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SIXIEME CONFERENCE

M. FOLLIN, PROFESSEUR.

Guy de Chaallae.

Messieurs,

J'ai choisi pour sujet de cette conférence un chirurgien du xiv^ siècle, à qui revient l'honneur d'être le premier écrivain classique de la chirurgie française, et dont le livre, plus ou moins modifié, a eu ce rare privilège, abrogé je crois depuis lors, de rester pen dant près de quatre siècles dans l'enseignement de nos écoles.

Guy de Ghauliac écrivait en 1363 l'ouvrage qui est son principal titre de gloire, et au milieu du xviii^ siècle, Laurent Verduc publiait encore, à l'usage des jeunes aspirants en chirurgie, un abrégé de ce livre remarquable.

Ces guidons (car c'est ainsi que par un mauvais jeu de mots on appelait alors ces abrégés-là) furent dans les mains des étudiants jusqu'à la fin du xviir siècle, et il a presque fallu la révolution française pour faire disparaître, avec beaucoup d'autres autorités du moyen âge, l'autorité déjà bien affaiblie de maître Guy de Ghauliac.

Nous avons peu de renseignements sur la vie du grand chirurgien dont je dois vous parler aujourd'hui. Gela tient sans doute au faible développement de la culture

littéraire à cette époque. La Légende dorée inscrivait bien la vie de quelques saints obscurs, mais qui aurait songé à écrire celle d'un pauvre chirurgien? Tout ce que nous connaissons de lui, c'est par lui que nous l'avons appris; toutefois, en lisant avec attention sa Grande chirurgie^ nous savons à peu près où il a étudié la médecine, quels ont été ses maîtres, dans quelles villes il a exercé sa profession, quelle était sa pratique, quels étaient ses préjugés et ses qualités professionnelles; enfin, hormis quelques dates, nous possédons presque tout ce qui permet de juger la carrière scientifique d'un homme.

Guy, c'était un nom assez commun à cette époque, est né dans les montagnes du Gévaudan, au petit village de Ghauliac, du diocèse de Mende. Son origine est trèsobscure. On a supposé qu'il pouvait bien provenir d'une famille de proscrits de la fin du xiir siècle, et voilà ce qui a donné lieu à cette assertion assez peu solidement établie : Montpellier appartenait alors aux rois d'Aragon, et l'un de ces rois, Pierre II, exila un jour à perpétuité, en confisquant tous leurs biens et leurs droits, un bon nombre de bourgeois de Montpellier, parmi lesquels se trouvait un magister Guido, dont on a fait l'ancêtre de Guy de Ghauliac. Mais tout cela n'est qu'une hypothèse et n'a rien de sérieusement démontré.

Notre chirurgien fit ses humanités dans le collège de la cathédrale de Mende, qui jouissait alors, parmi les écoles ecclésiastiques du royaume, d'une certaine célébrité. Peyrilhe assure, mais je ne sais d'après quel document, qu'il était déjà clerc et avait au moins vingtcinq ans en 1325. Quoi qu'il en soit, on peut, sans trop se tromper, rapporter aux dernières années du xiii^ siècle la naissance de Guy de Ghauliac.

Il paraît avoir commencé ses études médicales à Toulouse, mais il vint bientôt à Montpellier qu'il appelle en maint passage de son livre « notre commusne escole

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de Montpellier » . Le plus célèbre de ses maîtres y fut Raymond de Molieres que nous trouvons plus tard, en 1338, chancelier de l'université.

Guy de Ghauliac a toujours gardé un bon souvenir de cette école de Montpellier. C'était alors un centre brillant d'études médicales; les manuscrits grecs et arabes abondaient dans la bibliothèque de la Faculté, et le jeune étudiant du xiv^ siècle, profitant de ces précieux documents, sut les utiliser pour ces travaux d'érudition qui devaient un jour se condenser si bien dans son livre. Mais l'enseignement oral de la chirurgie n'y était pas très-florissant, car en cherchant bien parmi les professeurs, on ne trouvait guère à citer qu'un fils de Lanfranc, un chirurgien assez obscur, du nom de Bonnet. Cette différence entre le nom du père et celui du fils doit vous étonner, mais elle s'explique facilement. Lanfranc était clerc et voué au célibat ; malgré cela il eut, vous le devinez, quelques faiblesses, et son fils ne porta pas son nom ; c'était, du reste, chose assez commune alors chez les clercs, et en Italie une loi avait même réglé la position civile des enfants naturels nés dans ces conditions.

Il y avait encore pour les étudiants d'autres attraits que des manuscrits dans cette école du xiv^ siècle ; les élèves en médecine et en droit organisés en corporations, comme dans certaines universités allemandes de nos jours, se livraient à beaucoup de joyeusetés, et avaient même élu pour présider à leurs fêtes un roi des étudiants. Mais sous sa royauté, les banquets assaisonnés de discours, de comédies et de drames se succédaient si rapidement qu'on fut obligé de supprimer ce pouvoir trop joyeux. Malgré tout ce qui pouvait le retenir à Montpellier, Guy de Ghauliac s'aperçut de l'insuffisance de l'enseignement chirurgical et se décida à aller étudier l'anatomie et la chirurgie dans la plus célèbre des écoles italiennes de ce temps-là, à Bologne.

Dès le xiii^ siècle, les étudiants en médecine et en droit avaient pris l'habitude de quitter leur pays pour se rendre aux écoles italiennes, si florissantes alors, de Bologne, de Padoue et de Florence. Au xiv^ siècle, malgré les troubles politiques qui avaient considérablement nui à ces écoles célèbres, cet usage des voyages avait persisté, et au xvi^ siècle il s^était encore conservé, car Rabelais nous apprend que «les jeunes gens studieux » et amateurs de pérégrinités étaient toujours, à son » époque, convoitcux de visiter les gens doctes, anti- » quités et singularités d'Italie ». Les étudiants, en général peu riches, mais ardents au travail et désireux de s'instruire, ne craignaient pas d'entreprendre de longs et pénibles voyages pour recueillir la science de la bouche de maîtres célèbres ; ils allaient au-devant de l'enseignement oral avec le même empressement que vous mettez aujourd'hui à chercher l'enseignement écrit dans les livres de vos maîtres.

- Guy de Ghauliac partit donc pour Boulogne et y reçut un enseignement anatomique qui ne devait être développé que longtemps après à Montpellier, et un enseignement chirurgical tout empreint encore de l'esprit des arabistes, de Roland, de Brunus, de Théodoric, de Guillaume de Salicet et de Lanfranc. L'école chirurgicale de Bologne était très-célèbre depuis le xiii^ siècle. La médecine était aussi en grand honneur dans cette ville, car les Bolonais avaient exempté de tout impôt un de leurs professeurs, Thaddœus de Bologne, dont les écrits et les commentaires oraux avaient facilité la lecture d'Hippocrate.

Tandis qu'à Montpellier l'enseignement anatomique était presque tout entier dans les livres, et qu'à Paris le chirurgien Henri de Mondeville ajoutait seulement à ses descriptions anatomiques, d'ailleurs assez naïves, quelques ligures fort incomplètes, à Bologne on disséquait

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des cadavres humains pour des leçons publiques d'anatomie. C'est en 1315 que Mondini de Luzzi, professeur à Bologne, commença à disséquer publiquement, pour la première fois, deux cadavres de femme, et son livre est un manuel anatomique qui a duré dans les écoles jusqu'à la fm du xvi*" siècle. L'exemple donné par l'université de Bologne fut bientôt suivi par les autres universités, et chaque année on se mit à disséquer et à décrire, d'après Mondini, un ou deux cadavres humains. Guy de Ghauliac eut pour maître en anatomie à Bologne iNicolas Bertrucci, et il nous indique même quel était l'ordre des leçons suivi par ce professeur. « Ayant situé le corps mort sur un banc, il en faisait quatre leçons : en la première était traité des membres nutritifs, parce que plus tôt ils se pourrissent; en la seconde, des membres spirituels; en la troisième, des membres animaux; en la quatrième^ on traitait des extrémités. »

En quatre leçons toute l'anatomie ! Que diriez-vous, messieurs, si vous en étiez réduits là? Cependant un jour viendra peut-être où vous serez obligés d'étudier toute votre anatomie sur un ou deux cadavres, si des obstacles, nés le plus souvent de l'esprit du moyen âge, viennent, comme nous le voyons aujourd'hui, diminuer de jour en jour le nombre des sujets consacrés à vos études anatomiques.

Mais on ne se bornait point à disséquer des cadavres frais, et Guy de Ghauliac nous apprend qu'on faisait aussi ((l'anatomie des corps desséchés au soleil, ou consumés en terre, ou fondus en eau courante ou bouillante» ; enfin, qu'on étudiait aussi l'anatomie sur les singes et les pourceaux.

On disséquait à Bologne, malgré les décrets des papes contre les dissections, et en particulier malgré l'anathème dont Boniface VIII avait menacé quiconque mutilerait des cadavres humains sous prétexte de les em-

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baumer. Mais on a toujours remarqué, messieurs, que les prescriptions des papes étaient moins suivies au voisinage de la papauté que dans des contrées plus éloignées d'elle. On n'est point prophète dans son pays, et ce qui se passait à cette époque à Bologne en est une excellente preuve. On continua donc à y disséquer, sans tenir compte des anathèmes de Boniface YIII, tandis qu'à Montpellier il fallut qu'un édit de Charles V (1376) autorisât les dissections.

Guy de Ghauliac ne recueillit pas seulement en Italie des connaissances anatomiqucs précieuses pour son époque, il reçut aussi à l'école de Bologne l'écho d'un enseignement chirurgical illustré au siècle précédent par des hommes dont l'influence a été des plus favorables à la renaissance de la chirurgie en Europe. Il avait étudié les anciens, grecs et arabes, à Montpellier, il était donc bien préparé à recevoir l'enseignement de ceux qu'on appelait alors les modernes.

Mon excellent ami M. Verneuil, dans le coup d'œil rapide quil a jeté sur le mouvement de la chirurgie en Europe, du xir au xviir siècle, vous a déjà signalé l'état florissant des écoles italiennes au commencement du xiii*" siècle; je dois vous en dire aussi quelques mots, car nous trouvons là les précurseurs de Guy de Ghauliac.

L'école deSalernejetalapremièreun viféclat. Bologne vint ensuite, et c'est dans l'université de cette ville que la chirurgie brillait surtout dans les années qui ont précédé l'arrivée de Guy de Ghauliac en Italie.

L'école de Bologne recueillit d'abord parmi ses professeurs deux Salernitains. Le premier fut Roger de Parme, élevé à l'école de Salerne, écrivain peu original, mais qui sut résumer avec précision les leçons d'un maître qui nous est resté inconnu. Sans citer aucun auteur, Roger a fourni à l'Italie un livre qui a fait loi pen-

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fiant longtemps. Vint ensuite un autre Salernitain, maître Roland, qui professa à Bologne et y publia, en 1264, cent ans avant le livre de Guy de Chauliac, une chirurgie qui n'est que la copie du livre de Roger, auquel il ajouta toutefois quelques notes et des citations empruntées aux Aphorismes d'Hippocrate, aux livres de Galien à Glaucon, et aux traités d'Avicenne.

Mais les véritables chirurgiens de l'école de Bologne au xiii^ siècle sont Hughes de Lucques, Brunus et Guillaume de Salicet. Hughes de Lucques était praticien plutôt qu'écrivain ; mais sa pratique nous a été rapportée par Théodoric, dont l'érudition était grande. Brunus fut homme d'étude plutôt que praticien, et, au moment où il achevait, en 1252, sa Grande chirurgie, il connaissait déjà les aphorismes d'Hippocrate, Constantin l'Africain, Galien et tous les auteurs arabes apportés alors en Italie, comme Rhazès, Avicenne, Ali-Abbas et Albucasis.

Le plus célèbre de tous ces chirurgiens italiens du xiii^ siècle, c'est assurément Guillaume de Salicet, qui, dans sa vieillesse, en 1275, écrivit sa Chirurgie et professa pendant quatre ans à Bologne. C'était un médecin lettré qui pratiquait la chirurgie. H ne cite guère que Galien et les Arabes, mais il se plaît à parler souvent d'après son expérience personnelle, qui était grande, car il avait suivi les armées et pratiqué dans plusieurs villes d'Italie où on l'appelait pour des cas graves.

Au moment où Guy de Chauliac arriva à Bologne, l'université était malheureusement agitée par les troubles politiques qui désolaient alors l'Italie, mais il y trouva encore un enseignement puisé dans les écrits des chirurgiens célèbres dont je viens de parler et qui étaient morts depuis peu d'années seulement. Son maître en chirurgie paraît avoir été un certain Albert de Bologne. Il nous est peu connu scientifiquement; nous sa-

vons seulement qu'il jouissait dans la ville d'une grande réputation. Boccace le fait même figurer dans une des nouvelles de son Décaméron; mais c'est pour prouver sans doute que, si à l'âge avancé où il était arrivé, on peut encore commenter utilement les aphorismes d'Hippocrate, on se mêle avec moins de succès aux propos joyeux d'une assemblée de femmes galantes.

Bologne était aussi, au moment où Guy de Ghauliac y vint, le centre d'un grand mouvement de pratique médicale et chirurgicale. Il y avait des chirurgiens opérateurs, comme Péregrin et Mercadant; on y voyait une nuée de spécialistes pour les yeux, les oreilles, les plaies etc.; il y avait aussi des médecins dont la réputation s'étendait au loin, comme Tossignano qui fut appelé près de Henri de Castille qu'il guérit, et qui le renvoya à Bologne magno donatum auri pondère^ dit la légende. Le fait est assez rare ; mais il faut croire que la légende n'a pas menti.

Nous aurons l'occasion de voir plus tard quelles connaissances étendues Guy de Ghauliac rapporta de son voyage à Bologne. Il cite très-souvent les chirurgiens italiens, il en cite même un certain nombre qui ne nous sont plus connus aujourd'hui. Mais suivons-le encore dans sa vie errante d'étudiant : il quitte Bologne et vient à Paris.

Les hommes les plus instruits de l'époque auraient cru qu'il manquait quelque chose à leur éducation s'ils ne se fussent mêlés à la foule des étudiants de Paris, si nombreux, dit-on, que dans une procession de l'université, le recteur, marchant en tête, entrait dans la basilique de Saint-Denis lorsque la fin de la procession était encore aux Mathurins.

G'est un remarquable spectacle de voir au milieu du xiv^ siècle, cette multitude d'étudiants, qui viennent à travers la guerre, la peste et tous les fléaux, chercher la science dans cette grande université de Paris; ils

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viennent de tous les pays, et, se retrouvant plus tard sur les champs de bataille, souvent dans des rangs ennemis, ils se reconnaissent à ces mots : Nos fuimus simul in Garlandia {Nous étions ensemble dans la rue Galande, centre, à cette époque, du quartier des études).

Nous savons que Guy de Chauliac vint à Paris, car il nous a raconté qu'il y fut, malgré lui, opéré d'un cor au pied par un cordonnier, qui suivait en cela un procédé d'Henri de Mondeville, procédé très-douloureux et dont on doit sûrement garder le souvenir, car après avoir excisé le cor, on laissait tomber à sa surface une goutte de soufre bouillant, à travers un trou fait à une plaque de cuivre qui servait à limiter l'écoulementdu caustique.

Mais si nous savons que Guy de Chauliac vint à Paris, nous ignorons tout h fait à quelle date il fit ce voyage. Au moment où il y vint, Lanfranc et Henri de Mondeville n'existaient probablement plus, et l'enseignement chirurgical, qui brillait sous Lanfranc, avait beaucoup décliné.

Lanfranc, chassé de Milan à la fin du xiii^ siècle par un Yisconti qui trouvait notre chirurgien trop guelfe, c'est-à-dire trop libéral et trop national, Lanfranc vint h Paris et y fit avec éclat, vers 1295, quelques leçons; en 1296 il publia sa Grande chirurgie, mais il ne paraît pas avoir survécu longtemps à cette publication , car vers 1306, un autre chirurgien de Paris, Henri de Mondeville en parle comme s'il était mort. Lanfranc était un érudit qui connaissait les chirurgiens de l'antiquité, les Arabes et les chirurgiens italiens inconnus encore à l'école de Paris ; son trop court enseignement en France ne put qu'être fort utile; il apportait à Paris toute la science italienne et, quoique clerc, il s'élevait énergiquement contre l'abandon des opérations par les chirurgiens lettrés qui, parce qu'ils étaient clercs, commençaient à avoir hor reur du sang versé autrement que pour le triomphe de

l'Église; il allait mCmo ju.sqirà dire que s'ils abandonnaient les opérations, c'est qu'ils ignoraient la manière de les faire; enfin il proclamait qu'on ne saurait être bon médecin si l'on n'a aucune idée des opérations chirurgicales, et qu'un chirurgien n'est rien quand il ignore la médecine.

La chirurgie parisienne ne fournit pas grand'chose à Guy de Chauliac, si Ton en juge parle silence qu'il garde sur elle; d'ailleurs il resta peu de temps à Paris, puis il alla exercer la chirurgie à Lyon, et revint à Montpellier oti il prit, dit-on, le bonnet de docteur, et selon Astruc, y professa même. Mais nous n'avons pas de preuves directes sur ce dernier point, et nous savons qu'on ne doit pas se fier absolument à toutes les assertions d' Astruc.

Si nous ne sommes pas certains que Guy de Ghauliac ait professé la chirurgie à Montpellier, nous savons qu'il y connaissait les praticiens les plus en renom, maître André, qui tentait la cure radicale des hernies par les caustiques, maître Pierre qui, par ce moyen, eut trente guérisons dont Guy de Ghauliac fut témoin, puis maître Arnaud, maître Glande, etc. Il n'est pas jusqu'aux barbiers de Montpellier dont Guy de Ghauliac n'ait mis à profit la pratique.

Notre chirurgien avait fini ses pérégrinités, comme disait Rabelais, au moment où montait sur le trône pontifical, à Avignon, Glément VL Depuis le commencement du xiv^ siècle, la papauté, pour des causes que vous savez aussi bien que moi, s'était établie à Avignon avec Glément Y (1305) et y était devenue le centre d'un certain mouvement littéraire et le rendez-vous de quelques médecins exilés d'Itahe par les discordes civiles très-fréquentes alors dans la péninsule. Guy de Ghauliac fut médecin, chapelain commensal et lecteur de la

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chapelle du pape Clément VI, qui prit la tiare à Avignon, en 13^2.

C'est, paraît-il, chose difficile de conserver comme médecin la confiance des papes. Au moyen âge on courait même parfois le danger d'être mis à mort, comme ce Jean d'Amont, médecin-barbier du pape Jean XXIÏ; il fut accusé d'avoir attenté à la vie du pape par ces sortilèges magiques qui consistaient en petites images de cire que le criminel perçait en certains endroits de coups d'épingle pour produire des lésions mortelles sur sa victime. Cette accusation était chose grave alors. Guy deChauliac ne courut pas d'aussi grands dangers que Jean d'Amont, mais il fut en butte, comme les autres médecins de Clément VI, aux attaques violentes et réitérées d'un homme que ses habitudes galantes ne font pas tout d'abord soupçonner de sentiments de haine. Vous connaissez Pétrarque comme le chantre passionné de Laure, comme un des poëtes nationaux de l'Italie au xiv^ siècle, vous le connaissez peut-être aussi comme Térudit qui cherche avec une ardeur fébrile les vieux manuscrits et copie de sa main un manuscrit de Quintilien, mais vous le connaissez peut-être moins comme un ennemi acharné des médecins en général et de ceux de Clément VI en particulier.

Il y eut dans l'antiquité deux hommes qui vouèrent aux médecins une haine profonde : ce furent Caton et Pline. Pline allait même jusqu'à dire que nous avions contribué à détruire la république romaine, qui, privée de médecins pendant 600 ans, n'avait jamais été si florissante.

Pétrarque tient dignement sa place à côté de Caton et de Pline; il raconte sur les médecins tous les radotages que vous entendrez encore circuler dans le monde. Il prétend, et je cite textuellement^ que les médecins font des expériences sur les hommes, et qu'à force de tuer ils se perfectionnent dans l'ar! de guérir; que dans une consultation, le second médecin qui parle serait

honteux de parler comme le premier^ etc.; puis passant du général au particulier, il écrit à Clément VI, malade de quelque affection des jambes : « Qu'il serait )) sur pied depuis longtemps, s'il n'avait pas autour de » lui une troupe de médecins qu'il regarde comme » la peste des gens riches. » Enfin, peu écouté d'abord par le pape, il lui fait dire, comme dernier avertissement, d'avoir soin de se rappeler l'épitaphe qu'un empereur romain, Adrien, je crois^ avait fait mettre sur son tombeau : Turha medicorum périt.

Ces attaques violentes de Pétrarque excitèrent un peu la bile des médecins de Clément VI et l'on chercha à trouver le poëte en défaut sur quelque point. La chose n'était pas très-difficile, car Pétrarque, qui jouait un peu le rôle d'entremetteur politique entre l'Italie et la papauté, prêta plus d'une fois le flanc à la critique. On a dit qu'il suffît de deux lignes d'un homme pour l'accuser et le faire pendre. Ces deux lignes on les trouva dans une lettre où Pétrarque disait « qu'il serait beau, qu'il serait grand d'être assis à la fois sur le trône de César et sur le siège de saint Pierre. »

Au moment où la papauté voulait se consolider à Avignon, la phrase était au moins maladroite, et l'on reprocha vivement h Pétrarque d'avoir insinué que le saint-siège ne pouvait être ailleurs qu'à Rome. Nous n'avons point le document qui contient l'accusation portée contre Pétrarque, mais nous savons par la réponse du poëte que des médecins le rédigèrent; on a même prétendu que Guy de Chauliac était l'auteur de cet écrit, et que c'est lui que Pétrarque, dans une de ses lettres, appelle tout crûment aie vieil édenté né dans les montagnes». Pour comprendre la possibilité de cette allusion, il faut se rappeler que Guy de Chauliac avait vu le jour dans les montagnes du Gévaudan. Mais les meilleures querelles finissent toujours par s'éteindre, et

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Pétrarque crut s'être sunisammont défendu en déclarant (( qu'il ne croyait pas que les pronostics d'Hippocrate )) pussent apprendre à ses disciples ce qui se passe dans » son âme » .

Malgré toutes les fausses accusations de Pétrarque, Guy de Chauliac ne perdit point la confiance de Clément YI, et nous le retrouvons auprès de ce pape dans cette fiimeuse peste noire de 13^8 dont il nous a tracé un si simple et si sombre tableau. Après la mort de Clément VI (1352), il resta médecin d'Innocent VI (1352-1362) et vit le retour de la peste à Avignon en 1360. Enfin sous Urbain V, son ami, il mit au jour, en 1363, son livre de chirurgie qu'il a écrit, selon ses propres expressions, pour le soûlas de sa vieillesse; il avait, dit-on, 63 ans. A partir de ce moment, nous ne savons plus rien de l'histoire de maître Guy de Chauliac et nous ignorons tout à fait la date de sa mort.

Je vous ai parlé, messieurs, peut-être un peu longuement de l'homme^, mais pour vous faire bien comprendre son œuvre, j'ai tenu à vous montrer quelle avait été son éducation chirurgicale, à quelles sources il avait puisé et comment, après être devenu un érudit àJMontpellier, il était allé compléter ses études à Bologne où avaient brillé au xiii'' siècle les plus illustres arabistes. On interprète d'autant mieux les doctrines d'un homme qu'on connaît plus exactement les milieux où il a successivement vécu et la manière dont les questions étaient posées à répoque où il vivait.

Vous venez de voir se dérouler devant vous la vie de l'homme, examinons maintenant son œuvre. Je dis son œuvre, car il ne nous reste guère que sa Grande chirurgie et un formulaire que l'on connaît encore sous le nom de Chirurgia parva Guidonis. Il est certain toutefois qu'il a composé d'autres ouvrages dont les titres seuls nous sont connus ; c'est d'abord un Traité sur l'astrologie ou

V astronomie, dont il ne nous reste plus un seul manuscrit authentique, car il ne paraît pas prouvé que le manuscrit dont Hœnel et après lui M. Malgaigne ont parlé existe encore dans la bibliothèque d'Avignon et soit l'œuvre de Guy de Chauliac. Quoi qu'il en soit, il n'y a aucune incertitude sur l'existence du livre mentionné deux fois par Guy lui-môme au chapitre v de la doctrine 2 du traité II, et à la doctrine 1 du traité VII.

La publication d'un livre d'astrologie au xiv® siècle, même par un médecin attaché à la cour des papes, n'a rien qui doive nous étonner. L'alchimie, la magie, l'astrologie, ont été les plaies les plus vives de la médecine au xiv^ siècle ; les astrologues avaient place à la cou:% qui, à la fin du siècle, vers 1365, faisait venir de Bologne le père de la fameuse Christine de Pisan, Thomas de Pisan, pour composer des prophéties astrologiques à Charles V, et des philtres d'une autre espèce au duc de Bourgogne.

Mais le métier d'astrologue officiel n'était pas toujours sans danger. Un médecin d'un des papes avignonnais, de Jean XXII, en fit la triste expérience. On rapporte que Marie de Valois, duchesse de Galabre, obligea ce médecin, qui était Cecco d'Ascoli, à faire son horoscope et, chose plus dangereuse, celui de sa fille, la trop fameuse Jeanne de Naples; il prédit que Tune et l'autre se livreraient à la débauche, et cette prédiction assez réussie lui valut, avec quelques autres peccadilles et quelques dénonciations de ses confrères^ d'être déféré à l'inquisition et brûlé à Florence en 1327. Il faut reconnaître, messieurs, que ce médecin était un excellent astrologue, mais un bien mauvais courtisan.

L'astrologie se montre à peine dans le livre de chirurgie de Guy de Chauliac. A propos de la fameuse peste de 13Zi8, qui enleva tant de monde en Europe, et à Avignon

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en particulier, il affirme seulement que « l'universelle » agente de cette peste fut la disposition de certaine con- )) jonction des plus grands des trois corps supérieurs, Sa- )) turne, JupiteretMars, laquelle avait précédé, l'an 13^5, » le vingt-quatrième jour du mois de mars, au 14® degré )) du Verseau. Car les plus grandes conjonctions signi- » fient choses merveilleuses, fortes et terribles , comme » changements de règnes, avènement de prophètes et )) grandes mortalités. » Avouons, messieurs, que cette explication, très-innocente do la peste, était bien préférable à celle qui conduisait à brûler les juifs accusés d'avoir empoisonné les fontaines.

Guy de Ghauliac écrivit un Traité sw la cataracte pour le roi Jean de Bohême ; mais malgré cette consultation qui ne nous a pas été conservée, le roi ne recouvra point la vue, car c'est lui qui, à Crécy, tout aveugle qu'il était, fit lier son cheval à ceux de ses serviteurs pour se lancer dans la mêlée contre les bataillons anglais : a II voulait, dit Froissart, être mené si avant qu'il pût frapper un coup d'épée.» On retrouva le lendemain son corps sur le champ de bataille.

Nous savons, et cela par Guy de Ghauliac lui-môme (Traité VI, doct. ii, chapitre vu) , qu'il a fait un Iraité sur la 7'ompure [Idi hernie), mais ce livre est encore perdu.

On lui attribue, d'après Josiam Simler, un Lapidarius de conjunctione animalium ad se invicem; de conjunctione herbarum ad se invicem; de physiognomia, et des Consilia medica. Mais tout cela est fort hypothétique et ne repose que sur des manuscrits d'une authenticité douteuse.

Il y a de Guy de Ghauliac un Formularium que l'on connaît encore sous le nom de Chirurgia parva Guidonis, et qui se voit à la fin de quelques éditions latines de la Grande chirurgie, et en particulier à la fin de l'édition publiée à Venise par îes Juntes, en 15/16. G'est un as-

semblage de recettes sans importance sur la cure des blessures et des ulcères, et il se pourrait bien qu'elles eussent été rédigées dans la jeunesse de l'auteur avant son principal ouvrage.

Mais c'est dans ce dernier livre, qui fut d'abord intitulé Inventarium, sive collectoriwn artis chirurgicalis medicinœ, qu'est son plus grand titre de gloire. Plusieurs éditions latines ont modifié ce nom de l'ouvrage, qui plus tard fut désigné sous celui de Chirurgia magna, nom que Laurent Joubert a consacré par sa traduction française, aujourd'hui la plus célèbre.

Nous possédons des manuscrits latins, français, languedociens, de la Chirurgie de Guy de Ghauliac , mais quel est le manuscrit original? C'est ce que nous ignorons. Il y a à la Bibliothèque impériale un beau manuscrit latin; on trouve à la bibliothèque du Vatican, si impénétrable à l'érudition moderne, un manuscrit languedocien qu'on a supposé être le manuscrit original, emporté par les papes de la bibliothèque d'Avignon à celle de Rome; enfin il existe à la faculté de médecine de Montpellier un manuscrit français in-folio sur papier. Son frontispice porte pour titre : Collectanée de la partie chirurgicale en médecine, fait en l'an MCCCLXIII, par Guillaume de Gavillac. Mais ce manuscrit, qu'on pourrait croire, par sa date, l'œuvre de Guy de Ghauliac luimôme, n'est pas complet, et le nom de l'auteur est, comme vous le voyez, défiguré. Ainsi , de quelque côté qu'on examine la question, on y trouve des incertitudes. Peut-être Guy de Ghauliac a-t-il écrit à la fois en latin et en langue vulgaire, comme le faisaient à cette époque quelques écrivains médicaux.

Si des manuscrits nous passons aux éditions que l'imprimerie nous a données dès son début, nous trouvons la plus ancienne en l/iQO, à Venise. Les Juntes, ces célèbres imprimeurs du xvi^ siècle , ont aussi publié.

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en 15^6, dans leur fameuse collection des arabistes, une édition latine de Guy de Chauliac ; il y en a encore quelques autres.

Nous avons plusieurs traductions françaises du livre de Guy; il y en avait une fort ancienne d'un auteur inconnu, mais la plus célèbre est celle que donna, à la fin du xvi*' sièclC;, en 1585, Laurent Joubert, avec des annotations et des interprétations des termes par son fils, Isaac Joubert. Cette traduction a eu de nombreuses éditions. Guy de Chauliac a été aussi mis en français et commenté, à la fin du xvii^ siècle, par un chirurgien juré de Bordeaux, Simon Mingelousaux. Enfin il a été traduit en anglais et en espagnol, puis commenté et abrégé un grand nombre de fois, et réduit, sous le nom de Guidon ou de Fleurs du grand Guidon^ à une sorte de catéchisme chirurgical par demandes et réponses. C'est ainsi que Laurent Verduc le donnait encore aux étudiants vers la moitié du xviii^ siècle.

Je vous ai dit tout à l'heure qu'avant la traduction de Laurent Joubert, un des plus célèbres professeurs de la faculté de Montpellier au xvi^ siècle, il existait déjà une traduction française, a Mais, dit Joubert, )) elle était si lourde, si scabreuse, si grossière, si )) barbare, si épineuse, qu'il n'y avait moyen de la corri- )) ger. » J'ai bien, toutefois, quelques doutes à cet égard, carie manuscrit français, daté de 1363, qui appartient à la faculté de Montpellier, et qui peut nous donner une idée de cette ancienne traduction, n'est pas, comme l'a prétendu Joubert, si lourd et si barbare. N'y aurait-il pas eu là un peu de vanité jalouse? Laharpe assure qu'il n'y a pas de plus grande vanité que celle des traducteurs,,

La traduction française d'un pauvre chirurgien par maître Laurent Joubert, professeur à la faculté de Montpellier, puis chancelier de l'université, médecin ordi-

naire des rois de France et de Navarre, fît presque scandale dans le monde des médecins et des chirurgiens clercs et lettres pouvant lire le latin.

Les médecins disaient, c'est le fds du traducteur qui nous l'apprend dans une préface aux annotations faites pour la traduction de son père, que M. Laurent Joubert ne se devait point tant abaisser que de traduire du latin en français un livre de chirurgie, un Guy de Chauliac dont la vieille traduction traînait dans la boutique des barbiers, mais qu'il eût mieux fait de composer des livres de son imagination ou de traduire les œuvres des anciens, latins ou grecs. Ceux qui parlaient ainsi n'avaient guère raison, car nous connaissons les œuvres sorties de l'imagination de Laurent Joubert, et son Traité du ris, celui sur la lié forme de l'orthographe, son livre sur les Erreurs populaires au fait de la médecine, ne doivent pas tant nous faire regretter qu'il n'ait pas composé davantage de livres de son imagination.

Les chirurgiens, chose assez étrange, murmurèrent aussi contre la traduction française de Guy de Chauliac. Il y avait alors deux sortes de chirurgiens. Les uns, ayant eu l'heureuse chance d'être, comme on disait, nourris de bonnes lettres, savaient le latin ; les autres, ignorant cette langue des lettrés , mais élevés dès l'enfance dans le métier de chirurgien, soit par leur père, soit par quelque maître en chirurgie, avaient souvent un bon esprit d'observation, opéraient bien, enfin formaient un ensemble de praticiens habiles auxquels nous avons dû parfois les plus précieuses conquêtes de la médecine opératoire.

Les chirurgiens latinisants dédaignaient l'œuvre de Guy et s'entenaient seulement aux écrits d'Hippocrate et desanciens auteurs. Cependant on rapporte qu'ilslisaient parfois la Chirurgie de Guy de Chauliac en cachette, comme ayant honte de prendre quelque chose dans

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l'œuvre d'un chirurgien. Mais il paraît certain qu'on se plaignait surtout de voir, par la traduction française, les recettes chirurgicales mises à la portée des barbiers et des chirurgiens qui ne savaient pas le latin. Ce n'était plus alors qu'une triste question de boutique.

Le fds de Laurent Joubert, Isaac Joubert, prit à ce propos la défense non des barbiers, qui ne savaient pas lire, mais de ces chirurgiens studieux^ affectionnés à l'art delà chirurgie, qui, par malheur, n'avaient point été entretenus dès leur enfance aux écoles de grammaire et de bonnes lettres. Il montra de quelle utilité devait être pour eux la traduction de Guy de Chauliac.

D'ailleurs cet Isaac Joubert était un ami du progrès ; il reconnaissait aux gens studieux le droit d'apprendre au moyen de bons livres qu'on publiait en langue vulgaire, et comme il était protestant, il se moquait de ceux qui lisaient, sans y rien comprendre, leurs patenôtres en latin. Il osait soutenir que les chirurgiens non latinisants pouvaient discourir, raisonner, disputer et consulter très-bien en français. J'ai bien aussi l'idée qu'Isaac Jou bert n'était pas seulement un libéral en fait d'instruction chirurgicale, mais qu'il avait en toutes choses ce quo quelques personnes appellent de nos jours la manie de la liberté, car dans la préface à laquelle j'ai fait allusion, il ne craint pas d'avancer que « pour l'abus, il ne faut )) jamais condamner l'usage des bonnes choses, et que si )) l'on voulait abolir tout ce de quoi on peut mal user, )) il faudrait abolir tout ce qui est , car de tout on peut » abuser » .

Voilà des paroles qui montrent dans Isaac Joubert un de ces libéraux souvent cités du xvi^ siècle : ne trouvezvous pas avec moi, messieurs, que son langage serait encore assez avancé pour le nôtre?

C'est par de telles mains que la Chirurgie de Guy de Chauliac a été popularisée chez nous. Yous n'attendez

sans doute pas de moi une analyse détaillée de ce manuel qui n'a presque plus pour nous aujourd'hui qu'une valeur historique. Je vais seulement vous indiquer à grands traits la division de l'ouvrage.

La Grande chirurgie commence par ce que l'auteur appelle un chapitre singulier, résumé très-concis de l'histoire de la chirurgie, des doctrines qui régnaient au temps de Guy de Chauliac, enfin des qualités et des devoirs des chirurgiens. C'est assurément un des plus curieux passages de ce livre.

Viennent ensuite sept traités qui comprennent : l» un Irailé d'anatoinie ; 2° le Traité des apostèmes, exitures et pustules, où se trouve décrite, à propos des apostèmes de la poitrine, la fameuse peste d'Avignon en 13Zi8 et 1360; 3° le Traité des plages, un des meilleurs de l'ouvrage ; 4° le Traité des ulcères, où l'on voit décrites beaucoup d'affections qui ne se retrouvent plus aujourd'hui sous le même titre, telles que le cancerulcéré, la fistule lacrymale, la fistuleà l'anus, lesaphthes delà bouche etc.; 5° le Traité sur les fractures et les luxations, bien inférieur, surtout pour les fractures en particulier, aux écrits d'Hippocrate sur le môme sujet; 5° un traité composé sur les maladies autres que les précédentes, et qui rentrent plus ou moins dans le domaine chirurgical. La goutte, la ladrerie, beaucoup d'éruptions cutanées, la brûlure, les verrues, l'amputation des membres surnuméraires ou tombés en gangrène, la cataracte^ la cure radicale des hernies, et la pierre, s'y trouvent décrites. Enfin le traité VII est consacré à un petit résumé de thérapeutique générale et à un abrégé de l'usage des médicaments suivant les parties. On connaît encore ce dernier traité sous le nom &'antidotaire.

Je n'analyserai pas devant vous ces différents traités ; il me parait préférable de vous montrer d'une façon

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générale ce que fut Guy de Chauliac dans son œuvre et dans sa pratique.

Si vous voulez bien jeter les yeux sur les écrits de ces chirurgiens italiens du xiu'' siècle dont je vous parlais tout à l'heure, de Brunus, de Théodoric, de Roland, de Lanfranc, de Guillaume de Salicet, de Roger, vous verrez que ces livres sont uniquement consacrés à la chirurgie. Guy de Chauliac ne procède point ainsi. Persuadé, comme Galien, que le chirurgien qui n'est pas anatomiste ressemble a aux mauvais cuisiniers qui ne tranchent pas au niveau des jointures , mais brisent, cassent et déchirent les tissus sans méthode», il donne à l'anatomie la première place dans son livre. Il afoit des études pratiques sur le cadavre, et l'on s'en aperçoit bien vite à la façon dont il indique comment on doit s'y prendre pour étudier certaines régions du corps, les viscères du petit bassin par exemple ; comment il faut lier les intestins et soulever le mésentère pour ne point être gêné dans l'examen des organes abdominaux : aussi prenait-il en pitié les treize peintures par lesquelles Henri de Mondeville semblait montrer l'anatomie. Son bon sens le conduisait surtout vers les choses pratiques, et ne lui permettait point de faire grand cas en anatomie des distinctions stériles, comme celle des parties en chaudes, humides et sèches. « C'est là, dit-il, une haute mer sur » laquelle il n'est point permis.au médecin de naviguer.»

Il n'y a aujourd'hui rien à apprendre pour nous dans la lecture du Traité anatomique de Guy de Chauliac; mais je ne veux pas le quitter sans vous dire, à titre d'actualité, que notre anatomiste, quoique clerc, chapelain commensal et lecteur de la chapelle des papes, était un localisateur dans le cerveau des facultés de l'âme. Galien et quelques Alexandrins avaient déjà tenté ces localisations cérébrales; Guy de Chauliac poursuivit cette idée. «Le cerveau, dit-il, a trois ventricules. Cha-

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19/l CONFÉRENCES HISTORIQUES.

Clin d'eux possède deux parties^ et en chaque partie une vertu à son organe. A la première partie du ventricule antérieur est assigné le sens commun; à la seconde, l'imaginative ; au ventricule du milieu, est située la pensive (cogitativa), et la raisonnante [rationalis); à celui de derrière, la mémoire et la recordation. » Mais, ce qui paraîtra plus étrange, c'est que cette idée des localisations cérébrales qu'on trouve aussi en germe dans le maître de notre chirurgien, dans Bertrucci, n'abandonne pas Guy de Ghauliac dans la pratique. A propos des plaies du cerveau, il raconte qu'il a vu dans une plaie de tête sortir un peu de la substance cérébrale, ce qui fut reconnu par Coffence delà mémoire^ et, dans l'exposé des signes des plaies de tête , il affirme qu'on perd la raison si la plaie est aux parties antérieures de la tête, et la mémoire si elle est aux postérieures.

Un siècle plus tard, dans ce livre que l'on connaît sous le nom de Margarita pliilosophica^ et qui fut une des grandes encyclopédies du xv"" siècle, on voit représentées sur une figure schématique ces différentes localisations cérébrales, telles que les avait définies Guy de Ghauliac. A cette époque, théologiens et médecins spiritualistes ne s'étaient pas encore réunis pour frapper de discrédit la phrénologie scientifique, qui renaît aujourd'hui et s'affirme avec les données plus exactes de la science moderne. Mais de l'anatomiste passons maintenant au chirurgien.

Ge qui frappe le plus dans l'étude de la chirurgie de Guy de Ghauliac, c'est l'érudition. Il avait beaucoup lu et beaucoup profité de ses lectures dans les nombreux manuscrits que possédaient alors les facultés de Montpellier et de Bologne.

Il paraît n'avoir connu que les Aphorismes d'Hippocrate, et la chose est regrettable, car sur bien des points, sur les fractures et les luxations en particulier, sa chi-

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riirgic est bien inlericure à la chirurgie hippocratiquc. Galienet les Arabes, dont il avait dix-huit auteurs, sont ses maîtres. Il ignorait l'existence des livres de Gelse et d'Aétius, mais il connaissait le VP livre de Paul d'Égine. Enfin, il s'était familiarisé avec les écrits des chirurgiens arabistes du xin^" siècle, Brunus, Guillaume de Salicct, Henri de Mondeville , Lanfranc, Théodoric. Il cite h chaque instant ces auteurs, Galien près de neuf cents fois, Avicenne près de sept cents, et Hippocrate cent vingt fois. Il cite aussi assez souvent ses contemporains, qu'il avait vus opérer dans le midi de la France.

Lorsqu'il était attaché à la cour d'Avignon, il eut cette bonne fortune pour un érudit, de pouvoir étudier quelques livres de Galien, traduits par Nicolas Reggio, à la demande de Robert de Naples, et adressés en cadeau par ce roi au pape.

Guy de Chauliac ne se fait point de son livre une idée trop élevée, et reconnaît qu'il n'y a rien mis du sien. « La cause de ce commentaire, dit-il, n'a pas été faute )) de livres, mais plutôt union et profit. Chacun ne peut » avoir tous les livres, et quand il les aurait tous, ce serait )) fascherie de ]es lire entièrement. » On ne s'attendait guère à trouver dans la bouche d'un érudit ce dernier conseil.

Ce qui étonne dans le livre de notre chirurgien, c'est l'heureuse disposition des matériaux, l'admirable méthode qui, du commencement à la fin de l'ouvrage, n'a jamais abandonné l'auteur. Guy de Chauliac, ne cédant que le moins possible aux divisions scolastiques, eut l'art d'instruire les esprits communs en descendant à leur niveau. Les chirurgiens qui n'étaient pas nourris dans les lettres latines et grecques, les barbiers qui opéraient comme eux, se souciaient fort peu des théories galéniques et des divisions scolastiques, mais ils étaient heureux de trouver dans Guv de Chauliac une clarté d'ex-

position qui devait satisfaire les intelligences les plus

vulgaires. (Juand Guy de Ghauliac, par exemple, trace*

les indications de l'ouverture d'un abcès, il le fait dans

un langage concis et d'une admirable lucidité. Je vous

demande la permission de vous citer ce passage de son

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