GO M II U ST 10 N HU M A I N E
môme famille ont péri simultanément : l’expert peut
être appelé alors à donner son opinion sur la survie.
En pareil cas, comme le fait observer M. Brouardel, la présence de l’oxyde de carbone dans le sang pourrait entrer comme un élément important dans le jugement de l’expert. La quantité de ce gaz inspiré par chaque victime mesurerait en quelque sorte la durée de leur vie, si elles étaient d’ailleurs placées dans des conditions identiques.
La seconde qui, malgré l’état actuel de la science, peut être adressée encore au médecin, me conduit naturellement à vous parler, en terminant cette conférence, de la combustion humaine spontanée.
On nommait ainsi la combustion ou l’incinération plus ou moins complète du corps humain, dont la cause mystérieuse semblait dépendre d’un état particulier de l’organisme.
Il n’y a pas bien longtemps que la science, ou mieux, que les savants ont dit leur dernier mot sur ce merveilleux phénomène, si en dehors de toutes les lois physiques, et qui pendant deux cents ans a excité l’imagination des médecins. Je ne sais pas ce qu’en pense actuellement l’un des maîtres les plus autorisés de la médecine légale, mais, en 1852, il écrivait encore : « La question de la combustion spontanée est toujours pendante. Il appartient aux médecins de se livrer à de nouvelles recherches, avant de se permettre de rayer de la science des faits qui peuvent être inexplicables, malgré les lumières de la physique
et de la chimie, jusqu’à ce que l’on démontre que ces faits sont de pure invention (1). » En 1 874, M. Legrand du Saulle s’exprimait en ces termes : « Nous l’avouons franchement..., nous pensons qu’il y a là quelque chose de particulier... On ne saurait conclure que tous les faits de combustion, dite spontanée, sont bons à rejeter parmi les merveilles d’un autre âge (2). » Quand des hommes aussi recommandables par leur esprit scientifique hésitent encore à rejeter les faits étranges qui lui ont donné lieu, ne vous étonnez point si, au cours d’un débat judiciaire, la défense vous oppose un jour la théorie de la combustion spontanée et vous accable sous le poids de documents puisés aux meilleures sources. Il n’est donc pas inutile de vous mettre en mesure de les réfuter, en vous retraçant brièvement l’histoire de cette question, aujourd’hui bien dépouillée de son prestige.
Dans une première période, que l’on pourrait appeler l’âge héroïque de la combustion spontanée, on admettait que le corps humain pouvait s’enflammer spontanément. Lecat, Lair croyaient que la présence d’un corps en ignition n’était point nécessaire pour la production du phénomène. Ils le comparaient aux incendies qui se développent parfois dans les amas de charbon de terre, de foin, dans les ballots de laine, etc. Cependant ils voulurent bien admettre des causes prédisposantes et en particulier l’alcoolisme. Presque tous les faits publiés, concernant des personnes depuis
(1) Devergier, Traité de Médecine légale, 2 vol., 1852.
(2) Legrand du Saulle, Traité de Médecine légale, 1874, page 437.
longtemps livrées à l’ivrognerie, surtout à l’abus des liqueurs spiritueuses, ils en conclurent que les diverses parties de leur corps, imprégnées d’alcool, contractaient un degré de combustibilité les rendant spontanément inflammables.
Suivant d’autres auteurs, tels que Kopp, Marc, des gaz (hydrogène pur, carboné, phosphore, sulfuré) se répandaient tout à coup dans le tissu cellulaire! Une cause accidentelle, extérieure ou intérieure , déterminait la déflagration de ces gaz et une combustion universelle.
Quelle était cette cause intérieure qui mettait ainsi le feu au gaz ? Embarrassés d’abord, les partisans de la combustion spontanée en trouvèrent bientôt l’explication dans ce que l’on appelait alors l’état idio-électrique des sujets, et c’était l’étincelle électrique qui remplissait ce rôle. Des faits non moins étranges euxmêmes que ceux de la combustion spontanée servaient de fondement à cette singulière théorie. Pierre de Castre affirmait qu’il est fréquent de voir des individus chez lesquels des frictions sur les bras ou les jambes font jaillir des étincelles. Daniel Horstius parlait d’un goutteux qui après des accès violents de sa maladie, rendait, par le frottement, ses jambes resplendissantes de lumière. Cardon cite un carme qui faisait sortir des étincelles de sa tête par le simple frottement qu’il produisait en jetant son capuchon sur ses épaules. Sempson, dans son Traité des Fermentations, rapporte qu’une femme produisait les mêmes étincelles en se peignant. Marc cite l’exemple d’une femme, électrique à tel point, que les étincelles qui jaillissaient de
sa chevelure pouvaient charger une bouteille de Lcydo et servir môme à enflammer l’alcool! Vous voyez, Messieurs, que la femme torpille n’est pas d’invention moderne.
Imprégnation des tissus par l’alcool ingéré, ou production et accumulation de gaz inflammables dans le tissu cellulaire, telles étaient les deux causes augmentant la combustibilité du corps ; il ne restait plus qu’à y mettre le feu, on inventa alors l’étincelle électrique.
Dans une seconde période, le doute philosophique commençant à s’emparer de la question, on n’accepta plus la combustion spontanée proprement dite, et on écarta l’hypothèse de l’embrasement sans le contact d’un corps en ignition. Mais on admit un état particulier de l’organisme, le rendant plus inflammable. Il suffisait alors de l’approche d’une substance ignée pour déterminer une combustion si intense, que la masse des parties brûlées n’était jamais en rapport, croyait-on, avec la faiblesse de l’agent comburant.
Cette disproportion entre les désordres produits et l’ insuffisance apparente du combustible était le caractère décisif qui faisait reconnaître un prétendu cas de combustion spontanée, et c’est encore sur ce caractère que se fondent les arguments des derniers partisans de cet étrange phénomène.
On admettait bien, il est vrai, d’autres signes comme preuve de la combustion spontanée ; mais en les examinant de plus près, on voit, ou qu’ils n’ont pas la valeur qu’on leur attribuait, ou qu’ils se retrouvent dans des faits de combustion résultant d’un incendie ordinaire.
C’est ainsi que l’on faisait valoir que la plupart des cas ont lieu pendant l'hiver, que la victime est une femme, qu’elle est âgée, chargée d’embonpoint, et que depuis longtemps elle faisait abus de boissons alcooliques ; on ajoutait que l’embrasement est subit et que la victime ne peut appeler au secours.
Au lieu de voir là quelque chose d’étrange, n’étaitil pas tout simple d’admettre, avec Dupuytren, que les faits se passent de la façon suivante? « Une femme reste chez elle après avoir pris une dose plus ou moins forte de liqueur spiritueuse, il fait froid, et pour résister à la rigueur de la saison un peu de feu est allumé. Elle s’assied sur une chaise, une chaufferette placée sous les pieds. Au coma produit par les liqueurs spirituelles, vient se joindre l’asphyxie déterminée par le charbon. Le feu prend aux vêtements, dans cet état la douleur se change en insensibilité complète. Le feu gagne, les vêtements s’enflamment et se consument; la peau brûle, l’épiderme carbonisé se crevasse, la graisse fond et coule au dehors ; une partie ruisselle sur le parquet, le reste sert à entretenir la combustion; le jour arrive et tout est consumé. »
Que dire d’un autre argument invoqué en faveur de la combustion spontanée tel que celui-ci ? « Le feu le plus souvent ne prend pas aux corps combustibles de la chambre. » Comme s’il était possible d’admettre que la flamme qui brûle le corps humain est un feu à part doué de propriétés tellement particulières qu’il est incapable d’agir sur d’autres objets !
Je suis loin d’avoir épuisé tout le côté merveilleux de la question. Ce n’était pas assez de croire que des
COMBUSTION HUMAINE SPONTANEE. il
ivrognes saturés d’alcool pouvait s’enflammer spontanément, on a rapporté des faits bien plus extraordinaires qui confondent vraiment l’imagination- : on a vu des doigts s’enflammer et brûler comme des chandelles !
Le docteur Richoud raconte que, le 19 avril 1827, un jeune homme de 24 ans, M. D...., s’amusant à faire brûler à la chandelle un morceau de soufre, cette subs* tance se liquéfia et coula sur ses doigts. Quelques gouttes de liquide enflammé s’attachèrent à son habit et b enflammèrent. L’incendie faisait de rapides progrès que l’on éteignit bientôt; mais M. D.... éprouva de très-vives douleurs dans les mains, qui lui firent jeter les hauts cris et appeler du secours. Une femme qui accourut s’aperçut aussitôt que les mains étaient couvertes de flammes, elles brûlaient comme des chandelles, et les flammes étaient bleuâtres. Jusque là il n’y a rien de bien extraordinaire, mais poursuivons : Le feu une fois éteint par une application de boue de coutelier, M. D.... courut chez le docteur, et, l’œil égaré, la figure rouge, l’expression du désespoir peinte dans tous ses traits, il demanda du secours en s’écriant qu’il brûlait. Les mains étaient rouges, gonflées, et une espèce de vapeur ou de fumée s’en élevait. On lui fit mettre les mains dans une fontaine et alors il éprouva du soulagement, les flammes s’éteignirent; mais bientôt, à 150 pas de distance, il les vit reparaître. Arrivé chez lui, il mit les mains dans l’eau froide et bientôt ce liquide fut chaud. Chaque fois qu’il enlevait les mains du liquide, il voyait, disait-il, une espèce de graisse couler sur ses doigts, et des flammes bleuâtres reparaître aussitôt....
Notez bien que tous ces phénomènes si singuliers ont été racontés après coup au docteur Richoud, qui ne revit son malade que 22 jours plus tard. C’est ainsi d’ailleurs qu’ont ôté établies la plupart des observations de combustion spontanée partielle ou générale. Jamais un témoin compétent n’a assisté à cette scène mystérieuse ; c’est pendant la nuit, c’est loin de tout regard qu’a commencé l’incendie, dans une cuisine, auprès d’un fourneau, devant une cheminée, à côté d’une lampe ou d’une chaufferette. Jamais personne n’a vu le corps humain prendre feu spontanément en plein jour.
Quant à b insuffisance du combustible pour expliquer l’intensité des désordres, elle n’est pas mieux démontrée. Elle est simplement supposée d’après la petite proportion de cendres ou de charbon trouvée auprès du cadavre. Or, il est bien difficile d’apprécier quelle a été la quantité de matière comburante d’après les cendres ou les restes de meubles ou d’un parquet brûlés. Puis il faut tenir compte des vêtements et remarquer, à ce sujet, que presque tous les faits de combustion, dits spontanés, ont eu lieu pendant l’hiver au moment où l’on est le plus vêtu.
Mais, Messieurs, je m’attarde à discuter des faits qui n’ont plus qu’un intérêt historique et qui nous montrent combien l’esprit humain, même dans les classes les plus éclairées de la société, est enclin à croire au merveilleux et au surnaturel. Ces auteurs que je vous ai cités savaient aussi bien que nous que ces observations sont en opposition formelle avec les lois immuables de la physique, et au lieu de les reje-
ter simplement, ils ont préféré les expliquer en recourant à des hypothèses encore plus invraisemblables que les faits eux-mêmes.
J’arrive à la troisième, et je puis le dire, à la dernière période de l’histoire de la combustion spontanée, celle où l’on nie sa possibilité. L’œuvre commencée par le bon sens de Dupuytren, fut achevée en Allemagne par les preuves scientifiques qu’apportèrent Liebig et Bischotf à l’occasion du fameux procès de la comtesse de Gœrlitz.
Cette femme fut trouvée en partie consumée par le feu dans sa chambre au milieu de meubles incendiés. S’agissait-il d’un crime ou d’un cas de combustion spontanée? Les premiers experts furent partagés et pendant longtemps le monde médical suivit avec le plus vif intérêt ces débats judiciaires où la question même de la combustion spontanée était enjeu. Quant au procès , il se termina par la condamnation du domestique du comte, Stauff, qui fit plus tard les aveux les plus complets.
Liebig et Bischoff n’eurent pas de peine à prouver que la forte proportion d’eau contenue dans le corps humain ne permet pas aux tissus de s’enflammer spontanément, ni même de brûler sans combustible.
Placez, dit Bischoff, toutes les parties solides du corps, os, peau, tendon, etc., sur un foyer, mettez d’autre part, dans un récipient l’eau contenue dans le corps, en enflammant les parties solides, vous n’auriez pas assez de combustible pour évaporer cette eau. Liebig a démontré qu’une substance organisée, contenant 25 0/0 d’eau, ne s’enflamme pas et ne con-
tinuo pas à brûler; or le corps humain renferme 750/0 d’eau. L’eau est contenue dans ces parties comme dans une éponge à porcs très-fins ; elle ne peut pas, à l’air libre et au contact du feu le plus ardent, dépasser la température où elle entre en ébullition; mais cette température est loin d’être assez élevée pour enflammer la substance animale. Il faut à la graisse 350 degrés R., un peu plus du quadruple de la température de l’eau bouillante. Toutes les substances qui, pour s’enflammer, exigent une température de 80 degrés R., deviennent difficiles à brûler, lorsque étant à l’état poreux elles sont imbibées d’eau; car, tant qu’il y a de l’eau, le corps combustible ne peut brûler, même au contact du feu le plus intense, et ce n’est que lorsque l’eau s’est évaporée que sa température s’élève et s’enflamme alors, lorsqu’il a atteint sa température de combustion (1). »
Mais, objecte-t-on, ce n’est pas le corps humain dans ses conditions normales qui donne lieu aux faits de combustion spontanée, c’est le corps humain fortement imprégné d’alcool, par des habitudes invétérées d’ivresse. On suppose ainsi que l’alcool s’accumule dans les tissus, tandis qu’il est parfaitement établi par l’observation et l’expérimentation que l’alcool s’élimine rapidement. Admettez même qu’un litre d’alcool, dose qui serait fatale, soit accumulé dans l’organisme, dans la masse du sang et mélangé aux 40 ou 50 litres d’eau du corps humain, il est bien évident qu’ ainsi dilué il ne peut s’enflammer. D’ailleurs on a
(1) Tourelés, art. comdust. spontanée, in Dict, encyclop., ibidem,
fait des expériences directes, Casper, entre autres, suides corps de fœtus en macération depuis plusieurs mois dans l’alcool pur; on a bien vu dans ces cas le corps brûler quand la flamme comburante en était approchée,
Il y a eu combustion de la place allumée, mais jamais « combustion spontanée. »
Les considérations dans lesquelles je viens d’entrer vous démontrent absolument qu’il ne saurait y avoir aucun état anormal du corps, lui donnant la faculté, je ne dis plus de s’enflammer spontanément , mais de brûler sans le secours d’aucun combustible. Car toute matière organisée ne peut brûler tant qu’elle renferme une certaine proportion d’eau bien inférieure à celle qui est contenue dans nos tissus. Mis en présence d’un cas analogue à celui que je vous ai montré, soyez bien pénétrés que vous n’avez à hésiter qu’entre un crime et une combustion accidentelle ; ne vous laissez donc pas égarer dans vos investigations par des hypothèses surannées.
« En France, il y a plus de superstition qu’en « Allemagne, dit Casper, il n’est pas étonnant que « la France soit la patrie de la combustion sponta- « née. » Il avait le devoir d’être plus modeste et plus réservé, puisque ses compatriotes Henke, Siebold, Friedreich n’ont pas douté de ce phénomène. Espérons avec lui que cette question est définitivement enterrée en France et en Allemagne et qu’elle n’aura plus à paraître devant la science médicale d’aucun pays !
TROISIEME CONKERENï JE
Détermination de l’âge.
Messieurs,
Voici le cadavre d’un enfant du sexe masculin, trouvé sur la voie publique, enveloppé dans des linges ; on nous demande un rapport médico-légal pour répondre aux questions suivantes :
1° Le cadavre est-il celui d'un enfant né à terme et nouveau-né ? 2U L’enfant a-t-il vécu ? 3° Combien de temps a-t-il vécu ? 4U La mort a-t-elle été naturelle ou le résultat d’un crime ? 5° L’examen du cadavre peutil fournir des indications de nature à faire reconnaître la mère ?
C’est là, Messieurs, une précieuse occasion qui nous est offerte, d’examiner ensemble, avec pièces à l’appui, plusieurs points de médecine légale relatifs au produit de la conception et par cela même de la plus haute importance pour votre instruction, car les faits de cette nature se présenteront souvent à vous dans la pratique.
DÉTERMINATION DE L’AGE
Vous êtes frappés sans doute de l'aspect particulier de ce petit cadavre : au lieu de la pâleur extrême et uniforme que donne la mort, vous voyez une teinte rosée générale répandue sur tout le corps, avec de larges plaques bistrées en divers points et sur d’autres des lambeaux d’épiderme complètement détachés, qui ont laissé à nu le derme tout suintant et diversement coloré. Tout cela pourrait de prime abord vous porter à croire que ce cadavre est en putréfaction, et cependant il n’en est rien, l’odeur qui s’en exhale n’est point celle de la putréfaction et nulle part vous ne trouvez ces taches verdâtres, ces infiltrations gazeuses, ces réseaux vasculaires, d’un brun rougeâtre, indices certains de ce travail de destruction.
Ce sujet n’est donc point en putréfaction, néanmoins il a subi une altération particulière dont les caractères sont si nets, qu’il me serait facile par ce simple examen superficiel de répondre d’emblée aux diverses questions posées. Mais en procédant ainsi ex abrupto, ce serait enlever à ma démonstration une grande part de son intérêt pratique; or, je tiens à propos du fait très-simple, très-net qui s’offre à nous, à vous faire voir comment on conduit une expertise de ce genre.
Dans toutes les expertises qui concernent le cadavre d’un inconnu le médecin doit tout d’abord établir avec soin l’identité de l’individu ; et l'un des premiers éléments de cette recherche est de fixer son âge probable. Dans l’espèce, déterminer l’âge du sujet, c’est répondre à la première question qui nous a été posée : « Le cadavre est-il celui d’un enfant né à
48 FOETUS TROUVÉ SUll LA. VOIE PUBLIQUE.
terme et nouveau-né? » Il serait extrêmement aisé d’y répondre à priori par la seule inspection de ses caractères extérieurs et de son faible degré de développement; mais, je vous le répète, je préfère descendre dans les détails les plus minutieux, oiseux même, pour vous faire assister pas à pas aux différentes phases de cette recherche et vous montrer par là quelle est la marche à suivre d’ordinaire.
Nous examinerons tout de suite s’il s’agit d’un nouveau-né, parce que ce point est indépendant de l’autre : l’enfant est-il né à terme? et qu’en criminalité il a plus d’importance que lui ; vous allez le comcomprendre. Le code pénal ne définit pas ce que l’on doit entendre par nouveau-né et se contente de dire : « Est qualifié d’infanticide le meurtre de l’enfant nouveau-né. » La loi ne spécifiant aucune condition d’âge, de développement, de conformation et de viabilité, il n’est donc pas nécessaire que l’enfant soit né à terme, ni meme qu’il soit viable pour que son meurtre constitue un infanticide, il suffit qu’il soit nouveau-né. En conséquence, la première préoccupation de l’expert doit être de rechercher si le cadavre, qu’il a sous les yeux, est celui d’un nouveau-né, puisque telle est la condition unique qui qualifie le crime.
Cette recherche n’est pas toujours exempte de difficultés, car il n’y a pas de caractère constant, unique, fixant d’une façon absolue la durée de la période pendant laquelle l’enfant peut être considéré comme nouveau-né. C’est en vain qu’on s’est efforcé de suppléer au silence de la loi et que, se basant tantôt sur un signe tantôt sur un autre, on a prétendu établir une
DÉTERMINATION I)E L’AGE. 40
ligne de démarcation tranchée, qui ne saurait exister entre deux périodes purement virtuelles de la vie extra- utérine. Après la naissance il n’est aucun phénomène vital, constant ou non, qui s’accomplisse à jour fixe et puisse ainsi servir de limite précise. J’insiste sur ce point, parce que en général les élèves considèrent la présence ou la chute du cordon ombilical comme des caractères absolus, suffisants à trancher la question, ce qui les dispense d’étudier les autres signes. Or, vous savez tous que le travail d’élimination du cordon peut s’opérer dans des limites assez étendues, variant entre 4, 6 et même 8 jours. Il est donc impossible, en présence de pareils écarts, de baser son jugement uniquement sur la présence ou l’absence de cet organe, sans laisser une grande place à l’ arbitraire. C’est ainsi, par exemple, qu’un double crime commis au même moment sur des jumeaux pourrait être qualifié de meurtre simple dans un cas et d’infanticide dans l’autre, suivant que le cordon se serait détaché sur une victime plutôt que sur l’autre.
Les autres signes qui ont été invoqués sont également variables, irréguliers dans leur apparition, de sorte qu’il n’en est aucun qui soit de nature à délimiter la période visée par la loi. Sommes-nous donc impuissants à éclairer la justice sur le fait si simple en apparence de déterminer un nouveau-né ? Non, Messieurs, nous n’avons pas heureusement à faire sur ce point l’aveu humiliant de notre impuissance, mais à la condition de nous renfermer dans notre rôle d’experts. Il faut laisser de côté toute
prétention à donner une définition générale, que le législateur a jugée inutile, et s’en tenir strictement au cas particulier de l’expertise. Que veut savoir la justice? Simplement si le sujet est mort dans un temps très-rapproché de sa naissance. Or nous sommes en mesure, à l’aide de signes certains, de fournir là-dessus les renseignements les plus précis ; nous sommes en mesure de déterminer à quelques heures près combien de temps un enfant a vécu; que pourrait-on exiger de plus ? Bornons-nous à démontrer que l’enfant examiné a vécu quelques heures, un jour, deux jours ou plus et laissons à d’autres le soin de décider s’il s’agit d’un nouveau-né.
Je ne puis pas dans cette conférence insister sur les signes auxquels je viens de faire allusion. Ils sont tous le résultat de l’accomplissement de certains actes vitaux qui n’ont pas eu lieu chez cet enfant ; vous saurez bientôt pourquoi. Mais ce fœtus est encore muni de ses annexes, de son cordon et de son placenta, ce qui fait présumer qu’il a vécu très-peu de temps hors de l’utérus. De plus, ni le cordon, ni le placenta surtout, dont la masse est si fortement imprégnée de liquides, ne se conservent longtemps en dehors de la cavit.é utérine, sans subir la dessiccation et la putréfaction. Or, les deux organes présentent bien des altérations analogues à celles que nous trouvons à l’extérieur du cadavre, mais non pas les marques de la putréfaction. Ajoutons enfin qu au pourtour de l’insertion du cordon à l’ombilic nous ne voyons pas la moindre trace d’un commencement de travail d’élimination. Ce sont là autant de cir-
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constances en vertu desquelles nous pouvons affirmer que cet enfant est mort très-peu de temps après sa naissance, dans le cas où toutefois la suite de notre examen nous indiquerait qu’il a vécu.
Pour compléter notre réponse à la première question, il nous reste à déterminer s’il est né à terme. Dans le fait actuel il n’est pas besoin d’avoir une grande expérience pour affirmer d’emblée que ce fœtus n’est pas à terme. Mais nous sommes tenus à plus de précision que cette simple déclaration; il nous faut, à l’aide des données de la science, établir d’une façon rigoureuse son âge.
Les signes qui permettent de déterminer l’âge du produit de la conception sont de différents ordres, les uns ont trait au développement général du corps, les autres à celui de certains organes en particulier ; nous allons les étudier successivement sur notre sujet. Les premiers comprennent la longueur et le poids du fœtus et de ses annexes.
Le cadavre que nous avons sous les yeux pèse 645 grammes et mesure 34 centimètres de longueur. Pour mesurer plus exactement la longueur d’un fœtus, on se sert avec avantage de cet instrument que Chaussier a eu le tort d’appeler micromètre. C’est comme vous le voyez, une simple règle graduée en centimètres portant à une extrémité une petite planchette verticale fixe, d’ou part la division métrique. Sur la règle glisse à frottement doux, un curseur vertical aussi, que l’on arrête à l’aide d’une vis. Cet instrument a la plus grande analogie avec celui dont les cordonniers font usage pour mesurer la longueur du
pied. Sun emploi est certainement commode, surtout lorsque l’on a affaire à un cadavre flasque, dont les segments se déplacent par le seul effet de la pesanteur ; mais il n’est pas indispensable. On peut le remplacer à l’aide du procédé suivant : le cadavre est étalé sur la table dans une direction bien rectiligne, de façon que l’axe de la tôte et du tronc passe par la ligne de contact des membres inférieurs. On prend une planchette rectangulaire, un morceau de carton ou mieux une équerre ; l’un des côtés rectangulaires étant appuyé sur la table, on fait glisser l’équerre jusqu’à ce que l’autre côté soit tangent au vertex, et on fait un trait sur la table, au point où tombe la verticale. La même opération est répétée pour l’autre extrémité du cadavre en ayant grand soin de le maintenir constamment dans la même situation, et dans une extension modérée et constante, on fait alors un autre trait au point où le plan vertical passant par la plante des pieds coupe la table; il ne reste plus qu’à mesurer l’espace qui sépare les deux traits pour obtenir la longueur exacte du corps. Cette mensuration doit être faite avec beaucoup de soin, car si l’erreur absolue est faible, l’erreur relative peut être très- considérable , quand il s’agit du cadavre d’un enfant.
Poursuivons notre examen. La longueur du cordon est de 30 centimètres et le poids du placenta de 225 grammes. Pour tirer parti de ces chiffres il ne nous reste plus qu’à consulter certains tableaux dressés par divers auteurs et indiquant le poids et la longueur du fœtus et de ses annexes aux différents mois
DÉTERMINATION DE PAGE
de la grossesse. Nous choisirons le tableau de Schrœder emprunté à Ilccker, que M, Pinard dans
dans son excellent article foetus considère comme le plus exact (1). Il est établi en effet sur un ensemble assez important d’observations comprenant pour chaque période de la vie intra-utérine un nombre suffisant de sujets, soit :
18 observât, de foetus de 3
mois
Je dois vous faire remarquer que la durée de la grossesse pour les auteurs allemands est divisée en 10 périodes de 28 jours et que les indications fournies se rapportent au commencement du mois dans le tableau suivant :
Tableau de l’accroissement du fœtus et de ses annexes
(Hecker).