II. HUMANITÉ ET CHARITÉ
Le principe de l'égalité des hommes devant Dieu avait pour conséquence nécessaire le règne de la charité et le précepte de la bienveillance ; mais l'Évangile n'a point. voulu que ce précepte fût déduit indirectement, et il l'a présenté. en face. B(en plus, il en a fait Bon drapeau dis-
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tinctif. Par lui, il a caractérisé la révolution qu'il préparait; à lui, il a renvoyé tous ceux qui seraient tentés de lui demander compte de ses effets. Est-il nécessaire de faire passer ici devant vos yeux le cortège imposant des déclarations, où sous forme d'enseignements, de paraboles, d'actes emblématiques, à l'occasion du présent, à l'occasion de l'avenir, le principe de l'humanité et de l'amour mutuel est hautement recommandé? Il faudrait presque pour cela vous lire l'Évangile tout entier. Toutes ses pages, en effet, renferment quelque mention de ce principe, et toutes le mettent en première ligne, Placé dans le sommaire de la loi à côté de l'amour de Dieu dont il est le complément, il est annoncé comme un commandement semblable au premier, il est donc la base et la source de la morale; il en est aussi le terme, puisqu'au jour du jugement le Seigneur demandera avant tout à chacun s'il a fait part de ses biens aux autres, s'il a secouru les malheureux, s'il a été bon pour les petits et les faibles, déclarant que suivant la réponse, il se considérera lui-même comme tenu d'acquitter la dette envers celui qui s'est montré charitable, comme aussi obligé de repousser sans pitié celui qui s'est montré impitoyable. Nous estimons que sans la justice il n'y a point d'ordre social, nous exigeons avant tout que l'on soit juste avec nous, et reconnaissons ainsi la nécessité d'être justes nous-mêmes. Eh bien! l'Évangile a fait rentrer la charité et l'humanité au nombre des devoirs que nous commande la justice; il a fait considérer les vertus comme une portion de la justice. Tandis que l'ancienne expression du . juste était celle-ci : Tu ne feras point à autrui ce que tu ne veux pas qui te soit fait à toi-même, ne renfermant ainsi qu'un commandement négatif, une défense; Jésus a
donné une expression nouvelle infiniment plus étendue : Tu ferai à autrui tout ce que tu veux qui te soit fait à toi-même, commandement positif qui ordonne de faire du bibii à tous, et qui impose au nom des droits réciproques des hommes une charité active. Mille vertus sociales qui jusqu'alors avaient été purement bénévoles, à peine peut-être conseillées par la sagesse humaine, sont devenues à cette voix des devoirs de justice et des obligations morales; elles ont pria le rang de lois divines. L'équité, le support, la patience mutuelle, la reconnaissance, la correction fraternelle, la sincérité des discours, une bienveillance prévenante, des manières dépourvues de hauteur, des mœurs dégagées d'un faste insultant, de continuels ménagements pour les désirs d'autrui; tous ces procédés si éminemment propres à entretenir l'harmonie entre les hommes sont compris dans la définition nouvelle que Jésus a donnée de la justice. Nous désirons qu'on use avec nous de ces procédés ; donc, nous devons en user avec les autres. La loi de l'amour se rencontre, coïncide avec la loi du juste. Cette coïncidence est le propre du christianisme, mais il est en outre certains détails, certaines conséquences de cette loi qui appartiennent au christianisme seul, et qui sont d'une immense importance pour la tranquillité des sociétés; je vous signale les deux principaux.
C'est d'abord la condamnation solennelle du principe de la vengeance, et la substitution du principe du ' pardon. — Aucune religion jusqu'à celte du Christ n'avait osé dire: Aimez vos ennemis, bêninsez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous persécutent (Matth. V, 44). Toutes, même la religion mosaïque, avaient dit : (Mil pour ail, et dtnt four dm (Matth. V,
38). Aucune religion n'avait osé mettre le pardon d'en haut au prix du pardon sur la terre, déclarer aux hommes que t'ils pardonnent les fautes de leurs semblables, Die* pardonnera aussi les leurs (Matth . VI , A A) , et ordonner que dans leur prière de chaque jour ils acceptassent cette condition du pardon : Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (Matth. VI, 12). Audace sublime qui devait changer la face des relations sociales et montrer l'Évangile comme une religion éminemment favorable aux progrès de la civilisation! Où voit-on, en effet, dominer la soif delà vengeance? Au milieu des peuples qui sont encore dans l'enfance. Ce besoin est une des formes qui caractérisent la barbarie; c'est une des conséquences du règne de la force qui en fait l'essence. Ignorantes, pétulantes, non encore réglées, ces natures sauvages s'irritent à la moindre attaque; toujours prêtes au combat, elles exigent réparation par la violence, elles ne sauraient attendre l'action régulière, mais lente de la loi ; il leur faut une vengeance prompte, et elles se chargent de l'obtenir; l'honneur commande que l'opprobre soit lavé dans l'opprobre, et le sang dans le sang; celui qui peut se venger ne se fie qu'à lui-même pour accomplir ce qu'il estime un devoir; celai qai ne le peut pas, lègue ce devoir aux membres de sa famille; le fils venge la mort de son père; le frère, le déshonneur de sa sœur; et comme ces vengeances en provoquent de nouvelles, il s'établit entre les familles des haines héréditaires qui ne cessent souvent que par l'extermination. Ce droit, ce devoir de la vengeance s'étendant à tous les rangs de la société, devient épouvantable lorsqu'il est exercé par les chefs ; ce sont alors entre eux des querelles continuelles auxquelles il faut que leurs peuples
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s'associent, et qui se traduisent en guerres dévastatrices. Tel fut l'état de la plupart des peuples de l'antiquité, à l'origine de leur histoire ; tel a été l'état des populations européennes au moyen âge ; tel est encore aujourd'hui, sur les confins du continent européen, l'état de quelques peuplades demi-barbares. — Cet état est essentiellement antipathique à la civilisation; la civilisation ne peut subsister tant qu'il dure, aussi, lui livre-t-elle une guerre incessante; elle s'efforce de diriger les forces morales de l'homme vers la cessation de cet abus de la force brutale ; elle cherche à donner à la société et à la loi ce droit de punition que les individus prétendent exercer; elle centralise et régularise, autant qu'elle le peut. Ce besoin de satisfaction que l'offense fait naître au cœur de l'homme, elle l'enlève aux caprices personnels, et détruit Icb institutions qui supposent l'action de ces caprices. — Mais que peut la sagesse humaine si elle n'est aidée et favorisée par les inspirations de la religion et de la sagesse divine? Que ne peut-elle pas, au contraire, s'il lui est permis de compter sur un si puissant auxiliaire? Or, c'est précisément là le service, l'immense service que la religion chrétienne a rendu à la civilisation; elle a proclamé que l'amour du prochain n'est point exclusif de la charité pour les ennemis < Vous avez apprit qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïrai ton ennemi.; mais moi je vous dit : Aimes vos ennemis , afin que vous soyez enfanta de votre Pire céleste qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les gens de bien, et qui répand la pluie sur les juttet et sur les injustes. Si vous n'aimes que ceux qui vous aiment, quelle récompense mêritez-vetu? (Matth. V, 43-46.) — A cette voix, les prédicateurs de l'Évangile ont compris leur mandat, ils ont constatn-
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ment combattu toutes les institutions et les droits féroces qui cheminent avec le principe de la vengeance personnelle. — Si, aujourd'hui, nous sommes presque entièrement délivrés de ce funeste principe, nous le devons au clergé du moyen âge, clergé auquel l'histoire adresse bien des reproches; mais qui en ce point certainement s'est montré fidèle à sa mission. — Le christianisme a dit: Ne vous vengez point vous-mêmes, car la vengeance appartient à Dieu (Rom. Xil, 49), sentence admirable, dont l'effet est d'ôter à chacun le droit de se venger, pour le transporter plus haut, et qui a merveilleusement aidé la civilisation, lorsque celle-ci a voulu substituer ['action sociale à l'action individuelle. Saint Paul s'était contenté d'en déduire une règle de charité particulière .- Si donc, votre ennemi a faim, donnez-lui à manger, s'il a soif, donnez-lui à boire (Rom. id, 80). Nous sommes autorisés à en déduire également une règle d'ordre social et de paix. — Ce n'est pas seulement, au reste, une profonde ligne de démarcation que creuse le christianisme entre la barbarie et la civilisation, en repoussant la vengeance qui est le principe de la première, et en adoptant l'amour du prochain qui est le caractère de la seconde : même, au milieu des peuples civilisés, les progrès de l'ordre sont au prix des progrès que cette disposition fait dans les cœurs. Là où elle règne, la rareté des disputes et des procès, la présence d'institutions fondées par une philanthropie éclairée, la charité active de quelques hommes toujours prêts à secourir les malheureux, le zèle de la population pour accueillir les projets bienveillants, quand les circonstances les provoquent, sont autant de bienfaits dont sont privés les peuples dépourvus de l'amour.
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11 est aussi la source d'un bien inappréciable en apprenant aux hommes à se supporter et à tolérer réciproquement les divergences d'opinions qui existent entre eux. — C'est ici le second avantage spécial que procure à la société ta profession du christianisme, parce que l'Évangile place ouvertement les impulsions du cœur au-dessus des simples conditions de l'esprit. — Certes, personne n'apprécie plus que nous la fermeté du caractère et la constance avec laquelle on soutient ses croyances et ses principes. L'homme dont la conscience sincère renferme une foi solide et qui pense avoir la vérité, ne saurait sans déshonneur transiger sur ses doctrines î il est même autorisé à en désirer le triomphe et à y dévouer ses forces ; rien n'est plus beau que de voir faire avec courage le sacrifice de sa tranquillité à l'amour de la vérité, tout comme rien D'est plus dégoûtant que le spectacle des gens qui font bon marché de leurs convictions et les abandonnent au premier souffle. — Mais d'autre part, nul homme n'est exempt d'erreur; n'est-il point à craindre qu'il ne mette son activité au service de ce qui est faux 7 D'autres, peut-être, sont mieux en état que Lui de découvrir le vrai ; n'y aurait-il pas prudence de sa part à écouter leur voix? Tous ont les mêmes droits à faire prévaloir leur opinion; pourquoi prétendrait-il un privilège exclusif pour la sienne? Les opinions- et les principes n'ont pas tous la même importance ; ne saurait-il céder sur les petites choses? N'est-il point à craindre que sa fermeté ne se change en intolérance, puis en exclusisme, puis en fanatisme, puis en persécutions ? L'histoire ne montre- t-el le pas comment au détriment de la paix, les sectes politiques et les sectes religieuses se sont auathémalisées, se considérant chacune
comme seule dépositaire de la véritéï Est-il donc permis à aucun de dire aujourd'hui, comme Jésus put le dire : Je viens semer la division entre le pire -et le fils, entre la mère ei la fille (Hatt.li. X, 23). Non, sans doute, parce qu'aucun de nous n'a apporté comme Jésus, la vérité absolue du Ciel ; non, parce que personne ne peut comme Jésus s'écrier : Je suis le chemin, et je suis la vérité (Jean XIV, 6) ; non enfin, parce que l'esprit de l'Évangile nous condamnerait. Lorsqu'il y a contradiction apparente entre les exigences de notre esprit et les sentiments de notre cœur, l'Évangile donne à ces derniers la préférence ; la charité est plus excellente que la foi ; la charité ne doi(jotnflis/Smr(ICorinth.XIV, 13). L'amour du prochain doit égaler celui qu'on éprouve pour soi-même, et comme cet amour ne cesse jamais, l'autre aussi De doit jamais nous abandonner. Suivez cette règle, elle vous trompera bien rarement. Lorsqu'on voudra intéresser votre conscience à quelque acte d'intolérance ou d'exctuaisme, demandez-vous si vousne froisserez point quelque conscience sincère, et n'oubliez pas que la volonté de Dieu est que vous vous supportiez charitablement les uns les autres. Lorsque l'esprit de secte vous sollicitera, au nom de la sincérité de la foi, à répandre la division autour de vous, vous dictera des paroles amères, ou vous associera à des projets malveillants, prenez-y garde, arrêtez-vous, la parole de Christ ne serait pas pour vous ; car, il a dit, et c'est là son commandement fondamental : Aimez-vous Us uns les antres. Consultez donc votre cœur, chaque fais qu'il semblera exister quelque contradiction entre ses impulsions et celles de votre esprit; consultez-le, après avoir cherché sincèrement la lumière, sûrs que le flambeau de la charité doit luire partout où luit Le flambeau de l'Évan-
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gile; consultez-le -, car il n'est jamais hors de saison d'aimer et de supporter; consultez-le, car l'Évangile a d'avance accepté ses réponses.
On a vu des docteurs soutenir sérieusement que le précepte de l'amour mutuel supportait une exception, et qu'il était permis de haïr ceux qu'on nomme les ennemis de la foi, les hérétiques. Ah ! que de maux, que de maux affreux ont été engendrés par cette désolante maxime! Que d'âmes pieuses, consciencieuses et zélées se sont vues en son nom livrées à toutes les horreur» de la persécution ! Que de passions haineuses, que de coupables ambitions l'ont invoquée pour se satisfaire ! Combien souvent l'Évangile lui-même a été par elle traité comme l'erreur! Que d'obstacles elle a opposés à ses progrès! AvecL'Évangile,protestonsdonecontre elle; aimons non seulement ceux qui nous aiment et pensent comme nous, mais aussi ceux qui en quelque point s'éloignent de nous ; aimons-les jusqu'à les supporter et jusqu'à leur rendre tous les services qui seront en notre pouvoir. — Alors, nous nous montrerons animés de l'esprit de Christ, il nous avouera pour ses disciples, et dès icibas, nous recueillerons les fruits de la justice gui se sèment Sans la paix (Jacques III, 18), nous étant souvenus que nous aurions beau avoir la connaissance de tous les mystères, et la science de toutes choses, et toute la foi jusqu'à transporter les montagnes, sans ta charité nous ne sommes rien (I Corinth. XIV, 2,).
Les promesses de Celui dont le règne n'est pas de ce monde ne se rapportent presque jamais aux avantages du monde; à cette règle générale, il a fait une exception, lorsqu'on parlant de la bonté, il a dit: Heureux
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la débonnaires, car ils posséderont la terre (Mat th. V, 5), rattachant ainsi, à l'amour du prochain, les bénéfices d'une douce et légitime influence. N'est-il pas vrai, en effet, que les hommes débonnaires obtiennent souvent par l'attachement général qu'ils excitent, beaucoup de choses qui sont refusées à d'autres? Lequel de tous, au spectacle de leur bonté, ne se ferait scrupule de leur causer de la peine? Lequel ne chercherait pas, au contraire, à les ménager, à leur témoigner de l'affection, à leur rendre une. partie de ces égards dont ils savent donner l'exemple ? Que de fois en présence d'une telle personne ne nous arrive-t-il pas de céder, plutôt que d'attirer sur sa figure l'expression du chagrin? Notre cœur répugnerait à refuser un service à celui qui met toujours de l'empressement à se rendre utile aux autres ; nous aimons à placer sur ses traits la sérénité que semble devoir lui procurer la douceur de son âme. 11 ne s'agit point ici pour l'homme débonnaire d'une possession violente et d'une conquête; non, les avantages de ce monde qui réclament l'emploi de tels moyens, ne sont pas de ceux qui ont été compris dans la promesse du Sauveur. Il ne parvient pas à dominer sur les personnes, et peut-être ses vœux n'onl>-ils que peu d'influence sur les destinées des empires; son domaine c'est le cœur , ce sont les relations domestiques, ce sont celles que créent les vocations et les devoirs journaliers; là, s'exerce sa pacifique domination, on aime à lui complaire, et il entraîne par l'amour. — Ne vous refusez point à la chrétienne ambition d'obtenir pour vous-mêmes un si doux empire; cette ambition peut s'allier avec la fermeté évangélique, elle ne suppose ni faiblesse, ni pusillanime condescendance; elle résiste quand le devoir l'exige; mais en toute
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occasion , en résistant comme en cédant, elle s'entoure d'une atmosphère de bonté qui réjouit et qui attire. Ne vous refusez donc point à faire ce qui placera votre éloge dans toutes les bouches, et vous conciliera tous les cœurs ; persuadez- vous qu'en répandant tout autour ' de voub la bonne odeur de votre charité, vous contribuez pour votre part et selon vos forces à l'œuvre chrétienne qui est d'assurer la prospérité et la paix par le triomphe de l'amour. — Voyez l'esprit de paix gagnant un peu partout du terrain ; les nations fatiguées de querelles invoquant cet esprit; les princes s'efforçant de répoudre à ce besoin de leurs peuples ; et comprenez que ces dispositions excellentes demeureraient stériles si l'esprit de paix ne pénétrait dans tous les rangs delà société, s'il ne commençait par gouverner la vie privée.
Pour chacun de nous, la fin de toutes choses est proche, pour chacun de nous, le moment s'avance où nous dirons : Nos jours ont été bien courts ; sachons employer ces rapides instants de la vie pour avancer le règne du Dieu qui est charité; gardons-nous de les consumer en vaines querelles pour les choses périssables dont nous ne saurions rien emporter au-delà de ta tombe ; mais au contraire , accomplissons en nousmêmes et près de nous la consolante promesse de Jésus à ses disciples : Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix (Jean XIV, 27).
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