PAR M. LEON LE FORT
Riolan.
Messieurs,
Lorsqu'on peut choisir dans le passé de la science l'homme dont on veut étudier et retracer l'histoire, on est généralement guidé dans son choix par le désir de l'aire mieux connaître ceux que de grandes découvertes ont à jamais illustrés, ou ceux qui, par de nombreux et d'importants travaux, ont laissé dans l'histoire de la science la trace lumineuse de leur génie.
Tels ne sont pas cependant les motiis qui m'ont guidé lorsque j'ai choisi pour en faire le sujet de cette conférence^ la personnalité de Riolan.
Loin de s'illustrer par de grandes découvertes, Riolan fut l'adversaire passionné de Pecquet et de Harvey; il combattit toute sa vie pour défendre les prérogatives de l'ancienne faculté, et il pourrait nous servir à représenter ce type malheureusement immortel de l'homme qui regarde toute innovation comme un danger, tout progrès comme une utopie, toute critique comme un attentat ; mais qui regarde aussi comme des droits sacrés les privilèges dont il profite.
Nous n'avons pas à prononcer ici des panégyriques ou (les éloges académiques; nous devons chercher à vous faire connaître, en les jugeant avec impartialité, ceux dont les noms sont restés célèbres dans nos annales. Riolan, que ses contemporains surnommèrent « le prince des anatomistes, » tient une grande place dans l'histoire de son siècle; il prit une large part aux luttes que se livrèrent à son époque les diverses corporations, qui à Paris se disputaient l'exercice de la profession médicale dont la faculté réclamait le monopole, et j'ai cru utile de chercher à vous montrer ce qu'était, au commencement du xvii" siècle, la Faculté de médecine de Paris, en vous retraçant brièvement l'histoire de Riolan, un de ses plus ardents, mais aussi son plus illustre défenseur.
Il existe deux Riolan: le père et le fils, ayant tous deux le môme prénom, et ce détail a bien son importance, car, en les confondant en une seule et même personne, plusieurs auteurs ont rapporté à Riolan fils ce qui appartient à Riolan père.
Riolan père (Jean Riolan premier du nom), était né à Amiens en 1538. Il était venu à Paris faire ses études de médecine, et y acquit une grande situation, car il fut élu doyen en 1586. Il mourut en 1605. Très-érudit, parlant avec facilité la plupart des langues de l'Europe, il écrivit des commentaires sur Fernel, et ses œuvres, publiées en 1610 par son fils, sous le titre de : Opéra omnia, se composent de divers traités sur l'anatomie, la médecine, la philosophie médicale, la thérapeutique, la chirurgie.
Riolan père eut encore avec son fils d'autres points de contact que l'érudition. Quoiqu'il fut, dit Gui Patin, «d'un caractère affable », il aima beaucoup les querelles, il combattit vivement les prétentions des chirurgiens à l'indépendance professionnelle; mais le titre des ouvrages qu'il publia contre eux en 1577 n'est pas em-
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preinl. d'un{j;raiul cachet (railabilitc, car l'un est intitulé : Ad lin [aident iam quorumdam chirurgorum qui medicis aquari et c/nrurgiain publiée profiteri votunt; et l'autre : Comparatio medici cum chiruryico. Ad castigandam quorumdam chirurgicorum audaciam, qui non possunt tacere, nec bene loqui.
Il intervint aussi dans les querelles contre les Paracelsistes et fut chargé par la faculté du rapport contre Quercetan, Libanius et Paulmier auxquels s'était joint Harvet (d'Orléans). Ce rapport, intitulé « anti-Harvet, » fut tellement du goût de la faculté, qu'elle fît cadeau ;\ Riolan d'une salière d'argent, pleine de sel, et sur laquelle était gravé : Facultûs saluberrima hoc me munere donavit.
Jean Riolan, deuxième du nom, était né à Paris en 1577. Il fît ses études à Paris, dirigé par son père et par un de ses oncles, Simon Piètre, aussi deuxième du nom, professeur et doyen de la faculté. ((C'était, dit Riolan dans la préface de son Enchiridium^ un des plus excellents et célèbres médecins de ce siècle, lequel, m'enseignant cet art d'une affection paternelle, m'a rendu librement et avec usure les mêmes grâces qu'il avait reçues de feu mon père, son précepteur pendant deux ans.» La faculté, comme vous le voyez, formait alors une petite république fort aristocratique, et les places s'y conservaient volontiers dans les mêmes familles, comme cela s'est vu parfois au Muséum du Jardin des plantes, dans le siècle qui a suivi le siècle dernier.
C'est par un acte de protection et de faveur que Riolan inaugura sa carrière.
Il existait à cette époque, à la faculté, un archidiacre des écoles, sorte de prosecteur chargé de réunir les cadavres, de faire les dissections, et de répéter aux élèves les démonstrations qu'avait faites au cours le professeur d'anatomie. La faculté de médecine avait donné
aux étudiants le droit de nommei' parmi eux, au suffrage universel, l'étudiant qui paraissait remplir le mieux les conditions voulues pour être prosecteur. Il était spécifié toutefois que si un bachelier (je vous dirai tout à l'heure ce qu'il faut entendre par ce mot) se présentait, il devait être élu de préférence à un simple étudiant.
En 1601, Riolan, qui était bachelier, se présenta aux suffrages de ses camarades. Il est probable que son caractère peu aimable ne lui avait guère attiré de sympathies, car il ne fut pas choisi. Mais, grâce à l'influence de son père et de son oncle, la faculté de médecine cassa l'élection, et Riolan obtint à la faveur la place que l'élection lui avait refusée. Il avait alors vingt-quatre ans. En 160^, lors de sa nomination au doctorat, il obtint encore une nouvelle faveur; mais celle-là ne faisait tort qu'au budget de la faculté ; car elle consista seulement en une exemption des droits qui se montaient alors à 180 livres.
En 1607, Riolan publia son premier livre intitulé : (( Scliolœ anatomicœ, » qui fut comme le commencement de son grand ouvrage : V Anthropophagie.
En 161^1, il fit paraître son traité d'ostéologie, intitulé : Osfeoloyia ex veterum et recentiorum prœceptis descripta.
Déjà à cette époque Riolan faisait des cours d'anatomie et il désirait avoir un amphithéâtre digne de lui et de ses auditeurs.
La faculté n'en avait pas, et celui qu'elle avait fait élever en 161/i avait duré ce que peut durer un amphithéâtre bâti en quinze jours. Longtemps même la faculté n'avait pas eu de toit pour abriter les cours et les réunions des professeurs.
En 1300, c'est jusqu'à cette époque que remontent les documents authentiques sur l'école de Paris, la faculté avait son siège aux environs de l'Hôtel-Dieu, dans une
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petite rue qui existe encore el qui^, si(u(;e à cùlé du bâtiment actuellement destiné aux femmes malades, sur la l'ive gauche de la Seine, s'appelle la rue du Fouare. Non-seulement il n'y avait pas d'amphithéâtre, mais il n'existait pas même de hangars pour abriter les élèves qui s'asseyaient sur de la paille pendant l'hiver, et sur l'herbe pendant l'été. A l'heure des cours, qui se faisaient en plein air, on fermait la rue aux deux bouts, pour empêcher le passage des voitures et être un peu tranquilles. La faculté de médecine occupait le clos Mauvoisin, la faculté des décrets avait en partage le clos Bruneau ; celle de théologie était un peu plus loin, là où est la Sorbonne.
A cette époque, quand une réunion générale était nécessaire, on la tenait dans les églises; et tous ceux qui composaient la faculté, c'est-à-dire tous les docteurs en médecine de Paris, se réunissaient autour du bénitier de Notre-Dame, à Sainte-Geneviève-la-Petite, à Saint- Éloi et à Saint-Julien-le-Pauvre, petite église qui sert aujourd'hui de chapelle à l'Hôtel-Dieu. Il est vrai qu'il n'y avait à Paris, en l'an 1300, que trcnte-et-un docteurs en médecine, pouvaient aussi, mieux que les deux mille qui y existent aujourd'hui, et sans autorisation préalable de monsieur le lieutenant de police^ se réunir autour du bénitier de Notre-Dame.
Les cours avaient lieu de grand matin; à cinq heures, au premier coup de la première messe des Carmes, commençaient ceux des bacheliers, à six heures commençaient ceux des maîtres.
En lUll, la libéralité de Jacques Desparts, médecin de Charles YII, de Robert Poitevin et de quelques autres, un emprunt fait par la faculté sur ses revenus annuels permirent de commencer, rue de la Biicherie, un bâtiment capable d'abriter maîtres et élèves. La faculté était pauvre, ce qui est souvent un mal ; mais oUo était indér,oNF. HisT. — 1865. 8
ll/l r.OXFKRENCKS lllSTOÎUQUES,
})rn(lan!(^ <lo l'Klaî, ce qui csl loujours un grand l)ion, qu'on méconnaît de plus en plus dans notre beau pays de France.
Or, en l'an de grâce 1608, si la faculté avait enfin un amphithéâtre pour les cours, elle n'en avait pas pour les dissections; on voulut remplacer l'éphémère construction de 1604, et on se mit en quête d'un emplacement. Un seul parut convenable : c'était une maison située à l'angle de la rue de la Bûcherie et de la rue de l'Hôtel-Colbcrt; elle était occupée par un nommé Kvan qui en était propriétaire.
Le 20 juin 1608, des lettres patentes de Henri IV forcèrent Evan à céder sa maison h la faculté, poin^ le prix de six mille livres. Évan avait la faiblesse, dont on veut absolument nous guérir, de ci'oire au culte des souvenirs, il avait l'inqualifiable ridicule de vouloir vivre là où il avait passé sa jeunesse, où ses enfants étaient nés et où sa mère était morte ; il ne trouvait pas que quelques écus d'or pussent remplacer tout cela, et il éprouvait plus de joie à contempler les murs enfiunés de sa vieille maison, que l'effigie de son souverain, frappée sur des disques d'or, à un nombre plus ou moins considérable d'exemplaires; avec moins de succès que devait en avoir plus tard le meunier de Sans-Souci, il crut avoir le droit de garder sa maison, fit opposition et en appela au Parlement qui lui donna tort par cette considération stipulée dans l'arrêt d'enregistrement qu'il y avait nécessité publique.
Rappelez-vous, messieurs, cette date du 20 juin 1608, elle est, suivant toute apparence^ celle de l'invention en France de l'expropriation pour cause d'utilité publique et sa première application à Paris, qui devait en voir bien d'autres.
Gomme on croyait, à cette époque, qu'un anatomiste pouvait savoir mieux que d'autres comment construire
un amphilhéAlro de dissoclinn, v.l un inodocin ce que doit être un hôpital, du Laurens, les commissaires de la faculté, et cinq architectes allèrent visiter l'emplacement et furent chargés d'arrêter les plans de la construction.
La commission fit comme presque toutes les commissions : en 1617, on n'avait encore rien décidé.
La faculté devait avoir pourtant les fonds nécessaires ; car Charles IX lui avait accordé de faire payer pour les droits d'examen h la licence soixante écus, chiffre considérable pour l'époque, à la condition que le produit serait affecté ù l'érection d'un amphithéâtre.
Riolan, qui l'eût occupé en qualité de professeur d'anatomie, tenait à sa construction ; entraîné par l'ardeur de la jeunesse, et peut-être par l'intérêt personnel, il fit à cette occasion acte d'indépendance. Aidé d'un de ses collègues, M. Charles, plus tard doyen, il fît par deux fois et par huissier sommation à la faculté d'avoir à construire l'amphithéâtre. La faculté fut fort embarrassée; elle avait bien reçu l'argent, mais elle l'avait employé à d'autres usages. Elle députa à Riolan son doyen Levignon, celui-ci lai dévoila l'embarras financier (le ses collègues, et Riolan se tut.
Mais les réclamations, soyez-en convaincus, servent toujours à quelque chose; en 1619, on commença les constructions.
Si, remontant de la rue Saint-Jacques jusqu'à la place Maubert, vous suivez la rue de la Bûcherie, vous trouverez à droite, immédiatement près de l'Hôtel-Dieu, la rue du Fouare, oii se faisaient, en 1300, les cours de la faculté, et, après celle-là, une autre petite rue, la rue de rHôtel-Colbert. A l'angle de la rue de la Bûcherie et de la rue de l'Hôtel-Golbert, vous verrez, indiquée par un volumineux numéro 13, une maison mystérieuse dont les persiennes peintes en vert sont hermétiquement fermées jour et nuit; cette maison est très-hospi-
talière, mais il est inutile que vous y entriez. Tournez le coin de la rue do riiôtel-Colbert, de ce cùté la maison se présente avec sa l'orme réelle, c'est une sorte de l'otonde surmontée d'un toit en forme de dôme, percé de quatre fenêtres ; au rez-de-chaussée est un café composé d'une seule pièce circulaire; montez l'étroit escalier de pierre qui est à gauche de l'entrée, et personne ne vous en empêchera, — car le portier habite le second étage, — et vous verrez encore sur le mur de la rotonde divisée là en plusieurs petits logements, le coq, insigne d'Esculape; vous êtes dans l'ancien amphithéâtre de la faculté. C'est dans cet amphithéâtre que lliolan commença ses cours, en 1622. La première leçon fut troublée par une irruption de gens armés qui blessèrent quelquesuns des auditeurs, et qui, prenant le cadavre destiné aux démonstrations^ le traînèrent par les rues de Paris. Ce spectacle, comme bien vous pensez^ fit sensation, le parlement s'en émut, et condamna les chirurgiens qui étaient les instigateurs de cette équipée. Riolan continua ses cours jusqu'en 165/i ; une ophthalmie persistante l'engagea à donner sa démission ; il avait alors soixantequatorze ans. Il eut pour successeur son ami Guy- Patin. Quelques années auparavant, en 1641, il avait été opéré de la taille ; mais, comme on avait laissé quelques fragments de calcul, on fut obligé de recommencer l'opération l'année suivante. Riolan mourut, en 1657, de rétention d'urine, à l'âge de soixante-dixsept ans.
Quel était l'état de l'anatomie à l'époque de Riolan?
L'anatomie ne peut progresser que par les dissections, et le respect superstitieux dont les mahométans et les catholiques avaient entouré le cadavre empêchèrent pendant longtemps tout progrès dans cette partie de la science. Ce ne fut qu'au milieu du xvi^ siècle que les études anatomiques, procédant, comme cela doit être.
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pai' l'examen direct du cadavre, commencèrent en Italie: Beranger de Carpi en 1518, et Nicolas Massa en 1536, fondèrent la réputation des écoles de Bologne et de Venise. Paris devait suivre bientôt l'exemple, de ritalic. En 1536, Charles Etienne, frère de Robert et de François Etienne, qui avaient importé en France Tart de l'imprimerie, publia son grand ouvrage d'anatomie, très-remarquable par l'exactitude des magnifiques planches destinées à la démonstration de l'ostéologie, et en même temps un des plus beaux spécimens de hi typographie et de la gravure au milieu du xvi'' siècle. En 1536, Gonthier (d'Andernach) était venu à Paris comme médecin de François I" et s'y livra à l'étude de la dissection en môme temps que Sylvius, auquel nous devons une bonne nomenclature des muscles. Gonthier et Sylvius méritent d'être rappelés à vos souvenirs, nonseulement à cause de leurs travaux, mais encore parce qu'ils furent les maîtres de Vésale.
Vésale ne fut pas, tant s'en faut, le premier qui disséqua un cadavre humain. Gonthier et Sylvius en avaient disséqué, même à Paris; aussi, Vésale eut-il tort de dire, avec un certain laisser-aller, que Sylvius n'avait jamais disséqué, et que, pour Gonthier, il ne l'avait jamais vu disséquer qu'à table.
Vésale avait opéré en anatomie une véritable révolution en repoussant l'autorité de Galien et en lui substituant la seule autorité légitime, celle qui est basée sur l'examen des faits. Ces idées ne régnaient guère alors, et Sylvius, le maître de Vésale, fut tellement outré de lui voir attaquer Galien, qu'il se fâcha tout à fait avec lui,, après que Vésale eut refusé de rétracter les critiques qu'il avait osé adresser à un ouvrage de Galien.
C'était en cet état que se trouvait l'anatomie quand Hiolan ouvrit un amphithéâtre de dissection. Si, dans les choses d'organisation, Biolau fut tout à fait un par-
tisan de l'autorité, il le fut moins cependant en anatoniie, parce qu'il ne voulait pas retomber dans les erreurs commises par ses devanciers.
Il faut bien que vous sachiez, en effet, qu'on ne disséquait guère alors. Les docteurs régents de la faculté de médecine, — et Riolan se targuait beaucoup de ce titre, — se seraient crus déshonorés s'ils avaient touché à un cadavre, tout art manuel leur étant interdit. C'était le prosecteur (ou archidiacre) qui devait tenir le scalpel ; souvent même on le confiait à un chirurgien. Quant au docteur, il eût dérogé en souillant ses manchettes, et la célèbre leçon d'anatomie de Rembrandt peut vous montrer la singulière manière dont le professeur faisait son cours. Mais, comme la faculté voulait avoir le monopole de l'anatomie et se rattacher les chirurgiens et les barbiers, elle leur fit des cours d'abord en latin et plus tard en français.
Riolan disséqua lui-même, non-seulement parce qu'il comprenait qu'on ne pouvait faire de découvertes en anatomie, ni même l'enseigner aux autres, qu'en disséquant soi-même ; mais il avait encore cette arrièrepensée d'enlever aux chirurgiens la part de supériorité que leur donnait sur les médecins une connaissance plus approfondie de la structure du corps humain.
Ces idées sont clairement exposées dans la préface de son Enchiridium, et je vous demande la permission de vous en lire quelques phrases.
« Je ne suis pas du nombre de ceux-là qui souhaitent » et ont besoin d'un dissecteur plus habile qu'ils ne » sont pour rechercher dans le corps humain les pensées
» anatomiques conçues par la subtilité de l'esprit
» J'ai ponctuellement et véritablement exposé les muscles 1) de tout le corps, et déclaré la méthode de les disséquer )) et de connaître leur situation naturelle. De plus^ j'ai )) ajouté une ostéologic nouvelle, inouïe, inconnue, mais