SEPTIEME DISCOURS
ISFLUENCE SOCIALE DE CHMSTIAIHSIÉ BÈS SA HAlSSàSCE.
La sagesse qui vient d'En Ha ni «I premièrement pure, ensuite pacifique, modérée, Imitable, pleine de miséricorde et debuiis fruits. J*cq. III, IT.
La civilisation chrétienne contient l'avenir du monde. — Ainsi s'exprimait récemment un philosophe distingué (1); il avait aperçu dans le christianisme un principe de vie et d'activité qui manque aux, autres religions; il l'avait vu gagnant constamment sur elles du terrain, les entamant chaque jour davantage, ne se laissant point entamer par elles; il n'avait pu s'empêcher, par réminiscence sans doute de la parabole du grain de sénevé, de comparer l'Évangile à une plante vigoureuse, et les doctrines rivales à des arbres demi-secs qui ont moins l'air de vivre que 3e languir, et qui n'existent encore que le temps nécessaire pour tomber en dissolution. C'est, en effet, un spectacle bien instructif et bien réjouissant que celui du monde vu de haut, et en se plaçant à une distance assez grande pour faire disparaître toutes les pet i tes variétés sociales des peuples? On y aperçoit l'Évangile se posant en face de trois grandes résistances dont il doit triompher : l'idolâtrie grossière des sauvages et des barbares,
(1) JocrrMY, Mélangea philosophiques, page 138.
DMzerlbvGOOgk
l'idolâtrie 'plus raffinée de» Indoua et des Chinois, et le Mahométisme. Déjà, deux parties du monde lui sont entièrement et irrévocablement acquises : la vieille Europe où dès longtemps il s'est assis, et la jeune Amérique qui lui prépare des populations immenses de sujets dévoués. Ailleurs, ses progrès sont incessants, et chaque siècle les voit croître avec une inouïe rapidité; tantôt, l'ambition du négoce; tantôt, les exigences de la politique ; tantôt, le zèle religieux du missionnaire viennent donner la première impulsion et entraînent les disciples du crucifié sur des plages où son nom n'avait jamais retenti jusqu'alors. L'inverse ne se voit pas; la tentative n'en est pas même à craindre. Si l'on vous menaçait pour un avenir plus ou moins éloigné de voir le bras victorieux des Musulmans et des Indous, placer ie croissant sur vos cathédrales, ou faire promener le char de Juggernaut dans vos places publiques, ainsi qu'ont fait les Européens pour le signe de la croix, au milieu des peuples de l'Asie et de l'Afrique, vous en ririez avec raison comme d'une vaine bravade; la puissance de la croix n'a rien de semblable à redouter. 11 est même à remarquer que. là où une fois elle s'est fait connaître, elle manque rarement de prendre possession pour toujours et de commencer son travail de prosélytisme. Les peuples idolâtres de l'Orient en ont l'instinct. Malgré l'orgueil de leur esprit et la vanité de leurs formules, ils ont en quelque sorte deviné leur impuissance devant la civilisation chrétienne. Les Chinois et les Japonais lui ont fermé, jusqu'à présent, l'entrée de leurs immenses domaines, ne voyant que dans un bannissement absolu le moyen de résister à sa force envahissante'; inutiles barrières, qui déjà commencent à s'ébranler, et qui,
renversées un jour, livreront aux conquêtes de l'Évangile les plus belles contrées de la terre. — Pour nous, chrétiens, ses conquêtes n'ont rien qui doive surprendre; nous qui connaissons l'Évangile, nous qui savons que là seulement se trouve la véritable solution de» grandes questions que se pose l'humanité sur Dieu, sur la création, sur sa propre destinée, sur ses rapports avec le ciel; nous qui pouvons chaque jour admirer les effets de sa morale, de cette morale d'amour et de charité, qui est à ta fois pour la conduite le guide le plus doux et le plus sûr; nous qui sentons dans les dogmes et les préceptes du christianisme un principe de conciliation pour tous les besoins, tous les instincts, toutes les facultés contradictoires en apparence qui constituent la nature humaine; nous avons acquis la conviction que cette religion seule peut être de tous les temps, de tous les pays, de tous les peuples; nous expliquons ainsi l'incontestable supériorité qui distingue aujourd'hui les populations chrétiennes, et nous répétons avec confiance qu'à elles appartient l'avenir du monde. — Ce n'est pas seulement, au reste, par un mouvement de légitime orgueil que nous désirons la réalisation de cet avenir, c'est aussi par un mouvement de sympathie et d'humanité ; c'est parce que nous avons éprouvé largement sur nous-mêmes l'action bienfaisante et civilisatrice de l'Évangile, que nous souhaitons à d'autres le même avantage et les mêmes bienfaits. — - Dix-neuf siècles à peu près se sont écoulés déjà, depuis qu'à la vue d'une simple crèche, le chœur des anges s'écria : Paix sur ta terre et bienveillance envers les hommes, et pendant toute la durée de cette longue existence, au milieu des vicissitudes de l'histoire, malgré les altérations que les passions ou l'ignorance des hommes lui ont
DMzedbvGOOgk
fait subir, le christianisme n'a cessé d'exercer la plus heureuse influence sur la condition sociale des peuples, sur leur organisation politique, sur leurs mœurs et sur leur développement intellectuel. Il a été vu à l'œuvre, et les effets qu'il a produits sont devant nous, sous nos yeux. Ces effets, nous devions les attendre; ils ne pouvaient pas ne pas avoir Heu. Comme toute religion entraîne nécessairement avec elle une civilisation qui lui correspond, comme, en outre, les principes chrétiens sont plus que tout autre (nous nous sommes efforcé de le prouver dans nos précédentes conférences), propres à conduire la civilisation à son vrai but, à cette cause devaient inévitablement se rattacher ses effets; toutefois, il y a de l'importance et beaucoup d'intérêt à ne pas se contenter de cette conclusion purement théorique, mais à en poursuivre la réalisation dans les faits et dans la pratique; il est bon de replacer en sa présence le tableau des bienfaits dont on est redevable à l'Evangile, et dont bien souvent on est enclin à oublier l'origine. A force d'en jouir, on en perd de vue la vraie nature, et on en méconnaît la grandeur. Il convient de contempler le contraste qu'ils fout avec les civilisations qu'engendrent l'idolâtrie et toutes (es fausses religions auxquelles nous avons échappé. — Deux voies s'offrent à nous pour accomplir ce dessein : l'une de ces voies est purement historique, elle consiste à parcourir les principales époques de l'existence du christianisme, en faisant ressortir son influence sur la vie sociale ; l'autre est moins vaste, mais aussi plus précise, elle consiste à décomposer la société dans ses divers éléments, et à déterminer l'action du christianisme sur ces éléments, sur le gouvernement, sur l'Église, sur les moeurs, sur les lois. Chacun de ces deux
DMzedbvGOOgk'
points de vue pris à part suffirait à fournir un enseignement abondant; mais nous n'avons à notre disposition qu'un petit nombre de discours; force est donc à nous de nous borner et de choisir quelques traits saillants dans l'une et l'autre méthode : deux de nos conférences offriront un exemple de l'étude historique des influences chrétiennes; nous y envisagerons le christianisme d'abord à sa naissance et jusqu'à son adoption par les empereurs romains ; ensuite au moyen âge, après la conquête de l'Europe par les barbares et avant la renaissance des lettres. — Les discours suivants seront consacrés à l'étude des influences spéciales du christianisme sur la famille, sur l'Éjtat et sur l'Église.
Sous le règne de l'empereur Tibère, à la voix d'un crucifié, quelques hommes du peuple, pêcheurs pour la plupart, quittent la Judée, se répandent dans toutes les provinces de l'empire romain, entrent de préférence dans les villes du monde païen les plus célèbres par leurs lumières et les progrès de la civilisation, et s'efforcent de persuader que leur Maître est un envoyé divin, porteur d'un message de paix pour tous ceux que le péché a tourmentés et chargés. Quelle folie, quel scandale qu'une telle tentative ! Cependant, soixante-dix ans se sont à peine écoulés, que déjà cette religion nouvelle compte de nombreux disciples dans toutes les divisions de l'empire; les représentants de la puissance de ce monde, Trajan et Pline le jeune, consultent ensemble sur ce qu'il y a à faire à l'égard de cette secte menaçante. Deux siècles plus tard, après avoir triomphé des plus cruelles persécutions et vaincu tous les
DMzedbvGOOgk'
obstacles, elle s'assied sur le trône avec Constantin ; le christianisme est proclamé religion nationale. Serait-ce là une simple révolution politique, un de ces changements dans l'organisation du gouvernement ou dans les dynasties régnantes, qui n'en apportent presque point dans les mœurs, et qui se réduisent à un fait historique sans influence sensible sur la civilisation ? Vous savez le contraire ; le triomphe du christianisme a été une régénération complète du cœur, et, par la conversion du cœur, un changement entier dans l'état social. Représentez-vous pour quelques instants une secte religieuse prenant naissance au milieu de vous, et y faisant assez de progrès pour compter des disciples dans toutes vos rues, dans tous vos villages, presque dans toutes les familles ; supposez cette secte se distinguant de vous par la plupart de ses habitudes, et dites si plus ou moins rapidement vos mœurs, et peut-être vos lois, ne seront pas profondément modifiées pour se plier à l'action d'un tel fait ? Telle fut dans l'origine l'influence chrétienne. Dépourvue de puissance politique, obligée même de lutter avec les forts de ce monde, elle se fit accepter cependant comme un fait irrésistible ; forte d u nombre de ses partisans, forte des exemples de vie évangélique que partout ils offraient à l'étonnement des païens, elle obligea ceux-ci de compter avec elle, en modifiant au milieu d'eux les moeurs, les sciences, les conditions et les lois.
î § I. INFLUENCE SUR LES MOEURS.
Sa première action s'exerça sur les mœurs, où elle introduisit de nouveau un caractère de pureté et d'huma-
nilé. Borne avait lutté quelque temps contre l'invasion des mœurs relâchées de la Grèce, de l'Assyrie, de l'Egypte et de l'Inde, niais dépourvue du bouclier d'une foi pure, elle succomba, et l'ère chrétienne prit, naissance au milieu d'un siècle d'épouvantable corruption. La littérature de l'empire romain nous est parvenue ; il n'est pas 1 besoin. d'autre preuve. Il ne manque à la vie dépravée d'alors ni des encouragements, ni d'amères censures; Horace, Ovide, etc., nous offrent les premiers ; Juvénal, Perse, Sénèque, Tacite, nous ont transmis les secondes, et leurs accents d'indignation l'emportent presque sur les sévères reproches de saint Paul. Et voilà qu'au sein d'une société si corrompue, il se crée en quelque sorte une seconde société qui croît à vue d'œil, et qui pourtant s'efforce de briller par le contraste de ses mœurs avec les mœurs païennes. — Plus de fêtes criminelles et de jeux licencieux, le chrétien s'en éloigne soigneusement, lui et sa famille; les joies profanes des enfants de ce monde viennent d'une source où le chrétien ne voit qu'un breuvage empoisonné; sa vie est une vie paisible, une vie domestique, il s'efforce d'y donner l'exemple des devoirs réciproques, la bonté, la fidélité, la complaisance; il y joint celui du travail dans une vocation honorable ; puis, il se disirait et se console par l'accomplissement des devoirs religieux, le culte, la prière, la lecture des Écritures, le chant des cantiques. — Le mariage chrétien est une sainte union d'âmes immortelles qui se jurent amour et fidélité, confiance mutuelle; la femme n'est plus cette esclave, cet être dégradé et inférieur que le paganisme a partout condamné à la plus déplorable condition; c'est une compagne, une amie, l'égale de son mari; elle aime et a droit d'être aimée à son tour ; elle ne peut se conten-
ter d'une affection partagée , et la polygamie est bannie de la société chrétienne, tout comme en disparaît la déplorable facilité des séparations et des divorces. Relevée à ses propres yeux, la femme chrétienne donne l'exemple de la vertu ; elle renonce aux parures mondaines et se distingue par la simplicité décente de son vêtement. L'éducation de ses enfants, qu'ailleurs on lui enlève, lui est confiée pendant les premières et précieuses années où tant de bonnes semences doivent être déposées dans le cœur. — Voilà les mœurs telles que les veut l'Évangile, et telles que ses disciples les possèdent, imparfaitement sans doute, mais cependant assez fortement pour exciter l'attention et souvent l'admiration du monde païen. — Ces mœurs sont dictées par la foi, et la foi engendre bien d'autres miracles. Elle explique la tenue des chrétiens au sein de l'affliction, au milieu des calamités individuelles ou publiques. Ce n'est pas par des cris, par d'absurdes expiations, ou par le désespoir, qu'ils combattent la douleur; c'est par la résignation, par une pieuse fermeté, par le calme de l'espérance. Le fidèle accepte le châtiment de Dieu comme un bien, et à son ordre le martyr supporte les plus cruels tourments avec une inébranlable constance. — Puis, quelle charité, quelle douceur, quelle humanité! Non seulement les chrétiens font preuve d'une active bienfaisance les uns avec les autres, se secourant mutuellement, accueillant avec empressement leurs frères étrangers et malheureux, vivant bien ensemble et évitant les procès ; noo seulement, au nom de l'égalité des hommes devant Dieu, ils condamnent les cruautés inouïes auxquelles sont exposés les esclaves, les vaincus, les gladiateurs,, mais encore ils étendent ouvertement jusqu'à leurs ennemis les bien-
faits d'une charité universelle ; ils aiment leur prochain sans exception; rien ne les arrête pour faire le bien, et quand la peste a paralysé les bras des plus intrépides, il se trouve encore des chrétiens pour enlever les cadavres et désinfecter les rues. « Voyez, s'écrie Justin, nous étions autrefois esclaves de la volupté, et maintenant nous recherchons la pureté des moeurs-... l'or était tout pour nous, et nous ouvrons aujourd'hui la main pour partager avec les pauvres et avec tous ce que nous possédons. Nous nous haïssions mutuellement, nous nous combattions, la seule différence de mœurs ou de langage nous rendait ennemis et étrangers; aujourd'hui, tout est changé. Christ unit tout; nous prions pour nos ennemis, et nous supplions ceux qui nous haïssent sans cause de venir à la vie chrétienne. » Ces exhortations ne furent point inefficaces, elles amenèrent bien des âmes captives au joug de l'Évangile, et introduisirent bientôt dans les institutions et dans les lois d'importants changements.