‹ Conférences ou discours sur les influences sociales du christianismeChapitre 12 sur 32 · I. ÉG0I5HE DU LA PENSÉE · texte numérisé non relu

I. ÉG0I5HE DU LA PENSÉE

J'avertis chacun de vous , dit saint Paal dans notre texte, de ne point avoir de soi-même une trop haute opinion (Rom. XII, 3). Ne présumez donc point de vous-mêmes, et conduisez-vous par des sentiments modestes. — Jamais condamnation plus formelle ne fut prononcée contre l'orgueil de la pensée, contre cette fatale présomption qui nous porte à ne concevoir aucune contradiction, à vouloir que toutcèdedevant noire opinion, notre volonté, nos désirs, à ne supporter de supériorité d'aucune espèce, à revêtir enfin un esprit de résistance et d'indépendance incompatible avec l'ordre social. Il comprenait bien les désordres que doit enfanter l'orgueil de la pensée au milieu des hommes, celui qui disait : Ne faites rien par vaine gloire, mais que l'humilité vous fasse regarder les autres comme étant au-dessus de vous (Philipp. H, 3). Il sentait admirablement de quelle importance cette humilité bien entendue devait être pour le bien-être social, lorsqu'il la recommandait avec force même aux intelligents etaux hommes spirituels : Vous qui êtes spirituels, prenez garde à vous-mêmes, car si quelqu'un s'imagine être quelque chose, quoiqu'il ne soit rien, il se séduit lui-même (Gt\&t.\l, 1,3). Rien n'est donc plus clair sur ce point que le système chrétien; il veut que la pensée soit accompagnée d'humilité, et que le renoncement se manifeste par les égards que cette humilité doit inspirer.

Nous vivons dans une époque où la liberté avant grandi, les mouvements de chacun sont plus dégagés et plus indépendants, les forces individuelles se développent sans entraves, et le beaoin d'agir par sot*

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même augmente à mesure qu'on y cède davantage. Loin de nous.la pensée de vouloir méconnaître les immenses bénéfices que cet ordre de choses procure à la société. Quand on reporte sa pensée sur les temps ou sur les pays où le despotisme écrase toute volonté, comprime tout élan, arrête toute noble tentative, où une mutuelle défiance remplit de crainte les chefs et les sujets, où le corps social, comme paralysé, présente le spectacle du marasme, on se sent heureux et fier d'appartenir à une patrie dont aucun citoyen ne court de tels risques. Ici rien n'est perdu pour l'avancement de l'intelligence et de l'industrie; personne ne rencontre d'obstacles absolus à la manifestation.de ses idées ou de ses vœux; tous étant admis à concourir au bien général, les plue habiles ou les plus persévérants manquent rarement de voir leurs efforts couronnés de quelques succès. Semblable à un fleuve majestueux, la société recueille avec empressement les eaux qui de chaque côté viennent s'offrir à elle; aucune rivière, aucun torrent n'est violemment détourné de s'y joindre, la plus modeste source est accueillie, et toutes ces ondes réunies marchent h -s l'Océan, en

répandant leurs' bie s qu'elles tra-

versent. — Heureus 1 à tous de dé-

velopper le talent qi , Providence, et

de le faire valoir bous les yeux de Dieu 1

Mais autant est précieuse cette libre impulsion donnée aux forces individuelles, autant il est indispensable qu'elles sachent reconnaître les limites qu'elles ne doivent jamais dépasser à peine de se détruire ellesmêmes. Si le fleuve fertilisant vient à rompre ses digues, et abandonne le lit que lui a préparé la nature, il se change en un indomptable torrent, ou en marais

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infecU, et répand tout autour «Je lui la mort eu lieu de la vie. Que la liberté ne se change donc pas en licence ; que la confiance de chacun en la bonté de sa cause ne dégénère pas en une abusive présomption ; que les nobles ambitions n'engendrent pas un individualisme effréné qui ne peut que dissoudre, et pour cela, que la pensée individuelle reconnaisse une limite, celle des règles et des principes, l'autorité de la religion, l'autorité de la morale et du droit, l'autorité aussi des intelligences à qui est échue en partage une supériorité sociale.

Ne nous le dissimulons pas, les époques de grandes libertés sont celles où le principe de l'autorité même légitime est le plus souvent ébranlé, l'autorité de la religion avant tout. Il est douloureux, mais il est vrai de dire que les peuples libres sont rarement les plus religieux; ce sentiment qu'ils ont de leurs propres forces, cette continuelle activité qu'ils déploient, cetle habitude de vivre comme sans loi, font pâlir devant eux la puissance invisible d'un Dieu qui réside au loin, la valeur des enseignements transmis de sa part, et qui n'ont de soutien apparent que la voix de quelques ministres, la nécessité enfin de courber des fronts hautains devant une volonté qu'ils se persuadent n'être point irrésistible. La foi marche avec la soumission du cœur, et là ou le mot soumission est presque inconnu, là aussi la foi est rare. — Puis, quand la foi a disparu, quel appui reste-l-il aux règles de la morale et de la justice? Dictées par le Créateur, inscrites par lui dans la conscience, renouvelées et éclaircies par la révélation, elles perdent toute puissance quand la voix du Créateur n'est plus entendue; elles semblent autant d'atteintes gênantes à notre liberté, autant de restrictions fa-

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cheuscs à nos droits. Ceux-ci, tels que notre orgueil les définit, nous apparaissent -partout, et nous ne pouvons nous figurer qu'il en existe d'égaux aux nôtres, ou même de supérieurs; puis, sur ces- débris de la foi et de la morale, notre esprit jaloux entasse les ruines de toute supériorité; nous ne voyons qu'avec impatience, avec irritation même, toutes celles qui tendent à se manifester; notre chétif individu étant constamment le premier à nos yeux, nous ne pouvons comprendre qu'il y en ait d'autres qui le dépassent, et nous voilà obligés, pour lui rendre cette première place qui semble lui appartenir, de nous dévouer aveuglément à ses moindres caprices. — Ainsi grandit et se développe l'égoïsme de la pensée, en violation de cette sentence : Ne présumez point trop de vous-mêmes.

Arrivé à ce degré d'intensité, on comprend qu'il foule aux pieds une seconde limite sans laquelle cependant une société libre ne saurait marcher, c'est la déférence pour la volonté générale, lorsque celle-ci se manifeste d'une manière régulière et légale. Cette volonté doit être présumée comprendre le bien général mieux que les individus; à elle seule d'ailleurs appartient le droit d'être obéie; sans doute elle peut errer, il est donc nécessaire de l'éclairer, peut-être de la combattre par les armes de la persuasion ; j'admets donc que dans quelques cas rares la conscience exige impérieusement qu'on lui résiste et qu'on se sépare d'elle. Mais ne sentez-vous pas que ce sont là les circonstances exceptionnelles, et que si dans l'état ordinaire des choses, les individus se refusaient obstinément àse soumettre au vœu de tous, il en résulterait pour (a marche de la société de continuels arrêts qui, enfin, la rendraient impossible? L'individualisme livre aux

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règles établies une guerre continuelle; il les sape de toutes manières; il enlève ainsi toute force aux associations et aux corps qui ne peuvent cheminer qu'en adoptant certains principes lises; il crée l'anarchie, ou tout au moins entrave l'action, en obligeant les amis de l'ordre et de l'unité à batailler sans cesse contre lui, à combattre un ennemi intérieur, au lieu de consacrer toutes leurs forces à triompher des obstacles d u dehors. Ah I quand on connaît les miracles que produit l'union des esprits et celle des forces, union qui ne peutexisler qu'au prix de sacrifices mutuels, on se prend à déplorer la présence d'hommes orgueilleux et pleins d'euxmêmes qui n'en veulent faire aucun; on gémit du temps perdu à les combattre, et de la faiblesse qui en résulte; quelquefois même on leur cède au commun détriment pour rétablir momentanément la concorde et l'unité. Orgueil de la pensée! individualisme! déplorable écueil des peuples libres! Par lui disparaît toute discipline, toute chance de force et toute stabilité. Soyez donc sur vos gardes, chrétiens, et ne cédez pas à ce funeste entraînement; si les occasions se présentent à vous, et vous en rencontrerez, de faire valoir outre mesure vos prétentions, ne succombez pas à la tentation d'en profiter. Soyez violents à l'égard de vous-mêmes, en triomphant de ce piège que les circonstances tendent à voire amour-propre; ce sera de votre part du renoncement, ce sera de l'humilité; mais ce ne sera point de la faiblesse, loin de là, ce sera de la fermeté, la vraie fermeté chrélienne, celle d'un homme qui s'appuie sur des principes éternels et sacrés, mais qui en même temps leur obéit sans cesse, qui veut l'ordre et qui le premier s'y soumet.

Ne comprenez-vous pas d'ailleurs ce que votre

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exemple aurait de contagieux si vous vous montriez animés d'un égoïsme perturbateur? Voos agiriez, je veux le croire, avec des intentions que vous pensez respectables, dans un but que vous estimez bon; mais qui vousditque la barrière une fois levée, la route de l'individualisme une fois ouverte, on ne verra pas s'y précipiter une foule de gens qu'excitent de mauvaises passions, l'envie, la jalousie, l'ambition, l'amour de l'aise, la crainte de toute gêne, la paresse? N'au rez-vous pas ainsi à vous reprocher le mal que d'autres auront fait, s' autorisant de votre exemple? Comment, en particulier, retiend rez-vous la fougue souvent présomptueuse des jeunes gens, si vous foulez aux pieds le respect dû aux règles, aux principes et aux lois? Chez eux, surtout, l'esprit d'indépendance se développera avec une effrayante intensité dès qu'ils en auront reçu les leçons de ceux à qui il appartenait d'en calmer les prétentions. — N'attendez donc pas qu'une triste expérience vous apprenne combien les peuples, combien l'État, combien l'Église sont intéressés à ce que chacun ne présume pas de soi-même outre mesure, a ce que chacun, au contraire, revête des sentiments modestes sans lesquels on ne peut obtenir ni l'unité de . l'esprit, ni le bien de la paix.

g II. ÉGOISHE DE L'OPINION.

Ne vous conformez point au siècle pri$ent (Rom. XII, 2). Nttuivexpas la multitude pour faire ïema/(ExodeXXUI,2). Ces ordres de l'Écriture nous indiquent une seconde application de l'esprit de renoncement, ou un second écueil contre lequel il menace d'écbouer. 11 s'agit de ce désir

d'éloges, d'approbation, d'assentiment qui se rencontredu plus au moins chez tous les hommes, et qui les porte à considérer avec inquiétude ce que l'on peut penser ou dire sur leur compte. Sans doute, cette préoccupation de l'opinion publique peut offrir quelques avantages. Si elle n'est autre chose qu'un profond sentiment de conscience qui ne permet pas de se montrer au monde autrement qu'avec une fermeté de principes vertueux propres à se concilier la confiance et l'estime, cette disposition est éminemment louable; en la revêtant, le disciple du Christ se souvient qu'il est le sel de la terre, et que le sel doit conserver sa saveur sous peine de n'être bon à rien. Il y cherche aussi un moyen d'éclairer sa propre pensée, et de dissiper les ténèbres où ses passions pourraient le retenir. Comme symptôme bon à consulter, l'opinion des hommes peut être recommandée. Mais là n'est pas le penchant vicieu s que l'Évangile condamne, lorsqu'il nous invite à renoncer aux exigences du siècle; il s'agit tout au contraire, de cet aveugle entraînement qui porte à céder sans combat aux influences variables de l'opinion, aux caprices des mœurs, au goût du jour, nous faisant tous à tous, dans la mauvaise acception de ce mot; il s'agit de cette crainte du qu'en dira-t-onl qui rend notre conscience facilement ébranlable , qui se substitue à la fermeté des principes, qui nous laisse faibles en présence des mauvaises passions, qui peut-être nous engage non seulement à les ménager, mais à les flatter; il s'agit de cette déplorable versatilité qui, Buivant l'esprit du siècle, nous fait paraître tantôt sévères, tantôt indulgents outre mesure, tantôt religieux, tantôt sceptiques, tantôt amis de l'ordre, tantôt protecteurs du désordre;' il s'agit enfin de cette abdication de notre propre con-

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science' qui se laisse aller au torrent d'une opinion; passagère, qui la prend pour critère du bien et du mal, qui se dissimule elle-même, soit afin de pouvoir jouir de la vie sans trop déplaire aux autres, soit aussi afin d'obtenir les joies enivrantes de la popularité. Fatale condescendance, source de maux d'autant plus irréparables qu'elle constitue une faiblesse spirituelle, une atonie sociale dont les passions savent habilement profiter; déplorable égarement que l'Évangile condamne ouvertement, comme un abandon de soi-même et de la vertu.

Or, il est à remarquer que cette faiblesse morale est encore un des dangers auxquels l'excès de liberté expose les peuples. Trop souvent au milieu d'eux, le frein moral, seul solide, seul invariable, est remplacé par le frein de l'opinion, bien vacillant, bien incertain; trop souvent, cette opinion tumultueuse et despotique remplit l'âme de crainte et lui arrache de fatales concessions. Elle fait entendre sans entraves mille voix discordantes, et trop souvent elle rencontre des oreilles complaisantes qui consentent à l'écouter. Capricieuse puissance, elle conduit les peuples par secousses dans des voies raboteuses, jusqu'à ce que la conscience revendiquant ses droits imprescriptibles reprenne la place qui lui appartient , et ramène les esprits à la droite voie de la justice. Je le sais, il faut du courage pour résister au fantôme de l'opinion, surtout dans les époques de grande publicité, Ou plutôt, pour savoir distinguer l'opinion respectable qui veut le bien de celle qui exige le mal, il faut de la fermeté pour accepter le blâme injuste, peut-être même pour braver t'inBulte; il en faut aussi pour repousser l'éloge non mérité, ou la. flatterie intéressée. L'orgueil se sent trop délicieu-

sèment, chatouillé par les louanges pour qu'il ne dicte pas à ce prit bien des faiblesses. Prenez donc garde à ne pas vous mettre au service du monde; ne cédez pas sans examen à l'instinct d'imitation qui vous soumettrait au siècle présent; ne suivez pas la multitude, si vous trouvez qu'elle vous conduit au mal.

11 n'y a d'ailleurs dans ces exigences de l'Évangile rien qui soit en contradiction avec les règles d'humilité que nous exposions tout à l'heure; tout au contraire, elles sont en parfaite harmonie. Il s'agit dans les deux cas d'empêcher la conscience de s'anéantir et de céder la place aux passions. Si elle s'abdique devant ses propres passions, devant la recherche de son propre intérêt, devant son orgueil, nous lui disons qu'il ne faut point trop présumer de soi, et qu'il faut consulter les intérêts de tous; si elle s'abdique devant les passions des autres hommes, nous lui disons qu'elle pe doit point suivre la multitude aveuglément. Nous joignons ces deux préceptes avec d'autant plus de confiance que fort habituellement celui qui prétexte la contrainte du dehors, le vœu de l'opinion pour faire le mal, a par devers lui des vues d'intérêt personnel,' et cherche une excuse pour complaire à ses propres passions; il suscite une opinion factice, irrégulière, désordonnée, qui ne ressemble en rien à la manifestation régulière et légale de la volonté générale. Avec cet-opinion, l'individualisme sait admirablement s'entendre; ils travaillent au mal de concert, s'attaquent également aux principes de ta morale ou à la stabilité des lois, et s'efforcent à l'envi de lâcher la bride aux mauvaises passions.

Qu'on n'invoque point davantage contre le renonce-

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ment au siècle les préceptes charitables de l'Évangile; ce renoncement et ces préceptes ne se- combattent point. La fermeté du chrétien qui résiste au péché n'empêche ni le dévouement, ni la bienveillance, ni lâchante; ce n'est pas être charitable envers le prochain que de flatter ses mauvais penchants; c'est au contraire lui nuire étrangement, en même temps qu'on se nuit à soi-même en les imitant. Sans doute, dans la résistance au mal, on peut encore être charitable, on peut revêtir des formes douces et montrer que l'on aime le pécheur; mais aller plus loin, mais souscrire au péché, ce n'est pas de la charité, c'est de la faiblesse, ou plutôt c'est de l'égoïsme. — Combien ne voiton pas de ces hommes, en apparence débonnaires, se faisant amis de tout le inonde pour n'avoir pas la peine de résister, ou pour ne se pas compromettre? Cette bonté ne leur sera pas imputée à justice au jour du jugement; ils auraient dû, avant tout, discerner le juste de l'injuste, te bien du mal, le vrai du faux, puis, une fois dans cette route, moyennant qu'on leur permît d'y marcher toujours, se dévouer à leurs frères, et faire du bien à tous. Celui qui agit ainsi , celui-là seul est vraiment chrétien; il ne confond point l'amour du prochain avec la condescendance aux vices du prochain; il aime et accueille ses frères, mais repousse leurs .vices avec une inébranlable fermeté. — Oui, encore une fois, il faut concilier cette fermeté avec l'humilité et la tolérance; il ne faut pas qu'elle engendre un zèle amer, ni un orgueil fanatique; mais le christianisme, mieux qu'aucune autre doctrine, a proposé celle conciliation en en fournissant lu moyens.

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