‹ Conférences pratiques de médecine légaleChapitre 5 sur 99 · SUIT · texte numérisé non relu

SUIT

La combustion a-t-elle eu lieu sur le vivant ?

Combustion humaine spontanée.

Messieurs,

Nous avons vu dans la dernière conférence que les signes de la brûlure au deuxième degré constatés sur un cadavre passaient pour indiquer que la brûlure avait été faite pendant la vie. Je vous ai dit aussi que la confiance accordée tout d’abord, à ces preuves, d’après les travaux de Duncan et de Christison, fut ébranlée dans la suite par les résultats d’expériences dont je vous ai entretenus. Et si aujourd’hui, dans une expertise de ce genre, vous basiez vos conclusions uniquement sur elles, vous risqueriez fort de rencontrer des contradicteurs convaincus.

On pourrait très-bien vous objecter qu’il n’est

ZZ COMBUSTION HUMAINE

point démontré que les phénomènes de la brûlure au deuxième degré ne puissent avoir lieu immédiatement après la mort, dans certaines circonstances ; sur un sujet, jeune et vigoureux, par exemple, qui aussitôt après le meurtre serait livré aux flammes. Une pareille supposition est-elle en contradiction avec la physiologie ? Le calorique, pour produire la réaction inflammatoire sur un point de la peau, ne met en jeu que des éléments d’ordre inférieur, des nerfs centripètes, des centres vaso-moteurs ou des ganglions, des fibres lisses, formant un tout, une sorte de département indépendant, dont la vie. locale peut persister quelques instants après l’arrêt des grandes fonctions. Est-ce ainsi que les choses se passent, ou mieux, les choses peuvent-elles se passer ainsi dans quelques cas? Nous l’ignorons, mais cela n’est point absolument invraisemblable.

Pour mon compte je considère cette manière de voir comme une hypothèse gratuite, sans aucun fondement. J’ai même eu l’occasion d’observer un fait qui est en opposition avec elle. Il s’agissait d’un homme fort, très-vigoureux, qui sous l’influence d’un délire de persécution, se jeta par la fenêtre et se fit une fracture de la base du crâne, dont il mourut quatre heures après. J’assistai à sa mort et aussitôt qu’il eut rendu le dernier soupir, sans perdre plus d’une demi-minute, je cautérisai la peau de l’avantbras avec la flamme d’une bougie. Il se forma cette ampoule gazeuse qui est un signe de la mort, mais pas la moindre rougeur autour du point cautérisé.

Quelques faits semblables, des expériences sur des

sujets morts brusquement à la suite d’un traumatisme, ou sur des suppliciés, suffiraient à trancher cette question.

De cette longue discussion je voudrais bien qu’il restât quelque chose de net dans votre esprit sur la valeur de ces signes. En somme, que leur a-t-on opposé? Des expériences, auxquelles on a donné une importance exagérée, et une hypothèse sans fondement. Est-ce suffisant pour leur enlever le degré de certitude que l’on recherche en médecine légale? D’aucuns le prétendent; mais, Messieurs gardez-vous d’aller au-delà de la pensée de ceux-là mêmes et de méconnaître l’extrême valeur de ces signes. Si, considérés en général, ils manquent de certitude absolue, tout le monde s’accorde à dire, qu’appliqués à un cas déterminé, ils peuvent être péremptoires. Les envisageant à un point de vue théorique, on est bien obligé d’en faire ressortir le fort et le faible; mais n’oubliez jamais que ce n’est point avec des généralités que l’on aborde une expertise, c’est-à-dire l’étude étroite d’un fait isolé. Qu’importe à la justice que la science admette ou non des exceptions dans la production d’un phénomène; ce quelle vous demande c’est une appréciation juste d’un fait particulier. Or dans la majorité des cas, si vous étudiez bien toutes les circonstances accessoires, vous verrez ces signes acquérir une précision extrême et suffire à légitimer des conclusions sans réplique.

D’après les faits que j’ai observés et dont je vous parlerai plus tard, à propos des signes de la mort, et après avoir pesé toutes les objections élevées

contre l’opinion de Duncan et de Ohristison, je me crois autorisé à vous dire que : chaque fois que vous constaterez des phlyctènes séreuses présentant autour d’elles une auréole et laissant à nu une surface rouge, vous pourrez conclure que la brûlure a eu lieu pendant la vie.

Je n’hésite pas à me montrer aussi affirmatif,

d’abord parce que c’est ma conviction, et ensuite parce que je suis en mesure de vous donner un signe capable, à lui seul, de dissiper vos derniers doutes. Il est d’autant plus précieux, qu’il subsiste même sur des cadavres aussi mutilés que le nôtre, alors que le feu poursuivant son œuvre de destruction, défaisant ce qu’il a fait, a anéanti les premières traces de son action. Je veux parler de la coloration du sang et des poumons.

Depuis longtemps déjà Tardieu a attiré l’attention sur l’un de ces phénomènes. « L’altération la plus remarquable, dit-il, était celle du sang contenu soit dans le cœur, soit dans les vaisseaux. Par sa consistance et sa couleur, il rappelait de la manière la plus exacte la matière grasse et colorée qui sert à l’injection des préparations anatomiques. Nous ne saurions trouver une comparaison plus juste que celle du suif solidifié et de la couleur du plus beau carmin (1). »

Cette même coloration s’est retrouvée sur les victimes de l’incendie des baraques de l’hôpital Saint- Antoine, examinées par M. Brouardel (2), et nous

(1) Tardieu, loco cilato,

(2) Brouardel, Ann. fVtmgiïne , 1878.

l’avons constatée également sur notre sujet. D’autre part on sait que les individus qui succombent à une asphyxie par l’oxyde de carbone présentent un sang de la même couleur. M. Brouardel a été frappé de cette analogie, et il a eu l’extrême mérite de transformer par ses recherches un phénomène jusqu’alors simplement curieux en un signe de la plus haute valeur.

Les deux victimes qu’il eut à examiner ont succombé dans des circonstances bien déterminées et peuvent ainsi servir de types fondamentaux. Au moment de l’autopsie, M. Brouardel recueillit sur l’une d’elles dix centimètres cubes de sang dans la veine cave inférieure et y rechercha la présence de l’oxyde de carbone au microspectroscope; son attente ne fut pas déçue, toutes les réactions furent concordantes.

Vous savez que l’oxyde de carbone se fixe sur l’hémoglobine à la place de l’oxygène et forme avec elle une combinaison extrêmement stable.

Le spectre de l’hémoglobine oxy carbonique est tout à fait semblable à celui du sang oxygéné et donne deux raies d’absorption à peu près aux mêmes points que lui. Ce qui caractérise et sépare le spectre de l’hémoglobine carbonée du spectre ordinaire du sang, c’est qu’il ne subit pas de modification sous l’influence des agents réducteurs ; tandis que celui de l’hémoglobine oxygénée, soumise au même traitement, ne présente plus qu’une seule raie.

M. Brouardel a traité une goutte du sang recueilli par l’eau sulfureuse par le sulfhydrate d’ammoniaque, agents réducteurs, et chaque fois il put voir au microspectroscope les deux raies normales du sang.

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