II. DROIT DE GUERRE PRIVÉE
L'Evangile a dit expressément : Ne vous vengez point vous-mêmes. C'est là un des préceptes les plus éloignés du cœur de l'bomme charnel; il faut, pour le comprendre, qu'il devienne spirituel, et qu'il acquière sur ses propres passions cetleautorité qui caractérise une nouvelle naissance. L'abandon complet du droit de vengeance personnelle est donc un symptôme d'un état moral fort avancé, et l'influence sociale de cet abandon amène la civilisation; d'où nous pouvons conclure qu'au milieu des peuples barbares, ce droit fatal régnait sans entraves. En
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effet, chacun vengeaitsespropresoflenses, et aussi celles de ses parents, lorsque ceux-ci étaient hors d'état de punir eux-mêmes l'offenseur. Ce fut là le droit public de l'Europe dans les temps qui suivirent immédiatement l'invasion. Hélas! nous voyons encore aujourd'hui quelques pays chrétiens où subsistent cette soif de vengeance, ces haines héréditaires de famille à famille, de village à village, que des flots de sang peuvent à peine apaiser; ce sont les restes de l'esprit barbare. Heureusement, les habitudes et les principes de l'Église chrétienne le combattirent sans relâche et s'efforcèrent de soumettre les querelles particulières au jugement des tribunaux et à l'application de lois précises; ils furent aidées dans cette œuvre par le secours des princes et des seigneur» qui sentirent combien leur puissance s'augmenterait, s'ils attiraient à eux le droit d'administrer la justice, au lieu d'en abandonner ie cours aux caprices de leurs sujets; ce fut un premier pas, une première victoire remportée par les préceptes évangétiques sur ceux de l'honneur, tel que l'entendaient les Barbares. Mais, ce même droit que les nobles et les seigneurs avaient détruit entre les mains de leurs sujets, ils entendirent le conserver pour eux-mêmes, ils prétendirent à venger leurs propres offenses, et crurent mettre leur prétention à l'abri de toute attaque en la décorant du nom de guerre. Représentez-vous l'Europe toute couverte de petits seigneurs, ou plutôt de petits tyrans qui, du haut de leurs châteaux, déclaraient la guerre à leurs voisins au moindre prétexte, puis en descendaient pour ravager impitoyablement les terres de leur ennemi. Aucune sécurité ne pouvait régner dans les campagnes, la guerre cachait un vrai brigandage, et sous cette dénomination l'odieux droit du plus fort
menaçait de dominer sans obstacle. Ce fut encore l'Eglise el le clergé qui travaillèrent à réformer cet abus, qui fut porté si loin au x° siècle qu'il devint intolérable ; et les siècles suivants offrirent le touchant spectacle d'une lutte hardie entre l'humanité défendue par le clergé et la barbarie soutenue par la noblesse. Les conciles se multiplièrent en France et en Espagne dans le but d'attaquer le droit de guerre privée : on inventa la trêve de Dieu, c'eat-à-dire, on indiqua quatre jours dans la semaine (du mercredi soir au lundi matin), où la guerre était défendue sous peine d'excommunication ; on étendit cette trêve à tous les jours de fêtes religieuses, et à des semaines entières aux environs de Noël et de Pâques; on la rendit perpétuelle pour les terres appartenant à l'Église (et elles étaient alors très considérables), et l'Église., en prétendant à cette immunité, déclara par cela même renoncer au droit de guerre privée; on saisit aussi chaque occasion delà généraliser ailleurs, et un concile tenu à Clennont, en 1096, déclara qu'elle existerait pour tous sans exception, pendant trots ans, attendu la disette dont la France souffrait. On travailla enfin, par des lois que j'ai déjà citées, à restreindre en tout temps les horreurs de ces guerres privées, les rois et les seigneurs les plus puissants joignirent bientôt leurs efforts à ceux du clergé, pour soumettre les querelles des petits nobles à leur juridiction, et étendre ainsi leur puissance : ils imposèrent aussi une trêve royale, c'est-à-dire, la cessation de toute guerre privée, lorsqu'il .y avait une guerre nationale; ils créèrent, de concert, des milices destinées, sous le nom de confréries, à réprimer le brigandage des gentilshommes; il y eut en France la confrérie de Dieu (1 1 80), et en Espagne, la sainte confrérie, ou sainte
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hermandad (1260). A la longue, après des efforts continus, énergiques, ce terrible droit de la guerre privée, l'un des derniers que la barbarie ait conservés, succomba devant la persévérance de ses adversaires ; une seconde victoire fut gagnée, et le droit public de l'Europe ne permit plus qu'aux grandes puissances de déclarer la guerre. Nous serait-il réservé d'entrevoir pour les principes chrétiens la chance d'une troisième victoire, d'un troisième pas dans cette noble carrière, l'entière abolition de la guerre? Oui, sans doute, nous l'espérous, le jour arrivera, où les monarques de la terre comprendront que la vengeance à eux aussi est interdite par l'Évangile, et que des voies pacifiques peuvent terminer leurs querelles. L'analogie des faits antérieurs, l'irrésistible efficace des sentiments chrétiens, l'intérêt commun de l'État et de l'Église, celui des peuples qui, aujourd'hui, ont voix au chapitre, tout nous porte à concevoir dans l'avenir la réalisation et l'accomplissement de cette grande œuvre de pacification. Combien d'années, combien de siècles encore devront s'écouler avant qu'arrive cette époque fortunée, nous l'ignorons; mais ce que nous pouvons tenir pour certain, c'est qu'elle est dans les vues du Dieu de l'Évangile, et que les nations reconnaissantes devront au christianisme l'inappréciable bienfait de la paix. Celui qui, près de quitter le monde et d'accomplir son oeuvre, di t à ses disciples ces paroles consolantes : Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix, saura procurer efficace à ses promesses; il saura procurer aux peuples la paix Bur cette terre, en même temps que sa doctrine procure aux individus la paix de la conscience, et leur prépare la paix éternelle.
§ III. ABOLITION DE l'eSCLAVaCE.
Unsecond trait del'influence chrétienne au moyen âge, c'est la part immense qu'elle eut à l'affranchissement des esclaves, et à la cessation du servage dans la plus grande partie de l'Europe. Telle était alorsl'oppression du faible, tel l'empire désordonné de la force, que les pauvres agriculteurs ne pureotse préserver de la violence qu'en aliénant leurs propriétés et même leur liberté : ils achetèrent la protection des seigneurs en se reconnaissant leurs esclaves, en leur faisant hommage des terres qu'ils cultivaient, et en plaçant leur personne à la merci de ces chefs puissants ; c'est encore là l'ordre social qui domine dans quelques pays du Nord; c'est celui par lequel passent nécessairement tous les peuples avant d'atteindre la civilisation ; ce fut en conséquence l'état de l'Europe entière jusqu'au treizième siècle. Par quels moyens cette organisation fatale fut-elle attaquée, et devant quels arguments la vit-on succomber? Ce fut encore par l'action des principes chrétiens que cette révolution sociale fut accomplie. Toujours l'esprit d'humanité du christianisme, son dogme de l'égalité originelle et finale des hommes ont été incompatibles avec la servitude; aussi, toujours a-t-on vu cette religion s'efforcer d'adoucir le sort des esclaves, et travailler activement à amener l'abolition de l'esclavage. Ainsi, les lois espagnoles dues aux conciles de Tolède, et que nous avons déjà citées, enlevèrent aux maîtres le droit de vie et de mort sur leurs esclaves, et cela dès les premiers siècles de la barbarie .- « Comme des maîtres cruels, dit la loi, dans leur orgueil mettent
souvent à mort leurs esclaves, sans aucune faute de ceux-ci, il convient d'extirper tout à fait cette licence; nul maître ou maîtresse ne pourra mettre à mort sans jugement public aucun de ses esclaves, ni aucune personne dépendant de lui. »
La coutume bienfaisante des affranchissements commence dès le sixième siècle, et le motif chrétien en fut hautement proclamé par le pape Grégoire le Grand ■ « Notre Rédempteur est venu pour détruire nos fers et nous rendre à notre liberté première, il est donc convenable que les hommes, que la nature a faits libres dès le commencement, mais que les coutumes des peuples ont soumis au joug de la servitude, soient rendus à leur liberté originelle par le bienfait de l'affranchissement. » Par une suite des mêmes principes, plusieurs seigneurs accordèrent des chartes d'affranchissement, et plusieurs autres eu concédèrent au lit de mort pour l'amour de Dieu, pour le salut de famé, pour le rachat de l'âme; ce sont les expressions mêmes qui étaient employées et qui témoignaient pour combien les motifs religieux entraient dans ces généreuses résolutions. Sous ces motifs l'esprit de liberté prit chaque jour une extension nouvelle, et par les efforts combinés des papes et des princes, on vit enfin le servage généralement aboli. Le douzième et le treizième siècle, témoins de tant de grands et importants événements, eurent la gloire de voir aussi s'accomplir ce magnifique changement social, et la liberté qu'ils rendirent aux habitants des campagnes fut un des fruits dont l'Évangile leur procura la possession.
Il est des époques où les voies de Dieu semblent en-
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core, s'il est passible, plus admirables qu'en tonte autre; ce sont les temps où l'humanité leur oppose une plus grande résistance. — La lutte qui s'élève entre l'esprit de l'homme et l'esprit de Dieu revêt alors des formes et des dimensions plus majestueuses; le triomphe de la pensée divine, d'autant plus remarquable qu'il paraît plus difficile , eicite dans toute âme réfléchie un redoublement de respectueux enthousiasme pour cette puissance infinie, pour cette sagesse merveilleuse qui sait agir en mille manières différentes. — Quelle triste époque que le moyen âge ! Que de misères, que de ténèbres, que de violences! Quel rude enfantement que celui de ces révolutions non seulement politiques, mais sociales, nécessaires pour remettre en lumière les grands principes de l'humanité et de la liberté ! Qui viendra en aide aux nations inquiètes et tourmentées? Qui rendra le sentiment de leur propre dignité à ces hommes que fait trembler la menace de la force brutale? Qui fera parler le langage de la charité auprès de chefs orgueilleux disposant d'une puissance sans limites? D'une extrémité de l'Europe à l'autre sont les mêmes maux et les mêmes besoins; la barbarie a tout envahi, et nul pays ne peut offrir à ses voisins le secours d'une civilisation qu'il ne possède pas lui-même. Heureusement pour ces peuples, le Dieu qu'ils adorent est l'Éternel, le Créateur des cieux et de la terre, qui veut être adoré en esprit et en vérité ; heureusement ce Dieu s'est préparé une Église, et autour de cette Église, une milice active, énergique, nombreuse, et qui ne laissera pas périr les principes confiés à sa garde. L'Église chrétienne, on l'a dit avec une profonde vérité, a sauvé le Christianisme avec l'aide de son divin chef, et le Christianisme a sauvé la civilisation. Partout ailleurs, partout où
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régnent dea religions humaines, ces religions sont un reflet et une conséquence des moeurs nationales ; bien loin de corriger ces mœurs, elles s'y façonnent en quelque sorte, elles les consolident en les plaçant sous l'autorité de la volonté divine, elles les exagèrent même et les corrompent en leB dirigeant à l'avantage particulier des castes sacerdotales. Au sein du Christianisme, et par une exception peut-être unique dans l'histoire des religions, la volonté divine est invoquée en opposition aux habitudes généralement répandues ; elle s'annonce comme ouvertement hostile au caractère , aux sentiments intimes delà barbarie; elle entreprend courageusement une réforme aussi difficile par la profondeur que par l'étendue du mal à corriger. Si l'Église grandit au sein de cette lutte, si le clergé commet la faute d'en faire tourner les résultats au proût de son ambition, il faut au moins lui rendre la justice qu'il a choisi pour instrument de ses triomphes, non la soumission aux mauvaises passions, mais le combat contre elles, et qu'en semant partout des germes de justice, de droit, d'humanité, de liberté, il a préparé de ses propres mains le remède aux nouveaux maux que son esprit de domination pouvait faire craindre. Ces luttes si graves par leur grandeur et par l'importance de leurs résultats, sont déjà loin de nous, bien loin de nous, et c'est pourquoi nous sommes si faciles à en oublier les heureux fruits, laissantaux historiens et aux philosophes, comme un privilège de la science, l'honneur de découvrir la trace des grandes voies de la Providence. Cette insouciance nous accuse d'irréflexion, sinon d'ingratitude, et je viens eu terminant, rappeler encore aux sentiments de profonde reconnaissance qui devraient nous animer par la comparaison de ce que nous sommes avec ce que
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nons serions sans l'Évangile. —Sans lui, le citoyen Berait peut-êlre aujourd'hui occupé à combattre encore pour les grands principes de liberté et d'égalité devant la loi, dès longtemps admis dans le droit public de l'Europe. Les classes ouvrières devraient, comme autrefois, s'enfermer dans les villes et s'y constituer en corporations armées, pour défendre leurs droits et leur industrie. Les paysans attachés à la glèbe de leurs seigneurs , incessamment exposés aux violences de la tyrannie, n'ayant la propriété ni des terres qu'ils cultivent, ni des fruits qu'y a fait naître la sueur 4e leurs fronts, ne ressembleraient en rien aux paisibles habitants de nos campagnes , jouissant en paix d'une prospéri té dont vraisemblablement ils ne'soupçonnent guère l'origine. Les relations internationales soumises aux règles brutales de la force et de la vengeance, ne seraient point assujetties à cette admirable application des principes évangéliques qu'on nomme le droit des gens. Nous tousqui recueillons aujourd'hui tant de jouissances, tant de facilités, dues aux encouragements par lesquels tous les peuples s'efforcent d'exciter les sciences, l'industrie, le commerce, nous n'aurions que privations là où nous courons maintenant grand risque de voir s'introduire l'excès ! Grâces soient donc rendues à ce Dieu qui a voulu faire notre bien sur cette terre, en même temps qu'il nous offrait son salut pour la vie éternelle ! Grâces soient rendues à Celui qui n'a pas attendu que nous lui demandassions notre pain quotidien au matin de la journée , mais qui , dès longtemps, a préparé les temps pour que nous pussions le recueillir en paix et en sécurité.
Nous avons présenté l'influence sociale du Christianisme sous un pointde vue général, nous avons parcouru
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deux grandes époques de son histeire, et nous nous sommes efforcés de-corn prendre son action sur les peuples : il nous importe maintenant de le mettre en présence, non plus de la société en général, mais des éléments principaux qui composent la société. Qu'a-t-il produit au regard delà famille, des conditions sociales , des constitutions politiques, des formes de l'Église? Quels bienfaits a-t-il répandus sur ses adhérents à ces divers égards?
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