3).
Ainsi, devant ses amis, devant le peuple, devant les magistrats , dans sa vie , dans sa mort , partout Jésus-Christ se proclame le fils de Dieu, fils unique, fils égal à son père, un avec son père, étant en son père et son père en lui. C'est là le témoignage qu'il rend de lui-même, sa réponse à la fastique interpellation : Quid dicis de te ipso ? Et quelle réponse, Messieurs, Quoi ! un homme , un être de chair et d'os , qui n'a pas seulement devant lui les faiblesses de la vie, mais les faiblesses de la mort, un homme ! il ose se dire Dieu ! c'est la première fois dans l'histoire. Aucun personnage historique, avant et après, ne sest posé comme Dieu. L'idolâtrie avait mille dieux j mais elle avait un Dieu suprême dont nul autre n'était légal, et lorsque la flatterie la plus lâche décernait l'apothéose à des empereurs convaincus de tout crime par leur vie, et de tout néant par leur mort, nul ne voyait dans l'encens offert à leurs cendres qu'une figure poétique, une dernière adulation de la servitude envers la tyraiînie. Mahomet, venu pour remplacer le règne des idoles, ne s'est pas dit Dieu, mais un simple envoyé de Dieu. Et si nous voulons remonter plus haut que l'idolâtrie dans la recherche des plus altières impostures , nous ne découvrirons au fond de l'Inde que des narrations sans corps, des siècles sans date, un abime informe, où notre œil ne découvrira point un mortel authentique assez
(1) Saint Mathieu, ch. 27, vers. 40.
(2) Saint Mathieu, vers. 54.
(5) Saint Jean, ch. 20, vers. ôl.
tiardi pour s'être dit Dieu formellement et sans phrases, par ces deux ineffables mots : Ego sum. L'homme n'est pas capable d'un si courageux mensonge ; c'est une trop forte extravagance d'invraisemblance.
C'est aussi une extravagance dinutilité : car à quoi bon ? Que peut servir de se donner pour Dieu? Vous voulez asseoir des lois , fonder un empire? C'est une ambition humaine, et je conçois que vous ne vous posiez pas comme philosophe 5 car quiconque connaît Ihistoire sait qu'en se posant comme philosophe on est sûr de rester seul sur son piédestal. Un homme profond dans l'ambition ne se posera donc jamais ainsi. Dieu est la pierre angulaire de tout édifice qui doit durer. Son nom, même invoqué par l'imposture, est un ciment efficace, et il était naturel qu'avant et après d'autres, Jésus-Christ se donnât pour envoyé de Dieu. Les hommes ont souvent accepté cette idée ; ils croient volontiers à rintervention de la divinité dans les affaires humaines, et leur foi, trompée à cet égard dans l'application, ne lest jamais quant à la réalité dune Providence éternellement attentive à leur sort. Jésus-Christ, en se disant l'homme de Dieu, eût donc dit quelque chose de vraisemblable et d'utile 5 mais le titre même de Dieu, l'apothéose de soi par soi, n'ajoutait rien à ses projets que des difficultés. Il lui fallait désormais soutenir dans tous ses actes le personnage de l'iniîni ; il fallait que dans sa mort même il ménageât des preuves de sa nature divine, et que son tombeau parlât de lui comme l'éternité. Etait-ce humainement faisable !
Ajoutez une troisième considération relative à l'état des croyances religieuses chez les juifs. Ce peuple n'avait dans sa loi qu'un seul dogme explicite ; tous les autres, quoiqu'il les possédât dans ses traditions, étaient comme voilés et manquant de relief. L'unité de Dieu, gravée en tète des tables du Sinaï, était pour lui le dogme par excellence; celui qui rappelait et renfermait tous les autres, tels que la création, la chute de l'homme, l'immortalité de l'âme. Y toucher, même de loin, c'était toucher à Moïse, au Sinaï, à tous les souvenirs d'Israël, à toutes ses habitudes, à tous ses respects. Or, Jésus-Christ, en prenant le titre
de fils de Dieu, même sans rompre l'unité divine, n'entrait pas naturellement dans les oreilles de ce peuple accoutumé par son législateur et par ses prophètes à ne connaître que le Dieu qui l'avait tiré de 1 Egypte, et qui lui avait répété si souvent : Je suù le seul Dieu, tu nen adoreras point d'autre que moi (i).
Si donc Jésus-Christ disait faux en se portant pour Dieu , il s'était créé sans raison d'inexplicables difficultés.
Mais enfin laissons ces réflexions préliminaires, et voyons où nous en sommes de la vie que nous étudions. Quelques motifs qu'eût Jésus-Christ de ne pas se dire Dieu, il s'est dit Dieu, voilà le fait. Avant de rechercher s'il disait vrai, une question intermédiaire se présente, celle de savoir si en se disant Dieu il croyait ce qu'il disait. Entre laffirmation et la réalité, entre dire et être, se place la question de la bonne foi et de la sincérité. Jésus- Christ croyait-il à sa divinité? était-il convaincu de ce dogme intime dont il faisait la base de son enseignement, et pour lequel il est mort ? Etait-il sincère, ou bien, pardonnez-moi l'expression; était-il fourbe? Nous ne pouvons plus faire un pas dans sa vie avant que ce doute ne soit éclairci. L'humanité tout entière, sans distinction de temps, de lieux, de peuples, de lois, de religions, se partage en deux lignées où chacun marque lui-même sa place : la lignée des fourbes et la lignée des sincères. Trop souvent les fourbes ont conduit les sincères ; mais leur règne se trahit tôt ou tard lui-même, et la sincérité est pour l'homme un besoin qui l'honore, pour l'erreur un arôme qui la rend moins amère, pour la vérité une couronne qu'on y recherche d'abord. Sachons donc avant tout si Jésus-Christ porte cette couronne, s'il est oint de cet arôme, s'il a cet honneur sans lequel il n'y en a point. Qu'en penser. Messieurs? Faut-il que nous le rangions dans la lignée des fourbes ou dans la lignée des sincères? Etait-il de ceux qui ont couvert leur ambition des voiles sacrés et hypocrites, ou bien de ceux qui ont préféré à tout, même au succès, l'honneur dune parole sans tache , et qui ont pris pour devise la devise des Machabées :
(i) Exode, ch. 20. vers. 2 et ô.
Moriamur m simplicitate nostrd. — Mouronft plutôt dans' notre simplicité (l).
C'est là la question.
Cette question se décide par le caractère de Ihomme, et, dès lors, je pourrais dire que la cause est jugée en faveur de Jésus- Christ. Car aucune figure plus vénérable ne sest levée sur l'horizon de Ihistoire ; le simple cours du temps l'a mise au-dessus de tout, en ne laissant rien paraître qui pût en approcher. De l'aveu de tous, même de ceux qui ne croient pas en lui, Jésus- Christ est un homme de bien, un sage, un élu, un incomparable caractère. Il a fait de si grandes choses, des choses si saintes, que ses ennemis mêmes rendent à tout moment hommage à son œuvre et à sa personne.
On a pu entendre, il est vrai, au dernier siècle, un écrivain qui avait pris pour devise, en le désignant : Écrasez l'infâme! Mais cette parole. Messieurs, n'a pu franchir le siècle qui lavait prononcée : elle sest arrêtée tremblante, aux frontières du nôtre, et depuis, aucune bouche humaine, même parmi celles qui ne sont pas respectées, n*a osé répéter cette parole d'une guerre impie. Elle est demeurée sur la tombe de celui qui l'avait dite le premier, et elle y attend, après le jugement d'une postérité qui est déjà venue, le jugement plus sévère encore de la postérité à venir.
Je pourrais donc m'arrèter là, puisque rien n'est au-dessus dun jugement universel, et que toute démonstration pâlit devant une appréciation qui fait partie du sens commun des hommes. Mais je veux vous donner le plaisir d'analyser le caractère du Christ, et de rechercher par quelle harmonie de beautés morales cette physionomie surpasse infiniment les plus illustres figures de tous les temps.
Or, le caractère humain se compose de trois éléments : l'intelligence, qui est le siège des pensées ; le cœur, qui est le siège des sentiments ; la volonté, qui est le siège des résolutions. C'est
(t) Machabées, cli. 2, vers. 57.
la fusion de ces trois éléments qui détermine par sa mesure tout type moral et lui donne son prix. Il ne nous faut pas chercher ailleurs le secret de la perfection que nous remarquons dans le héros de lEvangile. Sans doute, pour ceux qui le croient Dieu, la divinité est par dessous et pénètre tout le tissu visible, mais sans rien changer à la nature de lame pas plus qu'à la nature du corps. Jésus-Christ n"a en lui, pour constituer sa physionomie, que des pensées , des sentiments et des résolutions , mais dans un équilibre et avec des nuances qui font son charme propre , et qu'il s'agit précisément de connaître.
Je ne vous tromperai pas , Messieurs , en vous disant de son intelligence quelle avait pour don et pour signe ce quelque chose que nous appelons le sublime. Le sublime est l'élévation, la profondeur et la simplicité fondues ensemble d'un seul jet. Quand on vient annoncer au vieil Horace que son fils a fui du combat où se décidait la suprématie entre Albe et Rome, et qu'en voyant son indignation , on lui dit pour l'apaiser : « Que vouliez-vous qu'il fit contre trois? » Le vieillard répond ce mot si célèbre : « Qu il mourût ! » Le mot est sublime ; c'est le cri du devoir sorti instantanément d'une grande àme et nous emportant tout d'un coup au-dessus de toutes les faiblesses qui parlent en nous contre le sacrifice de nous-mêmes. Rien nest plus simple, mais rien n'est plus élevé ni plus profond. Dieu a donné à l'homme la faculté d'atteindre au sublime dans ses actes et dans ses écrits ; mais ce sont des moments rares et fugitifs. Les plus grands hommes ont été sublimes quatre ou cinq fois dans leur vie , tel que César disant au batelier qui le conduisait à travers une tempête : (( Que crains-tu? tu portes César. » La simplicité manque trop souvent aux plus belles actions, ou bien, quand elles sont simples, elles ne nous ravissent pas assez haut , ou encore elles ne renferment pas dans leur sein une profondeur qui donne suffisamment à penser. Il en est de même de nos écrits. Il n'est pas rare d'y trouver l'harmonie, la grâce, la beauté, et comme un fleuve qui nous conduit entre des rivages doux et fleuris. On se laisse ainsi aller des pages entières. Tout à coup, et comme par hasard, les chc-
veux se dressent, la respiration devient étroite, la peau se contracte, et un glaive froid va jusqu'à lame. .. C'est le sublime qui est apparu. Mais ce n'est qu'une apparition, et c'est pourquoi il nous tire de notre naturel , nous faisant une sorte de violence abrupte et courte.
Il n'en est pas de même de Jésus-Christ. Ses actes et ses paroles sont empreints dune élévation, d'une profondeur et dune simplicité continues, qui font que le sublime y est comme naturalisé et ne nous cause plus détonnement, sans rien perdre toutefois de son empire sur lame. C'est pourquoi, après tant de chefsd'œuvre des plus fameuses littératures, lEvangile est demeuré un livre unique au monde, un livre reconnu inaccessible à l'imitation. Bienheureux les pauvres en esprit [{), dit Jésus-Christ. Quoi de plus simple? Et pourtant comme nous voilà tout de suite au-dessus de terre ! L'ange qui saisit Habacuc et l'enleva de son champ jusqu'en Babylonie ne fut pas plus rapide. Trois mots ont suffi pour bouleverser nos idées sur la béatitude, sur la valeur des choses dici-bas, sur le but de la vie, pour nous arracher à la cupidité terrestre et nous faire planer joyeusement, comme laigle, au-dessus des royaumes. Bienheureux les paU" vres en esprit ! On le redira dans tout le monde j l'âme qui aura entendu cette parole une fois y reviendra toujours, et elle y trouvera toujours une main cachée pour l'enlever. La méditation y découvrira, en la creusant, des trésors de profondeur, une éco' nomie sociale nouvelle, qui changera les rapports des hommes entre eux , anoblira le travail et la peine , abolira Tesclavage et fera de la pauvreté une profession aussi utile que sainte. Tel est l'Évangile, c'est-à-dire Jésus-Christ d'un bout à l'autre, et l'on ne peut mieux définir cette souveraine intelligence qu'en disant qu'elle avait reçu de Dieu le don de la sublimité continue.
D'ordinaire les grands esprits épuisent toute leur force dans leurs pensées, et ils ne peuvent plus donner à leur cœur qu'un branle affaibli et secondaire. Cela est surtout remarquable dans
(i) Saint Malhieii, ch. 5, vers. 3.
les fondateurs dempires et de doctrines, hommes froids, superbes, maîtres d'eux-mêmes, voyant 1 humanité bien au-dessous d'eux et l'agitant dans le secret de leurs desseins, comme le vent agite un champ de blé qui est mûr et qui attend la main du moissonneur. La conception de leurs plans les absorbe ; le succès les corrompt en justifiant leur orgueil; le revers les aigrit, et tout les pousse aux mépris du genre humain qui n'est pour eux qu'un piédestal debout ou par terre. Encore même qu'ils ne descendent pas si bas dans la dégradation du cœur , il ne leur est pas permis d'élever leur faculté d'aimer aussi haut que leur faculté de concevoir. Le regard de l'aigle n'est pas donné naturellement à l'œil de la colombe. On remarque ces nuances jusque dans les écrivains. Racine, pardonnez-moi ces comparaisons. Racine est tendre; Corneille Test beaucoup moins, parce que son génie approche davantage du sublime. On sent en lui quelque chose d'héroïque et de dur, comme ces Romains dont il a dit lui-même :
El je rends ffrâce au ciel de n'être pas Romain, Pour conserver encore quelque chose d'humain.
Or, Jésus-Christ, sous ce rapport, est une exception à jamais mémorable et sans espérance d'être reproduire, si ce n'est de loin, en ceux qui le prennent pour le maître de leur àme. Il a porté la puissance d'aimer jusqu'à la tendresse, et à une tendresse si neuve qu'il a fallu lui créer un nom, et qu'elle forme un genre à part dans l'analyse des sentiments humains : je veux dire l'onction évangélique. Jésus-Christ a été tendre pour tous les hommes; c'est lui qui a dit d'eux cette parole : Tout ce que voua ferez au plus petit d'entre mes frères, c'est à moi-même que vous laurez fait (l) ; parole qui a mis au monde la fraternité chrétienne, et qui, chaque jour encore, enfante l'amour. \\ a été tendre pour les pécheurs ; il s'asseyait à leur table , et lorsque l'orgueil doctrinal lui en faisait le reproche, il répondait : Je ne suis pas venu pour ceux qui se portent bien . mais pour ceux qui
(0 Saint Mathieu, ch. 25, vers. 40.