ET INERTE
Aucun mobile d'action plus énergique que l'amour ne saurait être proposé aux hommes; aussi l'Évangile s'en est-il emparé pour en faire le principe de sa morale, on publiant l'amour de Dieu et l'amour du prochain. — Mais vous savez avec quel soin , avec quel scrupule", il définit cet amour, pour qu'on ne le confonde point avec une disposition, vague et inerte qui ne
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lui ressemblerait que par le nom , et n'aurait rien de réel , puisqu'elle ne produirait aucun fruit.
S'agit-il de l'amour de Dieu ? l'Évangile déclare qu'il doit porter le fidèle à imiter le Créateur dont il porte l'image, c'est-à-dire à devenir saint comme il est saint lui-même , à tendre sans cesse vers la perfection dont il est le type et le suprême modèle. En demandant que cet amour surpasse tout autre amour, jusqu'à ce point qu'on lui sacrifie sans hésiter le monde et les exigences du monde, l'Évangile cependant permet d'user du monde , et ordonne à chacun de s'y conduire d'une manière digne de sa vocation. (Éphés. IV, 1.) Il marque fortement le caractère de cet amour, lorsqu'il dit par la bouche du Sauveur : Celui qui garde mes commandements, c'est celui-là quim'aime. (Jean XIV, 2\.) Il n'exige donc nullement une affection extatique et un dévouement contemplatif, mais une obéissance active et des preuves positives , des preuves de fait que l'homme a l'intention de lui plaire.
S'agit-il de l'amour du prochain ? L'Évangile multiplie à l'infini les déclarations pour faire bien comprendre qu'il ne suffit point d'une bienveillance stérile; il ne se contente pas de vœux, ni de vaines paroles; il veut des actes, il veut que le riche fasse part de ses •biens aux pauvres, que le pauvre sache se contenter de l'état où il se trouve, sans convoiter le bien d'autrui; que l'homme offensé rende le bien pour le mal, allant jusqu'à prévenir celui qui l'a offensé; que chacun vive en paix avec tout le monde, que tous se supportent charitablement, et s'entr'aident-avec désintéressement; il nous renvoie au samaritain dont la charité s'ingénie et ne laisse aucune inquiétude au malheureux juif secouru par ses soins ; il nous montre enfin l'exemple su-
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blime du Christ qui ne s'est pas conlenlé de désirer notre bien , mais qui a souffert pour nous, nous laissant un exemple afin que nous suivions ses traces.
11 est donc certain que le chrétien doit montrer son amour par ses œuvres. — En est-il de même du disciple attaché au Dieu des panthéistes? Peu de mots suffisent pour nous prouver le contraire. Il ne saura d'abord comment s'y prendre pour imiter son Dieu et lui témoigner son amour eu faisant ce qui lui plaît; car ce Dieu n'est pas un être distinct et personnel, ayant une volonté, manifestant son action, fournissant un modèle suprême auquel on puisse tendre. Ce Dieu incompréhensible est tout et n'est rien en particulier; il enferme tout sans distinction, et par conséquent, rien ne lui plaît, tout comme rien ne lui déplaît ; il fuit en quelque sorte et s'évanouit en fumée, dès qu'on désire connaître ses attributs, ses perfections et ses actes. Aussi ne devons-nous point nous étonner ■qu'en divers temps les adorateurs de ce Dieu n'aient su mieux faire pour l'imiter que de se condamner à une stérile contemplation, et de vivre dans une vague extase qui ne produit rien. Les Grecs, les Juifs imbus des tendances de la philosophie platonicienne, les Indiens ontvu à diverses reprises s'établir au milieu d'eux ces sectes exaltées, sortes de congrégations dévotes dont les membres consumaient une inutile vie dans des pratiques dictées par une imagination égarée. Au milieu même des chrétiens, on a compté des corporations mystiques dont les aberrations n'étaient point indépendantes des influences du panthéisme; et si aujourd'hui elles ne semblent pas près de reparaître, c'est que le panthéisme actuel, désirant se faire passer pour une façon de christianisme, en respect* en partie les tendances. — Il est
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d'ailleurs pour nous un motif puissant d'aimer le Dieu de l'Évangile, motif qui manque au panthéisme; c'est que ce Dieu nous aime de son côté avec une ardeur qui ne se lasse jamais. Nous savons même qu'il nous a aimés le premier, et qu'il nous aimera toujours. Il nous a aimés en nous donnant la vie, et en nous appelant à partager l'existence dont il est la source étemelle; mais, suivant les panthéistes, nous n'avons point été créés par lui, nous sommes nous-mêmes une portion de Dieu , et chacun de nous peut dire avec autant de raison que le Fils, avant qu'Abraham fût, jetait. (Jean VIII, 56. ) Il nous a aimés en veillant sur nous, et en nous couvrant de sa constante protection ; mais suivant les panthéistes, la Providence spéciale est une chimère, et nous sommes entraînés avec tout le reste dans les mouvements du grand Tout, au sein duquel nous formons un atome. Il nous a aimés en nous donnant l'immortalité, en assurant à nos âmes une existence sans fin ; mais, pour les panthéistes , c'est là un bienfait sans valeur, puisqu'à la mort, nous nous perdons de nouveau dans le grand Tout, comme la goutte d'eau dans l'Océan, sans conserver notre existence individuelle et distincte. Il nous a aimés enfin, en se révélant à nous doctement, et en nous garantissant des suites funestes du'péché, parles mystérieuses dispensations de la grâce; mais, pour le panthéiste, la révélation est une agitation, une divination de notre âme, qui vient de nous et qui ne vient pas de Dieu ; et quant aux doctrines de la chute et de la rédemption, il leur ôle pour nous toute importance, en les étendant à une foule d'autres êtres et jusqu'aux choses inanimées. Ainsi, il prend à tâche d'annuler pièce à pièce ce grand amour que Dieu nous a témoigné, net amour dont le résultat immédiat doit être de
nous porter à lui rendre amour pour amour, de nous contraindre par le cœur à nous dévouer activement à son service.
il n'est pas moins -fatal à l'exercice de la charité et à l'amour des hommes. 11 professe, en effet, le plus sublime dédain pour les actes particuliers de chaque homme, et les circonstances spéciales où se trouve chacun; au milieu de l'infinie variété de ces actes et de ces circonstances, il ne voit rien qui l'intéresse, rienqui attire son attention, aucun bonheur qui obtienne sa sympathie, aucune douleur qui demande des consolations de sa part, pas autre chose que des faits de détail d'une importance tellement minime que s'y arrêter ce serait se rabaisser soi-même. L'humanité, considérée dans son ensemble, a seule le privilège d'obtenir de lui quelques pensées; ses progrès généraux, l'idéal dont elle doit s'approcher, voilà ce qui seul intéresse le panthéiste. De même que pour lui tous les êtres de l'univers et tous les faits qui s'y passent se confondent et se perdent dans cette immense unité dont il fait son Dieu; de même, les individus et ce qui leur advient se perdent dans ce tout infini qu'on nomme le genre humain. Or, ne comprenez-vous pas que cette théorie tue la charité active? Le genre humain, l'humanité ce n'est pas un être, c'est une abstraction; c'est tout le monde et ce n'est personne, de telle sorte que celui qui aime l'humanité en masse, n'aime en réalité personne. Je me délie, je l'avoue, de ces philanthropes cosmopolites qui, dans l'ardeur de leur tendresse pour les hommes en général, oublient qu'ils ont à leurs côtés, tout autour d'eux, des douleurs ou des joies qui réclament leur sympathie; j'estime singulièrement davantage les chrétiens dévoués qui, sans manquer à
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la bienveillance universelle dont l'Évangile encourage la manifestation, savent y joindre les preuves journalières d'une clfarité de détail. Ce ne sont pas des affections banales qui excitent la chaleur du cœur et les miracles de L'amour; ce sont, les affections spéciales, c'est l'amour de la patrie, c'est cette confraternité que créent les étroits liens de la parenté ou de l'amitié; c'est celte unité de pensées et "d'intérêts qu'engendrent une foi commune, des souvenirs communs, des institutions communes, des relations habituelles; à ceux-là seulement qui accomplissent avec scrupule les devoirs imposés par ces affections, devoirs réels, devoirs de tous les jours, à ceux-là, il est permis de dire qu'ils aiment vraiment leur prochain. Prenez-y garde, chrétiens, sous le masque d'amour que le panthéisme emprunte pour cacher sa sécheresse, je retrouve le même ennemi fatal de la charité active que le matérialisme ■ lui opposait sans déguisement, l'égoïsme. Aimer tout le monde à la fois, je l'ai dit, c'est n'aimer personne en particulier, personne excepté soi-même; l'amour de soi subsiste seul sur cette ruine des affections spéciales que le panthéisme décore avec hypocrisie du nom d'amour universel; il subsiste seul, d'autant plus à redouter qu'il s'annonce moins franchement.
Aussi, quel frappant contraste offre aux yeux les moins attentifs un peuple qu'anime le souffle vivifiant du christianisme, et celui où se sont répandues Les doctrines desséchantes du panthéisme! Tout chez l'un respire le doux parfum d'une atmosphère religieuse; les lois et les institutions regardent à Dieu, se plaçant en quelque sorte sous sa haute tutelle ; le langage de tous, magistrats et simples citoyens, langage libre et non
commandé, se trouve un appel à la piélé et à ses espérances; on ne craint point d'y faire entendre les vœux, les paroles, les ordres de la religion, ni dans les assem blées des législateurs, ni du siège des juges, dans les solennelles occasions où la loi humaine se dispose à frapper des coupables, ou™ n face des grandes catastrophes par lesquelles VÉterQel rappelle énergiquemenl la puissance de sa main ; là se trouve l'amour de Dieu sincère et vivant, et avec lui l'amour des hommes ; car là se voient aussi des actes de charité prompts, larges et désintéressés. Ailleurs, au contraire, l'âme se sent refroidie et comme gelée par des dogmes sans portée religieuse, elle ne ressent aucun de ces élans qui l'élèvent au ciel, aucun de ces pressants besoins qui la rapprochent de son Dieu, et alors, par suite de cette loi qui unit habituellement Les extrêmes, une demiincrédulité favorisant les croyances superstitieuses, on est témoin du monstrueux mélange d'une impiété désolante dans plusieurs, et d'une foi extatique chez quelques-uns.
g H. Le panthéisme faisant de la religion un