DIXIEME DISCOURS
IRIUHCI SHK LES CONDITIONS SOCIALES.
Que chacun demeure dan* aa condition.
' (I Cor. VII, 10.)
La recommandation de saint Paul, que nous venons de vous rappeler, indique la conséquence nécessaire de la disposition d'esprit dont il donnait lui-même la leçon et l'exemple, lorsqu'il disait : J'ai appris à itre content de Vital où je me trouve (Phil. IV, 11). — La société civile renferme, en effet, des conditions infiniment variées : aux uns sont échus les postes élevés, les noms brillants, les prestiges de la fortune ; aux autres les humbles vocations, l'obscurité de la naissance, souvent les privations de la pauvreté ; ici les jouissances abondent; ailleurs une vie laborieuse et pénible suffit à peine à procurer le pain quotidien ; à quelques-uns il est donné de commander, à beaucoup d'autres il est enjoint de se soumettre. La société se compose de degrés infinis, depuis le trône où brillent dans tout leur éclat les splendeurs de ce monde jusqu'au triste réduit où se cache la misère. Tout autour de ces inégalités sociales se manifestent et se jouent les passions humaines, l'orgueil, l'ambition, la cupidité, la jalousie; puis viennent leurs fruits déplorables, la discorde et les luttes. Sur tout cela le christianisme n'aurait-il rien à dire? L'influence de ses principes et de sa mo-
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raie abandonnera-t-elle sans y toucher le fait immense de la diversité des conditions sociales? Laissera-tr-elle l'homme au dépourvu au milieu des tentations dont ce fait l'environne? Ne dira-t-elle rien aux puissants et aux riches, rien aux faibles et aux pauvres sur leurs devoirs réciproques? Ah! sans doute un tel silence serait inexplicable; il suffirait pour enlever la confiance à une religion qui s'en trouverait entachée; il ne se peut pas que l'Évangile présente une si grave lacune. — Toutefois , on n'y rencontre qu'une seule vue directe sur cet important sujet, et c'est celle que nous signale notre texte. L'Évangile mentionne les conditions sociales pour inviter chaque chrétien à savoir s'y conformer et revêtir l'esprit que ces conditions commandent; il veut que le fidèle considère l'état où il est placé comme, l'une des dispensations de la Providence à son égard; il lui recommande, en conséquence, le contentement d'esprit qui suppose toujours l'accomplissement des devoirs de chaque état; en approuvant tout effort légitime pour améliorer sa position, il blâme toute tentative pour en sortir violemment, comme dictée nécessairement par des passions mauvaises ; il ne cesse pas enfin de montrer combien cette diversité des conditions sociales est indifférente en réalité pour la possession du royaume qui n'est pas de ce monde, du royaume céleste qui est, au fond; la seule chose nécessaire. Vues pleines de sagesse , puisque les inégalités sociales sont inévitables et qu'il faut s'y plier ! Vues pleines de miséricorde , puisque par elles ces inégalités disparaissent autant qu'il est possible, et qu'elles placent tous les hommes sur le même niveau en regard du monde de l'éternité! Oui, chrétiens, qui que vous soyez, l'Évangile vous offre en dehors de cq
monde, au-delà de ses limites périssables, on grand but à atteindre j il vous enseigne à ne point trop prendre garde aux routes plus ou moins raboteuses qui tous conduisent à ce but, mais à tes parcourir arec courage; en ce point, il vous déclare tous absolument égaux , vous faisant à tous les mêmes promesses et vous donnant les mêmes espérances. C'est assez dire que la morale de votre Maître condamne les passions ambitieuses et l'esprit de domination, lorsque, oubliant la vanité des choses terrestres, il pousse l'homme & vouloir se grandir à tout prix, même au détriment de la paix et de la charité. Cet esprit, ce fatal esprit de domination se rencontre dans toutes les classes, dans toutes les conditions sociales; chez les riches .et les puissants, il se nomme ambition ou orgueil,* chez les pauvres et les faibles, il s'appelle envie et convoitise chez les uns comme chez les autres, il est coupable, parce qu'il détourne leurs pensées de la sainte destination sur laquelle elles devraient se concentrer. Telle est, sur ce point important, la doctrine chrétienne : d'une part, les biens de ce monde ne valent pas la peine que, pour les acquérir, on dérange violemment l'ordre social ; c'est l'acceptation résignée de la condition où l'on est placé par la Providence; d'autre part, ces mêmes biens valent encore moins la peine que, pour les posséder exclusivement et en conserver le monopole, on organise un ordre social tyrannique qui, pour l'avantage du petit nombre, méconnaît les droits du grand nombre; c'est le respect assuré aux principes de l'égalité et de l'humanité. L'Évangile a donc une double tendance: il assure le maintien de la société avec les diversités qu'y engendre la diversité des talents, des capacités et des événements; mais, dans
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le droit des âmes immortelles, il pose à cette diversité des limites qu'elle ne saurait franchir.
Je veux donner aujourd'hui quelques développements sur celte double tendance; je montrerai comment s'est conduit le christianisme, lorsque les limites naturelles des diversités sociales ont été dépassées, et quelles luttes il a soutenues pour faire triompher de nouveau les exigences de la charité et de la liberté ; mais ces limites une fois obtenues, je montrerai l'Évangile ordonnant à son disciple de s'en contenter et de demeurer paisiblement dans sa condition.
La tyrannie sociale, contre laquelle a lutté le christianisme, a revêtu chez les peuples deux formes principales: 1° l'esclavage, qui place un certain nombre d'hommes dans une complète dépendance d'autres hommes, dont ils sont la propriété et qui peuvent disposer sans contrôle de leur personne et de leur vie; 2" le privilège: les castes privilégiées, qui divisent profondément la société, y constituent des familles ou des tribus dominantes, et condamnent pour toujours d'autres familles ou d'autres tribus à un état d'assujettissement. — Citoyens d'un pays libre, où tous peuvent exercer sans entraves leurs facultés et leurs talents, où il ne se trouve aucune sommité si élevée que tous ne puissent la gravir, nous comprenons à peine le dégradant régime de La servitude ou l'absurde classification des castes; nous jouissons de nos précieux avantages sans réfléchir un instant que, sur le sol même où nous vivons, des peuples ont autrefois porté le joug dont nous sommes maintenant délivrés ; et que cette délivrance, nous la devons au triomphe des tendances évangéliques. Puisse cette méditation ramener en nos cœurs la reconnaissance pour le passé tout en
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nous retraçant les principes qui doivent guider notre conduite dans l'avenir!