BUT DE L'UNION CATHOLIQUE
Monsieur le Président, Messieurs,
La Société fondée sous cette ennslilutioa se nomme " Lï Union Catholique de Montréal, pour l'alliance de ta Religion et des Lill^es."
(Consl. U. G., Art. l< r.)
Je l'avouerai : j'éprouve tout d'abord une profonde et douce émotion.
Pendant que les institutions et les mœurs, pendant que les passions et les égoïsmes contraires excitent, d'une extrémité dn monde à l'autre, l'esprit de division, de révolte et de haine, il serait encore permis d'espérer des jours meilleurs!
C'est qu'au sein de la dépravation générale, c'est qu'au milieu du renversement de tant de grandes choses, il y a
encore un germe puissant et mystérieux, resté pur ; une force vigoureuse et féconde, demeurée debout.
Ce germe, c'est l'un ion ; cette force, c'est le bien. Et quand les hommes parviendront à combiner dans une seule et même action, ce germe et cette force ; quand ils seront parvenus à produire l'union dans le bien et le bien dans l'union, le malaise social cessera, les nations s'arrêteront au penchant des abîmes et reprendront, généreuses, les voies qui conduisent à la vie.
La vie est le mouvement dans l'harmonie, et, comme le mouvement naît de la relation, et l'harmonie, de l'ordre, il est clair que toute relation dans l'ordre, ou, si on l'aime mieux, toute union dans le bien, amènera infailliblement la plénitude de la vie.
Faites tout à coup mouvoir le monde en dehors de l'ordre, brisez la grande loi de relation, vous avez un renversement complet : les astres, marchant au hasard, se rencontrent, se heurtent, s'entrechoquent, tout se désunit, tout s'anéantit.
Au contraire, que l'univers suive, docile, son sentier fcattu, tout s'harmonise, tout dure, tout se soutient admirablement.
Ces simples principes me suffisent ; et je puis, dès ce moment, avouer mon dessein, qui est de vous entretenir sur le grand mouvement dans l'harmonie, sur la noble union dans le bien, sur la belle et haute spéculation de notre société, savoir : l'alliance de la Religion et des Lettres. Ce que nous allons tenter, en nous demandant ce qu'est la Religion, ce que sont les Lettres, ce qu'il faut faire pour allier ces deux, saintes choses.
Et d'abord, qu'est-ce que la Religion ?
^e langage, messieurs, est l'expression de la sagesse du sens commun ; ainsi les mots, malgré leur simplicité naïve, renferment presque toujours un sens profond, et vrai des choses. — Cherchons donc au fond du mot Religion, avec le sens divin qu'il comporte, l'idée réelle et pure que les hommes ont de la chose elle-même.
Religion vient de religio, lequel substantif dérive ilu verbe religare qui signifie lier, attacher. Par uù Fou voit que la Religion est nu lien.
On a dit dans ce sens : la religion de la famille ; c'eat-à« dire le lien sacré qui unit l'homme à la femme, afin do rendre féconde la bénédiction du Ciel qui est en eux : Crcscile, nmltiplicamini, replète terrant.
On a encore dit: la religion de la patrie ; c'est-àdire le lien qui unit les hommes aux hommes, à l'abri du même ciel et sons l'empire des menus institutions, des mêmes lois, des mêmes mœurs. Ce n'est pas tout.
On a encore dit : la religion du respect ; et de tontes les glorifications qu'on a pn faire du respect, celle-ci est la plus élevée et la plus digne. La religion du respect ! c'est-à-dire les esprits, les cœurs, les consciences, les vertus, les caractères confondus, unis dans un seul et même sentiment de religieuse vénération pour ce je ne sais quoi de divin que chacun porte en soi.
La religion de Ihonneur était autrefois un milieu heureux où se mariaient les âmes.
i.a religion du serment, car il y a eu un jour une religion du serment, était lasublime hauteur où la parole de l'homme, s'autorisant de la véracité de Dieu même, fait un pacte solonnel avec la vérité.
Il s'est même rencontré des hommes pour parler de la religion du beau, du bien, du juste, du vrai et de toutes les 'grandes et saintes choses auxquelles on tenait jadis à se souder
Hélas ! toutes ces belles acceptions sont misérablement tombées, parce qu'on n'a plus de la famille, de la patrie, du respect, de l'honneur, du serment, du beau, du bien, du vrai, du juste, l'idée qu'on en devrait avoir. Que voulez-vous ? quand les choses souffrent, il est naturel que les mots, qui ne sont après tout que les imaget des choses, souffrent aussi ; et il semble que le langage doive infailliblement se ressentir de la dépravation générale des hommes et des choses.
Quoiqu'il en soit, messieurs, le mot religion dans son acception propre et simple est resté debout. Si on ne dit pins la religion du respect, la religion du serment, etc., on dit encore, on dit toujours la Religion.
Eh bien, que signifie cette expression ?
Partout et toujours, les hommes ont vu dans la Religion, le lien éternel qui unit l'homme à l'homme, le peuple au peuple, le siècle d'hier à celui d'aujourd'hui ; le siècle d'aujourd'hui, le siècle d'hierà celui de demain, à celui de l'avenir ; puis tous et chacun des hommes, tous et chacun des peuples, tous et chacun des siècles à Dieu, principe et fin de tout lien et de toute union.
Ainsi la Religion est un lien solide, un attachement inébranlable par lequel l'homme tient à l'homme comme à un autre lui-même, et à Dieu comme à un père commun.
Ceux à qui cela plaît, le croient et le veulent : ils se resserrent, ils s'unissent, ils se confondent dans une seule et même foi, dans une seule et même espérance, dans une seule et même charité. Leur phalange serrée- va son chemin à travers les jours heureux ou malheureux, mangeant quelquefois le pain de la douleur, buvant souvent à la coupe de l'affliction ; mais chantant toujours le sublime cantique de l'adoration et de l'amour à Celui en qui elle retourne s'abîmer dans les voluptés régénératrices de l'éternelle union.
Pour ceux à qui cela ne plaît pas, ils s'éloignent, s'isolent, se divisent, se fractionnent à l'infini. Dans leur haine impla cable de l'éternel lien, ils demandent à grands cris qu'on le brise, qu'on l'anéantisse à jamais. Désireux d'assister aux funérailles de la Religion qu'ils abhorrent, ils demandent l'abolition de ce symbole mystérieux qui rallie les peuples.
Ecoutez ; prêtez l'oreille à ces mille voix discordantes et haineuses ; vous entendrez, ici, la voix du schisme et de Yhérésie qui chante la séparation du tronc; là, la voix du rationalisme et du naturalisme, qui appelle la révolte contre l'autorité ; ailleurs, la voix du césarisme et du libéndisme impie, qui proclame la séparation de l'église et de Téta", : partout, la voix de la discorde et de la désunion qui soupire après l'entière émancipation des liens sacrés de la Religiom
CONFÉRENCES. l>
Ce calcul est impie, messieurs, puisqu'il est écrit que la Religion ne périra pas ; cependant il est profond^ très^profond; car il s'attaque à l'essence môme delà Religion : l'union.
Donc, car nous venons de trouver ce que nous cherchions, la Religion, c'est le lien, c'est l'union des esprits et des cœurs, des individus et des peuples entre eux et avec Dieu.
Mais par quel secret, par quelle puis$ance magique, pour parler avec La cordaire, l'homme s'unit-il à l'homme comme à un frère, puis à Dieu comme à un père ? Comment se fait-il que, s'elançant hors de sa personne ou de sa vie, il cherche un étranger, l'étreigne, se l'attache et veuille se transformer et se consommer en lui? Quelle est la puissance assez forte pour se saisir de vous, de moi, et nous assujettir jusqu'à nous faire de la mort en autrui, la meilleure et première vie ?
Quand nous promenons nos regards sur le vaste univers qui nous entoure, nous voyons une multitude de globes se mouvoir dans des orbes prescrits, sans embarras, sans rencontre fortuite et sans choc malheureux. L'harmonie qui règne partout est si admirable, qu'il semble parfois que la multiplicité des astres n'est qu'apparente, et, qu'en réalité, l'univers n'est qu'un immense et admirable corps qui se joue dans l'infini. Et notre intelligence, se saisissant d'une portion de la science du Créateur, découvre une loi dont elle sait le premier mot, sans en connaît! e le dernier : elle nomme V attraction !
Si nous poussons nos investigations dans le monde moral, nous voyons une force engendrer éternellement le Verbe, ciment incréé de la Trinité ; nous la voyons encore solliciter l'Etre infini à manifester sa bonté en donnant la vie à l'homme et à la femme, et en leur communiquant à tous deux le germe puissant d'où s'épanouit l'humanité ; nous la voyons enfin s'emparer de l'homme et le conduire à Dieu doiiL il sort, et au sein duquel il retourne s'abîmer et se confondre à jamais. Etquand, à travers les douloureuses obscurités de la raison affaiblie, nous sondons ces phénomènes
b CONFEHENCES.
moraux, nous y reconnais sons une loi mystérieuse, et nous nous écrions dans un enivrement qui suffit à notre béatitude : attraction morale ! amour !
Ainsi donc, messieurs, la Religion est un lien qui unit l'homme à l'homme et à Dieu, par une immense et perpétuelle attraction qui s'appelle amour.
Mais cette loi d'amour on de religion, en quoi consiste-telleet quels devoirs entrai n-e-t elle ?
Selon un ancien, l'amour est ce quelque chose de sublime qui inspire, transporte l'homme et en fait un dieu par la générosité, en sorte qu'il est semblable au beau par la lia t ure.
L'amour ! Ah ! c'est Tangélique auteur de Y Imitation qu'il faut ici entendre et méditer. '"■ C'est une grande chose que l'amour , c'est un très-grand bien qui seul rend léger tout ce qui est pesant, et supporte avec égalité toutes les inégalités de cette vie. Car il porte son fardeau sans en sentir le poids, et il rend doux et agréable tout ce qui est amer. L'amour est généreux, il porte à faire de grandes choses, et il excite à désirer toujours ce qu'il y a de plus parfait.
" L'amour veut s'élever et n'être retenu par aucune chose. L'amour veut être libre et dégagé de toute affection mondaine, de sorte que son affection intérieure ne rencontre aucun empêchement, qu'il ne se laisse point jeter dans l'embarras pour quelque avantage temporel, ou abattre pour quelque perte. Ni dans le ciel, ni sur la terre, il n'y a'rien de plus doux que l'amour, rien de plus fort, rien de plus élevé, rien de plus étendu, rien de plus agréable, rien de plus parfait et de meilleur; parce que l'amour est né de Dieu, et qu'il ne peut trouver son repos qu'en Dieu.
" Celui qui aime, vole, court, et se réjouit ; il est libre, et rien ne le retient. Il donne tout pour tout, il possède tout, en tout, parce qu'il se repose dans le seul qui est au-dessus de tout, et qui est l'auteur et la source de tout bien. U ne regarde pas aux dons, mais il élève ses regards au-dessus de tous les biens, jusqu'à Celui qui les donne
u L'amonr veille, et même dans le sommeil il ne do ri. pas. Il se fatigue sans se lasser, il est à l'étroit sans être gêné ; il est effrayé sans être troublé ; mais comme une flamme vive et ardente, il s'élève en haut et passe avec assurance. Celui qui aime, entend le langage d? l'amour. C'est un grand cri qui va jusqu'aux oreilles do Dieu, que cette ardente affection d'une âme qui dit à son amour : "Vous êtes tout •à moi, et je suis tout à vous."
" L'amour est prompt, sincère, dévoué, complaisant et agréable, fort, patient, fidèle, prudent, constant, courageux et ne se recherchant jamais. Car dès qu'on se recherche soi même, on cesse d'aimer. L'amour est circonspect, humb'e et droit, il n'est ni mou ni léger, ni occupé des choses vaines ; il est sobre, chaste, stable, tranquille et attentif à la garde de tous ses sens.
u Celui qui n'est pas disposé à tout souffrir et à se soumettre constamment à la volonté de son bien-aimé, n'est pas digne du nom d'ami. Il faut que celui qui aime, embrasse avec plaisir, pour son bien-aimé, les choses les plus dures et les plus amères, et que rien de ce qui peut lui arriver de fâcheux, ne soit capable de l'en détacher."
On me pardonnera d'avoir rapporté presque en entier ce beau chapitre : l'harmonie qu'il renferme a des notes incomparables; et puis cette harmonie, à nulle autre pareille, c'est l'amour, le grand et sublime amour que nous avons dit être la loi de la Religion.
Ne craignons donc plus de nous abandonner entièrement à l'irrésistible élan de cette flamme ardente qu'on appelle amour et qui ne consume notre existence que parce qu'elle est la loi fondamentale de toute vie.
Ah ! oui, aimons ! non de cet amour égoïsme qui tue, mais de cet amour sacrifice qui vivifie. Nous nous dévouerons à l'objet de notre amour ; nous lui sacrifierons tout ce -que nous sommes ; nous nous oublierons pour ne penser qu'à notre amour ; nous cesserons de vivre pour nous, pour vivre en lui et par lui. Nous ferons plus : comme cet oiseau qui se perce le sein et donne toutson sang, afin de multiplier
sa vie en la livrant à ses petits ; nous mourrons à nousmêmes, à nos désirs, à nos penchants, à tout ce qui nous est personnel puur nous ensevelir complètement et sans réserve dans l'être aimé Car aimer, c'est mourir sans cesse à soi, pour renaître toujours à une vie et plus grande et meilleure.
Et qui faut-il aimer ? et comment ?
Dieu d'abord, se confondre en lui par le sacrifice complet de tout son être, s'abîmer dans son sein avec toutes ses infirmités et ses misères ; se perdre en lui avec ses faiblesses et ses penchants divers ; s'anéantir en lui, comme le grain de la germination en terre, et mourir à tout ce qui est la nature mauvaise pour renaître à la nature régénérée; puis quand on s'est ainsi étroitement uni à Dieu, le porter, l'asseoir partout, dans la famille, dans la société, dans l'état; batailler, combattre pour lui, afin qu'il ait dans les institutions et dans les lois, dans les mœurs et dans la politique, dans la marche et dans la vie de l'humanité, la place et la part qui lui sont dues, tel est, pour l'homme, le devoir de l'amour envers Dieu.
Aimer tous les hommes comme des frères, et, à ce titre, ne leur refuser jamais ni la vérité, ni la chariLé, ni l'exemple, ni la justice, ni le respect, ni l'équité, tel est le devoir de l'amour de l'homme envers l'homme.
Certes, me dira-t-on peut-être, cette théorie de l'amour est grande et belle ; mais les devoirs qu'elle impose sont durs à entendre et plus durs encore à pratiquer: Durus est hic sermo ; et s'il faut aimer jusque-là pour être religieux, il vaut mieux ne pas l'être.
Que veut-on ? Je constate des principes, et celui qui se dresse présentement devant moi, si agréable à dire, si dur à entendre, à pratiquer, est la base première et essentielle de l'ordre C'est le principe de la vie : il ne dépend pas de -moi qu'il en soit autrement. D'ailleurs, il y a une ressource : quand on n'a plus le courage de la vie, il faut avoir celui de la mort.
Plusieurs nations européennes n'ont point agi autrement, trouvant trop pesant le fardeau de l'amour de Dieu et des
hommes, elles se sont dit : Allons à la haine et nons cesserons de vivre. Nous trouverons dans le tombeau le repos que nous n'avons pas le Courage de conquérir ici-bas. Seulement disparaissons chevaleresquemeut. Elles l'ont dit et elles le font. Helas ! Dieu seul sait quelles ruines se préparent.
Autrefois, l'artisan qui façonne et pétrit la matière, acceptait volontiers l'inégalité des positions sociales ; il portait courageusement son labeur pénible, parce qu'à travers ses sueurs fécondes et la fumée de ses ateliers fameux, il entrevoyait l'amour chrétien. Abritant sa pauvreté, ses misères et ses angoisses sous les espérances que cet amour appelle, il courait au travail, comme à l'une des plus puissantes forces capables de le souder, lui, sa compagne et ses fils, à celui en qui toutes les infortunes vont se perdre pour renaître éternellement aux béatifiques voluptés du bonheur. De même de l'homme des champs, quand il creusait son sillon laborieux ; de même du soldat, quand il répandait son sang valeureux pour la patrie; de même de tous les hommes : ils acceptaient la société et tous les devoirs qu'elle impose ; ils supportaient le poids du jour et de la peine, par cet amour qui unit l'homme à l'homme et à Dieu dans les douceurs infinies de la Religion.
Mais, aujourd'hui que l'on a tué l'amour dans tous les cœurs, cette belle harmonie n'existe guère plus. Le travailleur se refuse au travail et il reproche à la société les maux dont il est accablé ; le soldat compte les gouttes de sang que réclame la patrie; chacun se recherche soi-même et ne sert l'intérêt public qu'en vue du sien propre; les nations se ruent les unes sur les autres pour s'entre-dévorer ; les familles nationales se déchirent et les peuples, luttant contre les divisions civiles, inclinent de toutes parts à la ruine.
Eh bien, s'il faut l'avouer, messieurs, ce désordre est dans l'ordre. u L'humanité est la pluralité dans l'unité" c'est àdire, les innombrables existences humaines se confondant, s'associant, s'unissant dans l'unique mouvement d'une même vie, et en dehors de cette unité, le genre humain ne
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pourra jamais offrir 'que l'image '. 'lugubre du chaos. Voyant la destruction, l'anéantissement, la mort s'asseoir partout, la raison éclairée ne peut manquer de se dire : Il n'y a plus de vie nulle part, parce que nulle part il n'y a plus d'unité; en d'autres termes, plus d'amour, plus de Religion !
Mais c'est assez. La Religion n'a qu'une loi : l'amour ; qu'un devoir : l'amour; qu'une puissance : l'amour ; et il' est naturel que destinés à jeter au sein du sourd malaise de nos divisions religieuses, politiques et nationales, les assises d'une indissoluble alliance, on nous ait donné pour premier mot d'ordre, celui-là même qui exprime le mieux l'union indestructible, je veux dire la Religion. Passons maintenant au second, les Lettres.
Je prends le mot lettres, messieurs, dans son acception la plus large ; c'est-à-dire l'ensemble des connaissances proposées à l'activité intellectuelle. Or les connaissances naissent de la vision de la vérité ; car connaître, c'est voir ce qui est. D'où il ressort que la vérité est l'objet des lettres et que leur spéculation est de rechercher, de poursuivre, de pénétrer la vérité, dans l'immense horizon de toutes les existences. Gela étant, les lettres sont un des plus profonds besoins de l'humanité. Tous nous avons besoin des Lettres ; parce que tous nous avons besoin de la vérité.
L'homme, selon la profonde expression de Lacordaire, est un être enseigné. Il est enseigné dans les choses divines et dans les choses humaines. De là deux ordres dans la vérité : l'ordre divin et l'ordre humain, et de là aussi deux espèces de lettres correspondantes : les lettres divines et les lettres humaines.
L'homme, quelque pauvre, quelque ignorant qu'il soit, ne peut se soustraire à ces deux enseignements. Depuis le jour où il ouvre ses premiers regards à la vie, jusqu'à celui où il les ferme pour la vision d'un monde meilleur ; depuis le berceau qui reçoit son premier sourire jusqu'au tombeau
qui étouffe son dernier soupir, depuis le sein de sa mère jusqu'à celui de Dieu, il trouve, échelonnées sur le chemin de la vie, ces deux lumières, ces deux lettres. Et, quoi qu'il lasse, il n'empêchera pas que ces deux flambeaux ne laissent
luire aux yeux de sa raison, quelques-uns de leurs mille rayons. Voilà pourquoi, messieurs, la vérité franchit continuellement Tâme de l'homme et arrive perpétuellement aux plus ignorants pour les enseigner. Voilà pourquoi l'homme est si avide de la véri'é ; voilà pourquoi il la cherche toute sa vie ; voilà pourquoi il n'est heureux qu'en elle et par elle.
Mais qu'est-ce donc que la vérité, puisque tel est l'objet des lettres et le plus pressant besoin de l'homme ?
" La vérité, dit un auteur dont j'estime grandement les lumières, c'est la beauté et la puissance, la grandeur et la force par essence, c'est la justice, la sagesse, la loi suprême, l'ordre universel ; c'est la vie, c'est Dieu. Comment donc l'homme pourrait-il, à son aspect, ne pas tressaillir dans tout son être? comment pourrait-il ne pas aspirer à elle de toute la puissance de sa nature, puisqu'elle est son principe nécessaire et son inévitable fin ? "
L'iiomme aura beau s'agiter, il n'échappera pas à cette loi morale de sa nature ; de même que le corps ne pourrait se passer de son pain, de même l'âme ne saurait vivresans la vérité qui est sa vie.
Cependant, par une cruelle anomalie, l'homme s'est trouvé l'implacable ennemi de la vérité, et on Ta vu désirer la vérité du fond de son cœur et la combattre avec une indomptable opiniâtreté.
L'histoire, qui est le témoin de la vérité, ne nous enseignet-elle pas que les plus illustres victimes de la haine de l'homme, étaient les apôtres de la vérité, et que ce n'est qu'à ce titre qu'elles ont été en butte à la persécution ? Cherchez une illustration couronnée dans la vérité et qui n'ait trouvé dans le malheur et l'injustice la sanction de sa gloire. Combien en trouvez-vous ? Dites !
0 Vérité ! vérité religieuse ou politique, vérité intellectuelle ou morale; car multiple dans tes formes, tu es une dans
ton essence, qui pourrait compter tes martyrs? Si je te suis dans ta courseà travers les siècles, je te voisbriller d'abord de ton éclat le plus vif sur le berceau du monde; puis décroître et l'obscurcir presque entièrement au sein des ténèbresd'un paganisme sauvage. C'est l'heure de la défection ! L'Occident se meurt ; mais l'Orient agonisant te voit se lever sur le monde avec un éclat, une pureté et une force qu'on ne t'avait jamais sues, et que dix-neuf siècles de combat ne t'ont pais encore fait perdre. Tout change alors ; tout renaît, car tu créés un mouvement de régénération qui triomphe à la fois, et de la corruption des sociétés caduques et de la barbarie des sociétés naissantes, et fait jaillir un nouvel univers d'un nouveau chaos ! Et maintenant, qu'à force de luttes, de combats, de trahisons et d'indignités, l'Europe est parvenue à obscurcir de nouveau la lumière dont tu la faisais resplendir, voilà que le monde européen se trouble, s'agite et croule misérablement !
Histoire du passé, fait du présent, certitude de l'avenir ; l'homme, messieurs, combat sans cesse la vérité qui est son bonheur et sa vie. Quel peut être le mot de ce mystère ? Voici :
L'homme venait d'être créé ; une majesté royale brillait sur son front; la candeur, l'amour, le génie, l'intelligence embellissait sa physionomie et devait l'embellir toujours, mais à une condition : Tu es le chef-d'œuvre de mes mains; sois le roi de mes œuvres, lui dit le Créateur, mais prends garde : il y a là au milieu de ton domaine un être à part, un être unique, c'est la science, la Vérité. Tu n'y peux, toucher maintenant ; n'ayant pas encore été confirmé dans l'immortelle vie, tu es trop faible pour en supporter la splendeur. Vous savez le reste. L'homme tenta les profondeurs de la Vérité ; il voulut percer le secret de l'incompréhensible. N'ayant pas voulu mourir un moment à l'incompréhensible pour naître à la Vérité, il a pour toujours été blessé par l'incompréhensible. Depuis, pour parvenir à la vérité, il faut ce que le paganisme appelait la mort philosophique, et ce que nous appelons, nous chrétiens, le renoncement.
Cependant il répugne à l'homme de se soumettre à cette
CONFÉREN ES. 13
grande loi du sacrifice, et il ne le fait pas. Il pepsiste ;'i vouloir sonder le dernier retranchement de l'infinie Vei Lie,
et il se l'ait entre lui et elle un ilnel terrible ilans lequel l'homme, sans le savoir, sans le vouloir peut-être, devient le persécuteur île la Vérité.
Recueillons-nous un moment. Nous cherchions le mot de
notre Opposition à la Vérité, et voilà que dans ci' sreret nous trouvons en môme temps la loi de toute vie, de toute vérité.
Oui ! pour vivre à la vie, comme à la vérité, il faut le sacrifiée, le renoncement à soi. N'est-ce pas par la vertu de celte loi du renoncement, loi que l'homme peut méconnaître, mais dont il ne secoue pas impunément Le joug, que depuis dix-neuf siècles le monde a été transformé ? N'est ce pas elle qui a, par degrés, émancipé la plèbe antique, pour en faire le peuple chrétien f N'est-ce pas elle qui en élevant le mariage à la dignité de sacrement, a régénéré la famille, pierre angulaire de la société ? N'est-ce pas elle qui a doié le monde de la seule liberté vraie et possible ? N'est-ce point encore par la vertu de cette loi du renoncement chrétien, que du mélange d'une société qui se mourait de corruption et d'une autre société plongée dans la barbarie, le christianisme a fait sortir cette société moderne, si grande, si forte encore, malgré les cruelles épreuves auxquelles la soumet, en Europe, par exemple, l'oubli du principe qui avait été, pendant des siècles, la source de ses prospérités ? Oui ! et il m'est aussi consolant de le dire, qu'il peut m'être doux de l'espérer, c'estdans le principe du renoncement, qui heureusement vit encore dans les cœurs chrétiens, que les sociétés puiseront la gloire de vaincre le mal auquel il semble qu'elles vont succomber ; car, comme nous l'avons établi tout à l'heure, c'est dans ce principe que la Vérité, base essentielle de toute vie, puisera la force de vaincre l'erreur et d'illuminer de nouveau le monde.
Et qu'on veuille bien le remarquer, je ne parle pas seulement de la vérité divine, de la vérité catholique, je parle de la Vérité, objet des Lettres; c'est-à-dire de la vérité scientifique aussi bien que de la vérité religieuse. Et je dis que
sans la loi du renoncement, l'homme, quelque soit son génie,.ne fera jamais un pas dans le vrai.
Qu'est-ce que l'air, se demande le physicien? Il répond : c'est un gaz permanent, pesant, diaphane, invisible, incolore, inodore, insipide, élastique et très-compressible, composé de soixante-dix-neuf parties de gaz azote, de vingt et une de gaz oxigène et d'une très-petite qnantité de gaz acide carbonique. Qu'est-ce que l'espace, se demande un mathématicien fameux? C'est, dit-il, une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part.
C'est très-bien répondre ! Et ce que je comprends le mieux dans ces définitions scientifiques de l'air et de l'espace, me parait être cette impuissance en vertu de laquelle je n'y comprends rien. De ce côté-Là, j'ai au moins la consolation d'élever mes connaissances physiques et mathématiques à la hauteur de celles des deux savants que nous venons d'interroger ; car, je ne crains pas de l'affirmer, jamais ni eux, ni moi, ni d'autres ne sauront le dernier mot de l'air et de l'espace. Il y a là, comme en toute chose, une obscurité impénétrable, et qui repose sur des données incompréhensibles devant lesquelles notre raison doit se renoncer, sous peine d'être réduite à une éternelle impuissance.
Nous connaissons maintenant la Vérité ; nous savons ce qu'elle est et par quel secret nous pouvons l'acquérir, que nous reste-il à dire sur elle ?
Une seule chose : qu'elle ne meurt pas.
Non seulement, dit une note que je ne sais à qui attribuer, mais dontle sens profond frappera tout le monde, non-seulement la vérité ne peut cesser d'être en soi, mais elle ne peut cesser d'être non plus au sein de l'humanité. Le grain de froment, enfoui dans le sol, ne s'y décompose que pour se multiplier en de nombreux grains de blé qui sortent bientôt, de son tombeau. Aucune chose ne s'anéantit dans la nature; chacune renaît de sa destruction et ne fait jamais que se transformer. Combien mieux le principe de toutes choses doit-il se retrouver plus vivifiant encore après cette mort apparente ; combien mieux la vérité, crucifiée sous la forme
de l'homme au sommet du Golgolha, devait-elle se reproduire sous mille formes diverses pour pénétrer de proche en proche L'humanité entière, arriver jusqu'à nous ù travers Les âges, passer à nos neveux jusqu'à la consommation des temps, et régner ensuite, toujours immuable, toujours ancienne et toujours nouvelle, dans les profondeurs de l'éternité. Non, non, la sollicitude du Père n'est pas tarie ; les éternelles lois ne sont point en défaut, et le mystère de mensonge et d'iniquité devait se traduire pour nous en. trésor de science et de justice. Car, la miséricorde du Seigneur est fermement établie sur nous, et sa vérité demeure à toujours, quoique puissent faire nos passions.
Oui ! la vérité demeure. Ouvrons plutôt nos yeux et scrutons un moment dans l'horizon des Lettres, ce qui reste encore de vérités fermes dans leur voie. Dans les Lettres divines nous nommons d'abord un Dieu éternel, en trois personnes, se rendant perpétuellement dans le Ciel un témoignage ineffable de vie, d'intelligence et d'amour; puis la création de l'univers, l'élévation primitive de l'homme à une destinée surnaturelle, sa chute; et, par suite, le vice de notre origine ; l'économie de l'Incarnation, de la Rédemption, de la Grâce, de l'Eglise ; enfin l'existence d'une autorité infaillible pour conduire l'homme à la vérité.
Dans les Lettres humaines, qui pourrait compter les principes reconnus et reçus comme des vérités fondamentales ? Qu'il nous suffise de mentionner les vérités philosophiques, morales, politiques ; celles des Mathématiques, de la Chimie, de la Physique; celles encore de l'Astronomie, de la Littérature, des Arts, de la Physiologie et de la Géologie ; les vérités sociales et historiques, enfin toutes les vérités qui sont ici-bas le domaine de l'intelligence de l'homme.
Telles sont les Lettres, messieurs. Et nous ne remplirons pas notre fin, si nous ne parvenons à produire leur alliance avec la Religion : alliance qui est notre troisième mot d'ordre.
Après ce que nous avons dit de la Religion et des Lettres, l'alliance proposée n'est plus un problème.
Pour allier la Religion et les LétWes, il nous suffira, après avoir élevé noire Religion à la hauteur de l'amour, et les Lettres, à la hauteur de la vérité, de confondre, dians une seule et môme passion, dans une seule et même vie, l'amour et la vérité ; c'est-à-dire : aimer lu Vérité.
Nous aimerons la Vérité ; nous l'aimerons d'abord pour nous-mêmes.
Nous la chercherons partout, afin de la posséder toute entière. La Vérité sera l'élue de n itre amour. Nés pour vivre des spéculations intellectuelles et morales, nous nous émulerons sous le noble étendard de la Vérité, afin de la suivre pas à pas dans sa marche difficile !
Nmis lui consacrerons le printemps, l'été, l'automne et même l'hiver de notre vie!
Nous oublierons, ou plutôt, nous mépriserons les plaisirs, les divertissements, les honneurs, les richesses, pour lever les yeux et chercher partout dans la mesure de notre existence, au ciel ou sur la terre, la Vérité, objet de notre amour !
Nous la chercherons le jour, nous la chercherons la nuit; nous la demanderons au présent et au passé, à l'homme et à Dieu même!
Nous la chercherons dans le silence de notre cœur et de notre intelligence, dans le repos de notre esprit et de notre âme. Les bruits do dehors empêcheront p -ut-ètre notre voix d'arriver jusqu'à elle. Eh bien! nous ferons en nous un silence encore plus profond, et, nous éloignant de tout tumulte, nous élèverons vers elle la clameur de notre âme désolée !
Nous la demanderons encore à la Science ; elle nous ouvriia ses profondeurs mystérieuses, nous dévoilera ses prodigieux secrets et nous communiquera des choses d'une beauté et d'une richesse étonnantes.
Nous la demanderons à la Théologie, qui est presque toujours l'œuvre d'hommes inspirés : elle nous dira la vérité sur Pieu, sur l'homme, sur tout; elle nous mondera de la plus grande lumière qu'il y ait en ce monde !
3 la demanderonsà la Philosophie : Elle nous élèvera au-dessus de la sphère ordinaire et elle nous placera dans une région • d'où nous contemplerons magnifique-
ment la vaste étendue et L'affinité secrète des objets de la conuaisssance humaine !
Nous la demanderons à l'HisI lire : elle développ ira, sous ops yeux, la vie «les nations, des empires, des siècles, <lu :v humain. Par elle, nous connaîtrons l'actiori de Dieu sur le monde, et nous aurons, d'une manière certaine, la Lire des forets de l'homme pour lui-môme. Par elle1, nous serons inities au grand secret de In vie et aussi de la mort; car elle nous dira ce qui élève et établit, comme ce qui détruit et renverse ; en un mut, elle nous appropriera la vérité que les siècles portent dans leurs flancs !
Nous la demanderons à l'Histoire Naturelle, à la Physique, à la Chimie, aux Mathématiques, à la Politique, à l'Economie, nous la demanderons à toutes les sciences, à toutes les lettres, qui la recèlent dans leur sein !
Enfin, nous la demanderons au Christ. 11 est la sagesse toute entière. Comme Dieu, il porte toute la sagesse divine ; comme homme, toute la sagesse humaine. Mais de même qu'il n'y a en Lui qu'une seule personne, il n'y a aussi en Lui qu'une seule sagesse, la sagesse pure et simple. Et cette sagesse, toute haute, toute sage, toute profonde qu'elle soit, nous est accessible par plus d'un côté. Car, en outre que le Christ s'est fait tout à tous, il affirme qu'il est la porte, la voie, la vie de la Vérité. Allons donc au Christ.
Sans doute, tout cela nous coûtera cher; et il nous faudra verser bien des sueurs laborieuses, répandre bien des larmes amères, avant que de nous unir à la Ver. té. N'importe : dixi nunc coepi ; nous nous mettrons à l'œuvre. Nous romprons avec la nature perdue, pour suivre la nature sauvée, avec la raison orgueilleuse pour suivre la raison soumise. Nous romprons avec nos goûts, nos habitudes, nos mœurs, nos préjugés, nos apathies. Nous ferons taire les mille voix des vaines pensées, des désirs inquiets, des passions mauvaises. Nous ferons plus ; nous briserons, s'il le faut, avec notre temps, notre siècle; toutes choses qui peu-
vont être des empêchements et des obstacles invincibles à nos divines noces avec la Vérité.
Ah ! Oui ! aimons la Vérité ; sacrifions lui tout. Mourons en elle et pour elle, pour vivre en elle et pour elle ; et notre âme réfléchira la Vérité, comme les ondes pures de nos belles rivières rélléchissent les rayons du soleil.
Nous aimerons aussi la Vérité pour les autres; nous consacrerons notre vie à la faire triompher dans les âmes des hommes, nos frères. Une fois que nous aurons allié en nous l'amour et la Vérité, nous serons naturellement amenés à réaliser cette alliance chez les autres.
Comme ces globes qui répandent forcément dans leur orbe , la lumière dont ils sont pénétrés, nous ne pourrons jamais garder captive, dans nos étroites poitrines, la vérité devenue notre possession. Nous sentirons le besoin de la communiquer à ceux qui l'ignorent ; de la faire mieux connaître à ceux qui n'en ont qu'une idée imparfaite, de la défendre contre ceux qui l'attaquent, et surtout de la venger contre ceux qui l'insultent.
Permettez-moi de conclure, Messieurs, en tirant quelques réflexions pratiques des principes que nous venons de poser.
Au milieu des agitations politiques et religieuses où les Canadiens catholiques vivent depuis quelque temps, ils s'interrogent avec anxiété sur les causes du mal qui les dévore et dont les progrès, lents et longtemps libres, se sont tout à coup révélés par tant de haine de la vérité et de la justice.
Ce n'est pas qu'avant cette époque, les doctrines qui viennent de s'affirmer dans le procès Guibord et dans d'autres questions, n'existaient pas. Non, comme ces volcans qui ne retiennent longtemps les torrents de leurs laves, qu'afln de se grossir de pierres, de scories, de cendres, et d'être plus terribles, depuis longtemps ces doctrines étaient au sein de l'Institut, et dans l'esprit de la portion gallicane relativement petite de notre population, et dans une certaine classe de nos politiques.
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Les doctrines sont laites pour l'application; elles tendant sans cesse à passer dans 1rs faits, si oa les laisse grandir, se développer dans l'ombre, elles se fortifient et, bientôt, deviennneni d'irrésistibles réalités. Ne cherchons pas
.ailleurs les cuises du malaise qui pesé aujourd'hui sur nous, et avouons franchement qu'il y a chez nuns plus de coupa- [u'on ne le croit.
Il aurait fallu combattre le mal dès sa première apparition : on ne l'a pas voulu, on ne l'a pas fait. Quelque* h mimes dévoués l'ont tenté, il est vrai, mais ils n'ont pas été secondés et leur zèle, trop isolé, n'a pu suffire.
Trop longtemps, la nlupart de ceux qui, par leur position sociale, étaient appelés à servir leur pays dans les grands emplois et à aider leurs semblables, ont servi leur égoïsme et rien de plus. Trop longtemps, ils ont cru que la Vérité pouvait se passer de leur service. Anssi qu'est-il arrivé ? 11 est arrivé ce qui arrive et ce qui arrivera toujours sous de telles circonstances:
— Le terrain des bons principes est resté presque désert, et tandis que les enfants du bien, perdus, pour la plupart, dans la paresse intellectuelle, ensevelis dans labouede leur intérêt particulier, ou enchaînés par la peur ou le respect humain, dormaient le sommeil des lâches et des traîtres, les fils de l'irréligion consacraient leurs veilles à édifier la Babylone de l'erreur et du mal.
J'exagère peut-être ? Et ma parole, gonflée d'amertume, pleine d'inquiétude, lance probablement à la face de plusieurs des miens, un reproche injuste ou trop sévère.
Hélas, non ! Je n'exagère pas, et, malgré les angoisses dont mon cœur déborde, je ne suis ni trop sévère ni injuste.
Car enfin, l'école de l'Institut avait-elle attendu le procès Guibord pour énoncer ses principes anti-religieux ? N'avait-elle pas, depuis longtemps, enseigné, à chaque occasion favorable, que l'Eglise est intolérante et tyran nique, qu'elle est ennemie du progrès et des sciences et que le temps est venu, pour les peuples libres, de briser avec elle.
Le porte-étendard rie cette école souvent et à diverses re prises, n'avait-il pas, avec une habileté de langage et un talent incontestable, proclamé que la raison humaine est le seul moyen d'arriver à la Vérité et que les vertus naturelles sont seules nécessaires au salut?
Est-ce que, après avoir substitué aux dogmes de la Foi et de la vertu chrétienne, le dogme du Rationalisme et du Naturalisme, et bien avant le procès Guibord, les Chefs les plus considérables de la libre pensée, n'avaient pas enseigné une histoire aussi fausse que leur théologie et leur philosophie étaient erronées ?
Pour saper la vérité catholique, l'Institut Canadien n'avait-il pas, depuis longtemps, fouillé dans le passé pour en retirer, les unes après les autres, toutes les erreurs religieuses, politiques, morales, philosophiques, sociales et historiques que les siècles ont vues s'accumuler dans les monuments de la pensée humaine ?
Est-ce d'aujourd'hui que l'autorité épiscopale lutte à Montréal, contre les prétentions du gallicanisme ?
Cependant, à part la haute autorité ecclésiastique et quelques âmes généreuses, qui, avant une année, s'est présenté pour lutter, par les Lettres, contre toutes ces erreurs 7
Certaines vues politiques, tendant à ruiner les intérêts conservateurs ont été, il est vrai, combattues par les organes dévoués à ces principes. Un livre même d'une grande habileté, " Le Rougisme en Canada," a paru. Mais le silence qui s'est fait trop tût autour de ces polémiques, a paralysé le bien qu'on en pouvait attendre. D'autres polémiques sur des points plus importants, ont eu lieu, qui n'ont point atteint entièrement leur but, à cause de l'isolement où on les a laissées. Il aurait fallu que des rangs du sacerdoce et des classes libérales, de nombreuses adhésions fussent venues appuyer vigoureusement ces efforts particuliers: revêtus d'une telle sanction, ils auraient eu, on le comprend, une force sans pareille.
Quand Montalembert réclama, pour la première fois, à la face de son malheureux pays, la liberté religieuse, trois voix s'élevèrent pour saluer cet acte d'héroïque courage. Le
jeune et noble comte parla de nouveau ; huit mille vo'v, venues de partout, lui crièrent: courage! Bientôt, des évoqués, des prêtres, des laïques illustres, s'associèrent à Moutulembert, et, soit dans la presse, soit à la tribune sacrée ou parlementaire, luttèrent avec lui ; les adhésions, se multiplièrent jusqu'à atteindre plusieurs millions ! C'en fût assez, les fils de l'erreur durent céder à la multitude d'hommes de bien, qui s'étaient ralliés au parti catholique en France.
Nous fesons malheureusement le contraire. Nous laissons faire les principes, nous nous appuyons, sans vouloir nous aider en rien, sur la Providence, comme si la Providence devait nous sauver gratuitement. Pendant ce temps, l'erreur grandit, se développe, s'étend et domine peu à peu dans les âmes.
Non seulement, nous ne nous unissons pas aux rares courages qui offrent à la vérité trahie et bafouée, l'hommage d'une réparation généreuse ; mais nous nous tournons même contre eux.
N'est-ce pas, au moins, ce qui est arrivé tout dernièrement ? En face du péril extrême qu'a couru et que court encore la vérité catholique en Canada, n'avons-nous pas eu la douleur de voir ceux qui avaient le droit et le devoir de défendre les bons principes, se ruer avec fureur sur ceux qui, en face des tribunaux ou du public, ont eu le courage de flageller l'erreur et de proclamer la vérité ?
Donc, messieurs, si l'erreur s'est développée et affermie chez nous, c'est que beaucoup d'hommes de bien ont failli à leur mission ; c'est que beaucoup sont restés muets, lorsqu'il fallait parler ; c'est que beaucoup se sont retirés en eux-mêmes, lorsqu'il fallait se sacrifier; c'est que beaucoup ont dormi, lorsqu'il fallait veiller; c'est que beaucoup ont fui, lorsqu'il fallait combattre.
Tandis que l'erreur étudiait, travaillait, parlait, agissait, la vérité, endormie en un trop grand nombre, laissait faire le mal, se contentant de blâmer, de blâmer sans les r.'futer, les partisans des faux principes ; comme si pour avoir le
droit de blâmer, il ne faudrait pas être soi même à l'abri do tout reproche !
Les catholiques ont reproché aux membres de l'Institut de propager des principes condamnés par l'Eglise ; et, eux, catholiques, qui ont la conviction des principes contraires, ils n'ont pas môme eu le courage de les défendre ! Les catholiques accusent les libéraux de séparer l'Eglise de l'Etat, et eux ne veulent rien faire pour amener l'alliance de cesdeux saints pouvoirs ! Quatre ou cinq catholiques combattent pour tous, et les autres les regardent faire, comme si ce p'était pas de tous qu'il s'agit. Ainsi en était-il de la lie de Bohème : elle suivait les grandes armées, pillait, vivait de la guerre et ne la faisait point.
Quoi ! les libres penseurs, les gallicans, les libéraux, les hommes politiques seraient tenus de sacrifier leurs idées les plus chères, de compromettre leur influence, de jouer leur existence politique ; et nous chrétiens, nous catholiques, nous n'aurions qu'à les regarder faire, qu'à juger de leurs coups, etqu'à nous exposer à rien ! Mais ce serait là, comme le disait Montalembert, avec qui j'essaie de parler depuis un moment, la plus sanglante des injustices, si ce n'était la plus ridicule des illusions ! Et c'est quand le Christ, trahi et bafoué, est indignement chassé de partout comme un imposteur et un malfaiteur ; c'est lorsque, couvert d'opprube et abreuvé de son sang dont on ne veut pas, le Christ, comme un misérable mendiant, s'en va glanant çà et là quelques âmes miraculeusement échappées au naufrage universel, que nous l'abandonnons lâchement, et que nous lui disons dans la contention de notre amour : Seigneur, vous savez bien que je vous aime ! Mais ce n'est pas là seulement une trahison, c'est un maudit blasphème !
Cependant nous prions, nous nous confessons, nous communions ; comme si la Religion n'était qu'un ensemble de pratiques extérieures, qu'une odieuse grimace, qu'un jeu dérisoire !
Voulez-vous savoir, messieurs, quelle est la Religion vraie, la prière réelle, traduite en langage usuel, des catholiques qui gardent la neutralité sur le vaste champ de bataille de la vérité ? Ecoutez !
Notre Père qui êtes aux deux : et il Tant bien, si votJ encore quelque part, Seigneur, que voua soyez dans
ons reculées du zénith, puisque les hommes vous ont ••liasse de partout ici-h
votre nom soit sanctifié, que r I \e arrive, (/ne
votre volonté soit faite en ta terre comme un ciel ; si toutefois i peutfte faire sans couj> férir ; car quand à nous, nous aimons la paix el la tranquilité, et nous serions dés d'avoir à déserter votre cause, Seigneur, si si m maintien exigeait le moindre acte de courage.
Donnez nous notre pain quotidien ; ajoutez-y des plaisirs: panem et cire et si le tout est d'une mastication facile,
et d'une digestion prompte et aisée, sovez persuadé, E gneur. que nous n'en laisserons pas môme perdre les miettes
Pardomu : os offenses comme nous pardonnons, Sei-
gneur, à ceux qui vous insultent, qui vous méprisent et vous offensent
>us induisez point en tentation ; autrement, ennemis que nous sommi S »neur, de toute résistance, nous abandonnerions bien vite la partie, et c'en serait fait de nous. --nous du mal ; en ayant soin pourtant de ne point. Seigneur, nous arracher à nos habitudes de dissipation, de paresse, de plaisir et de volupté.
Ainsi soit->l ; arrangez-vous, Seigneur ! Amen; sauve qui peut ! Alléluia ! ! !
Ne me reprochez pas, messieurs, cette ironie amère- Elle est au fond et dans la réalité même des faits, et je ne la signale que pour proclamer que telle ne doit pas être la Religion de "l'Union Catholique."
Certes, je le dirai avec un légitime orgueil, ?i " l'Union Catholique" n'a pas été tout ce qu'elle devait être, elle a pourtant, par quelques-uns de ses membres, prouvé plus d'une fois,qu'elle renferme dans son sein des âmes grandes, plus grandes que les malheurs du temps où elles sont condamnées à vivre.
Sans parler de ceux de nos membres qui défendent, dans les journaux, les principes de l'Encyclique et du Syllabus de IHGi, que dire de cet avocat des droits de l'Eglise et des
principes ultra-montains dans une cause à jamais célèbre ? Rome l'a glorifié ; les hommes de bien lui ont voué leurs hommages, et u l'Union Catholique" lui consacre le culte de son admiration reconnaissante. Hélas ! le gallicanisme l'a persécuté et rejeté comme un serviteur inutile de la vérité et du droit. L'Union Catholique l'a su, et elle ne l'a pas vengé par une solennelle et vigoureuse protestation ! Pourquoi ?
Parce que si " l'Union Catholique " a ses forces, elle a aussi ses faiblesses. Et elle a ses faiblesses, parce qu'elle n'a point encore réalisé sa mission dans le degré convenable. Je dis dans le degré cçiivçnable, et j'appuie- à dessein sur cette expression.
Sans doute, ce que nous faisons ici chaque Dimanche, est bon, très-bon, il le faut continuer. Cependant, ce n'est pas assez, il faut faire plus.
Si je ne me trompe, messieurs, n'avons nous pas découvert tout à l'heure, dans la Religion, l'Amour ; dans les Lettres, la Vérité, et comme alliance de ces deux saintes choses, l'amour de la Vérité pour soi et pour les autres ?
Et bien ! ce que nous fesons tous les Dimanches, c'est une partie de l'amour de la Vérité pour nous. • Quant à l'amour de la Vérité pour les autres, nous ne l'avons pas dans le degré convenable, puisque, à part les honorables exceptions dont j'ai parlé il y a un instant, il ne s'est rien produit dans " l'Union Catholique " pour faire triompher la Vérité au dehors.
Heureusement, ce qui ne s'est pas fait jusqu'à cette heure, va se faire désormais.
Tous nous sommes unanimes à le dire : les constitutions de notre Union ont besoin d'un plus grand développement.
Oui ! nous développerons les constitutions de notre société, de telle façon que la jeunesse, rayonnante d'immortalité et d'espérance qui se presse dans notre sein, puisse ouvrir son cœur et son intelligence à l'amour de la Vérité.
Nous déciderons que pour entier dans notre jeune bataillon, il faut être fermement résolu à combattre le bon combat : comuattre au dedans contre la nature viciée, contre
les passions mauvaises, contre la paresse intellectuelle, contre la raison orgueilleuse ; combattre au dehors contre le mal, contre l'irréligion, contre la haine.
Nous n'enrôlerons sous notre étendard que les amants et les apôtres de la Vérilé ;de la vérité religieuse, de la vérité politique, de la vérité morale, de la vérité scientifique, de
la vente sociale.
Mais, afin de nous rendre plus facile l'accomplissement d'aussi saints devoirs, que ferons nous?
Il ne m'appartient pas de le décider; cependant, s'il m'est ici permis d'émettre une opinion, je dirai que ce sera en se formant en comités pour l'étude des différentes questions qui intéressent l'humanité.
Ces comités répondraient aux trois' ordres de vérités connues, savoir : les vérités purement divines, celles dites purement humaines, et celles qui, par leur nature, touchent aux deux premières. Un bureau particulier, formé du noyau des comités, proposerait les sujets d'étude, qui devront être approfondis dans le courant d'un mois.
Toute question, ainsi soigneusement étudiée, serait ensuite exposée dans son vrai jour à tous les membres.
Puis, quand il adviendrait, ce qui arrive trop souvent, qu'un principe vrai en religion, ou en quoique ce soit, serait attaqué par les hommes, les Sociétés, les Instituts, les journaux, le bureau choisirait dans les comités spéciaux, un ou des membres pour combattre l'erreur, et rétablir, par la publicité, la vérité méconnue ou outragée.
Toutefois, cette lutte se ferait avec amour et charité, bien que vigoureusement; c'est à-dire qu'en attaquant les erreurs, nous respecterons les personnes. Ce serait le contraire de ce qui a été le plus généralement pratiqué jusqu'ici. On s'est attaqué aux personnes de préférence aux erreurs. Aussi les erreurs sont restées et les personnes de même ; car elles avaient eu le bon esprit de se dérober sous leurs erreurs.
Nous étudierons encore nos mœurs et les différents besoins du pays, nos tendances bonnes ou mauvaises, les
remèdes à nos maux et les secrets de nos forces. Par làT nous exercerons sur noire patrie, une grande et heureuse influence.
Sera-ce tout ? Non.
Nous nous appliquerons surtout à devenir des chrétiens dévoués, intrépides, forts, saints et d'un courage sans bornes.
Ainsi d ou s réformerons les mœurs domestiques, nous inspirerons les vertus sociales et nous préparerons des miracles inespérés de restauration intellectuelle morale, et religieuse.
Ainsi, la jeunesse, qui ne demande pas mieux que de vivre, voyant quel germe de vitalité possède " l'Union Catholique," viendra se jeter dans son sein pour s'y former et y puiser les vertus et les lumières dont le monde a aujourd'hui un si profond besoin.
Ainsi " l'Union Catholique " deviendra une grande école à laquelle se rattacheront, en Canada, tous les vrais chrétiens et les vrais citoyens ; une école qui pourra même, si elle le veut, obtenir les services, les hommages et la reconnaissance de tout ce que le monde catholique renferme d'amants et d'apôtres de la Vérité.
Pour accomplir toutes ces choses, il faudra nous immoler à chaque instant : nous le ferons.
Il nous faudra faire des sacrifices de toute sorte ; sacrifice de temps et de plaisir pour étudier ; sacrifices pécuniaires pour nous procurer ce qu'il nous manque d'ouvrages modernes, de salles, etc.; sacrifice de la peur, de la crainte, du repos, du respect humain, pour lutter avec courage et profit contre le torrent de l'erreur et du mal qui débordent de toutes parts.
Tous ces sacrifices, nous les accomplirons généreusement.
Epris de l'amour de Dieu, des hommes et de la Vérité, nous mourrons en nous-mêmes à tout, afin de renaître à tout et à tous.
Nous nous sacrifierons à notre but, afin de l'atteindre heureusement.
Par là, " l'Union Catholique " deviendra un grand arbre, aux fortes et nobles tiges ; un arbre qui sera l'honneur et
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la gloire du Catholicisme et du Canada, par la force do son tronc, l'étendue de ses rameaux, la richesse et la fraîcheur de son Feuillage : un arbre enfin, dont la superbe tôte dorera et s'illuminera magnifiquement aux rayons du soleil de la Religion et des Lettres !