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voici qui s'essaie à pencher dans les sphères de l'âme et de la pensée, et soudain, après quelques grands coups d'aile, il se trouble, il frémit, il tournoie, le vertige le prend et il tombe : Je ne sais pas! je ne vois pas! C'est la nuit noire. Nox, atra nox!
Ah! cette nuit!.. Il l'avait sondée ce grand génie de Pascal. Oui donc peut se vanter d'avoir eu le regard plus perçant et la nuit plus profonde?.. Qui a poussé la vue plus loin que lui? Et pourtant!
" Je ne sais pas qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même.
„ Je ne vois que des infinités de toutes parts qui m'enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant, sans retour.
„ Tout ce que je connais, c'est que je dois bientôt mourir, mais ce que j'ignore le plus, c'est cette mort même que je ne saurais éviter! „
Or, Messieurs, remarquez-le, je vous en prie, les questions sur lesquelles la science humaine est muette, devant lesquelles l'esprit de l'homme en arrêt tâtonne, chancelle et ne sait que résoudre, ces questions-là sont les questions vitales, angoissantes, torturantes... elles pressent le cœur et l'étouflfent; c'est, au bout du petit temps que nous vivons, la question tout entière de l'éternité... et il a hâte, car sa part de temps s'écoule et fuit irréparable.
Ah! que va faire cette pauvre et dénuée créature?
Elle a deux partis à prendre.
Elle peut, et ce fut fort de mode jusqu'en ces
dernicns années, elle peut, après quelques tentatives inutiles, jeter le manche après la cognée, déclarer que cet ensemble de questions forme le domaine de l'inconnaissable et sur ce mot, creux mais facile, endormir ses inquiétudes et d'avenir éternel n'avoir plus souci!
Frères! frères! les heures suivent les heures, et les jours les jours, et la mort est proche, et après?
Après?.. J'ignore, je ne sais... mais je sais à un dixième de seconde près la parallaxe solaire.
Frères! frères! après c'est l'Eternité, la Justice, l'Irréparable!
Peut-être bien, je ne saurais dire, mais j'ai noyé dans l'effluve électrique l'argon et la benzine!
" Celui qui doute et qui ne cherche pas, dit encore Pascal, est tout ensemble et bien malheureux et bien injuste. Que s'il est avec cela tranquille et satisfait, qu'il en fasse profession et enfin qu'il en fasse vanité, et que ce soit de cet état même qu'il fasse le sujet de sa joie de sa vanité, je n'ai point de termes pour qualifier une si extravagante créature. „
Reste donc à chercher, et c'est le second parti que peut prendre l'homme.
Mais où donc chercher?.. Ah! ce n'est point sur la terre où toute raison humaine est impuissante.
Cherche/ la lumière du Ciel : Oriens ex alto.
Or, Dieu a pris en pitié sa créature tombée... ce qu'elle ne pouvait plus découvrir, il le lui a révélé.
Dieu, dit saint Paul, qui a parlé autrefois a nos Pères par les Prophètes, à maintes reprises et de
multiple façon, dernièrement, en ces jours, nous a parlé par son Fils : Multifariam, multisque modis olim Deus loquens Patrtbus in prophetis, novissime, die bus istis locutus est nobis in Filio (i).
Il a répondu à toutes ces questions qui angoissaient l'homme; il a déchiré, par un rayon de sa divine lumière, le manteau des ténèbres qui enveloppait la science humaine; la lumière nous est venue et elle est venue d'en haut.
Devant Dieu qui lui parle et l'instruit, Dieuj l'absolue science et l'éternelle vérité, quelle peut être l'attitude de l'homme? Elle ne peut être qu'une, sous peine de déraison ou de folie. Il faut qu'il s'incline et qu'il croie.
Sans doute, au prophète il a le droit de demander ses titres, à l'Eglise les preuves de sa mission, même au Fils de Dieu fait homme le témoignage de sa divinité. Que sa raison discute, pèse et juge ces témoignages, ces preuves, ces titres, c'est son droit, c'est même son devoir; mais l'épreuve faite, devant le révélateur désormais accrédité, encore un coup, sous peine de déraison ou de folie, qu'il fasse, qu'il écoute et qu'il croie.
Et c'est ce que nous faisons, Messieurs, quand tous les jours, humblement, à genoux aux pieds de notre crucifix, nous redisons, comme l'ont redit nos pères et nos mères, comme l'ont redit toute la longue chaim de nos aïeux, ce vieux symbole»qui,
ni Hebr. I, i.
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depuis dix-neuf siècles, comme un phare au milieu des vastes et sombres mers, illumine l'humanité en marche vers ses destinées.
Je crois parce que l'Eglise me l'enseigne.
Je crois a l'Eglise parce que je crois à sa mission divine.
En un mot qui dit tout; je crois Dieu!
Mais j'entends quelqu'une de ces extravagantes créatures, dont parlait tantôt Pascal, me crier étourdiment : mais vous ne comprenez pas ce que vous croyez.
Ah! l'objection plaisante!
Je comprends très clairement les raisons que j'ai de croire. Il est vrai que je ne comprends pas les raisons intimes de ce que je crois... Mais l'étonnant serait tout juste que je les sache comprendre, et que l'esprit humain fût apte à embrasser des vérités d'essence divine.
Me permettez-vous un exemple qui, sans l'attarder trop, éclaircira mon discours? Je prends l'éternel et insondable mystère de la Sainte -Trinité. Je crois en un seul Dieu, et qu'en ce seul Dieu sont trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Le Père est Dieu, le Fils est Dieu, l'Esprit est Dieu. Et pourtant il n'y a pas trois dieux, mais un seul Dieu, car une est la nature du Père, du Fils et de l'Esprit; mais autre est la personne du Père, autre la personne du Fils, autre la personne de l'Esprit.
J'use des termes mêmes du symbole de saint Athanase.
Je comprends si bien l'énoncé de ce mystère, je comprends si bien ce que je crois, tous ces termes sont si clairs et si limpides, que même les extravagantes créatures les saisissent d'emblée... C'est absunje, s'écrient-elles. . . Comment le pourraientelles dire si elles ne comprenaient pas?
Mais je ne comprends pas, en effet, comment les trois personnes divines distinctes ne font qu'une seule nature et un seul Dieu!..
L'étonnant, je le répète, serait que je sache le comprendre... En vérité, est-ce que je sais ce qu'est en Dieu la nature et la personne... Et Dieu luimême, est-ce que l'homme peut comprendre ce qu'il est?
Nature, personne... Oui, j'ai mis des idées derrière ces mots, parce que j'ai observé la nature et la personne dans les créatures finies qui m'entourent... Mais le misérable concept péniblement acquis par l'analyse des choses finies... de quel droit vais-jc l'appliquer à l'infini, à l'éternel et en tirer sur Dieu des conclusions à peine assurées sur l'homme.
Kst-ce là de la raison?.. Et les extravagants n'hésitent pas. Ils appliquent a Dieu, l'immense et l'incompréhensible, la misérable petite aune dont ils mesuraient l'homme, cet atome, et la trouvant trop courte! ils crient : c'est absurde!
Ah! misère de l'homme!
Comme il est visible, Messieurs, que Dieu les a lâchés dans la voie de leurs désirs, et ils vont, se perdant dans l'orgueil de leurs rêves. Et dimisi
eos secundum desideria cordis eorum, ibunt in adinventionibus suis... (1) Et ce n'est pas la foi seulement qu'ils perdent, c'est leur raison qui croule... Elle veut voler, mais le vertige la prend, elle tournoie et tombe.
Je viens de vous montrer dans cette rapide analyse comment l'acte de la Foi, sans être un acte de raison, car il la dépasse du ciel à la terre, est cependant un acte éminemment raisonnable, et la dernière, la plus haute démarche de l'esprit humain arrivé aux sommets.
Il me reste à vous montrer comment, complétant les découvertes naturelles de la raison, elle donna à l'homme le secret de l'univers et de lui-même, le secret de son origine et de sa fin, le saut du temps à l'Eternité.
Je crois pour comprendre, dit saint Anselme. Credo ut intelligam... Sans la Foi, l'homme, la vie, le monde, le passé et l'avenir sont d'éternels mystères. La Foi les illumine : elle met des clartés où pesait la nuit, et ce n'est pas la moindre preuve de sa divinité que son harmonieux accord avec la nature.
D'où je viens?.. Qui m'a mis au monde?.. La raison m'avait dit, sans douté, que c'était un Dieu, la première et la souveraine cause... Mais la Foi me dit que ce Dieu Créateur est un Dieu Père... Notre l'ère qui êtes aux deux. Quel accent nouveau
m Ps. LXXX,
dans cette parole divine... Quel contraste entre cette cause première tombant comme une formule aride d'un engrenage de syllogismes secs, touchant froidement mon esprit comme font en géométrie les théorèmes, et cette vision touchante, tendre, d'un Père, d'un Père aimant me versant la vie dans un mouvement d'amour et d'une main chaude et dévouée me conduisant à travers le temps à mes destinées.
Ah! ce n'est plus l'esprit seulement qui écoute, c'est le cœur qui s'émeut et tressaille... Ce n'est plus la puissance seulement qui veille sur le berceau de l'humanité, c'est l'amour.
O notre Père qui êtes aux cieux!
Qui je suis, ce que c'est que moi-même? Ah! Messieurs, voici le grand problème devant lequel plus que devant tout autre la raison humaine s'est éternellement butée et éternellement se butera. Elle a beau crier depuis des siècles : Connais-toi toi-même : elle n'a pas avancé d'un pas. Mélange de toutes les bassesses et de toutes les grandeurs, avec des élans de générosité superbe et des lâchetés sans nom, glorifiant les vertus et caressant tous les vices, sentant l'appel de tous les dévouements et de tous les héroïsmes, et se repliant solitaire dans le clos d'un égoïsme abject... Jeunes gens, avez-vous regardé votre cœur... dites, sous le glorieux rayonnement de vos enthousiasmes... la fange qui bout au tond!.. Qui dira ce qu'est l'homme?
La foi répond et sa réponse est totale. Appelé par Dieu, son Créateur et son Père, à
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toutes les splendeurs d'une vie surnaturelle et divine, l'homme avait été orné par lui, comme une fiancée pour son époux, d'inappréciables dons et d'incomparables grâces.
Mais il a failli au devoir, Dieu l'a châtié et dépouillé. Et il va, maintenant, abandonné à lui-même, déchu, ruiné, nu, par les routes, se ressouvenant de ses biens perdus et traînant la honte de ses déchéances!
Son intelligence était baignée de lumière : elle allait au vrai, au bien, au beau, comme le regard va au soleil. Frappée, maintenant elle marche à travers l'obscurité des choses... elle pressent le vrai, elle le cherche, elle ne le reconnaît pas... elle tâtonne et s'attache à l'erreur.
Elle reconnaissait le bien et elle l'aimait de toute la force d'une volonté généreuse et vaillante... Elle hésite maintenant sur le bien, et sa volonté blessée, frappée, elle aussi, dans le châtiment de tout l'homme, n'a puis le courage du bien, elle va lâchement au mal, parce que le mal est deux et facile.
Ce corps, ce pauvre corps humain, obéissant serviteur de l'âme, assoupli à ses volontés, dans l'effondrement de la chute s'est réveillé; il a brisé le frein et le mors et, comme une cavale indomptée, l'écume a la bouche, l'éclair dans les yeux, hennissant, il se dresse devant l'âme désarmée et lui jette des défis.
L'âme, maîtresse du corps, qu'est-elle devenue?.. Ah! Messieurs!., voyez-la donc! Tramée, a plat,
comme une morte, par la chevauchée des sens en délire, éclaboussée de toutes les hontes, étouffée dans la boue où la pesanteur de l'homme de chair la retient esclave, elle tâche parfois, dans un effort fugitif, à se hisser hors de l'égoût, mais la chair la tire en bas et elle s'engouffre.
Vos générosités, vos grandeurs, vos élans vers l'idéal et les hauteurs, tout ce qu'il y a de beau, de pur, de généreux en vous... c'est le passé qui se réveille. Et toutes vos défaillances, toutes vos misères, toute cette servitude d'un corps de péché, c'est le présent et c'est la ruine!
Le voilà le secret de votre grandeur et de votre bassesse, le voilà.
Et voici l'espérance.
Où je vais, la mort, ce qu'elle est et l'au-delà, la Foi me le dit aussi.
Par la miséricorde du Réparateur Jésus-Christ, je puis me relever de cette épouvantable déchéance. Je puis reprendre les biens perdus, réparer ma ruine, atteindre aux cimes où m'appelait autrefois le Créateur, mon Père.
Je le puis si je le veux. La vie présente est l'épreuve de ma volonté libre... Ne me parlez plus de ma faiblesse. Je puis tout en celui qui me fortifie, et celui qui me fortifie est le Christ, Dieu, mon Sauveur.
La mort : elle est la fin de l'épreuve et l'aurore de la récompense... c'est le pas du temps à l'éternité, de l'exil à la patrie.
Et la loi de ma vie, la condition de l'épreuve,
mon devoir en un mot, la Foi me le dit encore avec une clarté, une précision, une autorité, qui non seulement ne laisse point de place au doute, mais n'en laisse pas au subterfuge.
Hélas! Messieurs, c'est ici la manifeste raison de notre infortune. Que d'hommes accepteraient la foi, si elle laissait le devoir dans le vague, si elle le pliait un peu au désir, si elle le rendait assez élastique pour enfermer au moins une passion.
Non! non! non! les siècles passeront, mais vous n'arracherez pas une lettre au Décalogue... Le devoir intégral, invariable, infrangible, elle le criera éclatant comme une fanfare, depuis le Sinaï jusqu'aux plaines de Josaphat.
Et maintenant, dites, qu'est-ce qui reste de la misère, de l'obscurité, de la faiblesse dont se lamentait Pascal?
Et ce n'est pas l'homme seulement qu'ainsi la foi éclaire... c'est toute l'humanité... Lisez l'histoire universelle de Bossuet, c'est la foi qui la lui a dictée, elle a été le flambeau qui L'éclairait au milieu des marches et des contremarches des peuples, de la naissance et de la mort des nations, de l'effondrement des empires, des bouleversements du monde.
C'est plus que l'humanité qu'elle illumine, c'est l'univers : elle vous dira ses origines, elle vous le montrera mai-chant dans l'espace immense, silencieux, vers ce t<rme fatal des choses qui est la mort. Elle ira au-delà et dans la prestigieuse vue de ses mots prophétiques elle vous montrera Dieu, dans cette universelle mort remettant le mouvement
LA FOI ro3
et la vie et créant ces mondes de l'avenir entrevus par Isaïe... " Ecce enim ego creo cœlos novos et terrain novam... Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle. „ 1 1 I
Et nous ne sommes pas au bout, Messieurs : elle illumine à nos yeux plus que l'univers, elle nous révèle Dieu lui-même! Elle nous fait pénétrer dans les secrets mystérieux de son essence! Elle nous dit le Père, le Fils et l'Esprit-Saint. Elle nous le montre non seulement Immense, Infini, Eternel, Juste et Bon, Vengeur et Miséricordieux, mais encore aimant sa créature jusqu'à lui donner son Fils pour Sauveur et Victime de propitiation.
Et ce Fils descend vers nous, il revêt notre nature, il habite avec nous, il aime les petits, les pauvres et les humbles, il ne veut pas que nous l'appelions Maître, il veut que nous l'appelions Ami... (2) Et voici qu'apparaît sur la terre, entre le ciel et la terre, comme une chaîne d'amour et de familiarité divine... Dieu s'abaisse et il aime l'homme... Et l'homme, ce néant, cette ombre, l'homme, ce point perdu dans l'univers, se retourne et contemplant, sans en mourir, l'Infini, l'Eternel, l'Immense, Dieu fait monter vers lui, confiant et sans crainte, ces mots :
Mon Dieu! je vous aime!
Voilà, Messieurs, ce qu'est pour l'homme le don
(h Is. LXV, 17.
(2) Ma 11 m. XXIII, 10.
de la foi, et comment dans la lumière et dans la beauté elle met nos vies.
Voulez-vous en apprécier davantage encore la valeur0... regardez autour de vous et voyez, dans le fait, ce que sans elle devient la vie.
Voyez, sur la face du monde, cette grouillante fourmilière humaine... ils vont, ils courent ces hommes, ils se croisent et se recroisent, fiévreux, haletants, courant, courant toujours, et tournant sur cette petite place où est fixée leur vie; et courir et s'agiter et s'enfiévrer ainsi c'est ce qu'ils appellent vivre... Que cherchent-ils courbés ainsi sur la terre? De l'or, de la joie et de la gloire.
De l'or!., et ils doivent mourir!
De la joie!., et ils doivent mourir!
De la gloire!., et ils doivent mourir!
De l'or, de la joie et de la gloire... et ils étaient faits pour les choses éternelles...
Ah! les chose- éternelles, il n'est point question de cela!
Inconnaissable! inconnaissable! et souriants ils s'en vont à ce qui se palpe, à ce qui se pèse, à ce qui meurt.
L'instinct les aiguillonne et ils courent sous cette piqûre.
La cliaii- les cravache et Ils courent sons cette lanière.
Vérité, grandeur, générosité, enthousiasme, charité... m<»ts vides, mystique maladive... Allons donc! Et repliés sur eux-mêmes, dans la brutale poussée de leur égoïsme, ils luttent, ils se battent, ils
s'entre-dévorent pour vivre, comme des chiens faméliques rués sur un os.
O âme, ô esprit, ô intelligence de l'homme qu'êtes-vous devenus! Qu'êtes-vous devenue, ô dignité humaine!
Et ils vont mourir!
Un jour, dans ce corps qui jetait des défis à l'âge, une fibre se déchire, la ruine se fait, l'édifice chancelle et croule... Le malheureux a perdu l'illusion de la vie; il sent qu'il va mourir... Ah! mourir! c'est vrai, il fallait mourir! Et après? Ah! grand Dieu, demain, tantôt!.. Et de ses deux mains, il se cramponne à son lit comme un noyé se cramponne à la rive.
Folie! il faut mourir!
Et voici que toutes les questions éternelles envahissent son esprit. Dieu, l'éternité, le devoir, le bien, le mal, l'enfer... Il en a bien ri durant sa vie et comme une procession de fantômes elles passent et repassent sinistres, menaçantes, dans la nuit de son âme.
Mourir! Quoi! son travail, sa fortune, son renom, sa gloire, ses titres, ses affections, sa femme, ses enfants... tout va échapper à ses mains, tout est perdu... il faut laisser là ces choses tant aimées et s'en aller seul dans le pays des morts?
Oh! seul! seul! nu et vide!
Il veut se débattre contre ces pensées horribles,.. il veut crier au secours, il n'y a plus de voix dans sa gorge... Alors le désespoir le prend, son corps frémit, ses dents claquent et grincent, une sueur
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froide perle goutte à goutte sur son front crispé, il étouffe, il meurt... il tombe entre les mains de Dieu!.. C'en est fait de cette vie perdue.
L'Eternité commence !
Seigneur! Seigneur! ayez pitié de nous!
Credo videre bona Domini in terra viventium. Ps. 26,
Messieurs,
;'r^-© ans une des villes les plus industrielles de ; I ) l'Angleterre, un économiste interrogeait une * — S< pauvre femme d'ouvrier. Elle lui répondit ce mot superbe : " Je n'ai pas été payée sur cette terre, mais j'aurai ma récompense quand j'irai au ciel. „
Et comme il s'éloignait pensif, méditant le secret de cette résignation sereine, du fond d'une forge noire, embrasée par les lueurs sifflantes et sinistres d'un fourneau de houille, il entendit sortir une voix, la voix d'une pauvre vieille toute courbée,
lo8 CONFÉRENCES RELIGIEUS1 -
mi-aveugle, qui tirait le soufflet en rythme monotone; elle chantait : " Dominus illuminatio mea et salus mea, quem timebo : le Seigneur est ma lumière et mon espoir, que craindrais-je? Le Seigneur protège ma vie... Quand s'approchent les nuisants, ceux qui veulent manger mes chairs... mon cœur ne frémira pas. Mon père et ma mère m'ont abandonnée, mais le Seigneur m'a prise dans ses bras... Ah! je verrai le bonheur de Dieu dans la terre des vivants „. (il
Cette grande misère douloureuse et rongeante, cet âpre, cruel et sanglant travail, c'est la vie humaine.
Et le soleil de Dieu qui luit sur cette universelle tristesse et y jette des rayons consolateurs où s'échauffent les courages, c'est l'Espérance.
Que l'intelligence humaine soit à l'étroit et tourmentée dans cette vie, qui ne le comprend? Je vous ai dit l'océan d'inconnu, la nuit de mystère où elle est plongée. Cet éternel " Je ne sais pas „ qui tombe sans cesse de nos lèvres, n'est-il pas une sanglante dérision dans la bouche d'un homme dévoré de la soif de tout savoir et de tout comprendre?.. Il crie : " de la lumière! de la lumière „ et c'est la nuit, la noire nuit qui repond toujours!
J'ai dit le jour magnifique qu'ont jeté sur les choses et sur la nature, les découvertes magnifiques de l'esprit humain... Mais dites-moi, ce jour-là, pour
combien d'esprits brille-t-il? Pour un petit groupe d'initiés, vous le savez bien, aristocratie intellectuelle très clairsemée dans le monde... le reste, la masse, demeure plongé dans les ténèbres, ignore, ignore et interroge en vain.
J'ai dit aussi, je ne le retire pas, que sur toutes les questions maîtresses, sur les grandes questions du passé, du présent et de l'avenir, la foi, la foi du Christ avait donné à l'homme les réponses de vie! Mais si la foi répond, enseigne, affirme, elle ne démontre pas, et nos esprits raisonneurs, avides des pourquoi, ont tant de peine à croire sans comprendre. Cette orgueilleuse tête de l'homme, même quand elle s'incline, a des sursauts de révolte... le tentateur lui souffle le doute, et sous cette suggestion, elle frémit, toujours prête à se redresser et à demander raison à Dieu!
Et d'ailleurs, même dans ce domaine de la nature qui nous a été livré, qu'est-ce que c'est ce que nous savons à côté de ce que nous ne savons pas?.. Rien, mes frères, rien. Après tant et tant de siècles, disait un savant anglais, mort sans
la foi, hélas! après tant et tant de siècles, à peine avons-nous déchiffré la première page du livre de la nature.
Tourment de l'esprit.
La torture de la volonté n'est pas moindre
Ah! Messieurs, nous sentons si bien ce qu'il y a de noble et de grand dans le spectacle d'une volonté mâle fidèlement attachée au bien et que rien ni du monde ni de l'enfer n'en sépare. Elle
IIO COM I Rï N< 1 S Rï I lt. I!l SES
passe au milieu des sollicitations du mal, calme dédaigneuse, allant droit son chemin, marchant dessus, toujours victorieuse.
La tempête l'assaille, le vent des désirs sauvages l'enlace, rugit, se tord autour d'elle, et comme ces vieux rocs, que les lames des mers déchaînées, à grands coups sourds, ont battu durant des siècles, impassible, elle tient debout.
Oui, nous sentons que cela est noble et grand, que là, seulement, est la vraie grandeur et la vraie noblesse.
Et quand nous nous replions sur nous-mêmes, hélas! hélas! Quelle volonté trouvons-nous?
Lâche, molle, fléchissante, avec de fugitifs élans qui la redressent dans une heure d'énergie, puis tombant, tombant encore, tombant toujours et s 'affaissant tlasque, épuisée, découragée.
Ah! Messieurs, le désolant spectacle que la vue de la volonté humaine, même de celles qui luttent encore! Et je ne parle pas de celles qui n'ont plus la force de lutter, qui ne se relèvent plus, qui nt, engluées, et qui n'ont plus que la vie qu'il faut pour ramper dans cette glu et dans la boue.
Nous frémissons d'enthousiasme devant la grandeur morale des saints, devant ces martyrs qui, entre la mort et le devoir, sourient au devoir; devant ces vieux solitaires, ces moines, ces apôtres, femmes, ces vieillards, ces jeunes filles qui sacrifiaient tout, leur fortune, leurs joies, leur sang, leur vie, tout, tout, plutôt que de faillir.
Ah! je comprends que le contraste nous fasse
reugir et que devant ces volontés héroïques, ces volontés de fer et d'acier, nos pauvres petites volontés débiles nous soient à nous-mêmes odieuses et honteuses.
Une ressource nous vient et nous nous jetons dessus... nous nous faisons des volontés fortes, énergiques, impitoyables... contre les autres. La chose est infiniment plus facile.
Pour le reste, nous voilons, nous masquons aux yeux des autres nos défaillances... Nous nous faisons un costume de dehors, nous nous grimons si pas en saint, du moins en parfait honnête homme... ce qui est de même infiniment plus aisé. Et nous laissons voir au monde, à travers cette grimace des volontés fidèles, si pas à la vertu, le monde n'en exige pas autant — du moins à l'honneur.
Cela peut suffire au monde.
Cela ne suffit pas à Dieu.
Cela ne suffît pas à vous-mêmes.
Car, enfin, il est des heures, n'est-ce pas... qui sait, pendant la solitude et le silence des nuits d'insomnie, où a vos yeux, soudain, tout nu apparaît ce fond de lâcheté morale accumulé pendant des ans et des ans de vie au fond de votre cœur; toute cette boue s'agite, remonte, bouillonne, s'étale, et au fond, remue cette pauvre volonté étouffée sous l'amas odieux... O mon frère, ô homme libre, ô lils des vaillants et des saints... ( 'est vous, c'est vous, c'est vous! Ne reculez pas! ne ferme/ pas les yeux, c'est vous!
Ah! si le monde savait!
Mais Dieu sait, n'est-ce pas!
Et vous aussi vous le savez. C'est vous! c'est bien vous, cette faiblesse, ce néant et cette honte!
Et nous? et nous?., et nous?
Tourment de l'esprit, tourment de la volonté, tourment de toute l'âme.
Il semble que le sens du moins doive être heureux dans l'homme : il trouve en effet dans les choses qui l'entourent une pâture appropriée. S'il en était ainsi, l'homme serait encore une créature bien misérable, affamée par tous les côtés supérieurs de sa nature et repue seulement par les côtés bas : espèce de monstre équivoque fait d'un ange torturé dans une bête assouvie.
Mais il n'en est pas ainsi.
Misérablement limités dans leur jouissance, la faim les poursuit toujours. Essayez de les rassasier, et même les biens que vous leur donnerez leur inspireront le dégoût; il leur en faudra d'autres et d'autres et d'autres encore, éternellement insatiables comme la terre qui n'a jamais assez d'eau, dit l'Ecriture, et le feu qui ne dit jamais : c'est assez!
Et voici que sur cette misérable chair se précipite tout le cortège sinistre et rongeant des maladies et des douleurs. Oh! <es vengeresses de Dieu! Elles se disséminent sur cette chair et se la partagent, elles la brûlent, elles la tenaillent, elles la rongent, • Iles la décomposent, elles l'émiettent jusqu'à la ruine finale du tombeau.
Heureux l'homme dans sa chair et dans ses sens?
Allons donc!
Il est, dans cette région mystérieuse où l'âme et le corps se fondent en une plus intime union, se compénètrent davantage et s'identifient, semble-t-il, pour ne faire qu'un, il est un royaume privilégié ou naissent, vivent... et où meurent, hélas! nos affections. Elles sont de l'âme par l'intelligence qui voit la beauté, par la volonté qui s'en éprend et s'y attache, et elles sont du corps qui vibre et qui tressaille. De tous les biens de la terre, elles sont le bien le plus doux, celui qui refait mieux à l'homme, dans une image lointaine ou dans un lointain pressentiment, la vie à laquelle Dieu l'avait destiné : l'éternel amour de Dieu, le bien et la beauté suprême.
Tendres, chaudes et saintes affections du cœur, elles suffiraient à enchanter la terre.
C'est vrai! c'est vrai! Mais comme si le Seigneur qui habite dans les cieux et qui nous avait faits pour y régner avec lui, avait peur que nous ne trouvions un peu de joie sur la terre, il appelle l'oubli : Va, lui dit-il, et souille sur ces cœurs.
Et l'oubli souffle! Et desséchée, la fleur de notre amour penche, s'incline et s'effeuille si vite, si vite!
Mais l'oubli n'est pas assez à Dieu : il appelle la trahison : Va, empoisonne, brûle, déchire... là tortueuse, perfide, menteuse, la trahison part... Elle tord les cœurs, elle les broie, elle les déchire et tout sanglants, elle les laisse là, abandonnes le long des chemins.
La trahison n'est pas assez à Dieu; il appelle la mort : Va et arrache! Et la mort bondit sur son cheval pale, elle court, comme à travers des champs d'épis, à travers les humains. Elle frappe!
Arrache! Arrache! Arrache aux mères leurs enfants, aux maris leurs femmes, aux fils leurs pères... Arrache! Déchire en deux les âmes!
O larmes, ô deuils, ô tombeaux!
Jeunes gens, jeunes gens, la vie va si vite!.. Mais déjà, clans vos amitiés, vous avez vu se creuser des vides.
Un jour, comme si la terre s'entr'ouvrait, une fosse s'ouvre et engloutit un de vos aimes... un lambeau de votre cœur est enterré là.
Et nous qui avons vieilli! O souvenirs!
Tourment de l'âme, tourment du corps, tourment de tout l'homme!
" Périsse le jour où je suis ne, s'écrie Job,., que les ténèbres le couvrent et que l'amertume l'enveloppe!
„ Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma mère!
„ Pourquoi m'a-t-elle pris sur ses genoux et nourri de son lait!
„ Pourquoi la lumière est-elle donnée aux misérables et la vie à ceux qui traînent leur existence dans l'amertume de leur âme! „ (il
lu ce cri de Job est le cri de l'humanité tout entii re.
(i) Job, [II.
L ESPKRA.M I 115
La vie n'est clémente pour personne.
Le monde est bien cette terre d'exil, cette vallée de larmes, ce désert sans eau de nos prières et de nos saints livres!
Et pourtant ce même Job désespéré, jetant au monde le déchirement de sa douleur, ce même Job aura tantôt un cri triomphant : " Mon Rédempteur vit; je me relèverai de la terre et dans ma chair je verrai Dieu mon Sauveur. C'est moi qui le verrai, non pas un autre; ce sont mes yeux qui le contempleront. 1 1 )
" Je verrai les biens du Seigneur dans la terre des vivants. „
Ecoutez les vieux psaumes : " Dieu m'a béni, il a arraché mon âme à la mort, mes pieds aux chutes : il lui a plu de m'appeler dans la région des vivants. }) (2)
" Que l'ennemi poursuive mon âme et la saisisse, qu'il brise ma vie contre la terre, qu'il réduise en poussière ma gloire... Voici que Dieu se levé.
„ Qu'importe, ô Seigneur, que je me promène dans les ombres de la mort... N'êtes-vous pas avec moi?
„ Votre miséricorde m'a suivi tous les jours de ma vie, elle m'a fait habiter dans la maison du Seigneur durant les jours éternels. „ 13)
C'était un psaume qu'elle chantait, la miséreuse aveugle, en tirant le soufflet de la forge.
m Job, XIX, 25-28.
{2| Ps. 1 14.
Il6 CONFÉRENCES RELIGIEUSES
" Le Seigneur est ma lumière et mon espoir, que craindrais-je? Le Seigneur protège ma vie. Quand s'approchent les nuisants, ceux qui veulent manger ma chair, mon cœur ne frémira pas. Mon père et ma mère m'ont abandonné, mais le Seigneur m'a pris dans ses bras. Ah! je verrai le bonheur de Dieu dans la terre des vivants. „ (i)
Et par-dessus ces voix de la vieille bible, écoutez cette voix venue du ciel, Vocem de cœlo :
" Bienheureux les morts qui sont morts dans le Seigneur.
" Bcati mortui qui in Domino moriuntur „.' 12)
Le bonheur est donc au-delà.
La terre n'est pas le lieu du bonheur, disait Bossuet.
Elle est le lieu propre de la misère.
Le lieu propre du bonheur est cette terre des vivants qu'habite le Seigneur, elle est la maison du Seigneur, elle est le ciel, la vie dans l'éternité des jours.
Voilà notre espérance!
O mon Dieu, j'espère avec une ferme confiance que vous me donnerez la vie éternelle, parce que vous êtes infiniment bon et fidèle dans vos promesses.
Cette prière-là, Messieurs, nos mères nous l'ont apprise et nous la disons.
Ml PS. 26.
(2) Apoc. XIV, 13.
Le vrai réconfort de toutes les misères de la vie, le voilà : c'est cette divine espérance.
Sans elle, en vérité, il ne vaudrait pas la peine de vivre.
Et laissez-moi vous le dire, je m'étonne que ceux qui n'ont ni la foi, ni l'espérance, pour qui la vie humaine tient tout entière entre le berceau et le cercueil, qui croient qu'avec cette dernière pelle de terre, qui s'éparpille sur le bois sonore, est close la tragédie, je m'étonne que ceux-là se résignent à jouer longtemps ce rôle de dupe qu'est la vie ici-bas!
Qu'avez-vous à leur dire, si vous n'avez pas les paroles de l'espérance?
Qu'avez-vous à dire à ces pauvres malades figés tout vifs, pendant dix ans, vingt ans, dans l'immobilité morne des paralysies?
Qu'avez-vous à dire à ces pauvres qui, du matin au soir, la sueur au front et sur les bras, peinent, peinent sur vos chantiers de travail pour gagner le dur pain qui les doit faire vivre?
Que direz-vous aux ruinés, aux calomniés, aux trahis, aux victimes de vos justices? Que direz-vous aux martyrs de la faim et du sang?
Que direz-vous? Ah! Grand Dieu! que direz-vous à cette mère qui pleure, affolée, devant ce berceau où git déjà froid son enfant mort?
Que direz-vous à ces orphelins devant le cadavre de leur mère?
Que direz-vous enfin à ces douloureux de l'âme, que ronge éternellement La grande misère des
Il8 CONIKkl N< ES REL1GIE I
choses, à qui sourit le divin idéal et qui se bris< ut et se déchirent devant des réalités dérisoires.
A ces âmes, qui portent en elle la nausi cette vie rampante, basse, vulgaire, méprisable, odieuse, que direz-vous? Que direz-vous?
Ne sentez-vous pas qu'il n'y a qu'un mot, un, ô seul, à la taille de leur douleur? " O fils sanglant de l'humanité douloureuse... Espère... la vie passe, la mort vient vite, et Dieu est au bout! „
SUR LA Ste VIERGE
Mater purissima, Mater dolorosissitua, ora ftro nobis.
Messieurs,
S nd l'esprit, d'un vaste regard d'ensemble,
considère l'humanité marchant vers ses des- - ^-^—' tinées, à travers l'espace et le temps, dans l'enchevêtrement de tous les bizarres chemins de son histoire, un phénomène le saisit et l'émeut. Dans ces marches et ces contremarches il apparaît une conduite, une règle et une loi dans ce désordonné fourmillement. Toutes ces masses d'hommes, toujours grandissantes depuis Adam qui fut leur père, vont au Christ. Elles partent de tous les coins du monde et cheminent, montant, montant
toujours. Elles ne savent où elles vont, mais une force les pousse et elles montent... jusqu'à ce roc du Calvaire, où se dresse sur l'immensité du ciel, dominant tous les horizons de l'humanité, le Christ Sauveur, cloué aux grands bras de sa croix sanglante. Le vieux monde d'avant notre ère regarde là..
C'est le Christ qu'Adam entrevoit dans le consolant mystère de la promesse divine; c'est lui qu'invoquent les Patriarches, lui qu'annoncent les prophètes, lui qu'appelle l'espérance des peuples : " Vent! vent! ad liberandum nos! Venez, oh!
venez et sauvez-nous! „ Et même ceux qui implorent les idoles, même les gentils à travers le tourbillonnement des nuages où l'erreur les ballotte, comme à travers une éclaircie, vaguement, entrevoient cette croix et ce Sauveur qui doivent délivrer le monde!
Depuis, c'est du haut de cette cime, par la Croix couronnée, que les peuples partent! hélas! trop souvent pour descendre! Mais où qu'ils aillent et quoi qu'ils fassent, c'est là, sur le Crucifié qu'est fixé leur regard. Après dix-huit siècles et en dépit de tout, il est resté le centre, la lumière et le pôle du monde. Même ceux qui le dédaignent, même ceux qui le méprisent ou le persifïlent, même ceux qui le haïssent, sentent couler, dans les fonds de leur âme, quelque goutte secrète du sang dont il a lave la terre, et qui les tourmente à regarder là... la, sur ce Calvaire dressé devant les deux.
Or, Messieurs, voyez-bien : la, au pied de cette croix portant le Christ et planant sur l'humanité
en marche, comme planent sur nos villes les vieilles tours de nos cathédrales, au pied de cette croix, il y a, debout, rayonnante, une femme! Et toute créature regardant la croix la regarde, elle aussi , depuis Adam qui la salua de ses yeux encore rougis par les larmes, jusqu'au dernier humain des temps qui tendra vers elle ses mains jointes dans la prière et dans l'espérance! Oh! saluez-la, l'immortelle reine de ces cimes libératrices, elle, la première et la plus haute des créatures, primogenita ante omnem creaturam, Marie, enfin, la Mère du Verbe, la Mère du Crucifié, la Mère du Dieu libérateur, elle, fille de l'humanité et Mère du Dieu fait homme!
O Vierge, ô Mère, ô ma sœur en Adam, ô ma Mère en Jésus, c'est de vous, qu'indigne et faible, je dois parler aujourd'hui.
Inspirez-moi ma pensée et les mots qu'il faut pour la dire, afin que je vous fasse comprendre, ô Marie, et surtout afin que je vous fasse aimer!
Ne vous étonnez pas, Messieurs, que, devant vous parler de Marie, c'est du Christ que je vous ai parlé d'abord.
Tout ce qu'elle est, elle l'est par le Christ i I pour le Christ, et le rayonnement qui nimbe son front a nimbé d'abord le divin front du Crucifie Aussi l'Eglise, dans les représentations qu'elle nous fait d'elle, nous la montre toujours, ou le Verbe fait chair entre les bras, Mater purissima, ou droite, au pied de la croix où pend le Sauveur. Tous s<s titres sont la et c'est de là que lui vient
( ONFER1 N< I - RELIGH
sa grandeur et son incomparable gloire, Mater dolorissima !
Dès l'heure éternelle où, dans le conseil divin, il fut arrêté que le Verbe prendrait la chair humaine, Marie parut devant la pensée de Dieu. Il fallait une Mère à ce Dieu qui allait se faire homme, et Marie fut la choisie... L'Eternel allait la préparer à son Fils!.. L'artiste longtemps voit planer devant son esprit l'idéal qu'il a conçu , sollicitante image à laquelle chaque jour qui passe ajoute une beauté nouvelle; sans cesse il la contemple, la précise dans son esprit, la dessine et la taille avec amour, jusqu'à ce qu'enfin elle apparaisse dans la splendeur de ses formes définitives. Si nous ne savions que, d'un seul acte, Dieu conçoit et réalise sa conception, il semblerait que du fond de son éternité, il voit passer devant ses yeux l'image de Marie, qu'il l'étudié et la travaille, qu'il s'ingénie, si je puis parler ainsi, à rassembler en elle toutes les perfections et toutes les grâces, touchant et retouchant à son œuvre, jusqu'à ce qu'elle apparaisse enfin, et que le ciel et la terre, à genoux, saluent dans le chef-d'œuvre des mains de Dieu l'idéal de la nature humaine.
Dans un passage de l'Ecriture que l'Eglise applique à La sainte Vierge et qu'elle intercale dans la messe de sa naissance, Marie chante ces mystérieuses paroles : " Dominas possedit me in initio viarum suarum. Dieu me possédait dès le commencement de ses voies... Je fus préparée dès l'origine avant que la terre ne fut faite... Les abîmes
n'étaient pas et j'étais déjà conçue : la source des eaux n'avait point jailli, les montagnes n'étaient point assises sur leurs bases et déjà j'étais engendrée. J'étais là quand il préparait les cieux, quand il mettait des lois aux océans qui tourbillonnent, quand il affermissait les airs, quand il fixait les fondements du monde. J'étais avec lui quand il fit toutes choses... de tout temps ma pensée se balançait devant son intelligence, à travers l'orbe de toutes les terres, c'est moi qu'il voyait : Ludens coram eo omni tempore, ludens in orbe terrarum. „
Sans doute, dans cet hymne mystérieux, il y a toutes les navrantes impuissances du langage humain appliqué aux opérations divines; mais dégagezen la pensée, il restera Dieu concevant de toute éternité la femme choisie pour d^^njr la mère de son fils.
Imaginez maintenant, si vous le pouvez, l'immense amour du Père pour le Fils, et du même coup vous comprendrez les infinis trésors qu'il a répandus sur celle qui devait être la Mère de ce bien-aimé.
Il lui donna la beauté, cette idéale beauté de nos reves, dont les fragiles beautés de ce monde ne sont qu'une ombre vulgaire et souillée. Il le fit si beau, si pur, ce corps de vierge, dont la chair et le sang devaient devenir la chair et le sang de son Fils, qu'il ne voulut point que la mort le profanât et que, jaloux de lui, semble-t-il, après l'avoir laissé voir à la terre, il l'arracha à la tombe, et le reprit dans les cieux.
Il lui donna l'immatérielle beauté de l'aine, cette
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flamme de l'intelligence montant droit à la vérité comme à son bien, et cette puissance de la volonté se possédant dans ses desseins et les atteignant par le calme effort de ses énergies. "Il orna cette intelligence de toutes les sciences et de toutes les vérités, et il • fit glorieuse cette volonté en l'inclinant à toutes les vertus et à toutes les tendresses. Mais surtout il lui donna toutes les surnaturelles beautés de la grâce. Ici je ne puis que bégayer.
Je sais ce que c'est que la beauté du corps, parce qu'elle frappe mes sens; je sais ce que c'est que la beauté de l'âme, parce qu'elle émeut mon cœur;., mais qui me fera comprendre ce que c'est que la surnaturelle beauté de la grâce?.. Je sais une chose : c'est que tout le charme naturel du corps et de l'Orne qui me ravit, moi, Dieu le tient pour peu de chose, tandis qu'un seul rayon de la grâce le captive, Lui.
De toute la distance dont Dieu dépasse l'homme, la beauté de la grâce dépasse les beautés du corps et de l'âme.
Or, Dieu qui aime Marie parce qu'il aime son fils, la veut comblée de cette beauté divine... Il ne lui suffit pas qu'elle conquière l'amour de uns pauvres cœurs a nous : il faut qu'elle soit digne de conquérir le cœur de Dieu... Il faut que le Père la puisse appeler en vente sa Fille bien-aimée, il faut que l'Esprit la puisse appeler en vérité son Epouse bien-aimée, il faut que le Fils la puisse appeler de ce mot qui dit tout, dans toutes les langues et dans tous les cœurs, -a Mère!
Ah! lumineux esprits de la divine Cour, Anges et Archanges, Dominations et Puissances, Chérubins et Séraphins, inclinez-vous, vous avez votre Reine. Dieu va . faire mieux que vous : il va faire la Mère du Verbe, il va faire Marie! Que vous êtes petits à côté d'elle!
De là, Messieurs, ce privilège unique dont il a revêtu Marie et dont vous faites aujourd'hui la glorieuse mémoire.
Une loi pèsera sur l'humanité dès la première heure : loi de châtiment et de honte. La chute d'Adam dépouillera ses fils de la justice originelle... Toute chair naîtra souillée et portera dans ses replis l'aiguillon du mal... Nul n'échappera à cette malédiction des premiers jours. Nul, hormis Marie!
Devant elle, la loi cède : il n'y aura pas de tache en elle... tout en elle doit être immaculé, pas même un souffle d'un instant ne peut ternir cette chair et ce sang qui vont devenir la chair et le sang du Verbe!
La voilà maintenant, l'aimée de Dieu, la fille du Père, la mère du Fils, la fiancée de l'Esprit, la voilà dans toute la splendeur de sa gloire, si belle, si grande, si pure, si au-dessus de l'homme et de la terre, si au-dessus de toute créature, que saint Thomas n'hésitait pas à dire d'elle : " Elle touche aux confins de la divinité: Fines divinitatis attingit. „.
Et devant ce chef-d'œuvre de ses mains, Dieu laisse tomber de ses lèvres ce mystérieux chaut des cantiques : " Surge arnica mea, columba mea, formosa mea et veni! Levez-vous, ô mon aimée,
126 CONFÉRENI ES RELIGIEUS] -
ma colombe, nia gracieuse, levez-vous et venez. Déjà l'hiver a passé, l'orage a fui et ne reviendra plus. Les temps de colère ont pris fin, voici l'heure des temps de miséricorde. Les fleurs ont paru sur la terre, la voix des tourterelles a été entendue, le figuier ouvre ses bourgeons, les vignes en fleur sont parfumées. Levez-vous, ô mon aimée, ma gracieuse, ma colombe, levez-vous et venez! Surge arnica mea, speciosa, columba mea et veni! „ 1 1 1
Elle vint... et celle qui depuis l'éternité avait été portée dans la pensée divine, celle qui avait été la prédilection de Dieu et en qui il s'était complu, celle sur qui s'attachaient ses regards quand il les détournait de la terre où toute chair avait corrompu ses voies, Marie, la Mère du Verbe apparut sur le monde.
Le ciel la contemplait, la terre, ignorante, ne la connaissait pas : elles passent devant cette petite fille les générations humaines, insoucieuses, frivoles, ne se doutant pas que le salut du monde allait sortir de là, de cette petite chaumine où dormait l'enfant et où veillait Dieu!..
Je viens de vous dire comment Dieu, préparant dans sa pensée la Mère de son Fils, l'orne de toutes les beautés, de toutes les puretés et de toutes les grâces... Il en fait L'idéal de la nature •humaine.
Voyons maintenant quelle destinée il va lui faire
m i ( !ant. II, 10-19.
dans la vie, le sort qu'il réserve à cette bien-aimée et les chemins qu'il va ouvrir devant ses pas.
N'oubliez • point que c'est la première des créatures, la Reine des anges et des hommes, et pour tout dire, en un mot après lequel il n'y a plus qu'à se taire : la Mère de Dieu!..
Il y avait quelque part, à trente lieues de Jérusalem, une bourgade méprisée, Nazareth... " Quelque chose de bon peut-il venir de Nazareth, „ disait le peuple dans son grossier dédain. Là vivaient deux déchus, Joachim et Anne. Quoique issus de la race de David, ils étaient pauvres, rien ne leur restait de leur grandeur éteinte, sinon le souvenir bien dur devant les déchéances présentes. C'est là, dans cette maison dénuée, c'est de ces deux gens ruinés que Dieu fait naître Marie.
Sa bien-aimée sera fille de déchus et de pauvres!
Et nous ne sommes qu'au premier pas!
L'heure est venue de lui choisir un époux. Il prend un ouvrier, un pauvre homme qui a besoin de peiner pour vivre, Joseph; et c'est quand il aura uni la main calleuse de ce travailleur à la virginale et pure main de Marie, c'est lorsqu'aux yeux du monde elle ne sera plus que la femme d'un charpentier, c'est alors que s'accompliront les éternels mystères. " Et l 'erbum caro factum est! „ Et le Verbe s'est fait chair... Le Verbe, le fils de l'Eternel devient le fils de Marie, et Marie, Marie la pauvre, Marie l'ouvrière, devient la Mère de Dieu.
Ah! dérision des calculs humains! O folie de
l'orgueil de l'homme! Voyez donc, au liane de ce rocher, collée, cette masure en cailloux et en torchis; il y a là un homme qui travaille et dont la sueur coule sur ses outils, il y a là une femme, une jeune femme qui travaille elle aussi l'obscur et vulgaire labeur de son ménage... A genoux, riches et puissants, à genoux tous les grands de la terre, rois et reines à genoux... : dans son sein, cette femme, cette travailleuse porte le Fils de Dieu, le salut du Monde!
Ah! Messieurs, notre fatuité, même à nous qui croyons, va si loin! Certes nous savons que la Vierge travaillait; mais cette pensée contraste si fort avec la conception que nous nous sommes faite de la dignité et de la grandeur, que nous passons dessus vaguement sans l'approfondir. Quand nous imaginons la Vierge au travail, nous la voyons, dans l'illusion que nous font nos statues, avec je ne sais quelle élégante et riche simplicité de robe et de • manteau, cousant des linges, tournant le rouet et filant au fuseau. Ce travail-la, doux, propre, a un cachet de distinction qui ne vous effarouche point trop, et il vous semble qu'il ne déshonorerait pas vos mains.
Ne rougissons donc pas de l'Evangile! Mario n'était pas l'indolente couseuse, ni la gracieuse fileuse de vos pieux rêves. Elle était la tomme du charpentier. C'est sur ses bras et sur ses mains que retombaient les obscurs travaux de la famille, et elle n>- reculait pas!..
Mais vous les' voyez ces femmes-là, vous les
voyez si pas à travers les glaces somptueuses de vos hôtels, du moins dans vos visites aux pauvres, et peut-être en les voyant courbées sur leur travail, les bras las et la sueur au front, peut-être vous êtes -vous écrié... " Pauvres esclaves! pauvres esclaves!.. „ Encore un coup ne rougissez pas! Dieu n'a pas rougi lui!., il voulut que Marie fût cela, la travailleuse du peuple!..
Mais poursuivons!.. Nous ne sommes pas au bout des mystères !
Cet enfant, son amour et sa gloire, cet enfant qu'elle aime déjà comme jamais mère n'a su aimer, où va-t-elle le mettre au monde? Ah! la plus pauvre des pauvres au moins a quelque semblant de berceau pour y coucher son fils, elle le fait mol et doux pour qu'y repose le bien-aimé de ses entrailles... elle mendiera, -elle jeûnera, elle souffrira la faim, elle, de longs jours pour acheter les linges blancs qui couvriront son petit corps... Marie n'aura pas même cela!.. C'est sur une litière de bétail, abandonnée dans une écurie banale, qu'elle couchera son fils, car on l'a repoussée de toutes les portes, et quand elle demandait pitié, pitié pour elle, pitié pour ce pauvre enfant qui allait venir, on l'a chassée comme une vagabonde!
Comment! ô mon Dieu!., ce n'était pas assez de la pauvreté, il fallait la souffrance... Le dénuement de votre bien-aimée ne suffisait pas, il fallait que son cœur de mère se déchirât et que de ses yeux coulassent des larmes! O saintes larmes de Marie, cruelles larmes tombées brûlantes sur l'Enfant [ésus!
130 CONF1 REN< I - RELIGIEUSl S
Et maintenant, c'est fini, mes frères, ses yeux ne se sécheront plus. A peine l'aumône des bergers et des rois a-t-elle un peu soulagé sa torturante misère, que dans Bethléem elle entend de grands cris... C'est Rachel qui, désolée, jette cette grande clameur de mère... On lui tue ses enfants! Fuyez, Marie! fuyez, les bourreaux approchent, ils sont là... Et saisissant dans ses bras son pauvre petit fils, elle court à travers la nuit, par les longs et ténébreux chemins de l'exil.
La paix revient et le retour dans la patrie aimée; mais alors, c'est le dur travail, ce travail des nécessiteux, parce qu'il faut vivre, et ce fils dont elle sait que c'est le fils de Dieu, elle le voit, lui aussi, manier la varlope et la scie des ouvriers à la peine, elle le voit, lui aussi, scier sur l'établi de son travail.
Les années se passent... Voici la mort qui frappe autour d'elle, Joseph meurt... elle est veuve... O le délaissement des veuves sans appui, sans force, sans amour dans la vie! Puis c'est Jésus qui s'en va pour son œuvre... elle est seule... O le délaissement des mères par les fils qui s'en vont! o la solitude de ces murs que la présence des bienaimés rendait si beaux et qui, maintenant, silencieux et muets, sont tristes et froids comme les murs d'une tombe.
là dans cette petite maison, si abandonnée, si morte maintenant, comme l'angoisse monte! Car les événements se précipitent... Jésus a soulevé des haines; contre lui, dans le silence, s'ourdit la
cabale des vengeances : déjà on l'a voulu lapider, mais il s'est échappé aux coups; on cherche à le faire périr... Elle le sait, elle le sait par les apôtres, elle le sait par les saintes femmes... et dans son cœur, dans cet incomparable cœur de mère, l'angoisse grandit toujours, navrante et déchirante... Un jour... ô Mère, ô Marie, ton fils, ton Jésus, ils l'ont pris, ils l'ont traîné devant les juges... ils l'ont fait condamner à mort, on le conduit au supplice!.. Et elle part, elle vole... son fils, elle veut voir son fils!
Par les rues étroites de Jérusalem, raccourcissant son chemin, elle marche à pas pressés, retenant ses sanglots et cachant ses larmes; bientôt, une clameur de la foule lui fait dresser la tête, et son cœur frémit... Oh! oh! c'est là, et elle va au bruit lointain de ces féroces cris et de ces hideux rires... et soudain, au détour de la route... il est là, son fils, son enfant, la figure en sang, les cheveux épars, écrasé par la croix ignoble, tiré par des cordes, poussé par les coups... il va mourir!
Un cri suprême échappe à la Vierge; ni la foule ni les soldats ne l'arrêtent.
Oui, pauvre Marie! C'est là ton enfant!.. Ce Jésus si beau que tu avais tant de fois endormi sur tes genoux, que tu avais caché en Egypte, que tu avais vu grandir sous tes yeux. Voilà ce que son peuple en a fait... Oh! ne le quitte plus, maintenant, ne le quitte plus, il va mourir!
Sur les funèbres champs de bataille, quand la nuit vient et le silence du monde, au milieu des
gémissements et des râles, on entend de toutes parts ce cri, ce cri déchirant, étouffe déjà dans les gorges mourantes, ce cri toujours le même : " Mère! Mère!.. „ C'est quelque agonisant qui là, là encore, plus loin, partout, dans les affres, a peur d'être seul pour mourir et appelle celle dont il sait bien qu'il a été le plus aimé dans la vie... Mère! mère! Ah! qu'il est beau! qu'il est sublime à cette heure désespérée ce cri du cœur humain qui se brise : Mère! Mère!
Il semble que le Christ l'ait jeté, lui aussi, dans son âme, et elle est venue, sa mère! Oh! non, elle ne le quittera plus.
Elle le verra toujours plus sanglant et plus pâle marcher jusqu'au bout, elle le verra dépouille de sa robe, cette robe qu'elle avait tissée pour lui, elle le verra couché sur cette grande croix, elle entendra les marteaux battre sur les clous, elle verra se déchirer ses pieds et ses mains et jaillir son sang, elle verra debout cette croix et son fils cloué là, et son sang, toujours son sang, qui coule! Oh! ce sang, ce bien-aimé sang de son Jésus, il est tombé sur elle!
Puis il eut un dernier adieu : " Mère, lui dit-il en tournant ses yeux vers Jean, son disciple, mère, voilà désormais votre Mis. „ Alors, il pencha la tête, et il mourut... Elle était là, debout, et elle le vit mourir!
Quand la foule s'en fut allée, des amis s'approchèrent, des échelles furent dressées, les clous
arrache-, et doucement le corps divin fut descendu...
Marie s'assit aux pieds de la croix et ouvrit les bras : sanglant, déchiré, livide, le corps du Fils fut étendu sur les genoux de la Mère!..
Et devant elle, la douloureuse, l'Eglise encore a un chant : 0 vos omnes qui transitis per viam, attenditc et videte si est dolor sieut dolor meus. O vous tous qui passez par les chemins, arrêtezvous et voyez, s'il y a une douleur comparable à ma douleur... O humanité voyageuse qui passez et repassez devant le calvaire, arrêtez-vous et voyez donc cette bien-aimée de Dieu. Oui de vous a souffert comme elle a souffert?
Et maintenant que lui reste-t-il?.. Veuve et sans fils, survivant à tous ces aimés, seule, seule, seule au monde, elle n'a plus qu'à se réfugier sous le toit d'un étranger, à cacher là son pauvre cœur dévasté... jusqu'à ce que la mort vienne et la délivre.
Voilà la vie que Dieu lui a faite, la destinée qu'il lui a choisie, le sort qu'il a préparé à celle qu'il aimait par-dessus toutes les créatures et dont il avait fait sa fille et la Mère de son Fils. MaU r dolorosissima, ô douloureuse Mère!
La Vierge toute pure, l'Immaculée est aussi la Reine et la Mère des douleurs. Dieu l'a voulu ainsi.
Quel mystère, Messieurs!
L'aimer tant!., et tant la faire souffrir!..
Il y a la pour non-, une double leçon et un exemple.
La première : c'est que Dieu, dans l'homme, ne voit avec complaisance qu'une chose : la pureté; et
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je prends ce mot dans son acception la plus large : l'âme sans souillure et sans tache... l'âme fidèle au devoir et à l'Evangile, l'âme allant droit â Dieu, ne connaissant, ne servant, n'aimant que lui, et ne cherchant que lui â travers les créatures qui passent. La seconde leçon, c'est que la pauvreté, la misère, la douleur, sont le partage des aimés de Dieu dans leur calamiteusc existence, et que sa Providence les en abreuve.
Vous voulez plaire à Dieu, n'est-ce pas? vous le voulez tous... Eh bien, pour arriver à son cœur, soyez sans tache... il n'y a que ce chemin! Ne comptez ni sur le haut rang de votre race, ni sur votre beauté, ni sur votre esprit, ni sur la distinction de votre vie, ni même sur l'apparat de vos bonnes œuvres. Tout cela laisse indifférent le cœur de ce grand Dieu. Soyez purs, soyez sans tache, que nulle défaillance à vos devoirs ne jette une souillure sur votre âme.
Ht voyez donc comme tout se tient dans les choses divines. 11 y a un texte de saint Paul qui semble, au premier coup d'oeil, d'une exagération manifeste : " Si je plaisais aux hommes, dit-il, je ne serais plus le serviteur de Dieu. „ Et comme c'est vrai pourtant! car ce qui plait aux hommes, c'est précisément vos richesses, votre sang noble, votre grâce, la distinction de vie et tout le frivole éclat d'extérieur mondain dont il aime a vous voir entoures... c'est-à-dire tout ce dont Dieu ne fait nul état et que souvent il maudit! là ce qui déplaît aux hommes, est précisément ce qui touche le
cœur de Dieu, cette pureté qui a en horreur la faute, cet amour de la blancheur qui répugne à la souillure, cette austère fierté de la vertu qui fuit, comme on fuit un serpent, l'ombre même d'une déchéance.
Encore une fois, si vous voulez que Dieu vous aime, soyez purs! Laissez-là le monde et les hommes et ne cherchez pas à leur plaire. Ne vous flattez pas de je ne sais quelle compromission qui vous ferait tenir entre les deux, mi-partis du côté de la terre, mi-partis du côté de Dieu. Non! cela ne se peut. Et cela se pourrait, croyez -vous que Dieu accepterait ce partage? Acceptez-vous, vous, quand vous aimez, que l'on se contente de vous donner un lambeau d'amour en jetant le reste aux autres! Non, n'est-ce pas! Le cœur de Dieu n'est pas de race moins fière que votre cœur... C'est un Dieu jaloux, dit l'Ecriture. Ces morceaux d'amour, ces amours marchandés, il n'en veut pas.
La seconde leçon est plus dure! Dieu aimait Marie parce qu'elle était immaculée, et, parce qu'il l'aimait, il la dépouilla de tout ce que nous appelons, nous, nos bonheurs.
Le dénuement est bon, la souffrance est bonne... Ils détachent l'âme de la terre et des biens qui passent, pour la fixer dans l'espoir et le désir des biens qui ne passent pas... Ils ne détachent pas seulement de la terre, ils purifient L'âme comme fait le feu des creusets de l'or qu'il ronge!
Oh! cela, je le sais bien, nous ne le comprendrons pas, nous ne le comprendrons jamais; tous
nos sens crient et se révoltent devant cette penséi de la douleur... La leçon ne suffisait pas, il fallait l'exemple, et voilà pourquoi elle est là, debout, devant les générations qui passent, Marie, la Vierge immaculée, Marie, la Mère des douleurs!
Ah! Messieurs, dois-je vous l'apprendre? Qu'on l'aime eu qu'on ne l'aime pas, que l'on se résigne à elle ou que contre elle on s'insurge, la souffrance règne en ce monde; elle y règne impitoyable et fatale! Quand on est jeune on peut se tromper là-dessus et caresser de beaux rêves : on ne connaît pas la vie quand on est jeune; mais quand vient l'âge, et quand vient la vieillesse, les yeux se dessillent et une grande lumière se fait sur le vide et l'amertume de la vie.
" Le vent qui souffle sur un front dépouillé, dit un grand poète, ne vient d'aucun rivage heureux! „ Où sont donc les rivages heureux sur cette terre?.. Répondez-moi! Qui de vous n'a souffert? Qui de vous n'a pleure... Est-ce que tous dans VOS cœurs vous ne portez pas saignantes vos blessun :s ? Est-ce que vos affections n'ont jamais été trahies?.. Lst-ce que vos rêves n'ont jamais ete brisés?.. La nidii n'a-t-elle pas trappe sur vous?.. Est-ce que vos bien-aimés ne s'en sont pas ailes loin de vous, malgré vos larmes, malgré vos cris, dans cette froide région des morts, vous laissant seuls, seuls, au milieu de la dévastation de vos cœurs?.. Est-ce qu'il n'y a pas de deuil dans VOS âmes?.. Et Vivre sans eux, est-ce encore vivre?
1\. gardez-donc au pied de la croix, cette mère
avec son fils mort sur ces genoux... Voilà le modèle, elle a souffert plus que vous!.. Et j'ajouterai : Voilà la consolatrice, elle sait ce que c'est que souffrir et elle vous aime!
Ah! je comprends maintenant le mystère... Il fallait qu'elle fût pure pour nous apprendre à aimer la beauté des âmes; il fallait qu'elle souffrît pour nous apprendre à porter le fardeau de la vie ! . .
Mais ni le Calvaire ni la Croix ne sont le terme : le terme, c'est le Ciel.
Le Ciel! Savez-vous comment l'artiste chrétien des temps de foi le dépeignait sur les toiles pieuses?..
Au sommet, dans l'or des soleils et le bleu des nuées, couronnés du grand, vol des Anges, apparaissaient le Père, le Fils et l'Esprit. Au bas, appuyés encore sur la terre qui avait été le lieu de leurs combats et de leurs victoires, l'immense et glorieuse famille des Saints, les Vierges, les Martyrs, les Prophètes, toute l'armée des justes et des bénis du Père, et entre eux... entre ces hommes triomphateurs du temps et Dieu, le roi de l'Eternité, plus haut que toutes les créatures et touchant au Créateur, Marie, Marie la Glorieuse, maintenant, Marie la Reine des Anges et des hommes, Marie la Reine des Martyrs, la Reine des Vierges, Marie, la Mère très pure et la Mère très douloureuse.
Cela, Messieurs, c'est le triomphe du ciel et nous en verrons un jour l'inénarrable splendeur. Mais ce que nous voyons aujourd'hui, et ce qui nous touche
davantage, peut-être parce qu'il a des côtés plus humains, c'est le triomphe de la terre. Pourquoi ces Vierges sur nos autels et dans les vitraux de nos cathédrales; pourquoi ces Vierges sur les montagnes et sur les hauts rochers et qui, mieux que les phares, dominent les mers? Pourquoi, au coin de vos rues, ces Vierges, et dans les campagnes au fond des petites chapelles ou clouées sur les grands arbres, pourquoi ces Vierges?.. Pourquoi, dans ces chambres de jeunes filles, bénissant la paix de leur sommeil; pourquoi, sur la poitrine de ces jeunes gens, protégeant Leur cœur, pourquoi ces Vierges? Pourquoi ces Vierges cousues à la tunique du soldat qui va à la bataille, et sur le sayon de ces marins qui vont à la mer, pourquoi ces Vierges? Pourquoi?
Pourquoi ces Vierges?
Parce qu'elle est le plus pur, le plus tendre, le plus profond et le plus invincible amour de tous les cœurs d'hommes sauvés par le Christ! Sa victoire, son triomphe, sa couronne, les voilà... Elle est l'aimée, l'éternellement aimée des âmes.
O Marie, la très pure! ô Marie, la très douloureuse! 0 Marie, l'universelle aimée des âmes!
Et regardez donc, depuis dix-huit siècles cet immortel spectacle : tous les petits enfants tournant leurs yeux vers elle et leurs petites mains jointes et lui bégayant : " Sainte Marie, Mère de Dieu, priez
pour nous Tous les jeunes gens, toutes les
jeunes filles, au premier pas de leurs luttes, se jetant dans ses bras comme dans un refuge et lui
criant : " Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs! „ Tous les hommes, toutes les femmes, arrivés à la vie, hélas! et inaugurant l'apprentissage de la douleur, tous et toutes courant à elle et versant à ses pieds leurs premières larmes... " Sainte Marie, priez pour nous, pauvres pécheurs, qui souffrons et pleurons dans cette vallée de misères. „ Et ces vieillards, dont le front dépouillé se courbe et mélancoliquement regardent le trou béant de la tombe : " Sainte Marie, priez pour nous, pauvres pécheurs, à l'heure de la mort surtout, ô Mère! „ Ah! qui dira les larmes versées aux pieds et dans le cœur de la Vierge! Larmes de toutes les souffrances, larmes des espoirs détruits et des cœurs brisés, larmes de tous les deuils et de toutes les infortunes, larmes de tous nos amours déchirés... larmes des petits orphelins qui n'ont plus qu'elle sur terre... larmes des mères qui voient souffrir leurs enfants... O mon Dieu! O mon Dieu! là vous les faites couler moins cruelles, la vous adoucissez leur amertume, parce qu'elle aussi a pleuré, parce qu'elle aussi a connu dans sa vie tous les deuils, tous les dépouillements, tous les déchirements du cœur.
Soyez béni, mon Dieu, vous êtes sage et vous êtes bon, soyez béni de nous avoir donné Marie, la très pure, pour nous apprendre à devenir purs nous-mêmes, Marie la très douloureuse, pour nous aider à souffrir, Marie l'universelle aimée, pour nous laisser goûter dans son amour les douceurs de la résignation et de l'espérant
Soyez béni de l'avoir mise là, devant l'humanité qui passe et qui souffre, au pied de cette croix qui par votre fils a sauvé le monde.
PANÉGYRIQUE
de saint Louis de Gonzasrue
Vos ergo, filii, confortamuu.
Vous donc, ô mes fils, faites-vous des âmes fortes.
< i' <~ Livre des Machabées.)
EXCELLENTISSIME SEIGNEUR (i), MeSSEIGNEURS,
Messieurs et frères bien-aimés dans le Christ,
r S2|ous n'êtes pas si jeunes que vous n'ayez \/ vu mourir. Et peut-être avez -vous vu G&S&58) mourir à cet âge où il semble que l'on commence à peine à vivre! Vous avez vu ces pauvres corps de jeunes gens et de jeunes filles se figer dans la roideur marmoréenne de la mort; vous les avez vus couchés, pendant quelques
(i) Monseigneur Nava di Bontife, Nonce apostolique.
I42 CnNIT.KKNCF.S RKLU, 1 1 esi>
heures, livides, inertes, sous les grands plis immobiles de leur linceul, puis descendus dans le cercueil, puis le cercueil descendu dans la fosse au rauque grincement des cordes; vous avez entendu, sur le bois sonore, tomber la terre lourde... C'est fini!.. L'immense et silencieuse mer de l'oubli sur eux s'est refermée. Leur nom, leurs œuvres, leurs amitiés, leurs espoirs, leurs rêves, tout est submergé. Voyez ce flot niveleur étendu sur ces tombes; pas un remous, pas une ride, pas un frisson ne trahit que là, là-dessous, repose un homme qui vécut... Qui se souvient des jeunes morts?..
Pourtant, que venez-vous faire ici, à cette heure, sinon saluer la mémoire vivante d'un jeune mort d'il y a trois cents ans?.. 11 n'avait que vingt-quatre ans quand on le coucha dans sa bière; pourquoi l'oubli a-t-il respecté sa cendre? Pourquoi, quand tout les autres s'y engouffrent, surnage-t-il, lui? Pourquoi, quand tout s'est perdu des autres, jusqu'à leur nom, pourquoi, aujourd'hui, dans tout l'univers, toutes les lèvres chrétiennes, frémissantes d'amour, chantent-elles son nom : Louis de Gonzague, Louis de Gonzague!..
Fut-il donc si grand dans le monde?
Il était de haute race, sans doute, et de noble sang; mais il y avait au palais des Médicis, aux cours d'Italie et d'Espagne, vingt principicules d'égale grandesse... Qui se souvient d'eux?
Fut-il quelque guerrier sanglant, ravisseur de
peuple?
La seule épée qu'il portât jamais, fut une mignonne épée de salon, dans les antichambres d'un enfant, don Diègue, prince des Asturies.
Fut-il un esprit génial, un semeur d'idées?
On n'a de lui que des lettres éparses et une harangue latine à Philippe II et que peut-être bien son maître de littérature aura retouchée. Elle est là, sous vos yeux (i), écrite de sa main, dans le style d'alors, aux livrées cicéronniennes, émaillée des souvenirs de Valère Maxime et de Plutarque. Lisez-la : vous y découvrirez un talent facile, mais rien n'y dépasse l'envergure moyenne des esprits cultivés d'alors.
Pourquoi donc, après trois siècles, vit-il encore?
Ne cherchez pas si loin, mes bien-aimés frères. Demandez-le à la dernière femme du peuple. Elle le connaît, elle sait sa vie, et vous montrant les fleurs de lys qui sont dans sa main, elle vous dira : " Il fut si pur que Dieu en fit le patron des chastes. „
Voilà sa gloire, il n'en eut point d'autre.
Et voilà pourquoi il ne meurt point, pourquoi nous nous agenouillons devant lui, pourquoi jusqu'à la fin des temps, dans tout le peuple chrétien, il n'y aura pas ni un jeune homme, ni une jeune fille qui, à l'heure de la lutte, ne se souvienne de lui et ne lui crie : " O saint Louis, ô frère des Anges, priez Dieu pour moi! „
(1) L'original est, en effet, conservé et exposé dans l'église des RR. PP. Jésuites, à Louvain.
Est-ce le monde qui a fait à Louis de Gonzague cette glorieuse survivance? Non, n'est-ce pas? Le monde réserve à d'autres ses gloires. Le monde, passant devant Louis de Gonzague l'eût considéré peut-être, à raison de son marquisat de Chàtillon et de son tabouret à la cour d'Espagne, mais devant Louis le pur, il eût haussé l'épaule et persiffle.
Le malheur est pour le monde que Dieu pense autrement que lui et qu'à Dieu reste le dernier mot. Il laisse les hommes se faire leurs gloires, dresser leurs mausolées et leurs statues, élever jusqu'aux nues leurs arcs-de-triomphe et leurs colonnes, et il rit.
Puis, il appelle le temps et lui dit de balayer tout cela.
Et tout l'orgueil humain croule, avec un grand nuage de poussière qui tourbillonne un instant, et tombe pour ne plus se relever jamais. Devant les gloires que Dieu a consacrées de son sceau divin, le temps s'arrête, et, reconnaissant le cachet du Maître, il retient son bras et, respectueux, s'incline.
Or, parmi les âmes que Dieu marque ainsi pour les faire immortelles dans la mémoire des hommes, au premier rang je vois les âmes pures qui sont restées immaculées le long de leur chemin, dont les mains sont innocentes et le cœur sans tache.
Au faite de l'Edifice chrétien qui donc a-t-il placé? Qui a-t-il fait régner sur les cimes? Est-ce un apôtre qui pour prêcher son nom a défié les océans? Non. Est-ce un martyr broyé pour lui sous la dent des fauves? Non. Est-ce un empereur ou-
un roi qui, au prix de vingt batailles, aura planté la Croix sur l'Europe et le monde? Non : c'est une Vierge, c'est la Mère très pure, la Mère très chaste, sa bien-aimée Mère et notre bien-aimée Mère, Marie!
Et depuis lors, à travers toute l'histoire de l'Eglise, presque à chaque siècle, il s'est choisi une âme privilégiée qu'il décore du manteau blanc des chastes et qu'il dresse devant l'humanité pour aiguillonner ses ambitions et son courage.
C'est une sainte Agnès, une sainte Lucie, Geneviève, Jeanne d'Arc, vingt autres que je ne puis nommer, et saint Louis, que nous saluons aujourd'hui dans sa gloire trois fois séculaire.
Ah! Messieurs, quand je contemple cette guirlande de chastes, ces lys cueillis par Dieu pour en orner son Eglise, j'y découvre un double caractère qui me saisit, tant il est admirablement approprié au temps où nous vivons.
Tous ces chastes sont des forts, et tous savent se dévouer jusqu'à mourir. Agnès à treize ans, Lucie à dix-sept ans, Geneviève, Jeanne d'Arc, Louis de Gonzague vont au sacrifice, à l'héroïsme, même à la mort avec une bravoure qui ne sait ni frémir ni trembler. Même ces femmes, même ces jeunes filles ont de viriles énergies et d'indomptables volontés. Sachez-le, c'est cette force mâle qui les a fait chastes, et c'est parce qu'ils ont été chastes, que pour Dieu ou pour leurs frères, pour l'Eglise ou pour leur patrie, ils ont su mourir.
Louis de Gonzague n'a pas cinq ans que son
146 CONF1 Kl "N< 1 - RELIGIEUSES
père le dresse au courage. Il l'enlève à sa mère et aux mains des femmes, et le prend avec lui, au camp de Casai, où il a à préparer, pour l'expédition de Tunis, un corps de trois mille hommes, l'habitue à la vie rude, au danger, à la poudre, au combat, il lui fait manier des armes à sa taille. Un jour, sa petite arquebuse éclate et le blesse... on lui en fait une autre. 11 décharge une pièce d'artillerie de siège... le recul le renverse et les roues de l'affût ont failli lui passer sur le corps. On le relève, on lui dit d'être plus prudent à l'avenir, mais d'avoir peur, de reculer devant ces périls, de fuir la souffrance, non, jamais! Plus tard à Florence, il suivra à dix ans les grandes courses du prix de Sainte-Anne, et jusqu'au soir, avec les princesses Eléonore et Marie la première depuis duchesse de Mantoue, la seconde plus tard épouse de Henri IV il relancera les meutes à travers
les bois, sans repos, sans relâche, s'aguerrissant toujours à la fatigue et au danger. A Madrid, avec la cour de Philippe II, il assiste à des combats de taureaux et de fauves. In tigre s'échappe de l'arène et droit vers l'estrade des pages il bondit. Son élan mal mesuré le ht s'engouffrer dans une cave et l'on y vit un miracle protégeant Gonzague... Mais Gonzague n'avait ni reculé ni tremble : à genoux, il attendait.
Cette vie-là, dure et vaillante, lui avait donne le dédain du corps « 1 la force de faire ployer ce serviteur de l'aine, la force de l'assouplir, et, s'il regimbait, de le dompter.
Voyez avec quelle force il résiste à la fascination des choses extérieures : la richesse, l'éclat, le faste et les honneurs. Quand le devoir l'exige, il apparaît dans le gracieux costume de ses fonctions, et l'on conserve de lui un portrait peint par Véronèse, où sa jeune figure de dix-sept ans, encadrée dans la grande fraise espagnole, candide et rêvant au delà, se détache sur un riche pourpoint de velours noir; sa main droite posée sur la garde de son épée porte un anneau d'or où sont sertis des brillants. Mais, quand il est libre, comme il a hâte de dépouiller ces frivoles parures. Son gouverneur s'indigne... : " Quoi! de pareilles défroques pour un Gonzague! „ Louis se borne à sourire. Et le jour où solennellement, devant la cour de Mantoue, devant son père et sa mère en pleurs, il transmettra à son frère puîné ses titres, ses domaines, sa fortune, sa couronne, quand, dépouillé de tout, il ne lui restera plus que sa soutane rapiécée de novice : " Rodolphe, lui dira-t-il. je suis plus heureux que toi! „
Voyez avec quelle force il maîtrise son esprit tenté par les curiosités perfides. Marie l'impératrice d'Autriche vient à la cour d'Espagne; tout Madrid se précipite et se presse à la contempler. Louis, que ses fonctions appellent au baise-main, commande à ses yeux de ne pas la voir et ses yeux lui obéissent. On lui donne les plus beaux romans de chevalerie d'alors : il les jette au feu sans les ouvrir.
La pensée lui était venue de méditer sans distraction durant un quart d'heure. Il peut sembler que ce soit peu de chose, mais la plupart des
148 CONFÉRENi ES RELIGIEUSES
moines même blanchis dans la carrière n'y arrivent point. Il commence... une distraction le prend; il recommence... la distraction revient; il recommence encore : il recommença ainsi dix fois, vingt fois, durant six longues heures, jusqu'à ce qu'à la fin, vaincue et soumise, son imagination cédât et à sa volonté maîtresse se livrât en esclave.
Voyez comme il maîtrise cette vaine crainte des hommes qui retient sur nos lèvres tant de fières et nobles paroles. Un vieillard s'oublie devant lui. Louis n'a que dix-sept ans, n'importe! il ne craint pas : " Quoi! Messire, s'écrie-t-il, des cheveux blancs et un tel langage! „ Et le vieillard,' vaincu par la vaillance de l'enfant, rougit. Dans une insanité d'orgueil royal, don Diègue s'était tourné vers le vent qui soufflait : " Vent, s'écrie-t-il, je te défends de me toucher! „ Et Louis, fièrement : " Altesse, vous pouvez commander à des hommes, mais aux éléments de Dieu, non pas! „
Voyez, voyez surtout comme il maîtrise son cœur.
Un jour, par une de ces voix mystérieuses que lame entend dans le silence du monde, Dieu l'appelle : " Viens, viens, mon fils! „ Et Louis se lève : " Seigneur, me voici! „ Sur l'heure, sans un instant de délai, il sollicite de son père la permission de partir... Comment partir! Oui, laisser la son marquisat, sa fortune, son rang à la cour, quitter son père, s;i mère, tous ses aimes pour aller s'enterrer dans la froide solitude des cloîtres! Frappé comme par la foudre, son père reste sans voix; mais bientôt il fond en sanglots, il s'irrite, il
prie, il menace, il conjure, il tombe à genoux devant son fils... Le cœur de Louis saigne. - Ah! Messieurs, vous ne savez pas les profondeurs où s'enracine l'amour dans les cœurs purs tout cet
amour de fils frémit en lui, il sent le fer aigu du sacrifice pénétrer dans sa chair; mais ce cœur, cet amour, cette chair, il les vaincra. Pendant trois ans, la lutte se poursuit entre Dieu qui lui crie : " Viens, mon fils! „ et ce père qui pleure et supplie : " O mon enfant, n'abandonne pas ton père! „
Pendant trois ans, l'âme de Louis est déchirée, non pas à quatre chevaux comme on écartelait les corps aux temps horribles, mais à ces deux amours qui se l'arrachent. Mais Louis ne faiblit pas! Et lorsqu'enfin son Père, vaincu par Dieu, cède, le premier cri qui sort du cœur de l'enfant est ce vieux chant de la Bible : " Ah! Seigneur, vous avez brisé mes liens, voici que je vais vous sacrifier votre victime! „
Messieurs, étudiez la vie de Gonzague, suivez -le pas à pas dans le monde et dans le cloître, et vous le verrez toujours resplendir sous ce grand aspect de force et d'énergie.
11 est bien cet idéal de l'homme se possédant dans la paix et dans la liberté. Les yeux fixés toujours sur le devoir, il dirige d'un ferme bras, vers ce divin but, toutes les puissances de son âme et toutes les activités de son corps. Imagination, sens, cœur, pensées, tout lui obéit, tout s'incline : il se possède en maître, il se gouverne en roi, et tous ces fiers coursiers qu'il tient au mors
ISO CONFEREN< ES RELIGH I -I -
et à la rêne, frémissent peut-être, mais pas un, pas un seul ne se cabre sous sa main.
Ah! voilà ce qui nous manque à nous, pauvres chétifs, éternellement vaincus dans la lutte des désirs... la force!
Le devoir nous parle comme il lui parlait, et nous l'entendons comme il l'entendait; mais tandis que son premier mouvement à lui était de crier " Seigneur, me voici! „ le nôtre est de reculer : " Comment! Seigneur, vous exigeriez cela de moi! „ et aussitôt, du fond de notre âme s'élève la plainte murmurante de toutes nos faiblesses, faiblesse des sens, faiblesse de l'esprit, faiblesse de la volonté, faiblesse du cœur surtout, tout gémit, tout s'exclame, tout se révolte en nous! Dans ce chaos de clameurs notre âme se trouble, elle perd les guides, les bras lui tombent, elle s'affaisse et se livre!.. Voilà ce que c'est de nous!
Et si nous en sommes là, nous qui du moins essayons de lutter, où en sera le monde qui ne lutte même pas, qui tient en principe de ne point lutter, qui, sans attendre le choc, jette bas les armes et court à l'ennemi, se vendre, se donner, s'offrir morne et le supplier de le recevoir en esclave! Il tendra ses deux bras aux chaînes et son dos au fouet! Manquant ainsi tir fierté et d'énergie, comment voudriez-vous que le monde tut chaste? Le voyant si lâche, vous étonnerez-vous de le voir si débordé?
Il faut bi<n le reconnaître, la pauvre nature humaine déchue ne va pas à la chasteté par une
pente naturelle; même la chasteté tempérée de la vie familiale lui est pénible, pesante et dure. Pour l'amener à ses hauteurs-là, il faut lui faire remonter son cours, et la relever toujours, elle qui cherche à descendre. Il faut la vaincre! Comment la vraincrez-vous, si vous n'avez pas la force? Comment la vaincrez-vous d'un coup, si de longue main vous ne l'avez pas accoutumée à la défaite? Dressons-nous donc à la force, serrons le frein à nos désirs, tenons sous les talons la passion qui lève la tête, et n'oublions pas que le rôle d'esclave n'est pas fait pour nos âmes libres. J'irai plus loin, dressons-nous à souffrir; non pas seulement parce que la souffrance est dans le lot qui nous attend en ce monde, mais encore et surtout parce que l'homme qui ne sait s'imposer de souffrir ne saura jamais se refuser de jouir.
L'aigle, disent les vieux livres, prend ses petits dans ses serres et les porte droit devant le soleil pour les accoutumer à le regarder en face. Faisons ainsi, mes frères, prenons nos cœurs dans nos deux mains, mettons-les droit devant le devoir, qu'ils le regardent aussi bien en face, et l'ayant vu qu'ils y volent à grands et vigoureux coups d'aile.
C'est la force, -- aidée de la grâce de Dieu, sans doute, mais Dieu ne la refuse à personne, qui
fit de Gonzague un chaste. Voici ce que la chasteté va faire de cette âme.
Détachée de toute jouissance personnelle, elle se déploie au dehors et cherche où répandre les trésor- de son généreux amour;., détachée de tout ce
152 CONFERENT ES RELIGIEUSES
qui passe et meurt, elle s'oriente vers Dieu qui ne passe ni ne meurt, Lui. Or Dieu, en ce monde, a des représentants attitrés : les petits, les pauvres, les déshérités, tout ce grand peuple des souffrants, dont les gémissements remplissent la terre. C'est vers eux que Louis de Gonzague, se tourne, c'est à eux qu'il se donne.
Pourquoi, pensez-vous, court-il aux chaînes de la vie religieuse? Ce n'est pas pour y trouver les douceurs d'une contemplation solitaire... : il sait que c'est le travail qui l'y attend. Ce n'est pas pour s'y adonner à je ne sais quelle étude qui ne se tournerait pas à faire le bien, non; il sait que cette science -là serait vaine et, s'il la veut, c'est qu'elle prépare à la grande œuvre des âmes. A cette œuvre il se consacre avec un incomparable élan; il s'y précipite, si je puis m'exprimer ainsi, comme un soldat à la bataille. Instruire les petits, catéchiser les pauvres, prêcher le Christ aux humbles, voilà l'ambition de ce cœur et il brûle de la voir réalisée.
Dès les premiers jours de son noviciat, ses jours heureux, ses jours de fêtes sont ceux <>ù il lui est permis d'aller à travers les rues de Rome, une petite sonnette a la main, rassembler les enfants du peuple, et, monté sur une borne, il les instruit et les catéchise. Plus heureux < ncore les jours où il peut, une corbeille au bras ou un sac sur l'épaule mendier de porte en porte pour les malades, les pauvres, et les souffrants. Son honneur est de les servir aux portes du collège. Il rêve mieux, il rêve
les missions des Indes : porter aux sauvages avec la flamme de la foi les lumières de la civilisation; les dresser à la vie des chrétiens, ces abrupts; amollir ces âmes encore si voisines des fauves, et, dans l'isolement de tous les aimés, dans le dénuement de toutes les douceurs, dans l'assaillement de toutes les privations et de toutes les misères, les servir amoureusement en esclave!
Cherchez, cherchez dans toute sa vie, un retour, un seul retour sur lui-même, vous ne l'y trouverez pas. Savez-vous, quand il se donne ainsi aux autres, ce qu'il s'est réservé à lui, à lui marquis de Chatillon, prince du Saint-Empire, à lui l'ami de jeu de la duchesse de Mantoue et de la Reine de France? Une mansarde de huit palmes de côté, prenant e jour par une fenêtre dans le toit, blanchie à la chaux, et là un lit de bois brut, un escabeau et une table... C'est tout!.. Sur la table, un Crucifix, une Bible et la somme de saint Thomas d'Aquin. C'est encore tout. Et c'est assez, car son bonheur est à aimer les autres, et quand on aime, que c'est bon, que c'est doux de se dépouiller pour ceux qu'on aime!.. Ne vous étonnez pas de ceci, mes frères bien -aimés. C'est le propre de la chasteté de faire l'homme dévoué aux autres. Plus le cœur se détache des sens, plus il va aux choses de l'âme; plus une âme se détache de soi-même, plus elle va aux âmes de ses frères, et quand une âme ainsi libre se dévoue à ses frères, elle y goûte un charme dont elle ne se désenivre plus.
Et par un contraste saisissant, mais naturel aussi,
et dont il ne faut pas s'étonner davantage, l'homme
qui engage ses pas dans les sentiers impurs, tourne et retourne sur lui-même, fatalement, nécessairement, cet homme-là va à l'égoïsme", à l'égpïsme honteux et abject, il y va, et il y demeure, et il s'y endort dans le mépris. Que veut-il, en effet? Son plaisir à lui, sa joie à lui, sa satisfaction à lui... Il commence à y sacrifier sa vertu, bientôt son honneur, souvent sa richesse : il y sacrifiera la vertu, l'honneur et le bonheur des autres... " Qu'importent les autres, à moi! à moi! „ Rien ne l'arrête, ni la pudeur, ni la honte, ni les larmes de ses victimes, ni leur désespoir : il s'est fait un cœur fermé et des entrailles mortes... " A moi! que les autres en meurent, mais que je jouisse, moi! „
Voyez sur le chemin de l'impur, que de larmes, que de sang, que de ruines!.. Sa joie était à ce prix; et à deux mains, il l'a payée de ces ruines, de ces larmes et de ce sang. Meure l'Univers s'il faut, mais que je jouisse, moi!
Ah! venez, Messieurs, venez maintenant que je vous montre le glorieux chemin où montent les chastes.
Kn 1590, l'Italie fut désolée par une famine presque sans exemple. Sur ce peuple affame, saign blanc par la misère, se déchaîne un fléau brûlant, une fièvre infectieuse qui ne pardonne pas et dont la contagion étend partout les ravages. Les hôpitaux publics débordent, les bras manquent. On envoie les jeunes Jésuites aider aux infirmiers, soigner les malades et les mourants. Louis de Gonzague sollicite l'honneur et le bonheur de les suivre : on
le lui accorde,- et il part le cœur gonflé de joie. Il court à ces misérables, il les soigne, les panse, refait leur lit et balaie leur alcôve, il les console, il les encourage, il les aime! Et quand ils meurent, sur ses deux épaules il porte leur cadavre pour aller les ensevelir... Ses compagnons, stimules par son exemple, se multiplient, rivalisant d'héroïsme et d'amour. Bientôt le mal les atteint, l'un d'eux meurt : " Ah! s'écrie Gonzague, que n'ai-je pu mourir à sa place! „
„ Quoi! Louis, mourir!., mourir si jeune! „
„ Est-ce que le Christ n'est pas mort pour nous? Nous devons donc savoir mourir pour nos frères! „ Et cette mort, cette mort qui nous fait frémir et frissonner jusqu'aux moelles, il l'ambitionne, il l'espère, il l'appelle à grands cris... Elle vint, elle se cacha derrière le chevet d'un pauvre et le guetta. Il la voit bien en face, il la reconnaît, il la voit là cachée et guettante... Mais il voit le pauvre : ce pauvre, c'est un frère, ce pauvre, c'est le Christ. Louis ouvre les bras, il accourt, il se penche... il est frappé!
Le 3 mars 1591, il s'alita. Toute la science d'alors se conjura pour le guérir; elle ne parvint qu'à faire durer quelques semaines une vie tranchée à la racine et qui lentement s'épuisa.
" Krère Louis, lui demanda le Père Général qui était venu le von. Frère Louis, je voudrais vous faire plaisir, que désirez-vous? „ " Oh! réponditil, qu'on me couche là par terre, pour que je meure comme les pauvres! „
1S6 Ci INFÉRENCES Kl I H.ll ! SI -
11 était heureux, il mourait par -amour, comme était mort le Maître. Comme il agonisait, L'infirmier, de peur du froid de la nuit qui tombait, voulut lui couvrir la tète : " Non! non! dit Gonzague, Jésus- Christ mourut la tête nue! „
Avais-je tort de vous le dire en commençant, quel exemple, Messieurs, et, dans le temps où nous vivons, quelle leçon!
Voyez cette pauvre société contemporaine, à chaque instant convulsionnée dans d'horribles crises... Quel est le mal qui la secoue et l'étreint?.. l'égoïsme.
Et à la racine de ce mal? L'insatiable et brûlante soif des sens impurs : le monde halète à la chair. Et pourquoi rampe-t-il si bas, grand Dieu! sinon parce qu'il manque de force, qu'il |est mou|, lâche contre lui-même.
Vous voulez la sauver, nous voulons tous, nous chrétiens, la sauver cette société-là, car elle est la nôtre, après tout; Dieu y a placé nos vies et le Christ est mort pour elle. Eh bien, voici le secret.
Sachons être forts, et nous saurons être chastes.
Soyons chastes, et], comme Gonzague, nous saurons nous dévouer à nos frères, nous sacrifier à nos frères, et s'il faut, mourir pour eux et les sauver.
O jeunes gens, ô vous qui allez bientôt, sous la bénédiction et les regards de Dieu, fonder vos foyers et vos familles, faites-y donc régner la force en souveraine... Que rien d'impur n'en souille ni franchisse le seuil, afin que la, dans cv nid de tous
les amours, clans ce berceau de toutes vos espérances, germent et fleurissent tous les dévouements, toutes les générosités et tous les héroïsmes.
Alors Dieu bénira vos races, et de génération en génération les affermira sur la terre, et tandis qu'autour de vous s'éteindront, dans une poudre sans honneur, les souches desséchées des efféminés et des impurs, il appellera le temps, ce grand faucheur d'hommes, et lui montrant vos fils et les fils de vos fils : " A ce sang, lui dira-t-il, à ce sang, tu ne toucheras pas, car c'est le sang des forts, par qui le salut a été fait dans Israël. „
Mes frères, il y a dans la vie de saint Louis une femme que je n'ai pas nommée, mais que tous vous avez pressentie : sa mère. Par son sang, par son lait, par son amour, elle l'avait prédestiné à la force qui le fit saint. Quand Dieu lui demanda son fils pour le cloître, elle eut, ce qu'ont toutes les mères, une grande angoisse d'amour. Mais, forte elle-même, elle se sacrifia : " Vous me l'aviez donné, Seigneur, vous me le reprenez; que votre nom soit béni! „ Le Ciel la récompensa par une grâce sans exemple dans les derniers siècles de l'Eglise.
Autour du tombeau de Gonzague, Dieu comme des fleurs avait semé les miracles. Treize ans après sa mort, l'Eglise l'élevait sur les autels. Or, en 1604, ■ 1 Châtillon même, on célébrait les fêtes de sa béatification solennelle; les vieux murs de l'église, OÙ il avait prié petit enfant, semblaient tressaillir sons leur parure de Heurs et d'oriflammes;' tout le peuple,
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en rangs serrés, le cœur battant d'orgueil, brûlant d'amour, au souvenir toujours vivant de celui qu'il appelait son " gentil seigneur „, le peuple attendait.
Soudain, du haut des voûtes un grand voile tomba, et rayonnante apparut, étoilée de mille cierges brûlants, clans la vapeur bleue de l'encens qui montait, au chant triomphant de l'orgue et des fidèles, l'image de Louis de Gonzague. Et savez-vous qui était là? Qui était là, vieillie, les cheveux blanchis, courbée déjà par l'âge, soutenue par ses femmes, car sous le poids de sa joie elle fléchissait? Oui était là sangiottant, suffoquant de bonheur?.. Sa mère!..
Et, quand le chœur majestueux des évêques et des prêtres, au nom de l'Eglise universelle, chanta : " Bienheureux Louis de Gonzague, priez pour nous! „ elle, à genoux, tenait les yeux fixés sur son infant, dan-, une ivresse du ciel plus que de la terre; et du fond de son âme, vers le ciel, un cri monta : " O Luigino, ô mon enfant, ô mon fils, ô mon saint, priez pour votre mère! „
PANÉGYRIQUE
de Saint Ignace de Loyola (i)
Ad ontnia qttce initiant te, ibis; et universa quce mandavero tibi loqueris. Ne
li Diras, . . quia teatm ego snni, dicit Dominas.
Où je t'enverrai tu iras, et ce que je t'ordonnerai tu le feras. Ne crains pas, ô mon fils, car moi, le Seigneur, je serai avec toi.
Il RÉM. C. 1, V. VII.
Mes Frères,
Q^»S^' ■., i'and Dieu, pour quelque œuvre de ses 1 U ) plans divins, se choisit un ouvrier, comme ^5^c> fait l'aigle de sa proie d'un seul coup d'aile il s'en empare. Après il le dépouille. Il lui arrache les mille liens qui le garottaient à la terre.
(i) Cette seconde série comprendra divers Panégyriques et sermons de circonstance.
IÔO < mm i.ki.XCKS RKLI(,Iia'si;>
Il l'enlève au monde dont la frivole vie l'énervait, aux affections de la chair et du sang- qui l'amollissaient dans d'insidieuses tendresses, aux ambitions de la gloire et de l'or qui exténuaient son énergie et sa vaillance dans le vide. Il l'enlève à lui-même, à cet égoïsme absorbant qui fait à l'homme un cœur si fermé et des entrailles si dures, à cet amour-propre qui nous pavanne ridiculement dans nos oripeaux, à cet orgueil enfin qui nous hisse comme des dieux sur je ne sais quels nuages fumeux de folle et vaine gloire! Et, quand il le voit ainsi dépouillé de tout ce qui est la terre et la mort, libre de tous les liens et de toutes les servitudes, quand tout ce que nous aimons, nous, enchaînés et esclaves, ne lai est plus rien, quand mourir lui serait un gain et une joie... Mon' mihi hier it m... quand dans la main divine, il ne reste plus de cet homme qu'une âme de feu dans un corps dompté jusqu'aux moelles : " Va, mon fils, lui dit le Seigneur; où je t'enverrai tu iras, ce que je te commanderai tu le feras, et ne crains pas, car moi ton Seigneur, je serai avec toi. „
Et il va l'ouvrier divin, droit devant lui, l'œil fixe sur le doigt du Seigneur qui a travers l'espace et le temps lui marque le terme, il va d'un pas ferme et vaillant, insoucieux de la foule qui autour de lui s'agite et s'enfièvre, il va sans même un regard pour le monde tumultueux qu'il bouscule en marchant.
Il va!.. " Mais il est fou! „ crie le monde, et des rires éclatent... Il laisse rire et il va! A se voir
PANÉGYRIQUE DE SAINT IGNACE DE LOYOLA l6l
ainsi dédaigné le monde s'irrite, il court à l'ouvrier de Dieu, il l'injurie, il l'insulte; comme les enfants des Juifs au vieux prophète, il lui jette des pierres. L'ouvrier ne relève pas la tête et va toujours!
" Qu'on lui mette des chaînes, crie un César... L'ange de Dieu vient, les chaînes tombent et l'ouvrier va! " Qu'il meure, „ crie un Néron, et sous la hache ou le poignard, broyé par les meules ou par la dent des fauves, sur la croix ou sur 1er, bûchers, l'ouvrier divin meurt.
Mais ne meurt pas l'œuvre de Dieu! et ces existences tout entières épuisées et brûlées pour elle, et ce sang, répandu pour elle, comme la rosée aux fleurs lui fait la vie plus généreuse et plus chaude. D'autres se lèvent, et ils sont mille, qui vont travailler pour elle, marcher comme il marchait, l'œil en feu, le front superbe, jusqu'à ce que leur tour vienne de mourir.
Vous ne savez pas, Messieurs, comme brûle a travers les siècles l'incendie allumé par une âme que Dieu a bénie et dont il a fait l'outil de ses volontés éternelles.
Laissez-moi vous le montrer rapidement dans l'histoire de l'une d'elles : âme tendre et fière, singulièrement douce et forte, d'une trempe d'acier, indomptable au travail, âme vaillante et conquérante, âme de soldat et de prêtre... l'âme d'Ignace de Loyola.
Mais n'est-ce pas un défi de vous jeter ce nomlà de nos jours et dans cette assemblée?
Non, mes frères. Je n'ignore pas que ce nom a été couvert de beaucoup d'outrages, que le siècle
passé et notre siècle ont accumule sur lui des accusations fantastiques, qu'il est souvent, et par d< - anus sincères, méprisé, tenu pour vil : mais je sais aussi que ce nom, de très fiers cœurs le portent avec gloire, qu'il leur vaut les titres les plus sonores et les blasons les plus pompeux; je sais qu'il est béni, je sais qu'il est aimé et c'est pourquoi je ne recule ni n'hésite.
Vous me serez bienveillants, je vous serai bien sincère.
Ignace de Loyola naît en Biscaye, en 1491, sous Ferdinand et Isabelle.
Il naît à l'aurore du seizième siècle en travail d'un nouveau monde.
Les esprits bouillonnent dans la fermentation des pensées. L'imprimerie vient de naître. Le nord de l'Europe mûrit la Réforme. L'Italie s'effémine dans les restaurations molles de la civilisation romaine. Le Portugal et l'Espagne chassent a la découverte : l'Amérique, les Indes, la Perse, le Brésil leur livrent l'or et la gloire.
L'une après l'autre, les révolutions éclatent dans la religion, dans les mœurs, dans la politique, dans les arts. Copernic, Tycho-Brahé et Galilée bouleversent et brisent les vieux ciels de cristal des astronomies antiques.
Ignace, a cette heure, ignorant de ces choses lointaines, guerroie sens la bannière de S0I1 oncle Manrique, dur de Najare et Grand d'Espagne.
Comment Dieu s'en empara, vous le savez et je puis être bref à vous le redire.
Nourri dans toutes les chevaleresques illusions de la cour d'Espagne, fier de cette fierté castillane qui fait lever le front au dernier des attachés à la glèbe, parce que disent-ils : " Un laboureur sur ses pieds est plus haut qu'un prince à genoux „, épris d'honneur et de gloire militaire, amoureux de son épée dont il baisait la lame en lui recommandant " de bien soutenir son honneur, si besoin était „, Ignace né rêvait que de glorieuses entreprises!
Les troupes de François Ier venaient de pénétrer en Navarre. Pampelune, dont les murs avaient échappé aux démentellements de Ximénès, est assiégée. Ignace de Loyola la défend et se bat comme un lion. Un boulet lui casse la cuisse droite. C'est la serre de Dieu qui s'abat sur lui. Ignace ne le comprend point et se débat. On le transporte au château de Loyola, où des chirurgiens inexpérimentés lui mettent un premier appareil. Quand on l'enleva, la jambe mal remise laissait saillir à travers les chairs un os aigu. Par deux fois, sur l'ordre d'Ignace, qui se révolte à la pensée de rester difforme et de ne plus servir sa patrie et son roi, par deux fois, on recasse la jambe pour la mieux remettre, et ces deux opérations aussi mal conduites que la première, couchent pour de longs jours et de longues nuits sur son lit de douleur le guerrier aigri par la défaite et navré par ce mortel repos.
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Pour tromper son ennui, .il demande des livres. 11 n'y en a pas dans ce vieux castel emmuraillé où il avait semblé jusque là que des épées et des arquebuses suffisaient à la vie. Enfin, on trouve dans quelque réduit, jauni par le temps et par la poussière, les Fleurs de la Vie des Saints, pauvre livre que lisait sans doute aux heures de solitude dona Marina, sa mère. Ignace l'ouvre sans attrait... Il eût voulu quelque roman de chevalerie.
Il feuilletait négligemment ces pages, quand tout à coup, devant cette procession de héros qui se succédaient devant lui, son âme s'émeut. Il Les voit passer, spectacle superbe, les humbles et les grands, les doctes et les simples, les obscurs et les illustres, hommes, femmes, enfants, tous plus haut que nature, tous plus grands que la terre et plus forts que la mort.
lu toi? Et toi, Ignace?.. Et une voix se fait entendre dans son âme, mystérieuse, troublante : " Viens, mon fils, viensl où je t'enverrai tu Iras, ce que je te commanderai tu le feras : ne crains rien, je serai avec toi, moi, le Seigneur! „
Oh! ce premier appel de Dieu à l'âme, comme il angoisse!
La lutte fut longue, mes frères, entre la voix de Dieu et les voix du monde qui, tour à tour, parlaient au soldat. Ignace avait trente-deux ans, et à cet âge ce n'est pas sans déchirement que l'on bouleverse tonte l'ordonnance d'une vie. Cette voix de Dieu c'était bien pour lui ce glaive qui perce l'homme jusqu'à la division de l'âme, usque ad
divisionem animer. Et Dieu appelait toujours! " Viens, mon fils, viens! „
C'était la nuit, ballotté comme une épave par les idées qui s'entrechoquaient en lui, le convalescent se débattait dans l'insomnie : " Viens, mon fils, où je t'enverrai tu iras!.. „ Pour rafraîchir son front qui brûlait, Ignace se leva, il s'accouda à la fenêtre étroite du vieux castel... A ses pieds se tordaient les gorges sombres et austères des collines pyrénéennes, et cette terre Basque et Navarraise, brunie par le fer qui fournit les aciers de Tolède, terre sèche, aride, ouverte à peine au maïs et aux chataigners noirs. Au-dessus de sa tête, le beau ciel d'Espagne, doux dans son immensité mystérieuse, et les étoiles blanches, pures, frémissantes comme des lampes d'or allumées devant le Seigneur.
" Viens, mon fils... où je t'enverrai tu iras. „ Soudain Ignace se redresse : " Ah! Seigneur, c'est vrai, devant le ciel que ce monde est méprisable! Quam sordet tcllus dum caium aspicio. Oui, me voici Seigneur!.. „ Il y avait devant sa couche un crucifix et une petite statuette de la Madone. Il tomba à genoux et la main levée il fit à Dieu son serment de soldat... * Me voici, Seigneur, envoyezmoi. Ecce ego mitte me. „
C'est fini, mes frères, Ignace est à Dieu! mais il lui restera dans l'âme, toujours vivant, le souvenir de cette inoubliable nuit. Souvent, dans sa vie, même quand la mort s'approchera, on le verra s'abandonner à l'extase des nuits étoilées... " Oh! s'écriait-il
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encore, comme la terre me semble méprisable
quand je regarde le ciel! (Juan/ sortir/ tellus dum cal uni aspicio! „
[gnace était à Dieu. Il lui fallait maintenant apprendre à se dépouiller et à mourir.
Mourir au monde d'abord. Il y a, mes bien-aimës frères, dans le cœur du soldat une flamme de générosité et une habitude de grandeur qui lui rendaient ce premier dépouillement facile. Renoncer à la fortune... la noblesse espagnole en avait peu souci : chez elle, on estimait un homme à la puissance de son bras et à la fierté de son cœur; le dernier des caballeros toisait avec dédain ceux que nous appelons aujourd'hui les rois de la finance et que nous saluons si bas. Déjà, au siège de Naxera, sur la frontière de la Biscaye, [gnace, qui axait commandé la bataille et la victoire, vit avec dédain qu'on partageait les dépouilles; on lui offrit sa part, la part opime : il la repoussa du pied.
Renoncer aux affections du monde lui fut plus dur, car il avait dans le cœur d'infinies tendresses : mai-- il immola son cœur; il en retourna l'amour sur la Vierge qui fut sa dame à la manière des chevaliers d'alors.
Renoncer aux honneurs du monde... il avait vu la morl mi face et savait ce que valent a cette heure les honneurs du monde. Il les tient en tel mépris et en tel danger que plus tard il exigi ra de ses enfants, par un vœu spécial, le formel refus même des honneurs et des pourpres de l'Eglise.
El la gloire!.. Ah! la gloire! Cette passion
PANEGYRIQUE DE saint [GNACE DE LOYOLA 167
suprême des grandes âmes! La gloire, j'ose dire qu'il n'y renonça pas, il l'aima jusqu'au bout, mais ce ne fut plus la sienne, ce fut la gloire du Maître. Il en fit sa devise et son cri de guerre : Ad majorent Dci gloriam... A la plus grande gloire de mon Dieu! et il n'y eut pas ni un souille de sa poitrine, ni un battement de son cœur qui ne fût consacré à elle!
Quant à sa gloire à lui, ce qu'il en fera, je vais vous le dire.
Libre déjà de toute attache mondaine, il part... C'est encore le guerrier et le vaillant capitaine. Monté sur son cheval de guerre, l'épée au côté et la dague à la ceinture, on le voit passer, suivi de ses écuyers, et l'on croit, à cet étalage de cour, qu'il va saluer le duc de Navarre. Bientôt il renvoie sa suite et, comme la nuit tombait, il attend à Montserrat. Là, dans la chapelle de l'abbaye bénédictine, il fait sa veillée d'armes... Quand, à genoux devant l'autel, vint le jour, il dégrafa sa dague et son épée et les posa au pied de la Vierge : il donna son cheval à l'abbaye et seul, à pied, il partit... " Va, mon fils, où je t'enverrai, tu iras. „ Au détour de la route, il rencontre un mendiant sordide... il l'arrête, lui verse dans la main le peu d'or qu'il avait sur lui et devant le pauvre hère qui s'exclame il se dépouille : son manteau, son pourpoint, sa toque de velours, il arrache tout, tout jusqu'à sa chemise, dit l'auteur de sa vie, il donne tout à 'ce misérable et, prenant en retour l'ignoble sac de toile grise dont le pauvre était
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\< tu, il en couvrit sa chair. C'est dans cet appareil, pieds nus, une corde aux reins, qu'entre à Manrèze Ignace, seigneur d'Oriaz et Loyola, le favori des ducs de Navarre et des rois d'Espagne. La voilà bien aux pieds, n'est-ce pas, la vaine gloire! Là, il passe ses jours à prêcher le Christ. On l'écoute avec un étonnement mêlé de pitié et de compatissance, et il ne fut bientôt plus question dans la petite ville que du pauvre homme au sac " pobre homo del sac „.
Il prêchait donc, le soldat!.. Mais on était au temps de l'hérésie, on eut peur... Qu'était-ce que ce prêcheur sans titre et ce docteur sans diplôme? Il fut cité devant le tribunal ecclésiastique et on lui demanda compte de sa doctrine... " Ne crains rien, mon fils, je suis avec toi! „
Le pauvre homme au sac tira de dessous sa bure des feuillets écrits, dans la solitude, au fond d'une caverne voisine de Manrèze, et les tendit au juge.
Ah! mes frères, on parle souvent dans le monde de nos richesses et de nos trésors... Nos trésors les voilà : ce sont ces pauvres feuilles que nous a léguées notre Père. C'est ce petit livre des Exercices spirituels dont saint François de Sales disait : " qu'il a fait plus de saints qu'il ne contient de lettres. „ Et il n'y a pas de richesses au monde qui nous vaille ce divin héritage. Il est notre lumi< re, il est notre force, il est aux heures tristes la consolation de nos âmes, il est toute notre vie. Pourquoi?., parce qu'il tient dans ses flancs toute la moelle de l'Evangile.
O vanité de la science et du génie humains!
Ce livre est sorti de la main d'un soldat. On lui eut parlé théologie qu'il eut demandé sans doute : " La théologie! qu'est-ce que c'est? „
Ah! pauvre homme au sac, comme les savants et les sages te regardaient de haut... Et ce qu'ils ne voyaient pas, eux, les savants, ce qu'ils ne soupçonnaient pas, eux, les sages, Dieu te le montrait à toi parce que tu t'étais fait petit et humble... Dieu te le disait doucement à l'âme et tu l'écoutais. Et ton petit livre d'ignorant, l'Eglise et la postérité n'ont pas rougi de le placer après l'Evangile, ce livre de Dieu, à côté de Y Imitation, le plus beau livre qui soit sorti des mains d'un homme!
Le tribunal jugea ses pages, qu'un Pape, Paul III, devait approuver du haut de la chaire apostolique, et n'y trouvant rien à proscrire, il fit silence. Mais ne pouvant condamner la doctrine, humiliés dans leur orgueil par cet humble, ils le frappèrent, lui. Ignace eut défense de prêcher encore le Christ... La raison donnée est divertissante... et rappelle les mandarins à bouton : il n'avait point de grades académiques. " Va, mon fils, où je t'enverrai tu iras. „
Ignace comprit que son ignorance lui fermerait tous les chemins de l'apostolat... L'amour propre et l'orgueil de l'esprit avaient besoin d'une immolation nouvelle : la pauvreté du mendiant n'était pas assez.
A trente-trois ans, il fut à Barcelone, dans l'école de maître Ardebals, s'asseoir avec les petits enfants sur les bancs classiques, étudiant et répétant avec
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eux les rudiments de la langue latine! Le voyezvous là, ce commandant d'armée, déclinant et conjuguant et à son tour récitant sa leçon de mémoire! Ignace acceptait tout. Mais ne pas prêcher le Christ, non, n'est-ce pas? Vac mihi si non evangelizavero ! 11 prêche donc; l'officiel mandarinat le poursuit encore!.. Il est obligé de quitter Barcelone et de fuir à Alcala. Là, il étudie encore, mais il prêche, il prêche toujours!
L'inquisiteur de Tolède s'émeut... Il interroge, il sonde, il scrute la doctrine du prêcheur... elle est pure... Alors quoi? Ignace eut ordre de faire teindre en noir sa bure grise... Ignace la fait teindre. Le voilà en noir. Après, on lui défend de marcher pieds nus, Ignace chausse des souliers... que lui importaient ces vétilles! Mais il prêche toujours, et sa parole vivante et brûlante, secoue si profondément les âmes, les entraine si invinciblement à Dieu, que l'envie commence à susurrer tout bas que l'esprit malin est là-dessous. Dœmonium habet. On l'avait dit du Christ... Est-ce que le serviteur vaut mieux que le Maitre? Non, n'est-ce pas. [gnace est enfermé dans les cachots; après quarante-deux jours on prononce la sentence; on tmuvc toujours correcte la doctrine, mais la bure, toute noire qu'elle fût, offusquait encore. 11 aurait donc à porter le manteau et le béret des étudiants.
Ignace se soumet. Il prend le manteau et le béret. Mais le mandarinat n'en démord point. Il lui interdit de prêcher le Christ qu'il n'ait reçu la
licence en théologie... Ah! cela, non! " Mon fils, ce que je te dirai, tu le feras. „ Et pour prêcher le Christ, il s'exile et ce fut à Paris qu'il vint terminer ses études.
Là, se préparait pour lui le dernier holocauste. Dépouillé de tout, mendiant, humilié sur les bancs d'une école, persitïlé, calomnié dans sa foi, traqué, enchaîné, emprisonné, il avait accepté tout, tout, sauf de ne pas servir le Maître!..
A Paris comme à Alcala, il prêche donc et se fait des disciples. On les vit bientôt donner tout ce qu'ils avaient aux pauvres, renoncer aux compagnies qu'ils fréquentaient naguère, mendier tous les jours leur pain, et coucher comme des miséreux à l'hôpital Saint-Jacques.
Ignace fut accusé de les embaucher et reçut ordre de mettre un frein à son zèle. Trois fois averti, comme il ne se lassait point, le régent du collège le condamna à la salle. Ordre fut donné, dès qu'il entrerait de fermer les portes sur lui, de réunir au son de la cloche maîtres et élèves et de préparer les verges!
Les verges!.. Ah! cette fois c'est plus que la mort qu'on lui demande! Les verges à trente-cinq ans! Oh! comme bouillonna son sang, comme frémirent toutes les fibres de son cœur! Quoi, lui, Ignace des Seigneurs d'Oriaz et de Loyola, lui, le vainqueur de tant de batailles, lui, dont l'épée n'avait jamais rougi, lui, qui n'avait jamais baissé le front que devant Dieu, il lui allait falloir courber le dos sous l'ignominie des verges!.. Les verges,
les verges! Oui, mourir serait plus doux! Et dans ce dernier combat de toutes les puissances de son âme, la fièvre le brûle, le dernier souffle d'orgueil qui restait dans son âme crie grâce, tout son cœur tremble. " Ah! Seigneur! Seigneur! que ce calice s'éloigne de moi! „ " Va, mon fils, je serai
avec toi! „ Ignace prit dans ses deux mains son cœur révolté et le brisa... J'irai, mon Dieu, j'irai!
Il marcha d'un pas vaillant... Menaçantes, les portes de l'Université se fermèrent sur lui. Il fut au régent : " Maître Diego, lui dit-il, j'ai prêché mon Dieu : si c'est un crime, châtiez-moi. Pour mon Seigneur, je subirai volontiers l'outrage. „ Et tandis qu'il parlait, son corps frissonnait.
Diego, bouleversé, prit Ignace par la main, le conduisit dans la salle, où, avides et ricanants, maîtres et élèves étaient accourus, et où les verges étaient prêtes, et là, devant tous, il se découvrit, tomba à genoux devant Ignace : " Inclinez-vous, s'écria-t-il, cet homme est un saint! „
Sur les bancs de cette université de Paris où sa vie d'austère évangélisme tranchait si fort avec toutes les conventions mondaines du temps, il avait entendu souffler le vent des doctrines qui amassaient les orages... Il avait entendu l'écho des voix de Luther, Zwingle, Calvin, Œcolampade et M< lanchton... et dans ses heures de pensée solitaire, lui, le vieux soldat, peut-être avait-il vu que c'était là l'ennemi qui se dressait sur le champ de bataille et contre lequel il fallait lever des troupes. In artiste, sur une toile singulièrement impressionnante,
a peint le Pape Paul III contemplant, songeur et mélancolique le portrait de Luther, ce moine qui venait de lui enlever près d'un tiers de l'Eglise... Ignace eut-il dans sa pensée cette vision d'avenir?
Et maintenant, il est prêt pour l'œuvre l'ouvrier de Dieu, et les événements se précipitent.
En 1532, il prend ses premiers grades, et l'an d'après, dans la crypte de l'église de Montmartre, il fait vœu de pauvreté et de chasteté perpétuelle, jurant de se vouer corps et àme au service du Pape, le lieutenant du Christ. Ils étaient sept dans la petite chapelle.
Quels noms, mes hien-aimés frères! Ignace de Loyola, Pierre Lefebvre, François-Xavier, Diego Laynez, Alonzo Salmeron, Simon Rodriguez et Nicolas Bobadilla... Et quelles âmes!..
L'œuvre... elle était là devant leurs yeux : servir le Christ. Mais cette formule vague, indécise, ne se précisait pas davantage à leur esprit... Quatre ans se passent et la lumière n'est pas faite... Un projet les hante, visiter les Saints Lieux et prêcher là le Seigneur aux infidèles... Les obstacles s'accumulent devant leurs pas, Dieu reste muet... ils se retournent vers Rome...
Ils approchaient de la ville sainte quand un jour, dans la petite église de la Storta sur la voie Cassienne, Ignace eut une vision d'en haut... Quand il sortit d'extase : Mes frères, dit-il, je ne sais encore ce que Dieu veut de nous, mais à Rome, Jésus nous sera propice. " Va, mon fils, ce que je te commanderai, tu le feras! „
i;4 ( ONFERENCES RELIGI1 USES
A Rome, en effet, l'œuvre se précise et prend corps; c'est une armée de soldats qu'il faut enrégimenter au service des âmes, et tandis que dans l'esprit d'Ignace, lentement, éclosent et mûrissent tous les détails d'organisation de ce corps d'élite, ses compagnons ouvrent la bataille : Lefèvre et Xavier prêchent à San Lorenzo in Damaso, Le Jay à Saint-Louis des Français, Laynez à Saint- Sauveur, Salmeron à Sainte-Lucie, Rodriguez à Saint Ange, Bobadilla à Saint Celse, Ignace luimême prêche en espagnol à Notre-Dame de Montserrat. Ils se reposent de leurs prédications publiques en faisant le catéchisme aux petits enfants, en visitant les pauvres et les malades, en réformant les cloîtres et les monastères. Rome s'émeut; heureuse, riche, indolente, somptueuse, elle s'était amollie et efféminée, et elle dormait alanguie, laissant mourir autour d'elle une à une toutes les vertus chrétiennes. Elle se réveille, elle se reconnaît, elle pleure et crie pardon à Dieu.
Mais Rome n'est pas assez. Ignace envoie Laynez et Lefèvre à Parme, Bobadilla à Ischia, Le Jay a Brescia, Brouet à Sienne, Codure à Padoue! Lui, reste sur la brèche et se multiplie à Rome.
Kt l'œuvre mûrissait dans son esprit!
Dans le silence de la nuit, après le travail du jour, à genoux devant Dieu, il avait écrit les pages du Livre des Exercices... C'est dans la nuit encore, au milieu du silence des choses du monde, «'est à genoux et l'œil sur Dieu qu'il écrit les constitutions de la ( Compagnie «le Jésus!
Œuvre singulière et qui dut faire dresser la tête en un temps où tout jusqu'aux arts et aux lettres était asservi aux traditions conventionnelles, où l'esprit ne s'affranchissait pas des formes antiques, où l'horreur des nouveautés étouffait les âmes dans des moules si vieux qu'ils craquaient sous l'effort de la pensée...
Quoi! un ordre religieux... et point de costume monastique; un ordre religieux et point le chant du chœur, ni l'apparat des processions et des cérémonies solennelles; un ordre religieux et point de méditations communes; un ordre religieux et pas de règles absolues, un mode de vivre si élastique qu'il se peut plier à tous les temps et à tous les cieux. Rien, rien que le travail, le travail encore, le travail toujours.
Et s'appeler la Compagnie de Jésus! Mais que sont donc ces hommes, qu'on ne puisse les nommer sans se découvrir la tête!..
L'opposition fut vive et acharnée. L'histoire a conservé le nom d'un vieux cardinal nommé juge de ces pauvres Constitutions et pris d'avance contre elles d'une telle horreur que, jusqu'à la mort, il se refusa obstinément à les lire.
Paul III, lui, les médita longtemps. Un jour, devant trois cardinaux qui l'écoutaient, les larmes aux yeux, il se leva, le sublime vieillard, et posant la main sur ces feuilles qu'Ignace avait écrites : " Le doigt de Dieu est là! „ s'écria-t-il, dtgitus Dei est lue' Ht de sa souveraine autorité apostolique, par la bulle " Regimini militantis Ecclesiœ, il les approuva, 1<-^ confirma et les bénit.
iy6 < 0NF1 RI N< ES RELIGI1 US1 S
La Compagnie de Jésus était instituée.
On les a bien attaquées depuis, on les attaque encore tous les jours ces Constitutions d'Ignace. Ce n'est ici ni le lieu ni le temps de les dépeindre. Il me suffira de dire que le Concile de Trente les a approuvées et que vingt Papes, après Paul III, les ont bénies.
J'ajouterai que Richelieu, qui se connaissait en hommes, disait d'elles : " Avec ces Constitutions-là je me chargerais de gouverner l'Europe. „
Des témoignages venus de si haut consolent de beaucoup de petits mépris éclos à ras de terre.
Dans le temps où se discutait son œuvre, Ignace n'avait pas refroidi son ardeur. Ses fils à peine revenus des missions qu'il leur avait confiées, il les avait renvoyés à des missions nouvelles.
Pasquier et Salmeron sont chargés de nonciatures en Irlande, Laynez est envoyé a Venise, Rodriguez et Xavier en Espagne, Le Jay et Lefèvre aux dictes de Worms, de Spire et de Ratisbonne, Bôbadilla en Allemagne, Canisius à Cologne. Et tandis qu'il porte ainsi sa petite troupe sur vingt champs de bataille, lui, a Rome, fonde un noviciat qu'il dirige, une maison professe qu'il gouverne, et en dehors de son œuvre, toujours soucieux des âmes, il crée, coup sur coup, une maison de catéchumènes, un refuge pour les repenties et un pensionnat de préservation pour les tilles .lu peuple.
'l'est plus l'Italie, c'est l'Europe qu'il embrassait dans l'ardeur de son aine... Eh bien, l'Europe, ne lui suffit plus... Les Indes orientales viennent
de s'ouvrir devant les armes portugaises : Ignace y envoie Rodriguez et Bobadilla. La fièvre frappe Bobadilla au moment même du départ. Il appelle Xavier!.. Ah! Xavier!., c'était le cœur aimé pardessus tous, avec une plus délicate tendresse; c'était l'enfant de sa douleur. Que de larmes il avait versées sur son âme, que de fois et par quels pressants appels il l'avait attiré à Dieu.
Sous les portiques et dans les grands cloîtres de l'Université de Paris, que de fois il lui avait dit ce mot qui a traversé les âges : " François, que vous servirait de gagner l'univers, si vous veniez à perdre votre âme... „ Et Xavier s'était laissé convaincre... C'était aussi l'enfant de son espérance; esprit génial, cœur de flammes, de fer au travail, c'était sur lui qu'il comptait pour continuer son œuvre si la mort venait... Et cet amour, Xavier le lui rendait. Quand au loin lui arrivaient des lettres d'Ignace, il se mettait à genoux pour les lire, il les lisait au milieu de douces larmes, et, une à une, il en baisait toutes les lignes. Ni l'histoire ni les arts n'ont séparé leurs deux noms. Rubens les a peints sur la même toile et l'Eglise, comme touchée de l'amitié de ces grands cœurs, le même jour, à la même heure, les éleva tous deux sur ses autels.
Eh bien, cette amitié si tendre, si profonde, si douce, cette amitié qui vraiment était pour lui, comme dit l'Ecriture, médicament um vitœ, le remède suave aux tristesses de la vie, cette amitié Ignace va la sacrifier à la plus grande gloire de Dieu.
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" Frère, maître Xavier, vous savez que Bobadilla est malade. Or, c'est de vous que Dieu entend se servir pour remplir sa mission. Partez donc pour l'Inde. „
Et Xavier répondit : " Père, je suis prêt! „
Mes frères, je ne sais rien de plus beau que cette scène : l'héroïsme atteignant d'un coup d'aile les cimes de la grandeur antique; et des mots si simples! " Partez pour l'Inde. „ " Père, je suis prêt. „
Quelques heures après, Xavier, un bâton à la main et son bréviaire sous le bras, vint lui faire ses adieux. Devant le dénuement de ce fils aimé qui s'en allait ainsi, sans même un viatique... " Oh! François, s'écria Ignace, c'est trop : au moins un manteau pour vous couvrir. „ Et dégrafant son propre manteau, il le jeta sur les épaules de l'Apôtre. Il l'embrassa et Xavier partit. Ils ne devaient plus se revoir!
Cependant la petite Compagnie de Jésus grandissait de jour en jour : elle attirait à elle l'élite des âmes. Ses nouveaux fils, lances sur les pas des anciens, se formaient à l'ardeur et au courage. Dissémines dans toute l'Europe, ils combattaient le bon combat. Ignace les suivait, se réjouissait de leurs triomphes, et présent à tous, comme s'il les avait eus sous les yeux, il leur prodiguait ses encouragements et ses conseils.
Il écrit a Xavier aux Indes; il dirige ses étudiants de Coïmbre dans une lettre immortelle sur l'ob< issance; Laynez, à la tête de l'aumônerie de Charles-
Quint, reçoit ses conseils; Canisius, en Allemagne le consulte et il répond; deux de ses enfants ont le suprême honneur d'être au Concile de Trente les théologiens du Pape : il leur dicte le programme de leur action.
Tout dans cette petite armée, tout, jusqu'au détail minime, tout est conçu, tout est inspiré, décidé, conduit par sa main.
Et ce n'est pas assez!
Il excite la ferveur des princes chrétiens; il correspond avec Jean III de Portugal, avec le Roi des Romains, avec le cardinal Henri infant d'Espagne, avec Hercule d'Esté duc de Ferrare, avec Albert de Bavière et Philippe d'Espagne. Il dirigeait Marguerite d'Autriche, la fille de Charles- Quint, et cependant il veillait avec la même sollicitude aux imperfections du dernier novice et aux plus grands intérêts sur lesquels les puissances de l'Europe lui demandaient conseil.
Quand sont ainsi remplies les journées, mes bien-aimés frères, quand la flamme de l'œuvre exténue ainsi l'âme et le corps, quand nul instant n'est laissé au relâche, tout au travail... il semble que soit bien mérité le repos de la nuit... n'est-ce pas? Tombant de lassitude, Ignace se jetait souvent tout habillé sur un rude lit dans sa cellule Mais bientôt, après quelque heure de sommeil, il se levait... Voyez, il va, dans la nuit noire, à travers les longs corridors, une petite lampe à la main, doucement pour n'éveiller personne, il va... Où donc? A l'infirmerie, voir si quelque malade ne
s'est pas découvert dans sa fièvre ou si un frère lai qu'on a saigné dans la journée n'a pas détaché son bandage en dormant.
Fût-on de bronze ou d'acier, on se tue à cette tâche, et Ignace sentait bien que sa vie s'en allait... Tant de ses premiers compagnons étaient déjà morts au champ de bataille! Xavier lui-même, tout jeune, venait de mourir aux Indes! Il se hâta. Il fonda coup sur coup à Rome ces deux institutions maîtresses qui couronnent sa gloire : le Collège Romain et le Collège Germanique. Patrizzi, Perrone, Franzelin, Ballerini, Liberatore, Kleutgen! Si ces noms ne vous disaient rien, mes frères, sachez que c'est au Collège Romain qu'ont enseigné les plus grands théologiens qu'ait eus l'Eglise depuis le concile de Trente : Mariana, Vasquez, Suarez, Lu go, Bellarmin, Maldonat, je m'arrête aux morts.
C'est là que le savant Kircher fondait son musée, comme de nos jours Secchi y élevait son observatoire, et que Boscovich imagina son immortel système de la nature.
De la sortirent huit papes et trois saints : saint Jean Berchmans, saint Camille de Lellis et saint Léonard de Port-Maurice. Ce fut, des la première heure, le Collège des nations et aujourd'hui encore il n'y a pas de pays du monde qui ne lui confie l'élite de son sacerdoce.
Quant au Collège Germanique, il abrita les plus beaux noms de l'Allemagne. A la fin du dix-huitième siècle, il comptait dans ses fastes un pape,
( îrégoire XV, vingt-quatre cardinaux, dix-neuf princes,
PANÉGYRIQUE DE SAINT IGNACE DE LOYOLA l8l
six électeurs du S1 Empire, vingt-et-un archevêques, deux cents évêques et vingt-quatre martyrs.
Et maintenant, Ignace, vous pouvez mourir!
Il n'avait que soixante-cinq ans, mais la lame avait usé le fourreau! Un jour, il sentit que son corps se refusait à son âme toujours vaillante . " Maître Polanco, voici pour moi l'heure de quitter cette terre. Allez baiser les pieds du Saint Père et demandez-lui de me bénir, afin que j'aie plus de consolation en mon passage. „ Polanco étourdi par cet ordre obéit sans comprendre, car il ne voyait rien dans l'état d'Ignace qui pût présager une fin prochaine. Les médecins n'y virent pas davantage.
Le soir même, il traita avec les Pères une affaire qui se présentait, très calme et souriant comme d'habitude. Quand on vint le voir au point du jour, il se mourait. On voulut lui faire prendre une potion : " Oh! non, répondit-il, ce n'est plus le temps. „ Puis ses lèvres dirent : " Jésus „ et il s'endormit pour le Ciel!
O mon bon serviteur, vous avez été bien fidèle, venez, entrez dans la joie du Seigneur... Euge servr bone et fidelis intra in gaudium Domini tut.
Quand une œuvre ou une race est entremêlée par Dieu à la trame de sa Providence, la mort qui fauche tout, la reconnaît à un signe : elle s'incline et passe, respectueuse.
L'ouvrier était mort, ni son œuvre ni sa race ne devaient mourir.
Quand Ignace fut appelé au repos, sa petite armée comptait plus de mille soldats disséminés dans les
182 CONFÉRENCES RKLKUF.USES
deux mondes et répartis en douze provinces administratives : Le Portugal, l'Italie, la Sicile, la Germanie supérieure et inférieure, la France, l'Aragon, la Castille, l'Andalousie, les Indes, l'Ethiopie et le Brésil. A plus de cent s'élevait le nombre de ses maisons et de ses collèges.
Deux siècles après, la Compagnie de Jésus comprenait 39 provinces, 359 résidences, 669 collèges, 61 noviciats, 176 séminaires, 223 missions et 22,787 Jésuites.
Ce fut l'apogée!
Mais autant avait grandi l'orage. L'esprit qui avait soulevé contre Ignace non seulement l'hérésie qu'il démasquait et le libertinage auquel il enlevait ses proies, mais encore les autorités académiques d'Alcala et de Paris, les grands inquisiteurs de Tolède et de Rome, cet esprit d'enfer s'acharnait sur ses fils et à tous les horizons du monde soufflait la tempête. Aux libertins et aux impies s'étaient joints des ministres et des princes : les Choiseul, les Pombal, les d'Aranda cupides et assoiffés d'or, toute la tourbe des envieux et des jaloux, et ces artisans de calomnies et d'intrigues souterraines, et ces haineux du vice qui ne pardonnent pas à la vertu, et jusqu'aux maîtresses des rois accoutumées aux hommages de la pourpre et devant qui ces robes noires de Jésuites ne s'inclinaient pas.
Un jour l'éclair jaillit. La Compagnie de Jésus, frappée à mort par le bref : Dominus ac Redemptor noster, était jetée à tous les vents... Eparpillés comme des ruines, on vit errer un à un par le
monde ceux qui avaient été les fils d'Ignace... Telle la poussière d'une forteresse démantelée...
Ah! pauvre compagnie d'Ignace! Elle est morte, bien morte, maintenant! Sa cendre ne trouble plus le repos des puissants! Sur elle les années au pas pesant vont piétiner la terre! Cinquante ans s'écoulent. Grande mortalibus œvum!
Mes frères, vous souvient-il de cette scène grandiose de la Bible où Dieu porte Ezéchiel dans le sombre silence d'un champ de morts. Là gisent, blanchis par les siècles, les os des générations éteintes. " Vaticinare ossibus istis... Prophétise à ces os! „ Et le prophète crie et les os s'entrechoquent et se dressent, ils prennent chair et ils vivent.
Prophétise, Ignace, prophétise à ces os de tes fils, jetés pêle-mêle sur le chemin de tous les exils. Vaticinare ossibus istis! Et voyez, ô mes frères!
Il y avait eu quelque part, dans la mytérieuse et sauvage Russie, un asile, d'où la main d'une reine schismatique avait détourné la foudre et où une goutte du sang de la Compagnie se conservai* encore.
Ce pauvre reste, un jour, le pape Pie VI le bénit, il l'appelle de son nom, et soudain s'ébranlent de tous les coins de l'Europe des vieillards... ils ont dressé leurs fronts blanchis, et de leurs mains tremblantes ils ont saisi le bâton de pèlerin et ils vont, pauvres vieux, cheminant par les routes alors si longues et si lentes, jusqu'à cette lointaine Russie où on leur disait que renaissait leur mère! Leur mère! Cette mère qu'ils avaient tant aimée,
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qui avait tant souffert, qu'ils avaient crue morte et dont ils allaient retrouver le bras et le cœur.
Car elle vivait, ù Ignace, ô Maître, ô Père, elle vivait ta fille! Elle allait reprendre autour de ses vieux os un sang nouveau et des chairs nouvelles : elle allait continuer, dans l'une ou l'autre fortune, tes rudes labeurs et tes triomphantes conquêtes; elle allait de par le monde agrandi, à travers les terres et les océans qui s'ouvraient, durant trois siècles déjà, en dépit de tous les orages, servir ton Christ, le Christ d'hier, d'aujourd'hui et d'à jamais. Christus In ri, Christus hodie, Christus in sœçula!
O père, nous te saluons, nous, tes derniers nés, nous, indignes, à qui Dieu pourtant a fait l'honneur de ta race et de ton sang, bénis-nous, ô père, afin que vibre dans nos âmes et jusque dans la moelle de nos os quelque chose de ton indomptable courage. Bénis-nous, afin que toute notre vie, jusqu'au dernier souffle, soit à travailler comme toi, a souffrir comme toi et à mourir comme toi ad majorent Dei gloriam, pour la plus grande gloire de Dieu, de ce grand Dieu à qui seul revient la gloire.
Nous te saluons, <"> Père, et notre âme tressaille; car dans les splendeurs du ciel où nous te voyons apparaît autour de toi, comme ta couronne, l'immortelle phalange de tous ces saints et de tous ces martyrs qui, à ta voix, ont semé dans le monde |( ut vertu et leur sang, tous tes fils, tous nos frères. Bénis-nous, o pire, afin que nos épaules ne succombent pas sous le poids de tant
de gloire ancestrale; bénis-nous pour que brûle dans nos cœurs une étincelle de la flamme qui brûlait ton cœur!
- Inirn !
PANÉGYRIQUE
de Saint François Xavier
/ ras electionis est ntihi iste, ut portet nomert niettm coram geutibits.
Je l'avais élu pour qu'il portât mon nom devant les gentils.
Actes des Apôtres, c. IX, v. 15.
Mes bien-aimés frères en Jésus-Christ,
§§ien n'est triste comme de voir, dans cette grande tragédie qui s'appelle la vie hu- ^bS maine, la longue procession des vieillards, allant d'un pas lent et découragé, courbés et tremblants, par le court chemin qui leur reste encore à faire, vers le terme et la mort. Ce n'est pas seulement le corps qui s'est use à vivre, c'est l'âme qui s'est glacée à toucher la vanité des
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choses... Oh! que c'est bien l'homme dépeint par Bossuet, qui marche au tombeau " traînant après lui la longue chaîne de ses espérances trompées! „
Et si en regard de ces pauvres débris, vous vous retournez vers l'homme arrivant à la plénitude de ses forces, vous le voyez souriant, vaillant, le cœur plein de flammes, allant à la vie comme on va au bonheur, rêvant de fières entreprises et de glorieux succès, éperonnant les jours qui ne lui semblent pas courir assez vite et jetant des défis à l'avenir et à la fortune, comme si l'avenir et la fortune étaient à lui...
Comment! tant de généreuse ardeur alors, et maintenant à peine une étincelle sous tant de cendres!
Alors tant et de si bouillonnants courages, et maintenant l'invincible lassitude et les mortels dégoûts!
Une aurore si brillante, et un si lamentable soir!
Vous me direz, mes frères, que l'amas des déceptions accumulées a écrasé ces pauvres vies, que le monde c'est encore un mot de Bossuet que " le monde stérile en biens et pauvre en effets leur a débité des espérances, „ mais que pour eux maintenant le temps n'est plus aux espérances. C'est vrai!
Mais j'y vois une raison plus haute.
Dieu ordonne nos vies, pour les diriger, suivant le plan de la Providence, au but gênerai qu'il assigne à l'humanité.
Nous sommes un fil, rien qu'un fil, dans cette trame où se tisse l'histoire du genre humain, mais par Dieu notre place y est fixée.
Le malheur est qu'en la cherchant dans ce divin tissu, nous ne savons pas nous oublier nous-mêmes... Nous allons à ce qui nous plaît, à nos sens, à nos désirs, à nos passions, à toutes les frivoles ambitions du monde. Nous ne sommes plus ni dans le dessin ni clans la ligne : nous sommes comme ces Mis blancs qui passent dans l'air, détachés on ne sait d'où, traînés au vent de tous les caprices, et qui s'accrochent à tous les buissons et à toutes les ruines!
Alors Dieu, qui des actions libres des hommes doit faire pourtant sortir ses volontés éternelles, brusquement, par les circonstances, par les événements, par les autres hommes, nous abat et nous rejette à la place voulue. Ce sont ces heurts violents, ces renversements et ces chutes, qui usent nos corps et dépriment nos âmes.
Nous n'avons pas su nous oublier nous-mêmes... ne recherchant que nous, nous n'avons trouvé que nous... pauvres nous, si vains et si vides!.. Et alors la tristesse nous prend d'une vie ainsi gâtée, nos âmes se rongent d'inutiles regrets et s'affalant sur elles-mêmes, étouffent dans leur chute leur dernière flamme d'espoir.
Ah! si nous axions regardé Dieu, si nous nous étions oubliés nous-mêmes, nous l'aurions suivi à un signe, et quelles œuvres nous aurions laites, ainsi guidés par sa main. Nous l'aurions reconnu dans ces événements, ces circonstances et ces hommes qui nous ont brisés et que nous aurions bénis, comme les indicateurs de sa Providence.
Nous aurions tenu à honneur, ce qui nous a fait pleurer, et nous arriverions au terme de la vie contents du passé parce qu'il est venu de Dieu, heureux du présent, parce qu'il vient de Dieu, et souriant à l'avenir parce qu'il mené à Dieu.
L'homme qui oublie Dieu et se cherche soi-même, manque Dieu et se trouve soi-même, pauvre et vide, je viens de vous le dire.
L'homme qui s'oublie soi-même et cherche Dieu, manque il est vrai cette pauvreté et ce vide qu'il est lui-même, mais trouve Dieu, Dieu le bien et le bonheur suprême, Dieu le tout de la vie et de l'éternité.
Mes frères, je voudrais que cette pensée vous restât présente à l'esprit, tandis que je vais vous dire la vie et les œuvres de saint François Xavier, l'apôtre des Indes : je voudrais qu'elle fût le fond lumineux sur lequel se détachât l'épopée immense, qu'en moins de dix ans, cet homme a écrite dans l'histoire du monde.
Devant ce géant de l'apostolat, t'esprit humain, stupéfié, se confond et s'abîme... mais cherchez bien... le secret est la, il a su s'oublier soi-même, s'oublier dans son corps, dans son âme, dans son cœur, se sacrifier jusqu'au sang et jusqu'à la vie. Et c'est pourquoi vous l'ave/ choisi, Seigneur... Vas electionis est mihi' iste... Vous lui avez dit : " Va! „ Et il est allé et il vous a conquis un monde! Ut portet nomen meum coram gentibus!
François Xavier naquit au pied des Pyrénées, à
quelques lieues de Pampelune, l'an 1506, le 7 avril. Son père, Jean Giassi, bien que du sang des rois de Navarre, lui fit porter le nom de Xavier, qui était celui de sa mère, parce que cet illustre nom qui se terminait en une seule femme menaçait de s'éteindre. Dessein de l'homme, se jetant déjà en travers du dessein de Dieu.
Il fut élevé, comme l'était alors toute cette jeunesse espagnole, en vue des armes et des grandesses. Mais le goût personnel de François le tournait davantage à l'étude. L'exceptionnelle ouverture de son intelligence, faisait pressentir que ce chemin le conduirait à la gloire, et dès lors on n'y contredit pas, car la gloire était la grande idole du siècle; fière, généreuse, noble idole, que nos cœurs d'aujourd'hui ont désertée pour des dieux de souche incomparablement plus basse.
A dix-huit ans, Xavier vint suivre à Paris les cours de l'Université. On la tenait alors pour la première Université de l'Europe et l'on y voyait accourir l'élite des esprits non seulement de France, mais d'Espagne, d'Allemagne et d'Italie.
Il y recueillit tant d'honneur et de succès qu'après quelques années, ayant défendu ses thèses et ayant pris le grade de maître es arts, l'Université voulut se l'adjoindre et le chargea d'enseigner Aristote aux étudiants du collège de Beauvais. Le jeune maître ne tarda pas à conquérir son auditoire, et les applaudissements qui éclataient autour de sa chain , firent a son front de vingt ans une aun ■« >1< ■.
Or, cette gloire l'enivrait...
Depuis les genoux de sa mère, on lui avait parlé d'elle; elle avait été la vision de ses rêves d'enfant, l'aimée de sa jeunesse, l'ambition, la passion de sa vie... et elle était là maintenant souriante, lui ouvrant les bras. Et son cœur se gonflait... et il n'avait pas à rougir, car elle était pure cette gloire, elle n'avait ni la tache de sang des batailles, ni la tache de boue de la chair... Elle était haute, cette gloire, elle planait dans les immatérielles régions de l'esprit et si du pied elle touchait parfois à la terre, c'était pour prendre son élan vers le Ciel. Elle était sainte, cette gloire, fille de la vérité, elle venait de Dieu, la Vérité suprême... Et son âme s'endormait dans cette douceur, et il rêvait... Il voyait son nom sortir des murs étroits de ce collège de Beauvais, envahir la France; il le voyait franchir les Alpes et les Pyrénées; il le voyait briller à Salamanque et à Rome; il le voyait porté sur les ailes du génie, monter à ces hauteurs où, dans une immortelle lumière, brillaient les noms des Albert Le Grand et des Thomas d'Aquin!
" Maître François! Maître François! que vous servirait-il de gagner tout l'univers, si vous veniez à perdre votre âme? „ C'était sous les arceaux gris du vieux cloître de Sainte-Barbe qu'un homme parlait ainsi au jeune et brillant maître. François s'arrêta et, se rejetant en arrière, regarda d'un œil saisi, mais méprisant, celui qui parlait : un petit homme pauvre et affectant d'être pauvre; très dédaigneux, lui, de la gloire et «le l'estime des
hommes, volontiers couvert des lazzis du peuple turbulent des collèges : on le disait d'une des plus nobles maisons d'Espagne, vieux capitaine estropié à la guerre et singulier dans son amour tardif pour les sciences philosophiques qu'il étudiait à trente-trois ans.
Quoi! lui!.. Et le petit homme pauvre avec un sourire d'ineffable bonté tenait les yeux sur les yeux de Xavier. " Maître François! maître François! que vous servirait de gagner tout l'univers, si vous veniez à perdre votre âme! „
Xavier se détourna avec un mauvais rire et laissa là l'importun prêcheur. Ignace continua sa route et attendit l'heure de Dieu.
Elle fut lente à venir... Un mystérieux attrait ramenait sans cesse le cœur de Xavier près du cœur d'Ignace et toutes les répugnances de la nature le faisaient bondir quand revenaient sur ses lèvres ces mots qui sonnaient comme un glas : " Maître François, que vous servirait-il de gagner tout l'univers, si vous veniez à perdre votre àme! „
Quoi! même a la gloire il eût fallu renoncer, il eût fallu briser cette idole de toute sa vie, renoncer à cet avenir, sacrifier tout ce glorieux plan d'existence, si beau, si grand, si bien conçu dans sa pensée!.. Et pourquoi... pourquoi?.. Ah! pourquoi!.. Parce qu'il ne sert de rien à l'homme de gagner l'univers s'il perd son ame... C'est vrai, oui. c'est vrai!.. O mon Dieu! il a donc raison le petit homme pauvre!.. La gloire n'est rien, l'univers n'est rien! là alors!
194 CONFÉRI N( I - RELIGIEUSES
Ah! mes frères, le combat fut dur et il coula des larmes... des larmes, le sang du cœur!
Un jour, pleine se fit la lumière : cette vie que Xavier s'était faite et qu'il avait écrite dans ses beaux rêves, il la déchira... " Me voici Seigneur, où vous voudrez, envoyez-moi... Ecce ego mitte me. „
Ah! mon fils, vous êtes le vase de mon élection : Venez! venez! je vous ai élu pour porter mon nom aux gentils de la terre. / ras electionis est mihi iste ut portet nomen nicuiu coram gentibus!..
Où Dieu va le mener, je vais vous le dire. Mais je vous prie auparavant de songer à ce qu'il fût advenu de Xavier s'il n'avait pas rencontre ce petit homme pauvre qu'était Ignace. Il eût sans doute brillé dans les chaires d'Université comme brillèrent à Alcala, à Salamanque, à Paris même, un tas de gens, illustres et ciarissimes de leur temps, et maintenant si parfaitement oubliés, que leurs noms, si je. les disais, vous feraient rire. Et il resterait de lui, comme son œuvre intégrale, dans la poussière des bibliothèques, quelques gros et pesant livre. C'est tout.
Ignace à qui Xavier s'était attaché désormais comme à son maître, n'avait pas encore précisé dans son esprit l'œuvre pour laquelle il recrutait des saints, et les premiers pas de Xavier se ressentent de cette indécision flottante. On lui dit d'aller a Venise, il y va; de partir pour Rome, il part; de retourner à Venise, il y retourne; de venir à Bologne, il vient; de revenir à Rome, il revient. Toujours prêt à tout, toujours s'oubliant
lui-même. Partout il prêchait le Christ, car il savait bien qu'au milieu de ces marches et de ces contremarches, c'était là le fond de l'œuvre. 11 prêchait et y mettait toute son âme, brûlant de faire aimer son Dieu et insoucieux de tout le reste... S'il s'était aimé ou cherché lui-même, il se serait tu, car ce jeune philosophe de Paris, à qui la langue latine avait ouvert tout ses secrets et qui se grisait aux sonorités harmonieuses de ses discours, ne savait guère la langue italienne : ce qu'il parlait était un jargon fait d'italien, d'espagnol et de français : il savait bien que l'on allait rire de son ignorance... mais qu'importait qu'il fût ridicule, pourvu que le Christ fût servi! Et, chose singulière, il y avait, sous ce méchant langage et dans ce discours bariolé, tant de flamme et tant d'amour qu'il bouleversait les âmes. A Saint-Laurent in Damaso, où il prêchait devant des foules toujours grandissantes, on entendait le peuple pleurer et tout haut demander pardon à Dieu.
1 Frère maître François, lui dit un jour Ignace, vous savez que j'avais chargé Rodriguez et Bobadilla d'aller porter la foi aux Indes. Bobadilla vient de tomber malade et je vous ai désigné à sa place.
l'ère, répondit Xavier, je suis prêt. „
C'était le lendemain qu'il fallait partir; il fit raccommoder sa soutane et, l'heure venue, un bréviaire sous le bras, un bâton à la main, il vint dire adieu à son Père. Ils se jetèrent au cou l'un de l'autre et se tinrent Longtemps embrassés; ils
iç6 CONFÉRENCES RELIGIEUSES
pleuraient en silence; Dieu voyait leurs cœurs déchirés qui saignaient. Car Ignace et Xavier s'aimaient : leurs âmes sétaient soudées, comme à l'âme de Jonathas l'âme de David, et dans ce dépouillement si nu qu'ils avaient fait autour de leurs cœurs, pauvres comme ils l'étaient, dénués comme ils l'étaient, immolés comme ils l'étaient, ce qui leur restait d'un peu bon et d'un peu. doux sur la terre, c'était de vivre l'un près de l'autre et de s'aimer. Mais Dieu avait fait un signe : ni Ignace, ni Xavier n'hésitèrent : " Va, mon fils! . . — Père, je suis prêt! „
Dix ans après, Ignace lui écrira et signera encore : " Tout à vous sans pouvoir jamais vous oublier. „ Et en lisant ce cri du cœur de son Père, lâ-bas, sur les rivages de l'Inde, Xavier sentira couler de ses yeux toutes ses larmes!
La flotille espagnole appareilla le 7 avril 1541, commandée par Alphonse de Souza, vice-roi des Indes. Xavier avait ce jour-là même trente-six ans. Il emportait avec lui quelques livres de piété. C'était tout... On avait voulu le fournir d'un plus grand bagage, il s'y refusa : " A quoi bon? Rien ne m'est nécessaire. „ On lui avait offert, de prendre au nu uns quelque domestique : " J'en ai doux, „ avait-il dit, en montrant ses deux mains; et comme on faisait valoir la dignité de légat du Pape dont il avait été revêtu par le Saint-Siège : " Je ne la déshonorerai pas en me servant et en servant les autres. „
La chute de l'empire de Constantinoplc et la
domination musulmane qui régnait sur l'Egypte, l'Arabie et la Perse avait fermé à l'Espagne l'accès des Indes par la mer Rouge et par l'Euphrate.
Il fallait, pour y atteindre, contourner à l'Ouest toute l'Afrique, doubler le cap des tempêtes, remonter au Nord jusqu'au golfe d'Aden et de là, traverser la mer d'Oman, pour jeter l'ancre enfin devant Goa, la capitale des possessions portugaises. C'était, à travers l'Atlantique et l'Océan Indien, un trajet de plus de quatre mille lieues.
On fît escale à Mozambique, en face de Madagascar, puis à Mélinde. Mais dans ce long voyage, l'apôtre évangélisa : il y avait, matelots et passagers, environ mille hommes dans le vaisseau sur lequel le vice-roi des Indes l'avait fait monter avec lui; il n'y en eut pas un dont Xavier ne cultivât l'âme et qu'il ne ramenât non seulement au devoir, mais à la ferveur chrétienne. Ses deux mains, ses deux valets, comme ils les avait appelées, les servaient tous; de tous, il s'était fait le dernier pour les conquérir mieux au Christ. La maladie envahit le navire. Xavier soigna les malades comme une mère; malade lui-même, on l'obligea à prendre une cabine au lieu de ce pont ouvert aux vents et aux vagues, où il passait les nuits froides. Il accepta; mais le soir venu, à sa place il y porta un pauvre matelot qui grelottait de fièvre et lui, s'en fui coucher sur le tillae, la tête sur un rouleau de cordes.
A Mélinde, où la flotte est obligée d'hiverner, il se loge à l'hôpital des Portugais, et tandis que ses
nuits se passent au chevet des malades, ses jours s'épuisent à réformer les mœurs de la population européenne, où à conférer avec les musulmans indigènes.
On part et on mouille à Socotora. Xavier prêche et s'étonne. Ce peuple se dit chrétien... les noms d'hommes sont des noms d'apôtres, presque toutes les femmes s'appellent Marie... Il interroge. .. On lui répond que Thomas, l'apôtre du Christ, a planté la croix dans cette île... et c'est tout ce qui reste dans ces âmes... un vague ressouvenir d'Evangile, des rites judaïques et des mœurs musulmanes!
Xavier s'émeut, son cœur s'attache à ce peuple qui est bon, doux et qui lui tend les bras... La pensée lui vient de fixer parmi eux sa tente, ils l'en supplient à genoux avec larmes. Il va céder!
" Xavier, oublie-toi! oublie-toi! „ On lui a dit d'aller aux Indes et il part! Après quelques jours il abordait à Goa. Là était le terme.
Mes bien-aimés frères, descendez cette côte montagneuse qui va du Nord au Sud dans la mer d'Oman, descendez-la jusqu'au cap Comorin, remontez jusqu'à Meliapour dans le golfe du Bengale, traversez l'Océan Indien jusqu'à Singapour, allez d'île en île, à travers la Mer des Célèbes et des Moluques, remonte/ dans le Grand Océan jusqu'aux îles japonaises... cet immense espace qui va du septantième au cent-quarantième degré de longitude et du dixième parallèle Sud au quarantième parallèle Nord, Xavier l'a traversé vingt fois, cinquante fois,
sans repos, sans relâche, sans cesse, prêchant, prêchant son Christ, prêchant toujours!
Il semait l'Evangile comme dans les champs le semeur sème son blé, allant toujours, toujours plus loin... Le monde eût semblé petit à son zèle. Il avait évangélisé cinquante-deux royaumes : il rêvait plus : il y avait encore des terres au-delà, eh bien, il irait au-delà. Se reposer? Il serait temps assez quand la mort viendrait. L'année qu'il mourut, il écrivait qu'après avoir évangélisé la Chine et la Tartarie, il se proposait de revenir en Europe par le Nord, pour y travailler à la conversion des hérétiques. Après, disait-il, il avait dessein de passer en Afrique ou de revenir en Asie pour y conquérir de nouveaux peuples au Christ. Lorsque tombait la nuit, ne pouvant plus prêcher, il écrivait à ses Frères, ces admirables lettres que nous conservons comme des trésors, ou, à son Père Ignace, le récit de ses travaux et les épanchements de son amitié respectueuse et tendre.
Brisé parfois par d'excédantes fatigues, il se laissait aller au sommeil, mais en plein air, sous le vaste ciel des Indes ou sous le porche d'une église. Le froid bientôt le réveillait, et il attendait alors en priant que vint le point du jour pour se remettre à l'œuvre!
L'œuvre, il y courait, elle était sa vie, elle était sa force, elle était sa joie, parce que c'était l'œuvre de Dieu. " Va, mon fils „ et Xavier partait. On a compté que si l'on mettait bout à bout tous les voyages de Xavier a travers les terres et les mers
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qu'il a sillonnées, on ferait quatre fois le tour de la terre!
Et cet homme, qui semblait voler partout, partout laissait dans le sol, profondes, indéracinables, les traces de ses pas d'apôtre... Il plantait la croix sur ces terres, et autour d'elles, prêchant, baptisant, confessant, discutant avec les Gentils, il fondait des églises que toutes les tempêtes, tout le sang et tout le feu des persécutions n'ébranlaient pas!
En contemplant ses lettres et les témoignages de ceux qui l'ont vu à l'œuvre, on peut faire le total des infidèles instruits par ses lèvres et baptisés par ses mains durant les dix ans qu'il passa aux Indes et l'on arrive au chiffre prodigieux de neuf cent mille.
A verser l'eau des régénérés, son bras tombait parfois de lassitude sur le front de ses pauvres sauvages... il le faisait soutenir par un catéchiste ou un ami et continuait jusqu'au bout.
Et les chrétiens d'un jour savaient mourir!
Au nord de Ceylan, une petite île, Manar, où Xavier s'était arrêté durant un de ses voyages, avait reçu la foi et l'Evangile; presque tous ses habitants adoraient le Christ; ils étaient environ sept cents à former cette chrétienté nouvelle.
Un roi du nord de Ceylan, qui tenait l'île de Manar en vasselage, y envoya des sicaires avec ordre de passer au fil du glaive quiconque ne renoncerait pas au Dieu des Portugais... Savez-vous combien trahirent?.. Pas un seul. Tous les sept cents moururent, hommes, femmes et enfants, et
l'on vit des pères et des mères, parler pour leurs petits qui bégayaient et, au nom de ces innocents, confesser le Christ et revendiquer l'honneur sanglant du martyre.
Quand Xavier repassa devant cette île dévastée et déserte, il toucha la côte, s'agenouilla, et en pleurant baisa la terre encore chaude de sang... Elle s'appelait Pasim, il l'appela la Terre des martyrs.
Faut-il vous rappeler ce que furent les chrétiens du Japon, de ce Japon que Xavier aimait avec une spéciale tendresse? Ne savez-vous pas que cinquante ans après la mort du grand apôtre, ils étaient quatre cent mille, et que la persécution les trouva debout, et que des milliers périrent dans les tortures... Faut-il vous rappeler cette mère et cet enfant si grands tous les deux, si sublimes, que je n'ai rien trouvé de plus beau dans les premiers siècles de l'Eglise!.. Elle devait mourir, et lui, son fils, à quatre ans, devait mourir. Elle lui mit ses habits de fête : elle le fit beau son enfant pour le martyre. Sur la place publique, on avait dressé des bûchers, des billots et des haches. Elle l'y porta. Les bourreaux vinrent et, sous les yeux de la mère et de l'enfant, la hache abattit quatre têtes. L'enfant vit jaillir le sang et rouler ces têtes, il ne trembla pas. Alors on l'arracha à sa mère, ce fut sa mère qu'on coucha sur le billot, ce fut le sang de sa mère qu'il vit jaillir, ce fut la tête de sa mère qu'il vit rouler par terre et il ne trembla pas. Non, non! il courut de ses pas encore
202 CONFERENCES RELIGU IM—
vacillants, il courut lui aussi poser son petit cou blanc sur le bois encore chaud du cou et du sang de sa mère, et les bras étendus, il attendit que la hache tombât.
Mais qu'est-ce donc que cet homme pour opérer ces prodiges?
C'est Xavier, mes frères, mais Xavier dépouillé de lui-même jusqu'à la dernière fibre de son corps, jusqu'au dernier mouvement de son âme... C'est Xavier... Ah! qu'est-ce que je dis : non, ce n'est plus Xavier, ce n'est plus lui qui vit, c'est le Christ qui vit en lui... Vivo ego, jam non ego, vivit vero in me ChristusL. Et comme au Christ, la terre et les mers lui obéissent... Et comme devant le Christ, sous ses pas, éclatent tous les miracles de l'Evangile. Il parle à ces barbares de tous les pays et de toutes les langues, et ils comprennent comme si à chacun il parlait son propre langage.
11 dit aux aveugles de voir et ils voient, aux muets de parler et ils parlent, aux paralytiques de marcher et ils marchent.
Il touche les malades et ils guérissent.
Il commande à la mer furibonde et elle calme ses flots.
On veut le lapider et on l'entraine hors de la ville... Déjà l'on ramasse les pierres; soudain le tonnerre éclate et toutes les foudres du ciel, jaillissantes et menaçantes, l'environnent comme d'un rempart de feu.
Un jour, une armée de Maduréens. ravageuse et pillarde, envahit la chrétienté de Travancor; Xavier,
la croix à la main, marche au-devant et seul, debout devant le front de bataille : " Par le Dieu vivant, s'écrie-t-il, je vous défends de passer outre. „ Et pris d'une terreur mystérieuse, affolés, ils rompent les rangs, et ils fuient, éperdus, se cacher dans les montagnes.
" Ah! vous ne croyez pas au Dieu que je vous enseigne „, s'écrie-t-il un jour devant un peuple obstiné... et montrant du doigt un tertre : " N'avezvous pas enterré là un mort? Enlevez la terre... „ On enleva la terre, et livide, inerte, raide et froid, le mort apparut... " O mort, au nom de mon Dieu et de mon Christ, lève-toi et marche! „ Et le mort se leva et il marcha.
Tandis qu'il parcourait la côte de Malaca, une mère qu'il avait baptisée perdit sa fille. Comme il revenait à la ville, la mère éplorée courut à lui, et ainsi que Marthe avait dit au Sauveur : " Père, lui dit-elle au milieu de ses sanglots, si vous aviez été ici ma pauvre fille ne serait point morte! „ Xavier leva les yeux au ciel : " Allez, dit-il à la mère, votre fille est vivante. „ Et comme la mère s'étonnait : " Allez, lui répéta l'apôtre, faites lever la pierre de l'église sous laquelle elle est couchée, votre fille est vivante. „ La mère courut, appela à son aide, on leva la pierre : la fille vivait.
Mais n'est-ce pas l'Evangile, cela? Oui, c'est l'Evangile et ne vous en étonnez point, car encore un coup ce n'est plus Xavier qui vit, c'est le Christ qui vit en lui : / "ïvo ego, jam itou ego, vivit vero in me Christus.
204 C< >NFERENCES RE] tGIEUSES
Et je ne sais pas, mes frères, si le plus grand, si le permanent miracle ne se passait pas dans l'âme de l'apôtre. Cette vie si dénuée, si misérable, livrée à toutes les souffrances de la pauvreté et de l'abandon, cette vie que rongeaient la faim et la soif, abandonnée au froid des nuits et au feu des jours, à toutes les tempêtes de l'océan et des terres, cette vie qui s'usait dans l'opiniâtreté d'un travail sans relâche, cette vie exténuée par toutes les fatigues et toutes les lassitudes, cette vie est toujours joyeuse. Pas une de ses lettres ne part pour l'Europe sans qu'elle n'y porte l'expression débordante d'un ineffable bonheur! 11 écrit : " Jamais je n'ai été plus heureux que durant mon séjour à Ceylan. „ Et encore : " Oh! que j'ai goûté de délices intérieures! Ces joies de l'âme sont si pures, si exquises et si continuelles qu'elles m'ôtent le sentiment de mes fatigues. „ Et encore : " ... Je vous raconte tout cela pour que vous compreniez quel est l'excès des douceurs que l'on goûte ici. „ Et encore : " ... Ah! si l'on savait, dans les académies d'Europe, la joie qui déborde ici de nos cœurs, que de jeunes prêtres viendraient à notre aide! „
Au Japon, comme pâmé de bonheur, on le voit se découvrir la poitrine et crier : " C'est assez, Seigneur! C'est assez! „
Près de commencer son dernier voyage, il écrit à [gnace : " Je ne puis vous exprimer avec quelle joie je prends la mer : car tout y est plein de dangers et qui de quatre navires n'en perd que
deux croit avoir fait une navigation heureuse. Je n'en irai pas moins, car je ne sais rien de plus doux et de plus agréable en ce monde que de vivre en péril de mort pour Jésus-Christ. „
Ce dernier voyage le poussait vers la Chine. Il ne devait pas y aborder!
Comme il arrivait devant l'île de Sancian, la fièvre le saisit et le jeta bas. La mer était mauvaise et le ballottement des vagues le faisant beaucoup souffrir, il demanda qu'on le descendît sur terre. Une chaloupe l'y transporta et avec un Goanais qui s'était attaché à lui, il fut laissé sur le rivage. Il voulut marcher, mais il ne le put longtemps, et tandis que le Goanais, à travers les bois, courait chercher du secours, Xavier roula son manteau pour s'en faire un oreiller et sur la terre il se coucha... L'heure était venue!
Devant lui, dans la brume, se dressaient, lointaines, les côtes de la Chine; à sa gauche, la mer immense balançait ses vagues murmurantes; dans les grands arbres de la côte, le vent poussait des gémissements sombres; un ciel gris étendait par dessus sa tête sa voûte monotone; pas un bruit des hommes ne venait à son oreille... C'était la grande solitude du monde si vaste dans son morne silence... vas/a silentio... Xavier serra son crucifix sur sa poitrine et souriant à la mort qui venait : " Ah! Seigeur, murmura-t-il, j'avais mis mon espoir en vous, vous ne m'abandonnerez pas! „ Puis sa belle tête tomba sur son épaule et seul, sur cette plage déserte, seul, lui qui avait remué deux
2o6 CONFÉRENCES RELIGIEUSES
mondes, seul, lui si grand qu'on n'a pas eu peur de le comparer à saint Paul, il mourut!
On mit à son pauvre corps les vêtements sacerdotaux, et devant deux Portugais et deux indigènes - ce fut tout son cortège - au milieu d'un lit de chaux vive, on le descendit dans la terre.
Mais Dieu réservait à son élu de royales funérailles.
Le bruit de sa mort avait. passé sur l'Inde comme passe dans la tempête un gémissement lugubre. Le Portugal et l'Espagne avaient pris le deuil, les peuples qu'il avait évangélisés au prix de sa vie le pleuraient avec des sanglots, et même les obstinés des idoles, émus devant sa grandeur, comme à un Dieu, lui élevaient des temples. Allait-on laisser là dans une île perdue de la mer bleue cette dépouille sacrée?
Après un an, un navire espagnol, venant des Iles Moluques et faisant voile vers Goa, reçut ordre de ramener ces glorieux restes. Quand on ouvrit le cercueil, ô prodige! Dieu avait défendu à la mort de toucher à ce corps qui s'était sacrifié pour lui et, comme s'il vivait, souriant, frais et vermeil, apparut ce beau visage! On dressa sur le pont du navire un autel et le saint y fut couché; suspendu aux mats, un grand voile de soie gonfle par la brise, s'élevait comme un dôme. A vingt lieues de Goa, une encadre de dix navires vint a sa rencontre, elle se déploya sur deux ailes escortant la sainte dépouille. Quand ils turent en vue du port, toute l'artillerie de la citadelle tonna pour saluer le saint
qui revenait; les salves des navires firent écho aux salves des forts, et la mer elle-même, la mer qui se souvenait de lui avoir obéi comme à un maître, la mer respectueuse mêla sa voix grondante à ces voix des batailles : Dédit abyssus vocem suam. (i)
Sur la côte, le peuple attendait... Le corps fut descendu couvert d'un drap d'or brodé par des mains pieuses, et sur les épaules de ses frères, il fut conduit à la cathédrale. Des groupes d'enfants vêtus de blanc et portant à la main des palmes ouvraient la marche, le vice-roi, dans toute la pompe portugaise, suivait entouré de sa cour, puis venait le peuple jetant des fleurs, puis le saint corps et, derrière, la foule des âmes sauvées, pauvres indiens, qui pleurants, sanglotants, jetaient eux aussi leurs fleurs sauvages sur les pas de celui qui avait été leur père et qu'ils avaient tant aimé.
Et un grand cri s'éleva de cette foule, sorti de toutes les poitrines et de tous les cœurs, dans toutes les langues qu'entendait le ciel de l'Inde : " Béni, béni celui qui vient au nom du Seigneur! Hosannah! Hosannah! Benedictus qui venit in
nom nie Domini! Hosannah in excelsis!
Ah! mes frères, pourquoi faut-il descendre de ces hauteurs!
Voilà la vie de cet homme qui sut s'oublier lui même, et, sous la main de Dieu qui l'a guidé, voilà son œuvre!
in Habac. III, 10.
2o8 CONFJ Ri m r:s Ki:i.i(iii:is]>
(Ju'est-ce que notre vie à nous qui nous cherchons nous-mêmes?.. Et notre œuvre, qu'est-ce que c'est?
Qui osera répondre?.. Oh! comme nos mains sont vides!
Nous avons couru après tous nos désirs, alléchés par ces vains fantômes d'honneur, de plaisir, d'amour, d'argent qui passaient sous nos yeux, attirants et sollicitants, et quand nous les avons pu saisir, qu'ont-i.ls laissé dans nos âmes?.. Rien, rien que la blessure des désillusions et l'amère rancœur du péché.
Et nous allons, nous allons toujours, usant dans cette course fiévreuse toutes les énergies de notre âme, tristes, gémissants, pesants au monde et à nous-mêmes! Quand Dieu parle à nos âmes, les appelle au travail, le plomb de nos paresses engourdit nos bras.
Quand il inspire à nos cœurs la générosité de l'aumône, tous les calculs de notre égoïsme rapace mesurent; quand il nous demande la force et l'austérité de la vertu, toutes les frivolités du monde chantent dans notre âme et nous laissons Dieu la pour courir à ces chants de syrène.
Ah! mes frères, mes bien-aimés frères, est-ce ainsi que nous sauverons nos âmes! Et que voulez-vous qu'il reste de nous après une telle vie sinon une poussière méprisée.
() Dieu qui, par la prédication et les miracles de Xavier avez voulu reunir l'Inde a votre Eglise, accordez-nous, dans votre miséricorde, a nous qui
vénérons aujourd'hui ses glorieux mérites, d'imiter ses vaillants exemples. Faites, ô Seigneur, que pour vous chercher comme lui nous sachions nous oublier nous-mêmes, et que vous trouvant, nous trouvions le bien et le bonheur suprême, ô Dieu, qui êtes le tout de la vie et de l'Eternité.
Pureté de la Ste Vierge
Mater purissima, Mater dolorissima.
Mère très pure, Mère très douloureuse.
Mesdames,
Scsi} es paroles saintes que je viens de vous ffigg) citer sont celles que l'an dernier, en cette ■drnp^ti même fête, je proposais à votre méditation. Je vous avais montré alors comment Dieu, concevant dans sa pensée la Mère de son Fils, l'avait voulue toute pure, toute blanche, sans une tache, sans même que le souffle du mal ne l'effleurât... " Mater purissima! „ Et après contradiction mystérieuse! -
(i) Conférence faite aux mères chrétiennes.
C( >.\l I Kl'M ES RELIGIEUS1 S
comment, il l'avait durement traitée dans son pèlerinage ici-bas, jetant sur ses épaules tout le poids des douleurs humaines, semant devant ses pieds toutes les saignantes épines du chemin... Elle, très pure, il la ht très douloureuse.
Pourquoi? Parce qu'elle devait nous servir de modèle et d'exemple, et que d'elle nous devions apprendre à être purs et à souffrir.
Cela, Mesdames, je n'ai pu que vous l'indiquer, le temps ne me permettait pas de m'y appesantir. Et je suis heureux de trouver aujourd'hui, l'heure de méditer avec vous la première au moins de ces deux pensées.
Une légende de nos Ardennes raconte qu'un jour, la comtesse Ermesinde se promenait, rêveuse, dans la chênaie de Clairefontaine; elle s'arrêta devant une source que saint Bernard avait bénite, tandis que par les grands bois il s'en allait à Trêves. Fatiguée, elle s'assit au pied d'un arbre : les oiseaux chantaient dans les ramées ombreuses, la source bruissait sur les cailloux gris, les petites fleurs s'ouvraient à travers les mousses, et dans le grand «aime des choses, Ermesinde eut un songe. Marie lui apparut guidant de la main de petites brebis blanches... Or, sur leur toison de neige, une grande bande était tracée, noire comme une écharpe de deuil...
Ermesinde comprit, et a cette place même, elle fit bâtir une abbaye où des Bernardines, a la robe blanchi- et au scapulaire noir vinrent prie!- Dieu pour les pécheurs.
Quelle mystique profonde dans ce religieux costume : cette robe liliale et ce crêpe jeté sur les épaules!
Voilà comment nous devrions vêtir nos âmes!
Nous les devrions faire blanches de pureté, et jeter sur elles aussi le scapulaire noir de la souffrance résignée.
On a longtemps chanté Dieu sous les voûtes de la vieille abbaye... 11 faudrait des chants aussi dans notre âme... l'hymne joyeux des purs et la plainte douce et patiente des douloureux... le Magnificat des collines glorieuses et le Stabat Mater dolorosa du Calvaire.
Le monde, un jour, a passé par le beau val de Clairefontaine; il l'a pillé, souillé, dévasté, puis aux quatre coins il a allumé l'incendie...
Ah! Mesdames, que de fois le monde a passé ainsi sur nos âmes, pillant, souillant, dévastant tout! Que de fois il y a allumé le feu des passions brûlantes et dévorantes!
J'ai vu sortir du sol et comme se relever les murs de l'abbaye...
A leur pied, la pioche des fouilleurs découvrit un jour des tombes... il en sortit quelques os brisés et blanchis... et au milieu... les grains et la médaille du rosaire.
Sur ces ruines, savez-vous ce qui plane aujourd'hui?.. La vieille statue de Notre-Dame de Clairefontaine, seule demeurée intacte au milieu de tant de débris.
Et savez-vous qui planera sur vos âmes au jour
de leur renaissance à la vertu? Savez-vous qui vous sauvera, qui vous lavera de vos fautes, qui vous réapprendra la pureté et le courage?.. La Vierge! Car, si elle fut la très pure, si elle fut la très douloureuse, elle est aussi la très clémente, et par la volonté de Dieu, la dispensatrice des divins pardons!
L'Evangile est d'une étonnante sobriété de détails au sujet de la Sainte Vierge, mais le peu qu'il donne est d'une si grande profondeur que l'esprit du chrétien y découvre, sous le mystère, d'inépuisables leçons cachées, comme ces filons d'or qui se trahissent à peine, à fleur des roches, mais qui se dévoilent, éblouissants, à qui creuse le marbre qui les cachait.
Tout ce que nous savons de la pureté de la Vierge, est tenu dans quelques lignes de saint Luc, dans le simple et touchant récit du mystère de l'Annonciation. Mais quels horizons dans ces lignes! Quelles lumières! Quelles vues sur le cœur de Marie et sur les plans de l'Eternel!
Pour le bien saisir il faut se rappeler le milieu et pour ainsi dire le cadre dans lequel se déroule cette scène divine : le premier pas de Dieu dans le salut du monde!
Le peuple juif était bien ce peuple grossier, charnel, terre a terre, que l'histoire et la Bible nous ont montré. Avec des envolées très hautes qu'entretenait en lui la magnificence des psaumes et des prophéties, et des compréhensions très basses, qui lui taisaient ravaler au niveau des
choses matérielles les espérances divines, il portait avec lui, dans ses pérégrinations à travers le monde, deux grandes pensées qui faisaient le fond de sa foi et de son orgueil, lui, si amèrement dédaigneux des Gentils.
La première, c'est qu'il était destiné à envahir, à gouverner, à posséder et à peupler la terre; et il attendait ces fécondes générations des fils d'Abraham, plus nombreux que les étoiles du ciel et les grains de sable des mers !
La seconde, c'est que de son sang devait naître le Roi des temps à venir, le Sauveur, le Dominateur, le Messie.
Ces deux pensées-là, la Juive les enseignait à ses enfants, comme aux nôtres nous enseignons le symbole. Elles les hantaient durant tout le cours de leur vie... elles étaient sur leurs lèvres quand ils chantaient dans le temple, elles étaient dans leur cœur quand l'adverse fortune les frappait, et même enchaînés par Pharaon ou par César, elles leur souriaient dans leur rêves !
Il ressortait de là deux conclusions pratiques très naturelles. La virginité pour eux était trop contradictoire avec leurs espérances pour qu'il n'y vissent pas un non sens, sinon un crime national. Ils en avaient peut-être une conception vague, mais à coup sûr très méprisée. La stérilité leur était une honte et ils la pleuraient comme l'infortune la plus amère. Il faut lire, dans la Bible, la plainte déchirante et et les larmes des Juives à qui Dieu n'avait pas donné de fils.
2l6 < i 'M I kl M I - Kl LIGIEUSl -
Comment d'ailleurs la pensée et le culte de la virginité seraient-ils venus à ce peuple de chair et de sang, dont Dieu, dégoûté, détournait sa face?
Et voici que dans le temple, une petite fille de douze ans, éprise de blancheur, conçoit dans son esprit cet idéal couronnement de la pureté des âmes... Tout devait l'en détourner, les traditions de son peuple qui avaient bercé son enfance, la vieille Bible qu'elle entendait lire, les psaumes qui prophétisaient, vibrants sous les voûtes sonores du temple, et ce temple lui-même dont chaque pierre appelait l'Attendu qui devait venir. N'était-elle pas d'ailleurs du sang de David, prédestinée dès lors, puisque c'était du sang de David que devait sortir le Seigneur du Seigneur. Mais l'œil de sa pensée avait vu plus loin que les visions de la terre : son oreille avait entendu des voix qui venaient de plus haut que le monde, son cœur avait pressenti d'incomparables amours, et silencieuse, recueillie, dans le secret de son âme, elle s'était juré de les suivre, de leur rester fidèle. Elle avait lu dans les cantiques que l'Aimé se complaisait au milieu des lis.
Et comme un lis, immaculée, elle se jura de vivre.
Et maintenant, écoutez la scène.
Elle était seule dans la modeste demeure de Nazareth; son cœur fixé sur Dieu, L'éternel amour! h ut-être de ses mains filait-elle le lin soyeux qui devait servir de voile au Saint des Saints; peutêtre elle priait; peut-être, songeuse, elle méditait les divins mystères : soudain, un rayonnement de
surnaturelle lumière l'enveloppe comme d'un manteau. Gabriel, l'envoyé de Dieu est devant elle!
" Je vous salue, pleine de grâces. Le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie par dessus toutes les femmes. „
Troublée par cette vision, par ce discours, Marie reste muette; il y a dans ses yeux l'effarement d'une pudeur qui tremble devant ces louanges et d'instinct ses bras se croisent sur sa poitrine dans un geste de défense.
" Ne craignez pas, Marie, lui dit l'ange, vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voici que vous allez concevoir, et vous mettrez au monde un fils, et vous le nommerez Jésus. Il sera grand et on l'appellera le Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David et il régnera sur Jacob éternellement. Et son règne n'aura pas de fin!,,
Ah! c'est elle donc, c'est elle qui est appelée au rôle sublime de donner au monde le Rédempteur; c'est elle dont l'image mystérieuse a flotté durant des siècles devant les yeux des prophètes et du peuple; c'est elle qui sera cette femme annoncée aux premiers jours, qui, du talon, doit écraser la tête du serpent perfide; c'est elle la libératrice, la mère de l'Attendu, la fille du sang de David par qui sera régénéré le monde...
Ah! son cœur frémit, n'est-ce pas, devant tant de gloire?
Non! son cœur est dans l'angoisse : cette gloire ne la sollicite pas, cette gloire l'effarouche, cette
gloire l'épouvante parce qu'elle y voit la ruine de ce qui a fait l'ambition de sa vie, l'unique, le suprême amour de son âme.
" Oh! non, répond-elle. Comment se pourrait-il?.. J'ai fait un serment que je ne trahirai pas! „
Ah! Mesdames, recueillez-vous et tâchez de saisir l'éblouissante beauté de cette parole... Quoi! Marie, Dieu vous appelle à l'inénarrable grandeur de la maternité divine et vous hésitez? Elle n'hésite pas seulement, Mesdames, elle refuse... Entre la virginité de sa vie et la maternité divine, s'il faut un sacrifice, c'est la maternité divine qu'elle sacrifiera.
Ah! saint Evangile, ô divin livre, après ce mot faites silence! Comme il révèle, dans la splendeur, la Mère très pure, la Vierge des vierges, qui, tremblante, mais fidèle, de ses lèvres bénies le laissa tomber.
Et l'ange lui dit : l'Esprit de Dieu viendra en vous et la vertu du Très Haut vous couvrira de son ombre, et le Saint qui naîtra de vous sera le Fils de Dieu. Et Marie, rassurée maintenant, répondit : " Voici la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon votre parole. „
Ht le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous !
Hélas! Mesdames, et c'est de notre pureté maintenant, toujours si bas, que j'ai à VOUS parler!
Au jour d'une fête de Marie, l'Eglise met sur les lèvres de s<-s prêtres cette belle prière :
PURETE DE LA SAINTE VIERGE 2ig
O sainte gardienne des vierges, Notre espoir,
Etoile amie des naufragés,
Dirigez-nous à votre lumière, Chassez loin de nous les ombres de l'erreur, Ecartez de nous les sollicitations trompeuses; A travers tant de flots qui nous dérivent, Faites-nous des voies sûres et droites!
Marie est notre protectrice et notre guide, et j'ai voulu vous rappeler cette pensée d'espoir et de courage avant de vous faire le désolant tableau de nos misères.
Le contraste est trop blessant entre la pureté de la Vierge et nos souillures. Nous sommes faits nous d'un si triste limon, ravagés que nous sommes par cette chute originelle qui nous a dépravés jusqu'aux moelles. Qu'est-il resté debout dans l'œuvre des mains de Dieu, de cette œuvre dont il avait dit pourtant qu'elle était très bonne : Et vidit Deus quod esset valde bonum?.. Rien.
Une intelligence faite pour la vérité et qui d'un regard la reconnaissait pour son bien, maintenant obscurcie, aveuglée, elle entrevoit dans la nuit qui l'entoure, des fantômes qui passent et qui l'éblouissent. .. Elles leur" tend les bras, elle les poursuit... ces visions de rêve elle les croit la lumière, elle les appelle et rien ne répond.
Une volonté ferme qui se fixait au bien comme l'aimant au pôle, et qui maintenant, lâche, molle, énervée, hésite, balance, tourne et retourne et ne retrouve un éclair d'euergie que pour se coucher à plat dans les boues!
Un cœur généreux, fidèle, fait à la mesure de Dieu, qui devait se nourrir de ce divin amour, et qui maintenant n'a plus même la force d'aimer une créature, tant il est devenu frivole et inconstant! Affolé, il va à travers les choses qui meurent, comme font à travers les fleurs des papillons d'un jour; où le vent le pousse il va et ne s'arrête, sans cesse torturé de désirs nouveaux et rongé sans cesse par le vide et la grande misère du monde!
Et des sens dépravés, tirant l'homme vers toutes les fanges, profanant et souillant cette pauvre humanité et, de déchéance en déchéance, la faisant tomber si bas qu'en vérité parfois, épouvanté, l'on se demande : " Que reste-t-il d'humain dans toute cette chair-là! „
Voilà, Mesdames, sans compter la mort et les maladies et tout le cortège des souffrances et des douleurs, toute la lourde chaîne des misères... Voilà ce qu'à fait de l'homme la chute originelle!
N'est-ce pas qu'il est vrai que le pain du péché est amer!..
Mais comment voulez-vous que cette pauvre âme humaine soit pure! N'est-ce pas une dérision?.. N'est-ce pas une dérision surtout de lui donner pour modèle, la très pure, la très chaste, la toute blanche, l'immaculée Vierge Marie?
Mesdames, l'expérience l'a prouvé dans cet
affaiblissement universel de ses puissances, l'homme i st incapable de s'attacher au bien avec quelque constance et quelque dure., ri le pourrait dans un
élan de générosité fugitive, mais pour retomber las, épuisé d'un tel effort.
Surtout il est incapable d'aucune vertu surnaturelle, la seule qui ait mérite devant Dieu.
Mais comment faire alors!
Ce que l'homme ne peut pas, Dieu le peut. Il tend la main à l'homme et lui offre une force toute puissante et divine : sa grâce.
Ah! maintenant s'écrie l'apôtre, je puis tout en celui qui me fortifie : Omnia possitm in eo qui me confortât. Et ne l'oubliez pas, c'est ce même apôtre qui avait crié : " Misérable que je suis, qui me délivrera de cette chair de mort. „
La grâce de Dieu vous a été donnée dans le baptême. Elle vous est continuée dans tout le cours de votre vie chrétienne. Par elle, comme l'apôtre vous pouvez tout. Par elle, il vous est permis d'ambitionner toute la splendeur de pureté que Dieu veut voir dans vos âmes.
Et n'en êtes-vous pas une preuve ?
J'ai dit que vous étiez bien loin de l'incomparable pureté de la Vierge, mais n'êtes-vous pas bien loin aussi des fonds de corruption humaine que je vous laissais entrevoir tantôt?
Comment en avez-vous dégagé vos âmes, comment êtes-vous arrivées à vous élever ainsi?
Par la grâce de Dieu, par la constante influence d'une éducation chrétienne et d'un milieu chrétien; j'ajouterai même par les exigences d'un monde qui malgré tout est encore imprégné de christianisme et n'admet pas qu'on étale un mépris insolent du devoir.
CONF1 RENCES RELIGH I -1 -
Et que de preuves autour de vous! Même dans le monde, que d'âmes pures... Que d'âmes soucieuses de cultiver dans l'effort et dans la peine, dans la lutte et la victoire, la rectitude d'une conscience qu'effarouche la moindre tache... Et dans le cloître, et nos saints et nos saintes!.. Mais vous le savez, n'est-ce pas, qu'il y a des âmes, et grâce a Dieu, nous en rencontrons tous un jour dans notre vie, pour lesquelles la vraie misère, la vraie douleur c'est le mal. Des âmes qui comptent pour peu votre fortune, votre richesse, vos suco -, vos bonheurs et qui mettent plus haut la plus petite des vertus. Vous le savez, n'est-ce pas, qu'il y a des âmes prêtes à mourir plutôt que de faillir, des âmes prêtes à souffrir la faim, la soif, toutes les tortures de la pauvreté et la honte suprême de tendre la main le long des routes, plutôt que d'acheter la vie et le bonheur au prix d'une souillure.
Donc vous le pouvez, puisqu'elles le peuvent.
Et si vous le pouvez, vous le devez, car Dru le veut et vous l'ordonne...
J'ajouterai qu'il le faut dans votre intérêt, non pas seulement dans votre intérêt surnaturel et à fin du salut de votre âme, mais dans votre intérêt mondain et à simple fin de conquérir le respect et l'honneur.
là ici, Mesdames, l'histoire a pour vous des leçons toutes spéciales.
Parcourez, par la pensée, les différentes civilisations qui se sont partagé le monde durant les
siècles du passé, et cherchez-y la place de la femme.
Ici, vous la verrez esclave et méprisée, chargée des plus durs travaux, achetée et vendue comme bétail, et sa vie, son sang, à la merci de son maître, comptés pour rien.
Plus loin, servante et sujette, enfermée dans des murs sans un droit, sans une promesse, sans une espérance, pêle-mêle rvec un troupeau de rivales et, quand vient la vieillesse, reléguée dans quelque domaine lointain en attendant qu'elle meure.
D'où vient que le christianisme en a fait une reine? D'où vient qu'il l'a entourée de vénération, de respect et de tendresse? Ah! je vais vous le dire en un mot : C'est qu'il a fait la femme pure!
Et pour faire la femme pure, il lui a donné un modèle, pris sur la terre, il est vrai, mais élevé jusqu'aux deux, un idéal magnifique, superbe, et de peur qu'il n'effrayât par sa majesté et sa grandeur, il l'a fait tendre, doux, attachant, suave, conquérant des cœurs et les sollicitant par les appels d'une bonté de mère!.. Ah! vous l'avez nommé, n'est-ce pas?.. C'est la chère Sainte Vierge, c'est Marie, l'éternellement pure et l'éternellement aimée.
C'est elle, Mesdames, qui vous a faites ce que vous êtes, c'est elle qui vous a relevées, qui vous a anoblies, qui vous a fait le trône d'où vous régnez.
Mais prenez garde! Par un retour mystérieux et très juste, coutumier d'ailleurs dans les desseins de la Providence, quand la femme s'écarte de Marie, et chancelle dans le culte de sa pureté, elle déchoit,
elle descend... elle descend d'autant plus qu'elle s'en écarte davantage... et quand elle en fait fi, quand elle marche dessus... c'est fini! La Reine de tantôt, c'est maintenant la tombée, la méprisée, la tarée. Elle est au niveau des païennes antiques.
C'était donc vrai ce que je disais tantôt que même l'intérêt de votre honneur mondain est que vous soyez sans tache, que chaque jour vous vous éleviez davantage dans le divin service de la loi et du devoir, que vous cultiviez et que vous dressiez votre âme à aimer le bien et de n'aimer que lui, de couler vers lui pour ainsi dire par une pente presque naturelle.
Travail difficile et dur, je le veux bien, mais travail où Dieu vous aide, et moins dur après tout et moins difficile qu'il peut nous paraître et que nous aimons à le déclarer. Et cela précisément parce que Marie est notre modèle et que sa vie donne des leçons à notre vie
Pourquoi ne faites-vous pas comme la Vierge?
Pourquoi ne mettez-vous vous point vos pas dans ses pas, pourquoi ne la suivez-vous point dans les routes où elle a marché?
Je la vois au temple, je la vois dans le doux et tendre milieu qui fut son foyer à elle, bien pauvre, bien dénudé, mais si chaud d'amour! Je la vois chez ses proches, auprès d'Elisabeth sa cousine! Je la vois chez des amis, à Cana. .. Il y a une place où je ne la vois pas, c'est dans ce que l'Evangile appelait déjà comme aujourd'hui, le monde!
Ah! le monde, Mesdames! Ce lieu de toutes les
frivolités, de toutes les séductions et de tous les enchantements, de tous les mensonges et de toutes les trahisons, comme il vous prend, comme il vous ensorcelle, comme il vous endort dans ses bras perfides, comme il paralyse, sous la piqûre de ses poisons, le pauvre reste de vertu qui survit encore en vous! Le monde, voilà le grand corrupteur, le malfaiteur des âmes. C'est lui qui dévaste vos cœurs, déchire vos familles, et comme verre émiette ensemble avec vos vertus , votre honneur et votre bonheur! Qui comptera les ruines qu'il a faites, les tortures dont il a tenaillé les âmes, et les larmes, ce sang du cœur qu'il a fait répandre!
Fuyez donc le monde comme Marie a fui le monde. Renfermez-vous comme elle dans le cercle béni de vos familles et des amis auxquels il s'est ouvert. Là est la paix, là est la pureté, là est le bonheur, parce que là habite Dieu.
Et ce n'est point tout : dans la mystérieuse économie de l'Evangile, si tout semble monter et retourner à Marie, tout part et tout vient d'elle.
Elle nous montre la pureté, car elle en est l'éblouissant modèle; elle nous l'enseigne, car elle en est le vivant exemple et la trace de ses pas en indique le royal chemin. Mais il nous faut la grâce pour y atteindre... eh bien, elle est la dispensatrice des grâces : c'est par ses mains que cette divine force coule dans nos âmes.
Dieu a voulu que ce fût elle qui donnât au monde l'Auteur de la grâce, le Christ. Et il veut, il veut jusqu'à la fin des temps que ce soit encore
elle qui répande sur le monde les grâces, c'est-àdire les vertus du Christ.
C'est d'elle, c'est de la très pure Vierge que nous vient donc le modèle de la pureté, la leçon de la pureté et la force de la pureté.
Et, Mesdames, Dieu soit béni, c'est d'elle encore que nous viennent les pardons!
Ah! nous avons tant besoin que Dieu nous pardonne!
Et qui l'implorera pour nous mieux que Marie la Reine des miséricordes et la secourable Mère des pécheurs!
Il y a pour les mères une heure plus douloureuse que la mort, c'est quand elles voient leurs fils, assaillis par l'orage des passions qui grondent dans leur âme, frappés soudain par la foudre du péché, chanceler un instant comme ivres, puis tomber.
Oh! le désespoir des mères devant la chute de bien-aimés! Comme elles prient! Comme elles pleurent!
Est-ce que nous ne sommes pas les aimes, les fils et les enfants de Marie? Ah! quand elle voit tomber nos âmes, comme elle nous tend les bras, comme elle nous relève, comme elle lave nos souillures, comme elle crie à Dieu : " Pitié! Pitié pour cette âme. Je l'aime, c'est mon enfant. „
Courage donc! Relevons-nous de nos lâchetés et de nos faiblesses, et confiants et vaillants suivons Marie. Soyons purs, car elle a été la bien pure. Elle ouvre la marche et nous tend la main!
Salve Résina, mater misericordiœ... Salut ô divin
modèle des purs, ô notre guide et notre étoile. Salut ô notre force et notre grâce, salut bien aimée mère des miséricordes, dispensatrice généreuse des pardons de Dieu. Salut ô notre vie, ô notre douceur, ô notre espoir. En qui donc pourrions-nous espérer, sinon en vous! Pauvres chétifs que nous sommes, tombants et défaillants sans cesse... à qui donc pourrions-nous crier au secours sinon à vous? O Mère, n'oubliez pas que nous sommes des exilés errants dans tous les chemins de cette terre insidieuse... N'oubliez pas que nous sommes les fils de la pécheresse Eve et que tout le poids de son péché courbe en bas nos fronts et nous incline à la terre.
O Vierge, nous soupirons à vous au milieu de toutes les chutes, de toutes les souffrances et de toutes les douleurs qui nous assaillent.
Venez donc, plaidez notre cause, regardez-nous de vos doux yeux de miséricorde, tendez-nous votre main, ô mère, et conduisez-nous à Jésus, votre Fils, notre Sauveur et notre juge.
O pure, ô clémente, ô pieuse, ô douce Vierge Marie.
Grandeur et douleurs des mères
Accipe pueritm istum et nutri tnihi; ego tibi dabo mercedem tiiam.
Recevez cet enfant et nourrissez-le pour moi, je vous donnerai votre récompense. Exode, c. 2, v. 8.
Mesdames,
ffi*Èjfâ&PS> mots que je viens de vous dire, l'Ecri-
H IvP ture les a m^s sur ^es lèvres de ^a fi^e GcrlSfâ de Pharaon, au moment où à une femme des Hébreux, elle$ confia Moïse, l'enfant trouvé sur les eaux. Mais je n'en détourne pas \e sens en vous les appliquant à vous-mêmes.
A chacune d'entre vous, mères chrétiennes, Dieu
(1) Conférence faite aux mères chrétiennes.
a dit un jour : " Recevez cet enfant, nourrissez-le pour moi, je serai votre récompense „. Et ces mots si simples, paraît-il, mais qui développent, devant qui les médite, des visions si grandioses qu'elles embrassent toute l'histoire de l'humanité, ces mots d'une allure si banale et si terre à terre, mais d'une envolée qui atteint le ciel, ont fait de vous les associées de Dieu et sont devenus du coup la source et comme la racine de vos grandeurs, de vos devoirs et de vos souffrances. Hélas! oui, de vos souffrances : car il n'y a pas de grandeurs sans devoirs, il n'y a pas de devoir sans sacrifice et il n'y a pas de sacrifice sans souffrant ■< .
Associées de Dieu vous l'êtes; non pas tant du Dieu qui crée, mais du Dieu qui gouverne et régit l'univers.
C'est lui, n'est-ce pas, c'est ce grand Dieu, qui de sa main puissante tient les rênes â cette humanité voyageuse, la dirige et la conduit dans ses voies, et du faisceau de toutes ces activités qui s'entrecroisent inconscientes, fait surgir ces forces mystérieuses qui entraînent le monde à ses destinées.
Ni tus n'y entendons rien, nous n'y voyons rien, nous; ce monde des hommes nous fait l'effet d'une fourmillière désordonnée et tumultueuse, où chacune de son côté court et tire... Lui, voit et il mène.
Mais ces âmes qui vont, viennent, s'agitent, s'entrechoquent; ces hommes qui pêle-mêle tourbillonnent et se précipitent, d'où leur vient leur dan, sinon de vous?
Ces hommes, mais ce sont vos fils, n'est-ce pas?.. Qui a mis le sang dans leurs veines, la force dans leur chair, la flamme dans leurs nerfs, sinon vous?
Qui a dressé leur intelligence à la lumière, qui leur a appris le Credo de la vérité et le décalogue du devoir, sinon vous?..
Qui a dressé leur volonté à l'énergie, à l'héroïsme, au sacrifice, sinon vous?..
C'est vous qui les avez lancés dans l'arène où ils se débattent et où la Providence de Dieu les saisit.
C'est sur vous que Dieu a compté pour les trouver dociles.
C'est la mission qu'il vous avait faite.
Accipe puerum istum et niitri mi/ii. Recevez cet enfant et nourrissez-le pour moi!
Et c'est de là, je le répète, que découlent vos grandeurs, vos devoirs et vos souffrances.
Il y a dans l'histoire humaine, une femme à jamais admirable " supra modum admirabilis, ■■ dit l'Ecriture, et dont le souvenir plane sur le monde auréolé d'une incomparable gloire.
C'est cette mère des Machabées dont on vous a conté vingt fois l'héroïsme, et qui toujours vivante, semble-t-il, fait frissonner d'admiration les âmes.
On l'avait saisie, elle et ses sept fils, et on leur donnait le choix où de trahir les lois de la patrie ou de mourir!
" Que voulez-vous? demanda l'aîné, que nous violions les lois de Dieu?.. Non! nous mourrons plutôt. „
Et tandis que s'enflammait le bûcher, on le saisit,
on lui coupa la langue, on lui arracha la peau de la tète, on lui trancha les mains et les pieds, et mutilé, baigné de sang mais respirant encore, on le jeta dans les flammes.
Elle était là la mère, et autour d'elle se serraient ses enfants, et dans ses sanglots et dans ses larmes, elle les exhortait à bravement mourir! Mon' fortiter.
Je ne sais si je me trompe, mais dans les pages de ce divin récit, il y a au milieu de l'horrible douleur qui déchire cette âme de mère, comme un sentiment de calme et d'assurance; elle n'a point peur : c'est bien pour Dieu qu'elle a nourri ces enfants, c'est pour Dieu qu'elle leur a fait ces âmes fortes, ces cœurs d'acier qui ne plient pas; elle le sait, elle a foi dans son œuvre, ils ne trahiront pas.
Et le deuxième et le troisième, et le quatrième, et le cinquième, l'un après l'autre, tendent leurs mains à la hache, et l'un sur l'autre sont jetés dans la flamme... Elle voit tout ce sai.s, elle voit rouler à terre, convulsées, ces petites mains qu'elle avait tant baisées autrefois, elle voit jeter au feu ces petits corps pâles, elle entend crépiter ces chairs et craquer ces os, sa chair, son sang, ses bienaimés... Mais elle demeure forte... Elle se souvient... Nutri mihi! Nourrissez pour moi cet enfant!.. C'est pour Dieu qu'elle les a nourris, et c'est Dieu qui maintenant les lui redemande.
Le sixième venait de mourir... il restait le plus jeune, le petit, le dernier né et quoique fassent les
GRANDEUR ET DOULEURS DES Mil 233
mères, toujours le mieux aimé... Oh! alors l'angoisse la prend et elle, si calme dans ses mâles discours, a je ne sais quel cri déchirant qui sort de son âme... On dirait qu'elle a peur maintenant, que ce petit n'a pas assez longtemps reposé sur son cœur, qu'il n'a pas encore assez bu son courage.
O mon fils! O mon fils! ayez pitié de moi! Souvenez-vous que je vous ai porté neuf mois dans mon sein, que je vous ai nourri de mon lait... O mon fils, regardez le Ciel... Peto, nate ut adspicias ad cœlum... Ne craignez pas ce bourreau, soyez digne de vos frères, mourez comme eux.
Et comme un éclair dans la nuit, dans l'affreuse nuit que ces morts et ce sang font autour d'elle... ah! oui, j'entends un cri d'espérance!.. Après, ce sera à elle à mourir... Oh! la joie de mourir après ses bien-aimés et de les retrouver tous!
O mon fils, sachez mourir vous aussi, afin qu'après, avec eux tous, moi qui vais mourir aussi, je vous retrouve, i t ami fratribus fuis te recipiam.
Et le petit innocent mourut, dit l'Ecriture, et enfin,, après ses fils, la mère fut brûlée! Et lue itaque mundus obiit, novissime autem post filios et mater consumpta est.
Cette mère, cette incomparable mère résume, comme en une glorieuse image, tout mon discours : grandeur, devoir, souffrance!
Elle fut grande pour avoir été fidèle a son devoir jusqu'au bout, et pour rester fidèle, ce qu'elle a dû souffrir qui le dépeindra?.. Qui dira le déchirement, le broiement de cette âme?
234 « ' »N1 I Kl N« I - Kl 11'. Il I SES
Dieu ne vous a pas appelées à ces mêmes sanglants sacrifices, mais il vous a appelées à souffrir cependant. Il n'y a pas de mère qui n'ait ses heures douloureuses, vous le savez bien, n'est-ce pas?
11 vous a appelées aux mêmes devoirs.
Et c'est à ce titre que vous aussi , vous avez aux yeux du ciel et de la terre la même part de grandeur et de gloire!
Je ne serai point long sur les grandeurs de la mère chrétienne : elle tient dans ses mains l'avenir de l'humanité. L'humanité vaut ce que valent les générations qui la composent, et ces générations valent ce que les ont faites leurs mères. C'est aux mères qu'en, revient l'honneur, si elles sont fortes, vaillantes et généreuses, et c'est encore aux mères qu'en revient la honte, si elles sont molles, sans vigueur, lâches.
.Elles font l'âme du monde, et l'ayant faite elles la possèdent, elles la gouvernent; elles sont les reines du monde! Reines par l'amour, comme par l'amour elles sont mères.
Pourquoi? vous me le demandez?
Mais rappelez-vous donc ce qui se passait entre vous et votre fils, " mire chrétienne, à cet âge charmant où dans ses yeux vos yeux contemplaient la première éclosion de son âme?.. Que 1m avezvous dit alors au milieu de vos sourires?.. Et que vous répondait-il dans cet incompréhensible langage
nu VOUS, VOUS seule, VOUS saisissir/ s;i pensée?
Ne lui parliez-vous pas de Dieu qu'il devait aimer, du bien qu'il devait faire, du mal qu'il
devait fuir? Ne lui reprochiez-vous pas ses fautes enfantines, ne le grondiez-vous pas quand d'instinct il cédait à la pensée de sa nature déjà perverse?
Ne lui appreniez-vous pas qu'il n'y a au monde qu'une chose : l'honneur, et mieux que l'honneur, la vertu, que tout le reste n'est rien!
Ne lui disiez-vous pas la leçon sublime de la Machabée : " Faillir, non; mais mourir, oui; et bravement, fièrement mourir! „ Fortiter mon. Vous lui faisiez son âme.
Cela, vous l'avez fait par les paroles de vos lèvres, par la caresse de vos mains, par vos yeux, par vos baisers, par vos sourires, par tout votre cœur de mère, en un mot. Et cela, je le répète, c'était former et façonner son âme, comme vous aviez formé et façonné son corps.
Après, nous sommes venus, nous, les maîtres, et nous avons ajouté à votre œuvre, je le veux bien, infiniment de choses, du français, du latin, du grec, de l'histoire, de la géographie, que sais-je, moi? Qu'est-ce que c'est que tout cela dans la vie morale d'une âme? Et quel réconfort l'homme y va-til trouver dans les luttes de la passion et du désir contre le devoir et la loi?
Je sais bien que le maître y met plus quand il est chrétien et que lui aussi tâche à fortifier dans l'âme de l'enfant les divines leçons du bien et du mal. Mais que de fois tous ses efforts sont vains, que de fois, statuaire impuissant, son ciseau vole en éclat contre le granit d'une nature rebelle. Interrogez-le, quand, découragé, il laisse tomber les
bras. " Ah! vous répondra-t-il , il n'y a rien à faire, l'éducation première est manquée. „ Qu'est-ce à dire sinon que la mère a manque? Elle est le tout de l'éducation première des âmes, et sans elle nul ne peut rien.
Ht de même, Mesdames, que vous avez forme les âmes, vous les sauvez.
C'est un douloureux spectacle, que la vue des déchéances successives d'une âme aimée, cette marche pas à pas d'abord, puis précipitée, de la volonté humaine que la passion tire, qu'elle détache du bien, qu'elle tire encore, plus bas, toujours plus bas, jusqu'à ces fonds boueux du mal où elle roule dans toutes les ignominies et toutes les hontes.
Hélas! rien ne l'arrête : elle va, elle va toujours, bousculant tous ceux qui voudraient lui barrer le chemin, marchant dessus et passant outre.
Ne lui parlez pas de vertu... elle passe.
Ne lui parlez pas d'honneur... elle passe.
Ne lui parlez pas d'avenir... elle passe.
Ne lui parlez pas d'éternité... c'est si loin l'Eternité, elle passe!
Ne lui parlez pas de Dieu... elle passe...
Il reste une chose, une seule... parlez lui de sa mère : " Ma mère, ma mère! „ Et soudain, dans une vision d'éclair, tout lui apparaît : sa jeunesse si pure et si belle passée entre ses bras, ses le. . son amour, ses baisers, ses tendresses... sa mère, elle l'a revue dans sa pensée... le charme est rompu! " Non! non! ma mère pleurerait!., je ne veux pas faire pleurer ma mère!.. „
GRANDEUR ET DOULEURS DES .Ml . 237
Ah! vous ne savez pas, Mesdames, la puissance de ce nom béni sur les âmes!
On a tout bafoué, on a tout persiflé dans ce siècle de révolte! Les vieux respects s'en sont allés comme va la poussière des ruines antiques. Est-ce qu'on n'a pas ri des rois, est-ce qu'on n'a pas ri du prêtre, est-ce qu'on n'a pas ri de Dieu?.. Un nom seul est resté debout... le nom de mère, et quiconque l'entend prononcer, si desséché que soit son cœur, s'il n'est pas fou ou maudit, quiconque l'entend prononcer, frémit et, dans l'amour et le respect, ému, baisse le front et s'incline!
Sans doute, dans le long et dur voyage de la vie, au cœur de vos fils, bien des affections passent sur la vôtre, et peut-être vous paraît-il que vous êtes bien oubliées! Ah! détrompez-vous : elle vit, elle vit toujours au fond du cœur de l'homme, cette mère, délaissée peut-être, peut-être méconnue même dans son amour, elle vit et elle règne; et vienne l'heure des grandes souffrances, vienne l'heure même des joies et des triomphes, c'est vers elle que le cœur se retourne, c'est vers elle qu'il crie!
Sur les funèbres champs de bataille, quand vient la nuit et le silence du monde, au milieu des gémissements et des râles, savez-vous le cri que l'on entend?.. Un cri déchirant sorti de toutes parts, un cri rauque, étouffé déjà dans les gorges, un cri toujours le même : " Mère! Mère! „ Ah! ces agonisants, la, là encore, plus loin, partout, ces agonisants, dans les affres, ont peur d'être seuls
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pour mourir et ils appellent celles dont ils savent bien qu'ils ont été le plus aimés dans la vie : " Mère! Mère! „
C'est "le sublime instinct de l'humanité, dans sa détresse, de crier à Dieu et de crier à vous!
Ai-je besoin, après cela, Mesdames, de vous montrer comment cette grandeur de la maternité qui vous met entre les mains non seulement les corps, mais l'âme des générations humaines, comment cette grandeur qui fait de vous l'amour le plus profond, le plus assuré, le plus fidèle, le plus persistant du cœur de l'homme Ah! combien
passent vite les autres! comment cette grandeur ne va pas sans de redoutables devoirs!
" Nitiri iiiilii! „ Cet enfant, élevez-le, nourrissezle pour moi!
Voilà votre devoir, voilà votre œuvre!
( )u\ rir cette intelligence à la vérité : former cette volonté à la force. Ktes-vous prêtes?
La vérité!.. Savez -vous ce que c'est que la vérité?..
La force!.. La sentez-vous dans vos c'œurs, la sentez-vous dans vos âmes?..
Ah! certes, je suis respectueux de vous toutes et je m'en voudrais de vous blesser par une parole trop dure, niais quand je vous vois, quand je vois ce que trop souvent le monde a fait de vous... non! non! vous n'êtes pas prêtes. Vous avez pour ces âmes dont Dieu vous charge, beau- COUp d'amour, un ineffable amour, un amour prêt a tous les dévouements et à tous les sacrifices,
jusqu'au sang, jusqu à la vie; mais la lumière vous manque, cette lumière qui vous ferait voir sans nuages la vérité qu'il leur faut apprendre, et plus encore vous manque la force, cette indomptable force, dont vous devriez tremper leur volonté et leur cœur!
Quid est veritas? demandait Pilate au Christ et il se détournait, n'attendant pas qu'on lui réponde. Mais à vous le Christ a répondu : " La vérité, c'est moi! Ego sitm Veritas!.. „ Et c'est lui qui est encore la force. Que pouvons-nous sans Lui?
Voilà ■ la vérité qu'il vous faudrait mettre dans l'esprit de vos fils; le Christ! le Christ, rien que le Christ, toujours le Christ. C'est lui, lui seul qui devrait être le commencement, et le milieu et la fin de tous vos discours à leur âme. Qu'est-ce que tout le reste à côté de Lui? Ma gloire, disait l'Apôtre, c'est que je ne sais rien que Jésus-Christ!.. Et non pas le Christ heureux, le Christ triomphant, le Christ avec des fleurs sous les pieds et des palmes sur la tète, le Christ passant sous la voûte des hosannah du monde, non! le Christ abandonné, bafoué, cloué au gibet, le Christ sanglant, le Christ crucifié, Jesum crucifixum!
Est-ce là ce que vous rêvez pour vos fils?.. Est-ce la loi et les béatitudes de ce divin Maître que vous leur enseignez? Leur dites-vous comme Lui : O mon fils, bienheureux les cœurs purs! bienheureux les pauvres! bienheureux les miséricordieux. Bienheureux ceux qui pleurent, bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice!
240 ' ON] EREN< ES RELIGI1 USES
Leur dites-vous, comme la Machabée : " Faillir, non; mais mourir, oui; et fièrement mourir, for Hier mon.' „
Mesdames, l'accoutumance du monde nous a affalés à un degré tel que peut-être le langage que je viens de tenir vous semble d'une austérité farouche... Il est le plus simple résumé de la vérité et de la vertu chrétiennes. Mais le monde ne l'entend pas ainsi; la vérité qu'il veut, lui, la force qu'il veut, lui, c'est celle qui fait réussir, qui fait trouver les bonnes places, qui fait deviner les belles entreprises, nouer les beaux mariages et pour tout dire en un mot très bas, très vil, mais hélas trop vrai : " Gagner de l'argent, gagner de l'argent, gagner de l'argent! „ Et pourquoi gagner de l'argent? " Pour bien vivre „ et " bien vivre „ l'on sait ce que c'est!
Et ce cri du monde : de l'argent! bien vivre! nous l'avons tant entendu résonner à nos oreilles, on l'a tant crié sur tous les toits, qu'il est sourdement entré dans nos esprits, qu'il hante nos pensées, comme ces refrains importuns qui parfois obsèdent nos mémoires; et quand du fond de nos âmes chrétiennes retentit le en de l'apôtre : Jesum crucifixum! Jésus-Christ, Jésus-Christ seul et Jésus- Christ crucifié, la. dans quelque recoin ignoré de votre âme, une voix d'enfer dit le cri du monde : ' Réussir! de l'argent! de l'argent! bien vivre! bien vivre! „
Si vous n'étouffez pas cette voix perfide, si la voix du Christ n'est pas seule a trouver de l'écho
dans vos âmes, savez-vous ce que vous ferez de l'âme de vos enfants? Non point des âmes absolument mondaines, je le veux bien : elles auront je ne sais quelle nuance d'évangile et comme une teinture de vertu qui vous y fera tromper; mais ce ne seront pas des âmes chrétiennes, l'acier du vouloir leur manquera, ce seront des âmes molles, sans consistance et sans vigueur, des âmes sans virilité et sans énergie, des âmes neutres prêtes à tous les marchés et à toutes les ventes, des âmes lâches prêtes à toutes les compromissions et à toutes les apostasies.
Est-ce là ce que vous voulez?.. Non, n'est-ce pas?
Que Jésus-Christ et Jésus-Christ seul règne donc dans vos âmes, qu'il soit seul aimé dans vos cœurs, que son nom seul repose sur vos lèvres.
Nourrissez du Christ l'âme et le cœur de vos enfants! Dites-leur que réussir n'est rien, qu'il faut bien faire. Dites-leur que ni la richesse, ni l'honneur, ni le succès n'est rien, quand l'âme est souillée. Dites-leur qu'il n'y a dans la vie qu'une chose, le Devoir! Et qu'il n'y a qu'un devoir : servir le Maître, Notre-Seigneur Jésus-Christ, et s'il faut, mourir pour lui.
Quand on vint annoncer à Madame de Pimodan la mort du général, tombé sous les balles italiennes, elle eut une crise de douleur suprême, et dans l'horreur de ces sanglantes batailles qui lui ravissaient son bien-aimé, elle serra dans ses bras son unique fils, comme pour le défendre et le sauver, lui du moins, de cet affreux métier des armes qui