II
lair kii-mème eut porté jusquaux extrémités du monde sa parole libératrice, avec quel saint espoir le genre humain ne dut-il pas tressaillir, se lever et regarder? Quoi d'étonnant, si des femmes, des enfants, des ouvriers, des esclaves, des pauvres, des méprisés de tout genre et de toute patrie lui firent cortège, jetant leurs habits sous ses pieds, agitant des rameaux sur son passage, non pas une fois, quand il entrait à Jérusalem, la veille de sa mort , mais après sa mort même , ne voulant pas quil fût mort, et criant à ses disciples comme à lui : Hosanna au fils de David, béni soit celui qui vient au nom du Seigneur (l) ! Cet hosanna était le cri de la délivrance, la réponse à l'homme qui avait entendu le gémissement de l'homme, et d'où qu'il vînt, quelque nom qu'il prit, quels que fussent sa race et son dessein, homme ou Dieu , il ne pouvait pas ne pas être accepté tel qu'il se donnait. Qu'importe au prisonnier qu'on délivre d'où on lui vient? Au malheureux , à l'opprimé , qu'importe d'où vienne le libérateur?
Qui sauve son pays est inspiré des cieux!
J'en conviens. Messieurs, ces idées sont belles, cela nous touche de penser que quand les peuples sont esclaves et corrompus, ils aspirent à laffranchissement. Mais, hélas! l'histoire prononce autrement que le cœur de l'homme. On sait par elle que les nations tombées dans la servitude ne désirent pas la liberté. De même que l'apostat de la vérité la maudit , de même l'apostat de la liberté, le peuple qui la perdue par sa faute, et on la perd toujours par sa faute, en prenant un cœur d'esclave ; ce peuplelà n'aspire point à la recouvrer. Il souffre, il est avili; mais pour sentir son malheur et reconquérir le bien qu'il a perdu , il lui faudrait un cœur d homme libre : il ne la point. Il aime les bénéfices de la servitude et redoute les charges de la liberté, surtout de celle qu'on n'a plus et qui s'achète si cher. Il lui faudrait mépriser jusqu à sa vie, >étre prêt à la jeter au vent, pourvu que de
(0 Saint Mathieu, cli. 21, vers. 9.
sa mort quelque enseignement sortit, et que son dernier souffle aidât de loin à la délivrance et à l'honneur. Le peuple esclave ne connaît pas cet héroïsme, et peut-être il le méprise. Vous en avez des preuves, Messieurs, ailleurs même que dans Ihistoire, et sans jeter les yeux aujourd'hui sur le continent européen, je vous porte de ce pas sur les rivages de lAfrique : regardez-y le nègre. A'^ous lui envoyez des escadres pour protéger sa liberté contre la conjuration des marchands ; vous faites bien , sans doute, cest un devoir peut-être, un honneur certainement. Mais avez-vous la simplicité de croire que vous empêcherez la traite? Partout où 1 homme veut se vendre, il trouve des acheteurs ; partout où des cœurs desclaves se rencontrent, ils forment des maîtres, quand même il ne sen trouverait pas de tout faits. Tant que le nègre vendra la chair de son compatriote, toutes les escadres du monde civilisé ne le relèveront pas des conséquences de cette atroce bassesse de cœur , et il en est de même plus ou moins de tous les peuples assouplis à la servitude et à la corruption. Ils ne cherchent pas la délivrance, mais le prix de leur âme et de leur corps, et ils s"estiment assez payés de l'abjection de l'esclavage par labjection du vice. C était l'état du monde romain. Jésus-Christ, il est vrai, lui apportait la liberté, mais avecla vertu et par la vertu. Le marché était trop lourd pour lui; il ne l'accepta point. Même après 1 Eglise fondée, l'empire continua dans la décadence ; il alla de Dioclétien aux eunuques de Constantinople ; et quand l'Occident, renouvelé par les Barbares, voulut lui venir en aide jusqu'au fond de l'Orient, quand il arma pour lui tous ses chevaliers, le malheureux ne tendit à la main latine qu'une main incapable de sincérité. Il repoussa, par la trahison, le sang qu'on lui donnait, ayant peur de voir trop près de lui des hommes qui savaient porter le fer et s'abdiquer.
Jésus-Christ put bien fonder une Eglise, mais non pas régénérer l'empire. Il forma des âmes libres en formant des âmes saintes qu'il attirait à lui du milieu de la corruption générale; mais les peuples ne répondirent point à son appel , en tant que peuples, afin qu'il fût manifeste que son œuvre n'était pas le ré-
sultat des circonstances politiques où le cours des choses avait amené le genre humain. Il eut contre lui la passion de la servitude, au lieu d'avoir pour lui le besoin de l'affranchissement. Et telle est encore la situation de son Eglise ici-bas. Quoique favorable à tous les droits légitimes qui composent ensemble l'honneur et la liberté des nations, elle suscite incessamment contre elle, sous le nom même de la liberté, les instincts de la servitude. On lui demande la licence et on lui propose l'oppression : c'est le cri de la nature dans tous les temps. En les refusant toutes deux, aujourd hui comme autrefois , elle répond sans doute aux vrais besoins de l'homme, mais elle y répond à la manière de Dieu, par une force qui s'impose et par un bienfait dont nul ne peut réclamer la gloire que le bienfaiteur.
Il en est de même de 1 unité. Je ne nie pas que l'empire romain n'eût répandu dans les esprits, par suite d'une administration commune à une foule de peuples divers, l'idée d'une vaste organisation sociale. Mais cette idée, au degré où elle existait , ne sortait pas du cercle fort étroit d'une domination purement politique. On n'entrevoyait pas, même au fond de cette unité, la pensée que le genre humain fût un seul être ou un seul corps. On entendait , par l'unité , qu'une seule nation fût maîtresse des autres, qu'un César fût le César de tout le monde ; mais l'unité spirituelle des âmes par la foi, l'espérance et la charité, sous un seul chef visible, représentant et vicaire de Dieu, on n'en avait pas même le pressentiment le plus confus. Dès que lEglise universelle eut fait un pas dans le monde et eut ainsi révélé ce secret de sa destinée, il ne donna lieu qu'à une peur immense dont elle subit encore maintenant le durable contre-coup. La passion de la nationalité est aussi forte aujourd'hui contre 1 Eglise qu'il y a dix-huit siècles , et ceux-là mêmes qui aspirent à l'unité sociale du genre humain ne peuvent supporter l'idée de la république chrétienne, si ce n'est comme un exemple ou une image dont ils se servent pour représenter leur propre conception. Quel philosophe ou quel homme d'Etat songe à l'unité dans le sens chrétien, si ce n'est pour la craindre et la haïr? Vous le voyez.
Messieurs, nous nous retrouvons toujours, par lexamen des faits non-seulement anciens , mais présents , à la même conclusion , savoir : que le principe du succès de Jésus-Christ, quil sagisse de la formation de sa doctrine, de la propagation de sa foi ou de l'établissement de son Église, n'a pas été un principe de fusion . mais un principe de contradiction. Comme il avait contredit toutes les doctrines par la sienne, tous les esprits par le sien, il a contredit par son Église toutes les nations, cest-à-dire qu'il a bravé et qu'il brave encore, dans la perpétuité de son œuvre , toutes les forces conjurées du genre humain.
Allons plus loin. Messieurs, et recherchons la cause suprême de cette contradiction. Recherchons pourquoi Jésus-Christ contredit tout et est contredit par tout et par tous, même trop souvent par ceux qui ont sa foi, qui appartiennent à son Eglise, qui mangent sa chair et qui boivent son sang. La cause nen est pas dans la région de l'esprit ; le rationalisme se trompe en cherchant là l'explication du mystère chrétien. Jésus-Christ va plus loin que lintelligence ; il va jusqu'à l'àme qui est le centre de tout, pour lui demander le sacrifice de ses plus chers penchants, pour la convertir du mal au bien, de l'orgueil à l'humilité, de la convoitise sensuelle à la chasteté, de la jouissance à la mortification, de l'égoisme à la charité, de la corruption à la sainteté. Et l'homme oppose à cette entreprise une résistance désespérée ; il arme contre Jésus-Christ sa raison, son cœur, le monde, le genre humain, la terre et le ciel, et même vaincu par le sentiment de sa misère et par la douceur éprouvée du joug de lEvangile, il ne laisse pas de sentir au-dedans de lui, jusqu'au dernier moment, une possibilité et une arrière-soif de révolte. Là est tout le secret. Et si vous voulez comprendre la difficulté du triomphe de Jésus-Christ, je ne vous proposerai pas de convertir le monde, non, mais un seul homme. A vous, princes et nations, à vous qui commandez par l'esprit ou la richesse ou le pouvoir, je vous demande de faire un homme humble et chaste, un pénitent, une âme qui juge son orgueil et ses sens, qui se méprise, se haïsse, se combatte, et, soit comme preuve, soit comme moyen de sa conversion, avoue
à vos pieds les erreurs de sa vie. Je ne vous demande que cela. Le pouvez-vous? 1 avez-vous jamais fait? Ah! quun roi vous appelle dans son cabinet, tout flamboyant de la majesté du trône, et vous presse d'avouer vos fautes à ses pieds ; vous lui direz : Mais, Sire , j'aimerais mieux me confesser au cordonnier qui me chausse. Que le philosophe le plus célèbre de son siècle emploie toute son éloquence pour vous persuader de vous mettre à ses genoux et de devenir son pénitent, vous ne prendrez pas même la peine de tourner les talons pour lui rire au nez. Pardonnezmoi ces expressions, Messieurs, elles seraient violentes en une autre occasion ; ici elles ne sont que justes et graves. Et pourtant ce que les rois, les philosophes et les nations ne pourraient obtenir, tous les jours un pauvre prêtre, un homme inconnu, le plus obscur des hommes l'accomplit au nom de Jésus-Christ. Il voit des âmes touchées de leur misère, venir le chercher, lui qui ne les connaît pas , et lui avouer ingénument les hontes de leurs passions. C'est la porte par où l'on entre en Jésus-Christ, par où l'on y reste, par où l'Eglise entre elle-même ; car l'Eglise n'est que le monde pénitent, et ce seul mot vous dit tout le miracle de sa fondation et de sa perpétuité, aussi bien qu'il vous explique la force de contradiction active et passive qui est en Jésus-Christ. Jésus-Christ contredit toutes les doctrines, parce que sa doctrine est sainte et que le monde est corrompu : il contredit tous les esprits, parce que son esprit est saint et que le monde est corrompu ; il contredit toutes les nations, parce que son Eglise est sainte et que le monde est corrompu ; et, par la même raison, le monde contredit les doctrines, l'esprit et 1 Eglise de Jésus-Christ.
C était donc avec justice, en un certain sens, que dans la première procédure dirigée contre les chrétiens, par les ordres de Néron, ils furent convaincus, au rapport de Tacite, de haine contre le genre humain. Ils haïssaient, en effet, tout ce que le monde estime : ils s'en prenaient à toutes ses pensées et à toutes ses affections pour les renverser de fond en comble, et bien que ce fût par amour pour lui, le monde n'était pas tenu de le comprendre et de leur en savoir gré. La charité même, tant elle
était nouvelle, se revêtait dune couleur hostile, et la mort de Jésus-Christ sur la croix, ce chef-dœuvre d'amour, paraissait une insulte plutôt qu'un dévouement. Tout était contradiction, parce que tout était Dieu; et afin quil fût prouvé qu'en effet rien n'était de l'homme , on devait à tout jamais reconnaître Jésus-Christ à cette marque, selon la parole qui avait été dite de lui, lors de sa première apparition parmi les hommes : Celui-ci est posé pour être un signe à qui l'on contredira (i). Et lui-même, rappelant les prophètes, avait dit à ses ennemis : ]S avez-vous jamais lu cette parole : La pierre que les architectes ont rejetée est devenue la pierre de l'angle ,• le Seigneur a fait cela, et la merveille est sous nos yeux (2)? La prophétie s'accomplit encore chaque jour ; les princes , les nations , les savants , les sages, les habiles, les architectes enfin rejettent la pierre; ils la déclarent incommode ou usée par le temps ; ils n'en veulent plus : et cependant c'est encore la pierre de l'angle , et la merveille est sous nos yeux. Elle porte tout, quoique tout la repousse; elle a le double caractère de la nécessité et de l'impossibilité. Reconnaissez là , Messieurs , une lutte entre deux volontés qui ne sont pas égales , la volonté de l'homme qui se révolte , et la volonté de Dieu qui se fait obéir de l'homme , en l'homme et malgré l'homme. Et vous, chrétiens, fils de cet ouvrage où Dieu vous a donné une si heureuse place, comprenez la nécessité où vous êtes de toujours souffrir, de ne j)as triompher par le triomphe, de peur qu'on n'accuse Jésus-Christ de devoir quelque chose à Ihomme , mais de triompher sur la croix, afin que votre victoire soit celle de Dieu, et que vous puissiez redire aujourd'hui, demain et toujours, la parole qui est le plus haut signe de la divinité de Jésus-Christ , après tant d autres signes que vous avez vus : La pierre que les architectes ont rejetce est devenue la pierre de l'angle .• le Seigneur a fait cela . et la merveille est sous nos yeux.
(1) Saint Luc, ch. 2. vers. 34.
(î) Saint Malliieii. cli. 21. vers. 42.