‹ Conférences (volume 3)Chapitre 6 sur 36 · II. G · texte numérisé non relu

II. G

Le Mahométisme, venu six cents ans après Jésus-Christ, avait vu la doctrine catholique dans toute la magnificence de son prosélytisme expansif. C'était un fait subsistant, un fait dont Mahomet était témoin en personne. Mahomet s'étant posé comme fondateur, devait à son tour prononcer le fiât de la fondation; il devait dire aussi : Allez et enseignez toutes les nations. Et en effet, Messieurs, il faut lui rendre justice, ce fiât, il l'a prononcé autant qu'il est donnée l'homme de le prononcer. Ce fiât de la donation doctrinale , de l'expansion de la vérité, Mahomet a osé le prononcer, mais avec une variation qui révèle tout de suite Ihomme à la place de Dieu. Mahomet a bien dit : Allez! c'était beaucoup, mais écoutez la suite : Allez, et subjuguez toutes les nations. Il fait appel non à la parole, mais au cimeterre! Et pourquoi? Pourquoi cet homme n'a-t-il pas trouvé douze apôtres? Pourquoi, non pas mourant, mais dans le prestige de toute sa domination, n'a-t-il pas osé confier son verbe à des verbes qui devaient survivre au sien? Eh, Messieurs, c'était du génie. Mahomet, comme les Césars, tout à l'heure, voyait très-bien que, lui mort, son éloquence aurait péri ; il voyait bien que, lui mort, le prestige de son œil d'aigle serait éteint; et que, quand on viendrait le regarder dans son sépulcre, on n'y trouverait dans les ossements du crâne que ces orbes inanimés qui ne disent plus rien, qui ne promettent plus rien à personne. Il savait tout cela. Il ne comptait pas sur son tombeau. Et encore une fois, c'était du ^énie et de la force. Mais comme d'un autre côté il voulait se survivre, pesant dans ses ardentes mains l'avenir du monde, il avait compris qu'il ne fallait pas faire comme les Césars qui avaient tué stérilement, et en qui l'épée n'avait été qu'une négation. Il tira la sienne comme une affirmation. Il unit 'sa doctrine à la destinée d'une guerre immense , et chargea ses légions, en enfonçant leurs traits, de graver le Koran dans le cœur de l'humanité. Il fit du fer ce qu'on n'en avait pas fait jusque-là ; il en fit une doctrine vivante, un apostolat. L'homme, quand il veut persuader, ouvre ses lèvres et son âme. Mahomet les avait ouvertes une fois pour toutes ; son verbe désormais

proféré , il le jetait au monde comme un ordre irrévocable ; il ne lui disait pas : Va ! il le faisait porter par des escadrons, et comme l'univers avait fait silence pour entendre le pas profond de la vérité, il fit silence une seconde fois au bruit de Mahomet, mais un silence desclave, un silence de vaincu, un silence qui le déshonorait.

Car, Messieurs, recevoir une doctrine au bout dun sabre, qu'est-ce autre chose qu'abdiquer son àme? Jestime encore l'erreur qui se propose, et qui croit assez en elle pour essayer sa force à me persuader ; mais ce vil gladiateur qui me présente, d'une main, le Koran ; et de l'autre, la mort ; je n'ai que du mépris pour lui, et si j'ai la bassesse de lui obéir, un mépris plus profond pour moi.

Ce fut cependant, Messieurs, l'œuvre de Mahomet j ainsi propagea-t-il sa doctrine, ainsi imita-t-il la grande parole : Allez et enseignez toutes les nations.

Je passe au schisme grec. Celui-ci n'est pas un conquérant. Académicien subtil, séparé, à force d'esprit, de l'unité doctrinale, il vient s'établir, dans le monde, sur la bonne opinion qu'il a de lui-même. Ou'a-t-il fait depuis lors dans l'ordre de l'apostolat? Qu'a fait cette terre autrefois si féconde en éloquence, qui avait produit saint Jean Chrysostome, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, et qui avait envoyé auparavant sa gloire jusqu'à nous par saint Irénée, l'un de nos premiers ancêtres dans la foi ? qu'a-t-elle fait depuis le onzième siècle, époque finale de son schisme, pour justifier sa séparation par ses succès et pour étendre le règne de Dieu dont elle venait d'arracher un précieux rameau? Hélas! ce qu'elle a fait : rien. Voilà sept cents ans passés ; et cette branche détachée de la vérité languit sans rejetons, assez forte pour conserver de sa vieille sève, trop faible pour la communiquer. Elle a rompu avec l'unité ; et à l'instant, par un miracle de la sagesse divine, elle a perdu, avec le secret de la charité, la grâce de l'expansion. Plût à Dieu même qu'elle se fut arrêtée là , et qu'elle eût accepté le châtiment de la stérilité ! Mais honteuse enfin de sa longue inaction, l'Eglise grecque a été

saisie, dans ses derniers temps, de l'ambition du prosélytisme. Et savez-vous comme elle lentend, ou plutôt qui ne le sait pas? Elle dépouille les catholiques tombés dans sa dépendance par le sort des armes ; elle confisque leurs églises et leurs couvents ; elle envoie leurs prêtres en exil ; elle arrache les enfants des bras de leurs mères, afin de les enlever à l'erreur, et de s'épargner plus tard la peine de les convertir ,• elle contrefait, à Tinsu des peuples , sa propre liturgie demeurée encore trop catholique ; elle envoie des janissaires solliciter Tapostasie avec des verres de vin , des rubans et des coups de bâton ; et , la chose faite , elle immatricule avec joie ses nouveaux enfants, avec défense de sortir désormais de son aimable giron, sous peine d'être traités comme des renégats. Elle torture enfin la vérité dans ses serres, comme un oiseau de proie devenu le maître d'un aigle qui par hasard avait l'aile rompue j il le tient, le retourne, et n'ayant pas la force d'enfoncer dans son flanc un bec puissant, il lui arrache une à une les plumes, il le déchiqueté plutôt qu'il ne le dévore.

N'ai-je pas nommé l'Église de Pologne, Messieurs, tout à Iheure? Il me semble que je l'ai nommée... et, si je l'ai fait, croyez-vous que je pourrais passer à côté d'elle sans la saluer? Chère et illustre sœur, autrefois le soutien de la chrétienté, aujourd'hui offerte en holocauste, j'aurais pu prononcer ton nom sans le bénir, sans supplier Dieu, moi, l'apôtre du Christ, d'avoir pitié de toi ! Ah ! je l'en supplie, je l'en conjure, j'en appelle à lui pour toi, et à toute âme en qui l'humanité n'est pas tarie. Nous ignorons l'avenir et ce qu'il te prépare ; mais si tu succombes, à la fin, la postérité te fera un berceau où tu renaîtras toujours ; et quand on voudra s'animer à de grands dévouements dans de grands malheurs, on méditera tes souvenirs, on baisera tes ruines. Si nous ne te rendons pas la vie du temps, nous te conserverons la vie de la mémoire, nous te donnerons rendez-vous dans l'éternité ; et si d'autres embrassements ne nous sont plus permis, celui-là, du moins, la persécution ne le rompra jamais.

Voilà l'Église grecque. Messieurs! Et même ai-je tout dit? Ai-je raconté tout le sort de cette doctrine faite cadavre! Non,

Messieurs, mais il faut être bref dans l'histoire de l'erreur, comme nous lavons été dans celle de la vérité. Encore un mot seulement. Par une loi qui régit maintenant toute l'Église grecque, sous les diverses dominations qu'elle subit, le prosélytisme est défendu. Néron lavait rêvé peut-être dans un mauvais songe du Palatin ; mais lavoir écrit dans une loi, avoir décrété solennellement, et dans trois empires, que la doctrine devait être sans charité, quelle ne devait pas chercher Ihomme et même le poursuivre, quelle devait habiter son coin, s'y tenir heureuse sous la protection et la garde d'un maître j et que si par hasard, comme la colombe de l'arche, elle ouvrait la fenêtre pour voir si elle pouvait senvoler quelque part, cétait là un crime de lèse-majesté : avoir dit, écrit, décrété une semblable loi, cest assurément le prodige d'une double peur, la peur de sa propre impuissance et de la puissance de la vérité. Et encore, il faut le remarquer, ce n'est pas seulement dans des Etats despotiques que cette fabuleuse disposition a été consacrée, mais à Athènes, dans une Charte, et dans une Charte qui proclame la liberté de conscience ? C'est au nom de la liberté de conscience que le prosélytisme y est défendu !

Je suis heureux. Messieurs, de vous signaler ailleurs, dans le sein même du protestantisme, une législation d'un caractère bien différent, à laquelle il me serait impossible de ne pas rendre un hommage public. Quand on a mission de parler contre Terreur, c'est un bonheur comme cest un devoir de rendre justice à ce quelle fait de bien. Notre siècle a vu, Messieurs, une magnifique réparation de Terreur envers la vérité , d'autant plus remarquable qu'elle avait été précédée d'une longue persécution. L'Angleterre , après trois cents ans d'une législation impitoyable contre les catholiques, a brisé de son propre mouvement les chaînes de notre servitude, et proclamé, sous le nom d'Emancipation, la pleine et entière liberté de conscience sur le sol de ses vastes Etats. Elle reçoit nos prêtres, nos évêques, nos religieux, même ceux qui n'ont pas chez elle droit de nationalité, elle le fait sans crainte et sans souvenirs , avec le plus haut libéralisme qui soit

au monde, et je croirais trahir la sainteté de l'apostolat catholique, si du haut de cette chaire de Notre-Dame, avant de commencer ce que je dois dire du protestantisme, je ne rendais pas à cet acte nouveau dans l'histoire des hommes Ihonneur éternel qui lui est dû.

Le protestantisme n'est pas, comme le schisme grec, dénué de tout prosélytisme ; il écrit, il imprime, il répand ses livres à profusion. Il envoie même des missionnaires, non pas, il est vrai, en Chine ou au Japon , partout où il y a du sang à répandre ; mais enfin, là ou ses consuls peuvent parvenir et le protéger de la Majesté britannique, le protestantisme hasarde ses gens. Cest une action réelle, mais une action qui ne constitue pas un apostolat. Le prosélytisme de l'écriture n'entraîne aucun dévouement difficile et sérieux. La parole marche, 1 écriture ne marche pas ; la parole est le don de Ihomme tout entier, récriture n'est que le don de son esprit. Mille sacrifices, sans compter celui du sang, découlent du sacrifice de la parole; très-peu, du sacrifice de récriture. Au coin de son feu, toutes les mesures du confortable étant parfaitement prises, les portes bien fermées, les fenêtres exactement closes , un gentleman prend sa plume , il réfléchit à son aise entre son repas du matin et son repas du soir, il écrit des pages dont il paye limpression, mais avec la réserve d'être payé de son libraire, lequel paye à son tour le colporteur, qui est le seul, définitivement, à jouer le rôle apostolique, La comparaison, Messieurs, n'est pas soutenable sous le rapport du dévouement ; elle ne l'est pas davantage sous un autre point de vue.

Le prosélytisme de l'écriture n'exige aucune vertu de la part de celui qui l'exerce. Le dernier des misérables, sans se nommer ou même en se nommant, peut tenir une plume puissante, quoique déshonorée. Pour peu que l'écrivain soit d'honnêtes mœurs, cela suffit à sa dignité. Il n'en est pas de même de l'homme qui se consacre au ministère de la parole, et surtout de la parole religieuse. Pour paraître dans une assemblée au nom de Dieu, il y faut porter la physionomie et l'histoire d'une vie élevée. Cicéron, quoique païen et ne parlant que de l'éloquence civile, ne définis-

sait-il pas l'orateur un homme de bien habile dans l'art de dire ? Ce titre dhomme de bien ne suffît plus à Ihomme de l'Evangile f la sainteté lui est nécessaire, une sainteté indiquée par le sacrifice permanent de la chasteté , par le désintéressement, par la fatigue, par léloignement de la patrie, par un rejaillissement sensible de la vérité dans l'accent et dans tout l'être. Les sauvages mêmes ne se méprennent pas à ces signes. Ils discernent, à la première vue et au premier son, le véritable apôtre. Portez-leur donc des livres, ou même une parole mariée à une femme ?

Savez-vous, Messieurs, ce qu'il y a de plus singulier dans votre siècle? C'est précisément que, pour la première fois, depuis le commencement du monde, le prosélytisme de l'écriture, agrandi démesurément par la presse, a acquis une puissance qui le dispute au prosélytisme de la parole; c'est que le prosélytisme qui n'exige ni dévouement, ni vertus, ni même un nom, aspire à détrôner le prosélytisme qui exige le nom, la vertu et le dévouement. ]\ous ne repoussons pas cette puissance nouvelle née dans l'humanité; nous nous en servons : auxiliaire utile, elle est venue au secours de la parole menacée partout d'oppression, et encore qu'elle batte en brèche la vérité, elle travaille cependant pour nous, pour cette parole même dont elle convoite l'empire. C'est pourquoi , tout en vous en signalant le danger qui tient à l'impersonnalité de l'écriture, je vous en signale aussi l'avantage. Quand une grande puissance fait son apparition dans le monde, elle y arrive poussée par une grande raison; et cette grande raison, c'est toujours quelque besoin de la vérité. Rien n'arrive que par la providence de Dieu, et Dieu fait tout pour ses élus : Omnia propter electos. Soit donc qu'un empire se fonde ou s'écroule, qu'un soleil s'éteigne ou s'allume, que le vent souffle de l'Orient ou de l'Occident, attendez toujours Dieu ; c'est toujours Dieu qui arrive, encore que la poussière soulevée par son passage nous dérobe longtemps sa figure et son secret.

Je ne dirai qu'un mot du rationalisme sur la question qui nous occupe : je n'ai jamais ouï parler d'un rationaliste qui ait

reçu des coups de bâton à la Cocliinehine. Ces esprits là sont trop polis et trop ingénieux pour se hasarder dans une semblable gloire, au profit de la vérité. Il sera donc toujours temps de s'occuper d'eux, lors de la prochaine place vacante à l'Académie. Nous sommes trop bien élevés pour leur offrir autre chose qu'une branche de laurier, et ils la méritent sans contestation.

J'ai fini. Messieurs. Tout ce que j'ai dit m'autorise à conclure que la charité de la doctrine , manifestée par lapostolat , appartient exclusivement à la doctrine catholique. Et si vous me demandez pourquoi, quelle est la cause secrète de ce phénomène, je vous répondrai que la vérité seule est charité, et que seuls possédant la vérité, seuls aussi nous en possédons l'incommunicable chaleur. Nous venous du sein large et universel de Dieu ; nous venons de la région où la lumière et l'amour se tiennent éternellement embrassés. Le fleuve qui descend des hautes montagnes couvre naturellement la plaine de ses mille canaux. Toute autre doctrine vient d'en bas ; elle vient de l'homme, de son cœur étroit , de son esprit plus étroit encore, de son orgueil plus étroit que l'un et que l'autre ; elle vient de légoïsme et retourne à légoïsme. Elle ne va pas au monde, elle appelle le monde à soi. Pour nous, enfants de Dieu, nés dans l'éternité d'un mot de son âme, la charité nous presse toujours, elle ne nous laisse que le repos du sacrifice qui a été notre berceau.

Saint Paul étant sur les ruines de Troie , vit en songe un Macédonien qui se tenait debout, et qui le priait : Passe, lui disait-il , passe et viens d nous (l). Ce Macédonien, Messieurs , c'est l'humanité tout entière, suppliante de Dieu, lui demandant la vérité; et saint Paul, c'est nous tous qui croyons comme lui, qui avons reçu comme lui les prémices de l'esprit de vie et d'amour. Aujourd'hui, comme alors, couchés sur les ruines de Troie, cette vive image de la désolation du monde, le Macédonien se dresse devant nous; il nous prie debout, car il est pressé : Passe, nous d'it-'A, passe et viens à nous. Et si la crainte du dévoue-

(i) Actes des Apôtres, ch. 16, vers. 9.

ment nous retient, si les labeurs , les voyages , la faim , la soif, les supplices nous effrayent, Dieu nous dit comme à saint Paul, dans un autre songe, dans le songe de Corinthe : IS'aie pas peur, parle et ne te tais pas, car j'ai un grand peuple à moi dans cette ville (l). Comment nous tairions-nous ? Comment la main de Ihomme fermerait-elle nos lèvres? Dieu nous pousse toujours, un grand peuple nous attend toujours. Vous en avez ici. Messieurs, le spectacle et la preuve; et encore cette assemblée, si vaste et profonde quelle soit, ce nest pas tout mon auditoire : mon auditoire, c'est Ihumanité. Ma parole, dite à vous, rejaillit sur lui, comme ces cailloux lancés sur la surface des mers, qui, de bonds en bonds et portés par les flots, vont atteindre au loin leur but.

(i) Actes des Apôtres, ch. 18. vers. 9 et 10.

VIJXGT-CmQUIÈME CONFÉRENCE.

DE LA CHARITÉ DE FRATERNITÉ PRODUITE DANS LAME PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE.

Monseigneur.

Messieurs,

La doctrine catholique est la seule qui ait produit et qui produise la charité de lapostolat ; je l'ai prouvé dans ma dernière conférence. J ajoute quelle seule produit la charité de la fraternité. La fraternité est le partage réciproque du cœur, du travail et des biens; et il semble, Messieurs, que cette vertu devrait couler en nous par une source aussi simple , et aussi naturelle que notre vie. Car, enfin, qu'est-ce que nous sommes? Ne sommesnous pas les membres d'une même famille, les enfants d'un même père et d'une seule maison? En vain nous voudrions détruire les pages de notre généalogie ; tous, sans exception, nous sortons du même lieu ; et tandis que l'orgueil se fabrique, en dehors du genre humain, d'illustres et particulières antiquités, le sang d'Adam parle en nous plus haut que tous les titres, et nous couche par terre aux pieds du même patriarche comme aux pieds du même Dieu. Cependant, malgré cette évidente communauté d'origine et cette fraternité que la nature a mise en nous, quel spectacle nous présente l'histoire si nous la considérons en dehors

de la doctrine catholique? Des races ennemies, des familles qui se séparent le plus quelles peuvent les unes des autres par le rang, la puissance et la tradition ; des hommes âpres à la curée de ce monde, et traînant la terre non comme le patrimoine réel de tous, mais comme le patrimoine privilégié des plus forts, des plus habiles et des plus heureux j partout la guerre, la jalousie, la convoitise , la spoliation , l'élévation d'un petit nombre et la misère de beaucoup.

Toutefois, Messieurs, il nen est pas de la fraternité comme de l'humilité, de la chasteté et de l'apostolat. Le monde qui repousse celles-ci, même après la révélation qui en a eu lieu, ne repousse pas également celle-là; un grand nombre l'apprécie aujourd'hui , même en dehors de la doctrine catholique , et s'il est un songe caressé par les âmes élevées, s'il est une idée qui remue l'opinion , qui inspire de belles pages et consacre de grands travaux , c'est assurément l'idée de la fraternité. Tandis que le monde insulte l'humilité comme une vertu qui l'importune, rejette la chasteté comme un intolérable fardeau, incrimine l'apostolat comme un envahissement de la vérité ou de ce qui se donne pour elle, la fraternité a dans son sein des amis chauds et généreux, qui exagèrent même ses droits, se trompent sur les moyens de l'établir, mais qui la proclament comme la fin dernière de toute l'histoire et de tout le mouvement de 1 humanité. Le spectacle auquel nous vous convions n'en sera que plus instructif et que plus curieux. Il sera beau de voir le monde poursuivant la même pensée que nous , impuissant à la réaliser, malgré ses efforts; et la doctrine catholique atteignant chaque jour son but fraternel par le simple épanchement de sa parole et de son ordinaire efficacité.

L'an 680 de Rome, sous le consulat de Marcus Terentius Varro LucuUus et de Caius Cassius Varus , au pied du mont Vésuve , et en face de la mer de Naples, deux ou trois cents hommes étaient rassemblés. Ils portaient bien sur eux les traces de notre dignité commune ; et cependant il n'était pas besoin de les regarder long-r temps pour découvrir aussi dans tout leur être des marques trop

sensibles d'une cruelle dégradation. Au milieu du silence de tous, Tun deux se leva et leur adressa ce discours : « Ciiers et misérables compagnons d'infortune , avons-nous résolu de porter jusques au bout les injures du sort qui nous a été fait ? L'humanité n'existe pas pour nous; rebut du monde, saisis dès nos premiers jours par la main de fer de la destinée, nous n'avons servi jusqu'à présent qu'à récréer nos maîtres par des spectacles barbares, ou à nourrir par nos travaux leur faste, leur mollesse et leur volupté. Il est vrai, nous avons fui, nous sommes libres, mais vous comprenez bien que cette liberté n'est encore que la servitude ; tout Tempire , toute la terre est contre nous : nous n'avons pas d'amis, pas de patrie, pas d'asile. Mais avons-nous besoin d'autres amis, d'autre patrie, d'autre asile que nousmêmes? Considérons qui nous sommes, et comptons-nous d'abord. Ne sommes-nous pas le plus grand nombre? Ouest-ce que nos maîtres ? Une poignée de patriciens dont nous peuplon? les maisons, qui ne respirent que parce que nous n'avons pas le courage de poser la main sur leur poitrine pour les étouffer. Et si la chose est comme je le dis, si nous avons la force du plus grand nombre, si c'est l'humanité presque entière qui est esclave d'une horde jouissant de tout et abusant de tout, qui est-ce qui nou< empêche de nous lever, d'étendre nos bras une fois en ce monde, et de demander aux dieux qu'ils décident entre nous et nos oppresseurs? Nous n'avons pas seulement le nombre, nous avons l'intelligence aussi ; beaucoup d'entre nous ont enseigné à leurs maîtres ou enseignent à leurs enfants les lettres humaines ; nous savons ce qu'ils savent, et ce qu'ils savent ils le tiennent de nous : c'est nous qui sommes leurs grammairiens, leurs philosophes, et qui leur avons appris cette éloquence qu'ils portent au forum . pour y opprimer tout l'univers. Enfin, nous avons plus que le nombre et que l'intelligence, nous avons le droit, car qui nous a faits esclaves? qui a décidé que nous n'étions pas leurs égaux? ouest le titre de notre servitude et de leur souveraineté? Si c'est la guerre, faisons la guerre à notre tour; essayons une fois la destinée, et méritons par notre courage qu'elle se prononce pour

nous. » Ayant dit cela, Spartacus étendit la main vers le ciel et vers la mer; son geste acheva sa parole; la foule qui l'avait écouté se leva , sentant quelle avait un capitaine , et huit jours après , quarante mille esclaves rangés en bataille faisaient tourner le dos aux généraux romains, remuaient de fond en comble l'Italie, et se voyaient sur le point, comme Annibal, de regarder en vainqueurs la fumée de Rome.

Ils furent vaincus pourtant, malgré le nombre et le courage, et Pompée venant mettre le sceau à leur défaite, n'eut qu'à écrire quelques lignes au Sénat pour lui apprendre que ces vils esclaves un moment sa terreur, étaient rentrés dans leur légitime néant.

Tel était l'état du monde quelques années avant la venue de Jésus-Christ. Une grande portion de l'humanité n'avait ni patrie, ni famille, ni droits; elle était inscrite dans la loi sous la rubrique des choses et non des hommes. On la traitait comme une race d'animaux plus intelligents, plus forts, mais qui n'avaient d'autre distinction que d'être plus aptes ^ une servitude profitable. Je pourrais, pour ma thèse, me borner au fait, et vous dire : Voilà ce que l'homme avait fait de l'homme en quatre mille ans, voilà où en était avant Jésus-Christ la fraternité. Mais il ne sera pas inutile qu'après avoir vu le fait nous en cherchions la cause, afin de mieux comprendre la grandeur et la difficulté de la révolution opérée sous ce rapport par la doctrine catholique.

C'est donc. Messieurs, puisque vous voulez savoir la cause de la servitude, c'est que Ihomme n'aime pas l'homme, que l'homme n'aime pas le travail, que l'homme n'aime pas le partage de son bien, que l'homme enfin n'aime rien naturellement de ce qui constitue la fraternité.

L'homme n'aime pas l'homme; car l'amour, ce charme inexprimable qui nous pousse vers un objet, et nous pousse moins à nous donner qu'à nous fondre en lui ; l'amour , cette merveille la plus incompréhensible de notre nature, à quoi nous passons toute notre vie, jusqu'à ce que nous ayons désespéré de nous assez pour ne plus chercher à en réaliser le mystère ; l'amour n'a qu'une cause unique, cause rare et passagère dans l'humanité.

Je voudrais en cacher le nom : je me reproche jusqu'à un certain point de le nommer dans cette chaire ; mais il m'est impossible de ne pas le prononcer. L'amour n'a qu'une cause, et cette cause C'est la beauté. Que l'homme soit mis en présence dune nature où resplendit ce don terrible, à moins qu'il ne soit couvert d'un bouclier divin, il en ressentira les coups : si rebelle, si orgueilleux qu'il soit, il viendra comme un enfant se courber aux pieds de ce quelque chose qu'il a vu et qui l'a subjugué par un regard, par un cheveu de son cou m uno crine colli sui^ dit admirablement l'Ecriture. Mais cette beauté, cause unique de l'amour, elle est rare et passagère en nous. Elle n'appartient qu'à un très-petit nombre, et les êtres qui en sont le plus doués ne jouissent qu'un moment de leur couronne. Adorés un jour de leur vie, ils sentent bientôt la fragilité du don qui leur a été fait • les adulateurs fuient à mesure que les années descendent, et quelquefois il nest pas besoin des années. Le cœur épris violemment se détache avec rapidité, et d'expérience en expérience, ces êtres qu'on a tant chéris arrivent à ne plus posséder d'euxmêmes et des autres que les reliques d'un songe.

La beauté, qui est la source de l'amour, l'est aussi des plus grandes désolations qui soient ici-bas, comme si la Providence et la nature se repentaient d'avoir fait à quelques-uns de nous un si riche et si rare présent.

Si telle est la cause de l'amour, comment 1 humanité serait-elle aimée? A part le petit nombre qui la possède, et avec tant d'imperfections, qu'est-ce que le reste ? Que voit l'homme autour de soi? Des hommes non pas seulement dépourvus de la grâce et de la majesté de leur nature, mais défigurés par le travail, avilis par des maux sans nombre , en qui l'œil ne découvre plus rien qu'une sorte de machine qui se meut. Et si du corps on pénètre jusqu'à l'àmc, la misère et la honte s'y révèlent sous des aspects plus profonds encore, qui n'arrêtent plus le mépris par la pitié. L'orgueil sans cause, Tambition, l'égoïsme, la haine, la volupté, tous les vices se disputent ce visage intérieur de l'homme, et aspirent à le déshonorer. Que reste-t-il pour l'amour? à quel vestige

de la beauté se prendra l'homme pour aimer l'homme et partager fraternellement avec lui les peines du travail et la joie des biens?

L'homme n'aime pas le travail. Il aime seulement une activité qui flatte l'orgueil et trompe l'ennui. Pascal en a fait la remarque. Un homme, dit-il à peu près, se juge malheureux parce qu'une disgrâce le jette dans un château magnifique , où , entouré de toutes les jouissances et de toutes les distinctions, il ne lui manque qu'une multitude de solliciteurs et d'importuns qui Tempêchent de penser à soi. Cela est vrai, nous aimons l'activité, mais une activité commode et lionorée qui, selon l'expression de M™^ de Staël, ajoute l'intérêt au repos, et nous donne sans fatigue la satisfaction de tenir et de remuer les fds de ce monde. C'est l'activité paresseuse du commandement qui nous séduit j mais dès qu'il y a fatigue réelle d'esprit ou de corps, nous cherchons à la rejeter sur les autres autant que nous le pouvons. Le travail est une peine. Il a été imposé à l'homme quand Dieu le chassa du paradis terrestre avec cette sentence : Tu mangeras ton pain à la .sueur de ton front ,• en le repoussant, nous ne faisons que repousser un châtiment , et pour l'accepter quand l'amour nous manque, il ne nous faut pas moins que toute la force de la nécessité. Or, l'homme manque d'amour, à l'égard de l'homme, et l horreur du travail, combinée avec sa nécessité, lui inspire sans cesse l'idée et la tentation de la servitude pour autrui. Combien donc est-il loin de la fraternité qui est le partage réciproque du cœur, du travail et des biens ?

On serait porté à croire que l'homme, parvenu à un certain degré de richesse et rassasié de superflu, n'éprouve aucune peine à donner ce qui est inutile même à la surabondance du luxe : c'est une erreur. L'homme ne donne jamais volontiers. Quand il ne sait plus que faire de son or, il achète la terre qui le produit. Dénué souvent de postérité, ou réduit à des neveux qu'il déteste, il achète encore, et si la terre manque à son ardeur de la posséder, il ensevelira dans des coffres profonds cet or doublement inutile, se donnant quelquefois le plaisir de le regarder, de le compter, et de savoir au juste de combien d'écus sa félicité

s'est accrue ! Quelle joie y a-t-il là? Vous et moi nous 1 ignorons également, on ne se rend compte que des passions dont Ion lut soi-même victime. Le pauvre ne comprend pas 1 état de Ihomme riche, qui aime mieux enfouir que donner; mais il en est ainsi. Il arrive même que le riche sennuie de l'être, qu'il nen peut plus de sa fortune, qu'un immense dégoût le saisit : il pourrait, ce semble , s'ouvrir une veine nouvelle de joies en rappelant de la misère une famille ruinée, en mariant de pauvres jeunes gens qui s'aiment loyalement. 11 n'aurait pas même besoin daller chercher le malheur; le malheur monterait son escalier, de lui-même; il y monte à tout quart d'heure sans qu'on l'attende; il frappe, il apporte à ce misérable un bien qu'il ne connaît plus. Mais la satiété poussée jusqu'à la douleur n'apprend pas encore à l'homme le secret de se dépouiller. Il estime que Thonneur d'être plus riche que personne mérite bien d'être acheté par la souffrance. Encore une fois, nous ne comprenons rien à tout cela, mais tout cela est, et nous révèle une troisième source de la servitude substituée dans le monde ancien à la fraternité.

En effet, si l'homme n'aime pas l'homme, s'il hait le travail, et abhorre tout partage de son bien , qui ne voit au bout de ces dispositions de son âme , comme une conséquence inévitable , l'établissement de la servitude? Pourquoi n'abuserais-je pas de la force contre l'homme que je méprise , pour l'assujettir à un travail dont je me délivre, et qui sert à la fois ma fortune et mon orgueil? Pourquoi nattacherais-je pas le plus d'hommes possible, au moindre prix possible , à la satisfaction de tous mes sens ? Pourquoi, si je le peux, n"aurais-je pas, comme dans llnde, des gens pour chasser de mon visage les animaux importuns, d'autres pour me porter en palanquin , d'autres pour me tenir un verre d'eau tout prêt quand j'aurai soif, d'autres pour m'accompaguer et me faire honneur? Peut-être sera-ce l'occasion qui me manquera pour m'assujettir mes semblables; mais l'occasion a-t-elle jamais manqué dans le monde aux oppresseurs? Une fois les causes de la servitude posées dans le cœur de l'homme, qui s'y opposera? où sera le point d'appui des faibles contre les forts?

qui parlera pour l'homme, si Ihomme le méprise? Par Teflet même du manque d'amour et de la passion de s'agrandir , il se formera nécessairement des générations deshéritées ; ces générations sagileront, elles feront peur aux heureux du monde, il faudra bien créer une force qui leur ôte l'idée de se révolter et qui permette à légoïsme un sommeil tranquille. Quel plus naturel moyen que de les réduire à une servitude qui les avilisse à leurs propres yeux, et ne leur permette pas même de songer à se revendiquer?

Ce ne sont pas là. Messieurs, de chimériques interprétations des sentiments de l'homme. Dieu a permis que la servitude subsistât jusqu'à présent pour vous révéler sans cesse à vous-mêmes ce que vous êtes en dehors de la charité qui vient de lui. Vous auriez pu croire que vous aimiez l'humanité par vous-mêmes, et que la philanthropie suffisait à l'établissement de la fraternité universelle. Dieu a pris soin de vous détromper. Que des Européens, des Français, descendent quelques degrés de latitude et soient transportés sous un soleil plus chaud, leur philanthropie expire aux portes d'une fabrique de sucre. Devenus possesseurs d'esclaves, ils découvriront les plus puissantes raisons du monde en faveur de la servitude : celles-là même que je disais tout à l'heure, la nécessité du travail, l'impossibilité de l'accomplir par eux-mêmes, le devoir de s'enrichir, linfériorité de la race assujettie ; l'on ira au loin chercher cette race privilégiée, et si elle n'est pas encore assez proche de la bête, on aura soin, en la maltraitant et en la privant d'éducation, de l'amener au niveau de bassesses et d'abrutissement désirable i)Our que tous la jugent incapable et indigne de la liberté. Voilà l'homme, Messieurs, et quels obstacles la doctrine catholique devait trouver en lui pour l'établissement de la fraternité. Voyons comment elle a fait pour être la plus forte.

Quand Jésus-Christ avait voulu fonder l'apostolat, il avait prononcé cette parole : Allez et enseignez toutes les nations. Il lui en coûta davantage pour fonder la fraternité. Il s'y reprit à plusieurs fois, et posa trois textes fameux.

Je vous dojine, dit-il une fois, je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez tes uns les autres, comme je vous ai aimes moi-même^ le monde connaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres (l). Remarquez dabord, Messieurs, cette expression : Je vous donne un commandement nouveau. Jésus-Christ ne s'en est servi que dans cette occasion, du moins dune manière aussi expresse. L'humilité, la chasteté, l'apostolat, quoique des choses nouvelles, l'étaient moins pourtant que ce précepte : Aimez-vous les uns les autres. Et Jésus-Christ ajoute que ce sera le signe auquel on reconnaîtra ses disciples, non que l'humilité, la chasteté, l'apostolat, ne soient aussi des signes très-évidents et très-certains de la profession chrétienne, mais parce que la charité est l'océan où commencent et aboutissent toutes les autres vertus. C'est la charité qui rend humble , chaste , apôtre ; c'est elle qui est le principe et la fin , et par conséquent le signe capital de la transfiguration de l'àme.

Faites une seconde remarque, Messieurs : la doctrine catholique apparaissant au monde ne dit pas comme Spartacus : Levez-vous, armez-vous, revendiquez vos droits; elle dit avec calme et simplicité : Aimez-vous les uns les autres,' s'il y en a un parmi vous qui se plaigne de n'être pas aimé, qu'il aime le premier; l'amour produit l'amour. Quand deux s'aimeront, et qu'on aura vu la joie de leur cœur, un troisième viendra qui désirera être aimé aussi en donnant son amour; ensuite un quatrième. Ce qui vous manque, ce n'est pas un droit, c'est une vertu. Or, aucune loi ne peut vous donner une vertu, aucune victoire ne peut vous la créer. Spartacus aurait vaincu , que le monde eût été le lendemain ce qu'il était, la veille ; les esclaves seraient devenus maîtres, les maîtres esclaves; et encore tous ces victorieux, enivrés des dépouilles de Rome, se seraient égorgés les uns les autres au nom de la fraternité. Une vertu ne naît pas sur les champs de bataille ; 1 ame est la seule terre où Dieu la

(0 Saint Jean, oh. lô, vers, ô'i elôj.

sème et la récolte. Que faites-vous lorsqu'une plante nécessaire ou désirable manque à votre industrie? Vous la cherchez au loin, sous le soleil qui la mûrit ; vous la semez et la cultivez avec d'autant plus de soin que le sol à qui vous la confiez nest pas son sol natal. Eh! Messieurs, la génération de la vertu ne diffère pas de celle-là ; elle n'en diffère que parce qu'il est inutile daller si loin; le royaume de Dieu est au dedans de vous; la terre, c'est votre àme, et la semence, vous venez de la recevoir; elle est dans ces mots : Aimez-vous les uns les autres.

Elle est aussi dans cette seconde parole : Si quelqu'un d entre vous veut être le premier, qu'il soit le dernier, et qui veut être le plus grand, qu'il soit votre serviteur, à l'exemple du Fils de lliomme, qui nest pas venu pour être servi, mais pour servir (l). Vous vous plaignez d'être esclaves, vous ne savez pas ce que vous dites : on est esclave quand on sert malgré soi ; servez de votre propre gré, l'esclavage sera détruit. On vous a dit que le plus grand malheur cl la plus grande honte c'était la servitude, et moi je vous dis : Faites de la servitude un acte d'amour; ce qui était ignominie deviendra gloire , ce qui était esclavage deviendra dévouement, ce qui était la dernière chose deviendra la première, ce qui était le comble de l'infortune deviendra de lextase. ^Ne savez-vous pas qu'il n'y a rien de plus doux que d'aimer? Et quand on aime on se donne ; quand on se donne, on sert; et quand on sert par amour, on est heureux. Servez donc en aimant, que vous manquera-t-il? Il est vrai que l'ordre a été interverti, parce que c'est 1 amour qui précède le service, et qu'ici le service a précédé l'amour : mais que vous importe? Rétablissez l'ordre en aimant; pourvu que le service et l'amour soient ensemble, le mystère de la béatitude est accompli. Vous donc, ô vous tous, mes frères les esclaves, faites une sainte république d'amour, aimez-vous les uns les autres, et aimez vos maîtres dans l'amour commun que vous vous porterez ; vous finirez par les désarmer, par leur persuader de vous aimer aussi et de s'aimer entre eux. Rien n'est contagieux

(i) Saint Mathieu, ch. 20, vers. 20, 27 el 28.

comme la vertu arrivée à létal damour. Vos maîtres vous tenaient pour des ennemis, ils avaient encore plus de peur que de haine à votre égard ; quand ils verront que vous les aimez et que vous les servez librement, leurs yeux s'ouvriront, votre liberté naîtra delle-mème comme un fruit naît de son arbre et tombe de soi quand il est mûr.

Reste une troisième parole nécessaire encore à l'œuvre de la fraternité : Bienheureux les pauvres en esprit, parce que le royaume du ciel est à eux. Vous vous plaignez de linsensibilité du riche ; ne faites pas comme lui ; aimez la pauvreté , et donnez du peu que vous avez à ceux qui ont encore moins. Ne dites pas que vous ne pouvez vous priver de votre part, si d'autres n'en font autant ; donnez d'abord la vôtre, d'autres donneront aussi la leur; votre part vous sera rendue au centuple, et l'esprit de pauvreté , sans lois , sans violence , sans dissoudre la société dans un partage toujours à refaire et toujours impuissant, détruira l'inimitié du pauvre et du riche, fera de celui-ci un économe et de celui-là un protégé de la Providence.

Sans doute, Messieurs, toute cette doctrine est aussi simple que profonde; cependant personne ne l'avait trouvée. Il en est d'elle comme de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb ; chimérique avant le succès, tout le monde fut surpris de n'en avoir pas eu l'idée : il ne s'agissait que de monter sur un vaisseau et daller tout droit devant soi. Cependant ici nous avons une merveille de plus ; la doctrine conçue et publiée n'est que peu de chose encore ; il faut qu'elle arrive à l'efficacité par elle-même , sans le secours d'aucune victoire et d'aucune législation. Il faut qu'elle soit acceptée librement, pratiquée librement et cela contrairement à tous les instincts de l'humanité. On disait à l'homme d'aimer l'homme, lui qui ne l'aimait pas ; on lui disait de servir, lui qui n'aime qu'à être servi ; on lui disait de donner son bien, lui qui avait horreur de se dépouiller. Evidemment la fin et les moyens n'avaient aucune proportion. Et pourtant que n'a pas été le succès ? Je tourne quelques pages de l'Évangile, et je lis : La multitude des croyants

n avait quun cœur et quune âme ,• nul d'entre eux n appelait sien ce quil possédait, mais tout leur était commun. On ne voyait point d indigents parmi eux. Quiconque avait des chatnps et des maisons les vendait et en apportait le prix, qu'il mettait aux pieds des apôtres, et Von en faisait la distribution à chacun selon ses besoins (i).Lb république clirétienne était formée; république nouvelle, inconnue, où tout le monde n'avait qu'un nom, celui de frère.

Mais cette république ne devait pas être bornée à un coin du monde, et y demeurer comme une secte heureuse donnant de loin aux hommes l'exemple de la fraternité. La terre avait été mise devant elle comme la seule limite de sa réalisation ; elle était appelée à provoquer et à établir partout le partage réciproque du cœur, du travail et des biens. Elle avait besoin, pour cette grande œuvre , d'un sacerdoce fondé lui-même sur le principe de la fraternité; elle le créa. Elle destina aux fonctions du gouvernement et de la parole non les princes et les savants , mais ceux des frères, quelle que fut leur naissance, en qui la charité brillait davantage ; elle choisit l'enfant du pâtre et le fils de l'esclave ; elle mit sur leur tète la couronne du prêtre, la mitre de l'évèque, la tiare du pontife, et dit tout haut aux princes de ce monde : Voilà aux genoux de qui vous viendrez chercher la lumière et la bénédiction. Vous, Césars, vous dépouillerez votre orgueil un jour, vous vous abaisserez devant le fils de votre serviteur caché autrefois dans les basses-fosses de votre palais ; c'est à lui que vous confesserez vos fautes, c'est lui qui étendra la main sur vous, et qui vous dira : Au nom de Dieu, César, tes péchés te sont remis, va et ne fais plus ce que tu as fait. Le résultat était facile à prévoir. Dès que le pauvre et le petit étaient élevés parle mérite même de l'humilité au trône de la parole et au tribunal de la conscience, la nature humaine prenait une dignité tirée de son fond et d'une vertu possible à tous ; ce n'était plus la naissance et la guerre, le hasard et Ihabileté, sources diverses

(0 Actes des Apôlres, cli. 4, vers. 3"2 et suiv.

d'exclusion et d'oppression; ce n'était plus légoïsme, mais la charité qui tenaille sceptre des destinées de l'humanité. L'esclavage perdait toute signification, et cela sans luttes entre les maîtres et les esclaves, sans révolution précipitée et sanglante, par le seul cours des choses. Comme les fers d'un prisonnier s'usent avec le temps et par le frottement, et que le geôlier n'a plus besoin de les détacher quand l'heure légale de la liberté est venue ; ainsi la religion n'eut pas même besoin de secouer les chaînes de l'esclave pour les faire tomber, elles s'étaient usées par le temps et par le frottement de la doctrine.

Mais l'esclavage à détruire n'était pas toute l'œuvre de la fraternité, il fallait encore pourvoir au service des misères humaines. La doctrine catholique créa pour elles le service gratuit, c'està-dire, un service de dévouement sans autre récompense que le strict nécessaire de l'être dévoué. Ce service entraînait nécessairement la chasteté absolue ; il substituait à la famille le genre humain tout entier. Je n'en ferai pas Ihistoire, Messieurs; qui ne la connaît? Qui ne sait avec quelle ingénieuse fécondité la doctrine catholique a pourvu de pères et de mères tous les malheurs? Épiant dans chaque siècle la misère qui lui était propre , elle lui a suscité chaque fois des serviteurs nouveaux. Elle a fait la sœur de charité aussi facilement quelle avait fait le chevalier de Malte, le frère des écoles chrétiennes aussi bien que le frère de la Merci, lami du fou comme l'ami du lépreux. Chaque jour encore vous avez sous les yeux l'exemple de ces créations, où la puissance de la charité prend corps à corps la puissance de la misère, et ne lui permet pas de toucher le point le plus obscur de l'humanité sans y porter la main après la sienne; ainsi s'est établi le règne de la fraternité parmi les hommes , œuvre incroyable même à qui la voit, et dont il faut que je vous demande l'explication.

Je vous demande quelle est la cause dun si étrange phénomène, après tant d'autres que nous avons déjà vus. Pourquoi et comment la doctrine catholique a-t-elle été seule eflicace pour abolir la servitude , pour transformer le cœur du riche et celui du pauvre, pour organiser ce service volontaire et gratuit qui

couvre encore l'Europe, malgré la conspiration de tant d'hommes qui s'efforcent de Tanéantir? Je vous demande comment cela s'est fait ; comment se fait-il que cette doctrine catholique , qui seule déjà produit l'humilité, la chasteté, l'apostolat, soit la seule aussi qui produise la fraternité , la seule et toujours la seule , les autres ne faisant que détruire, ou si elles conservent quelque chose de la force quelles ont reçue primitivement de la doctrine catholique, ne faisant qu'altérer son ouvrage et ses dons ?

J'ai déjà répondu , Messieurs , qu'évidemment cette efficacité de la doctrine catholique est divine, puisque si elle était humaine, toute autre doctrine en déroberait le secret tôt ou tard. Pourquoi l'homme aime-t-il l'homme aujourd'hui, si la doctrine catholique a laissé l'homme tel qu'il était, avec sa seule nature et son seul attrait? La beauté, disions-nous, est la cause unique de l'amour; il faut donc que la religion catholique ait revêtu l'homme d'une beauté qu'il n'avait pas auparavant. Mais laquelle? Si je vous regarde au dehors, vous n'êtes pas changés, votre visage est celui de l'antiquité, et même vous avez perdu quelque chose dans la rectitude des lignes de la physionomie. Quelle beauté nouvelle avez-vous donc reçue? Ah! une beauté qui vous laisse homme, et qui est pourtant divine ! Jésus-Christ a mis sur vous sa propre figure, il a touché votre âme avec la sienne, il a fait de vous et de lui un seul être moral. Ce n'est plus vous, c'est lui qui vit en vous. Une sainte disait : Si on pouvait voir la beauté d'une âme, on ne pourrait plus rien regarder! Cette beauté que le monde ne voit pas, nous chrétiens, nous l'entrevoyons; elle perce à travers l'humanité déshonorée, nous la sentons, nous la cherchons ; elle nous séduit , non pour un jour, comme la beauté humaine, mais avec l'indélébile magie de l'éternité. Si je vous aime, si je suis forcé de vous parler, si je donnerais ma vie pour le salut d'un seul d'entre vous , ce n'est pas que je sois plus qu'un homme ; mais je vois en vous une inexprimable lueur qui vous enveloppe, vous pénétre, et me ravit au dedans de vous. Je l'ai moi-même aussi à votre œil, si vous êtes chrétiens. Un jour, et bientôt même, cette parole qui vous annonce la doctrine se ternira; la

décadence s'approche de Thomme avec rapidité, et avec elle la solitude et loubli. Ce temps venu, il ne me restera dans votre âme que le souvenir d'un écho ; mais à moi , comme à vous, dans la vie et dans la mort, il nous restera la beauté qui vient du Christ, son visage qui est sur nous, et lamour qui en jaillit pour nous réjouir vivants et nous embaumer au tombeau.

Vous avez déjà quelque expérience de la vie, vous avez heurté à plus dune porte : eh bien, dites-moi, navez-vous pas senti la différence de Ihomme qui vous accueille en homme, d'avec l'homme qui vous accueille en chrétien? A part vos mères, vos sœurs, et un petit nombre damis, quel homme indifférent, si philanthrope qu'il soit, vous a serré sur son cœur? Dans quel cabinet, au fond duquel un philosophe cache ses glorieuses veilles, avez-vousété reçus avec amour P En qui avez-vous reconnu la poitrine de la fraternité? Pour moi, à part ceux que je nommais tout à l'heure, je ne lai trouvée que dans des chrétiens, dans des âmes animées de la vertu du Christ, dans des prêtres à qui je confessais mes fautes, dans quelques jeunes gens qui m'apportaient l'aveu des leurs et qui se jetaient de joie dans mes bras , âmes fraternelles, embrasées déjà de la communion des saints, et me révélant de loin l'extase éternelle de l'unité.

Et vous, hommes qui netes que des hommes, souffrez que je vous le demande : où en étes-vous de la fraternité et de l'amour humain? Hélas ! après des illusions rapides, vous ne croyez déjà plus à l'amour ; vous êtes devenus incrédules même à la beauté, et la source des joies mystérieuses ne donne plus d'eau dans le fond de votre cœur. Vous avez ôté de l'homme le Dieu qui y habite, et vous vous êtes étonnés du néant qui s'y est fait. Qu'aije besoin de citer de nouveau à mon tribunal le mahométisme , le protestantisme et le rationalisme? On peut considérer le monde en bloc aussi bien que par l'analyse. Eh bien! depuis que la raison humaine, sous diverses couleurs, a combattu et affaibli la doctrine catholique dans le monde, quel chemin y a fait la fraternité? Son nom est dans toutes les bouches, il fait le fonds des

systèmes et des désirs : on n'entend parler que d'esprit d'associan. 8

tion et de communauté ; on se tend la main de partout : et cependant un gémissement sourd, une plainte unanime dénonce à toute la terre le refroidissement des cœurs. Que j écoute l'homme qui porte le faix du service militaire, le magistrat appliqué aux fonctions de la justice, le professeur démêlant dans lame du jeune homme le secret de ses penchants, l'homme politique étudiant de près les grands ressorts du monde j que j'écoute enfin la voix de la société, par tous les pores d'où elle s'échappe, je n'entends qu'un mot tomber dans mon oreille ; l'égoïsme. Le froid et le vide se font dans l'humanité. On sent jusque dans les ardeurs politiques un souffle morne, une respiration fatiguée, qui annonce au dehors la misère du dedans. Ainsi, quand le soleil décline vers l'horizon, la sève de la nature s'arrête et se glace ; elle attendrait la mort, si elle n'espérait toujours la résur-' rection .

La résurrection viendra, chrétiens, et viendra par nous. Puisque le monde, qui ne veut pas de l'humilité, qui ne veut pas de la chasteté, qui ne veut pas de l'apostolat, veut de la fraternité ; puisqu'il est obligé d'en vouloir, et que tous les jours il s'ingénie à en faire, voilà le terrain commun où nous nous rencontrons avec lui. Profitons-en. Entre lui et nous, c'est à qui répandra le plus d'amour véritable, à qui donnera le plus en recevant moins. Personne, dans ce conflit, ne pourra nous incriminer. Jetons-nous-y à cœur rempli; nous avons tant reçu d'amour qu'il nous coûte peu d'en rendre. Gagnons nos frères à force de bienfaits, et puisque de moment en moment le froid augmente dans le monde, que de moment en moment la chaleur augmente en nous pour passer jusqu'à lui ; afin que ce Lazare étant au tombeau, s'il devait y descendre, nous eussions assez de vie pour lui et pour nous, assez de larmes pour le pleurer, assez de puissance pour jeter ce grand cri : Lazare, quoique mort, entends la voix qui ressuscite, et sors du tombeau !

Page 1