‹ Conférences pratiques de médecine légaleChapitre 27 sur 99 · RECHERCHE MÉDICO-LÉGALE DES TACHES DE SANG · texte numérisé non relu

RECHERCHE MÉDICO-LÉGALE DES TACHES DE SANG

Le sang est l’indice révélateur par excellence qui trahit le plus souvent le coupable, même celui que berce depuis longtemps déjà l’espoir de l’impunité. En voulez- vous un exemple? P... a tué un bijoutier ambulant, et pour faire disparaître le cadavre il l’a coupé en morceaux; on le soupçonne encore vaguement d’avoir commis un crime semblable plusieurs années auparavant sur une fille, qui était sa maîtresse. On pénètre dans la chambre qu’il habitait à l’époque présumée du crime; rien jusqu’à ce jour n’avait indiqué qu’un acte aussi affreux y eût été accompli. On soulève les lames du parquet et, au-dessous, on découvre une large flaque de sang desséché ! On acquiert ainsi, au bout de six ans, la preuve irrécusable qu’un meurtre a été commis à cette place. Cela tient à ce que le sang garde presque indéfiniment des caractères qui le font reconnaître, et à ce qu’il est bien difficile d’effacer complètement les traces qu’il laisse. Quand il coule d’une blessure, il s’insinue et s’infiltre dans les moindres fissures ; quand il jaillit, il adhère aux objets qu’il touche. De partout il laisse des vestiges ineffaçables, sur les vêtements du crimi-

nel, sur les murs de la chambre où le crime s’est accompli, sur r instrument qui a servi à le commettre, sur les meubles qu’une main ensanglantée a fouillés; de partout il laisse des traces accusatrices révélant les derniers efforts de la victime, faisant suivre pas à pas les allées et venues de l’assassin et permettant de reconstituer toutes les péripéties de ce drame sanglant. Ici, ce sont des gouttelettes provenant d’éclaboussures ou de la projection du sang artériel ; là, ce sont des ruisseaux de sang laissés sur le carreau par la victime qui a eu encore la force de faire quelques pas ; d’autres fois c’est une mare de sang indiquant que l’individu surpris a été tué sur place.

Il m’est impossible de vous décrire en détail toutes les variétés de disposition de ces empreintes ; il me suffit de vous donner, à ce sujet, quelques indications générales : une large tache arrondie avec des gouttelettes tout autour annonce que le liquide est tombé verticalement sur le sol; s’il n’y a pas d’éclaboussures, c’est qu’il s’est écoulé de la blessure alors que le patient était étendu à terre ; si la tache est allongée et présente à son extrémité terminale des gouttes de même forme, c’est que le sang a jailli d’une artère et a été lancé obliquement et par saccades.

La police relève ordinairement les caractères les plus apparents de ces empreintes ; mais le médecin doit toujours les examiner par lui-même, en noter avec soin la forme, l’étendue, la multiplicité, la situation, etc., pour en tirer plus tard des déductions propres à établir comment le crime a été accompli. Lorsque le sang est encore frais et s’il est abondant,

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personne ne peut se méprendre sur la nature du liquide répandu ; néanmoins, l’expert doit en recueillir divers. échantillons dans un tube de verre, dans un flacon, sur un verre de montre, entre des lamelles de verre, pour les soumettre ensuite à un examen plus complet. Dans ce cas, il y a avantage à pratiquer immédiatement l’examen histologique en suivant les principes que je vous donnerai bientôt.

Lorsque le 'sang est complètement desséché et surtout lorsqu’il ne forme que des taches de petites dimensions, il faut beaucoup d’attention pour les retrouver sur les murs, sur les meubles, sur les tapisseries ou sur le parquet. En certains cas la lumière artificielle a permis de découvrir des taches qui avaient passé inaperçues à la lumière du jour. Ainsi, en 1833, un assassinat avait été commis à Paris, aucune trace de sang, malgré les recherches les plus minutieuses, n’avait été constatée au domicile des personnes soupçonnées. Ollivier d’Angers et Pillon, procédant à de nouvelles recherches à huit heures du soir, découvrirent sur la tapisserie, dont le fond était bleu, un grand nombre de gouttelettes d’un rouge obscur, qui au jour avaient l’aspect de points noirs se confondant avec le dessin du papier; ils aperçurent de la même manière beaucoup de taches semblables sur le devant d’une des commodes dont le bois avait une couleur d’un brun foncé (1). Cet exemple vous montre avec quel soin l’on doit explorer tous les coins et recoins

(l) M. Tourdes, article sang, in Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.

de F appartement pour découvrir les taches. Cela fait, on note sur un plan dressé à main levée leur position sur les murs, sur les meubles, sur les tentures, etc. Il ne reste plus qu’à les recueillir pour en déterminer la nature, car le sang desséché ne peut pas être reconnu à simple vue. Tous les objets transportables sur lesquels on a observé des vestiges suspects sont mis à part; on détache des planches du parquet ou des meubles des copeaux ensanglantés, on gratte les glaces et les marbres en recueillant la poussière du sang desséché. Lorsque la tache ne peut être ni enlevée ni grattée on est obligé de recourir à un artilice et de la dissoudre : on forme avec de la cire molle un petit godet autour du point suspect et on y verse, soit de l’eau distillée, soit mieux un liquide qui n’altère pas la forme des globules. Ce liquide est recueilli pour être soumis aux épreuves ordinaires.

La constatation des taches de sang sur les vêtements de l’inculpé est de la plus haute importance et donne la preuve décisive de sa participation au meurtre. Mais elle n’est pas toujours facile, parce que le premier souci de l’assassin est de chercher à les faire disparaître par le lavage. Il est heureusement très-rare que celui-ci soit assez bien fait pour les détruire entièrement. On doit examiner avec soin toute la surface du vêtement et même la doublure, et très-souvent l’on retrouve à l’intérieur la tache effacée au dehors, parce que l’eau en dissolvant la matière colorante a pénétré profondément et traversé le tissu de part en part : ou bien l’on voit des taches qui ont échappé à l’action de l’eau ou qui n’ont été que très-imparfaitement dé-

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truites par elles. Une fuis que l’on a bien noté leur position sur les pièces à conviction, il ne reste plus qu’à déterminer la nature exacte de ces taches suspectes.

Cette détermination était autrefois fort incertaine

et reposait uniquement sur les caractères chimiques les plus grossiers du liquide sanguin. Si l’expert y reconnaissait une substance colorée contenant des matières albuminoïdes et du fer, il concluait à la présence du sang. Depuis lors cette détermination est devenue, dans la majorité des cas, un des problèmes les plus heureusement résolus de la médecine légale, grâce au précieux concours delà chimie, de l’histologie et l'analyse spectrale. Mais, allez-vous me dire, c’est là une recherche technique, qui intéresse médiocrement le médecin, et dont il lui suffit de connaître les principes théoriques, puisque d’habitude elle est confiée à des experts spéciaux, plus habitués que lui aux opérations de la chimie. Cela était vrai dans le passé, alors que l’expertise reposait tout entière sur l’analyse qualitative du sang; mais aujourd’hui les procédés qui donnent le plus de certitude à cette recherche ne sont pas d’une exécution plus difficile que les diverses opé rations de laboratoire, avec lesquelles les médecins sont désormais familiarisés. Ils ont donc le droit de revendiquer leur part de compétence et de responsabilité dans cette expertise, à la condition, bien entendu, de s’y être bien préparés par des exercices répétés.

La détermination des taches de sang s’effectue à l’aide de trois ordres d’opérations : 1° la recherche

des éléments figurés du sang; 2° l’étude de la matière colorante, comprenant : l’analyse spectrale, la formation des cristaux d’hémine et la réaction de Taylor; 3° l’étude des principaux caractères chimiques du liquide. Il n’est pas toujours nécessaire de pratiquer toutes ces opérations pour arriver à la démonstration de l’existence du sang; c’est ainsi que la constatation au microscope des globules sanguins ou des cristaux d’hémine conduit à une certitude absolue, et donne une preuve suffisante qui dispense à la rigueur de toutes les autres. Mais il n’est jamais inutile d’accumuler les preuves quand des intérêts aussi graves sont en jeu et dépendent d’une recherche en somme toujours délicate.

Pour mettre de l’ordre dans votre expertise et lui donner plus de rigueur et de clarté, il est nécessaire de classer et de numéroter les divers objets soumis à votre examen, avant de commencer les épreuves ordinaires; il faut noter soigneusement tout ce qui a rapport au siège, à la forme, à la disposition et aux apparences physiques des taches suspectes; il faut donner à chacune de celles que vous analyserez un numéro correspondant à l’objet dont elle provient et à la place quelle y occupait. Puis vous diviserez les échantillons, dont vous disposez, en un nombre de parts égal à celui des opérations que vous devez leur faire subir, en ayant soin d’en garder une partie intacte, pour le cas où une contre-expertise serait jugée nécessaire. Toutes ces précautions préliminaires ont de l’importance et sont pour ainsi dire obligatoires. Vous les trouverez indiquées dans une instruction

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que l’on peut considérer comme officielle, puisqu’elle a été rédigée par une commission de la Société do médecine légale en 1873 (1).

I. Recherche des éléments figurés. — A. Recherche des globules rouges.

(a) Le sang est frais et liquide. On met une goutte de sang entre deux lames de verre et on scelle la plaque mince avec de la cire à cacheter dissoute dans l’alcool, ou avec du bitume de Judée, ou encore avec de la parafine, pour empêcher l’évaporation du liquide.

Je vous recommande tout spécialement un procédé indiqué par M. le professeur Renaut. Il permet la conservation indéfinie des hématies, qui sont comme fixées dans leur forme et leurs dimensions normales. M. Renaut m’a montré des préparations obtenues de cette manière, qui sont faites depuis plus d’une année et sur lesquelles on pourrait mesurer ces éléments avec autant d’exactitude et de facilité que si le liquide venait d’être recueilli. Voici comment L’auteur décrit ce procédé (2) : « Une goutte de sang est déposée sur une lame de verre, étalée rapidement à la surface de cette dernière à l’aide d’une longue aiguille; l’évaporation du plasma est hâtée par l’agitation dans l’air; au bout de peu d’instants, le sang forme une pellicule

(1) Instruction pour servir à déterminer les éléments constituants du sang dans les taches.

Membres de ia Commission : MM. Mialhe, Mayel, Lefort et Cornil (rapporteur).

(2) M. Renaut, art. sanü, in Dict. encycl. des sc. mèd., page 505.

complètement desséchée, d’une minceur extrême, et dans laquelle tous les globules ont conservé à la fois leurs contours circulaires et leurs dimensions. En recouvrant une pareille préparation d’une lamelle et en fixant cette dernière avec des bandes de papier gommé, l’on peut conserver ces globules indéfiniment, et mesurer ultérieurement leur diamètre avec exactitude, car l’examen comparatif a démontré que les dimensions n’ont pas été changées. »

L’examen du sang' est journellement pratiqué en clinique et vous êtes trop familiarisés avec son étude pour qu’il soit utile d’insister sur la description des globules. Ne vous attendez pas cependant à les retrouver d’ordinaire avec leurs caractères classiques, car au moment où l’expertise a lieu, il est bien rare que le sang n’ait pas déjà subi un commencement d’altération. Les hématies ne sont plus disposées en piles, elles ont perdu pour la plupart leurs contours réguliers et sont devenues épineuses et crénelées. La mensuration de ces éléments serait alors impossible, à moins que l’on ne trouvât dans le champ du microscope quelques-uns d’entre eux encore intacts, ou bien qu’on ne leur ait rendu au préalable leur première forme par l’addition de certains liquides, dont nous parlerons bientôt.

La mensuration des globules est une partie importante, indispensable de l’expertise et a pour but de faire distinguer le sang humain de celui des autres mammifères. Elle doit être pratiquée avec le plus grand soin, puisqu’il s’agit d’apprécier des différences qui ne portent que sur les millièmes ou les dix milliè-

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mes de millimètre. Toutes les fois que cela est possible, c’est-à-dire toutes les fois que le sang est frais, la préparation microscopique doit être faite suivant le procédé de M. Renaut, que je vous ai décrit. La couche de sang déposée sur la lame de verre y est réduite à ses dernières limites d’épaisseur et les hématies sont très-espacées les unes des autres; conditions qui facilitent cette opération délicate, en rendant plus distincte la vue des éléments à mesurer. De plus, avec ce procédé, on peut répéter à volonté l’examen pour le contrôler, et comme la préparation se conserve indéfiniment, elle peut servir à une contreexpertise, même tardivement ordonnée. Dans le cas où il ne pourrait pas être employé, il faudrait avoir soin de diluer le sang avec des liquides conservateurs toujours dans le but de rendre les globules plus nets et plus espacés.

« Les globules que l’on veut mesurer étant mis au point, on dispose au-dessus de l’oculaire une chambre claire quelconque, la chambre claire, dite dorée de Nachet, convient parfaitement pour cet objet. On place alors auprès du microscope une feuille de Bristol fixée sur la table d’expérience à l’aide d’épingles ou de punaises, et l’on voit l’image des globules rouges se projeter sur le papier; avec un crayon fin on suit leurs contours, et ils se trouvent dessinés sur le papier dans leurs dimensions exactes. On choisit, pour les dessiner, un certain nombre de globules disposés exactement à plat, et l’on en dessine aussi certains autres que les hasards de la préparation ont disposés sur leur tranche comme des tuiles placées de champ

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