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DES EFFORTS DU RATIONALISME POUR EXPLIQUER LA VIE DE JÉSUS-CHRIST

Monseigneur, Messieurs,

C'est donc en vain que le rationalisme a fait effort pour anéantir et pour dénaturer la vie de Jésus-Christ. Jésus-Christ est debout ; la puissance de l'histoire le protège contre toutes ces attaques et le maintient. Aussi a-t-il fallu que le rationahsme tentât un dernier et suprême effort pour expliquer au moins cette vie qu'il n'avait pu ni détruire ni déshonorer. Nous, catholiques, nous expliquons la vie du Christ; nous expliquons le succès qu'il a obtenu, le plus grand de tous, cette formation dans les esprits de la certitude rationnelle de la foi, cette formation dans l'âme de la sainteté par l'humilité, la chasteté et la charité, cette formation dans le monde de la Société spirituelle, une, universelle et perpétuelle; nous l'expliquons par ce seul mot, que Jésus-Christ est le fds de Dieu. Mais, quand on ne Texplique pas ainsi, quand on suppose que le Christ n'est qu'un homme, il faut cependant se rendre compte à soi-même de ce plus grand succès qui ait été jamais obtenu, et qui est le sien. Or, comme en dehors de la puissance de Dieu il n'est que la puissance de l'homme, si Jésus-

Christ n'a pas agi par la puissance de Dieu, il reste qu'il ait agi par la puissance de Thomme. Mais la puissance de l'homme dans ses résultats, étant manifestement inférieure à ce que Jésus-Christ a fait , il s'ensuit qu'il faut chercher dans l'homme une certaine racine de puissance qui , en des cas rares, peut se montrer tout à coup, et expliquer ce qu'a été et ce qu'a fait le Christ. Cest-àtlire que Jésus-Christ nétant pas le fils de Dieu, il n'est pas non plus, comme il le disait, le fils de l'homme ; il n'est ni le fils de Dieu, ni le fils de Ihomme ; il est le fils de l'humanité, le produit illustre de cette action sourde et progressive qui est la vie de l'humanité, et qui, à de certains moments fasliques, s'ouvre en quelque sorte, sépanouit, tire de son sein un être extraordinaire, et le pose dans une gloire où tout ce qui viendra après le confirmera, jusqu'à ce que l'humanité, toujours grosse de l'avenir, se trouve mal représentée par cet être héroïque et souverain quelle a produit, et un jour, en le saluant encore d'un dernier respect, le descende à terre et lui dise : Adieu.

C'est à réfuter ce système que je vais consacrer notre dernière conférence de cette année. Cela fait, tout ce qui est de la constitution et du caractère, tant de 1 Eglise que du Christ, vous ayant été manifesté dans notre enseignement , il ne nous restera qu'une chose : ce sera d'entrer dans la doctrine même de l'Eglise et du Christ, pour vous l'exposer dans la plénitude de son enchaînement, après quoi nous n'aurons plus qu'à nous reposer, vous, Messieurs, de votre attention, et moi du bonheur de vous avoir enseignés si longtemps.

Trois choses sont à expliquer dans la vie et le succès de Jésus-Christ : sa doctrine , qui paraît surpasser toutes les autres , la foi que le monde a donnée à celte docft-ine, et en troisième lieu la réunion de cette doctrine et de cette foi dans un corps hiérarchiquement constitué qui est lEglise. Or, dit-on, ce triple phénomène s'explique aisément par létat général des doctrines . des esprits et des nations au moment où Jésus-Christ a paru. D'abord par l'état général des doctrines. On se représente ordinairement celle de Jésus-Christ comme une doctrine neuve, in-

connue, créatrice, comme quelque chose qui n avait ni racines , ni modèle dans le passé ; cest , au dire du rationalisme , une très-palpable erreur. Jamais le genre humain na été sans doctrine, c'est une part nécessaire de sa vie. Que quelque idiot satisfait dans la débauche de lorgueil et des sens passe à travers le monde sans se soucier de doctrines, comme un grain de poussière emporté par le vent passe et s'en va, on n'y contredit point. Mais l'humanité a d'autres vouloirs et d'autres destinées. Il faut quelle connaisse, quelle cherche, qu'elle se rende compte d'ellemême et de l'univers, qu'elle ait une foi ; et jamais, dans la réalité, elle n'a vécu sans cet élément spirituel. Comme elle creuse la terre qui la porte, comme elle fouille le ciel qui la couvre, ainsi remue-1-elle incessamment le sol fécond des doctrines pour y puiser un aliment quelle estime divin. Ce travail n'est pas moins vif en elle que le travail extérieur et le travail scientifique; et tous ensemble forment le tissu d une action qui ne se décourage jamais. Or, trois lieux principaux en avaient été le théâtre avant Jésus-Christ, l'Orient, l'Occident et la Judée, qui était le nœud de l'un et de lautre.

L'Orient conservait la doctrine sous cette forme : que 1 homme était déchu, et qu'il avait besoin d'une expiation pour retourneià un état meilleur, expiation que favorisaient de cycle en cycle des incarnations mystérieuses de Dieu. L'incarnation orientale, l'expiation orientale, la métempsycose ou l'épreuve orientale, rien n'est plus célèbre dans l'histoire des doctrines, et il suffit de vous poser ces termes devant l'esprit, pour qu'à l'instant même, allant au fond de llnde, vous y retrouviez encore vivant cet ordre d idée^.. Quant à l'Occident, un travail d'une autre nature s'était accompli dans son sein. Sous l'empire dune libre discussion, il s'était dépouillé davantage des mythes passés; il cherchait une sagesse qui fût moins fondée sur la tradition que sur les données de la raison pure , et Platon avait été le plus mémorable instrument de ces explorations de Tesprit humain. Il avait compris que Dieu était en communication avec l'homme non-seulement par des traditions altérées ou perdues, mais par l'effusion perpétuelle de sou

verbe en nous, le verbe divin, le Zo^o* éternel, la raison absolue, ilont notre raison et notre verbe sont limage transparente, en sorte qu'en regardant ses propres idées , Ibomme voit comme dans un miroir les idées mêmes qui sont en Dieu et y forment le verbe premier. Et cette théorie de la manifestation de Dieu par son verbe, dont le verbe de Ihomme nest que le diminutif et le reflet, était devenu le point le plus élevé des doctrines de la Grèce et de 1 Occident. De son côté, le peuple juif avait maintenu avec une fidélité j)articulière le dogme de l'unité de Dieu , celui de la création, et de plus une certaine espérance de l'unité Ibndamentale de Ihomme devant un jour se restituer telle quelle était dans la famille originelle.

Voilà évidemment l'état général des doctrines au temps du Christ ; et ces doctrines, isolées longtemps chacune en leur lieu, avaient fini par se rencontrer à la suite des conquêtes d'Alexandre et des envahissements de Rome jusqu'en Asie. L'Orient, l'Occident, la Judée, et avec eux les brahmanes, les prophètes, les sibylles, les sages, tous les documents et tous les efforts du passé s'étaient comme donné rendez-vous au pied du trône d'Auguste, le jour où il ferma sur le monde les portes prophétiques du temple de la guerre. Au même moment naissait Jésus-Christ. Doué d'un génie qui correspondait aux admirables circonstances de son siècle , il vit, d'un coup d'œil sûr, le confluent des doctrines ; il démêla dans leur rencontre plus qu'une jonction fortuite, il y découvrit les germes d'une profonde unité, et se persuada qu'en leur donnant à toutes satisfaction, en greffant l'Orient sur l'Occident, lOecident et 1 Orient sur le tronc hébraïque, il arriverait à une doctrine qui, à tout le moins, s'assujettirait dans les diverses parties du monde un très-grand nombre d'esprits. Il posa pour fondement le dogme oriental de la chute, et déclara que lui, incarnation dernière, supérieure à toutes celles qui avaient précédé, il venait pour expier définitivement la faute du genre humain, et restituer aux hommes, avec leur pureté native, tous leurs droits de naissance. Puis , comme 1 incarnation orientale était déshonorée par trop d'éléments fabuleux , il appuya 1 idée

de la sienne sur ce verbe de Platon, qui avait dégagé la communication de Dieu avec l'homme du mythe traditionnel, pour lu réduire à une communication permanente didées au fond même de l'entendement. Il déclara qu'il était le verbe de Dieu, la raison de Dieu, celui qui, de sa nature, illuminait tout homme venant en ce monde, et qui, par la présence effective de sa personnalité, par la lumière extérieure de sa parole, apportait à 1 esprit une vision plus complète de la vérité. Le verbe divin était désormais en face du verbe humain ; limage n'avait qu'à regarder le modèle, la conséquence n'avait qu'à consulter le principe, et de cette confrontation du dedans au dehors, de la lumière à la lumière, naîtrait 1 illumination suprême du genre humain. Platon s'alliait ainsi aux brahmanes de 1 Inde ; l'Occident à lOrient, et enfin, pour donner satisfaction aux idées hébraïques, outre que Jésus-Christ se posait comme le Messie, il acceptait encore les {iogmes de l'unité de Dieu et de la création, inscrits à la première page de la Bible, et qui étaient comme le patrimoine spécial du peuple hébreu.

Tel fut, Messieurs, selon le rationalisme, le thème de Jésus- Christ, le mode de formation de sa doctrine et la cause efficiente de son succès doctrinal. Il n'a pas été créateur, mais éclectique; son succès n'a pas été un succès de création, mais un succès de fusion. Avant de chercher ce qui en est par la comparaison des doctrines chrétiennes avec les doctrines de l'antiquité, sachons d'abord comment Jésus-Christ s'est posé. S"est-il posé comme Créateur? A-t-il dit : Je suis l'inventeur de la vérité? Non, Messieurs, il a dit : Je suis la vcriié (i). Il a dit : Je ne suis pas l'cnu détruire la loi, mais V accomplir (2). Cg qui signifie : Je suis la vérité de tous les temps et de tous les lieux ; je suis cette vérité qui était dans le sein du Père, qui est apparue au premier homme dans l'innocence du paradis terrestre, que les patriarches ses successeurs ont connue, que Noé, en descendant de l'arche, reçut et promulgua de nouveau, qu'Abraham, aux champs de lu

(1) Saint Jean, ch. 14, vers. G.

(2) Sainl Malhieii. cil. 5, vers. 17.

Clialdée et de la Syrie, vit et entendit, que Moïse, aux pieds du Sinaï, recueillit, gravée de la main de Dieu; je suis cette vérité qui est la première et la dernière, et dont jamais lliomme n'a pu totalement se passer. Voilà, Messieurs, ce que Jésus-Christ a dit de lui, et ce que l'Eglise dit encore de lui, tous les jours. 11 na point cherché, et nous ne lui cherchons pas un succès de création -, nous n'avons jamais prétendu que le christianisme ait commencé avec lapparilion du Christ sous Auguste. Ceùt été perdre le christianisme que de lui donner un caractère de nouveauté. Dès le premier jour du monde, dès la première parole de Dieu, dès la première lueur divine qui fût en notre àme, c'était le Christ qui agissait , parlait et se révélait , et cette révélation sest propagée par toute la terre, avec la dispersion des branches primordiales du genre humain.

Toutefois, à côté de ce phénomène de la propagation primitive et universelle du christianisme, comprenons qu il s'en passait un autre bien différent , je veux dire l'altération et la corruption progressives du christianisme par l'oubli, le raisonnement et l'infidélité. De la sorte, Jésus-Christ , quoique n'étant pas nouveau, apportait au monde quelque chose que le monde ne connaissait plus que par des espérances mal définies et des souvenirs défigurés. Et, pour commencer par l'Orient, il est vrai, 1 Orient avait conservé 1 idée de la chute, de rex[)iation, de l'intervention divine pour réparer 1 homme, nul ne le contestera ; mais 1 Orient avait étouffé cette idée entre deux absurdités , le panthéisme et la métempsycose, l'un et l'autre affirmant que la purification de l'homme avait pour but et pour effet le retour de Ihomme à la substance même de la Divinité, d'où il était sorti, et qu'après des cycles d'épreuves plus ou moins prolongés , l'état final de 1 humanité serait le repos éternel et absolu d'une pleine déification. Or, Jésus-Christ a-t-il admis cette doctrine? a-t-il transigé avec l'Orient sur la métempsycose et le panthéisme? Non, Messieurs; il a enseigné tout le contraire ;, il nous a dit : Vous n'êtes qu'un néant qui avez répondu à la parole créatrice de Dieu , et votre destinée, bien quelle soit grande, n'est pas d'arriver à Dieu par la

confusion de substance avec lui , mais par la simple vision. Vous le verrez un jour, si vous avez cru en lui ; vous le posséderez présent , si vous lavez aimé absent : mais votre nature et votre personnalité subsisteront devant lui. Le panthéisme vous porte à la fois trop haut et trop basj trop haut en vous promettant detre un par substance avec Dieu ; trop bas en vous ravissant votre nature propre et votre principe de distinction. Ce nest point là qu'est votre place et la vérité. Dieu et Ihomme sont deux à jamais , deux par leur essence , deux par leur personnalité , deux par leur amour ; car Dieu a fait Ihomme par amour, et si Ihommc correspond à cet amour qui la cherché le premier, ce même amour le récompensera éternellement. Si, au contraire , Ihomme est infidèle et ingrat, l'amour le repoussera éternellement.

Je vous adjure, Messieurs, était-ce là le dogme oriental , ou bien n'en était-ce pas le renversement?

Et quant à lOccident, on parle de Platon. Mais Platon , d'abord, était-il tout l'Occident? Résumait-il en lui l'Occident? Est-ce qu'Aristote, Epicure, Zenon, Pyrrhon, n'existaient pas au même litre , et leurs doctrines ne partageaient-elles pas, avec celles de l'Académie , l'empire des esprits? Vous voulez que Platon ait été la plus haute expression de la sagesse occidentale, ne le contestons pas, et en voyant ce qu'il pensait, voyons ce que lui doit Jésus-Christ. Dans l'ordre métaphysique , Platon croyait à l'éternité de la matière et du chaos, mettant le monde en face de Dieu comme une substance inférieure, mais parallèle et incréée j dans Tordre moral , il niait l'existence du libre arbitre , et afiirmait en propres termes que nul n'est volontairement mauvais, parce que tout mal a pour principe une erreur indélibérée de l'esprit. Dualisme et fatalisme , voilà ce Platon tant admiré , que j'ai loué moi-même, que je louerai encore, homme admirable en effet, qui, étant plongé comme tous les autres dans la lumière presque éteinte de l'antiquité , a entrevu çà .et là l'ombre du vrai , lui a jeté de loin des cris pénétrants, comme si! l'eut reconnue, et, sans pouvoir l'amener à lui, a recouvert ses désirs et ses regrets de ce royal vêtement qui fait le charme de ses pensées , la beauté de son dis-

cours et la majesté de son renom. Nul sage ne légala jamais dans l'invocation de la vérité j nul nen pressentit mieux lavenir; nul n'habilla le demi-jour de l'erreur dune pourpre plus élincelante et plus propre à consoler l'àme de nctrcindre qu'un rêve. Mais en faire un ancêtre de Jésus-Christ , et le nœud par où l'Evangile se rattachait l'Occident, c'est trop espérer de sa gloire. Jésus- Christ niait le dualisme et le fatalisme platoniciens comme il niait le panthéisme et la métempsycose de llnde , et s'il s'est appelé le Verbe , fds de Dieu , celte expression relevait d un mystère que Platon ne connaissait pas, celui d'une triple personnalité dans la substance une et indivisible de Dieu.

Les Juifs, à leur tour, quoique possesseurs du christianisme primitif et de laltenle du Messie, avaient corrompu ce dépôt dans leur pensée, en faisant de la vérité chrétienne, qui est le patrimoine de tous, leur héritage particulier , en substituant l'idée de la loi à l'idée de la foi, Moïse au Christ, le personnel à l'universel. C'est ce que saint Paul leur reproche dans lEpitre aux Romains, où il se donne tant de peine pour leur expliquer l'infériorité de la loi à la foi , comment le Christ était le principe du salut dès le temps d'Abraham, et comment les œuvres de la loi, entendues et accomplies en dehors de Jésus-Christ, étaient une cause de mort. Les Juifs se montraient rebelles à cet énergique langage ; déjà tout couverts du sang libérateur, et même en communion avec lui, ils persistaient à vénérer lidole qui élevait leur amour-propre national au rang d'un devoir et d'une vertu , et leur persuadait que le judaïsme allait subjuguer l'univers. Dans le sens chrétien , cela était vrai ; dans leur sens à eux , cela était faux. Jésus-Christ avait donc à combattre la Judée aussi bien que l'Orient et l'Occident. Et si vous voulez mieux voir encore que la doctrine chrétienne ne fut pas un succès de fusion , mais un succès de contradiction, contradiction à l'Orient, contradiction à l'Occident , contradiction au peuple hébreu , vous n'avez qu à considérer le panthéisme tel que la conservé l'Orient , le judaïsme tel que l'entendent encore les restes d Israël , et le platonisme tel qu'on l'a ressuscite sous nos yeux.

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Le pantliéisme vit dans 1 Inde ; llnde est aujourdhui, comme autrefois, sa terre de prédilection ; il y vit sous les mêmes formes et dans les mêmes doctrines qu'au temps de Jésus-Christ. Or, aucune contrée et aucun système n'ont opposé plus de résistance à lapostolat chrétien. Voici trois siècles que la grande péninsule Indique nous est ouverte; plusieurs nations européennes y ont ensemble et successivement régné ; l'Angleterre en est aujourd'hui la maîtresse ; nous la tenons par nos missionnaires comme par nos armes sous les serres de notre domination; et nulle part, pas même dans cette Chine qui nous est fermée, laction de Jésus- Christ n'a été moins récompensée par le succès. Le brahmanisme a résisté à l'exemple comme à la discussion -, il a été de granit pour la vérité , à la manière dune chose qui est incompatible avec une autre, et qui la repousse d'autant plus quelle s'approche davantage. On en a donné plusieurs raisons, telles que le régime des castes et l'aversion qui en résulte pour nos principes d égalité. Peut-être aussi le brahmanisme, à cause des traditions mêmes qu'il a conservées sur la chute et la réparation, a-t-il été moins sensible au mystère de la rédemption par le sang de Jésus- Christ, comme on voit des âmes en qui la possession dune certaine mesure de vérité sert d un obstacle invincible à l'acquisition du reste. L'honnête homme en est là souvent, Messieurs, quand il a le malheur de n'être pas chrétien; sa probité le rassure contre Dieu, tandis que le misérable, en se regardant, n'a rien qui lui fasse illusion. C'est pourquoi Jésus-Christ disait : Ces femmes que vous appelez perdues vous précéderont dans le royaume du ciel (i). Elles sont, en effet, proche du bien à force d'en être loin ; elles touchent par l'humiliation aux pieds de Jésus-Christ, et quand on est aux pieds de Jésus-Christ, on est bien près de son cœur. Ainsi peut-être en est-il des nations qui ont perdu toute la vérité ; elles sentent le besoin de la reconquérir, tandis que celles qui en gardent encore des débris s'cnorgueillissant du peu quelles ont, méprisent le désir et la recherche de ce qu'elles

(i) Saint Malliieu. cli. 21. vers. ôl.

n'ont pas. Quoi quil en soit, le panthéisme indien n'a pas changé j il est tel aujourd hui qu'au siècle d'Auguste ; et que son insensibilité envers Jésus-Christ provienne d'une cause ou d'une autre, elle n'en prouve pas moins combien est chimérique la fusion de doctrines par laquelle on veut expliquer la formation du dogme chrétien.

Le spectacle de Thébraïsme vivant nous conduit à la même conclusion. Et pour ce qui est du platonisme, Dieu a permis qu'il ressuscitât de nos jours, afin qu'en le voyant à l'œuvre, nous pussions juger de sa sympathie doctrinale pour Jésus-Christ. Vous comprenez tous à quelle école je fais allusion ; vous savez comment cette école a remis en honneur le dualisme platonicien en écartant de sa philosophie le dogme fondamental de la création du monde par Dieu, et vous savez aussi ce que tout le reste du christianisme est entre ses mains. Nous n'avons pas dans la littérature contemporaine d'ennemis plus avoués que les amis de Platon. Soit donc que nous regardions le panthéisme, Ihébraïsme et le platonisme, tous les trois subsistant devant nous comme au temps de Jésus-Christ, il nous est aisé de juger que le christianisme n'a pas été le résultat d une fusion entre toutes les doctrines de l'ancien monde, mais une œuvre de renouvellement et de contradiction. L'Évangile a tout renouvelé, parce que tout avait été oublié ; il a tout contredit, parce que tout avait été nié ou défiguré ; il a eu pour adversaires toutes les doctrines, parce qu'il les a toutes méconnues et repoussées. Et tel il était autrefois, tel il est encore aujourd'hui sous ce rapport. L'intolérance dogmatique qu'on lui reproche définit sa nature et constate son originalité.

Mais le succès de Jésus-Christ n'a pas été seulement dans la formation puissante et autochthone de sa doctrine, il a été aussi un succès de foi. Une doctrine n'est rien encore tant qu'elle n'a pas pris possession des esprits par une foi qui lui donne vie et action. Comment l'ancien monde a-t-il cru à Jésus-Christ? Comment des hommes de l'Orient et de l'Occident, les sages comme les simples, et enfin les nations, ont-ils abdiqué les en-

seignements qu'ils avaient reçus du passé pour se faire les disciples dun juif crucifié à Jérusalem? Le rationalisme l'explique ainsi. Selon lui, à Tépoque d'Auguste, l'esprit humain était las. Dune part, il n'acceptait plus l'idolâtrie, qui était la forme populaire des doctrines antiques; et dune autre part, la philosophie n'ayant rien fondé, il s'en était suivi une double lassitude de l'intelligence, lassitude de la religion publique, lassitude des efforts impuissants de la philosophie. On errait dans le vide et au hasard, en appelant une foi nouvelle. Jésus-Christ vint. Il inaugura devant ce monde épuisé et tout prêt une affirmation qui ne blessait qu'à demi le sens général : on lécouta. on avait besoin de croire, et l'on crut.

Pour moi , Messieurs , je ne crois guère à cette genèse de la foi chrétienne. Quand une époque a perdu la foi, il n'est pas si aisé de la lui rendre, et nous en avons quelque preuve aujourd'hui. Le rationalisme , en des temps pareils , envahit tous les cœurs, et le rationalisme n'est jamais convaincu de son impuissance ni las de sa personne. Si quatre ou cinq siècles d'efforts inutiles, avant Jésus-Christ , l'eussent découragé, aujourd'hui qu'il compte dix-huit cents ans de plus de vaines tentatives, il devrait être à la veille d'abdiquer. Or, y songe-t-il ? Ne le voyons-nous pas plus affirmatif , plus fier , plus sûr de lui que jamais? Ainsi en sera-t-il encore dans mille ans. Au bout de mille ans notre postérité verra des maîtres monter dans les chaires de ce temps-là et lui dire avec un imperturbable aplomb : Messieurs, nous allons créer la philosophie, ou du moins, si nous n'avons pas cet honneur, nous touchons au siècle fortuné qui en posera les dernières assises. Tel est le rationalisme. Aucune expérience ne l'a dégoûté et ne le dégoûtera jamais de lui; il renaît de ses cendres, ou plutôt il ne vit ni ne meurt, enfant crédule qui aspire à la maturité sans sortir une fois de son berceau. Ne nous en étonnons pas : il part d'un principe qui exclut la vie, parce qu'il exclut la foi, et pourtant la foi le tuerait. Il n'a que le choix de la mort , et il préfère naturellement celle qui lui laisse l'apparence d'être quelque chose, ne fût-ce qu'un doute et

une négation. Le rationalisme est incorrigible, parce que se corriger; pour lui, cest netre plus.

En admettant donc que l'état général des esprits, au siècle d'Auguste, fût le vide et la lassitude, on n'aurait point expliqué par cette remarque la propagation de la foi chrétienne qui s'accomplit alors avec tant de puissance et de rapidité. Mais je n'admets pas que tel fût, sous Auguste, l'état général des esprits. Sans doute l'idolâtrie était tombée dans le mépris d'un grand nombre d'hommes éclairés; mais le peuple ne la méprisait pas. L'esprit populaire était sympathique à 1 idolâtrie, qui renfermait plus que jamais tous les souvenirs qu'adorait la multitude et tous les spectacles dont elle avait besoin. L'esprit politique favorisait cette tendance; il soutenait l'idolâtrie comme une nécessité de l'Etat. Et certes , on vit bien où en était l'esprit populaire et l'esprit politique à cet égard, lorsquenfln Jésus-Christ vint demander à Rome ce droit de cité qu'elle n'avait refusé à aucun des dieux quelle avait vaincus. Ne sait-on pas quelle fut la réponse? Ne sait-on pas qui répondait aux martyrs du Christ, dans les amphithéâtres, par l'insulte et les cris de mort? Tandis que les empereurs et les proconsuls rendaient des arrêts contre eux au nom de l'esprit politique, le peuple rendait aussi les siens dans la forme et la puissance qui lui sont propres. L'empire versait le sang, le peuple le réclamait, et après lavoir obtenu, il le jetait à la figure du Christ. Et par derrière l'empire et le peuple , le rationalisme formant l'arrière-garde de 1 idolâtrie, retrempait ardemment sa plume aux sources de l'erreur. L'on voyait ces platoniciens si vantés pour leur spiritualisme déchirer l'Evangile phrase à phrase, le torturer, le maudire ; on les voyait se reprendre d'amour pour Jupiter et tous les vieux dieux, leur faire des généalogies, leur consacrer toute une philosophie nouvelle, leur porter des offrandes ; et rien ne leur coûtait, ni science, ni sarcasmes, ni pratiques, rien de ce qui pouvait être contre le christianisme un outrage ou un argument. Est-ce là ce qu'on appelle la lassitude des esprits? Est-ce là cette conjuration tacite des temps en faveur du Christ? Ah! lorsqu'il eut enfin conquis la

foi du monde et que les successeurs de ses apôtres parurent à Nicée, on put voir sur leurs visages mutilés s'ils venaient de la paix ou de la guerre, sils étaient les enfants de la faveur ou de la persécution , si l'esprit populaire , l'esprit politique , l'esprit rationaliste , avaient été leurs serviteurs, et ce que valent ces systèmes conçus après coup, où Ion explique la vie du patient parla bonne volonté du bourreau qui n'a fait que le tuer. Julien, du moins, a dit le vrai mot : « Galiléen, tu as vaincu ! »

Nous retrouvons ici, comme pour la formation du dogme chrétien, non pas le principe de la fusion, mais le principe de la contradiction. Jésus-Christ a contredit tous les esprits, comme il avait contredit toutes les doctrines; il a vaincu tous les esprits aussi bien que toutes les doctrines : voilà la vérité.

Cependant ce n'était pas encore tout pour lui de fonder une doctrine et d'obtenir la foi ; ce n'était pas tout de fonder une doctrine en contredisant toutes les doctrines, de fonder un esprit de foi en contredisant tous les esprits. Il lui fallait de plus fonder 1 Eglise, c'est-à-dire une société d'hommes vivant de cette doctrine et de cette foi. Ici, le rationalisme invoque, pour expliquer le succès, l'état général des nations. Il expose qu'au temps d Auguste un double besoin travaillait les peuples, savoir : un besoin d'affranchissement et un besoin d'unité. Les peuples avaient subi l'un après l'autre le joug des Romains ; et, dépouillés de leur indépendance, victimes de la rapacité croissante des proconsuls, ils épiaient d'un œil attentif le progrés de la corruption romaine, attendant comme tous les esclaves cette heure de faiblesse qui suit inévitablement une prospérité sans limites et sans contrepoids. Elle venait à grands pas. Jésus-Christ venait de son côté, à la même heure, à l'heure précise. Et qu'apportait-il? L'élévation aux petits, dans l'idée d'une commune origine et d une sainte fraternité; la force aux faibles, aux femmes, aux enfants, dans l'idée d'un droit domestique nouveau ; le secours aux peuples opprimés, dans l'idée d'une république universelle fondée par Dieu même et gouvernée par lui. Quoi de plus magique, de plus sûr de son effet? Quand donc parut Jésus-Christ, et que du fond de la Judée

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