‹ Conférences ou discours sur les influences sociales du christianismeChapitre 17 sur 32 · OPPOSITION DU CHRISTIANISME ET DE LA BARBARIE · texte numérisé non relu

OPPOSITION DU CHRISTIANISME ET DE LA BARBARIE

Trois caractères principaux, tous égahjmentantipathiques au bon ordre de la société, distinguaient les Barbares : le besoin d'indépendance, d'où naît la désunion ; l'estime exagérée de la force, d'où naît l'oppression du faible, la violence dans les mœurs et l'inégalité dans

les conditions; enGn le mépris de la science, d'où naît l'ignorance et la stagnation des industries. Désunion, violence, ignorance, telle était la part du mal dans les sociétés barbares du moyen-âge.

La désunion d'abord. L'empire romain brisé en mille pièces n'avait aucune chance de voir se reconstituer dans son sein une unité politique, et tes tentatives pour y parvenir n'eurent jamais de succès pour plus d'un règne; l'activité désordonnée des sauvages, la fougue de leurs caractères indomptables, leur susceptibilité, tout se réunissait pour entretenir parmi eux comme un état de perpétuelle convulsion; l'ambition de chacun , la répugnance à subir tes exigences de la vie sociale, empêchaient toute centralisation dans l'autorité, et faisaient des voisins, qu'ils fussent princes ou simples particuliers, des ennemis ou des rivaux, aussi éloignés que possible d'unir leurs forces et leurs talents pour procurer le bien général. Ainsi les peuples du moyen-âge ignoraient les jouissances et la force que procure à la société l'unité d'action ; tourmentés, agiles sans cesse par un instinct d'indépendance individuelle, ils s'y livraient avec ardeur au risque de compromettre cette indépendance elle-même au sein de leurs luttes.

La violence ensuite. Accoutumés au métier des armes, ils ne faisaient guère cas que de la bravoure militaire ; la moindre offense excitait leur colère, et le droit de l'épée terminait presque seul leurs discussions ; aussi, le faible ne tarda-t-il pas à se voir opprimé, le plus fort devint son maître, et la société barbare compta bientôt des seigneurs et des esclaves; aux grands tous les privilèges, aux petits toutes les privations.

L'ignorance enfin. Aucun encouragement à la science ne pouvait venir ni des chefs qui n'en sentaient pas le

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prix, ni des sujets qui étaient de pauvres paysans attachés à la charrue; le commerce et l'industrie manquaient de cette sécurité qui seule en amène le progrès; personne ne pouvait être sûr de conserver le produit de son travail dans ces temps de brigandage et de guerre. — Sous toutes les faces, la société semblait se refuser aux bienfaits de la civilisation, et lui opposer d'insurmontables obstacles.

Ce fut l'Église, ce fut le clergé qui eut l'honneur de triompher de ces obstacles; c'est l'institution chrétienne, ne l'oublions point, qui a préparé les jouissances actuelles de notre état social. Elle seule sur tous les points se mit en lutte avec la barbarie, et sur tous les points remporta des victoires signalées. Bien des traits de cette remarquable lutte, vus au travers de nos idées modernes ou de nos préjugés, peuvent paraître bizarres ou même fâcheux; nous qui n'aurions qu'à souffrir si nous voyions renaître la tyrannie des papes ou l'intolérance des conciles, nous ne pouvons guère nou3 représenter un temps où le pouvoir sacerdotal était pour les peuples une sauvegarde contre un détestable despotisme; nous qui, jaloux de nos droits et de nos libertés, travaillons sans cesse à prévenir la concentration du pouvoir et de l'autorité, nous ne nous figurons qu'avec peine le service qu'ont rendu aux peuples les princes de l'Église et les rois en concentrant dans leurs mains une autorité disséminée alors entre une foule de petits tyranneaux aussi cruels qu'ignorants; nous qui repousserions aujourd'hui avec indignation les prétentions du clergé, s'il réclamait le monopole de l'éducation et de la science , nous ne comprenons pas combien il a été heureux que pendant un temps il ait possédé ce monopole dont personne,

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excepté lui, ne se souciait. Voilà pourtant ce qu'a fait l'Église animée, il faut le croire, de l'esprit de son chef; là où se trouvait la désunion, elle a introduit un principe d'unité; là où la force dominait seule, elle a fait vivre un principe de justice et d'égalité; lorsque tous dédaignaient ta science , elle en a réuni les débris, et a soigneusement gardé ce précieux dépôt.

L'Église formait dès longtemps un corps unique animé d'une pensée commune et voué à un intérêt identique ; elle conserva ce caractère après la conquèle. En France, en Espagne, en Italie,' au milieu de l'infinie diversité des lois, des mœurs, des souvenirs, des volontés, partout se retrouvait un point de contact, un principe d'analogie : l'Église et les cérémonies de l'Église. La hiérarchie des prêtres était commune à toute la chrétienté , le culte y présentait une uniformité presque absolue ; l'impulsion donnée à ce grand corps partait d'un centre unique, et se faisait sentir la même dans toutes les parties de l'Europe; tous les États, qu'ils fussent grands ou petits , puissants ou faibles, républicains ou monarchiques, se ressemblaient quant à la religion ; jugez quel moyen d'action! quelle rapidité, quelle efficace dans les volontés de l'Église et dans les pensées qui l'animent! Partout ailleurs rivalité et guerre, là seulement alliance et paix. Voulezvous qu'une idée fasse du chemin, confiez-la à l'Église; par elle, on verra cette idée pénétrer dans, toutes les parties du continent européen, et s'adapter en chaque lieu aux exigences spéciales du pays. Par-le clergé sefil, et au point de vue religieux, se feront les grandes choses. Le triomphe de Rome sur le despotisme impérial, la fondation d'ordres nombreux et puissants, les croisades, ce sont les grands événements de l'époque ;

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tous sont dictés par l'idée religieuse. On sent qu'audessus de toutes tes volontés plane une loi, au-dessus des caprices il y a une pensée ; c'est celle du christianisme parlant par l'Église. Et quelle pensée ! Une pensée morale qui a le privilège d'être acceptée comme divine! une pensée morale qui crée elle-même une force morale en opposition avec la force brutale seule invoquée alors I une pensée collective qui réduit au silence tous les caprices individuels ! une pensée spirituelle qui électrise les cœurs au nom de la religion et lui consacre une énergie qui autrement se mettrait au service d'une ambition farouche et toute matérielle! une pensée divine qui, par conséquent, domine toutes les lois humaines et brise toutes les résistances! une croyance enfin, une foi, une règle supérieure entre tes mains d'une corporation puissamment organisée et généralement respectée I Bienfait immense! influence souverainement heureuse, sans laquelle, vraisemblablement, l'Europe n'eût conquis la civilisation qu'au travers des convulsions tout autrement affreuses que celles dont elle a été témoin !

Un autre bienfait lui est dû, c'est qu'elle a su rendre hommage aux principes d'humanité, d'égalité et de liberté. L'Église, on peut le dire, malgré sa forte et puissante constitution , a été la démocratie de l'époque; elle a ouvert ses rangs à toutes les classes de la société , et les honneurs qu'elle offrait se sont vus bien souvent recueillis par des hommes partis de bas; tous ont été toujours admissibles aux dignités ecclésiastiques. Tandis que le pouvoir temporel était exclusivement placé aux mains des nobles et des seigneurs, d'humbles vassaux pouvaient prétendre au pouvoir spirituel; le prêtre était relevé par sa fonction. Nul

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esprit de caste ne déparait le sacerdoce chrétien, toat autre en ce point que celui des peuples orientaux; aussi, grande en réalité était l'influence du peuple sur l'Église; là, ses besoins étaient connus, ses souffrances appréciées, ses désirs entendus ; il savait qu'au sein du clergé il y avait des siens, et qu'armés d'une haute influence ils sauraient défendre ses plus chers intérêts; pénétrant dans chaque famille, écoutant les confessions et les doléances des plus petits, les prêtres chrétiens étaient véritablement de précieux intermédiaires entre les'obefs et les sujets ; puissants interprètes du faible, ils rétablissaient par leur ministère une égalité sociale en apparence bannie des institutions. Nous étonnerons-nous du zèle avec lequel les populations favorisèrent l'accroissement de ce pouvoir spirituel qui s'attachait à leur faire du bien? Il se présentait à elles avec le double prestige de l'autorité divine qu'il disait posséder, et de la popularité que seul il recherchait. Sans doute, cet accroissement eut ses inconvénients et ses dangers; il en eut pour le clergé qui tendit bientôt à l'asservissement des consciences, et dont les mœurs se corrompirent; il en eut pour les libertés sociales qui, plus tard, se trouvèrent compromises et comme aliénées entre les mains de l'Église; mais il faut le reconnaître, il fut dans l'origine le juste résultat d'une haute supériorité morale. Sous l'influence du clergé, on vit s'établir une jurisprudence et une procédure remarquable par sa douceur et par sa sagesse; le barbare système de la vengeance individuelle, aussi cruelle que capricieuse, y fut l'objet d'une constante réprobation; les absurdes arrêts que dictait une espèce de sort, sous la forme de duel, furent presque ignorés dans les cours ecclésiastiques; une justice à la fois plus

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prompte, plus éclairée et plus douce y était administrée. C'est aux conciles de Tolède, dès le vi" siècle, que s'élabore pour l'Espagne une loi rationnelle, un code vraiment philosophique, et qu'on voit proclamée l'égalité des citoyens devant la loi. — C'est un évêque, îlildebert, au douzième siècle, qui censure un prêtre pour avoir fait donner la question àun esclave accusé de vol, observant que la torture est un supplice certain appliqué à un crime incertain. — C'est un concile tenu à Reims dans le même siècle, qui attaque courageusement ces divertissements militaires, ces tournois où l'esprit guerrier des temps barbares trouvait de nouveaux aliments; et où, suivant les paroles du concile, on compromettait également la vie du corps et la vie de l'âme. — C'est aussi dans ces assemblées ecclésiastiques que se rendent des lois nombreuses pour empêcher les plus fâcheuses. conséquences de ces mceurs farouches qui engendraient la guerre et le brigandage; l'incendie, le pillage et la destruction des maisons ; l'enlèvement des troupeaux, la destruction des instruments d'agriculture sont l'objet de menaces nombreuses et de peines redoutables, évidemment destinéesàprotéger le pauvre paysan contre les déprédations dont il était sans cesse menacé.

Ainsi, même au sein d'unclergé ambitieux et qui, nous devons le reconnaître, use de ses privilèges pour augmenter outre mesure sa propre puissance, se retrouva l'esprit de l'Évangile, oublié presque partout ailleurs; il devint , il resta entre les mains de la Providence un pré* cieux instrument de civilisation, protestation active, puissante et continuelle contre les principes de la barbarie.

Ce fut enfin au milieu de l'Église et de ses chefs que demeura» pendant bien des siècles, le dépôt des sciences et des lumières. Le trésor de la science et des arts n'é-

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tait pour les princes et pour les masses presque d'aucune valeur; le métier des armes pour les uns, l'agriculture pour les autres, étaient la seule occupation généralement admise; la lecture, récriture, le calcul, le chant étaient considérés comme d'inutiles passe -temps, auxquels personne n'aspirait; le commerce et l'industrie manufacturière n'obtinrent un certain lustre que dans un petit nombre de villes privilégiées, auxquelles, malgré les entraves que leur imposaient des règlements restrictifs, ils procurèrent des richesses et une puissance considérables. — Ainsi, le développement de l'intelligence humaine, de ce caractère distinctif de l'être appelé à dominer la création, se voyait partout sacrifié à l'exubérance des forces physiques; le clergé seul fit exception. Appelé par la nature même de ses fonctions, et aussi peut-être par le sentiment du pouvoir que lui donnerait une connaissance profonde des lois, appelé à devenir l'interprète des volontés divines et des volontés sociales, il dut nécessairement acquérir les moyens littéraires d'accomplir cette mission; aussi, non seulement l'instruction élémentaire fut régulièrement donnée à tous les prêtres et les moines, mais ils devinrent les seuls possesseurs de ce qu'on nommait alors l'instruction supérieure; les couvents et monastères recueillirent tous les manuscrits qui avaient échappé à la dévastation du V siècle, et c'est de là qu'ils sont sortispour enrichir nos bibliothèques modernes; les universités et académies furent essentiellement encouragées par le clergé; ces centres de vie scientifique, fréquentés par des milliers d'élèves, devenaient pour les hommes distingués un moyen d'arriver aux honneurs ecclésiastiques, et si l'on vit le clergé s'affilier soigneusement tous les esprits élevés, diriger aussi vers la théologie

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presque toutes leurs méditations, cela 'même suffît à prouver que les autres classes de la société, les autres intérêts sociaux tenaient fort peu à lui faire concurrence sur le noble terrain de l'enseignement et de la science. Ils se trompaient grandement; cet immense privilège qu'ils abandonnaient au clergé, augmentait sa force d'autant qu'il diminuait la leur. C'est à lui en particulier que l'on doit attribuer cette haute supériorité delà procédure ecclésiastique, à la fois plus éclairée, plus douce et plus juste, qui répandit partout le désir de devenir justiciable des tribunaux ecclésiastiques. Le monopole de la science fut si généralement laissé au clergé, que celui-ci en fut souvent détourné de ses fonctions naturelles; on le vit s'occuper d'architecture, et l'on cite des évêques qui durent leur élévation à leurs talents pour les constructions; il se voua même avec tellement d'ardeur aux professions d'*vocal et de médecin , que les conciles durent s'occuper de réprimer cet abus, tout en le tolérant dans certaines limites pour suppléer à l'ignorance des laïques en ces matières. Ce fut cette puissance intellectuelle du clergé qui, avec d'autres causes, procura à l'Italie ce précoce développement dont ont profité pluB tard les autres régions européennes- Ce pays, devenu le centre de la chrétienté, parce qu'il était celui de l'Église, devint en même temps le 'centre des lumières; là se traitaient toutes les grandes affaires; là venaient les deuuides elles tributs de presque tout le monde chrétien; là accoururent les ambassadeurs de l'empire grec à l'agonie; puis, après sa mort, les malheureux fugitifs avec leur belle littérature et les trésors scientifiques que l'Orient avait su conserver mieux que l'Occident. Magnifique mission donnée par le chef suprême de l'Église à ses serviteurs !

privilège sublime dont la Information, si vigoureuse dans la destruction des abus, respecta les derniers restes, et dont elle-même sut profiter !

Vous le voyez, le rapide tableau que je vienB de faire passer sous vos yeux , démontre jusqu'à l'évidence que les principes évangéliques ont civilisé les nations barbares; ils ont travaillé à la suppression des pratiques cruelles et des abus de la force, à rencontre de ce qu'ont presque toujours produit les influences sacerdotales ; ils ont combattu l'inégalité des conditions sociales, et sondé les doctrines de liberté; ils ont, enfin, détourné le clergé des arts bruyants de l'époque, et en out fait le dépositaire des sciences. Je voudrais que le temps me permît de quitter les généralités, et de mettre sous vos yeux quelques traits spéciaux d'une époque trop peu connue, quoique bien remarquable par le travail intérieur qui s'y effectuait; l'histoire m'en fournirait en abondance ; mais je dois me borner, et je me contente d'en citer deux.

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