‹ Conférences (volume 3)Chapitre 7 sur 36 · DE LA RELIGION COMME PASSION ET VERTU DE L HUMANITÉ · texte numérisé non relu

DE LA RELIGION COMME PASSION ET VERTU DE L HUMANITÉ

Monseigneur, Messieurs,

Lhumilité, la chasteté, la charité, sont les vertus cardinales introduites dans le monde par la doctrine catholique. Je les appelle cardinales non-seulement à cause de leur importance propre, mais parce qu'elles entraînent à leur suite dautres vertus, telles, par exemple, que l'obéissance, la pénitence, la pauvreté, vertus nouvelles aussi qui, toutes ensemble, transforment le cœur du chrétien et qui, atteignant jusqu'aux vertus purement morales, leur donnent dans son àme une plus heureuse et plus forte expression. Mais ces trois vertus, mères et maîtresses, ne sont pas pourtant à la première place ; elles découlent elles-mêmes dune autre qui est leur principe, et dont il est nécessaire que je vous entretienne maintenant, sous peine de vous cacher la cause active de tous les effets produits dans l'àme par la doctrine catholique. Cette cause active, cette vertu primordiale, c'est la religion.

La religion est le commerce positif et eflTicace de l'homme avec Dieu. A la différence de l'humilité, de la chasteté et de la charité, qui ne sont que des vertus, la religion est tout ensemble une passion et une vertu , la plus grande passion et la plus grande

vertu de rhumanité, passion que la doctrine catholique seule satisfait, vertu que la doctrine catholique seule produit. Cet énoncé, Messieurs, en vous révélant le profond et spacieux sujet qui nous reste à traiter celte année, pourra vous étonner, car il me semble contradictoire dans les termes. Qui dit passion dit faiblesse, qui dit vertu dit force : soutenir que la religion est la première passion de l'humanité, et qu'elle en est la première vertu, n'estce pas soutenir deux choses qui s'excluent par une manifeste contradiction? Et pourtant cela est. Non-seulement cela est, mais c'est le nœud de toute l'histoire de la religion dans le monde. Quiconque ne la considérera que comme une passion, ou ne la considérera que comme une vertu , ne démêlera pas le fd des destins de l'humanité.

J'établirai donc avant tout cette duplicité de nature de la religion , savoir, qu'elle est une passion et une vertu. Plus tard, je montrerai qu'elle est une vertu réservée à la doctrine catholique et je tirerai les conclusions dont je vais poser les premières prémisses.

L'homme naît entre trois foyers de vie : la nature, l'humanité, Dieu. Sa naissance n'est que l'acte par lequel il est plongé dans cette triple atmosphère respirable, l'atmosphère de la nature, l'atmosphère de Ihumanité, l'atmosphère de Dieu. Sa naissance l'y plonge, son développement l'y baptise, et cela, dans tous les lieux et dans tous les temps, soit qu'il tombe sous le règne de la plus pure révélation ou sous la nuit de la superstition la plus corrompue. Dès qu'il naît et se développe, il est en rapport nécessaire avec ce triple foyer par son intelligence, par son cœur et par ses sens. Il est en rapport avec la nature par son intelligence, en y puisant la connaissance des faits et des lois qui constituent les sciences physiques ; par son cœur , en subissant les attraits qu'elle contient; par ses sens, en aspirant et en s'identifiant toutes ses émanations. Il est sous tous ces mêmes aspects, mais d'une manière plus élevée, en rapport avec l'humanité ; car l'humanité lui donne la science morale et sociale, lui inspire un amour de dévouement pour des êtres semblables à lui, et, par un travail aussi permanent qu'universel, nourrit, fortifie et embellit son corps.

II en est de même de Dieu : il saisit l'homme par une certitude et une action auxquelles il ne saurait pas plus échapper qu'à l'humanité et à la nature. La certitude de Dieu, de l'humanité et de la nature, sont pour l'homme trois faits contemporains et égaux. Il n"a pas plus besoin de se démontrer lexistence de Dieu, qu'il n"a besoin de se démontrer l'existence de la nature et de 1 humanité , et tout raisonnement qui met Dieu en doute , a la même valeur sceptique contre la nature et l'humanité. Seulement, on connaît plus ou moins bien Dieu, comme on connaît plus ou moins bien la nature et l'humanité. Ce nest pas sous le rapport de la certitude que les temps diffèrent , mais sous le rapport de la connaissance; et quand Dieu se révèle mieux qu'auparavant, ce nest pas une certitude plus haute de lui qu'il apporte, mais une manifestation plus étendue de sa nature , de ses œuvres et de sa personnalité. Si nous n'avions pas la certitude primitive de Dieu, de la nature et de l'humanité, inséparablement liés entre eux, nous ne nous y élèverions jamais, parce que toute réalité manquerait à la fois sous nos pieds. Le raisonnement peut bien défendre et confirmer cette certitude triple et une ; il ne la crée pas. Dans tous les cas, quelle que soit la mauvaise volonté de l'homme, il est en rapport nécessaire avec l'idée de Dieu -, qu'il fasse ce qu'il voudra, l'idée de Dieu lui apparaît malgré lui. Elle est au monde ; le spectre en est dressé devant lui, il a des yeux, des mains, une bouche; on peut bien lui dire : non 5 on peut bien lui dire : va t'en 5 mais en lui disant non, on répond à sa parole; en lui disant : va t'en, on répond à sa présence. La négation affirme et la répulsion atteste. On ne prend la peine de nier qu'une chose qui vit ; on ne repousse que ce qui ouvre notre porte à pleins battants ou à demi-baltants , et qui trouble notre repos par un visage importun. On ne chasse que ce qui est entré. Et si on nie Dieu, c'est qu'il vit dans le monde ; si on le repousse, c'est qu'il est présent; si on le chasse, c'est qu'il est entré. Et cette vie, cette présence, cette entrée de Dieu dans l'humanité prouvent qu'il est; car s'il n'était pas, d'où viendrait

cette possession de l'humanité par son idée? Je dis possession :

car il n'en est pas de cette idée comme de tant d'autres qui apparaissent pour s'évanouir, qu'un liomme introduit dans le monde et qu'un autre en bannit, idées éphémères qui ont leur berceau dans un livre et leur tombeau dans une bibliothèque. L'idée de Dieu n'a ni commencement ni finj quand on la chasse par l'orient , elle revient par l'occident, ou plutôt elle ne cesse pas d'habiter ù la l'ois tous les points du temps et de l'espace , aussi puissante par la négation que par l'afiîrmation , vivant de ses ennemis comme de ses adorateurs, plus active même, plus servie, plus triomphante quand elle est combattue, qu'aux jours où. paisible maîtresse des esprits, sœur et concitoyenne de tous, elle jouit d'un empire qui n'est pas contesté.

Le rapport idéal n'est pas le seul que Ihomme ait nécessairement avec Dieu ; nous touchons à lui par le cœur comme par l'intelligence ; nous l'aimons, nous le haïssons. Car Dieu a encore ce privilège, c'est qu'on n'est guère à demi à son égard, il suscite la haine quand il ne suscite pas l'amour. Vous vous étonnez quelquefois, chrétiens, d'être haïs ; vous n'avez donc jamais songé à ce que vaut pour Dieu le témoignage de la haine. Car quelle peut être la raison de haïr Dieu ? Qu'y a-t-il de haïssable dans l'idée de Dieu ? Qu'y a-t-il de haïssable dans l'idée de quelques hommes qui se réunissent pour le prier ? Qu'y a-t-il de haïssable dans un temple qu'on a bâti sur cette idée ? Qu'y a-t-il de haïssable dans tout ce qui nomme, prouve et honore Dieu? Rien, assurément, si ce n'est la crainte, et par conséquent la certitude qu'on a de lui, si ce n'est limportunité de cette puissance qui ne nous laisse pas d'asile contre elle, et nous poursuit jusque dans la conscience par un reproche dont nous sommes le complice.

J'ajoute que nous sommes en rapjiort avec Dieu même par nos sens. Quand nous souffrons, à qui demandons-nous secours? Qui rafraîchit la poitrine du pauvre? Qui essuie ses sueurs? Qui soutient et console l'humanité dans ses infinies misères? C'est l'idée de Dieu. Le pauvre, au coin de la rue, dans les pays où il n'est pas chassé de la rue, demande, au nom de Dieu, le pain qui lui manque. Il sait que le Dieu qui nourrit son intelligence

cl son cœur, est aussi le Dieu qui fait mûrir les moissons et qui donne leur pâture aux oiseaux du ciel. Son nom prononcé a une elïicacitc pour obtenir, et une ciïicacilé plus mystérieuse encore pour désarmer intérieurement le besoin dune partie de son aiguillon. Dieu est visiblement, sous tous les points de vue, la grande puissance et la grande richesse de l'humanité, et c'est pourquoi la passion de l'humanité est de se mettre avec lui dans un rapport positif et efficace , rapport qui constitue la religion.

Mais, vous me demanderez. Messieurs , ce que j'entends par un rapport positif et efficace avec Dieu , et il est nécessaire , en effet, qu'avant d'aller plus loin, je définisse ces expressions.

Un rapport avec un foyer de vie est positif lorsque nous en tirons réellement la vie. Ainsi nos rapports avec la nature et 1 humanité sont positifs, parce que nous en tirons réellement la vie de l'intelligence, du cœur et du cor[)s. Un rapport avec un foyer dévie est efficace lorsque notre vie personnelle, entretenue à cette source, s'élève au niveau du foyer où nous la puisons. Ainsi, pour que nos rapports avec la nature soient efficaces, il faut que notre vie se naturalise, c"est-à-dire s'élève à la hauteur des forces et des lois qui constituent la nature; et, de même, pour que nos rapports avec l'homme soient efficaces, il faut que notre vie s'humanise, qu'elle échappe à légoïsme de la solitude, et ne fasse plus avec la vie de nos semblables qu'une seule unité. En appliquant cette définition au commerce de l'homme avec Dieu, ce commerce sera positif si l'homme tire réellement de Dieu la vie de son intelligence, de son cœur et de ses sens ; il sera efficace si la vie propre de l'homme s'élève par ce commerce jusqu'à se diviniser. Et par conséquent la religion nest autre chose qu'une communion de vie avec Dieu.

La chose ainsi définie , j'affirme que l'humanité a la passion de la religion, la passion d'un commerce positif et efficace avec Dieu. Je sais que plusieurs me le nieront; plusieurs croiront faire une phrase spirituelle en disant qu'ils n'usent pas de Dieu. C'est un langage connu. Mais je remarque d'abord que c'est un langage moderne. L'antiquité ne nous présente rien de semblable;

cette phrase est d'une époque où Dieu est devenu plus manifeste et plus puissant que jamais , et l'antiquité qui avait la certitude de Dieu sans en avoir une connaissance claire et exacte, l'antiquité n'a pas dit ce mot là. Elle n'avait pas assez vu Dieu pour le mépriser; elle n'en jouissait pas assez pour qu'il lui fût devenu importun. Elle le cherchait comme une chose encore éloignée; et quand on cherche ce qui manque, on ne le maudit pas, on ne le flétrit pas. Mais le jour vint où Dieu se donna, où il s épancha comme l'eau, où il dit à l'humanité : Viens et touche-moi, mets ta main dans mon côté et ton doigt dans mes plaies ; me voici petit, pour que tu me manies; caché, pour que tu me voies. Quand Dieu eut dit cela, quand il se fut proportionné à l'humanité, et qu'il eut coulé à pleins bords dans tout son être, alors quelques hommes épars se sont estimés plus grands que lui. Mais qu'est-ce que la parole d'un homme, et d'un homme blasé sur Dieu? Cest un caprice , plus souvent encore un sommeil de l'àme voisin de l'idiotisme. Un homme naît dans un métier ; attaché à cette glèbe dès l'enfance , il a le malheur de ne pas recevoir la révélation d'une plus haute vie ; il arrive à grandeur d'homme , toujours absorbé dans une monotone et vile ambition, sans s'apercevoir que quelque chose lui manque, et sans que la société lui jette de Dieu, à travers sa porte, un bruit assez violent pour l'ébranler. C'est un malheur, il faut le plaindre, mais n'en rien conclure qui retombe sur l'humanité.

L'humanité a la passion de s'unir à Dieu par un rapport positif et efficace ; car une passion n'est autre chose qu'un besoin vivement senti , qu'un attrait invincible qui nous pousse vers un objet, pour faire de notre vie la sienne et de sa vie la nôtre. Or, tel est le penchant de l'humanité vers Dieu, penchant si visible qu'il remplit toute l'histoire, et que la religion partout et toujours désigne la principale et la plus auguste activité des nations. Que ne font-elles pas pour Dieu ? Elles lui bâtissent des temples pour qu'il vienne y habiter, elles lui font des sacerdoces pour le représenter, elles s'assemblent pour l'honorer par des sacrifices , elles lui adressent des prières publiques et solennelles, elles se

placent sous sa protection par des décrets, elles le mettent en part de tous les événements heureux et malheureux. Quelle étrange et perpétuelle fraternité entre Ihomme et Dieu , non pas l'homme privé seulement, mais Thomme arrivé au nom et à la puissance de nation ! Écoutez bien , Messieurs, les pas de Ihumanité dans le monde : migration de peuples, fondation d'empires , dynasties naissantes , guerre et paix , révolutions sociales , chutes et avènements, quoi qu'il arrive. Dieu y est ostensiblement. Il part, il s'arrête, il monte et redescend avec l'humanité, inséparable compagnon de ses destinées, soldat et convive, vainqueur et vaincu , toujours recherché , toujours espéré , toujours présent. Que pouvions-nous de plus pour lui? Quelles adorations et quel sang lui avons-nous refusés? Aujourd'hui même encore, après un siècle d'efforts pour chasser cet hôte de soixante siècles , que faisons-nous ? Nous redressons ses autels abattus ; nos plus grands hommes lui demandent leurs victoires, et nos plus grands écrivains lui consacrent leur génie. Il y a trente ans, quand les princes du monde se partageaient l'Europe, ils ne tenaient aucun compte de Dieu dans leurs traités de paix , ils le croyaient banni pour toujours des hautes transactions de la souveraineté : et voici que d'un bout de l'Europe à l'autre, le bruit des questions religieuses les avertit que l'humanité nest pas changée, et que Dieu est toujours sa première , sa plus haute et sa plus vaste passion.

Si vous voulez sortir de cette considération générale et regarder l'homme de plus près encore dans ses rapports avec Dieu, je le veux bien. Quelles sont, vous demanderai-je, les trois races qui représentent le mieux l'humanité, l'une au point de vue de rintelligence , l'autre au point de vue du cœur, la troisième au point de vue des sens? Quelles sont-elles? Evidemment, pour l'intelligence, c'est le philosophe ; pour le cœur, c'est la femme ; et pour les sens, c'est le peuple.

Le philosophe, de quoi soccupe-t-il ? Ce n'est pas de sciences, d'arts, de politique, toutes choses secondaires et petites pour lui; le philosophe a un objet unique et constant de sa pensée , à

quoi il rapporte tout, et c'est l'infini, c'est-à-dire Dieu, sous un nom abstrait et général. Il en recherche assidûment la nature et les lois, et alors même qu'il torture l'infini pour en tirer quelque chose qui ne soit pas Dieu, encore n'est-ce qu'un déguisement sous lequel il le cache, sans pouvoir empêcher que sa vie intellectuelle ne soit un rapport permanent avec ce monde invisible et suprême que toute la terre appelle Dieu. Ce rapport est faux peut-être; le philosophe ne veut pas de Dieu comme tout le monde, et il s'égare en se séparant de la tradition pour se fier à son esprit; il donne à Dieu un vêtement de fantaisie, mais c'est toujours Dieu qui fait le fond de ses spéculations. Qu'il taille et qu'il rogne l'infini comme il voudra, sa passion ne le porte pas moins à s'élever plus haut que la nature visible et à chercher l'aliment vital de son génie dans ce lointain mystérieux qui n'a de réalité que par le nom et l'idée de Dieu. Quand Phydias sculptait son Jupiter Olympien, c'était sans doute une idole impuissante et mensongère qui sortait de ses mains, et pourtant l'idée de Dieu perçait dans le marbre et y répandait une majesté qui appelait les adorations de l'univers. Ainsi, le philosophe, même quand il substitue au Dieu véritable une idole de sa création, rend témoignage encore au mouvement qui porte l'intelligence vers les régions qu'habite la Divinité.

Quant à la race qui représente le cœur de l'humanité , nul ne conteste sa tendance naturelle vers la religion. On se sert même de cette observation pour porter l'homme à s'éloigner de Dieu, on lui dit avec un faux respect : Cela est bon pour des femmes. Oui, cela est bon pour des femmes, j'accepte l'expression, je m'en réjouis. Car la femme étant le cœur de l'homme à son plus haut degré de délicatesse et de sensibilité, son témoignage est celui de l'homme même, en tant qu'il est capable d'amour et de dévouement. Et s'il fallait choisir entre le témoignage du philosophe et celui delà femme, quelque grande que soit la révélation du génie, je mettrais plus haut encore la révélation du cœur; et s'il fallait dresser des autels à quelque chose d'humain, j'aimerais mieux adorer la poussière du cœur que la pous-

sière du génie. La femme religieuse, Messieurs, ne loublions jamais, elle a reçu le don de croire et daimer, et en appliquant à Dieu sa foi et son amour, elle prouve que votre propre cœur, qui est né du sien, qui fait partie du sien, est aussi naturellement religieux.

C'est ce quaffirme à son tour le peuple, ce grand représentant de Ihumanité sous le rapport des sens. Le peuple est religieux ; non pas comme ses maîtres voudraient qu il le fût, en prenant la religion comme un frein que Ion met à un coursier indompté ; il en rougirait! Il prend la religion comme un besoin, comme une honorable passion de sa nature, et encore que l'on cherche à déshonorer sa foi , en disant que c'est la foi du peuple , il la protège de sa pauvreté, de son travail et de sa majesté. Il se dit : Moi pauvre, moi peuple, je ne suis pas déshérité du grand, je ne suis pas déshérité du sublime. Longin..., il ne connaît pas le nom de Longin, mais moi je parle pour lui et je connais Longin. Longin a dit : Le sublime, c'est le son que rend une grande âme ; et le peuple, Messieurs, n'a pas renoncé à rendre ce son-là j il n'a pas renoncé à la joie du sublime, et comme il ne peut pas l'être par le monde , comme le monde refuse à son intelligence et à son cœur les occasions de l'être, il se dilate d'autant plus pour proclamer le Dieu qui l'élève, qui le bénit, qui lui dit : Moi, je suis ton frère et ton égal, n'aie pas peur.

Ainsi donc philosophe, femme, peuple, l'intelligence à son plus haut degré, le cœur à son plus haut degré, les sens à leur plus haut degré, tous les trois cherchent Dieu, veulent Dieu, sont passionnés pour Dieu. Et pourquoi? \'ous me demandez pourquoi, n'est-il pas vrai? Ah ! pourquoi? C'est que votre àme est plus grande que la nature, c'est qu'elle est plus grande que l'humanité, c'est quelle épuise en quelques quarts d heure de vie tout le monde qui n'est pas Dieu; et comme Tàme a horreur du vide, quand le vide se fait en elle, quand un jour ou l'autre, l'esprit du savant s'ennuie de ramasser des coquillages pour en faire des systèmes, quand la femme se lasse d'infidélités, quand le peuple regarde ses bras flétris dans un travail qui périt chaque soir, quand pour

tous le néant de l'univers est à létat palpable, quand lame enfin n'est plus qu'un océan sans eau, son hôte naturel y vient, et c'est Dieu. Notre grandeur fait en nous le vide, et le vide nous donne la faim de Dieu, de la même manière que, par le mouvement de la vie, nos entrailles étant arrivées à ce même sentiment que nous appelons le vide , elles ont besoin d'un commerce positif et efficace avec la nature, qui répare leur inanité. C'est le même phénomène, mais dans une région plus haute j et en définitive, de même que nous communiquons avec la nature et l'humanité par la faim et par la soif, de même nous communiquons avec Dieu par une faim et une soif sacrées , non pas comme l'a dit Virgile, auri sacra famés, mais Dei sacra famés.

Toutefois , Messieurs, par un autre côté , la religion, qui est une passion de l'humanité, en est aussi une vertu; je dois vous expliquer comment.

La vertu, nous l'avons déjà dit, est une force de l ame qui accomplit le bien. Or, si pour désirer Dieu, il n'est pas besoin de force, si pour sentir notre vide, et y appeler quelque chose de plus puissant que la nature et que l'humanité, il n'est besoin que de se laisser aller ; si Dieu qui est le plus riche des êtres, nous cause aisément une passion, cependant, sous un autre point de vue, en tant que notre commerce avec Dieu doit être efficace, en tant qu'il est nécessaire que nous divinisions notre vie pour être réellement en communion avec Dieu, là. Messieurs, notre infirmité se déclare et nous trahit. Tant que nous ne faisons que tendre la main à Dieu , cela va bien , mais Dieu est pesant à porter. Souvenez-vous de l'histoire de saint Christophe. SaintChristophe avait voué sa vie à passer au bord d'un torrent les voyageurs. Par une nuit d'orage, il entend frapper à sa porte, il ouvre, il voit un enfant nu et transi qui demande à passer. Le géant le presse d'achever la nuit dans sa cabane, lui représente le vent, la tempête, Tobscurité ; l'enfant insiste, il veut passer. Christophe, fidèle à son vœu , le prend sur ses épaules et se hasarde à travers les flots et les rochers ; mais à mesure qu'il avance, son fardeau semble s'accroître ; il devient intolérable ; le géant s'arrête

et dit à l'enfant : Mais sais-tu bien que tu es devenu pesant comme un monde ? — Ne t'étonnes pas, répond l'enfant , car tu portes Celui qui a fait le monde.

Ainsi , Messieurs , en est-il de Dieu , quand il s'agit d'unir notre vie à la sienne , non plus seulement par un besoin et un désir, mais par une elFicace réalité, par une transformation de notre être à la splendeur du sien. Il est facile à Prométhée d'aspirer au ciel et de porter la main sur le feu sacré : mais prends garde, Prométhée, le feu brûle quand on y touche. Dieu est la lumière et la sainteté infinies ; ce n'est pas peu de chose de s'en approcher avec une intelligence faible, un cœur corrompu, une chair stigmatisée par les passions. Ce n'est pas peu de chose de recevoir Dieu dans son intelligence , dans son cœur et dans ses sens, et de mêler deux natures aussi disproportionnées dans une réelle communion. Cette œuvre appelle une force énergique, une vertu tout à fait sublime, qui sache soumettre l'esprit de l'homme à l'esprit de Dieu, sans que l'esprit de l'homme perde sa personnalité et sa liberté ; qui transporte le cœur jusqu'à l'amour de l'invisible , et l'y retienne dans une joie sans substance et sans corps ; qui abaisse les sens, les châtie et les immole, afin que leur poids n'incommode pas l'ascension de l'àme vers les inaccessibles hauteurs de la Divinité. Quel prodige ! Et ce prodige, il faut qu'il s'accomplisse, plongés que nous sommes dans la nature et l'humanité, garrottés et souillés par leur contact; il faut que nous marchions. Dieu dans notre main droite, et le monde dans notre main gauche , sacrifiant sans cesse le monde et le portant toujours. Certes cela est difficile, c'est exiger de l'homme quelque chose de plus qu'humain, et pourtant le commerce efficace avec Dieu est à ce prix. Sans cette transfiguration douloureuse, la religion n'est qu'une affaire de mendiant qui demande l'aumône, et qui la laisse tomber parce que sa main est trop lâche pour en soutenir le poids.

J'entends, tous les jours, des gens qui disent : Si la religion est «i manifeste et si bien établie, pourquoi ne suis-je pas religieux ? Pourquoi ne vois-je pas la vérité de la religion ? Écoutez la ré- II. 9

ponse : Vous n'êtes pas religieux par la même raison que vous néies pas chastes ; vous nètes pas chastes, parce que la chasteté est une vertu, et vous n'êtes pas religieux, parce que la religion est une vertu. Vous imaginez-vous que la religion soit une science qu'on apprend et quon exerce comme les mathématiques ? Eh ! Messieurs, si la religion nétait quune science , il suffirait pour être religieux d'avoir dans sa chambre un tableau noir et un morceau de craie blanche pour barbouiller des équations algébriques. La religion , il est vrai , est une équation à résoudre , mais une équation entre l'homme et Dieu, entre la misère et la richesse, entre les ténèbres et la lumière, entre la sainteté et la corruption, entre le fini et l'infini, entre le néant et l'être absolu. Et cette équation terrible, on ne la résout pas avec l'esprit, on ne la résout qu'avec la vertu, non pas même avec la vertu qui fait les sages et les héros du monde, mais avec la vertu de Dieu, acceptée de nous, fr«it de notre cœur et du sien , incompréhensible hyménée qui est sous vos yeux, qui vous parle, et que vous n'entendez pas, dans l'inexprimable recherche qu'il fait de vous, parce que vous êtes arrêtés par une triple faiblesse qui vous enivre de vous-mêmes : faiblesse d'esprit, faiblesse de cœur, faiblesse des sens.

Faiblesse d'esprit , quest-ce que c'est? Un homme est frappé contre Dieu du premier phénomène venu ; il voit, par exemple, plusieurs cultes dans le monde, et il se dit : s'il y avait une vraie religion sur la terre, il n'y en aurait évidemment qu'une seule. Cette pensée lui suffît; il a barre contre Dieu, il nen reviendra jamais. L'infortuné ne comprend pas que la multitude même des cultes démontre à satiété la nature et le but religieux de l'homme, et que l'homme ne saurait être né religieux sans que cet acte de naissance soit l'acte authentique de la divinité même de la religion. Il ne comprend pas que 1 homme, à la fois libre et religieux, poussé vers Dieu par un besoin qui est une passion, éloigné de lui par une sorte d horreur de sa perfection , partagé entre ces deux sentiments contraires et cherchant à les unir, se crée de Dieu des . idées et des cultes à sa portée, l'adore et le meurtrisse tout ensemble, lui dise : Reste et va t'en. Les faux cultes. Messieurs, ne

sont qu'une transaction entre ces deux mouvements de 1 homme à regard de Dieu, et rien peut-être ne prouve davantage lindispensable vérité de la religion, que ce spectacle de l'humanité aimant mieux déshonorer Dieu que de se passer de commerce avec lui. Eh bien! un homme raisonnable, un savant, un profond politique passera sa vie, cette vie grosse dune éternité; il la passera sans religion , sous la sauvegarde de cette misérable idée que je viens de dire, et que je suis bien forcé d'appeler un idiotisme, plus qu'un idiotisme , puisqu'elle prouve justement ce qu'il veut nier, la nécessité et la vérité de la religion. Il tombera de là, un jour, avec ce seul appui, dans la lumière divine, où ce qui létonnera le plus sera d'avoir péri par une démonstration qui devait le sauver.

Faiblesse de cœur, autre cause qui arrête l'homme et lempéche d'entrer dans un rapport positif et efficace avec Dieu. Il est dans un de ces deux états : il aime encore ou il n'aime plus. Quand il aime, il est séduit par cette légère flamme qui sort de son cœur, comme on voit, dans les cimetières, une lueur qui brille un moment sur la tombe des morts. Il croit à cet amour fragile, et lui sacrifie l'amour éternel, sans se douter que Dieu communique à nos affections, quand elles sont réglées et pénétrées par son amour, un charme qui les épure et les fait durer. Ou bien il n'aime plus, et le désenchantement de la créature, au lieu de le tourner vers Dieu, étend jusqu'à lui les causes qui ont desséché son cœur. Il n'entend plus la langue qu'il a parlée ; quand on lui dit que Dieu nous a aimés jusqu'à souffrir poui" nous, ce lui parait un songe d enfant : ces nouvelles de l'amour, venues de l'étranger, le trouvent sans souvenir et le laissent sans espoir ; la persuasion n'a plus lieu chez les morts.

Reste dans la faiblesse des sens une troisième et plus puissante cause de notre incapacité religieuse. Je n'en dirai qu'un mot, tant il vous est facile de suppléer à ce que je ne dirai pas. Oui croirait que l'homme s'éloigne de Dieu pour épargner à ses sens, je ne dis pas les grands sacrifices, mais de légères privations ? Oui croirait que le jeûne et l'abstinence sont des raisons contre Dieu?

Il en est ainsi pourtant, Messieurs, et cette simple observation doit vous faire comprendre quelle force il faut à l'homme pour entrer en communion avec Dieu, puisque de semblables misères sont pour lui déjà une difficulté. Autant donc il est vrai que l'humanité tend vers Dieu par un besoin réel et profond , par une passion qui remplit le monde de ses efforts, autant il est vrai que cette passion n'arrive à l'efficacité que par la vertu.

La religion est tout à la fois passion et vertu , la plus haute passion de l'humanité et sa plus haute vertu, également remarquable quoique diversement, soit qu elle subjugue l'àme sans la transfigurer, soit qu'elle la transfigure et la divinise en effet. Et par là il vous est découvert pourquoi elle est tant aimée et tant haïe, dénaturée souvent, et détruite jamais. Si elle n'était qu'une vertu, elle périrait aisément avec la vertu 5 si elle n'était qu'une passion, elle succomberait dans l'impuissance du bien. Elle se sauve et se maintient par ces deux forces, Dieu ayant voulu que l'humanité ne pût en aucun temps et en aucun lieu rompre totalement avec lui. Combien sont donc vains et dignes de pitié ceux qui s'en font les ennemis ! Les insensés ! ils croient n'avoir à combattre qu'une vertu, ils trouvent une passion ; ils croient n'avoir à combattre qu'une passion , ils trouvent une vertu j ils croient les séparer du moins, et les deux tètes de l'hydre divine se dressent ensemble pour leur révéler qu'entre Dieu et 1 humanité c'est à jamais .

VIIV&T-SEPTIÈME CONFÉRENCE.

DE l'iMPUISSAXCE DES AUTRES DOCTRINES A PRODUIRE LA RELIGION.

Monseigneur, Messieurs,

La religion, avons-nous dit, est le commerce positif et efficace de l'homme avec Dieu, et elle est tout ensemble une passion et une vertu de l'humanité : une passion, en tant que l'humanité est entraînée vers Dieu par une attraction constante et universelle; une vertu, en tant que, malgré cette attraction, il en coûte à l'humanité de grands efforts pour entrer dans ce commerce positif et efficace avec Dieu. J'ajoute aujourd'hui que la doctrine catholique seule produit ce commerce positif et efficace avec Dieu, que nous appelons du nom de religion; toute autre doctrine aboutit nécessairement à lune de ces deux catastrophes : à la catastrophe de la superstition ou à la catastrophe de l'incrédulité. La superstition est un commerce de l'homme avec Dieu, entaché d'inefficacité, d'immoralité et de déraison ; l'incrédulité est une rupture désespérée de tout commerce de 1 homme avec Dieu. Quand l'homme veut faire de la religion sans le secours de la raison, il tombe immédiatement dans la superstition ; et, s'il veut

faire de la religion avec la raison , il tombe inévitablement dans

labîme de rincrédulité. En sorte que Dieu, le fondateur de la religion unique et véritable, s'est placé et a placé Ihomme dans ses rapports avec lui entre Charybde et Scylla, un Charybde divin et un Scylla divin, et quiconque ne navigue pas sur le vaisseau dont Dieu est le capitaine et le pilote, celui-là sombre par un triste naufrage à l'un de ces deux écueils. Cest là. Messieurs, mon thème d'aujourdhui.

Quand nous regardons les cultes divers disséminés dans le monde, il en est plusieurs qui ne nous paraissent liés à la doctrine catholique par aucune relation , bien qu'en réalité , à une époque plus ou moins éloignée, ils soient sortis de ce tronc commun; car Terreur n'est qu'une feuille tombée de l'arbre de h vérité et emportée par le vent, et l'homme est tellement incapable de commercer par lui-même avec Dieu, que ses inspirations religieuses les plus personnelles se rattachent toujours à un fonds primitif, encore que notre œil, dans le sombre jour de l'histoire, ne discerne pas bien l'heure où le rameau s'est détaché du tronc, ni la cause de cette séparation. Quand donc regardant l'ensemble des cultes religieux, nous mettons à part, pour les observer, ceux qui n'ont aucune liaison de parenté visible et reconnaissable avec la doctrine catholique, nous sommes frappés d'une chose, c'est qu'à l'extérieur rien ne paraît les distinguer de nous. Je vois des temples qui essayent de porter jusqu'à Dieu une magnifique invitation de Ihomme à descendre vers lui ; des autels ornés d'images et baignés du sang de l'holocauste ; des prêtres, des cérémonies, des ablutions, des processions, mille formes qui ont une apparence de famille, et semblent confondre tous ces cultes entre eux et avec le nôtre dans une commune majesté.

Mais quand on ouvre le sanctuaire et que l'on regarde au dedans, de la même manière qu'on ouvre un fruit pour s'assurer si sa saveur répond à sa beauté, quand, dis-je, on ouvre l'intérieur des cultes tout à fait étrangers à la doctrine catholique, qu'est-ce qu'on y trouve? Premièrement, rien. On n'y trouve rien ; car j'appelle rien que de communiquer avec Dieu pour rester ce que l'on est, que de bâtir des temples, d'immoler des vie-

times, de créer des sacerdoces, de fonder au sein des nations un immense appareil, et puis quoi? arriver à rester des hommes, à n'avoir dans lintelligence et dans le cœur rien de surhumain, rien qui annonce autre chose que la plus vulgaire humanité. Eh! Messieurs, un simple commerce avec une âme élevée modifie la nôtre , il nous élève j on ne peut sapprocher des grands cœurs sans quil sexhale deux quelque chose qui pénètre jusqu'à nous et nous rend plus dignes de leur contact, et vous voudriez que le commerce avec Dieu fût ineflicace, tout en étant réel ! A quoi bon alors communiquer avec lui? Quest-ce qu'un but si sublime pour un résultat si nul ? Si 1 homme n'est qu'un homme avec Dieu , qu'a-t-il besoin de le chercher? L'effet répond à la cause, et là où je trouve le rien pour effet, je ne puis conclure à la présence et au concours de la Divinité, puisque Dieu et le rien sont parfaitement la négation l'un de l'autre. La grandeur de l'appareil religieux ne fait qu'en rendre plus sensible le vide intérieur , et l'homme se trahit d'autant plus qu'il couvre sa misère du nom et des attributs de Dieu.

Qu'il en soit ainsi. Messieurs, des cultes dont je parle, que leur inefficacité divine soit un fait avéré et palpable, je n'ai pas besoin de le démontrer. Il suffit d'en rappeler les noms à votre esprit. En dehors de la doctrine catholique, des affluents et des rameaux détachés de ce grand fleuve, que reste-t-il? Le brahmisme, le polythéisme, l'islamisme, noms célèbres à la vérité, mais qui ne désignent à votre conscience aucune action qui ait élevé le genre humain plus haut que sa propre nature. Encore ce défaut d'efficacité n'est-il pas leur premier malheur.

Par une loi dont il n'est pas difficile de comprendre la raison, tout culte qui n'élève pas l'homme le dégrade ; le commerce avec Dieu est un instrument trop puissant pour qu'il s'arrête à un résultat négatif. Si Dieu n'attire pas l'homme jusqu'à sa sainteté , l'homme le fera descendre jusqu'à partager et à sanctionner ses plus vils penchants. De là cet étonnant scandale de cultes employés à la dépravation de l'homme, scandale sur lequel on ne peut pas se faire illusion, parce qu'il n'en est pas de l'ordre moral

comme de Tordre intellectuel. Celui-ci est relatif à l'infini, sur lequel la discussion est toujours plus ou moins admissible; l'autre n'embrasse directement que nos rapports avec nous-mêmeset avec nos semblables, rapports simples, sur lesquels l'intérêt nous éclaire à défaut du sentiment. Eb bien ! en examinant le brahmisme, le polythéisme et lislamisme à cette lumière de iordre moral, que voyons-nous? Non pas seulement lliomme resté dans sa faiblesse native, mais l'homme sollicité à la corruption par le culte même destiné à mêler sa vie avec celle de Dieu , l'homme trouvant en Di(!U un secours infâme pour tomber plus bas que son esprit et sa chair, ou du moins pour consacrer toutes les folies de son entendement et tous les délires de ses sens. L'islamisme même, ([uoique postérieur à Jésus-Christ, a précipité les mœurs des nations musulmanes, sous certains rapports, audessous des mœurs de l'antiquité. Tant il est impossible à un culte faux, en quelque temps qu'il se forme, de ne pas subir celte loi de l'immoralité , par où Dieu signale tous ceux qui abusent sur les peuples de la force de son nom.

La déraison est le troisième caractère de la superstition. Et ici. Messieurs, vous serez peut-être tentés de rétorquer contre moi ce que je disais tout à l'heure, que, dans l'ordre intellectuel, la discussion est toujours plus ou moins possible, d'où il suivrait que le manque de raison serait un signe très-contestable de la superstition. Je ne rétracte point ma pensée. Messieurs, car, bien que partout où l'infini se trouve présent et engagé, il y ait un champ ouvert à la discussion , néanmoins il est une certaine limite où la déraison devient reconnaissable au premier coup d'œil. L'esprit qui s'égare dans les nuances subtiles de la métaphysique n'hésitera pas devant labsurdeà l'état parfait de nudité. Or, c'est cette déraison palpable et bravant 1 intelligence , qui est le troisième caractère de la superstition, et qui saute aux yeux dans le brahmisme,, le polythéisme et 1 islamisme. Toutefois, Messieurs, je ne veux pas prendre un à un les livres et les dogmes de ces divers cultes pour en montrer l'évidente irrationabilité ; cette marche serait trop longue, et, comme je l'ai déjà dit dans le dé-

bat entre Terreur et la vérité religieuses, Dieu a tout abrégé. J abandonne donc la question de la déraison positive ; je consens à respecter labsurde, d'autant que l absurde est nécessaire à trop de gens ; il est un plus grand malheur que l'absurde peut-être, un plus triste signe que la déraison positive, c'est la déraison négative, c'est-à-dire l'impuissance absolue dune doctrine à se créer des fondements capables de soutenir une discussion. Or, ce défaut de fondement, cet état de choses sous lequel on place la main en ne rencontrant rien qui le porte, c'est le caractère propre et manifeste de tous les cultes qui n'ont aucune espèce de connexion avec la doctrine catholique. Je vous propose. Messieurs, un curieux et salutaire exercice de la pensée, c'est, en réfléchissant au brahmisme, au polythéisme, à l'islamisme, de faire un effort consciencieux pour leur donner une base quelconque : Vous n'en viendrez certainement pas à bout.

Quand le christionisme se trouva face à face avec le polythéisme, doctrine contre doctrine , peuple contre peuple , dans ce drame si sérieux , si terrible et sanglant , toutes les fois qu'il s'agissait de discuter, le christianisme était dans l'impuissance de faire autre chose que de rire. Nos apôtres et nos apologistes passaient en riant à côté de cet établissement, si prodigieux par sa force matérielle, entré dans le sang des nations, et devenu partie intégrante de leurs lois, de leurs mœurs, de leurs arts, de leur gloire et de tous leurs souvenirs. Malgré cette formidable existence, la discussion était impossible, et le raisonnement ne s'élevait jamais plus haut que la pitié. On vit clairement cette privation absolue de la substance logique, lorsque l'empereur Julien, homme d'esprit s'il en fût jamais , voulut à toute force ressusciter le polythéisme expirant. Certes, l'œuvre était grande, l'homme puissant : on allait voir enfin la doctrine païenne se soutenir et se raviver par le génie: que fit Julien, pourtant? Pour sa part personnelle, il se présentait fréquemment dans les temples; il offrait des sacrifices, remuait des encensoirs, rangeait en procession des prêtres qu'il avait dotés plus richement; il replâtrait des autels, redorait des statues ; et quelquefois arrivé avec toute la pompe de sa cour

dans une ville célèbre par le culte des dieux, attendant un spectacle digne de sa pensée et de la religion dont il apportait avec lui les dernières ressources, il trouvait, comme il scn est plaint lui-même dans une de ses lettres, un sacrificateur apportant modestement aux autels abandonnés une oie ! Ce pauvre et spirituel homme, à part une persécution déguisée et une invitation stérile à imiter les vertus des chrétiens, nimaginait rien de mieux que des cérémonies contre une doctrine propagée par des légions d'apôtres, d'écrivains et de martyrs. La part de ses amis, les rhéteurs et les philosophes , était plus triste encore que la sienne, parce qu'ils n'avaient pas même l'audace de sa foi. Ils ne disaient pas: Oui, nous croyons à Jupiter 5 oui, nous croyons à Mars, à Mercure, à Apollon; que demeurent éternellement sur le sol du monde par la seule force d'eux-mêmes, ces divinités de nos aïeux ; nous les reconnaissons , nous les vénérons, nous nous inclinons devant la foi des nations qui les ont adorées depuis le commencement! Ils ne disaient pas ainsi; ils n'osaient aller franchement et courageusement à l'enconlre de l'absurde, et l'appuyer à tout le moins de la magnanimité de leur adhésion. Ils n'osaient faire ce que nous faisons aiijourdhui, nous autres chrétiens, qui sommes, à notre tour, accusés d'absurdité ; nous ne renions pas le Dieu trois fois saint tombé du ciel pour nous , et tombé plus bas que jamais ni Jupiter, ni Apollon , ni Mercure, puisqu'il est tombé sur la croix. Nous le reconnaissons comme cela ; nous le vénérons comme cela, nous l'aimons comme cela ; nous nous chargeons volontiers pour lui de tout le mépris de l'univers, et le défendons contre ses ennemis, depuis dix-huit cents ans, par la constance de notre inexorable adoration.

Voilà la force, voilà comment se soutient ou se relève un culte, et non, comme faisaient du polythéisme les philosophes alexandrins, par une philosophie qui en désavouait l'existence et la nature. Vous me direz peut-être que moi-même j'appelle la philosophie au secours de la religion ; mais c'est une philosophie qui accepte toute la vérité du dogme, qui l'affirme, qui n'en répudie rien et qui n'en élude rien. Et même, Messieurs, ce n'est pas

une philosophie. Je ne pose pas la religion sur un système éclos dans la tète d'un homme, et qui passera plus vite encore que lui ; je la pose sur le sens commun et sur les réalités palpables de ce monde. C'est là toute mon armure , en y ajoutant le cri de la foi. Devant vous , qui ne croyez pas , mortels nés d'hier et promis à la mort pour demain, feuilles emportées sur tous les rivages de*; mers, incertains de vous-mêmes et de tout, je me pose avec une hardiesse qui n'a pas même l^esoin de courap:e. Je sais d'où je viens et où je vais. Jai ma foi contre vos doutes, et ce qui vous parait absurde, indigne, flétri, mort, cette cendre même, au delà de cette cendre, s il est possible, je le prends, je le mets sur l'autel, je vous commande d'y venir, et nul de vous n'est assez fort pour être certain au dedans de lui qu'il ne viendra pas.

Encore une fois , c'est ainsi qu'un culte se défend et s'édifie, quand il sent la vérité derrière soi. Mais qu'Alexandrie lève le ban et larrière-ban de ses rhéteurs pour transformer Jupiter en je ne sais quelle puissance abstraite, et Apollon en telle autre personnification de la métaphysique ou de la nature, les gens d'esprit pourront bien reconnaître de l'invention dans ces jeux dune foi qui a honte d'elle-même; mais l'humanité, tranquille, les oreilles un moment charmées par ce bruit ingénieux, se couchera le soir; et le lendemain, en s'éveillant, elle demandera ce que sont devenus ces artistes d'hier.

L'islamisme, sans doute, diffère du polythéisme par une substance moins vide ; il se sent du christianisme qui entourait son berceau. Mais encore vous chercherez vainement à Mahomet un fondement dont la raison la plus humble ou la plus hardie accepte la responsabilité. Cet homme est tout seul, avant et après; rien de lui ne s'entremêle aux nerfs et aux muscles de l'humanité; ôtez-le, c'est un chapitre de moins dans 1 histoire du monde, mais un chapitre qui ne détruit pas le fil de la narration. Mahomet est une anecdote. De là vient, Messieurs, l'horreur du monde civilisé pour le renégat. Avez-vous jamais réfléchi à ce que c'est que le renégat? Vous croyez peut-être que c'est 1 homme qui change de religion? Eh ! Messieurs, mais nous ne faisons pas

nutre chose qu'appeler les hommes des autres religions à embrasser la nôtre. Nos missionnaires parcourent le monde entier dans ce seul but, et assurément personne ne les accuse du métier honteux de faire des renégats. Qu'est-ce donc que le renégat, et quelle est la cause de l'inexprimable mépris qui s'attache à ce nom ? Le renégat , Messieurs , c'est Ihomme qui passe d'un culte ayant des fondements dans l'intelligence , le cœur et l'histoire de l'humanité, à un culte vide, évidemment incapable d'opérer aucune persuasion. Le renégat, c'est Ihomme qui abandonne le terrain où la discussion est possible entre des êtres raisonnables pour se perdre dans une région où la parole même manque à Terreur ; c'est l'homme qui passe d'une clarté incertaine, si l'on veut, à des ténèbres plus que certaines; c'est dans l'ordre de la vérité, le déserteur , le transfuge, le traître, l'homme qui foule aux pieds la patrie. Jésus-Christ est désormais la seule patrie de Ihomme baptisé dans sa lumière; on pardonne à qui doute de lui, on ne pardonnera pas à qui le délaissepourun autre: car comment aurait-on foi dans Brahma ou dans Mahomet , quand on n'a pas foi en Jésus-Christ?

La misère rationnelle des cultes étrangers à la doctrine catholique se révèle tout entière par limpuissance où ils sont de résister à l'action prosélytique des peuples chrétiens. Je vois bien que Mahomet protège son œuvre en déclarant passible de mort quiconque convertira un musulman ; Rome et la Grèce avaient employé les mêmes armes; la Chine et les pays adjacents ne se confient même pas aux lois qui, en les séparant de l'étranger, les séparent aussi de tout contact avec le christianisme ; l'Inde, matériellement ouverte aux chrétiens, oppose le mur d'airain de ses castes à leurs communications ; nulle part les cultes que le signe de la croix ne fortifie pas n'osent se mesurer avec la religion émanée du Christ, semblables à ces hordes des steppes, qui reculent devant la civilisation à mesure quelle s'avance, ou à ces anciens Parthes dont la force était dans la fuite et dans le désert. Ainsi , devant la stratégie catholique , aucun culte étranger ne tient SCS étendards debout et déployés ; la persécution, l'éloigné-

ment, le silence, voilà toutes leurs ressources, ressources que le temps, d'accord avec la vérité, détruit chaque jour, et qui, à la fin épuisées, les laisseront sans défense et sans refuge contre le contact souverain de notre persuasion.

Si vous me demandez. Messieurs, doù sont donc issues ces superstitions dénuées d'efficacité , de moralité et de raison , je vous le dirai d'un mot : elles sont nées de la passion religieuse combinant par une inspiration privée et populaire, les éléments divins répandus dans le monde, les attirant, les coordonnant , les semant à son gré. L'homme a devant lui toujours, à tout le moins, des débris de vérités, des traditions flottantes ; il remue cette poussière, comme l'alchimiste; il mêle l'or et le plomb, le ciel et la terre, soufflant dessus avec une bouche corrompue , jusqu'à ce qu'il ait produit une mixture qui ait à la fois le charme de l'erreur et quelques vestiges de la vérité !

Je vous convie maintenant à un autre spectacle. La superstition fatigue l'homme ; il en recherche le remède dans sa raison, et aussitôt s'ouvre devant lui un abime plus profond encore, la-» bime de l'incrédulité.

Un jeune homme est parvenu à làge de quinze ans, sa raison s'est éveillée ; il a vécu quelques jours dans l'antiquité , et lu quelques pages du monde présent. 11 ne lui a pas été difficile de s'apercevoir que la superstition tenait une grande place dans l'histoire de ses semblables; mais ses yeux, mal ouverts encore, n'ont pas distingué la vérité de l'erreur, l'apparence de la réalité. Il commence par un grand acte : il nie, et comme le propre de la jeunesse est de n'avoir pas de mesure , d être infinie dans ses conceptions et dans ses désirs, il nie tout; il nie son père et sa mère dans leur foi, sa patrie dans son passé, tout ce qu a fait l'humanité jusqu'à lui , tout le mouvement qui la porté vers Dieu; et, seul, indépendant, monarque absolu de sa personne, il regarde avec satisfaction ce grand empire ; il est le maître enfin et il va édifier.

Mais il n'édifiera pas, il ne se sent pas même le besoin d'édifier, son incrédulité est acceptée. C'est le premier et le plus haut

degré de l'incrédulité; son incrédulité est acceptée, il est content; Dieu la mis au monde ; Dieu lui a versé cette goutte de lait et d'absinthe qui est la vie ; Dieu lui a donné un père et une mère> des frères et des sœurs, une patrie, une destinée, son esprit, tout ce qu'il est, tout : mais il ne croit pas lui rien devoir et être autre chose pour Dieu qu'un étranger. Et s'il considère toute cette fermentation religieuse de l'humanité, qui ne cesse de chercher Dieu, qui pense fermement l'avoir trouvé, qui a mis en lui ses plus chères espérances et ses plus sacrés devoirs, il ne laisse pas d'être heureux de ce spectacle, parce que, s'en étant mis à part , il sestime plus grand que toutes les nations puérilement inféodées à de si pauvres besoins et à une si vile reconnaissance envers Dieu : Dieu, qui est si peu de chose, qui n'a fait que le monde , en voulant bien accorder qu'il l'ait fait ! Je ne combats point. Messieurs, cette incrédulité, je ne lui dis rien; mais j'en tire cette conclusion, c'est que toutes les fois que l'homme se pose avec sa raison toute pure et personnelle devant Dieu, cette raison se retire de Dieu, ne peut plus communiquer avec Dieu. Je ne dis pas autre chose ; j'accepte en ce moment l'incrédulité comme elle s'accepte elle-même; Dieu l'a mise dans ma main pour m'en servir en faveur de ma foi, pour être une preuve de l'origine surhumaine de la religion. Oui, mon fds de quinze ans, sois incrédule, l'humanité a besoin de ta révolte pour se confirmer dans son obéissance, et en attendant le jour où tu reconnaîtras ton erreur, elle te regardera, pour s'assurer que la raison est incapable de créer la religion.

Toutefois, Messieurs, 1 incrédulité ne s'arrête pas longtemps à cet état d'acceptation où elle est dans une âme de quinze à vingt ans. Quand on vieillit, on découvre dans la vie des besoins plus profonds ; les années, en se retirant, nous laissent voir en nous des rivages inconnus, et l'incrédulité, d'abord si joyeuse, commence à se résoudre en une sorte de tourment semblable à celui que cause l'absence du pays. On se retourne sur le lit du doute : c'est l'incrédulité à son second état, que j'appellerai 1 incrédulité inacceptée. Que voulezi-vous? On est né à une époque sceptique, on

n*a autour de soi que des livres et des paroles qui traitent Dieu comme un petit garçon! Mais Dieu n"a pas besoin de l'homme, il grandit. tout seul dans lame, par une végétation sourde et sublime qui nest quà lui ; ses racines en aspirent la plus pure substance j et un jour, l'homme inquiet se penche vers cet hôte douloureux, sefforçant de renouer avec lui par sa raison des relations privées.

Ce phénomène , Messieurs , s"est fait voir dès la fin du siècle dernier dans de grandes proportions. Assurément nul siècle n'avait joui dune incrédulité plus parfaitement acceptée; cependant voyez ce que c'est que 1 homme ! A peine la Révolution eut-elle fait de la société française un champ de bataille découvert, que ceux-là mêmes qui avaient tout détruit, les plus ardents d'entre eux, furent effrayés de l'absence de Dieu. Un homme, dont je tairai le nom, ramassa dans le sang un crayon, il le prit dans sa main déshonorée, et, montant sur une échelle pour s'élever jusqu'au fronton d'un temple, il y grava cette confession : Le peuple français reconnaît T existence de l'Etre Suprême. Dieu voulut que ce fût cette main froide et sanglante qui lui rendît , au moment le plus impie de toute l'histoire , un irrécusable témoignage. L'exemple donné, d'autres hommes s'effoecèrent de fonder un culte national. La théophilanthropie naquit. Je vous demande pardon de prononcer ce nom barbare ; Dieu condamne à des noms sauvages comme à des œuvres vaines les hommes qui rejettent la vérité. La théophilanthropie essaya donc de fonder un culte rationnel, et lorsque Dieu eut présenté à la France le jeune consul qui devait la réorganiser, cette secte philosophique et religieuse vint, comme tout le monde, s'offrir à lui. Le jeune homme ne leur dit que ce mot : « Messieurs, vous n'êtes que quatre cents, comment voulez-vous que je fasse une religion avec quatre cents hommes? » Ainsi, dans un moment aussi grave, la religion rationnelle n'avait pu réunir que quatre cents sectateurs, et il ne fallut qu'un mot pour la réduire à néant, et pour que jamais depuis on n'en entendît parler.

D'autres événements suivirent : notre temps se pressa aux

portes de laiirore. INoiis naquîmes, et, avec notre génération une foule dames qui ne voulaient pas non plus de lincrédulité acceptée. Elles se réunirent pour reprendre lœuvre dune religion fondée sur la seule raison. Vous en avez vu l'essai; on la tenté sous vos yeux une ou deux fois. Je dis une ou deux fois, je pourrais dire davantage sans craindre de me tromper ; mais il ne faut tenir compte que des expériences qui ont eu quelque étendue et quelque solennité. Vous avez donc vu des savants et des hommes d esprit rassemblés dans cette capitale, planant sur elle, et appelant à eux, sans respect humain, les âmes jeunes et ardentes qui se débattaient contre l'incrédulité; vous les avez vus sacrifier leur temps, leur fortune, leur avenir à la réalisation d'un culte digne , pensaient-ils , d'un siècle ému de Dieu , mais ne voulant le recevoir que des niiains de la science et du génie. Eh bien ! vous lavez tous présent ; combien d'années a-t-il fallu pour que les édificateurs désespérés de leur ouvrage reprissent leur niveau social , et allassent peupler toutes les administrations civiles de leur apostolat fini et de leur paternité dissoute?

Ces essais, aussi solennels qu'infructueux, n'ont pas encore persuadé notre âge de son impuissance à créer la religion , tant Ihomme ^ besoin de Dieu, alors même que son orgueil en repousse la foi. Chaque jour on nous annonce la religion future de l'humanité ; si l'on ne peut pas la faire, on la prophétise du moins. On transforme 1 impuissance en espérance. Mais l'humanité n'a pas le temps d'attendre ; elle veut Dieu pour aujourd'hui et non pour demain. Elle a faim et soif de Dieu depuis six mille ans, et vous, venus si tard, quand vous vous mettez à l'œuvre pour subvenir à des besoins si profonds, à des aspirations que les siècles n'ont pas fatiguées, vous en êtes réduits encore à des prophéties ! Pour moi, tout ce qui ne donne pas à l'humanité son pain de chaque jour, je n'y crois pas. Je crois que Dieu a été père dès l'origine pour l'àme comme pour le corps ; je crois que les moissons sont toutes venues, que la pluie est toute tombée; que, dans Tordre de la vérité, comme dans l'ordre de la nature, l'homme n'est pas seulement affamé, mais qu'il est rassasié quand il \o

veut. Le pain est tout prêt. Dieu la pétri de ses mains ; ce qui manque, cest la volonté de le prendre tel que Dieu la fait. On préfère le préparer selon son goût; on demande à la raison ce quelle ne peut pas donner. La Pologne avait plus de sens quand elle fut partagée ; elle disait : « Dieu est trop haut et la France trop loin. » C'est là, Messieurs, le mot final qui explique toute cette impuissance de Ihomme à se mettre par lui-même dans un commerce positif avec Dieu : Dieu est trop haut et la raison trof) loin.

Je terminerai par une considération sur le protestantisme, autre effort humain pour échapper à l'incrédulité en constituant un commerce rationnel de l'homme avec Dieu.

Assurément, rien n'était plus naturel et plus simple que l'idée de Luther. Luther se disait implicitement ou explicitement, car peu importe qu'un homme sache ou ne sache pas ce qu'il fait, Luther se disait : la raison toute seule ne peut pas communiquer avec Dieu, il lui faut un élément divin, transnaturel, étranger à sa propre conception, parce qu'avant toute chose, pour rétablir un rapport, il est nécessaire d'être deux. L'humanité doit donc présenter à Dieu son intelligence et son cœur, mais il est évident que si Dieu n'y a pas mis de son côté son intelligence et son cœur, la religion est de toutes les chimères la plus manifestement absurde. Oui dit rapport dit concours, qui dit concours dit rencontre réciproque ; la religion est la rencontre réciproque de l'homme et de Dieu , Dieu ayant nécessairement commencé le premier, parce qu'il est le plus ancien, le plus fort et le plus instruit. La religion doit donc renfermer quelque chose de l'homme , mais aussi quelque chose de Dieu. Or, s'il y a dans le monde quelque chose de Dieu , c'est évidemment l'Évangile. L'Evangile est la parole la plus pure, la plus aimable, la plus efficace qui soit au monde j Dieu est là, ou bien il est absent de tout. Prenons donc l'Evangile pour la part de Dieu dans la religion ; l'homme, de son côté, y mettra son cœur et sa raison. Que faut-il de plus? L'Évangile et la raison, l'Evangile parlant à la raison, la raison répondant à 1 Evangile: quelle plus simple, plus douce et plus magni-

fique correspondance! Le rapport, la vie, la réalité, tout est fait. INul intermédiaire entre Dieu et vous, plus de. papauté ni de sacerdoce, aucune question entre 1 Etat et l'Eglise, et cependant un ressort réel et saint, qui mène l'homme à Dieu et ramène Dieu à riiomme. Quel clief-dœuvre , Messieurs, quelle plus meneilleuse solution du problème dun culte rationnel! un simple hyménée de 1 Evangile et de la raison ! Aussi le succès fut-il grand; toute lEurope s'émut, et il ne faut pas expliquer par des causes secondaires ces larges mouvements du monde, ils ont toujours pour levier quelque élément extraordinaire et fécond qui y fait son avènement. La combinaison de Luther, en satisfaisant la passion religieuse de l'homme, flattait sa raison, son orgueil et sa liberté : elle devait remuer l'univers.

Mais arrivons au bout. Le temps a passé sur cette riche conception ; elle a subi dans le mouvement général des choses et des esprits l'épreuve décisive qui manifeste où est la vie et où est la mort. Qu'est-ce que le protestantisme aujourd'hui? N a-t-il sombré à aucun des deux écueils préparés par Dieu à Terreur religieuse? A-t-il évité à la fois la superstition et l'incrédulité? Je m'en remets de la réponse à quiconque connaît l'histoire dogmatique des trois derniers siècles et l'état présent des choses hujnaines. D'un côté, le protestantisme, en vertu de son principe jnême, parce qu'il a rejeté toute autorité entre l'homme et Dieu, a abouti à la dissolution doctrinale la plus épouvantable dont il y ait souvenir. Tout a été nié au nom du protestantisme, nonseulement les dogmes et les sacrements chrétiens, la Trinité, l'Incarnation, la Divinité du Verbe, le péché originel, mais jusqu'aux vérités de l'ordre naturel qui regardent Dieu et nos immortelles <lestinées. Après avoir commencé par des confessions de foi contradictoires , on a fini par ne pouvoir plus même arborer pour symbole la contradiction , tant l'incrédulité a fait de progrès et rongé tout dogmatisme jusqu'aux os. Tous pourtant n'ont pas suivi cette pente; d autres essayant de s'y retenir, mais manquant dune autorité qui réglât leur foi, ont abouti par linspiration privée et populaire au mysticisme le plus extravagant et le plus

ï.u})erstitieux. Vous connaissez les scènes de l' Amérique . ces hommes et ces femmes réunis dans des assemblées apocalyptiques, prophétisant, parlant toutes les langues, montrant enfin au monde étonné le délire des âmes qui cherchent Dieu sans Dieu.

Je ne prétends pas , Messieurs , quen dehors de ces deux classes il n'existe pas des protestants demeurés fidèles à beaucoup de vérités évangéliques , et également préservés de la superstition et de l'incrédulité. Cela doit être, et cela est. Mais il ne faut pas juger une doctrine par des résultats individuels , il faut la juger par ses effets généraux, par les grands courants de son influence et de son action. Il est des protestants qui suivent, sans le savoir, un tout autre principe que le principe dissolvant du protestantisme, qui acceptent par voie d'autorité une partie des vérités de la foi, qui, protégés par une nature heureuse et une ignorance plus heureuse encore, nourris de lEvangile, accoutumés à de bonnes œuvres, se soutiennent à la surface de cet océan agité , et , grâce à leur bonne foi , pourront un jour présenter à Dieu une conscience demeurée pure et catholique romaine à leur insu. Ce sont là des exceptions auxquelles sont sujettes les plus misérables erreurs -, comme Dieu fait descendre la rosée dans le calice empoisonné d'une fleur, il fait aussi descendre le bien et le vrai jusque dans la corruption de la vérité. Il y a chez les protestants des catholiques, comme il y a chez les catholiques des protestants, c'est-à-dire, de part et d'autre, des hommes qui suivent un principe contradictoire à celui de leur foi extérieure et avouée. Mais le protestantisme n'en reste pas moins la grande route de l'incrédulité et de la superstition, comme le catholicisme demeure la grande route d'une foi aussi raisonnable que profonde.

J établirai dimanche prochain ce dernier point qui nous reste encore à constater. Je vous montrerai la doctrine catholique aussi forte contre la superstition que contre l'incrédulité , assurant notre esprit contre le doute, le délivrant du délire, appelant à elle les âmes de ces deux côtés de Thorizon, et dans cet équilibre serein et majestueux, supérieur à la raison qui ne l'.n

pas fondée et qui ne la peut pas détruire , lui rendant compte sans accepter son joug, l'éclairant et l'élevant sans en changer la nature, mère, sœur et fille de toute vérité, Dieu et homme tout ensemble, poussant enfin d'un pas égal les générations à leur avenir humain et à leur avenir éternel.

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