‹ Conferences historiques faites pendant l'année 1865Chapitre 12 sur 23 · M. BÉCLARD, PROFESSEUR · texte numérisé non relu

M. BÉCLARD, PROFESSEUR

Harvey.

Messieurs, -

J'ai à vous entretenir aujourd'hui de l'un des plus grands esprits qu'ait vus naître l'Angleterre, de l'une des gloires les plus éclatantes et les plus pures du xvii'' siècle, qui a pourtant compté tant de grands hommes.

Au nom de Harvey se rattache une grande époque, non pas seulement dans l'histoire de la médecine, mais dans l'histoire des progrès de l'esprit humain. Le principe d'autorité qui, dans l'ordre des sciences, n'est qu'un principe d'erreur, venait d'être vaincu par le génie de Galilée.

La philosophie expérimentale, dont l'immortel physicien de Pise peut être à bon droit considéré comme le créateur, allait rencontrer dans le domaine de la physiologie un de ses interprètes les plus éminents.

Guillaume Harvey, ou plutôt Williams Harvey, car nous avons francisé son nom, est né le 1" avril 1578, àFolkestone, petit port sur la Manche, aujourd'hui l'une

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des têtes de ligne de chemin de fer qui relient l'Angleterre avec le continent. Harvey était l'aîné de deux sœurs et de six frères, qui vécurent étroitement unis dans une association commerciale, et qui réalisèrent une grande fortune.

On voyait encore, il y a quelques années, dans la petite église de Folkestone, et l'on voit sans doute encore aujourd'hui, la pierre tumulaire qui recouvre les restes âc la mère de Harvey. Sur cette pierre, messieurs, on peut lire l'inscription suivante que je traduis:

« Le 8 novembre 1605, est morte, dans la cinquantième année de son âge, Jeanne, femme de Thomas Harvey, mère de sept fils et de deux filles; épouse chaste et bonne, voisine charitable et indulgente, d'une humeur égale et douce ; ménagère économe et prévoyante ; adorée de son mari, révérée de ses enfants, chère à ses amis, bénie de Dieu. Son âme repose dans le ciel, son corps sous cette pierre. »

Voilà, messieurs, un beau portrait moral. Les vertus de sa mère, Harvey les posséda toutes ; aussi fut-il grand, non pas seulement par le talent, mais encore par le caractère.

A l'âge de dix ans, Harvey fut envoyé à l'école de Canterbury où il commença ses études; il les acheva plus tard à l'université de Cambridge. Ayant terminé son éducation, il décida qu'il serait médecin, et, suivant l'usage du temps, il passa sur le continent pour se rendre en Italie dont les écoles médicales étaient alors célèbres dans toute l'Europe.

C'est à Padoue qu'il se fixa, et vous allez comprendre ce choix. Fabrice d'Acqaapendente y professait l'anatomie, Fabrice d'Acquapendente, l'illustre successeur de Falîope; Casserius y professait la chirurgie, et un homme qui jouissait alors d'une très-grande réputation, mais dont le souvenir devait bientôt s'éteindre comme celui de tous ceux qui ne laissent rien après eux, Minadous, professait la médecine pratique.

x\près un séjour de cinq années en Italie, Harvey

revint en Angleterre, se fit graduer à Cambridge, et retourna enfin à Londres, où il se maria. Il avait alors vingt-six ans. Jl y épousa la fille d'un praticien très-répandu, Lancelot Brown. Sa femme ne lui donna jamais d'enfants.

C'est à peu près à cette même époque que Harvey fut ittaché, en qualité de médecin adjoint, à l'hôpital Saint-Barthélémy de Londres. Le médecin en chef, le docteur Wilkinson étant mort dans le courant de la même année, Harvey fut d'abord chargé de l'intérim, et, bientôt après, nommé à l'office vacant en qualité de médecin en chef.

A partir de ce moment, Haryey commença l'exercice pratique de la médecine dans la ville de Londres. Il parait avoir eu, dès le principe, au nombre de ses clients, les hommes les plus considérables de la Grande-Bretagne, et, en particulier, sir Thomas Howard, comte d'Arundel, qui lui porta toujours une vive aOection.

Il compta aussi au nombre de ses clients l'illustre chanceUer Bacon, qui jouissait d'une grande influence en Angleterre et qui très -probablement ne fut pas étranger à la nomination de Harvey au poste de médecin extraordinaire du roi Jacques P', le fils de Marie Stuart.

Harvey conserva les mêmes fonctions auprès du fils aine et successeur du roi Jacques, l'infortuné Charles P', de tragique mémoire. Plein d'estime pour la science et le caractère de son médecin, Charles devait plus tard mettre gracieusement à la disposition de Harvey, pour ses expériences, les animaux nombreux et variés renfermés dans le parc de Windsor.

Messieurs, je passe rapidement sur les commencements de Harvey, et j'arrive tout de suite au point qui nous intéresse plus spécialement. C'est en l'année 1615 que Harvey, alors âgé de trente-sept ans, fut choisi par le collège des médecins de Londres, auquel il apparte-

nait depuis plusieurs années, pour faire dans son sein ce qu'on appelle en Angleterre des lectures publiques sur l'anatomie et la physiologie.

C'est au mois d'avril de cette même année 1615 qu'Harvey commença devant un nombreux et illustre auditoire, l'exposition de ses vues nouvelles sur la circulation du sang. Durant le cours des années qui suivirent, la circulation fut également le sujet de ses lectures sur l'anatomie.

Enfin, après plus de quatorze années de travaux, d'enseignement, de méditations, de recherches et d'expériences, parut le livre célèbre qui devait rendre son nom immortel : a Exercitatio.anatomica de motu cordis et sangvinis in cmimalibus, »

Ce livre, comme l'a très-bien dit M. Flourens dans sa remarquable Histoire de la découverte de la circulation, est un véritable chef-d'œuvre; non pas seulement parce qu'il renferme la plus belle découverte de la physiologie, mais encore et surtout par la manière dont cette découverte est présentée. Messieurs, il faut bien le dire, ce livre fut pour Harvey la source des déceptions les plus amères. Savez-vous quel en fut le résultat le plus immédiat? Ce fut la désertion de presque tous ses malades. La hardiesse de Harvey, en effet, était grande. Que cherchait-il à démontrer? 11 cherchait à prouver qu'une doctrine consacrée par plus de quatorze siècles d'existence n'était qu'un tissu d'erreurs.

Pour comprendre combien le livre de Harvey dut paraître étrange et scandaleux aux yeux de ses contemporains, il faut que je vous rappelle en quelques mots quelles étaient alors les idées courantes relativement, je ne dirai pas à la circulation du sang, la circulation n'était pas encore connue et le mot n'était pas encore inventé, mais à ce qu'on pourrait appeler le mouvement du sang dans les vaisseaux.

HARVKV. "2\o

Les anciens n'avaienl que des notions loul à fait incomplètes et fort obscures sur ce grand phénomène.

Sur la foi de Démocrite, d'Érasistrate, de Praxagore et de quelques autres, on a cru pendant longtemps que le système des artères était un système pailaitement distinct du système des veines; que les artères étaient en rapport, non pas avec la circulation dn sang, mais avec la circulation de l'air, qu'on leur faisait puiser dans les poumons.

On avait vu dans le cadavre les artères vides de sang, et Ton en avait tiré cette conclusion que les vaisseaux de cet ordre étaient remplis d'air : de là le nom à'artères qui leur fut donné et qui leur est resté.

En ce qui concerne le mouvement du sang dans le système des veines, les anciens s'en faisaient une trèsfausse idée. Ils supposaient que le sang était animé dans les canaux qui le contiennent par une sorte d'oscillation ou de mouvement de va-et-vient en relation avec les mouvements de l'inspiration et de l'expiration. Il faut arriver jusqu'à Galien pour avoir une théorie raisonnée de la circulation; théorie qui a résisté pendant quatorze siècles, et qui n'est tombée que devant l'évidence de la doctrine harveyenne.

Pourquoi cette théorie a-t-elle résisté aussi longtemps? Parce que, dans Galien, tout s'enchaîne et s'harmonise. Avant d'être médecin, GaHen, lils d'un riche architecte de Pergame, avait étudié avec succès les mathématiques, aussi lorsqu'il aborda l'étude des sciences médicales, il y apporta des habitudes d'esprit qui donnèrent à toutes ses conceptions le cachet de la logique la plus séduisante. Quel était donc pour Galien le mouvement du sang dans les vaisseaux? Quelle idée s'en fait-il?

Je dois d'abord vous rappeler, messieurs, que Galien avait ajouté quelque chose aux connaissances de ses prédécesseurs. Il avait pratiqué de nombreuses dissections ;

il avait vu que dans le> ai'tères il y a aussi du sang. Il savait que dans les cadavres, les artères paraissent vides ; mais en opérant sur des animaux vivants, il avait constaté qu'elles contenaient du sang.

Delà, messieurs, la doctrine de Galien. Je ne puis que vous en donner un aperçu ; car si je voulais entrer dans tous les détails, cette leçon y suffirait à peine. Pour Galien, comme pour tous ceux qui l'ont suivi, il y a deux sortes ou deux qualités de sang : le sang contenu dans les veines et le sang contenu dans les artères. Si vous l'aimez mieux, il y a deux systèmes circulatoires : le système circulatoire des artères et le système circulatoire des veines.

Où se forme le sang? Il se forme dans un seul organe, le foie. Du foie il se répand dans toutes les parties de l'économie, où il porte les matériaux de la nutrition. Par quelle voie? Pour les parties inférieures du corps, pai' la veine cave inférieure et la veine porte ; et pour les parties supérieures du corps, par l'oreillette droite. Gomment cela ? Le voici : L'oreillette droite reçoit le sang que lui apporte le tronçon supérieur de la veine cave inférieure, ainsi que le sang des veines sus-hépatiques. Le sang qu'a reçu l'oreillette droite, elle le distribue dans les parties supérieures du corps. Par quel vaisseau? par la veine cave supérieure.

Mais ce n'est pas tout. Galien, je vous l'ai dit, avait vu du sang dans les artères. D'où vient ce sang? par où passe-t-il dans les artères? quelle est son origine? quelle est sa destination?

G'est ici, messieurs, que Galien imagine : il ne sait comment faire naître le sang dans les artères, et alors il invente toute une physiologie. Il suppose que la cloison interventriculaire est, non pas perforée, comme on le lui fait dire quelquefois, mais qu'elle est suffisamment poreuse pour laisser passer, non pas tout le sang, mais

une partie du sang, ce qu'il appelle la partie ténue et subtile du sang.

Aussi, suivant Galien, le sang contenu dans les artères n'a pas les mêmes qualités que le sang qui est contenu dans les veines. C'est pendant son passage à travers la cloison qui sépare le ventricule droit du ventricule gauche, que le sang, venu du foie au cœur, éprouve une modification qui le transforme. Aussi, dans la pensée de Galien, les deux sangs n'ont pas la môme destination.

Le sang parti du foie, et qui se dirige vers les organes par les veines, est destiné à la nutrition. Le sang artériel, c'est-à-dire le sang hépatique modifié par le cœur, se dirige du cœur aux parties par l'intermédiaire des artères ; il a pour unique usage de porter partout le mouvement, la chaleur et la vie.

Telle est, messieurs, la doctrine de Galien, doctrine complète, bien déduite, bien enchaînée, comme on le voit, quoiqu'elle repose sur une erreur manifeste. En effet, les anatomistes du xv!*" siècle démontrèrent aisément que Galien s'était trompé , que la cloison interventriculaire n'a ni pores, ni ouvertures d'aucune sorte et qu'elle constitue une barrière imperméable entre le sang contenu dans les cavités droites et le sang contenu dans les cavités gauches du cœur.

Lorsque Harvey publia son livre et fît connaître au monde sa belle découverte, il lui arriva, messieurs, ce qui a coutume d'arriver aux inventeurs de tous les temps et de tous les pays. On commença par nier obstinément la vérité qu'il apportait. Plus tard, lorsqu'elle fut devenue évidente, lorsqu'il ne fut plus possible de la contester, on chercha à démontrer qu'il n'avait fait que propager, que vulgariser des idées émises longtemps avant lui. Mais la postérité plus équitable a enfin rendu à Harvey la justice qui lui est due. Je me trompe, messieurs, cette justice, du moins parmi nous, n'est pas entière.

Sans doute, dans les sciences rien n'est absolument livré aux élans spontanés du génie. Toute découverte est en quelque sorte préparée par un travail d'enfantement. Semblable à une semence que l'on jette sur la terre, le milieu qui la reçoit doit être préparé pour la rendre féconde. Oui, d'importantes observations avaient été faites depuis Galien; oui, un coin du voile avait été soulevé; mais le fruit n'était pas mûr, comme on l'a dit, et Harvey a fait plus que le cueillir.

Deux faits, deux vérités, si vous aimez mieux, paraissent avoir puissamment contribué à conduire Harvey dans le chemin de la découverte. C'est en première ligne, ainsi que je vous le faisais pressentir il y a un instant, la découverte, ou plutôt la démonstration anatomique de rimperforation de la cloison qui sépare le ventricule gauche du ventricule droit. Déranger de Garpi paraît avoir osé l'affirmer le premier, contre l'infaillibilité de Galien; plus tard, Vésale devait donner à cette affirmation l'autorité de son nom. Voilà, messieurs, la première vérité. La seconde, c'est la découverte des valvules qui existent dans l'intérieur des veines; découverte faite par le maître, et on peut le dire, par le véritable précurseur de Harvey, par Fabrice d'Acquapendente.

De ces deux faits, le premier conduisit Servet à la découverte de la petite circulation; le second, illuminant le génie de Harvey, lui suggéra vraisemblablement l'idée de la grande.

Servet, a donc connu la petite circulation. Pour lui, comme pour Galien, le sang veineux vient du foie. Le sang des artères vient aussi du foie : c'est dans le foie, l'organe sanguificateurparexcellence, qu'il se forme. Maisaulieu de passer directement du ventricule droit dans le ventricule gauche pour gagner les artères, le sang trouvant imperforée la cloison qui sépare le cœur droit du cœur gauche est forcé, pour ainsi dire, de faire un détour; il passe

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dans l'artère pulmonaire, traverse les poumons et revient au cœur gauche par les veines pulmonaires.

yoil;\, messieurs, la petite circulation indiquée pour la première fois. Servet va plus loin. Galien affirmait que le sang se modifie au moment du passage à travers la cloison interventriculaire. Non, dit Servet, c'est pendant son parcours dans l'organe pulmonaire que cette métamorphose s'accomplit.

Après cet éclair de génie, Servet s'arrête : il ne va pas plus loin. Dominé par la théorie de Galien, qu'il vient pourtant de trouver en défaut, il admet toujours deux courants sanguins distincts l'un de l'autre, et tous les deux centrifuges. Le courant veineux qui part du foie et qui porte les matériaux de la nutrition; le courant artériel qui part du cœur et qui donne aux organes le mouvement et la vie.

Servet, messieurs, n'était pas Français ; né en Espagne, dans la province d'Aragon, il était venu jeune à Paris, il y avait fait ses études médicales et donné des leçons de mathématiques. Puis il s'était fixé dans une petite ville du Dauphiné située sur les bords du Rhône, à Vienne, où il pratiqua la médecine. C'est là qu'en l'année 1553 Servet publia son fameux livre de controverse religieuse intitulé : Christ ianismi restitutio. C'est dans ce livre que se trouve le passage auquel je faisais allusion tout à l'heure ; passage dans lequel Servet décrit delà manière la plus claire et la plus lucide la petite circulation, c'està-dire la circulation pulmonaire.

Vous savez, messieurs, ce qui advint du livre de Servet; comment à l'instigation de Calvin, Servet, qui s'était réfugié en Suisse et qui s'y était caché, fut découvert, saisi et traîné devant les juges qui le condamnèrent, lui et son ouvrage au supplice du feu. Servet mourut dans les flammes, mais son livre fut sauvé. Vous pourrez voir encore aujourd'hui à la Bibliothèque impériale, un exem-

plaire du livre de Servet sur lequel se trouve marquée la glorieuse trace des llammes. L'ouvrage de Servet fut réimprimé, page pour page, cinquante ans plus tard à Nuremberg. C'est un exemplaire de cette réimpression que possède la bibliothèque de la Faculté de médecine.

Servet, messieurs, fut donc brûlé. Savez-vous quel était son crime? Servet était protestant comme Calvin. Seulement il avait osé attaquer le dogme de latrinité, que la plupart des réformateurs du temps acceptaient. Servet était ce qu'on appellerait de nos jours un protestant libéial. Tandis que Calvin appartenait à l'une de ces sectes intolérantes qui se réservent pour elles seules le privilège de Tinfaillibilité. Calvin était ce qu'on appellerait aujourd'hui un protestant orMoc^oxe.

Messieurs, je le répète, ce qui a conduit Servet à la découverte de la petite circulation, c'est évidemment la notion, déjà répandue de son temps, de l'imperméabilité de la cloison qui sépare le ventricule droit du ventricule gauche.

Lorsque Servet décrivait la petite circulation, on peut dire qu'il la devinait. Il n'est pas probable, en effet, qu'il ait soumis ses idées à la sanction expérimentale. Gela est d'autant plus vraisemblable, que dans le passage dont je parlais tout à l'heure, c'est avec la même assurance qu'il affirme que les vaisseaux se continuent avec les nerfs, et que l'air pénètre dans l'intérieur des ventricules du cerveau par l'intermédiaire des cavités nasales.

L'idée de Servet s'est aussi présentée à l'esprit de quelques autres anatomistes du xvi^ siècle, qui évidemment ne peuvent avoir eu connaissance de son ouvrage. Le livre de Servet avait été condamné, il avait été brûlé. Les exemplaires sauvés du feu étaient fort rares. D'ailleurs, à cette époque, les communications n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui.

Dix ans après la publication de l'ouvrage de Servet, un professeur célèbre de l'université de Padoue, Realdo Colombo et un autre professeur non moins célèbre de l'université de Pise, Gésalpin, décrivent la petite circulation à peu près dans les mêmes termes que Servet. C'est même à cette époque que l'expression de circulation apparaît pour la première fois.

Messieurs, nous touchons ici au point peut-être le plus délicat de notre sujet.

Non-seulement, dit-on, Césalpin aurait bien connu et bien décrit la petite circulation, mais encore on lui attribue la gloire d'avoir indiqué la grande.

M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, dans son Histoire naturelle générale des règnes organiques^ attribue nettement à Césalpin la découverte de la grande circulation, et M. Flourens, dans son Histoire de la découverte de la circulation^ dit en parlant du même Césalpin, j'emploie ses propres expressions : « qu'il a bien vu les deux circulations. » Eh bien, messieurs, malgré ces autorités imposantes je dis : Non! Césalpin n'a ni vu ni connu la grande circulation.

D'autres vont plus loin encore. Plus extrêmes dans leurs opinions, ils prétendent qu'à l'époque où parut Harvey, la notion de la grande circulation était dans tous les esprits, qu'elle était en quelque sorte monnaie courante et qu'on la trouve notamment indiquée dans le grand poëte dramatique de l'Angleterre, dans Shakspeare. Eh bien, je le répète, Césalpin n'a pas connu la grande circulation^ et Shakspeare ne la connaissait pas plus que lui lorsqu'il écrivait ses tragédies &' Henri VI et de Jules César.

Lorsqu'on veut formuler un jugement sur les choses du passé, que faut-il faire? Il faut se reporter en arrière, se retremper, pour ainsi dire, dans les idées du temps :

sans quoi le présent nous entoure, nous enveloppe, et il devient, à notre insu, le mobile de nos jugements.

Examinons donc; et voyons d'abord Gésalpin.

Césalpin fut un homme éminent. Il n'était pas seulement médecin, c'était un philosophe des plus distingués et un botaniste non moins célèbre; c'est à lui qu'on doit la première classification botanique fondée sur la forme de la fleur et sur la forme du fruit.

Le passage dans lequel Servet indique la petite circulation est en quelque sorte noyé dans un livre de controverses religieuses; ce n'est pas non plus dans un traité d'anatomie ou dans un traité de physiologie qu'on trouve la fameuse phrase de Gésalpin, cette phrase se trouve dans un livre de botanique publié ù. Florence en 1583, sous ce titre : Deplantis.

Si nous nous reportons au chapitre ii du livre I" de cet ouvrage, nous y lisons ce qui suit :

« In animalibus videmus alimentum per venas duci ad cor, tanquam ad officinam caloris, et adepta inibi ultima perfectione, per arterias in universum corpus dislribui. »

Ce qu'on peut traduire de la manière suivante :

« Nous voyons dans les animaux l'aliment être conduit par les veines au cœur, comme à l'officine de la chaleur, et lorsqu'il a reçu sa dernière perfection, il est distribué dans tout le corps par les artères. »

D'abord, messieurs, vous remarquerez ce mot, alimentum. Quelle est pour Gésalpin la valeur de cette expression? Il ne le dit pas ici, mais, dans un autre ouvrage, publié dix ans plus tard à Venise sous ce titre : De questiomim medicarum, nous voyons ce que Gésalpin entend parle mot alimentum; c'est tout simplement le sang formé dans le foie, le sang qui vient du foie.

Seulement, pour Gésalpin, comme pour Servet, comme pour Golombo, le sang formé dans le foie, Valiment, le liquide qui nourrit, ne traverse pas la cloison interventriculaire, cette cloison étant imperméable,

mais il parcourt le circuit pulmonaire pour se rendre du cœur droit au cœur gauche, et par conséquent dans les artères.

Serait-ce par hasard ce dernier membre de phrase : Per arterias in universum corpus distribui^ qui renfermerait l'énoncé de la grande circulation telle que nous la concevons aujourd'hui? Mais Colombo dit exactement la même chose que Césalpin : Pourquoi n'attribue-t-on pas à Colombo, qui écrivait avant Césalpin, la découverte de la grande circulation ? Pourquoi? C'est que Colombo ajoute immédiatement : oie sang des artères va aux parties; le sang des veines y va également. Le sang des artères éveille la vie et le mouvement {Vatiiînaêion, pour traduire plus littéralement), tandis que le sang veineux porte dans tous les organes l'aliment nutritif. »

Quant à Césalpin, il n'ajoute rien ; il jette une phrase en passant, et c'est nous qui la complétons avec nos idées d'aujourd'hui.

Césalpin ne dit rien de plus ici, mais dans l'ouvrage dont je parlais tout à l'heure, il parle encore du sang, et nous voyons qu'il en reconnaît de deux sortes comme ses prédécesseurs. Nulle part il n'a l'idée du retour parles veines du sang envoyé par les artères; nulle part l'idée d'un courant continu, ininterrompu, rapide, impliquant la notion du passage du sang du système des artères dans le système des veines, nulle part cette idée ne se fait jour.

Dans un certain passage, Césalpin parle, il est vrai, de l'entrée du sang des artères dans les veines; et c'est encore un des passages invoqués en sa faveur. Mais Galien avait dit la même chose. Pour Césalpin comme pour Galien, cette introduction du sang des artères dans les veines, et réciproquement, n'est qu'un accident. Et cet accident, pour Césalpin, quand se produit-il? 11 ne peut se produire que pendant le sommeil.

Il y a dans Gésalpin, messieurs, un dernier passage; celui-ci serait plus démonstratif, si Gésalpin avait su en tirer le parti qu'Harvey devait plus tard en tirer luimême. Gésalpin remarque que les veines se gonflent non pas au-dessus, mais au-dessous d'une ligature appliquée sur elles. Mais il n'est pas le premier qui ait fait cette observation, et il ajoute lui-même : a Tous ceux qui ont pratiqué la saignée savent cela. »

Sans doute ils l'ont vu, mais pas plus que Gésalpin ils n'ont su en tirer les conséquences. Gésalpin croit encore au mouvement de va-et-vient du sang dans les vaisseaux.

Yoilà pour Gésalpin. Voyons maintenant Shakspeare.

Les passages cités de Shakspeare sont, messieurs, bien plus vagues et bien plus obscurs encore. Il faut, vraiment, que les adversaires de Harvey fussent bien aveuglés par la passion, pour y voir ce qui certainement ne s'y trouve pas contenu.

Dans la première œuvre dramatique de Shakspeare,

dans la tragédie d'Heriry VI, représentée en 1590, voici

comment s'exprime Warwick devant le cadavre de Glo-

cester assassiné :

« Observez comme sou sang est arrêté dans les veines de son visage. J'ai vu plus d'une fois un corps que venait d'abandonner la vie, mais je l'ai vu de couleur terreuse, amaigri, pâle, vide de son sang, tout entier descendu vers le cœur, qui, dans les assauts que lui livre la mort, attire le sang pour s'en aider contre son ennemi. 11 s'y glace en même temps que le cœur, et ne retourne jamais embellir et animer la face des morts.

Dans la tragédie de Jules César ^ représentée quelques années plus tard, en 1607, Brutus dit à Portia ;

« Fidèle et chaste épouse, vous m'êtes aussi chère que les gouttes écarlates qui visitent mou triste cœur. »

Messieurs, voilà tout : il n'y a pas dans Shakspeare autre chose. Eh bien I je vous le demande, un poëte du temps de Galien aurait-il parlé autrement?

Je vous disais tout à l'heure que l'une des découvertes

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qui avaient plus particulièrement contribué à éclairer les premiers pas de G. Harvey, c'était celle des valvules qui existent dans l'intérieur dusystème veineux, et j'ajoutais que cette découverte était due à Fabrice d'Acquapendente. On savait bien, avant lui, qu'il y avait des valvules dans le cœur, qu'il en existaitaux orifices de séparation des oreillettes et des ventricules ; on avait vu les valvules placées aux orifices de l'artère aorte et de l'artère pulmonaire; on connaissait les valvules incomplètes situées aux embouchures des gros troncs veineux dans l'oreillette droite; on avait même vu la valvule placée à l'origine de la veine azygos. Mais c'est Fabrice d'Acquapendente qui, le premier, a vu et parfaitement décrit les valvules contenues dans tout l'ensemble du système veineux. Le livre de Fabrice, intitulé De venarum ostiolis, parut en 1603.

Fabrice d'Acquapendente a donc connu les valvules, mais il n'en soupçonna pas l'usage. Il partagea la croyance de son temps : à savoir, que le cours du sang des veines est centrifuge, c'est-à-dire qu'il se fait du foie vers les organes. Les valvules n'ont dans sa pensée d'autre usage que de modérer, que de retenir, ou d'accélérer, suivant le besoin, le cours du sang contenu dans l'intérieur du système veineux.

La découverte de Fabrice était capitale; aussi n'a-t-il pas manqué de gens qui ont cherché à l'en dépouiller. On a dit que le père Sarpi avait vu les valvules veineuses, qu'il les avait décrites; on a même prétendu que c'est de lui que Fabrice d'Acquapendente avait appris à les connaître

On a dit cela. Mais qui l'a dit? C'est le père Fulgence. Qu'est-ce que le père Fulgence? Le père Fulgence était l'ami, et il fut plus tard le biographe enthousiaste du père Sarpi. Tous les deux appartenaient à un ordre religieux fondé au xiii'' siècle, à Florence, l'ordre des frères Servîtes, dont les membres professaient une dé-

votion toute particulière pour la mère de Dieu. Le frère Sarpi, plus connu sous le nom de frère Fra Paolo, est, d'ailleurs, je m'empresse de l'ajouter, un des historiens les plus distingués du xyi*' siècle et il eut à subir, comme tant d'autres, les rigueurs du saint-office. Quant à l'ordre des frères Servîtes, dont les débris existent encore, je crois, en Italie, il est plus généralement connu, parmi nous, sous le nom de Blancs-Manteaux, à cause du costume que portent ses membres. Peu après sa fondation, il tenta de s'introduire en France, mais il fut presque immédiatement supprimé.

Messieurs, on invoque encore le témoignage de Veslingius(de Padoue) et de J. Waleus, professeur à Leyde, pour dépouiller Fabrice d'Acquapendente de sa belle et grande découverte. Mais tous les deux n'ont fait que répéter les assertions du père Fulgence. M. Flourens a déjà fait justice de toutes ces prétentions; je ne pourrais, messieurs, qu'affaiblir son lumineux plaidoyer.

Au moment où parut le livre de Harvey, la doctrine de Galien, dans ce qu'elle avait d'essentiel, régnait encore en souveraine. On ne croyait plus que le sang filtrait au travers de la cloison interventriculaire, on savait que pour passer du ventricule droit dans le ventricule gauche, il décrivait un circuit à travers les poumons, et que c'est là qu'il change de nature. C'était un grand progrès, mais ce n'était pas là la circulation. On croyait toujours que la direction du sang dans les veines était analogue à la direction du sang dans les artères; que dans les veines, comme dans les artères, c'est des viscères aux parties que le sang se dirige, c'est-àdire du foie aux organes pour le sang des veines, du cœur aux organes pour le sang des artères : l'un pour nourrir, l'autre pour vivifier.

Voici donc Harvey. Le premier il annonce hautement, clairement, ce grand fiiit : le sang se dirige du cœur vers

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les organes pai' les artères et il revient des organes au cœur par les veines. Et il ne se borne pas à l'annoncer, il le prouve. Harvey s'occupe ensuite des mouvements du cœur. On avait fait du cœur un organe d'aspiration, qui attire en quelque sorte le sang du foie ; il démontre que son rôle est précisément contraire ; il en fait un organe propulseur; il montre, il prouve, qu'il est l'agent du mouvement dans tout l'ensemble du système; il montre que la contraction des oreillettes est l'accessoire, tandis que la contraction des ventricules est l'essentiel; il étudie le mode de la contraction, son rhythme, l'ordre de succession des mouvements ; il constate que la contraction des ventricules est isochrone avec la pulsation des artères, et avec le choc du cœur contre la paroi pectorale.

Puis, et c'est là surtout ce qui devait dans le principe soulever les oppositions les plus vives, tenant compte de la capacité des cavités du cœur, et estimant approximativement la quantité du liquide renfermé dans le système circulatoire, il en conclut que la révolution qui entraîne le sang dans les artères et qui le ramène par les veines doit s'accomplir en un très-court espace de temps, et que par conséquent le sang exécute un mouvement circulaire rapide et incessant. Enfin, empruntant à Aristote une grande image, il compare le sang à l'eau qui circule entre le ciel et la terre. «L'eau, dit-il, tombe sous forme de pluie pour féconder le sol, puis les rayons du soleil la ramènent dans l'atmosphère, sous forme de vapeur; elle s'y condense, et elle retombe de nouveau. De même le sang chassé par le cœur dans les artères porte partout la chaleur et la vie; puis, vicié et refroidi, il retourne vers le cœur qui le renvoie de nouveau vers les organes d'où il était venu. ))

Harvey lie les artères, il lie les veines, ou bien il les comprime, ou bien il les ponctionne au-dessus et audessous des points oblitérés. Entin, il assigne aux valcorsF. H]^T. — 1865. 15

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vules veineuses leur véritable rôle. Messieurs, tout cela vous est familier, tous ces faits sont d'une évidence palpable; il n'est pas nécessaire de nous y appesantir, non plus que de rappeler les arguments que Harvey crut devoir employer pour convaincre ses contradicteurs. Toute démonstration serait aujourd'hui superflue.

Les vues nouvelles de Harvey, vous devez bien le penser, étaient trop en désaccord avec les idées reçues pour passer sans opposition. La résistance fut vive et opiniâtre : elle descendit quelquefois jusqu'à l'injure.

Le premier adversaire qui entra en lice, fut un jeune médecin qui exerçait dans le Yorkshirc, dans la petite ville de Hull. Il se nommait Primerose. Ce Primerose, ainsi que l'indique son nom, était Français d'origine. Il était né à Saint-Jean-d'Angély en Saintonge, et avait fait ses études médicales à Montpellier.

Primerose déclare, dans ce qu'on peut appeler son premier libelle^ car il est revenu à la charge au moins quatre fois, il déclare, dis-je, que son opuscule lui a coûté quinze longs jours de travail. Le livre de Harvey, messieurs, était le fruit de quatorze années de recherches, de méditations et d'expériences.

Les anciens, dit Primerose, ne connaissaient pas ce qu'on appelle la circulation, cependant ils guérissaient parfaitement leurs malades. A quoi peut servir cette belle invention? Voilà un argument que sous d'autres formes nous voyons trop souvent se produire dans la science médicale!

Je vous fais grâce, messieurs, des critiques de Primerose : je n'en retiens qu'une seule. Malgré Servet, malgré Colombo, malgré Césalpin, Primerose croit encore à la porosité de la cloison qui sépare les deux ventricules du cœur. Si nous ne la trouvons pas telle, après la mort, dit-il, c'est qu'il ne nous est pas possible de juger sur le cadavre de l'état des parties durant la vie. Et Prime-

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rose ne songe pas un instant à ouvrir un animal vivant pour soumettre son idée au contrôle de l'expérience.

La guerre était déclarée contre llarvey, lutte ouverte dans laquelle on combattait du moins à visage découvert. Mais llarvey eut à compter avec des ennemis plus dangereux. Une opposition sourde, à peu près universelle, plus hostile et plus maheillante s'organisa de toute part contre lui. Tout le monde ne prenait pas la plume, mai? tout le monde disait son mot.

Le second adversaire qui se présenta fut un jeune médecin de Venise ; il se nommait Parisanus. Ce Parisanus était élève de l'école de Padoue; c'était un des disciples de Fabrice d'Acquapendente. 11 faisait, il faut l'avouer, peu d'honneur à son maitre, car il ne connaît pas même les choses dont il parle. Dans son factum il confond sans cesse les valvules auriculo-ventriculaires avec les valvules sigmoïdes.

Quel est son grand argument? Le voici. Si le ventricule gauche était chargé, comme le dit Harvey, d'envoyer toute la masse du sang dans les organes pour les nourrir, comment se pourrait-il que le ventricule gauche eût une capacité moindre que le ventricule droit, qui n'a qu'un seul organe à nourrir, le poumon?

Toujours la même erreur, messieurs! Pour Parisanus, le sang veineux se dirige vers les poumons pour les nourrir. Toujours la doctrine de Galien, et la doctrine de Galien tout entière !

Parisanus ose plus encore. Harvey avait dit en excellents termes : ((Quand on applique la main sur la poitrine d'un homme, à la région précordiale, on sent un choc ; quand on y applique l'oreille, on entend des bruits, d Savez-vous ce que répond Parisanus? (( A Londres, c'est possible, dit-il cavalièrement; mais en Italie, c'est autre chose : il parait que nous sommes un peu sourds, car ici nous n'entendons absolument rien. )>

Mais voici, messieurs, un adversaire plus sérieux; je veux parler du prince des anatomistes, comme on l'appelait en France, de Riolan; lliolan, dont notre distingué collègue, M. Lefort , vous a tracé un si piquant portrait; Riolan, le seul de ses contradicteurs que Harvey ait honoré d'une réponse.

Riolan, le jeune, comme on l'appelait pour le distinguer de son père, était, dit Sprengel, un homme vaniteux, grossier et querelleur. J'aime mieux le portrait qu'en iait Gui Patin ^ bien qu'il ne soit peut-être pas tout à fait impartial, car Gui Patin était son ami, car il était comme lui l'adversaire passionné de toutes les nouveautés, car enfin Gui Patin était son suppléant à la faculté de médecine et il devait lui succéder dans ses fonctions de doyen.

Voici ce qu'en dit Gui Patin : « Riolan était un fort bon homme — ce n'est pas tout à fait la même chose — qui aurait voulu que tout le monde écrivît contre lui. d A ce compte, messieurs, Riolan dut s'estimer heureux le jour où Harvey, qui n'était pas tout le monde, et qui n'avait encore répondu à personne, prit la plume pour se défendre. Ce qui est piquant, messieurs, c'est que quelques années auparavant, Riolan, qui était médecin de xMarie de Médicis, avait accompagné sa royale cliente dans un voyage en Angleterre. Marie de Médicis allait visiter sa fille Henriette, l'épouse infortunée de Charles I". Riolan avait été mis en rapport avec Harvey, et celui-ci lui avait fait part de ses vues nouvelles sur la circulation du sang. Si nous en croyons les historiens de Harvey, Riolan, à cette époque, n'avait rien trouvé à lui répondre.

Voici, messieurs, comment débute Riolan dans une de ses Notationes^ciic il prit deux fois la plume; la première fois contre l'ouvrage de Harvey, et la seconde pour répondre à la réplique de Harvey :

« Laudo tuum inventum de circulatione sariguinis, luani iiidustriaiii,

» et ingenii subtilitalem ineo probando : sed pace tuû dicam, mulla te » proposuisse abswrda, pluraque falsa. » — «J'admire ton invention de la circulation du sang-, l'industrie et la subtilité ingénieuse que tu as déployées pour la démontrer; mais je te dirai, pour ta gouverne, que tu as cherché à prouver beaucoup de ciioses absurdes et un plus grand nombre de fausses. »

Falsa, passe encore, pour un adversaire convaincu mais, absurda dépasse, vous l'avouerez, la mesure. Quand on a recours à de pareilles expressions, il est bien rare qu'on ait raison.

Puis, Riolan insiste sur les difficultés de l'observation. Le mouvement du cœur, dit-il, ((quasi fulguresese in conspectumexhibet. » Quasi fulgure ! coxamQ l'éclair! et il répète avec Fracastor : (( Soli Deo motum cordis cognitnm est.)) — ((Les mouvements du cœur sont connus de Dieu seul ! » C'est, ce qu'on ne pourrait plus dire aujourd'hui. Grâce à MM. Chauveau et Marey, les physiologistes sont en possession du cardiographe, appareil qui eni^egistre, en les amplifiant, les mouvements du cœur, et à l'aide duquel le cœur écrit, pour ainsi dire, sous les yeux de l'observateur, sa propre histoire.

Non-seulement Riolan nie la grande circulation, il fait plus. Retranché sous l'autorité de Galien, de même que Parisanus dont il se moque, il nie la petite circulation, que tout le monde admettait à cette époque.

Messieurs, j'aurais voulu vous faire connaître d'autres objections de Riolan, mais le temps nous presse; d'ailleurs, sa polémique est connue, et cette revue rétrospective ferait peu d'honneur à un homme qui eut pourtant du mérite. Poussé à bout par une des expériences les plus démonstratives de Harvey, et en quelque sorte vaincu par l'évidence, savez-vous ce qu'il répond? a Non, le sang ne circule pas, si ce n'est par accident. » — aNon )) circulatur nisi per accidens. »

Voilà, messieurs, où l'on arrive quand on ferme aveu-

230 CONFÉRENCES HTSTORTQUES,

glément les yeux à la lumière. Il y a encore de nos jours plus de Riolans qu'on ne pense.

Parmi les adversaires passionnés de Harvey, je vous citais tout à l'heure le nom de Gui Patin. C'est une étrange figure, messieurs^ que celle du successeur de Riolan. Esprit vif, incisif, pénétrant, mais entier dans ses opinions, mais passionné jusqu'à l'injustice, Gui Patin, messieurs, serait l'écrivain le plus spirituel peutôtre de la médecine, si nous n'avions pas Rabelais. Vous savez qu'avant d'être titulaire de l'abbaye de Saint-Maur, qu'avant de devenir curé de Meudon, ce curé de joyeuse mémoire que vous connaissez tous, Rabelais, fds d'un apothicaire, avait étudié la médecine à la faculté de Montpellier. Jl y avait même commencé l'exercice de son art. Quelques années plus tard, on l'avait député auprès du chancelier Duprat, pour solliciter le maintien de quelques privilèges menacés. Satisfaite du résultat de sa mission, la faculté de Montpellier, avait décidé, à son retour, qu'à l'avenir tous les candidats qui prendraient leurs grades, se revêtiraient, pour subir leur thèse, de la robe de Rabelais.

Mais revenons à Gui Patin; Gui Patin, l'ennemi juré de l'antimoine, qui, dit-il, a tué plus de gens que n'a fait le roi de Suède dans toutes ses campagnes d'Allemagne (et notez, je vous prie, qu'il s'agit de Gustave- Adolphe et de la guerre de trente ans), Gui Patin, l'ennemi des jésuites, l'ennemi des apothicaires , l'ennemi surtout de Mazarin , ce grand coupeur de bourses, comme il l'appelle quelque part.

On pourrait, messieurs, appliquer à Gui Patin les paroles que Molière met dans la bouche du médecin, dans le Malade imaginaire : a Ce qui me plaît en lui, dit Diafoirus, et ce en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et qu'iln'a jamais voulu comprendre ni écouter les raisons

hahyey. 231

et les expériences louchant la circulation du sang et autres opinions de même farine. »

Gui Patin ne manque pas une occasion quand il s'agit de décocher un trait contre la circulation et contre les circulateurs, comme il les appelle. Mais il ne rencontre pas une honne raison, et, maigre tout son esprit, ses plaisanteries ne sont que des impertinences.

Le ridicule, en France surtout, vous le savez mieux que personne, est une arme terrible, mais à une condition, c'est que le trait porte ijuste ; quand il tombe à faux, il ricoche, et c'est sur le plaisant maladroit qu'il retombe. Heureusement pour Gui Patin^ qu'il a été l'un des créateurs du genre épistolaire, et que l'écrivain u sauvé le médecin.

Messieurs, si le temps me l'eût permis, je vous aurais parlé de l'opposition que les doctrines de Harvey devaient aussi rencontrer en Allemagne, en la personne d'un célèbre professeur d'Altorf, Gaspard Hoffmann, natif de Gotha. Hoffmann croyait à l'imperméabilité de la cloison interventriculaire et par conséquent à la petite circulation, mais il refusa toujours de croire à la grande, même après les expériences les plus démonstratives faites devant lui par Harvey en personne. C'était en 1636. Harvey accompagnait alors le comte d'Arundél, chargé d'une mission extraordinaire auprès de l'empereur d'Allemagne Ferdinand H.

L'opposition de Gaspard Hoffmann n'empêcha pas la doctrine de Harvey de se répandre rapidement sur le continent^ grâce à l'appui que lui prêta Jean PloIfmk, professeur de l'école d'Yena, et le plus habile, dit-on, des anatomistes de son temps. Plempius, professeur à Louvain, et qui s'était d'abord déclaré l'adversaire de la théorie de la circulation, se rendit enfin à l'évidence en 1652, et cédant à l'ascendant

232 CONFÉRENCES HISTOHIOFES.

do la vériLc, passa publiquement au nombre des défenseurs de la nouvelle doctrine.

Parmi nous, Gassendi, qui aurait mieux fait de garder le silence sur des matières qu'il n'était pas en état de juger, prit la plume contre Harvey. En revanche, Harvey devait trouver pour le défendre le plus grand esprit français du xvir siècle, René Descartes.

Je ne parle, messieurs, que des partisans et des adversaires les plus illustres. Enfin, toute cette agitation se calma peu à peu, et Harvey vécut assez longtemps pour voir, de son vivant, ses idées sur la circulation à peu près universellement adoptées. Je dis, à peu près, car il y eut pendant près d'un demi-siècle encore quelques rares opposants.

Cinq années après la mort de Harvey, sa doctrine devait d'ailleurs recevoir son complément le plus éclatant. Malpighi, à l'aide du microscope que venait d'inventer le physicien hollandais Jansen, découvrait les vaisseaux capillaires et constatait le passage direct du sang des artères dans les veines.

Tandis qu'Harvey poursuivait la démonstration de sa découverte, de grands changements étaient survenus. La révolution, commencée dans la sphère religieuse, s'accomplissait alors dans l'état politique et social de l'Angleterre. Au régime ancien succédait un régime nouveau, qui devait commencer, il est vrai, par la dictature militaire, mais qui devait se terminer par la liberté. Harvey donna un grand exemple, trop rare dans tous les temps, et qu'on ne saurait entourer de trop de respect et d'admiration, l'exemple de la fidélité à ses convictions, l'exemple d'une reconnaissance inaltérable pour celui qui l'avait élevé et comblé de ses bienfaits. Sa bibliothèque pillée, sa maison dévastée, ses papiers détruits, sa fortune anéantie, rien ne put ébranler sa grande âme. Le roi mort et la ruine de Harvev consommée, il se

rôtira chez ses frt'^res, dont le commerce avait prospéré, et qui, par d'heureuses spéculations, lui reconstituèrent une fortune. Il en fit un noble usage : il en consacra la plus grande partie à faire élever un beau bâtiment destiné à recevoir les collections et la bibliothèque du collège des médecins de Londres.

A la Saint-Michel de Tannée qui suivit celle où l'on avait inauguré les nouvelles salles érigées aux frais de Harvey, les membres du collège des médecins de Londres, voulant lui témoigner leur reconnaissance, le choisirent à l'unanimité pour être leur président. Harvey avait alors soixante-seize ans. Lorsque la députation chargée de lui annoncer le résultat de son élection se présenta chez lui, voici ce qu'il répondit :

(( Je vous remercie, messieurs de l'insigne honneur que vous avez bien voulu me faire; mais c'est un trop lourd fardeau pour un vieillard. J'ai trop à cœur la prospérité du grand corps auquel je m'honore d'appartenir, pour la laisser péricliter entre mes mains. » Et il terminait en désignant à leurs suffrages celui qu'il en ju- Gjeait le plus digne. Voilà, messieurs, un beau trait, qui n'a pas toujours trouvé des imitateurs.

C'est à cette époque, pendant les loisirs que lui laissèrent la mort du roi Charles V\ que Harvey publia le second de ses ouvrages; je veux parler de son livre sur la génération. Cet ouvrage porte, il est vrai, le cachet de l'époque h laquelle il fut écrit; on y trouve néanmoins des vues marquées au coin de l'homme de génie.

Harvey ne voulait pas faire imprimer ce livre ; il sentait tout ce qu'il avait d'imparfait. H ne céda qu'aux sollicitations du docteur Ent, son élève et son ami, qui lui enleva pour ainsi dire le manuscrit, et se chargea de l'impression et de la correction des épreuves. Ent nous a conservé le récit de sa visite. Les paroles du grand homme sont empreintes d'une profonde amertume.

« Pourquoi, dit Harvey, voulez-vous me faire quitter le port tranquille où j'ai désormais abrité ma vie? Qu'ai-je besoin de me lancer de nouveau sur une mer perfide? L'orage ne m'a-t-il pas assez frappé de ses coups? Laissez-moi passer les joiu's qui me restent à vivre dans un lepos que j'ai assez chèrement acheté. »

Cependant Ent emporta le manuscrit, et mit une telle diligence dans l'impression, que l'ouvrage parut h la fin de la môme année.

Messieurs, dans le cours de cet entretien, j'ai déjà eu l'occasion de vous montrer le caractère élevé do Harvey; un mot encore sur sa personne. John Aubrey, qui fut son contemporain, nous apprend que Harvey était petit de taille, cfu'il avait les cheveux très-noirs, le teint olivâtre et les yeux pleins de feu. A soixante ans, sa chevelure, toujours abondante, était devenue blanche comme la neige. Harvey devait, ce me semble, avoir quelque ressemblance avec un savant et spirituel professeur de cette école que beaucoup d'entre vous ont connu , et dont la mansuétude dans les examens était proverbiale : M. le professeur Duméril.

Harvey paraît n'avoir eu qu'une profonde indifférence pour toutes les distinctions humaines : j'entends pour leurs signes extérieurs. Au temps de sa plus grande faveur, il ne voulut pas qu'on attachât à son nom un de ces titres qu'on briguait [à cette époque. Il est vrai, messieurs, que Harvey était assez grand pour s'en passer.

Harvey eut cependant une grande passion, ce fut celle du café. Il y a, dans son testament, un article spécial pour sa cafetière. Il la lègue à son frère Eliab, en souvenir, dit-il, des moments heureux qu'ils ont souvent passés ensemble h en vider le contenu.

Harvey paraît avoir conservé, jusqu'à son dernier jour, l'intégrité et la plénitude de ses facultés intellectuelles. Le 3 juin de l'année 1657, étant dans la quatre-vingtième année de son âge, il s'aperçut au réveil qu'il avait perdu l'usage de la pai^ole. Il fit venir près de son lit ses frères

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et ses neveux et il leur donna à chacun un souvenir. Puis, la paralysie ayant fait des progrès, il s'éteignit doucement dans la soirée du même jour, « la maladie, dit Aubrey, lui ayant donné un passe-port commode ».

Son corps fut transporté dans l'un des grands cimetières situés dans le voisinage de Londres, h Hampstead, oti il se trouve encore.

Ainsi s'éteignit une des plus brillantes étoiles de la grande époque qui a engendré la nôtre. Dans l'avenir, notre siècle aussi sera grand, messieurs, bien moins par les prodiges déjà réalisés dans le domaine de la science, que par ceux qu'il prépare au siècle qui le suivra. El, quand je parle, messieurs, des promesses de la science, ne croyez pas que ce soit un vain rêve. Grâce à la méthode expérimentale, dont Harvey a été un des premiers initiateurs, toul progrès accompli en prépare un autre. C'est une chaîne dont les premiers anneaux sont dans nos mains, et dont les derniers se dérobent à nos regards.

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