‹ Conférences (volume 3)Chapitre 33 sur 36 · ÉLOGE FUNÈBRE · texte numérisé non relu

ÉLOGE FUNÈBRE

DU GÉNÉRAL DROUOT (l).

Mo?(SEIGJfEUR (2),

Messieurs,

La France venait d'être visitée par les plus grands revers de son histoire. Tances que les flots emportaient loin d'elle Thomme qui lui avait ouvert dix fois les capitales du monde, ses propres chemins lui ramenaient de tous côtés les débris vaincus de ses légions. On vit alors un jeune général, qui avait en vain défendu la patrie jusqu'au dernier quart d'heure , abdiquer le service militaire et rentrer volontairement sous le toit de sa famille où ne le conviaient ni les jouissances de la fortune ni les grandeurs du sang. Il rapportait aux siens vingt années de guerre, des grades obtenus lentement lun après l'autre, des titres qui n'effaçaient point l'éclat de son mérite personnel, un nom connu de la France et respecté de l'armée. Mais si belle que fut cette part d'un soldat, elle ne l'avait point conduit au premier degré de 1 illustration. Il n'avait pas, comme d autres, présidé au sort des batailles, dirigé des sièges , conquis et gouverné des royaumes ; il avait toujours eu devant sa gloire une gloire plus haute que la sienne.

(t) Cet Éloge a é(é prononcé dans la cathédrale de Nancy, le 25 mai 1847. (ï) Mgr. Menjaud , évêque de Nancy et de Toul.

Une fois rentré dans la vie domestique, il ne la quitta plus ; insensible aux occasions qui venaient tenter sa solitude , il laissa ses compagnons darmes poursuivre dans des sentiers nouveaux une carrière qui n'était point achevée, et pour lui, plus modeste que fatigué, il se crut au terme de tout ce qui pouvait lui donner encore de l'empire et du renom. Làge et les maux du corps semblèrent correspondre à ses pensées de retraite, et, sans lui ôter jamais la pieuse activité des devoirs obscurs, achevèrent de jeter sur son existence un voile de- plus en plus profond , jusqu'à ce qu'enfin rassasié de jours, mais prêt encore à vivre, il entendit cette voix qui vient d'en haut, et qui appelle tout homme, quel qu'il soit, au tribunal de Dieu.

La France avait eu le temps d'oublier ce vieux serviteur. Trente-deux années pleines d'événements la séparaient de Tépoque où il avait cessé de combattre pour elle, et le bruit de sa fin ne devait, ce semble, éveiller dans les nouvelles générations qu'un souvenir affaibli et une louange sans caractère. Il n'en fut pas de la sorte. La mort le ressuscita tel que les premiers jours du siècle l'avaient vu aux champs de Wagram, de la Moskowa, de Lutzen et de Bautzen , de Dresde et de Hanau ; elle le montra tirant dans Waterloo le dernier coup de canon de la France -, elle fît revivre des mots fameux qui avaient été dits de lui ; elle amena la France tout entière visiter son jardin, sa maison, et regarder son visage encore une fois. La piété publique lui composa de royales funérailles , et l'opinion voulant exprimer la pensée commune, rencontra pour parler de lui des expressions qui venaient du cœur de tous. Quel était donc cet homme? Ou*avait-il fait? Quelle avait été sa vie? Pourquoi, parmi de plus illustres, était-il plus cher et plus admiré ? Je viens vous le dire. Messieurs, quoique vous le sachiez tous ; je viens, en vous entretenant de cette belle carrière, rendre au héros que nous avons perdu un honneur religieux, donner à votre âme une consolation qu'elle recherche, et peut-être aussi à nos contemporains des enseignements qui les toucheront, puisqu'ils sortiront dune vie honorée de tant d'amour et consacrée par tant de respects. C'est avec cette triple

intention, et sous la garde de Dieu, que je commencerai rélosre du très-bon, très-grand, très-mémorable soldat et citoyen, Antoine Drouot , général dartillerie , gouverneur de lile dElbe, commandant de la garde impériale , grand-croix de la LégiondHonneur, comte de l'Empire et pair de France.

L homme qui devait un jour porter tous ces titres et mêler son nom aux plus célèbres événements de l'histoire moderne, était né à Nancy, le H janvier 1774, d'une famille plébéienne et pauvre, qui vivait honnêtement dans cette ville du rude métier de la boulangerie. Dieu leur avait donné douze enfants j Antoine Drouot était le troisième des douze. Issu du peuple par des parents chrétiens, il vit de bonne heure dans la maison paternelle un spectacle qui ne lui permit de connaître ni 1 envie d'un autre sort, ni le regret d'une plus haute naissance ; il y vit l'ordre , la paix, le contentement, une bonté qui savait partager avec de plus pauvres, une foi qui en rapportant tout à Dieu élevait tout jusqu'à lui, la simplicité, la générosité, la noblesse de lame, et il apprit de la joie qu il goûta lui-même au sein d'une position estimée si vulgaire, que tout devient bon pour l'homme, quand il demande sa vie au travail, et sa grandeur à la religion. Jamais le souvenir de ces premiers temps de son âge ne s'effaça de la pensée du général Drouot ; dans la glorieuse fumée des batailles, aux côtés même de l'homme qui tenait toute l'Europe attentive, il revenait par une vue du cœur et un sentiment d'action de grâces à 1 humble maison qui avait abrité avec les vertus de son père et de sa mère la félicité de sa propre enfance. Peu avant de mourir, comparant ensemble toutes les phases de sa carrière, il écrivait : « Jai connu le véritable bonheur dans l'obscurité, l'in- ((■ nocence et la pauvreté de mes premières années. » Puisque tel était le charme qui rappelait le héros vers les commencements de lui-même , approchons-en de plus près , et cherchons dans quelques vestiges subsistants ce qu il y avait donc de si aimable en cette enfance demeurée si chère.

Le jeune Drouot s'était senti poussé à l'étude des lettres par un très-précoce instinct. Agé de trois ans, il allait frapper à la

Page 1