‹ Conférences ou discours sur les influences sociales du christianismeChapitre 23 sur 32 · DE L ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

DE L ESCLAVAGE

Un homme peut-il devenir la propriété d'un autre homme? telle est la question que la raison, éclairée par l'Évangile, résout négativement, et dont elle a cependant accepté une solution affirmative avant que les principes évangéliques se fussent répandus. Il est un fait certain, c'est que partout, chez les nations civilisées comme chez les peuples barbares, on a vu s'établir la distinction des maîtres et des esclaves; on a vu l'homme réduit à l'état dégradant d'un animal domestique ou, plus bas encore, à celui d'une chose inanimée, être soumis sans limites aux caprices d'autres hommes ses maîtres et propriétaires; on l'a vu dépouillé de toute espèce de droits, livré à une volonté étrangère qui pouvait lui infliger toute espèce de tortures, Lui enlever la vie sans motifs ou par plaisir, qui disposait de sa personne et de son travail, qui le privait de toute instruction ou ne lui laissait acquérir que celle dont elle pouvait tirer parti pour ses propres jouissances, qui l'empêchait de contracter aucune affection de famille et le séparait cruellement de sa femme ou de ses enfants au moindre prétexte, qui ne lui laissait, eu un mot, rien de ce qui caractérise l'humanité, rien de ce qui constitue l'être intelligent et libre.

Vous répéterai-je les maux innombrables dont l'institution de l'esclavage a été la source, et dont elle offre le spectacle toujours renaissant là où elle règne encore?

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C'est une école d'inhumanité et de barbarie ; nous savons les supplices que les Romains infligeaient à leurs esclaves, et ceux qu'ont si longtemps endurés les malheureux nègres des colonies; nous savons les crimes que la crainte de ces supplices dictait aux esclaves, soit contre leurs gardiens et leurs bourreaux, soit contre leurs propres enfants pour les soustraire à un cruel avenir, soit contre le gouvernement et l'état social qui n'avait pour eux aucune protection. Les traits de cruauté dans l'esclavage ancien et moderne sont infinis et ils font frémir d'horreur. C'est une école d'impudicité et de débauche, donnant naissance à d'infâme» passions, semant dans les familles le déshonneur et la jalousie, corrompant à la fois les maîtres et les esclaves. C'est une cause incessante de ruine et de misère; les pauvres esclaves n'ayant aucun intérêt an travail forcé qui leur est imposé, n'en retirant que des coups ou des châtiments cruels, n'y apportent euxmêmes aucune sollicitude; ils travaillent mollement et par routine, aucune amélioration ne peut être attendue de leur part; l'industrie, l'agriculture périssent entre leurs mains, et le pays voit se tarir la source de sa prospérité. Il faut entendre les historiens de l'empire romain déplorer la décadence du beau pays de Rome, précédemment tout cultivé, admirablement fertile, couvert d'habitations, dès lors abandonné à quelques chefs puissants et à leurs milliers d'esclaves, devenu incapable de nourrir le peuple-roi, et n'offrant presque aucune trace de son ancienne splendeur. Il faut lire les récits des voyageurs qui, dans l'Amérique du Nord, voient aux deux rives d'un même fleuve, à droite les pays à esclaves, à gauche les pays libres; ceux-ci pleins de vie et d'animation, ceux-là languis-

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eants et morts. Il faut entendre enfin les gémissements îles maîtres qui crient misère, et qui ne cessent de conjurer la ruine dont ils sont menacés. L'esclavage eat une institution pleine de dangers pour les libres eux-mêmes , car la liberté n'étant pas le droit commun , ils risquent sans cesse de se voir réduits à la servitude; ils sont tenus de prouver leur droit à la liberté, et si leurs titres ne sont pas trouvés d'assez bon aloi, ils deviennent esclaves. L'esclavage est enfin un principe de convulsions pour les États; de continuelles et sanglantes révoltes menacent la sûreté publique; les esclaves attendent avec impatience et saisissent avee ardeur l'occasion de se venger de leurs tyrans ; ils s'offrent aux ambitieux qui rêvent le bouleversement de la patrie et favorisent leurs projets séditieux. Il semble qu'une telle réunion de maux dût prévenir l'établissement de l'esclavage, ou tout au moins en préserver les nations civilisées. Hélas! il n'en est rien; la fureur de l'inégalité est telle parmi les hommes, qu'elle les a -conduits en tout pays à l'établissement de la servitude légale. Les plus grands philosophes de la Grèce ont justifié l'esclavage; les Spartiates, les Athéniens, les Romains avaient une immense population d'esclaves; les peuples de l'Orient ont les castes ou l'esclavage; le mahométisme a maintenu cette fatale institution ou n'a rien fait pour la combattre ; le christianisme seul s'est mis en lutte avec elle ; il l'a presque totalement vaincue dans les régions où il domine, et, s'il plaît à Dieu, il la fera disparaître un jour de la surface du monde. Ce n'est pas, vous le savez, que l'Évangile ait directement attaqué l'état d'esclavage ; non, ce n'est pas ainsi qu'il procède à l'égard des institutions de ce monde; il leur laisse libre cours es apparence ; ne vaut faites pas de

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peine de la servitude, dit saint Paul (! Cor. VI, 21 ); si votre sort est d'ttre esclaves, obéissez à vos maîtres en simplicité de eontr (Col. ll\, 22). L'esclavage est supposé par Jésus et ses apôtres comme possible, et ils ne veulent pas le détruire violemment; mais en même temps ils donnent clairement à entendre que c'est là un état contre nature auquel il est désirable de mettre un terme; ils montrent non moins clairement que la dignité de l'homme immortel, que celle de chrétien , racheté par le sang de Christ, que celle d'enfant de Dieu, est difficilement compatible avec la servitude; si par votre bonne conduite vous méritez d'être affranchis, profitez-en ; l 'esclave appelé par le Seigneur est vraiment affranchi; puisque Jésus-Christ vous a rachetés de l'esclavage du péché au prix de son sang, vous donnant le titre glorieux d'enfants de Dieu, ne retombez pas , s'il est possible, dans l'esclavage des hommes (I Cor. VII, 21, 22, 23). Je vous prie pour mon fils Onêsime, dit encore saint Paul à Philémon; recevez-le non plus comme un esclave, mais comme étant fort au-dessus d'un esclave (PhiL X, 13). — Voilà les déclarations de l'Évangile; joignez-y les grands et beaux principes du christianisme , l'égalité devant Dieu, et l'humanité ; voyez s'effacer devant la croix la distinction du Juif et du Grec, de l'esclave et du libre; voyez tous les hommes élevés au rang de frères , à celui d'amis de Christ, à celui, enfin, d'enfants communs de Dieu, qui a fait naître d'un seul sang tout le genre humain (Act. XVII, 26); pensez enfin aux anathèmes que l'Évangile prononce contre tous les désordres qu'entraîne nécessairement l'esclavage, contre la cruauté, contre l'impureté, contre les disputes et Les batailles; et vous comprendrez alors surabondamment comment l'esprit de l'Évangile est incompatible avec l'esprit de servi-

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tnde; c'est un esprit de Liberté, en vertu duquel tous les hommes, tous sans exception, peuvent s'écrier : Abba, c'est-à-dire, Père.

La lutte entre le christianisme et l'esclavage a été en quelque sorte incessante depuis l'établissement de not.ro sainte religion ; deux fois déjà elle a triomphé de cette plaie fatale des sociétés; la première à l'époque de son établissement : le fléau de l'esclavage était alors à son plus haut point dans la capitale du monde, et nous avons déjà montré, dans un discours précédent, comment l'Evangile amena de très bonne heure l'adoucissement de ce mal qu'il déracina ensuite complètement par un système général d'affranchissement ; la seconde invasion de l'esclavage suivit la conquête de l'Europe par les barbares ; nous avons vu également qu'elle en fut la source, comment la nécessité de se mettre à l'abri d'une cruelle oppression engagea les habitants des campagnes à vendre leur liberté contre une apparence de protection ; mais nous avons vu aussi qu'à peine ce ' funeste contrat eût été conclu dans l'Europe entière, le christianisme se mita l'œuvre, en combattit les conséquences, en attaqua les principes, et réussit dès le xiii* siècle à le faire disparaître. Il ne subsiste plus aujourd'hui que dans les paysdu Nord où le christianisme, ainsi que la civilisation, ont pénétré fort tard, et où se préparent sur ce point des changements importants; car c'est une chose convenue dans la chrétienté et admise par tous les hommes influents, qu'avec le temps la servitude doit en être entièrement bannie. Autrefois, chez les peuples civilisés du paganisme, ta guerre entraînait la réduction des vaincus en état d'esclavage ; on emmenait par milliers les malheureux prisonniers et on les répartissait entre les vainqueurs : Salmanazar

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s'empare de Samarie après un siège de trois années et déporte les Israélites en Assyrie; Nébucadnezar entre dans Jérusalem, puis il emmène à Babylone le peuple de Juda; les grands capitaines de Rome ornent leur triomphe par des milliers de captifs enlevés aux nations vaincues. Cette coutume était presque un bienfait, si on reporte la pensée sur lijs guerres d'extermination des sauvages qui ne font jamais de prisonniers; mais il appartenait au christianisme de faire un pas de plus, de conserver aux vaincus leur liberté personnelle, de les rendre un objet de compassion et presque de respect, en les plaçant sous la sauvegarde des beaux principes qu'il a proclamés. — Pourquoi faut-il que les nations chrétiennes aient momentanément oublié ces principes en ressuscitant, dans des vues d'intérêt, une institution que leur religion avait bannie du milieu d'elles? Pourquoi ces esclaves noirs dans les colonies d'Amérique ? pourquoi ce commerce d'hommes et cette effroyable traite des nègres dont on a si souvent décrit toutes les horreurs? On le croirait difficilement, et cependant il est certain que la première et fatale idée de la traite des noirs a été inspirée par un motif d'humanité : un philanthrope célèbre, indigné, révolté des cruautés auxquelles les indigènes de l'Amérique étaient en butte de la part de leurs avides vainqueurs du xvi' siècle, imagina de soulager leurs maux et de préserver leur race qui périssait avec une effrayante rapidité, en conseillant d'amener en Amérique des travailleurs africains; cette idée fut saisie, et sans procurer de soulagements réels aux Indiens de l'Amérique, elle plongea une nouvelle race d'hommes dans les horreurs de la servitude. Le mal dure encore aujourd'hui, et il excite des gémissements de la part de ceux-là mêmes qui se croient

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intéressés à en demander le maintien; il a été poussé si loin en certains pays, qu'on peut prévoir de redoutables convuusious, lorsqu'il devra y preodre fia. Hais quoi qu'il arrive, cette fin est inévitable ; déjà la grande voix de l'Évangile a retenti à la vue de l'horrible trafic des nègres ; déjà la réaction chrétienne s'est fait sentir. En vain l'intérêt et la routine se sont mis à la traverse; en vain le déplorable préjugé de la différence des races, qui fait considérer comme un déshonneur tout mélange des blancs avec les noirs, est venu combattre les efforts des philanthropes chrétiens; ceux-ci avancent dans l'accomplissement de leur œuvre. Il n'y a pas cinquante années que les premières tentatives furent essayées en Angleterre pour amener l'abolition de la traite, et depuis dix ans déjà, non seulement la traite a été proscrite, mais l'esclavage lui-même a été détruit dans toutes les colonies anglaises de l'Amérique; la France se dispose à imiter, aussitôt qu'elle le pourra, un si noble exemple ; le siècle actuel, espérons-le, lie s* achèvera pas sans que cette tache soit effacée de la civilisation chrétienne. Ce sera la troisième grande victoire remportée par l'Évangile sur l'esclavage; car, il faut le dire, les seuls motifs puissants qui aient contribué à cette œuvre de liberté, ce sont les motifs religieux ; tous les autres ont échoué, s'ils n'ont pas fait résistance; les motifs chrétiens ont été hautement proclamés comme le principe de l'affranchissement des noirs ; à eux seuls appartient la gloire du triomphe.

Quelle acception intéressante et nouvelle le mot maître a reçu sous l'influence évangélique! 11 ne rappelle plus que des relations libres, volontaires et utiles : l'enfant nomme maître celui qui, avec bonté, cultive son intelligence naissante et lui ouvre les trésors de la

science; l'apprenti nomme maître l'homme qui lui enseigne une vocation et le met en demeure de gagner honorablement sa vie ; le domestique nomme maître celui à qui il consacre librement son travail et qui, en retour, l'admet en quelque sorte au sein de la famille, lui témoignant une affectueuse confiance. Ils sont doux en même temps et faciles à remplir les devoirs réciproques des maîtres avec leurs écoliers, leurs ouvriers ou leurs serviteurs; ils constituent un des liens de la société chrétienne; ils la caractérisent et la distinguent entre toute autre; ils sont un des bienfaits dont les petits et les pauvres, dans ce monde, sont redevables à la publication de l'Évangile.

g II. DES CASTES ET CLASSES SOCIALES.

Il y a des régions où la distinction des diverses classes de la société est devenue une séparation complète ; dans ces pays on naît ou prêtre, ou propriétaire et seigneur, ou artisan, ou agriculteur, sans jamais pouvoir sortir de sa classe, ni profiter des talents dont on aurait été doué par la Providence. Quelques familles ont à tout jamais le droit de gouverner les niasses, qui ne peuvent que travailler ou souffrir ; c'est le régime des castes, tel qu'on l'a vu autrefois en Egypte et qu'il existe encore dans l'Inde. La civilisation de ces peuples est statiounaire, elle ne fait aucun progrès, elle est presque toujours accompagnée d'un gouvernement despotique. Déjà les Grecs avaient repoussé les tentatives destinées à populariser au milieu d'eux un tel régime; l'Europe y avait échappé, et il est à peine nécessaire de dire qu'aucun peuple chrétien n'a fait revivre de telles mœurs. L'Ë-

vangile cependant a fait beaucoup plus encore : toutes les fois que l'esprit de domination a voulu porter atteinte aux droits de la liberté, il a interposé son influence. Lorsqu'au moyen âge des privilèges abusifs vinrent paralyser le développement des forces sociales, l'Évangile combattit ces privilèges et en amena le terme ; et dès lors, et chaque jour davantage, il a favorisé un régime de douceur, d'égale protection pour tous, qui laisse à toutes les forces, à tous les talents le droit de se développer, et qui, au besoin, les encourage à grandir pour le bien de ebacun, ainsi que pour l'utilité générale.

Pourquoi, cependant, dans les sociétés civilisées qui composent le monde chrétien, entend-on s'élever tant et de si amères plaintes à L'occasion des différences sociales? Pourquoi un malaise général semble-t-il tourmenter les populations? Pourquoi tant de jalousie, tant de convoitise, tant de projets hostiles? Pourquoi si peu de gens sont-ils contents de l'état où ils se trouvent ? L'Évangile aurait-il donc perdu son efficace, et malgré la largeur de ses principes aurait-il été impuissant à réprimer les ambitieuses tentatives de l'esprit de domination? — Non, le christianisme est aussi efficace que jamais, que dis-je? il l'est plus que jamais, et aujourd'hui, au milieu même des mécontents qui se plaignent et l'accusent, il verse en abondance ses plus précieux bienfaits. Mais voici : les passions insatiables du cœur humain se soulèvent et profitent de ces libertés qui, sans le christianisme, n'existeraient pas, pour concevoir des regrets coupables et d'illégitimes désirs. Sous l'influence désastreuse de ces passions, l'homme s'égare de deux manières : premièrement, il oublie ou il considère comme de peu de valeur les biens

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que le christianisme lui a déjà procurés; secondement, il lui demande plus qu'il ne veut accorder, et méconnaît les limites posées par l'Évangile à son ambition mondaine.

Je dis d'abord que celui qui ne sait pas demeurer content dans sa condition, oublie les bienfaits de l'Évangile. — Il oublie que le christianisme a favorisé de toutes ses forces l'adoption du beau principe de l'égalité des citoyens devant les lois ; ce principe, aujourd'hui inscrit dans les codes et, ce qui vaut mieux encore, dans les mœurs de tous les peuples libres, ce principe n'a point triomphé sans luttes; mais enfin il a triomphé. Le pauvre comme le riche, le faible comme le puissant, trouvent égale protection chez les gouvernants, égale 1 justice devant les tribunaux ; aucune acception de personnes ne se fait auprès des juges; aucun présent n'est reçu par eux ; aucune influence extraordinaire n'est attribuée aux uns contre les justes réclamations des autres. Je n'ignore pas qu'on se plaît à douter de ces faits ; on soupçonne le mal, même là où il n'existe pas. Ah ! si je pouvais vous faire ici le tableau de ces pays où les crimes des puissants échappent à toute répression , où la justice se rend à celui qui peut la payer le plus chèrement, où toutes les faveurs, tous les privilèges sont à ceux qui en ont déjà reçu une si large part, où toute plainte du faible est immédiatement réprimée, vous béniriez Dieu de vous avoir fait naître dans un pays et dans un temps où rien de tout cela n'est à redouter ; vous auriez compassion pour ces nations éloignées qui gémissent sous le joug, et qui s'estimeraient heureuses d'avoir une faible portion de ces privilèges dont vous ne savez pas vous contenter; votre cœur reconnaissant remonterait avec joie à cette

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religion qui a tout fait pour vous les procurer. — 11 oublie que sous le régime chrétien, aucun obstacle n'empêche personne de s'élever des rangs les plus inférieurs de la société jusqu'aux plus hautes positions. Nul n'est tenu d'enfouir le talent dont il a été doué; tout au contraire, chacun est fortement encouragé à lui donner tout le développement dont il est susceptible, et au bout de la carrière il aperçoit ces distinctions dont le cœur est tellement avide. Fortune, considération, fonctions, honneurs, tous peuvent y prétendre, et plus l'esprit du christianisme fait de progrès, plus ceux qui ont un mérite réel ont chance de le faire valoir. Déjà l'Évangile avait ouvert les rangs du sacerdoce à toutes les classes de la société, et les avait ainsi conviées, sans exception, à ambitionner une position qui ailleurs est un privilège de certaines familles, et à mesure que les esprits se sont pénétrés des pensées chrétiennes, on a vu successivement toutes les autres positions sociales s'ouvrir au vrai mérite, quel que fût son point de départ. Aujourd'hui, au sein des sociétés modernes, quel obstacle y a-t-il à ce que vous réussissiez, si vous avez du talent, de la persévérance et l'amour du travail ? Vous conviendrez sans doute qu'il n'en existe point; mais ce dont vous devez convenir en outre, c'est que la religion chrétienne a seule eu le secret d'ouvrir également pour tous les hommes une libre carrière.

Il oublie que la tendance évangélique, encourageant tout ce qui est en soi bon et beau, encourage par cela même la diffusion générale de la vérité, de la science et de l'étude; elle devient évidemmentainsi une source constante de bien-être par les progrès qu'elle assure au commerce, à l'industrie et aux arts. Ou a déjà remarqué souvent que l'Évangile a détruit des superstitions

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qui mettaient obstacle au libre usage des dons de la nature, des mers, des fleuves, des forêts, qui gênaient ainsi l'industrie, la facilité des voyages, celle des transports, et du commerce. On a remarque également que le christianisme, en faisant tomber les préjugés qui séparent tant de peuples comme d'infranchissables barrières, en les obligeant à se considérer tous comme frères issus d'une même origine, en condamnant la pensée païenne qui faisait un ennemi de l'étranger, avait hautement encouragé et augmenté les rapports fréquents et amicaux avec les nations différentes. Le commerce aujourd'hui est cosmopolite ainsi que l'industrie, et quelles que soient les gènes dont un petit nombre de peuples chrétiens les entourent encore, ces gênes ne sont rien en comparaison des invincibles obstacles qu'elles rencontrent chez les peuples païens ; là le despotisme des gouvernements, la mauvaise foi des trafiquants, détruisent toute sécurité et empêchent tout développement. — C'est ici, au point de vue de ce monde, c'est ici qu'est la solution du problème social : faire sentir le bien-être, l'aisance dans toutes les parties de la population, la faire circuler partout comme un suc nourricier, tel est le but que l'on doit chercher à réaliser. Encouragement de la science et des arts, liberté et facilité du commerce, habitudes de travail, d'économie et de tempérance, tels sont les moyens d'atteindre ce but, tels sont en même temps les résultats que les principes moraux du christianisme ne cessent de recommander. Soyez vraiment chrétiens, chrétiens de fait, obéissant sans restrictions aux ordres de votre Maître, sentez le règne de Dieu en vous et hors de vous, et vous verrez si le contentement ne viendra pas récompenser une vie morale, rangée et laborieuse.

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Il oublie enfin que l'Évangile est le code de la charité et qu'on ne trouve nulle part des ordres plus nombreux et plus positifs en faveur des faibles de ce monde. Vous le savez, la loi de la bienfaisance et de l'aumône s'y trouve à toutes les pages ; Jésus-Christ s'offre lui-même sous la forme et la personne de l'indigent pour obtenir les marques de votre charité; il vous promet de vous en récompenser; aussi les pays chrétiens ont-ils vu se fonder des institutions jusqu'alors inconnues: des hospices s'y sont établis, en faveur de toutes les misères; les pauvres, lesmalades, les aliénés, les prisonniers sont devenus les objets d'une active philanthropie ; des classes entières de personnes charitables, de femmes surtout, se sont dévouées aux œuvres de bienfaisance, au soulagement de l'infortune et aux soins qu'exige la maladie. Ce sont là des œuvres du christianisme, et il les recommande aux riches, quels que soient les sentiments, quelle que soit, disons-le, l'ingratitude possible de ceux qui en deviennent les objets. Mais ce n'est pas tout, la bienfaisance chrétienne ne doit pas se contenter d'être libérale; elle doit se montrer en même temps délicate et pleine d'égards; elle ne doit jamais s'arrêter à l'apparence des personnes. — Pourquoi, demande saint Jacques, penseriez-vous plutôt à celui qui entre dans vos assemblées avec un anneau d'or et un habit précieux ? Pourquoi diriez-vous au pauvre : Tiens-toi là debout, ou assieds-toi sur mon marche-pied? N'êtes-vous pas ainsi des juges injustes, vousqui déshonorez lespauvres. Bans penser que peut-être ils sont riches en la foi et que Dieu les a choisis pour héritiers du royaume? — Ceux qui sont les derniers, a ditle Sauveur, deviendront peutêtre un jour les premiers; ayez donc pour tous de la considération et de l'amour. — Que voudriez-vous de

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plus, chrétiens? qu'attendriez- vous au-delà? Voilà les bienfaits de votre religion ; elle a déclaré tous les hommes égaux devant Dieu et aréusai à introduire ce principe d'égalité dans vos lois; elle n'a refusé à personne la participation à ses promesses, et par cet exemple a entraîné l'admission de tous aux faveurs sociales ; elle a encouragé tous les développements de l'esprit compatibles avec la moralité, et contribué de la sorte à l'accroissement général de la prospérité ; elle a mis enfin sous sa protection spéciale le pauvre, en Lui assurant sympathie et considération. Encore une fois, que faudrait-il de plus? Rien sans doute à l'homme raisonnable et pieux; rien à celui qui cherche sur la terre le chemin du ciel, sachant qu'il n'est pas ici-bas pour y planter éternellement ses tentes : mais malheureusement c'est là le petit nombre, etilyen a beaucoup d'autres qui ne craignent pas de demander à l'Évangile au-delà de ce qu'il peut, bien au-delà de ce qu'il veut accorder. L'Évangile ne peut pas, il ne veut pas effacer les distinctions sociales ; il ne peut pas faire qu'il n'y ait des riches et des pauvres; il ne veut pas empêcher le mérite de procurer à celui qui le possède une supériorité sociale; il adoucit les inégalités et les limites, mais n'entend point les faire disparaître. Si donc pour atteindre ce but chimérique, si pour ramener à un même et fatal niveau toutes les supériorités, vous bouleversez la société, vous n'aurez pas l'Évangile pour auxiliaire ; tout au contraire, il vous condamnera. L'Évangile ne peut pas, il ne veut pas vous dispenser d'une vie laborieuse, frugale, économe; si donevous rêvez un avenir de paresse ou d'intempérance, si vous soupirez après des jouissances acquises sans travail , vous n'aurez pas l'Évangile pour auxiliaire, tout au contraire, il vous désavouera. Si plongeant exclu-

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sivemeut votre cœur dans les trésors de ce mondé, vous ne reculez devant aucune pensée, devant aucun acte pour vous les procurer; si vous promenez autour de vous des regards jaloux, parce que vous en êtes privés, vous n'aurez pas l'Évangile pour auxiliaire, car de partout il vous criera qu'il n'y a point ici en votre faveur de domicile éternel et que vous devez rechercher seulement les trésors où les vers et la rouille et les larrons ne percent ni ne dérobent point. Aussi ne vous étonnerez-vous pas d'apprendre que l'Évangile est très peu en faveurauprès des hommes mécontents de leur situation. A peine consentent-ils à lui rendre hommage pour le passé,- ils le répudient pour l'avenir des sociétés; ils le déclarent' impuissant à guérir les maux dont ils se plaignent ; ils le repoussent comme hostile aux voeux qu'ils forment. En effet, les douces et austères recommandations du christianisme, les préceptes de charité aux uns, de résignation aux autres, de renoncement à tous, ne suffisent plus à ceux qui veulent diviniser les passions et leur assurer libre cours; non, ils n'aiment pas, mais ils redoutent cette influence. C'est en dehors de l'Évangile qu'ils vont chercher leurs remèdes. Les uns les demandent aux institutions politiques, comme si ces institutions, quelles qu'elles soient, pouvaient donner la richesse à tous et nourrir celui qui a faim, comme si un niveau artificiel pouvait remplacer les sentiments évangéliques et les œuvres charitables que ces sentiments inspirent. Les autres vont plus loin et tranchent dans le vif, ils demandent une réforme sociale ; ils anéantissent dans leurs théories la différence des conditions; ils rêvent des associations gigantesques où les biens, les travaux et les privations seraient en commun, et s'efforcent de combiner dans leur esprit les lois com-

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ffliquées de ces associations. Vaines utopies, qui n'ont jamais résisté à ['épreuve de l'expérience et dont le plus sûr résultat a été de remplir d'amertume le cœur de ceux qui avaient eu l'imprudence d'y placer leurs espérances ! Dangereuses rêveries, qui ont dû chercher leurs succès en flattant les passions, en les prenant pour point de départ et en affaiblissant les sages entraves par lesquelles le christianisme entreprend de les contenir ! - Cesdoctrines communistes que nousavons vues échouer de nos yeux, quand elles ont voulu prendre la forme d'une religion ou celle d'une philosophie, en sont réduites maintenant à se cacher sous celle d'une conjuration; c'est assez dire que leur impuissance est constatée. — Pour nous, chrétiens, nous ne nous contenterons pas de placer de plus en plus notre confiance dans la puissance de l'Évangile; nous souvenant que la foi sans les œuvres est morte, nous nous efforcerons de nous conformer, dans notre conduite, aux préceptes de notre sainte religion. Les riches penseront que devant Dieu ils ne sont que les dépositaires de leurs richesses pour le bien de leurs frères; ils combleront les distances par l'abondance de leur charité, par l'aménité de leurs manières, en fuyant les procédés hautains ou les inutiles dehors d'un luxe écrasant ; ils éviteront ainsi de fournir à la jalousie une tentation ou un prétexte; dirigeant leur influence vers le progrès moral de la société ainsi que vers l'encouragement de l'industrie, ils se montreront économes fidèles de ces biens que la Providence a placés dans leurs mains. Les pauvres penseront à ce Maître charitable qui u'avait pas un lieu où reposer sa tête, et qui cependant sut accomplir son œuvre sur la terre; confiant en ce Dieu qui compte tous les cheveux de leur tête, ils redoubleront de patience, d'activité et

de résignation ; sûrs que leur travail ne demeurera pas sans récompense, s'ils le dirigent dans l'esprit de Christ, ils revêtiront les vertus évangéliques et comprimeront dans leur cœur les suggestions de l'envie. — Les uns et les autres, heureux des facilités sans nombre que nous procure la civilisation chrétienne, nous renoncerons à souhaiter l'impossible; nous bénirons Dieu de ce qu'il nous a accordé et jouirons en paix de bienfaits dont sont privés des milliers d'hommes. Sans négliger de tirer le paru de notre position dans ce monde par une énergie persévérante autant que morale, nous aurons pour but principal et dernier de conquérir une bonne place dans le royaume du Ciel, où il n'y aura plus ni riches ni pauvres, ni grands ni petits, ni maîtres ni esclaves. ->

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