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HUITIEME CONFERENCE

M. TRELAT, l'IlOFESSEUll.

Wurtz.

Messieurs,

Je ne crois guère me tromper en supposant que le plus grand nombre d'entre vous ignore ce qu'était et ce qu'a fait le chirurgien dont je vais vous parler. Si par aventure vous avez rencontré son nom dans quelque livre de haute érudition ou si vous l'avez entendu citer dans quelque savante leçon, j'imagine que cet écho lointain doit s'être effacé de votre souvenir.

Aussi pour éviter toute incertitude et toute équivoque, dois-jevous dire dès l'abord pourquoi j'ai choisi Wurtzius pour en faire le sujet de cette conférence.

Quoique très-limitée, son œuvre offre un haut intérêt : matière, esprit, méthode, tout porte l'empreinte d'une évidente originalité, chose rare à son époque. Abandonnant les sentiers battus depuis plusieurs siècles par les compilateurs et les commentateurs, il observe la nature, compare et juge, puis il expose les résultats de son expérience.

Cette œuvre est d'ailleurs la plus remarquable et presque la première manifestation de la chirurgie allemande

qui devait, parla suite, jeter un vif éclaL, uiais qui eu était alors à ses déiDuts. On y trouve le reflet de lascienee générale, mais de plus le cachet d'un génie national jeune et vigoureux.

Enfui Wurtz est contemporain d'Ambroise Paré. Il était né un ou deux ans après ce grand homme qui donna une si féconde impulsion à la chirurgie française. La marche simultanée de ces deux intelligences dont l'une est plus large peut-être, mais non plus judicieuse, permet certains rapprochements dont j'indiquerai les plus intéressants.

Tels sont en quelques mots les motifs qui ont guidé mon choix; j'ai l'espoir que les développements dans lesquels je vais entrer vous porteront à l'approuver.

Quand on étudie les hommes du passé, qu'on remonte à quelques centaines d'années en arrière, il faut se garder d'une tendance à laquelle nous nous laissons tous aller si nous n'y veillons pas ; c'est de juger ces hommes au point de vue des connaissances que nous possédons et des doctrines qui nous guident aujourd'hui. Alors nous apercevons les errem*s, les lacunes, les défauts de méthode et les vaines théories, nous voyons bien ce qui manque, mais nous laissons échapper ce qui existe réellement.

La seule manière utile, et je dirai même équitable, d'apprécier la valeur et la portée de ceux qui ont été nos aïeux dans la science consiste' à se placer, par une étude générale, dans le temps où ils vivaient^ à se pénétrer des idées régnantes et de l'état des notions scientifiques. C'est seulement ainsi qu'on peut fixer leur point de départ et leur point d'arrivée; c'est seulement ainsi qu'on peut déterminer la part légitime qui leur revient dans cette conquête lente mais incessante qui constitue le progrès scientifique.

Jetons donc un rapide coup d'œil sur Télat de la chi-

l'urgic à la lin du w" siècle, cl au couimenccmciU du \vi" siècle.

Après avoir été illuminé d'une vive lumière sous Guy de Chauliac dont M. FoUin tracera bientôt l'histoire, la chirurgie était rentrée dans l'ombre. Les docteurs lettrés, qui seuls pouvaient lire les auteurs anciens, avaient renoncé à la pratiquer et en avaient abandonne l'exercice aux mains de barbiers profondément ignorants. C'était une décadence complète et dont les effets étaient de jour en jour plus marqués.

Pendant le cours du xv*^ siècle, les quelques chirurgiens dont l'histoire ait conservé le souvenir vivaient en Italie près de ces cours seigneuriales amies du plaisir, des arts, des belles-lettres et souvent protectrices de la science. Pierre d'Argelata enseignait dans la vieille Université de Bologne; Bertapaglia et Arculanus dans l'Université rivale de Padoue à laquelle devaient plus tard donner un si grand lustre les éminents anatomistes italiens du XVII' et du XVIII'' siècle. Gatinaria de Yerceil inventait un instrument bien humble mais bien utile pour le chirurgien et pour l'anatomiste : l'instrument à clystères, ainsi que le nommait son inventeur. Cet instrument» après quelques améliorations, est devenu la seringue et vous savez tous quels en sont les nombreux usages.

Il y avait alors une telle pénurie dç chirurgiens qu'en lZi68, Mathias Corvin blessé au bras dans une bataille contre les Turcs, fit publier par tous pays qu'il récompenserait largement celui qui le guérirait. Il dut attendre pendant plusieurs mois un chirurgien. C'est à Strasbourg que fut découvert cet oiseau rare. Hans de Dockenbourg alla en Bohême^ guérit Mathias Corvin et revint dans son pays chargé de présents et de réputation.

A la fin du xv® siècle, vivait à Florence un médecinchirurgien dont le nom, (juoique oublié dans la plupart

2^0 CONFÉRENCES HlSTOlllQUES.

des biographies, mérite d'être rappelé avee honneur : c'est AntoineBienivieni. L'esprit des temps nouveaux avait soufflé sur lui. Il avait compris que l'étude de la maladie ne pouvait être complète sans la connaissance des lésions qui la produisent ou qui lui succèdent. Pendant sa longue carrière, il avait recueilli un grand nombre d'observations avec autopsies, et il se proposait de les publier avec les vastes commentaires qui étaient alors de mode. La mort ne lui en laissa pas le temps. Ce fut presque un bonheur pour sa renommée. Au lieu d'un de ces immenses et décourageants in-folio, son frère Jérôme se contenta de publier le recueil des observations, c'est-àdire la partie originale et neuve, celle qui fait d'Antoine Bienivieni le premier adepte, le fondateur trop longtemps oublié de l'Anatomie pathologique.

Au commencement du xvi^ siècle, la chirurgie italienne était principalement représentée par Jean de Yigo, et son élève Marianus Sanctus, par Béranger de Carpi et par quelques opérateurs ambulants, les Branca qui pratiquaient la rhinoplastie, les Norsini lithotomistes et guérisseurs de hernies, et quelques autres dont les noms ont été perdus.

Jean de Vigo, que vous connaissez tous par l'emplâtre qui porte son nom, médicament commode et utile que nous employons journellement, était chirurgien du pape Jules II à Rome. Il avait publié en 151/i sa Pratique copieuse de la chirurgie qui allait avoir un tel succès qu'en moins de trente années, vingt et une éditions en diverses langues furent épuisées. Ni l'ordre des matières, ni la nouveauté de la doctrine ne motivent une pareille vogue; la chirurgie de Vigo est singulièrement timide et inactive, les emplâtres de toutes façons y tiennent le premier rang et remplissent à peu près toutes les indications. Mais outre les matières de la chirurgie générale, Vigo avait écrit deux chapitres qui donnaient à son livre

MIRTZ. -IM

liitlrail (le la nouveauté. L'un élail l'elaLilaux allections syphilitiques dont l'apparition'ou la diffusion n'étailguôre ancienne; l'autre donnait le traitement des plaies d'armes à feu.

Ouoique l'invention de la poudre de guerre remontât déjà à plus d'un siècle et demi, les armes à feu, lourdes et inconuuodes avaient été longtemps plus bruyantes que dangereuses. Mais au commencement du xvi'" siècle, le serpentin et le rouet avait l'endu l'arme portative beaucoup plus précise, et la substitution de la fonte au fer, le [)erfectionnement des affûts mobiles avaient permis d'employer régulièrement l'artillerie sur les champs de bataille. On sait quel etfroiportèrent dans les armées italiennes les dix-huit canons que Charles YIII menait avec son armée d'invasion.

Pour ces motifs, les plaies d'armes à feu devinrent beaucoup plus nombreuses et plus graves. Délabrements plus ou moins étendus, grand fracas d'os, héinorrhagies abondantes, c'étaient des accidents impérieux, voulant des remèdes spéciaux et prompts, (pie n'enseignaient ni les Grecs ni les Arabes. On conçoit alors comment le livre de Vigo, qui traitait pour la première fois de ces choses nouvelles obtint le succès que je viens de dire. Traduit après quelques années, en français, en italien, en [espagnol, en allemand, il devint le vade-mecum des apprentis chirurgiens.

Au temps où Vigo exerçait à Rome, Bologne avait aussi son chirurgien de renom. Béranger de Carpi, fds d'un chirurgien, reçut le bonnet de docteur et, après quelques voyages, se fixa définitivement à Bologne. Anatomiste fort expert, il publia des Commentaires sur l'anafumie de Miindinus, puis une sorte de compendium avec ligures sous le nom iV hagoyœ anatomicœ brèves. Son principal titre de gloire est le livre de Fraturacalvœ^ où, quoi- ({ue l'auteur manque souvent de hardiesse, on reconnaît

CnNF. HIST. — 1865. 16

'i^2 (.;0NFÉjaxM:ii;s hisiorioues.

(ju'il avait lui-môme bien observé la forme et les variétés des fractures du crâne. Béranger de Garpi acquit une grosse fortune dans le traitement des affections syphilitiques. On l'appelait au loin, h Rome même où il fit un assez long et très-fructueux séjour. Béranger, plus jeune que Vigo, connaissait les livres et la pratique de son rival, et il lui arrive assez souvent de railler sa timidité et sa foi dans l'usage des emplâtres. Et cependant Béranger avait aussi ses bonnes petites recettes sans pareilles; j'aurai occasion de vous en signaler une assez singulière.

En France, les successeurs de LanlVanc et de Guy de Ghauliac, oubliant l'exemple et les préceptes de ces vieux et grands maîtres, avaient depuis longtemps cessé d'exercer la chirurgie. Livrée aux mains de laïques dépourvus de toute instruction, elle avait pour ministres les barbiers, barbaudiers, herniers, inciseurs, rebouteurs^ triacleurs, étuvistes, et pour maîtres quelques rares docteurs qui du haut de la chaire lisaient le livre déjà altéré et raccourci de Guy de Ghauliac.

Vous prendrez une bonne idée de ce que pouvait être un pareil enseignement, en vous reportant au livre de Jean Falcon ou Faucon, doyen de la Faculté de Montpellier. Gelle-ci avait depuis quelques années institué des leçons théoriques pour les chirurgiens; c'est Falcon qui était leur professeur à l'époque dont nous parlons. Il lisait en latin, entassait citations sur citations latines et commentait le tout en mauvais français. L'un de ses éditeurs posthumes déclare que « cet excellent homme serait tout glorieux de voir ses vieux haillons changés en un vêtement avantageux » , car il a dû corriger la rudesse de sa diction française qui était peu intelligible et traduire un très-grand nombre de textes latins dont il était toutbigarré. Malgré cette toilette, écoutez notreprofcsseui commencer et voyez quel allèchement ce devait être

wvivn.. 2'\?>

pour son audiloirc : n L;i raison poiu' hujiicllc il est bon (Ir scavoir le titre (run chacun livre est à cette fin que Ton connoisse le sujet d'iceluy ; ou à lin que quand un escolier ;njra besoin de ([uelque livre, il \v seache demander par son nom, comme quand on a afaire de son amy on l'appelle par son nom propre; car /i7M/?^s eu latin est dérivé à tiiendo, parce que le titre sert de bouclier et de garde aux (Euvres de l'autlieur : on bien, comme d'autres veulent, titidus eut dérivé du mot f;rec Titon qui signifie le soleil, car tout ainsi que le soleil illumine tout ce monde inférieur, de même le litre sert de lumière à

tout le livre et à chaque chapitre (î'est pourquoi les

anciens avaient coustume d'écrire leurs titres et rubriques en lettre rouge, parce que cette couleur a quelque ressemblance avec les raies du soleil. »

Cela continue sur le même ton pendant un millier de pages et cette abondance du commentateur est bien nécessaire: car, dit-il, au témoignage d'Algasel et d'Avicenne, et même dlsaac, les interprètes tiennent le milieu entre Dieu et les hommes.

Je n'insiste plus après cette plaisante remarque ; j'ai seulement voulu vous montrer la triste situation de la ("hiiurgie à ^Montpellier, qui était alors la faculté de France la plus savante et la mieux pourvue.

Bientôt, Laui'ent Joubert allait restituer et vulgariser la véritable chirurgie de Guy deChauliac, bientôt allaient paraître de nouveaux traités dllippocrate et de Galien , des traductions en langue vulgaire de Celse, de Paul d'Kgii.e, de Vigo, et cet accroissement des richesses littéraires allait opérer, en mohis de cinquante ans, une Iransformation plus rapide ([ue h^s deux siècles précédents.

Remoi\tons vers le noid^ sur les IxH'ds du Hhin dont les deux rives étaient encore allemandes. Strasbourg possédait alors une petite école ou mieux un petit centre

2[\U CONFÉRENCK-S HlSTOllinLES.

rliiinrgical. (iCsL lA, vous vous le rappelez, (pic Malhias

Corviii avait pris Hans de Dockeubourg; c'est là que.

dans les dernières années du xv'' siècle, exerçail Jérônne

Brunswick ou Braiinsweig; c'est là encore que vers

l.vn, Hans de (Jersdorf connu aussi sous le nom de Hans

Scliiel publiait un manuel de chirurgie qui eut onze

éditions, et donnait des préceptes plus rationnels que

ceux de Yigo sur le pansement des plaies, insistait sur la

nécessité de conserver des lambeaux de chair dans les

amputations, et faisait connaître des instruments et des

pi'océdésbien conçus pour l'extraction des balles.

(-e foyer de chirurgie utile et active brilla pendant un demi-siècle. Il ne devait s'effacer que devant la splendeur alors naissante de Bàle.

A ce moment parut un homme ([ui allait jeter les sciences médicales dans une ère de révolutions fécondes. Il se nonmiait Philippe, Auréole, Théophraste, Bombast de Hohenheim. Celle singulière collection de noms retentissants, lavait-il réellement ou l'avait-il inventée? Xul ne le sait. L'histoire n'a retenu que celui de Paracelse, transformation latine de Hohenheim. Il était né près de Zurich, en 1^93. Après avoir commencé Fétudc de la médecine, il s'en était dégoûté comme d'une science vaine, puis y était revenu à la suite d'une vision pour l'abandonner et la reprendre encore. Au milieu de ces variations il avait énormément voyagé ; presque toutes les nations de l'Europe l'avaient vu tour à tour, écoutant les leçons des maîtres les plus fameux et les conuuérages des guérisseurs de toutes les classes; il avait parcouru, la France, T Angleterre, l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne jusqu'à ses confins vers le nord et vers le sud.

A trente-trois ans, il jouissait d'une innnense répu.tahon ; l'université de Bàle le choisit pour enseigner la chirurgie en 1526. H s'exprimait généralement en langue vulgaire, parfois en latin. Ardent, souvent excessif.

w iJiiTZ. 2/i5

vaiiileiix à loxcès, l'idicnlc nirnie, il lui airivail de rcli-oiiver hriisqiionionl cos (Vlairs i]o j^rnii^ <|iii fuit assiir('' sa C'(''lél)rih''. Paiiiilior avec s( s addilrui's, aprcs la Iccdu publique il conliiiuail sa dénionstralion dans {{uolqu(^ bonne auberge el trop souvent la raison s>n allail an milieu des rasades et des causeries.

Cetfe conduite peu réservée lui suscita d'assez fré- (juentes difficultés. 11 avait fait prix avec un chanoine pour la guérison d'une affection rebelle. Trois pilules d'opium ayant suffi, le chanoine refusa de payei- la somme convenue, trouvant sans doute la cure trop facile et trop prompte. Paracelse invoqua la justice, mais les juges lui donnèrent tort. De là, si l'on en croit les biographes, grand dépit violemment exprimé, et en définitive départ de B.ile. tl n'y avait guère séjourné que (i-ois ans.

Alors recommence cette existence errante qui le mène H CiOlmar, Nuremberg, Augsbourg, en Moravie, en Carinthie, et qui ne se termina qn'avec sa vie. Il mourut à l'âge de quarante-huit ans, en 1541, à l'hôpital de Saltzbourg, auquel il légua tout ce qu'il possédait, quelques volumes et quelques pièces d'argent.

Paracelse publia de nombreux ouvrages; on croit que plusieurs de ceux qui portent son nom sont apocryphes. Je vous citerai seulement ceux qui se rapportent à la chirurgie. Ce sont : une petite chirurgie connue sous le nom de Berthoiiée, et une Grande chirnrgip, (puvi'e beaucoup plus im[)ortante, qui parut en deux parties et fut traduite en plusieurs langues, et notamment en français, par Claude Dariot. Enfin, je mentionnerai son livre sur la guérison des maladies syphilitiques.

Peut-être l'idée de ce travail lui avait-elle été inspirée ])ai' la publication toute récente alors d'une description de la syphilis dont, l'auteur était fort connu el très-attenlivemenl lu. .le veux vous parler d'Ulrich de Hutten, cet

étudiant genlilliommo, portaiil rapière ol vivant sur le^ grands chomius i\o gloire et de misère, celui qu'on avail surnommé Véveilleur du monde, le grand écrivain qui, par ses Epistolœ obscurorum virorum, cet habile pamphlci qui fut patronné et propagé par ceux-lîi mêmes qu'il atta- (juait, anéantit le prestige de l'inquisition dominicaine. Hutten avait été atteint de la syphilis dans l'un de ses voyages à Rome; guéri à grand peine de cette triste el longue maladie, il en éci-ivit l'histoire d'après lui-môme avec cet accent de vérité qui était le fond de sa nature. Il est permis de supposer que cette publication, qui date de 1517 et qui voyait le jour sur les bords du Rhin, a pu guidei- Paracelse.

Vous n'attendez pas de moi que je vous expose ici les doctrines générales de cet homme extraordinaire; il faudrait une étude détaillée que je n'ai pas l'intention d'aborder i(;i; mais je tiens à vous signaler en quelques mots le caractère de son œuvre et l'influence qu'elle a exercée.

Ce qui frappe en lui, c'est un besoin d'indépendance qui le porte à renie i' toute autorité, à l)riser tout obstacle; il avait débuté dans son enseignement par biùler devant sa chaire les livres de Galien et d'Avicenne. Dès lors il marche, à l'aventure, à la conquête de la science. A l'aventure est ici le mot juste, car s'il se montre souvent iidèle observateur de la nature, ainsi qu'on peu! le constater dans de nombreux passages de sa Grandr vliirargie, à propos de la cicatrisation des plaies, des causes qui modifient leur marche, maladies générales, saisons, température; grandes réunions d'hommes, etc., s'il a doté la pratique médicale de préparations chimiques extrêmement utiles, on le voit d'autre pari s'abandonner, sans mesure et sans frein, aux erreurs scientifiques les plus complètes, aux théories les plus étranges. Ses notions insuffisantes le jettent dans lalchi-

WURTZ. '2til

mie, l'astrologie, la magie; il a un (^lixir pour prolonger la vie, et il succombe jeune encore.

Il a cependant fait dans la science une chose considérable. Le premier ou l'un des premiers, mais avec beaucoup plus de fougue et d'énergie que ses rares prédécesseurs, il a proclamé la suprématie de l'expérience. Après s'être librement dégagé des étreintes toutes puissantes jusque là des maîtres anciens, il en appelait à la seule chose qui pût conduire à la vérité.

Lisez un chapitre intitulé : « Qu'il y a deux méthodes et façons pour apprendre la médecine, et qu'il y a aussi deux sortes de médecins.» {Grande chiriu^gie, second traité de la seconde partie, chap. t.) Yoici ses propres paroles :

(( Il y a deux voies et sentiers ou deux méthodes et façons pour parvenir à la connaissance des arts. Lime enseigne et conduit h la vérité^ l'autre à mensonges. Les discours errants et vagabonds de l'entendement et de la raison sont cause des erreurs, ce qui advient quand ils

se confient en eux-mêmes. L'expérience est la cause

de vérité et de certitude. On coUigc d'ici qu'il y a des médecins qui sont enseignés et appris d'eux-mêmes, h

leur propre fantaisie, et d'autres le sont par nature

Davantage, comme il y a deux méthodes, il y a aussi deux sortes d'écoliers; car les uns s'adonnent aux fantaisies, et souvent la leur; les autres ne suivent que l'empirie qui seule est jointe à la vérité. Au lieu que ce qu'on coUige par rétrocination chancelle bien souvent : car nature peut et veut être connue par les seuls objets des sens, sans qu'il y ait besoin de ratiocination; comme nous ne connaissons pas par raison ce qui est caché dedans les entrailles de la montagne, ains par les sens qui sont esmeus par ce qui se void et nous manifestent ainsi et éclairent la nature des choses. »

Un siècle avant Descartes et Bacon, il affirmait ainsi le

2/|S CONFÉRENCES HJSTORIUUES.

principe fécond d'où déconleni louLcs les conqiuMes de l;i science moderne. Sans doute il s'en fant qu'il ail, Ionjours ol)éi à son mai>nifique progrannne; c'esl beaucoup de l'avoir formulé.

L'intluence de Paracelsc fut immense. Pendant plus de deux siècles, en Allemagne, en France, en Angleterre, en Hollande, dont les universités étaient devenues florissantes, la ])olémique fut ardente entre ses adversaires et ses défenseurs. On peut dire ([u'il a autant servi la science par ses erreurs que par ses découvertes. Le mouvement de controverse qu'il suscita a labouré jusque dans ses entrailles le champ de la médecine.

A l'époque où Paracelsc achevait sa vie aventureuse, il y avait tout près de Bàle, à Zurich, mi autre homme d'une réputation moins bruyante, mais infiniment plus solide. C'est Conrad Gesner; son père, victime des guerres religieuses de la Suisse, l'avait laissé sans ressoiu'ces. 11 se lit domestique ; et poussé par ce vit désir (le libre recherche qui remuait alors l'esprit allemand, il put aller à Strasbourg, à Paris, puis à Montpellier, et revint prendre le bonnet de docteur dans son pays. Dans sa trop courte carrière, car il ne vécut que quaranteneuf ans (1516 à 1565), il produisit une telle quantité de travaux qu'on le considère à bon droit comme un des esprits les plus vastes, une des intelligences les plus puissantes qui aient existé. Il écrivit sur toutes les branches de l'histoire naturelle et particulièrement siu' la botanique ; sur les fossiles, sur les météores, sur les eaux thermales. Après avoir coUigé les médicaments employés par les médecins grecs, il publia un livre sur les l'emèdes secrets ou mieux nouveaux, auquel il donna le nom d'Fvonvmis, émanation directe, mais savante et réservée de l'enseignement de Paracelsc. 11 réunit enfin dans un vaste recueil les écrits de tous les grands chirurgiens anciens el récents Iraduils du grec el de

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l'l)(';breii m latin. A cùU' de ces vastes publications, il i'«Mlif>oail, d(\s niéinoiics, d(*s iiiono^i'aphies, sur\ cillai I les éditions d'auteurs anciens et leur adjoi^nail (luclqnefois des éclaircissonicnls, des labiés ou des index bibliographiques.

Vous devez penser, messieurs, quelle vivifiante influence devait exercer sur ses compatriotes et sur ses contemporains un si prodigieux savant, un pai'eil vulgarisateur intarissa})le et encyclopédique.

A ce moment. Baie était devenue le centre et le théâtre (Tune r(>marquable activité intellectuelle. Ses grands éditeurs, les Amerbach, lesFroben, Hervagius, Opporin, luttaient de soins et d'habileté avec les Aide de Venise et les Etienne de Paris. Ils publiaient des éditions oi'iginales correctes, des traductions fidèles des vieux auteurs, et leurs presses répandaieni dans le monde les nombreuses publications littéraires et philosophiques des contemporains.

C'est à Baie que vivait le grand peintre Holbein; c'est là qu'était venu se réfugier Jean Bauhin (d'Amiens), I raqué par les persécutions religieuses et donnant à sa patrie d'adoption son savoir et ses deux fils, dont l'un surtout, Gaspard, devait se rendre célèbre par ses travaux anatomiques. C'est à Bàle que le prudent Érasme avait fixé sa retraite. Attiré par les offres de François I'"', il avait failli accepter une place de professeur au collège de France, nouvellement fondé ; mais la vie parisienne l'avait peu séduit, et, redoutant la triste fin qu^ attendait ses nobles émules, Berquin, Dolet^ Ramus et tant d'autres non moins illustres, il avait abrégé son séjour en France.

Hàle^ détachée de lempire germanique depuis l.lOl, élait devenue ville suisse libre. A cette époque de {roubles, de guerres et de persécutions, elle offrait une vi<' liosj)ilalière, Iranquille et active à la fois; cWq élaif

250 CONFÉRENCES IIISTORTOUES.

lo libre rcfugo de loiilos les intelligences menacées par les passions violentes. Sous tous les rapports, elle l'emportait sur les pays voisins et allait saisir le sceptre do la jeune chirurgie allemande.

Félix Wurtz naquit à Bâlo en 1518; Vésale et A. Paré n'étaient ses aines que de trois ou quatre ans.

On connaît peu l'histoire de sa vie. Son père était-il chirurgien? Un court passage du livre permet de le croire. Il dit, au sujet d'une plaie de tôte : a Mon père eut occasion d'obscrvei*, etc. » ; mais c'est la seule fois que le mot soit prononcé.

C'est à Nuremberg que notre chirurgien lit la majeure partie de ses études. Il n'y avait pas encore d'université dans cette ville, mais Gualter Hermann Ryff, médecin lettré et accoucheur remarquable pour l'époque, y faisaii de la pratique et de l'enseignement. Il est probable que Wurtzius parcourut ensuite un certain nombre de villes ou d'universités, car, dit-il fort sagement : a Ce n'es! pas assez d'étudier longtemps^ il faut voir agir ceux qui sont maîtres industrieux, et non pas seulement en une ville, mais voyager pour voir les différentes opérations et méthodes des divers pays, puisque la science est éparse par tout le monde et non pas renfermée dans un seul lieu ni dans l'esprit d'un seul maître. »

Mais les vrais maîtres de Wurtz, les maîtres de sa pensée, de sa méthode, ce sont Paracelse et Conrad Gesner, avec qui il était lié d'une étroite et reconnaissante amitié (1).

Tout le livre de Wurtzius porte l'empreinte de cette double influence. A la sagesse qui y règne, à la tempérance des jugements, à la réserve pour tout ce qui est douteux ou inconnu, on retrouve Gesner le savant,

(1) Les biographes racontent que Gesner délivra Wurtzius de migraines rebelles et douloureuses en lui pratiquant rartérinlomie. Le jinfient ronservn iioiir son iinédeein mie vivo et longue rpconnnissaiiee

l'érudit, le critique; la croyance justifiée dans Tutilité (( (Je cette noble et profonde science de la chimie, quoique partout elle ait ]c renom d'être trompeuse, » la connaissance de faits nouveaux dans la pathologie et la thérapeutique; enfin un sincère attachement aux leçons (le l'expérience rappellent l'enseignement de Paracelse dépouillé de toutes ses excentricités bizarres.

Wurtzius n'était pas plus lettré que les autres chirurgiens de son temps ; il ne savait pas le latin, et, malgré sa grande réputation, il avait traversé toute sa carrière sans songer à écrire. Il ne céda que fort tard aux instances de Gesner qui, bon juge en pareille matière, lui conseillait d'exposer simplemen! ce qu'il avait vu et fait.

Le chirurgien de Bâle pratiquait depuis trente-sepl ans, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, quand il se décida à prendre la plume. C'était commencer trop tard ; l'œuvre devait rester incomplète. En plusieurs points de son ouvrage, il renvoie à un traité des opérations manuelles, à un autre sur les ulcères et tumeurs, h un autre encore sur les maladies incurables. Vains projets que la mort ne lui permit pas d'exécuter. Évidemment ce que nous possédons de Wiirtz n'est que la première partie ou une partie d'un ouvrage ])eaucoup plus complet, mais inachevé.

Il avait à peine eu le temps de faire paraître une première édition de son livre lorsqu'il succomba. On ignore la date précise de sa mort^ mais on peut la fixer à peu près à 157^1 ou 1575.

Cette édition fut rapidement épuisée, et en 1576 Rodolphe Wurtzius, chirurgien à Strasbourg et frère cadet de Félix, en donna une nouvelle, revue par lui et augmentée de divers manuscrits laissés par son frère. Le livre ne fut plus retouché depuis, et toutes les autres éditions, dont le nombre est de quatorze ou quinze dans

252 CONFÉRENCES IirSTOKlyi KS.

l'espace d'un siècle, ne sont, ù vrai dire, que des réimpressions. Wuriz availi écrit son livi'e en allemand ; il lut publié dans cette langue, et c'est seulement en 16^() que François Sauvin le traduisit en français. Il y eul très-probablement doux éditions françaises, l'une vers 16^i6, l'autre en 1672.

Je ne veux pas analyser successivement devant vous tout le contenu du livre; ce serait inutile et fastidieux. Essayons seulement d'en apprécier l'esprit et les côtés saillants.

\otre auteur, (jui se pique à bon droit de n'être pas un servile imitateur du passé, « car tout ce qui est ancien cl commun n'en est pas meilleur pour cela, » débute par une série de cbapitres critiques où il s'élève contre les erreurs et les abus de la cliirurgie contemporaine. De tous ces abus, le pire, suivant lui, c'est que les chirurgiens ignorent les maladies et appliquent un même arcannm dans tous les cas, une même forme à tous les pieds. 11 est impossible de toucher plus juste et de dire })lus clairement où est la voie du progrès.

11 blâme ses confrères d'introduire à tout propos leuiéprouvette (stylet explorateur) dans la profondeur des plaies, et de répéter ces manœuvres à chaque pansement, semblables à un aveugle qui cherche le chemin avec son bâton. N'y a-t-il pas d'autres signes, dit-il, qui soient de nature à éclairer mieux que ces recherches intempestives? Est-ce que l'écoulement du sang, la couleur du pus, celle des lèvres de la plaie, la douleur el l'état général du blessé n'en apprendront pas beaucoup plus? Est-ce qu'on ne trouble pas ainsi le travail de la cicatrisation?

C'est avec des objections aussi sensées qu'il attaque l'abus des sutures. Paracelse les avait proscrites d'une manière absolue. Wvu'tzius n'est pas aussi exclusif. u Elles ont lenr utilité ([uand elles se font en tenips el

W l RTZ. 2.") 3

lieu cl juslc mesure, » à la laee, aux |)ar()is du ventre, quand les plaies sont longues, inégales, que leurs bords sont troj) distants l'un de l'autre. Mais elles sont mauvaises et dangereuses lorsqu'elles gênent l'issue des matières sanieuses, qu'elles empôehent de surveiller le fond d'une plaie })rofonde, qu'elles produisent une réunion superficielle prématurée, ou quand la plaie l'enferuie des corps étrangers, des esquilles.

Aujourd'hui, lorsque nous employons les procédés perfectionnés et délicats de la suture, nous avons reconnu préalablement que les surfaces mises en contact sont dans les conditions requises pour la réunion primitive, que rien ne viendra contrarier cette réunion ; ou bien, si quelque obstacle existe, il est d'abord écarté. Xnns savons au juste connuent s'opère la réunion, nous sommes fixés sur sa piuissance et notre rôle se borne à provoquer un phénomène absolument natiu'cl.

Mais que de controverses et de discussions il a fallu pour en arriver là ! Depuis Paracelse et Wurtzius jusqu'à TAcadémiede chirurgie, jusqu'à Pibrac et Louis, maladroits détracteurs de la suture dans les cas où elle esl le mieux indiquée^ dans le bec-de-lièvre, combien de rabâchages et de critiques sans base ! Il a fédlu les travaux de Hunter, les beaux succès de la chirurgie anglaise, rinlluence de l'école de Delpech t)()iu' nous ramènera des idées plus justes et pour doter notre siècle de ces admirables et innombrables opérations de chirurgie réparatrice qui sont une gloire pour notre art (1). Je passe sur des réflexions pleines de justesse sur les

(H Dès le W^ siècle, cl surtout dès le .wi*^, les Biaiica et Tagliacoz/i pialiquaient diverses restauralioiis sur la l'ace, mais leurs méthodes, remarquables pour l'époque, quoique grossières, étaient tombées dan:? l'oubli. Elles lurent remises eu honneur au commencement du xix® siècle, alors que les opérations auto[»lastiques commencèrent à prendre un nouvel essoi".

25/* CONFElUvNCES HISTORIQUES.

pansements, et particulièrement sur l'abus de la saignée.

Wurtzius adoptait renseignement tle Paracelse au sujet de la cicatrisation des plaies. Il écrit que la réunion a lieu parce qu'une humeur subtile, un baume naturel sécrété par les lèvres de la plaie se transforme en chair. Qu'on nomme ce liquide baume naturel ou radical ou gluten, humeur cicatricielle, lymphe coagulable ou plastique, c'est toujours une môme chose et c'est un fait considçrable que d'avoir reconnu et proclamé la nature et le mécanisme de ce travail physiologique.

Pour désigner cette humeur organisable, Paracelse se servait d'un autre mot sur lequel je désire appeler votre attention.

Il disait que les plaies se ferment par la mumie. Mais dans son langage souvent obscur, ce mot avait deux sens : il signifiait d'une part — et cela d'une manière un peu confuse — la liqueur qui existe dans toutes les parties du corps, qui les nourrit toutes et qui peut les réparer toutes; d'autre part, une substance possédant une sorte de vertu vivifiante, un aliment artificiel pouvant suppléer à l'insuffisance ou à l'absence du baume naturel. Suivant les idées bizarres de l'époque, et surtout d'après les doctrines alchimiques, cette substance ne pouvait être extraite que d'un organisme vivant ou ayant vécu. L'haleine d'un jeune homme condensée dans un matras, le sang liquide ou desséché et pulvérisé, la ràpure de certains os, la poudre de cadavres humains conservés, de momies (on reconnaît ici l'origine du mot), formaient la base de ce précieux arcane qu'on appelait la mumie et avec lequel Paracelse fabriquait le baume des baumes.

On avait une si grande foi dans ces sortes de l'eujêdo que Béranger de Carpi ne se décidait à divulguer la

wnivi'z. ^ô.")

composiiioii de son céral, huindin {[[ic sous rinllucnce d'une inspiration divine el poui' l'aire une œuvre raériloire. Ce fameux céral se composait de poudre de tête de momie broyée dans du lait de femme. Béranger a ^rand soin de nous apprendre que son père conservait (oujours dans sa boutique quelques têtes de momies, denrée rare qui se transmettait de père en fds.

Cet engouement dura longtemps, car Ambroise Paré fut contraint, vers la fin de sa carrière (1580), de reprendre la plume pour se défendre contre ses détracteurs qui l'accusaient de n'avoir pas employé la mumie pour guérir le seigneur des Ursins. C'est à cette occasion qu'il écrivit son Traité de la mumie et de la licorne, la dernière de ses œuvres.

Il avait oublié alors la longue faveur qu'il avait accordée dans sa jeunesse à ce baume de petits chiens, cause de tant de recherches et de soucis, et c'est avec le jugement sur d'une longue expérience qu'il examine la nature et les vertus de la mumie.

(( Passe encore, dit-il, pour celle qui provient des anciennes momies d'Egypte ou des cadavres desséchés dans les sables du désert, quoique la meilleure n'en vaille rien, mais celle que vendent les apothicaires, ce qu'on nous fait « avaler indiscrètement et brutalement, c'est la charogne puante et infecte des pendus » séchée au four, enduite de poix noire et bonne au plus à donner (( grand vomissement et grande puanteur de bouche. » Paré termine sa diatribe par cette phrase: «J'espère ([u'après avoir entendu par cet cscrit la bonne drogue que c'est que la mumie, les apothicaires n'en voudront plus tenir à leur boutique, ni la plus vendre qu'aux pêcheurs pour prendre les poissons. »

C'est un mérite à Wurtzius de ne point partager ces grossiers préjugés de beaucoup de ses contemporains. 11 laisse dans le plus complet oubli les vertus de la mumie.

255 COiNFÉRENCES HISTORIQUES.

cL si ce mot se trouve (ine ou deux fois daus son livic, c'est seulement comme synonyme de baume naturel;, et jamais pour désigner une substance médicamenteuse.

Pendant toute la première moitié du seizième siècle, le traitement des plaies d'armes à feu laissait singulièrement à désirer. Vigo, le premier auteur qui en ait parlé, ainsi que je l'ai dit au commencement de cette conférence, les regardait comme des plaies empoisonnées, et cette idée domine toute la thérapeutique. Il voulait qu'on les cautérisât énergiquement. Un fer rouge était promené sur la plaie, ou, si elle était profonde, anfractucusc, on y versait de l'huile bouillante. Braûnsweig passait une corde par le trajet de la balle quand elle avait traversé le membre, et il ramonait d'un côté et de l'autre pour détruire Fescharc suspecte.

('.ette doctrine étrange et barbare fit de nombreux adeptes et trouva des défenseurs ardents. Alphonse Ferri, l'inventeur du tire-balle qu'on a wommé, Alphonsin, et Hota de Bologne plaidaient encore pour elle en 1. ).">;) et 1555.

Il y avait cependant dix ans que le Traité des plaies fV havquebuzades de notre grand Ambroise Paré avait été publié pour la première fois; traité qui lui assure le surnom mérité de réformateur de la chirurgie française. Au reste, cette réforme ne se borna point à la France, elle s'étendit aux pays voisins. En 1552, Maggi de Bologne, qui probablement ignorait les travaux de Paré, protestait comme lui contre les doctrines fausses de Vigo et de son école. En 155^, C. Gesner publiait une lettre de Jean Lange d'Heidelberg, où ce médecin, fort versé dans les livres hippocratiques, s'efforçait de prouver que les coups de feu sont des plaies contuses, mais nullement empoisonnées. En 1560, Léonard Botal. médiocre anatomistc que vous connaissez pour sa fameuse erreur sur la cloison interauriculaire, mais praticien

wuRTZ. 257

expérimenté, s élevait encore contre les erreurs persistantes de ses contemporains dans son livre sur le traitement des plaies d'armes à feu.

Kvidemment Wurtzius n'eut pas, comme A. Paré, de continuelles occasions d'observer les plaies de guerre. Il n'était pas le chirurgien nécessaire de tous les sièges et de toutes les grandes batailles. Bàle, vous vous en souvenez, était une ville paisible. Mais ces légions de reîtres allemands qui venaient prendre part à nos tristes guerres de France et qui retournaient en Allemagne pour être bientôt rappelées, fournirent à notre chirurgien des éléments nombreux d'expérience. Sa doctrine est extrêmement simple : il veut qu'on enlève la balle si elle est accessible, et il conseille, pour y arriver, des moyens simples et rationnels ; puis, ajoute-t-il, après avoir apaisé l'inflammation, il n'y a plus qu'à aider la nature pour amener la chute de l'eschare.

Vous reconnaissez la doctrine de Paré. Je ne crois cependant pas que Wurtz ait lu le livre de son illustre contemporain ; la ligature des artères dans les amputations lui était inconnue. Je penserais plutôt, si toutefois il était nécessaire de trouver un parrain à ses idées, que c'est la lettre de Jean Lange publiée par Gesner qui a pu les modifier.

Quoique les amputations fussent peu fréquentes au temps de Wurtzius, il nous apprend cependant que certains de ses confrères avaient une trop grande tendance, souvent reprochée aux chirurgiens, à prendre le couteau et à sacrifier un membre.

C'est un chapitre original et plein de sagacité pratique que celui où il parle de l'époque relative la plus favorable au succès de l'opération.

Il s'oppose de toute la force de sa logique et de son expérience aux amputations hâtives. La nature, dit-il^, a des ressources presque infinies ; à moins qu'il n'y ait CONF. msT. — 1865. 17

258 CONFÉRENCES HISTORIOUKS.

une telle destruction que tout espoir de conservation soit interdit, attendez dix, douze jours et même plus longtemps, a Quant à moi, je n*ai jamais pratique l'amputation pour des plaies récentes, mais seulement pour celles qui étaient vieilles et pourries, c'est-à-dire vieilles de six mois ou un an. n

L'un des premiers, et je crois même que la vérité voudrait c]u'on dît : le premier, AVurtzius soulevait cette grave question de la valeur relative des amputations immédiates et secondaires, ((uestion qui ne devait être sérieusement discutée que dans le xvjii'' siècle et qui ne pouvait être résolue que dans le notre.

Les mémoires de Boucher et de Faui'c, écrits après la bataille de Fontenoy, ouvrirent le débat devant l'Académie royale de chirurgie et montrèrent combien étaient ji,randes les illusions des chirurgiens sur le succès des amputations. LaMartinière, Morand, Donald Monro s'élevèrent contre ces assertions, mais bientôt les travaux de Schmucker et la célèbre thèse de Bilguer, tous deux chirurgiens de l'armée j)russienne, révélèrent les déplorables résultats des opérations faites sur le champ de bataille.

Malgré ces recherches, n^algré ce blâme, les chirurgiens qui pratiquaient au commencement du siècle, Benjamin Bell, Guthrie, Percy, Larrey, Richerand, avaient remis en honneur les amputations fréquentes et immédiates. Ils guérissaient ou du moins croyaient guérir au moins les trois quarts de leurs amputés.

Il était réservé à notre époque de mettre un terme à ces dangereuses illusions. Nous avons compris que pour juger ces questions de gravité opératoire, il n'y avait qu'un seul moyen certain, qu'il fallait rechercher pour chaque opération^ pour chaque variété d'opération, combien sur un grand total il y avait de guéris, combien de morts ; nous avons compris encore que des souvenirs

wiiiTZ. 259

iiicciiains cl des allégations sans preuve n'ont aucune valeur, et que la seule base possible de nos jugements consiste dans des relevés numériques exacts et complets.

Eh bien ! messieurs, chose remarquable, si les travaux modernes n'ont point confirmé le principe trop absolu de Wurtzius, tout au moins ont-ils prouvé d'une manière irréfutable que les amputations foitcs pour des maladies anciennes réussissent mieux que celles qu'on pratique pour des plaies^ et que dans cette dernière catégorie les amputations secondaires, franchement secondaires, comme le voulait Wurtzius, sont supérieures aux amputations primitives. Et cela est d'autant plus vrai que l'amputation est plus grave en elle-même, c'està-dire qu'elle porte sur un membre plus rapproché du tronc.

Les deux chapitres que Wurtzius consacre aux fracturcs simples et compliquées sont extrêmement remarquables, surtout si on se reporte à ce que contenaient alors les livres sur ce sujet. Guy de Chauliac est trèsbref; Vigo en parle à peine, c'était pour lui affaire à rebouteurs. Tagault, qui enseignait la chirurgie à la Faculté de Paris, n'y aurait jamais songé s'il n'avait voulu se mettre sur les rangs contre Vidius-Yidius pour la chaire de médecine et de chirurgie que François I'"' allait créer au collège de France. Il ajouta donc, vaille que vaille, quelques petits chapitres à la seconde édition de ses Institutions de chirurgie.

Au lieu de ces courtes mentions, Wurtzius entre dans des détails qui attestent un observateur attentif et un praticien consommé. Il n'a pas d'appareils universels, mais il veut qu'on les modifie suivant les cas, il laut remplir l'indication et ne pas vouloir y arriver trop brusquement, mais avec patience; dans certains cas graves, il presse directement sur un fragment difficile à

260 COxVFÉllENCES HISTORKJUES.

contenir. Il connaît la gravité des Iractnrcs avec plaies; il sait comment elles se comportent, comment une porlion d'os peut se nécroser et retarder longtemps la consolidation ; il sait même que le périoste nourrit les os. Il se méfie des maladies consécutives du cal, des raideurs articulaires qu'il prévient par des manœuvres hâtives, mais réservées, tout comme nous le faisons aujourd'hui. 11 enseigne avec minutie comment on reconnaîtra que la guérison est achevée, et (pielles précautions il faut prendre avant de restituer au membre l'usage de ses fonctions.

Je passe, messieurs, car ces citations me conduiraient trop loin, mais je ne puis omettre de vous signaler un point important. C'est Wurtzius qui a mentionné le premier les fractures longitudinales des os. Sa description est un peu confuse il est vrai ; elle se rapporte h la fois à des fractures, à des contusions osseuses^ voire à des suppurations sous-périostiqucs. Tout permet de croire cel)endant qu'il a observé ces sortes de fractures qui sont loin d'être fréquentes.

Un siècle plus tard, Stalpart van der Wiel et Duvcrney en citèrent de nouveaux exemples^ mais Jean Louis Petit, Louis et plus tard Boyer et Richerand nièrent leur existence par cet excellent motif, qu'elles étaient impossibles.

L'observation a donné raison à Wurtzius, à Stalpart van der Wiel et à Duverney contre les chirurgiens du A viii^ siècle qui avaient trop écouté, comme disait Paracelse, les discours errants et vagabonds de la raison au préjudice de l'expérience.

Nos musées renferment aujourd'hui bon nombre de pièces pathologiques qui prouvent péremptoirement l'existence des fractures longitudinales, et M. le professeur Bouisson, de Montpellier, a écrit sur ce sujet un mémoire historique et expérimenta] qui clôt la discussion.

AVUllTZ. :2()l

La troisième partie du livre de Wurtzius est peut-être la plus remarquable. Ce n'est qu'une é})auche, mais cette ébauche indique une tendance nouvelle^ elle met en relief des faits nouveaux en mOnie temps qu'elle profile, quoique avec beaucoup d'incertitude el d'hésitation, de Tesprit des livres hippocratiques retrouvés et publiés pendant le cours du wr*" siècle.

Cette troisième partie est consacrée aux accidents des plaies, à leurs symptômes, à leur diagnostic, à leur pronostic, à leur cure, a doctrine inconnue et qui n'a étQ écrite d'aucun autheur. )>

L'histoire des épanchements sanguins, bien qu'incomplète, est tracée de main de maîtn*; sans parler de l'étude clinique ni des préceptes d'une thérapeutique judicieuse, je note cette phrase : (de sang sorti des vaisseaux se putréfie comme hors de son élément naturel, d (Vesl le prélude d'une des plus belles démonstrations expérimentales que fournira plus tard J. Hunter.

Wurtzius n'a pas des ressources très-étendues contre les hémorrhagies. J'ai déjà dit qu'il ignorait la belle application que Paré avait faite de la ligature à l'hémostase des artères dans les amputations. Notre chirurgien en est encore réduit au fer rouge dans ces sortes de cas, mais c'est faute de mieux et presque à son corps défendant. Partout ailleurs il proscrit le cautère, l'huile bouillante et se révolte contre cette chirurgie aveugle et cruelle. La compression par la main ou parles bandages, les astringents, les absorbants, éponge, coton, bolet desséché, tels sont les moyens qu'il emploie.

Au moment de terminer cette analyse, j'appelle votre attention sur quelques chapitres où Wurtzius traite de la lièvre des plaies. Il la divise en plusieurs espèces dont l'une me semble bien être l'infection purulente. Les plaies de tête et celles des articulations y son( le plus exposées ; elle commence par un long frisson suivi de

262 COiXFÉIlENCES HISTORIQUES.

sueur et de délire; la peau prend une teinte terreuse, enfin la maladie est très-grave et l'on ne peut espérer la guérison, si elle doit se produire, avant que douze ou quinze jours se soient écoulés.

A Tcxcniple de Paracelse, il décrit encore die Braune ou la squinancie des plaies. C'est la pourriture d'hôpital, ou mieux la diphthérite des plaies. On ne peut en douter d'après la description : cet accident est fréquent dans les armées et dans les camps; les plaies deviennent douloureuses, sèches, dures avec un enduit grisâtre ou une eschare qu'on peut séparer comme une peau rôtie. (( Lorsque ce mal est en quelque blessure, il se jette assez souvent aux muscles du larynx ; ainsi que ceux qui Font à la gorge et sont blessés, le mal se communique à leur blessure. Beaucoup de blessés meurent ou sont mutilés de quelque membre, auxquels Dieu fait encore grande grâce quand ils en sont quittes pour une partie et qu'ils n'y laissent pas le tout. » Ajoutez enfin que ce qui réussissait le mieux, c'étaient des substances acides et cathérétiques, et vous n'ignorez pas qu'on a préconisé et qu'on emploie encore le jus de citron et les acides végétaux contre la pourriture d'hôpital d'une gravité modérée.

Ici je vous présente une remarque : des auteurs trèsmodernes ont cherché à prouver que pourriture d'hôpital et diphthérite sont une môme maladie. Qu'ils aient raison ou tort, c'est ce que je ne puis discuter en ce moment, toujours est-il que s'ils s'étaient reportés à Paracelse et surtout à Wurtzius, ils auraient trouvé un surcroît de preuves en faveur de l'analogie, et renoué les liens naturels du présent et du passé.

Ce qui frappe, ou du moins ce qui m'a frappé, dans l'œuvre du chirurgien de Bàle, c'est son bon sens, son jugement simple et droit, sa soumission aux enseigne-

mcnts de l'expérience, son attention minutieuse pour tout ce qui est détail utile. On reconnaît enluirhonimc de pratique et de longue pratique; point routinier mais convaincu par l'observation. 11 raisonne peu et assez mal ; heureusement pour lui, il n'a pas été élevé dans les stupides habiletés de la scolastique. C'est un homme naïf dans le meilleur sens du mot; il a vu, il raconte, il critique, il conseille de faire ce qu'il a fait parce que cela lui paraît ôtre la meilleure conduite à suivre.

Dans ce temps de magie, d'astrologie, d'alchimie et de folles croyances de toutes sortes, il ne connaît d'autres m.iracles que ceux de son art, il n'interroge les asircs que pour soustraire ses malades aux rayons bridants du soleil ou à l'intempérie des saisons, il ne demande à la chimie que des médicaments utiles et bien préparés. Il a beaucoup emprunté à Paracelse, mais il ne le suit jamais sur le terrain de cette théosophie nuageuse qui obscurcit jusqu'à les éteindre les plus brillantes conceptions de son guide.

Je ne commettrai pas l'exagération de vous dire que Wurtzius a toujours vu juste et qu'il n'a écrit aucune erreur, ïl était de son temps et il en subissait l'influence générale, cependant il se (rompe moins et moins souvent que ses contemporains.

Pour son époque il est modeste, et quoiqu'il raconte plus volontiers ses succès que ses revers, ce qui est un peu de tous les temps, quoiqu'il vante outre mesure certaines recettes et en particulier son onguent brun, il sait au besoin avouer son ignorance, son embarras; il en appelle à d'autres plus savants que lui. Dans tel cas, dit-il, n'hésitez pas à appeler un médecin, povrvu quil soit expert. Ce dernier mot est significatif : c'est un médecin, un vrai médecin qu'il lui faut et non un personnage grave et creux qui vienne opiner du bonnet.

AN'urlzius jouissail d'iine lirande renommée; on l'ap-

2(i/i COiNFÉRENCES HISTORIQUES.

pelait dans les villes voisines de Bàle, ainsi qu'on le voit par quelques-unes de ses observations. Cette renommée lui survécut longtemps; près de cent ans plus tard, Riolan accompagnant Marie de Médicis à Cologne fit traduire le livre de ce chirurgien dont il entendait faire encore le plus grand éloge.

Ne vous étonnez pas, messieurs, que malgré cette haute renommée, malgré l'incontestable mérite dont j'ai cherché à vous donner des preuves, Wurtzius soit demeuré relativement obscur ou du moins que l'auréole de son nom n'ait guère brillé hors du pays allemand.

Il y a à cela plusieurs motifs. Le premier, c'est qu'il pratiquait dans une ville qui n'avait pas encore conquis ce renom universitaire qui attirait de nombreux élèves en Italie, à Montpellier et surtout à Paris ; il n'avait pas un auditoire ardent à répandre son enseignement ; il se mouvait sur un théâtre restreint ; il n'avait ni la possibilité d'acquérir, ni môme la noble ambition de rechercher les positions exceptionnelles qui mettent les hommes en relief. Il ne fut le chirurgien d'aucun empereur, d'aucun roi, d'aucun prince, ce que vous comprendrez aisément en vous souvenant que Baie était alors ville suisse indépendante.

Le second motif, c'est que son livre est incomplet; il ne dit rien des opérations, rien ou presque rien des maladies des régions ni des organes en particulier. Vous savez la raison de ces graves lacunes.

Enfin le troisième motif, c'est que le livre de Wurtzius voyait le jour lorsque les œuvres de Paré étaient publiées, lorsque l'édition de Guy de Chauliac par Laurent Joubert était déjà répandue, fort peu de temps avant l'apparition du Pentateuque et des opérations de chirurgie de Fabrice d'Aquapendente. Je me borne à indiquer ces livres de premier ordi'c qui avaient tous leurs satellites importants.

WlIRTZ. 2()r)

A part Fabrice de Hildenqui s'est montré sévère pour son compatriote, et peut-être y a-t-il un peu de jalousie derrière cette sévérité, les biographes qui se sont donné la peine de lire Wurtzius l'ont jugé très-favorablement. Bocrhave en fait le plus grand cas, Sprengel le place au premier rang parmi les chirurgiens du siècle et déclare qu'on pourrait aujourd'hui encore puiser dans son livre des documents précieux; enfin, si ceux d'entre vous qui ne la connaissent pas avaient l'heureuse pensée de lire la magnifique introduction que M. Malgaignc a placée en titre de son édition d'Ambroise Paré, ils verraient que cet éminent critique considère Wurtzius comme l'initiateur, le chef d'école de la chirurgie allemande.

Ai-je besoin de vous dire que je partage et que j'appuie ces appréciations^ que jugeant l'homme non-seulement par ce qu'il a produit, mais encore par l'allure de son esprit, par la rectitude de son jugement, par sa méthode scientifique, je le regarde, avec Franco, avec Paré dont l'œuvre est plus vaste mais non plus judicieuse ni plus originale, comme l'un des représentants de cette chose neuve pour Fépoque : l'indépendance de la pensée unie au bon sens et à la raison.

Deux courants distincts emportaient alors les esprits. L'un, déjà marqué depuis le siècle précédent, faisait retour à une érudition plus pure et plus vraie. On sentait le besoin de rétablir les textes des auteurs grecs et latins surchargés d'interpolations et d'erreurs. C'était subir encore l'autorité des anciens, mais à la condition de remonter aux sources et de connaître l'expression première et inaltérée.

L'autre courant se forme dans le xvi*' siècle et tout à coup il grossit comme un torrent. L'antique autorité l)arrc la route, voilà le flot qui la déborde et bondit au dessus d'elle. Depuis plus de deux siècles la philosophie scolastique énerve l'esprit en le soumettant à une gym-

nastique abrutissante et stérile; la tourbe ignare de ses adeptes grouille sans avancer et parle sans penser; elle va être battue en brèche et bientôt anéantie.

Quatre hommes levèrent presque en môme temps l'étendard de la révolte et tentèrent de briser cette double chaîne rivée h l'intelligence humaine.

Vésale affirme au nom de l'observation que Galien n'est plus infaillible; malgré Sylvius éperdu, il persiste dans ses affirmations et en appelle à la réalité. Paracelsc, le violent, labsurde Paracelse brfde publiquement les écrits de Galien et d'Avicenne, puis il pousse le cri de génie que je vous ai cité. Pierre Ramus ou la Ramée ébranle jusque dans sa base la fausse philosophie aristotélienne de l'époque; il demande des définitions claires, des termes précis et jusqu'à sa mort qui est un martyre, il travaille par la parole ou par la plume à établir la méthode de connaître. Luther enfin, avec ses amis et ses disciples, proclame le plus haut attribut de la pensée ; il émancipe la croyance religieuse, l'arrache à l'autorité et la restitue à la conscience intiir.e.

Tout cela, messieurs, tous ces nobles efforts, toutes ces audaces généreuses, passionnées et môme violentes, c'est le réveil après une longue léthargie, c'est l'émancipation de la pensée. Science, philosophie, religion sont inondées d'une lumière inattendue. L'intelligence humaine est rétablie dans ses attributs naturels : l'indépendance et la dignité.

'Aussi, sans parler ici des incomparables artistes dont les œuvres splendides n'ont point encore été surpassées, quel merveilleux et émouvant spectacle que celui de ce siècle enfantant dans les convulsions et les déchirements tout un monde, toute une rénovation intellectuelle et morale !

Voyez cette noble phalange qui compte dans son sein des penseurs comme Érasme, Rabelais et un peu plus

tard Montaigne; des anatomistcs comme Yésalc et Servet le martyr, Ini qui le premier avait nettement décrit la circulation pulmonaire; dessavants comme Copernic, une de nos gloires, car il était médecin, Fernel, Gesner l'encyclopédiste, Bernard Palissy l'humble potier de terre pressentant la géologie et la chimie industrielle; des légistes comme Jean Reuchlin, Dumoulin, Alciat, Cujas et l'Hospital le gi'and chancelier, l'inébranlable défenseur du droit; et tant d'autres encore non moins illustres, mais dont je ne puis citer les noms, car je n'ai pas la prétention de vojs tracer le tableau complet de ce siècle admirable qui allait voir naître sur son déclin. Descartes, Bacon, Galilée et Harvey, [astres étincelants qui projettent un éternel éclat.

Descartes établit la proéminence de la pensée ; c'est lui qui promulgue la charte d'émancipation delà raison. Pensez, dit-il, et par là vous affirmerez votre existence. Parole exagérée mais puissante, car elle lançait les intelligences dans une voie de fécondes recherches.

Bacon aussi grand, plus grand peut-être que Descartes, dote le raisonnement de son contre-poids le plus sûr : l'expériencG, lumière de toute science. Penser est bien, mais prouver est mieux; rien ne sera désormais certain qui ne soit soumis à l'expérience et démontré par elle, rien ne sera sûr à moins qu'on ne puisse en renouveler indéfiniment la preuve.

Galilée, le fondateur de la physique expérimentale, proclame avec Copernic que la terre tourne, quoi qu'en dise rinquisition, et Harvey jette dans la science cette découverte qui est une révolution : le sang circule dans les vaisseaux. Tout est à refaire ou à revoir. Cette immense vérité va créer une anatomie et une physiologie nouvelles ; bien plus, c'est tout le vieil édifice médical qu'il va falloir reprendre en sous-œuvre depuis la base jusqu'au sommet.

L'horizon s'élargissait en tons sens; la lumière se disait et l'œil de la science allait bientôt pénétrer à des jDrofondeiirs inconnues jusqu'alors.

L'homme dont je vous ai entretenus, ^\'urtzius, ne saurait être placé au niveau de ces génies de premier ordre que j'ai rappelés à vos souvenirs, mais il marche sous leur bannière; intelligence libre d'entraves, esprit simple et droit, il dit la vérité sans embarras et sans obscurité. A ce titre, il a bien mérité de la science et je serais heureux d'avoir contribué à tirer son nom d'un injuste oubli.

Il ne faut pas croire d'ailleurs que l'histoire d'un temps, d'une découverte, d'une idée se résume en quelques noms illustres. Ce sont les chefs de file, mais les premiers combattants n'ont-ils point droit à quelque gloire? Demandez-vous, messieurs, si le mont Blanc, le mont Rose ou la Maladetta seraient aussi élevés s'ils n'étaient soutenus par tous les pics qui les entourent cl qui relient ces grands sommets à la chaîne entière?

Il est donc juste de connaître et d'apprécier les hommes de second ordre qui ont concouru à une grande œuvre. C'est le rôle qu'a joué Wurtzius. Le caractère de ses écrits le range parmi les hommes éminents qui pendant le x\f siècle ouvrent les portes à l'idée moderne que je définirai par ces mots : le progrès par la science.

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