‹ Conferences historiques faites pendant l'année 1865Chapitre 9 sur 23 · M. PARROT, PROFESSEUR · texte numérisé non relu

M. PARROT, PROFESSEUR

Ma^Kimilien Stoll.

Messieurs,

C'est d'un illustre professeur de clinique que je viens vous entretenir; aussi m'a-t-il semblé qu'avant de vous raconter sa vie et de vous parler de ses œuvres, je devais, avec vous, jeter un coup d'œil rapide sur ce qu'était la clinique au moment oii il vint l'enseigner à Yienne. De la sorte, la personnalité de Maximilien Stollvous apparaîtra plus accentuée, plus grande, et vous comprendrez mieux combien cet homme, trop oublié de nos jours, est digne du souvenir que nous lui consacrons dans cette soirée.

Avant d'entrer en matière, définissons bien les termes dont nous allons nous servir à chaque instant; disons que la clinique et l'enseignement clinique sont deux choses différentes; et que, si on les confond souvent, c'est par un manque de rigueur dans le langage.

Tout médecin qui pratique est, par ce fait même, clinicien, et l'examen qu'il fait de ses malades est de la clinique.

Il y a là une source inépuisable d'instruction, que l'in-

telligence et le travail savent féconder, et à laquelle nous sommes redevables d'oeuvres immortelles. Mais cette étude, que le médecin fait pour son propre compte, à huis clos, qui est sa propriété, dont il semble jaloux, n'en disposant qu'à son heure et suivant son caprice, qu'il ne rend publique qu'après lui avoir fait subir une métamorphose, dont aura toujours à bénéficier sa réputation, cette étude a quelque chose de personnel et, si je puis ainsi dire, d'égoïste.

Yoyez combien tout est différent dans l'œuvre du professeur de clinique : non-seulement il observe au lit du malade, mais il y enseigne ; s'il y prend quelque chose, il ne le garde pas ; généreusement il s'en dépouille pour le distribuer, séance tenante, à ceux qui l'entourent. C'est pour eux qu'il travaille et non pour lui. Laissant de côté tout ce qui pourrait n'avoir qu'un intérêt personnel, il ne s'occupe que de ce qu'il sait être bon à les instruire. Pour lui, plus de choix, plus de préférence pour CCS sujets que l'on aime à méditer. Les arrangements du cabinet, la maturité, la perfection qui en résultent, lui sont interdits; il doit être prêt à tout, subir tous les cas que lui impose le hasard, voir vite et juste, se décider promptement; c'est une improvisation perpétuelle.

Le professeur de clinique est un homme public, il ne s'appartient plus, il a aliéné sa liberté au profit de ceux qui font cercle autour de lui, qui l'écoutent avec bienveillance, mais qui exigent de sa part, dans la plus difficile des pratiques, une sorte d'infaillibilité.

Comprenez-vous maintenant ce rôle? voyez-vous tout ce qu'il a de péril et combien peu de gloire? Eh bien ! ce rôle difficile, StoU l'a rempli avec un éclat qui, s'il a été atteint, n'a certes pas été dépassé. Mais recherchons quelle a été l'origine des écoles cliniques.

Vous allez les voir naître dans la grande famille des

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Asclépiades, subir de stériles métamorphoses pendanL une longue série de siècles, et ne prendre une forme déterminée, ne se constituer d'une manière définitive et efficace que vers la fin du xvii*^.

Chez les nations les plus anciennement civilisées, chez celles qui peuplaient Babylone et l'Egypte, la Lusitanie et rÉcosse, il était un antique usage, qui consistait h exposer les malades sur des lits^ devant les maisons. Les passants, et chez quelques peuples, la loi l'exigeait, devaient les interroger, les examiner et leur conseiller les moyens qu'ils croyaient les plus efficaces à leur guérison.

Bientôt, cette pratique que Pitton de Tournefort retrouva en Grèce, lorsqu'il y fut envoyé, en 1700, par Louis XIV, ne tarda pas à se restreindre; de la rue, du carrefour, elle passa dans les temples, et devint ainsi le monopole des prêtres, qui mêlant son exercice aux pratiques religieuses, la couvrirent d'un voile mystérieux, dans le but de la rendre inaccessible aii vulgaire. C'est ainsi que les ministres du culte d'Esculape devinrent les dispensateurs des bienfaits de noire art.

Esculape, qui fut la souche de la famille des Asclépiades, vivait probablement onze cent et quelques années avant Jésus-Christ. Il rendit de si grands services à ses contemporains, il fit tant et de si merveilleuses cures, qu'après sa mort, et peut-être même de son vivant, on lui éleva des autels, on lui consacra des temples qui devinrent de véritables asiles pour l'homme souffrant. Pendant la nuit, les prêtres visitaient et soignaient les malades qui, après leur guérison, laissaient au dieu de la médecine un souvenir de leur reconnaissance. C'était une tablette sur laquelle ils inscrivaient l'histoire de leur maladie et la médication mise en usage. Quelquefois, ils y joignaient la représentation des parties affectées et les instruments à l'aide desquels on les avait opérés.

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Ces ex-voto suspendus aux colonnes du lemple, constituèrent, au bout d'un certain temps, un recueil considérable de faits cliniques, qui paraissent avoir été la base de l'œuvre hippocratique. Confiés à la garde des Asclépiades, ils contribuèrent puissamment à faire de l'observation le mode traditionnel de l'enseignement médical dans leur famille. Les pères, lorsqu'ils se rendaient auprès des malades, y conduisaient leurs enfants, dès que ceux-ci étaient en âge de comprendre les leçons les plus élémentaires de la pratique. C'est ce que fit Héraclide, pour son fils le grand Hippocrate, qui dominé toute sa vie par le souvenir de ces premières leçons, fut un prôneur ardent des études cliniques.

(( Les grands raisonneurs, dit-il, sont ceux qui se trompent le plus ; il faut voir, toucher,, écouter, la bonne leçon est celle qui procède de l'œuvre. »

L'exemple et les conseils d'Hippocrate furent bientôt oubliés ; après lui, on voit l'enseignement traditionnel des descendants d'Esculape tomber dans un discrédit général, et l'on n'en trouve aucune trace dans les écoles qui, après celle de Cos, jetèrent le plus d'éclat. C'est ainsi que deux célèbres professeurs de celle d'Alexandrie, Hérophile, l'inventeur du pressoir anatomique que vous connaissez tous, et Érasistrate, celui-là même qui, en tàtant le pouls d'Antiochus, en présence de Stratonice, découvrit que la fièvre dont ce prince était atteint, reconnaissait pour cause unique l'amour sans espoir qu'il avait conçu pour cette belle reine ; c'est ainsi qu'Érasistrate et Hérophile, croyant que l'anatomie devait suffire ù l'instruction médicale, négligèrent absolument d'enseigner la pratique aux nombreux élèves qui fréquentaient leurs cours. A Rome, il en était à peu près de même. Asclépiade, le fondateur de l'école dogmalique, et Thémison, le chef des Méthodistes^ se vantaient^ grâce aux réformes introduites par eux dans la science.

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(le faire des médecins en six mois. Je sais l)ieii qu'à la mL*meéj)()(jiie,quelquesprati('ieiislrcs-reclicrch6s avaient l'habitude fastueuse de se faire accompagner chez leurs clients par de nombreux élèves, qui examinaient les malheureux patients, leur infligeant ainsi un supplice mille fois plus cruel que la maladie. Mais l'instruction pratique n'avait rien à gagner à ces importunités fort peu goûtées, comme vous le pensez bien, de ceux qui en étaient l'objet. Le poëte satirique Martial fut probablement du nombre des mécontents ; voici en quels termes il nous le fait savoir :

« Languebam, sed tu comilatus protirius ad me Venisti centum Symmache discipulis^ Cenlum me letigere manus, aquilone Gelalœ. Non habui febrem, Symmache, nunc habeo. »

l^e trait est mordant, mais justement décoché. Cent mains glacées qui vous tourmentent, alors que vous soupirez après le repos, et cela, au cœur de l'hiver. Il y a vraiment de quoi donner la fièvre, si ce n'est plus ! Martial a donc bien l'ait de châtier, comme il savait le faire, la dangereuse vanité de Symmaque.

Galien ne fut pas plus utile à l'enseignement pratique que tous les médecins dont nous venons de parler. Ce n'était pas, en effet, dans la pratique privée qu'on pouvait démontrer la clinique. Ce mode restreint d'instruction suffisait rigoureusement à un ou deux élèves comme ceux qui accompagnaient les médecins Asclépiades, mais des réunions de malades, des infirmeries, 'des hôpitaux, étaient indispensables à l'établissement et au développement des écoles cliniques ; aussi faut-il que vous sachiez quels furent les promoteurs de ces admirables institutions.

D'après le témoignage de saint Jérôme, c'est à la charité des chrétiens que l'on doit les premiers hôpi- CONF. insT. — 1865. 10

taux. Au IV siècle, vers 380, une dame roniaiue du nom de Fabiola, qui était chrétienne, eut la généreuse idée de transformer sa propre maison en une infirmerie, où elle recueillit un certain nombre de malades.

Un peu plus tard, un hôpital fut construit dans le voisinage de l'École de médecine que l'empereur Aurélien avait fondée en 262, à Yisapour, en Perse, et dont il avait confié la direction à des médecins grecs, de la secte des Nestoriens, qui y firent revivre la tradition des Asclépiades. Quoiqu'il n'existe pas de renseignements précis sur la manière dont ia médecine était enseignée dans cette école, il est bien probable que l'instruction clinique y jouait un rôle important, car c'est là que se formèrent des hommes restés à jamais célèbres : Rhazès, Ali-Abbas, Avicanac^ Mpsiie, etc. Ce dernier, appelé à Bagdad par le kalife Al-Manzor, et chargé d'y organiser l'enseignement de la médecine, ne manqua pas d'élever près de l'école un hôpital, comme cela existait à Visapour. Au Yiii^ siècle, Antioche et Harran jouissaient d'institutions analogues. De l'Asie, les Arabes portèrent dans l'Espagne, (ju'ils avaient conquise, leurs usages et ce goût prononcé pour l'étude, qui en fit pendant longtemps les dépositaires de l'héritage que nous avaient légué les anciens, et l'un des premiers actes de leur iniluence civilisatrice, fut l'établissement d'écoles de médecine et d'hôpitaux, dans les villes les plus importantes de la péninsule, parmi lesquelles nous citerons Tolède, Séville et Cordoue. Ce n'est que beaucoup plus tard que l'on voit apparaître, pour la première fois, un enseignement clinique d'origine européenne; c'est celui qui fut inauguré à Padoue en 1578. Marc Oddo, et Albert Bottoni y professèrent, avec beaucoup d'éclat, dans l'hôpital Saint-François; malheureusement l'institution dont ils avaient eu linitiative ne leur survécut pas, et la chaire clinique de Padoue ne se releva que vers 1637.

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Coninie vous le voyez, reuseigiiemeiiL de la pratique médicale était bien peu répandu en Europe au xvi'' siècle^ et il était indispensable d'entreprendre de long voyages pour assister aux leçons que l'on entendait seulement que dans quelques cites privilégiées. Aussi des médecins, à l'exemple du célèbre Thomas Bartholin, ne dédaignèrentils pas d'écrii'e de véritables guides destinés à faciliter ces voyages et à aplanir aux jeunes gens les difficultés qu'ils avaient eux-mêmes rencontrées.

En France on voyageait peu, et un doyen de la faculté de Paris, bien connu par les lettres si caustiques qu'il a écrites, un peu sur la médecine, et beaucoup contre l'administration du cardinal Mazarin, Guy-Patin, homme d'un esprit éminemment français, critiquait fort cette importation étrangère, qu'il qualifiait dédaigneusement de pérégrinomame. Il y a plus de trois siècles de cela, et, il faut bien l'avouer, nous sommes, à peu de chose près, aussi entêtés de l'amour du sol natal que l'étaient nos confrères du temps de Louis XIII. Nous ne savons pas sortir de notre France, où nous voyons affluer les étrangers. Nos voisins agissent-ils de la sorte, parce qu'ils manquent chez eux d'éléments d'instruction? Gardez-vous bien de le croire ; et si, oubliant que sur mainte matière, ils pourraient être nos maîtres, ils viennent, pour un temps, se constituer nos élèves, c'est afin de rapporter à leurs concitoyens les fruits propres à notre climat scientifique. Ce sont là de nobles exemples qu'il faut avoir le courage de suivre. Les sarcasmes de Guy-Patin sont surannés et faciles à braver. Apprenez donc à parler la langue des peuples qui nous entourent, et, en échange de ce que nous leur donnons si libéralement, allez apprendre à leur école ce qui n'est pas enseigné dans les nôtres; je vous garantis une abondante moisson.

Nous sommes arrivés à la moitié du xv!*" siècle,

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et le besoin de rinstruetion pratique se fait niiiversellemeiU sentir. En 156/^, Menimiiis, ^'adressanl aux magistrats d'Utrecht , les engage fortement à établir mic école et des examens cliniques. Cette demande ne fut pas exaucée, et Guillaume Straten professa le premier la clinique dans cette ville, en 16/i8. A peu près à la même époque, Otto Heurnius introduisit une excellente coutume dans l'hôpital de Leyde, où il enseignait la médecine au lit du malade. Il y appelait les élèves à tour de rôle^ et les interrogeait sur les caractères de Talfection, sur sa marche et sur la médication (juil était convenable de mettre en usage, se réservant d'exposer après eux, le résultat de ses observations personnelles. Mais, comme cette méthode ne fut pas du goût des élèves, il fut obligé de l'abandonner et se contenta de disserter lui-même, sur les malades qu'il avait à traiter.

Ces étudiants de Leyde ressemblaient quelque peu à ceux devant lesquels j'ai l'honneur de parler aujourd'hui. Ne vous fâchez pas de la comparaison; les Hollandais nous valent bien ; d'ailleurs elle me conduit avons donner un conseil amical, et dont l'utilité ne saurait vous échapper. Les élèves qui s'empressent autour d'un lit aiment bien à entendre parler le professeur; ils assistent volontiers et patiemment à l'examen qu'il fait du malade; mais, en général, il leur est pénible de devenir partie active dans ce travail, et si on leur propose de procéder eux-mêmes à l'examen du patient, ils prennent une attitude modeste, et balbutient timidement et à voix basse quelques questions, qui ont pour résultat à peu près constant, soit une erreur de diagnostic, soit une déclaration d'incompétence.

Non, messieurs ! vous ne devez pas imiter la nonchalance des auditeurs d'Heurnius; ayez plus de confiance en vos propres forces, n'oubliez pas à la porte de l'hôpital

fout ce que vous avez appris ailleurs; et lorsque vous ti'ouverez des chefs de service qui voudront bien consacrer leur temps à vous instruire, ne leur faites pas défaut; n'hésitez pas, à mettre, comme on dit, la main à la pâte. Ce n'est qu'après avoir fait dans les hôpitaux un stage long et actif, sous le patronage de vos maîtres, que vous serez dignes de veiller à la santé de vos semblables.

L'école de Leyde tomba avecHcurnius, et ne fut restaurée qu'en 1658, par François de le Boë Sylvius qui en a été considéré^ à tort, conmie le fondateur. Il y professa devant une assistance nombreuse, mais cet enseignement clinique ne devait acquérir toute sa stabilité qu'en lllU, lorsqu'il fut confié à Hermann Boerhaave. Son éclat fut alors sans égal et son influence universellement féconde. Les élèves affluaient à Leyde de toutes les parties de l'Europe, et pleins de l'enthousiasme que leur avait inspiré l'illustre maître, ils s'empressaient, de retour dans leur patrie, d'y enseigner à son exemple.

Aussi voyons-nous des écoles cliniques surgir de tous côtés, comme autant de bourgeonnements de cellç de Leyde. Signalons celle d'Edimbourg (1720), oii professèrent successivement Home, Duncan, CuUen; celle de Rome (1715), que le pape voulut installer avec ce cérémonial dont le pompeux étalage est si fort dans les goûts de la cour pontificale. Il y eut quinze cardinaux et plus de cinquante prélats; Lancisi, et l'on ne pouvait faire un choix plus heureux, fut le premier professeur de cette chaire qu'il suffirait à illustrer. Citons enfin celle de Vienne, qui désormais va nous occuper d'une manière exclusive.

L'élève chéri de Boerhaave, Gérard Van-Swieten, jouissait alors d'une réputation immense et justement acquise; il fut appelé, en 17^i6, en Autriche, par l'impératrice Marie-Thérèse; nommé son premier médecin, pré-

sident perpétuel de la faculté de médecine de l'Université de Vienne, et directeur général des affaires médicales dans tout l'empire. Il n'usa de ces hautes dignités et des pouvoirs considérables qu'elles lui conféraient que dans l'intérêt des études ; s'empressa de fonder une chaire de clinique, à l'instar de celle deLeyde, et y nomma professeur un disciple de Boerhaave, Antoine de Haen (1753).

Cet homme remarquable, qui a laissé de très-bons écrits sur un grand nombre de sujets médicaux, et notamment sur le tétanos, les hémorrhoïdes, la colique des peintres, les jours critiques, etc., fut le maître de Stoll qui lui succéda dans son enseignement.

Maximilien Stoll naquit le 12 octobre 1752, en Souabe, dans le petit village d'Erzinguen, qui appartenait alors au prince de Schwarzenberg. Son père, chirurgien d'un certain mérite, le confia au curé de la paroisse qui était son parent, puis le reprit à l'âge de neuf ans, et, comme cela se pratiquait dans la famille des Asclépiades , il commença à le conduire chez ses malades. L'enfant éprouvait une vive répugnance pour la pratique chirurgicale, et, plus d'une fois, il demanda à retourner chez son premier précepteur; ce fut d'abord inutilement ; mais, après dix-huit mois de ce pénible noviciat, il parvint à fléchir la volonté paternelle, voici à quelle occasion : un pauvre bûcheron, qui, en émondant un arbre, s'était amputé la main gauche, fit appeler le père de Stoll, qui se rendit auprès de lui avec son fils. La vue du sang et de la plaie, l'appareil employé pour le pansement, inspirèrent à celui-ci un profond dégoût. De retour à la maison, il déclara si énergiquement que la chirurgie lui était décidément antipathique, que son père, renonçant à ses premiers projets, le laissa retourner chez le curé. Celui-ci, pendant quatre ans, lui enseigna, suivant l'usage de cette époque, les premiers éléments de la langue latine. Ses progrès rapides, et une aptitude

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spéciale pour l'étude des lettres délerminèrent son père à le faire entrer au collège de Rotweil, dirigé par les jésuites.

Après avoir subi un examen, il l'ut admis dans la cinquième classe dite d'humanités. Bien vite on se mit à cajoler, à circonvenir le nouveau venu, et, à grand renfort de ruses et de promesses, on le décida à entrer dans l'ordre. Ni le procédé, ni le résultat, n'étaient chose nouvelle dans les annales de la société, mais ils attristèrent profondément le père de Stoll, qui l'avait confié aux jésuites, non pour qu'ils en fissent un des leurs, mais pour qu'il se préparât, par une instruction littéraire solide, à l'étude de la médecine. Au bout de trois ans de noviciat on déclara qu'il était apte à professer^ et on l^'envoya à Haie, dans le Tyrol, pour qu'il y enseignât les humanités aux élèves de la première et de la seconde classe; mais comm.e il s'avisa d'imaginer des méthodesnouvelles, qui s'écartaient de la règle instituée parles pères, pour enseigner les langues anciennes de Rome et de la Grèce , il encourut le blâme et la haine de ses supérieurs, ennemis déclarés de toute réforme, et, pour le punir, on l'envoya d'abord à Ingolstad, puis à Eichstadt.

Vicq d'Azyr nous raconte qu'un jésuite des amis çle Stoll, sentant sa mort approcher, le fit venir et lui révéla, sur la constitution de la société dont ils étaient membres, des dispositions secrètes. Cette qualification de secrètes est un euphémisme dont je ne veux pas être le complice ; j'en laisse toute la responsabilité à la politesse de Vicq d'Azyr, et ne me sentant, pour ma part, disposé à aucune indulgence envers ces hommes, dont Pascal dit « qu'il faut remplir leur face d'ignominie», je dirai : des dispositions honteuses et coupables. Vous allez voir que là-dessus Stoll avait le même sentiment.

Jeune, uniquement occupé de ses élèves et de son enseignement, il était plein d'illusions sur l'ordre auquel il

appartenait. Jusque-là, il n'en avait vu (pic les tendances littéraires, qui, l'ayant séduit, avaient déterminé son enrôlement. Vivant à la lumière du plein jour, il ignorait la restriction mentale, aussi bien que la vie et les menées de l'ombre; aussi, lorsque passant la tête parla porte que le mourant venait de lui entr'ouvrir, il aperçut; dans ce monde de ténèbres, à la lueur d'un sinistre brasier, le cénacle des fils de Loyola, distillant ses poisons, ourdissant ]ù. trame de ses calomnies, lançant ses brandons incendiaires^ il la détourna indignée, et rompant le pacte, il rentra dans la vie commune.

Vous le voyez, peu s'en est fallu que Stoll, comme tant d'autres, n'ait été absorbé au profit du jésuitisme, qui, semblable au dieu de la Fable, a maintes fois dévoré ses propres enfants, lorsqu'il trouvait dans leur bonnéteté ou leur génie un obstacle à la marche qu'il s'est tracée. Ce qui nous a donné Stoll, à nous médecins, c'est la sincérité et peut-être le repentir d'un ami mourant, venant éclairer tout à coup son âme généreuse et droite sur la malice et l'astuce de ceux dont il aurait été fatalement le complice.

Quel avenir était réservé à Stoll, s'il eût persisté dans la vpie où il venait de débuter ? Nous n'avons pas à le rechercher ici. Si nous le devons aux lettres^ les lettres nous doivent un homme de génie, qui commença par être médecin. En effet, à peu près à cette époque, en 1759, encore en Allemagne, mais dans leWurtemberg^àMarbach, un enfant naissait, dont le père, chirurgien barbier, comme celui de Stoll, confia aussi sa première instruction à un ministre du culte; puis il fut placé dans un gymnase, où il était depuis quelque temps, lorsqu'il fut désigné par le duc régnant pour entrer dans son académie de Charles, véritable école polytechnique, où l'on enseignait tous les art? et toutes les sciences. On le classa pai'mi ceux qui devaient apprendre la médecine^ et à l'âge de vingt et un

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ans, il entrait dans un régiment en qualité de chirurgien, aux appointements de dix-huit florins par mois, ce qui fait à peu près quarante-cinq francs de notre monnaie. Mais un ardent amour de la liberté et un entraînement irrésistible vers la poésie, lui avaient fait prendre en aversion les études réglementaires, la discipline et jusqu'au protectorat du prince. Aussi un jour, renonçant courageusement à la position qu'il s'était acquise, bravant la colère de son souverain, jetant le froc médical aux orties, il s'échappa de Wurtemberg, et se rendit à Manheim où l'on représentait son chef-d'œuvre : les Brigands. A partir de ce jour, Frédéric Schiller oublia qu'il avait été médecin, pour être le plus grand poëte de l'Allemagne.

Je vous l'ai dit, messieurs, si la médecine avait contracté une dette envers les lettres, en leur prenant Stoll, elle s'acquitta généreusement le jour qu'elle leur donna Schiller.

Stoll avait vingt-cinq ans lorsqu'il sortit de chez les jésuites. Après un séjour de quelquesmois dans sa famille, il se rendit à Strasbourg, où il commença l'étude de la médecine. Il quitta cette école au bout d'un an, pour aller à Vienne, suivre les leçons que le célèbre de Haen faisait au lit des malades. Il y fit de brillantes études, et, en 1772^ il reçut, avec le titre de docteur, les honneurs médicaux les plus élevés. On se hâta d'utiliser ses talents et ilfutcommissionné pour aller en Hongrie, où régnaient des maladies épidémiques. Plein de courage et de dévouement, il se mit à étudier les alfections populaires, sur lesquelles il nous a laissé de si admirables observations; mais bientôt, désespérant de trouver un principe certain dans la médecine, il voulut l'abandonner pour embrasser une profession moins conjecturale et plus pratique. C'en était fait de lui, et nous compterions aujourd'hui une illustration médicale de moins, sans Thomas

Sydenham. — La lecture assidue des chapitres que ce grand observateur a consacrés à l'étude des fièvres rendit le calme à l'esprit tourmenté de Stoll qui, retrempant son courage dans la méditation de ces écrits, se remit à l'œuvre avec une ardeur qui ne se démentit plus. Mais, attaqué deux fois d'une fièvre automnale très-grave, atteint à diverses reprises d'accès intermittents, affaibli par la médication énergique à laquelle il se soumettait, il quitta malgré lui, comme il nous l'apprend, un pays qu'il aimait, et il revint à Vienne pour ranimer dans le commerce de ses amis, un esprit que le travail et une longue maladie avaient fatigué, et profiter de leurs conseils pour le rétablissement de sa santé.

Il se maria, et comme de Haen venait de tomber malade, il fut chargé de le suppléer. Puis, à la mort de ce dernier^ qui arriva quelques mois après (13 mai 1776), le baron de Stoerk nomma Stoll professeur titulaire de clinique médicale à l'Institut de Vienne.

Il était au comble de ses vœux; par malheur ses forces physiques devaient bientôt plier sous la lourde tâche qui lui incombait ; il ne s'était pas remis des graves atteintes qu'il avait subies en Hongrie, et dans l'automne de cette même année , accablé par un travail excessif et ingrat, sous le coup de chagrins domestiques qu'il cherchait à dissimuler, il fut pris d'accidents gastriques assez graves, qui, combattus avec peu de suite, le laissèrent dans un état valétudinaire jusqu'au mois de décembre. Le 21, étant à bout de forces, en proie à une fièvre ardente, il fut obligé de prendre le lit; bientôt survinrent du délire^ de l'insomnie, de la diarrhée ; le ventre se ballonna, la langue devint fuligineuse, tous accidents qui nous autorisent à considérer comme une fièvre typhoïde cette maladie. Un de ses élèves, dont par reconnaissance il nous a conservé le nom, Antoine Cœnen, lui donna des soins avec un dé-

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vouement digne des plus grands éloges, mais qui, au point de vue du traitement, se ressentaient un peu de son inexpérience et probablement aussi du trouble qu'il devait éprouver d'avoir entre ses mains la vie de son maître. Quoi qu'il en soit, StoU guérit. Au début de sa convalescence, alors qu'il avait recouvré l'usage de ses sens et de son intelligence, les conceptions de son délire revenaient à son esprit et lui imposaient un travail commencé pendant qu'il était sous leur empire, ce qui le faisait regarder par les assistants comme un aliéné. D'autres troubles marquèrent chez lui cette période intermédiaire entre la maladie et la santé; c'est ainsi que les objets qui étaient perpendiculaires à l'horizon lui paraissaient inclinés et penchés, comme s'ils avaient été prôts à tomber sur lui. Ceux dont la situation était parallèle à l'horizon semblaient aller en s'élevant, en sorte qu'en marchant sur un plancher bien uni, il croyait être sur un lieu qui allait en montant. Mais peu à peu tous ces troubles s'évanouirent; il recouvra ses forces physiques, et la première des déesses, comme il le dit, la santé (Xyiîioc Tzçjta^tçcx. paxajowv) ayant entin jeté sur lui un regard favorable, il put reprendre son service d'hôpital le r'inars 1777.

La grande réputation médicale de StoU lui attira de nombreux et illustres clients, parmi lesquels son biographe cite le célèbre ministre Kaunitz, les généraux Hadik et Loudon, le prince Czatorinsky et le poëte Blumauer. Ce dernier était atteint depuis longtemps d'une hydropisie dont StoU parvint à le guérir. Le malade, plein de gratitude, lui adressa une pièce de vers, également flatteuse pour le poëte et pour le médecin qui y est célébré.

Stoll fut un promoteur ardent de l'inoculation variolique. Chaque année, pendant l'été, il louait un jardin dans l'un des faubourgs de la ville ou dans un village

voisin, et c'est là qiril pratiquait cette opération, au grand avantage de ses malades, car il y fut constamment heureux.

Peu de temps avant sa mort, il éclata h Tienne une épidémie à laquelle il ne put échapper, et, à cette occasion, il reçut la visite de l'empereur Joseph II, qui voulut témoigner à Villustre professeur tout le prix qu'il attachait à la conservation de sa santé. Stoll se rétablit assez vite; mais quelques mois après, le 22 mai 1788, comme il rentrait chez lui, pendant la nuit, après une marche rapide, il fut pris subitement d'une fièvre aiguë, puis d'accidents cérébraux, et le lendemain 23 il succombait, âgé de quarante-six ans.

Telle fut la vie si noble et si bien remplie de Stoll. Qu'a-t-il fait pour la médecine, quel héritage nous a-t-il légué?

Clinicien profond, professeur admirable, son enseignement jeta un tel éclat, qu'à son rayonnement on vit éctore de toutes parts des écoles cliniques. Vous faire l'histoire de chacune d'elles^ nous entraînerait trop loin de notre sujet; sachez seulement qu'à la mort de Stoll la France ne possédait encore aucun enseignement officiel analogue à celui de Vienne. Toutefois, une chaire de médecine pratique avait été réunie, en 1786, à la place de médecin de l'Hôtel-Dieu de Caen, à Paris, Desauft enseignait la chirurgie à l'Hôtel-Dieu, et un jeune médecin de la Charité, Desbois de Rochefort, faisait au lit des malades des leçons publiques, lorsque, le \^ frimaire an III, fut promulguée la loi qui instituait trois chaires de clinique dans les Facultés de Paris, de Montpellier et de Strasbourg : une de médecine interne, une de médecine externe, une, enfin, pour les cas rares et les essais de nouvelles méthodes thérapeutiques. Le premier professeur de clinique interne fut Tillustre Corvisart, l'élève et l'ami de Desbois de Rochefort, auquel il avait succédé

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dans son enseignemonl do la Charilé. Aujourdliui il y a à Paris huit chaires do clinique, sans compter TenseignemenL officieux largement institue dans tous nos hôpitaux. Certes, je prise hautement la science que l'on acquiert par la lecture et la méditation de bons ouvrages, qu'ils soient anciens ou modernes; mais si, par impossible, il vous fallait opter entre cette instruction purement théorique et celle qui résulte de l'observation des malades, je n'hésiterais pas à vous dire : déchirez, brûlez tous vos livres, mais allez chaque jour à l'hôpital; allez-y dès le début de vos études, allez-y encore le jour où vous serez reçus docteurs. Les faits que vous y aurez bien observés resteront toujours présents à votre mémoire, et jalonneront utilement la voie médicale que vous aurez h parcourir.

Au temps de Stoll, l'institut clinique de Vienne avait une organisation très-simple, et qui pourrait encore servir de modèle. Il n'y avait que douze lits, également répartis entre les hommes et les femmes. A chaque lit demeurait attaché un registre sur lequel on consignait l'histoire des malades et la médication employée; on y ajoutait le journal de la convalescence, et si l'issue avait été fatale, la description de l'état des organes après la mort. — Les élèves les plus instruits avaient le soin de ces registres, faisaient les autopsies et notaient l'état de l'atmosphère. Enfin, chaque jour, au sortir de la salle, le professeur exposait à ses auditeurs les particularités sur lesquelles la présence des malades ne lui avait pas permis d'insister pendant la visite.

Dans ces entretiens cliniques, et je signale ce point à votre attention, Stoll laissait volontiers de côté les cas rares, extraordinaires; il aimait à diriger son attention sur les maladies populairefiy c'est-à-dire sur celles qui se montrent le plus généralement. — u Gomme par le passé, dit-il dans la préface de la troisième partie de sa l]/éde-

158 ■ CONFÉRENCES HISTORTOUES.

cine pratique, mes lecteurs ne doivent pas s'attendre à trouver dans ce recueil des choses inouïes et que personne n'a encore vues dans aucun temps et dans aucun lieu, je ne me sens pas propre à ce but. » — a Sans doute, dit-il ailleurs, ceux-là sont dignes d'éloges qui cherchent à faire des découvertes, mais ceux-là aussi ne perdent pas leur temps qui examinent, restreignent, développent, rectifient les idées de ceux qui les ont précédés. Les premiers découvrent des régions jusqu'alors inconnues, les autres font valoir l'héritage qu'ils ont reçu de leurs pèreSj avec moins de gloire il est vrai, mais avec autant d'avantage.

» Si je parviens à laire comme ces derniers, j'aurai recueilli un prix digne de ma patience et de mon travail. »

Quel enseignement î Que de largeur et de vérité dans ces préceptes ! Ils seront de tous les temps, et peut-être yaurait-i! quelque opportunité, pour la génération médicale de notre époque, à les mettre en pratique. — Stoll excellait à examiner les malades, et il nous a laissé làdessus un chapitre dont je vous recommande la lecture, vous le trouverez dans le quatrième volume du Batio medendi. N'ayant pas le loisir de l'analyser, j'en extrais un conseil d'une application journalière. — « Le médecin, dit-il^ ne devra pas interrompre la narration du malade, jusqu'à ce qu'il l'ait achevée ; car, par des questions continuelles^ on lui fait perdre le fil de ses idées, en sorte qu'il oublie une infinité de détails qui eussent été d'une grande utilité pour se former une opinion sur le mal. »

Toutes les observations que le médecin de Vienne a faites dans sa pratique privée ou nosocomiale, il a pris soin de les consigner dans des écrits qui ont été publiés de son vivant ou après sa mort. Parmi les premiers^ je vous citerai surtout les trois premiers volumes du liatio medendi; les Œuvres posthumes de de Haën; les Constitii-

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fions inpdico les el les malaclie>^ oherv/'cs à Leyde par Van- Swieten ; les Aphorismes sur la connaissance et la curotion (les fièvres. — Après la mort de Stoll, Joseph Eyerel édita quatre nouveaux volumes du Ratio medendi; des Lettres sur les devoirs qu'ont les mères d'allaiter leurs enfants ; des Leçons sur diverses maladies chroniques ; un mémoire sur le meilleur mode d'installation d'un hôpital public; enfin plusieurs dissertations soutenues à Vienne par les élèves qui fréquentaient l'institut clinique.

Dans les aphorismes sur les fièvres, l'auteur s'est proposé de compléter ce que Boerhaave avait écrit sur le même sujet, et de présenter, sous une forme concise, sa doctrine pyrétologique.

Le Ratio medendi., ou médecine pratique, comme on l'appelle en français, est sans contredit l'œuvre capitale de Stoll ; c'est là que nous le trouvons tout entier. Le style en est facile et attrayant, le plan des plus simples. Au commencement- des volumes, on trouve consigné l'état atmosphérique de chaque mois, avec l'énumération des maladies régnantes ; puis viennent des chapitres où abondent les observations particulières. Chacune d'elles est un petit tableau de la maladie à laquelle elle se rapporte ; tout y est, depuis les premiers indices du mal jusqu'aux détails, de la thérapeutique mise en usage. Les histoires des malades qui ont succombé forment en général des catégories distinctes, et l'on y trouve d'amples détails sur l'examen nécroscopique. C'est quelquefois dans les cours de ces histoires cliniques, mais plus souvent à leur suite, que l'on trouve des remarques ou des chapitres entiers de pathologie, résumant en les rapprochant, les groupes d'observations. C'est là aussi qu'on trouve d'admirables études sur ces états que Stoll appelait, à peu près indifféremment, maladies épidémiques, fièvre épidémiques, épidémies permanentes, et qu'il subordonnait à la constitution médicale régulante.

LaconstiUition médicale est une innucnce de Talmosphère, inconnue dans son essence, qui agit sur les maladies sporadiques de la zone où elle domine, de telle sorte, qu'elle modifie leur physionomie originelle et leur imprime un cachet commun. Elle représente, par rapport à ces maladies, quelque chose d'analogue à ce que le ton est en musique. Dans certains cas, la constitution médicale, par le seul fait de son existence, détermine l'éclosion d'états morbides, qui constituent la plus haute expression de sa puissance pathogénique. L'élément constitutionnel, dit Stoll, est un levain qui, suivant le terrain oii il tombe, fait germer telle ou telle maladie, et pour guérir celle-ci, il faut le détruire. Il peut être bilieux, inflammatoire, rhumatismal, catarrhal, etc.

De toutes les constitutions épidémiques observées par Stoll, c'est la bilieuse dont il s'est le plus occupé, c est elle qui a dominé à Vienne, surtout pendant les premières années de son enseignement. Ce sont les maladies bilieuses qui ont le plus captivé son génie d'observateur et de thérapeutiste, c'est par elles qu'il a acquis son immense réputation ; elles méritent donc de nous arrêter quelques instants.

Presque toutes les maladies dites bilieuses par les anciens, a écrit tout récemment M. JMonneret, sont des affections avec ictère. Il n'en est rien. Les anciens appelaient bile une matière dure et d'un blanc jaunâtre qui recouvrait le sang tiré de la veine, et bilieuses les maladies qui en provenaient. A la fm du Nviii*" siècle, un grand pas avait été fait ; les médecins connaissaient la signification inflammatoire de la couenne, et ils donnaient le nom de bile à un appareil de crudités, presque toujours d'un goût amer, ayant pris naissance dans l'estomac et dans la première portion de l'intestin. Quoique ces matières saburrales, dit Stoll, empruntent très-souvent leur

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couleur et leur amertume à la véritable bile, il est rare qu'elles en proviennent. Elles affectent non-seulement les parties qui en sont le siège, mais encore celles qui sont éloignées de ces dernières ; résultat qui peut être expliqué par la sympathie qui les relie à l'estomac, ou par la résorption des particules de saburre qui irritent ces différents organes et les rendent malades. C'est ainsi qu'en se portant sur le cerveau elles engendrent la céphalalgie, le I délire ou le coma, et qu'elles font naître dans le poumon la péripneumonie ou la pleurésie bilieuses.

On trouve à chaque instant, dans les œuvres de Stoll, ces deux dernières dénominations, prises l'une pour l'autre. C'est qu'en efl'et il confondait les deux maladies qu'elles représentent. Pouvait-il en être autrement avant Laennec? Mais ce qu'il faut bien que vous sachiez, c'est la signification véritable que le professeur de Vienne attachait aux termes de péripneumonie et de pleurésie bilieuses. Et si j'insiste, c'est que, sur ce point, la plupart des auteurs qui ont rapporté et commenté ses idées semblent ne l'avoir pas compris. On l'accuse d'avoir été dans une confusion perpétuelle. Certes, je ne veux pas vous donner à entendre que Stoll n'a jamais fait d'erreur de diagnostic, mais ce que je puis vous affirmer, c'est que, loin d'avoir été confus, il s'est eftbrcé en maint endroit, pour éviter l'équivoque, de bien définir les termes dont il se servait. — Vous allez en juger.

(( Cette espèce de pleurésie ou de péripneumonie, ditil, se montre d'ordinaire après une disposition catarrhale, remontant déjà à un certain nombre de jours, et est caractérisée par les phénomènes suivants : perte de l'appétit, amertume de la bouche, frissons répétés et beaucoup moins intenses que dans les véritables inflammations des poumons ; douleur vive dans la région du sternum ou dans un des côtés, occupant quelquefois tout le thorax, mais n'augmentant, en général, ni par la respi-

CUNF. BIST. — 1865. 11

ration, ni par la toux; crachats blancs, tenaces, gluants; oppression de poitrine, tension des hypochondres ; douleur épigastrique avec sentiment de plénitude et de gonflement à l'estomac; éructations amères, nausées, et, dans quelques cas, vomissements bilieux; langue blanche et pâteuse, selles très-rares ou bien, au contraire, fréquentes, liquides et bilieuses. La fréquence du pouls variait suivant les individus. » A ces traits, il est impossible de méconnaître rembarras gastrique avec ou sans lièvre ; compliqué ou non de catarrhe pulmonaire. Les phénomènes thoraciques qui ont valu à l'état morbide décrit parStoll la qualification qu'il lui donne, sont suffisamment expliqués par cette complication; quant à la douleur de côté, il est aisé de s'en rendre compte, tantôt par un rhumatisme des muscles pariétaires, tantôt par l'existence d'une névralgie intercostale symptomatique de la souffrance gastrique.

Stoll connaissait trop bien les difficultés incessantes que l'on rencontre au lit du malade, pour n'avoir pas donné tous ses soins à les aplanir. « Un point qui quelquefois tient longtemps et fortement le médecin en suspens, dit-il, c'est de savoir si une pleurésie est bilieuse, ou inflammatoire, ou mixte. Car la manière d'être de ces maladies, n'est pas toujours telle, qu'elles n'aient pas beaucoup de choses communes entre elles, et que l'une ne prenne pas très-souvent l'apparence de l'autre. » Suit un diagnostic différentiel, des mieux faits, mettant en relief les phénomènes qui séparent la pleurésie inflammatoire de la pleurésie bilieuse.

Ainsi, pour résumer les opinions nettement exprimées par le professeur de Vienne, sur ce point de pathologie, il admettait trois espèces de péripneumonie ou de pleurésie : 1° V inflammatoire, telle que nous la connaissons aujourd'hui; 2° la bilieuse, qu'il appelle une fausse inflammation^ qui de la première n'a que le masque, et que

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dans le langage actuel, nous appellerons, suivant les cas, embarras gastrique^ fièvre gastrique^ catarrhe bronchique avec état saburral des premières voies; 3° enfin, la mixte {ex utraque composita). Cette dernière est véritablement la pneumonie bilieuse, c'est-à-dire une pneumonie avec prédominance gastrique.

Vous voyez que StoU a été très-explicite et que, pour le comprendre, pour ne pas lui reprocher une confusion qui ne fut jamais dans son esprit, il suffit de substituer aux termes dont il s'est servi, les descriptions qu'il nous a laissées des maladies que désignent ces termes; chose facile et qu'il faudra toujours faire lorsqu'on voudra se pénétrer de la pensée d'un auteur.

Gomme, son maître et son prédécesseur de Haen, Stoll fît une étude approfondie de l'intoxication saturnine. Il n'ignorait aucun des accidents qu'elle peut produire, depuis la colique la plus bénigne, l'arthralgie la moins tenace, jusqu'à la cachexie la plus profonde et aux accidents encéphalopathiques les plus foudroyants. 11 insistait d'une façon toute spéciale sur la dureté que présente le pouls des saturnins; il compare la sensation que l'on a en explorant leur artère, à celle que donnerait un fd de fer tendu, a Ce symptôme, dit-il, est le plus opiniâtre, et celui de tous qui ferme ordinairement la marche. Je ne regardais point le caractère de la maladie comme détruit, tant que le pouls conservait ces qualités. » Souvent, et surtout sous l'influence des chaleurs de l'été, le vice épidémique bilieux attaquant les saturnins, à la colique de plomb venait se joindre une autre maladie, c'est-à dire un état bilieux de tout le corps. Enfin, chose bien i'emarquablc, il semble que Stoll, devançant d'un siècle une découverte de la physiologie moderne, ait connu la lésion rénale que produit le plomb. Yoici ce qu'il a écrit là-dessus: « J'ai vu aussi la colique des peintres produire une mort lente par hydropisie. Le système gêné-

166 OONFÉBENOES HISTORIQUES.

rateur des urines surtout ressent l'action du plomb, se convulsé, se resserre, et n'opère plus suffisamment la sécrétion et l'excrétion des urines. Alors la matière des urines, retenue, amassée, portée vers des cavités qui ne lui sont point destinées, produit l'hydropisie. Je l'ai beaucoup soulagée chez un malade, par le moyen de l'opium uni à la scille ; mais je ne l'ai point guérie. »

Parmi les autres affections sur lesquelles il nous a laissé des aperçus dignes de nos méditations, il faut citer la fièvre des femmes en couches, qui bien souvent était provoquée par la constitution épidémique bilieuse ; la rougeole avec fièvre bilieuse ou pituito-bilieuse, et la dysenterie, qu'il considère comme un rhumatisme de rintostin. Elle peut revêtir plusieurs formes. Dans la première, la plus bénigne, le mal, véritable coryza ventral, reconnaît pour cause habituelle un refroidissement. — Dans la seconde, au rhume de l'intestin se joint un état saburral de l'estomac. — Il appelle la troisième variété, fièvre bilieuse dysentérique^ et la quatrième, dysenterie inflammatoire.

StoU est un des auteurs qui ont le mieux étudié la toux gastrique ; il a fait voir qu'un vice bilieux du tube digestif en est la cause la plus fréquente, mais en réagissant contre ceux qui veulent voir nécessairement dans la toux, le résultat d'une affection des voies respiratoires, il a singulièrement exagéré et la fréquence et le rôle pathogénique de ce symptôme entant que phénomène gastrique. Il dit l'avoir vu, par sa durée, provoquer la phthisie chez certains individus. Cela n'est pas admissible. Il est beaucoup plus probable que la toux a été le premier signe de l'évolution tuberculeuse, dont le diagnostic est si difficile pendant une période que la découverte de l'auscultation a singulièrement abrégée. C'est encore parmi les toux gastriques, qu'il rangeait celle qu'on observe tardivement chez les malades atteints de

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fièvre putride ou maligne. Or, on sait aujourd'hui que le poumon est souvent engagé dans ces affections, et qu'il n'est pas nécessaire de l'aire intervenir l'estomac pour expliquer la toux qu'on y observe.

Dans cette énumération des maladies dont l'étude plaisait surtout au clinicien de Vienne, et dont il nous a laissé de nombreux exemples dstns^on Batio medendi, vous voyez intervenir, d'une manière constante, l'élément bilieux à titre de complication. C'est à démontrer sa fréquence et son rôle capital, qu'il s'efforce, et il en fait comme un trait d'union, qui relie entre elles des affections d'ailleurs très-disparates. Aussi pourrait-on dire que StoU a étudié les maladies au point de vue bilieux, ou, pour parler un langage plus actuel, au point de vue de leurs complications gastriques. En cela, il eut l'immense mérite de comprendre son époque, de la résumer, de la personnifier; mais il ne fut pas un inventeur. Par l'éclat de son enseignement et le succès de sa pratique, il communiqua une vie nouvelle et consacra en quelque sorte, la doctrine des constitutions bilieuses ; mais s'il fut le propagateur éloquent de ces idées, si, en Allemagne surtout, il les vulgarisa, et les rendit pour un temps classiques, par la puissance de son autorité, il n'en fut pas le père : elles germaient depuis longtemps lorsqu'il fut chargé d'un enseignement officiel.

Alors, en effet, la doctrine sur les complications des maladies épidémiques, régnait généralement, et de ces complications celle qui revient le plus habituellement, on pourrait dire d'une manière constante, c'est \a.bilieuse.

Jean de Koker établit déjà dans la première moitié du xviii^ siècle, que la bile provoque la plupart des maladies aiguës et chroniques, et Jean-Baptiste Blanchi confirme par sa célèbre histoire du foie, Topinion de Koker qui se propageait rapidement. Un des plus ardents défenseurs de cette manière de voir, fut Paul Valcharenghi, méde-

cin à Crémone d'abord, puis à Pavie et à Milan. Dans ses observations sur les maladies qui régnèrent dans la première de ces villes, de 1733 à 1740, il s'occupe surtout des pé?'ipneumonies bilieuses et muqueuses. Les mêmes tendances sont très-manifestes dans sa Pyrétologie^ où il divise les fièvres en gastriques et en veineuses.

Jean Huxam ne voit non plus partout que complications ôzï/aïVes, muqueuses ei rhumatismales. En 1755, Tissot décrit, en la qualifiant de bilieuse, la fièvre de Lausanne. En 1761, Casimir Medicus donne la description d'une épidémie bilieuse remarquable. Guillaume Grant considère les constitutions bilieuse etatrabilaire, comme régnant toujours dans certaines saisons de l'année; et l'opinion sur la généralité des complications bilieuses se propage tellement en Allemagne, par le crédit de Philippe- Georges Schrœder, que toutes les fois qu'on voyait la langue chargée au déclin d'une fièvre rémittente, on avait recours aux délayants et aux purgatifs.

Tel fut le milieu dans lequel apparut Stoll. Il accepta les idées courantes ; cela était naturel et n'a rien qui fasse du successeur de de Haen un homme à part ; mais ce qui le met au-dessus de ses précurseurs et de ses contemporains, ce qui doit nous le faire admirer, c'est l'interprétation thérapeutique qu'il donna de ces idées sur les complications bilieuses ; c'est l'application si rationnelle et si pratique qu'il en a faite au traitement des maladies. Stoll thérapeutiste : tel est le point de vue sous lequel nous devons maintenant l'envisager.

Il ne veut pas que l'on ait recours aux remèdes pour une incommodité légère, parce que le repos seul, une manière de vivre et une diète convenables la feront disparaître. Il conseille d'en user de même dans les maladies imaginaires. Si l'on consent à administrer des médicaments contre une affection incurable, ils ne doivent pas être énergiques. Il ne faut pas changer les remèdes

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ni les augmenter sans nécessité. Il veut qu'on préfère les communs aux précieux, qu'ils soient appropriés à l'âge, à l'idiosyncrasie, au goût. Il blâme ces médecins qui, oubliant les exemples d'Hippocrate, s'efforcent mal à propos de rassembler, dans une même formule, différentes substances opposées chacune à l'un des symptômes de la maladie, u Ma matière médicale, dit-il, est fort succincte, non par pénurie, mais de dessein prémédité. Que ceux-là se servent de prescriptions apprêtées, qui sont forcés de flatter le palais des femmes ou de donner des médicaments dont le haut prix fait tout le mérite. »

StoU voulait que le traitement fût adapté à la cause morbifique et non à ses effets si variés, à ses formes, à ses modifications accidentelles. Le type d'une fièvre, sa période, lui importaient peu; ce qu'il cherchait à reconnaître, c'était sa cause, et tous ses efforts étaient dirigés contre elle.

Il avait sur les antiphlogistiques des idées que je ne saurais trop signaler à votre attention.

« Je pense, dit-il, qu'il n'existe aucun remède qui doive porter ce nom, si ce n'est sous un rapport quelconque avec une cause morbifique bien déterminée. En effet, est-ce qu'une saignée ne rafraîchira pas singulièrement un malade qui aura une fièvre inflammatoire trèsbrûlante, que l'orgasme du sang, la constriction et l'irritation de la fibre auront occasionnée, tandis qu'un vomitif l'aurait enflammé davantage ? Est-ce qu'au contraire la saignée, surtout si elle est copieuse et qu'on la répète, ne donnera pas une nouvelle activité à la fièvre qui est entretenue par une bile acre dans l'estomac, et dans ce cas le véritable réfrigérant ne sera-t-il pas un vomitif qui chassera le foyer bilieux qui alimentait la fièvre? ))

Les médicaments qu'il employait le plus habituellement, étaient l'émétique, l'ipécacuanha, les sels neutres.

t%S CONFÉRENCES HISTORTOUES.

à titre de purgatifs; le quinquina, l'arnica, qu'il appelait le quinquina du pauvre, et sur lequel il nous a laissé des remarques pleines d'intérêt, l'opium, enfin, qu'il administra si heureusement dans la colique saturnine et les autres accidents plombiques.

Il usait largement des vésicatoires volants, qu'il supposait agir non-seulement comme topiques, mais par la résorption et l'influence consécutive sur l'économie, du principe actif des cantharides. De tous ces remèdes, celui qui, sans contredit, domine dans sa thérapeutique, c'est le tartre stibié, qu'il administre dans tous les cas où il constate l'intervention de l'élément bilieux ; il le considère comme l'évacuant par excellence, et ne craint pas, chez un même malade, de le prescrire itérativement. Il se plaît à nous montrer les cures rapides et inattendues qu'il obtint par cette méthode, dans des cas inutilement attaqués par d'autres moyens, la saignée par exemple.

Lorsqu'il avait reconnu son utilité, rien ne l'arrêtait : ni les règles, ni la présence d'une fièvre éruptive, telle que la rougeole ou la variole, ni toute autre contre-indication apparente. « Je me rappelle avec plaisir, dit-il, un jeune Turc, qui depuis s'est fait chrétien. Il eut, au mois de juillet 1775, une fièvre bilieuse et un crachement de sang considérable. Gomme je prescrivais un vomitif, et que j'insistais sur ce qu'il fallait le donner dans le moment môme où l'effusion du sang de la poitrine avait lieu, ceux qui m'environnaient crurent que je déraisonnais, et ils attendaient l'événement avec une secrète et vive impatience, persuadés que le malade rendrait l'âme avec son sang et de la bile. Qu'arriva-t-il ? Il vomit beaucoup de bile huileuse, mais il ne parut pas un filet de sang, et la fièvre disparut. »

Non content de faire bénéficier ses semblables du bonheur avec lequel il administrait l'émétique, Stoll ne dédaignait pas de traiter les animaux. Pendant les étés de

«iTOLL. 169

1776 et 1777, les chiens furent sujets h une toux catarrhale avec coryza et vomissements de matières putrescentes ; ils maigrissaient rapidement et finissaient par mourir. Il en guérit un en lui faisant prendre une solution de tartre stibié, qui détermina l'évacuation de matières très-fétides; mais quelques semaines après, cet animal, très-gourmand, s'étant gorgé de nouveau d'une grande quantité de viande, la même maladie lui revint, et, comme au lieu de le faire vomir on lui fit avaler, d'après les conseils des commères, de l'huile d'amandes douces et de la graisse de chien, il périt dans les convulsions.

Dans les quatre dernières années du professorat de Stoll, la constitution médicale avait changé à Vienne ; elle était devenue inflammatoire ; dès lors, il conseilla l'emploi de la saignée et des antiphlogistiques, avec non moins d'ardeur, qu'on l'avait vu auparavant recommander la méthode évacuante; et, après avoir si justement montré l'abus qu'à l'exemple de Botal on avait fait des évacuations sanguines, il les prescrit dans les cas où l'on soupçonnerait à peine la plus légère inflammation. Toutefois, cette erreur du grand clinicien, fut de courte durée; elle fut peu remarquée, et par suite, n'exerça aucune influence sur la pratique médicale de ses contemporains.

Ce qui ressort des considérations précédentes, messieurs, c'est que pour Stoll l'estomac était le grand centre, le grand foyer de l'étiologie et le levier le plus puissant du thérapeutiste.Uncoup d'œiljeté sur l'histoire delà médecine, nous fait voir que cette idée, et pourquoi ne le diraisje pas? que cette vérité, émise avantle médecin de Vienne, a été développée après lui. Il est vrai que pour la reconnaître, il est nécessaire de percer l'obscurité dont elle s'entoure parfois, de faire la part du caractère de ceux qui l'ont mise en avant, du langage et des doctrines de

l'époque; mais quand on a fait tomber ces enveloppes,

elle apparaît, toujours reconnaissable à des caractères

qui affirment son identité.

Dans cette courte revue, ne remontons pas au delà du XVI® siècle et ne rappelons que les noms les plus connus. Il en est un auquel vous n'avez peut-être pas songé, et que vous ne dédaignerez pas, j'en suis sûr, quand je vous l'aurai signalé : c'est celui de l'auteur de Pantagruel, qui a semé son immortel ouvrage d'aperçus physiologiques et médicaux d'une incontestable vérité. Gomme vous le savez tous, il était docteur de la Faculté de Montpellier, où il enseigna pendant quelque temps la médecine. De plus, il fît sur les œuvres d'Hippocrate des études très-appréciées de ses contemporains, et il laissa une bonne traduction latine de ses Aphorismes. Eh bien ! François Rabelais, lorsqu'il fait descendre son héros dans l'île de messire Gaster, premier maistre es arts de ce monde, insiste sur les révérences qu'il faut faire à ce despote et sur l'honneur qu'on doit lui porter; a car il est impérieux, rigoureux, rond, dur, difficile, inflectible;

il ne oyt point Il ne parle que par signes, mais à ces

signes tout le monde obeyst, et plus soubdain qu'aux édits despresteurs et mandements des roys.... En quelcques compaignies qu'il soit, tousjours va devant; y feussent roys, empereurs, voire certes le pape, et au concile de Basle le premier alla. »

. Signalons encore Paracelse et Van Helinont.

Paracelse, qui, dans son langage figuré, appelait l'épilepsie le tremblement de terre du Microcosme, plaçait dans l'estomac la demeure de l'archée, démon qui a une tête et des mains, qui métamorphose le pain en sang, et qui n'est autre chose que l'esprit de la vie, le corps sydérique de l'homme. Gette archée opère tous les changements en vertu de sa propre puissance, et seule elle guérit les maladies; aussi l'action des moyens que le

STÔLL. 'i^i

médecin emploie, doit-elle se concentrer sur l'estomac et le maître qui y règne.

Van Helmont, ce médecin chimiste et mystique, qui, dans un jour d'hallucination, en l'an de grâce 1633, aperçut sa propre âme sous la figure d'un cristal resplendissant; Van Helmont, qui avait aussi son archée, grande directrice de toutes les fonctions du corps, plaçait originairement son siège dans l'estomac, où elle commande la digestion par l'intermédiaire du pylore, en vertu d'un blas particulier, et d'où elle provoque toutes les maladies, lorsqu'elle est dans un état de colère ou de frayeur, en envoyant vers les organes des ferments acides, qui les font entrer en souffrance. De là, pour guérir une affection quelconque, la nécessité préalable de s'adresser à l'archée et de faire tomber sa colère.

A côté de ces deux chefs d'école, et quoique après un intervalle de deux siècles, plaçons Broussais, qui, en proclamant la domination universelle de la gastrite et l'excellence de la médication antiphlogistique, sacrifia, probablement sans s'en douter, au même dieu que Paracelse et Van Helmont.

Enfin, tout récemment, un illustre maître, que je me plais à rapprocher de Stoll, rajeunissant cette idée féconde de l'influence gastrique, en a fait la pierre angulaire de son édifice médical ; car pour M. Beau, c'est dans la dyspepsie qu'il faut chercher la cause de la plupart des maladies, et c'est à la combattre et à la vaincre que doivent tendre tous les efforts du clinicien. Dégagées de quelques détails inutiles, réduites à leur plus simple expression, toutes ces formules de physiologie pathologique nous donnent un résultat identique, à savoir :

La prééminence de l'estomac, au double point de vue de la pathogénie et de la thérapeutique.

Prééminence qui se présenta dans la pratique du cli-

nicien de Vienne sous la forme de l'embarras gastrique, et qu'il exploita si habilement et si efficacement à l'aide de la médication vomitive.

Puisse, messieurs, l'essai, hélas ! trop imparfait que je viens de vous présenter sur la vie et les œuvres de Stoll, vous inspirer la vénération dont je me sens pénétré pour cette grande et noble figure ! Puisse-t-il vous faire aimer ses écrits ! Lisez-les, méditez-les, avec l'esprit simple et droit qui les lui a dictés. La ruche est assez vaste, assez pleine, pour que chacun de vous prenne sa part du miel qu'il y a entassé.

Quelques-uns s'attendaient peut-être à une conclusion nettement formulée sur la doctrine du célèbre clinicien, et je les entends me dire avec un ton de reproche : « Allez-vous donc nous quitter sans nous faire connaître l'école à laquelle appartenait Stoll? » De par cette bile qu'il voyait partout, c'est un humoriste, et nous n'eussions pas attendu votre consentement pour le proclamer, si, sur beaucoup de points d'importance touchant la doctrine des lièvres, il ne se fût rapproché des vitalistes; d'un autre côté, le solidisme le réclame, car il aurait dit : que l'accroissement de l'irritabilité du cœur et des artères est la cause de la fièvre; enfin, et comme pour mettre le comble à notre embarras, des gens qui ont toute notre confiance, affirment que c'est un empirique, ou qu'il n'y en eut jamais. A ces curieux, je ferai cette simple réponse : Maximilien Stoll fut un grand médecin, qui n'eut aucun souci de tous ces systèmes, et je vous engagea l'imiter.

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