livre comme un exemple du genre :((I1 faut, dit-il, tenir
» compte de sept indications : la première est que la
)) section soit faite au lieu de la matière; la seconde,
» qu'elle soit faite au plus bas lieu; la tierce, qu'elle soit
)) faite suivant les rides et comme vont les muscles ; la
)) quatrième, qu'on garde les nerfs et les veines autant
» qu'il sera possible; la cinquième, qu'on ne sorte pas
» soudain toute la matière, principalement aux grandes
)) exitures; la sixième, qu'on traite le lieu avec le
)) moins de douleur possible; la septième, qu'après
» l'ouverture, le lieu soit mondifié, incarné et conso-
» lidé. ))
Voilà d'excellents conseils; ils profitèrent surtout à ces plébéiens de la chirurgie, qui, sans tonsure et sans lettres, devinrent des chirurgiens illustres, comme Paré, et d'habiles opérateurs comme Franco.
Guy de Ghauliac pensait que les chirurgiens devaient pratiquer eux-mêmes les plus petites opérations, et il n'en exceptait pas l'extraction des dents. Il ne repoussait pas, comme beaucoup de chirurgiens du xiii'' siècle, les opérations par l'instrument tranchant, et dans plus d'un cas il donna la préférence au bistouri sur le caustique, pour enlever des tumeurs, des ganglions altérés, restes de ces écrouelles que la main des rois de France ne parvenait plus à guérir. Il approuvait avec Aviccnne la trachéotomie dans une certaine forme d'esquinancie; il conseillait de traiter le goitre par les caustiques. Dans l'ascite, après avoir employé les purgatifs, les diurétiques et la sudation par les étuves, il proposait, sous l'autorité d'Albucasis, d'Ali-Abbas, d'Avicenne, d'ouvrir
GUY DE CIIAULTAC. 197
le ventre à trois doigts sous le nombril, en dépluçanl hi peau en haut par un pli, de façon que c(> pli, une l'ois abandonné à lui-même, pût revenir sur le péritoine et en masquer l'ouverture. C'était là un des moyens aujourd'hui souvent utilisés de la méthode sous-cutanée.
Mais avant d'opérer l'ascite, il fallait en faire le diagnostic par la percussion, — immédiate, je pense, — et, à ce propos, maître Guy a bien soin de nous rappeler que l'ascite résonne comme une peau de bouc à deini pleine d'eau, et la tympanite comme une peau de bouc gonflée de vent.
Il opérait la cataracte par abaissement, mais recommandait de ne pas faire de rassuy^é en matière de cataracte, car il pensait que l'opération par l'aiguille était très-décevable, ce qui, depuis lors, messieurs, n'a pas le moins du monde changé.
Guy de Ghauliac conseillait de réunir les tendons coupés, et il avait bien constaté le succès de cette opération chez les enfants.
Il ne pratiquait pas la taille que faisaient surtout ces chirurgiens ambulants qu'on nommait avec dédain des coureurs, mais il assurait l'avoir vu faire.
Je voudrais maintenant pouvoir passer sous silence un point de sa pratique chirurgicale, mais je vous ai promis de vous parler de ses qualités et de ses défauts. Or, je dois dire que, comme beaucoup de ces coureurs qui s'en allaient de ville en ville pratiquer des opérations, il cherchait à obtenir la cure radicale des hernies par la cautérisation potentielle du cordon. Son procédé était peut-être moins barbare que les autres, mais il ne devait pas donner de meilleurs résultats.
Trois méthodes pour faire la cure radicale de la hernie étaient alors en présence, l'excision du cordon et du testicule, la ligature et la cautérisation. Guy de Ghauliac faisait la cautérisation avec la chaux, sur le tra-
jet du boyau l'éduii, en un lieu dç terminé par le point le plus élevé où le testicule pouvait être repoussé; il n'enlevait pas le testicule, mais il détruisait sans doute, avec le canal herniaire, le cordon et le canal déférent, et il atrophiait la glande. C'était d'ailleurs un progrès sur la méthode opératoire d'Albucasis, d'Ali-Abbas, de Roger, de Brun, de Théodoric, et môme de Guillaume de Salicet, qui, après avoir réduit l'intestin, fendaient le sac, le liaient avec le cordon et le testicule, puis enlevaient avec le couteau toute la masse.
Du reste, notre chirurgien ne paraît pas beaucoup s'inquiéter du sort réservé au testicule de l'opéré, car, parlant de ceux qui suivaient le procédé de l'extirpation, il ajoute : a S'ils opèrent fallacieusement afin de sauver le » testicule, ils n'ont point d'excuse, car j'ai vu plusieurs )^ engendrer avec un testicule, et de deux maux il faut » choisir le moindre. »
Cette opération était souvent pratiquée alors, même sur de grands seigneurs, et c'est en opérant Louis de Brissac, de Vienne en Dauphiné, que Guy de Chauliac modifia un peu l'opération, en usant du cautère cutellaire après la première ouverture du sac. Mais il ne se faisait pas d'illusion sur les dangers de cette opération, et conseillait d'user alors de tout ce qui peut aider et non nuire. Il fait même l'énumération des accidents possibles, et ajoute, s'il survient de la fièvre ou un flux de sang, « qu'on appelle le médecin » .
Cependant il était médecin lui-même autant que chirurgien, et il s'en vante avec raison. Il n'aurait pas voulu passer pour ces chirurgiens qu'il appelait les mécaniques, et il s'occupait avec soin du régime médical et de la diététique des blessés. C'est encore aujourd'hui une question à Tordre du jour Personne de vous n'ignore que depuis quelques années il s'est fait une modification heureuse dans l'esprit des chirurgiens sur l'alimentation
GUY DE CHAULIAC. 199
des blessés. Les uns s'en tiennent encore à une diète assez sévère, ou à ce qu'on nomme, dans le langage familier de la pratique, un régime adoucissant; mais les autres, et ce sont les plus nombreux, suivant en cela les conseils de quelques chirurgiens anglais, donnent sans crainte aux blessés une alimentation succulente et du vin.
Il j avait, du temps de Guy de Ghauliac, la môme divergence dans la pratique des chirurgiens. Thcodoric et Henri de Mondeville conseillent de donner de très-fort vin claire aux individus récemment blessés, même à ceux bles.sés à la tête et à la poitrine; d'autres, et Guy de Ghauliac était du nombre, s'élevaient contre ces conseils, que notre chirurgien taxait « de folie dont il ignorait l'origine et que Galien ne commandait pas »; il voulait que les blessés fussent soumis à une certaine diète jusqu'à sept jours, parce qu'il peut survenir chez eux de la fièvre et des apostèmes. Il donnait une nourriture légère, peu excitante, supprimait le vin, administrait l'eau panée, et ne revenait que peu à peu à la nourriture habituelle.
La pratique de Théodoric et d'Henri de Mondeville passa en Angleterre sous l'égide d'un de leurs contemporains, de Jean de Gaddessen, chirurgien peutêtre un peu trop oublié, et en tout cas jugé trèssévèrement par Guy de Ghauliac. Faut-il croire que la pratique de Gaddessen ait pris dans la chirurgie anglaise plus de racines que chez nous? On peut le supposer, en se rappelant que chez nos voisins, les blessés n'ont jamais été mis à une aussi maigre diète que chez nous.
Cette question de pratique chirurgicale qui occupait déjà les chirurgiens du moyen âge, et qui nous occupe encore aujourd'hui, se réduit à des termes assez simples: une nourriture tonique ne doit jamais être refusée aux
200 CONFÉRENCES HISTORIOUES.
blessés qui peuvent facilement la tolérer, mais tous ne la tolèrent pas.
Guy de Chauliac avait l'instinct plutôt que la science des indications opératoires; il l'avait reçu à Montpellier de son maître Raymond de Molieres, dont il aimait à rappeler souvent cette pensée vraie : a C'est que toutes choses ne conviennent à tous, mais certaines à certains. » Dans la question si souvent débattue du trépan et dans le pansement des plaies, il nous montre toutes ses qualités en ce sens.
Il régnait alors en chirurgie à peu près cette doctrine que toutes les fractures du crâne indifféremment doivent être traitées par les rugines et les trépans, pour donner facilement issue aux liquides qui s'amassent au-dessous de la solution de continuité faite à l'os. Galien, Paul d'Égine, Ali-Abbas, Avicenne, Albucasis, Roger, Brunus et Guillaume de Salicet appuyaient cette pratique; mais, à côté d'eux, Anserin de la Porte, quelques chirurgiens dePadoue et de France, soutenaient au contraire qu'on devait essayer de rejeter la sanie sans enlever les os, et à cet effet ils se servaient d'emplâtres et de médicaments internes; enfin, là comme ailleurs, il y avait un parti du juste milieu, qui, avecThéodoric, Henri deMondeville etLanfranc, employait des topiques d'abord et le trépan plus tard.
Guy de Chauliac ne se laisse point dominer ici par l'autorité de Galien ni des autres, et il se dirige d'après les indications fournies par la fracture. Les petites fractures seront, selon lui, traitées comme les simples plaies de tête, sans le trépan, que Guy de Chauliac ne réserve qu'aux contusions avec grande fracture, pour la découvrir et l'élargir afin de la nettoyer et d'enlever des fragments osseux.
C'est le même esprit qui le guide dans le traitement des plaies de la poitrine. Il faut suivre, dit-il, u les indi-
GUY DE CHAULTAC. 201
cations de la plaie)). Si la plaie est ponétrante, mais sans accumulalion de matière, il ne faut pas maintenir de tente dans la plaie; si au contraire la sanie s'accumule dans la plaie, il faut y maintenir une mèche et faire des injections. Enfin, si le pus s'accumule au côte, si l'injection ne peut être supportée, il faut pratiquer ce qu'on nomme une contr'ouverture. Nous ne dirions pas mieux aujourd'hui.
Guy de Chauliac, quoique dévoue à Galien et aux maîtres arabes, n'aimait point à s'enrôler dans les sectes qui divisaient alors les chirurgiens, et qui se retrouvent encore aujourd'hui dans les différentes méthodes de pansement des plaies.
Il y avait, c'est Guy de Chauliac qui nous l'apprend lui-même, la secte de Roger, de Roland et des quatre maîtres, qui, se fondant sur un précepte de Galien cherchait à favoriser dans toutes les plaies et dans tous les apostèmes la suppuration à l'aide de bouillies et de />aparots. C'était ce que Lisfranc aimait à appeler, dans son langage brutal, la chirurgie du cataplasme.
Une autre secte, s'appuyant toujours sur un précepte de Galien, et croyant que le sec approchait plus du sain que Vhumide^ desséchait indifféremment toutes les plaies avec du vin seul ou de l'eau ardente. Cette secte a été la devancière de ceux qui maintenant vantent, et vantent avec raison, selon moi, les pansements vineux et alcooliques.
Il y avait enfin une troisième secte, un tiers parti, qui, avec Guillaume de Salicet et Lanfranc, ne voulait ni des cataplasmes, ni des pansements à l'eau ardente. Elle avait trouvé son juste milieu dans les onguents et les emplâtres doux.
Guy de Chauliac ne s'enrôla dans aucune de ces sectes et resta éclectique.
Sa pratique peu hasardeuse lui inspira cette certaine
prudence professionnelle qui, poussée à l'excès, devient chez quelques personnes un art, l'art de ne passe compromettre, et fait souvent la plus grande partie de leur succès. Ainsi notre chirurgien craignait d'opérer le cancer, à cause des scandales que la récidive amène. S'agitil de retrancher un membre mortifié, il aime mieux que le membre se sépare spontanément et voici la raison qu'il en donne. «Il est plus honnête (ce sont ses propres paroles) que le membre tombe de lui-mêmequesi on le tranchait; car toujours, quand on le tranche, il en reste quelque regret au malade, qui pense que ce membre pouvait lui rester. » Bref, dans plus d'un passage de son livre il témoigne qu'il craint les bavardages de ceux qu'il appelle simplement des idiots et des lourdauds.
Mais, avec tout cela, messieurs, quelle honorabilité professionnelle. 11 n'y a pas dans le livre de Guy de Chauliac une phrase que ne puisse accepter un médecin honorable, et combien il diffère, à cet égard, de quelques écrivains médicaux du xiii^ et du xiv® siècle. Lisez Arnaud de Villeneuve, que consultait aussi un pape, le pape Clément V, atteint de la gravelle, et comparez-le avec notre Guy de Chauliac. Arnaud de Villeneuve faisait souvent de la médecine par l'examen des urines, et voici comment il conseillait de s'y prendre : » Tu ne sauras peut-être pas^ dit-il au lecteur, ce que » dénote l'urine que tu viens d'examiner; dis toujours : » // y a obstruction au foie. Si le malade répond : Non, )) maître, c'est à la tête que j'ai mal, hâte-toi de répli- )) quer : Cela vient du foie. Sers-toi de ce mot obstruc- » tion parce qu'ils ne savent pas ce qu'il signifie et qu'il » importe qu'ils ne le sachent pas. »
Molière semble traduire Arnaud de Villeneuve, dans cette scène du Malade imaginaire, où Toinctlc, déguisée en médecin, veut persuader à M. Argan qu'il est malade des poumons, tandis que les uns
GUY T)E CHAULIAC. 203
disent que c'est du foie et les autres de la rate. « Je sens de temps en temps des douleurs de lôte, dit M. Argan. — Justement le poumon, » repond Toinette.
Gaddessen, le contemporain de Guy de Chauliac, n'avait pas non plus une pratique sans reproche. Sa plus grande préoccupation était de voir ses soins généreusement payés^ et afin de n'être point trompé à cet égard, il conseillait de prendre des arrangements pécuniaires avec les malades avant d'entreprendre le traitement. 11 avait, comme vous le voyez, inventé les traitements à forfait.
Que les écrits et la conduite de Guy de Chauliac sont loin de toutes ces misères de la pratique ! quelle haute idée il se fait des devoirs du chirurgien, et quelles qualités il exige pour lui ! Il est même, comme vous allez le voir, très-exigeant. 11 veut que le chirurgien soit lettré, qu'il sache la médecine, l'anatomie, l'hygiène; il veut plus encore, car il veut qu'il connaisse quelque peu des autres arts, et va même jusqu'à menacer les médecins peu lettrés de se voir un jour remplacés par les charpentiers et les maréchaux^ qui, selon lui, quittant leurs métiers, se feraient médecins.
11 faut encore que le chirurgien soit expert, consciencieux, de bon jugement et de bonne mémoire ; qu'il ait de bonnes mœurs ; qu'il soit gracieux avec ses malades, sobre, miséricordieux, et enfin non convoiteux ni extorsionnaire d'argent. Mais, craignant sans doute que ces derniers conseils ne soient pas exactement suivis, il nous trace en quelques mots une règle sûre pour les honoraires du chirurgien qui doit recevoir son salaire « selon » son travail, les facultés du malade, la façon dont la )) maladie s'est terminée et sa dignité. »
Beaucoup de ces qualités se montrèrent en Guy de Chauliac durant cette funeste épidémie qui, venue de
20k CONFÉRENCES HISTORIQUES.
l'Orient, envahit la France vers le milieu du xiV" siècle, et fit tant de ravages à Avignon en 13/^8, sous le pape Clément VI. Ce fléau était inconnu des médecins. « Ils n'y » comprenaient rien, disait Boccace; mais ce qui est beau- » coup plus étonnant, ils en convenaient eux-mêmes. » La mortalité commença en janvier et dura jusqu'en septembre. Ce fut au début de l'épidémie une fièvre continue et des crachements de sang ; on en mourait en trois jours. Plus tard la forme de la maladie changea : il y avait encore de la fièvre, mais il survenait des bubons aux aisselles et aux aines ; on en mourait en cinq jours.
La contagion était si grande, ou du moins on en avait si grande peur, que le père ne visitait pas son fils malade, ni le fils son père. «La charité étoit morte, dit Guy de Chauliac, et l'espérance abattue. »
C'était un mauvais temps pour les médecins. Cette épidémie, fut inutile et honteuse pour eux, « d'au- )) tant qu'ils n'osaient visiter les malades de peur )) d'être infects : et quand ils les visitoient, n'y fai- » soient guère et ne gaignoient rien. Car tous les ma- » lades mouroient, excepté quelque peu, sur la fin, qui » en eschappèrent avec des bubons meurs. » Dans ces tristes conditions, beaucoup de médecins abandonnèrent la ville et les malades.
Guy de Chauliac n'imita pas la conduite honteuse de ses confrères d'Avignon. Il resta à son poste, bravement, je ne saurais le dire, car il nous raconte qu'il avait une continuelle peur. Mais il y resta pour éviter l'infamie, et comme un homme chez lequel le sentiment d'un grand devoir à remplir l'emporte sur la crainte d'un danger personnel. Ce que j'admire surtout ici dans Guy de Chauliac, c'est la simplicité avec laquelle il nous raconte toutes ces choses-là ; il n'y a aucune forfanterie dans son récit, il nous dit les choses tout naïvement. 11
GUY DE CHAULIAC. 205
est homme, il craint pour sa vie, il a une continuelle peur ; mais, malgré tout cela, il ne quitte pas le théâtre de l'épidémie.
Combien sa conduite fut différente de celle d'un grand médecin du xvii*' siècle, de Sydenham, durant la peste qui frappa Londres en 1665 et 1666. Dès le début de la contagion il quitta Londres par peur, et donna ainsi l'exemple d'une lâcheté dont je suis heureux de ne pas pouvoir vous citer d'autres exemples.
Et nous aussi, messieurs, nous avons vu de grandes épidémies qui ont jeté l'épouvante dans nos villes. Nous avons vu les cadavres s'amonceler dans les hôpitaux, et de tristes tombereaux parcourant lentement la ville pour recueillir le soir les morts de la journée. Mais nulle part les médecins n'ont abandonné leur poste, nulle parties administrations n'ont cessé de veiller à la charité publique, nulle part, comme au temps de Guy de Ghauliac, le père n'a abandonné son fils, ni le fils son père. Et après cela, des esprits mal tournés viendraient encore nous dire que nous valons moins que le moyen âge. Malgré les préservatifs dont Guy de Ghauliac faisait usage, malgré la thériaque avec laquelle il cherchait à se conforter le cœur ^ la peste finit par l'atteindre. Il eut un bubon pestilentiel à l'aine avec de la fièvre, et fut en si grand danger, que tous ses compagnons croyaient qu'il mourrait. Il guérit cependant, et en 1360 revit la peste à Avignon sous le pontificat d'Innocent VI. Dans la première peste, la populace était surtout frappée; mais dans la seconde, ce furent des riches, des nobles et beaucoup d'enfants qui périrent. Maître Guy composa alors un préservatif, un électuairc thériacal formé d'une grande quantité de drogues aromatiques et auquel il avait pleine confiance (( : J'en prenais, dit-il, comme delà thériaque, et je fus préservé. » Il fallait bien trouver quelque cause à cette peste. On en accusa d'abord les juifs, c'était de
mode, et on les tua. Ils avaient, dit-on, empoisonné les fontaines. On accusa aussi de ce méfait les mutilés et les nobles, et on les chassa de la ville. Il faut dire à l'honneur du client de Guy de GhauliaC;, du pape Clément VI, qu'il n'accepta pas ces interprétations odieuses et protégea les juifs. Il est probable qu'il partageait avec son médecin cette opinion, que la peste était due. non aux juifs, mais à la conjonction des trois grandes planètes.
On prenait du reste, aux portes de la ville, d'excellentes mesures pour empêcher les gens qui y entraient d'empoisonner les fontaines. On les fouillait, et si l'on trouvait sureux quelque poudre ou quelque onguent, on les obligeait à les avaler. La police de nos jours n'aurait rien inventé de mieux.
L'étude que nous venons de faire de Guy de Ghauliac ne vous a point montré en lui l'homme qui devait apporter dan§ la chirurgie des idées nouvelles. Il n'a presque rien inventé. Une sarte de sonde cannelée, le pansement des ulcères par une lame de plomb, quelques cautères de forme variée, sont ses plus grandes inventions. C'est un écrivain érudit et méthodique qui est encore presque entièrement soumis à l'autorité de Galien et des maîtres arabes. Rarement il s'écarte d'eux; cependant on voit poindre, en plus d'un passage de son livre, cette pensée que l'autorité, quelle que bonne qu'elle soit, n'est que le tiers instrument de l'étude, et que s'il est utile d'alléguer des témoignages en faveur de son opinion, il faut surtout chercher la vérité par Vexpéi-ience et par la r-aison. Ce n'est plus le langage de la scolastique, que celui de l'homme qui conseille de « mépriser les mots et de rechercher les choses » .
Guy de Ghauliac était bien de son temps. Le xiV siècle a la foi dans le principe d'autorité, mais c'est une foi qui se permet quelques licences. On adore les anciens ; on recherche avec ardeur les manuscrits latins, grecs et ara-
GUY DE CHAULIAC. 207
bos, on les traduit; on fonde de nombreux collèges, ce (jui est toujours un bon signe; mais, à côté de tout cela, on commence à ne plus croire à ce qu'ont cru les siècles précédents. Le peuple n'a plus une foi entière dans les droits des seigneurs, et chante la vieille ballade saxonne: Du temps qu'Adam bêchait et qu'Eve filait^ ou était le gentilhomme? iQim deMeung, ce libre penseur du xiv^ siècle, se moque de l'influence des comètes sur la mort des princes et les changements de règne, et ses poésies ont souvent toutes les hardiesses du Contrat social. L'art luimôme prend des allures agressives, et, malgré l'indignation de saint Bernard, la sculpture a sa critique.
Dans les sciences, et dans la médecine en particulier, le libre examen est plus lent à se mouvoir que dans la philosophie et la politique; aussi les remarques de Guy de Chauliac contre le principe d'autorité vous paraîtrontelles bien timides à côté des hardiesses de Jean de Meung : peu importe, elles existent. Notre vieux chirurgien (notez aussi, pour son excuse, qu'il a été médecin, chapelain, commensal et lecteur de la chapelle de trois papes), notre vieux chirurgien n'a plus pour dogme unique l'autorité; il se rit de ceux qui, pour me servir de son langage, se suivent comme des grues ^ et proclame qu'un seul homme ne peut ni commencer ni achever une œuvre. Plein de confiance dans l'avenir, il nous compare à des enfants montés sur le dos d'un géant, d'où nous pouvons voir aussi loin que lui et môme plus loin.
La croyance au progrès et aux droits de la critique avait pris pied sur un terrain qu'elle ne devait plus quitter.
L'autorité de Guy de Chauliac dura longtemps dans les écoles, mais elle s'affaiblit peu à peu, et disparut même avant l'époque où les abrégés de son livre guidaient encore les étudiants. Elle cessa d'exister du jour où les chirurgiens, s'inspirant des véritables méthodes scienti-
fiques, se mirent à recueillir des observations détaillées, à les rapprocher les unes des autres pour les comparer; enfin, à constituer par là ce précieux assemblage de faits qui forme la base de la chirurgie moderne. Saviard, de Lamotte, J. L. Petit, Desault, ont été ces hommes-là. « Les observations, disait de Lamotte, sont » des choses fermes, stables et de tous les temps, au lieu » que les réflexions que l'on en tire peuvent changer, et )) je les ai changées par de nouvelles observations faites )) avec plus d'exactitude. »
Cette citation marque toute la distance qui nous sépare désormais de Guy deChauliac.Le principe de l'autorité dans les sciences, et dans la médecine en particulier, s'est peu à peu affaibli, et sur ses ruines s'est établi, pour ne plus être renversé, le principe de l'observation exacte, patiente, minutieuse, tout ce qui, en médecine comme en chirurgie, fait la gloire de notre commune école de Paris.