CONF1 RE X< ES RELIGIE
moissonnait si jeunes, dans le sang et dans la mort, tant de vies généreuses. Mais bientôt, reprenant son âme affolée, dans la vision du devoir éternel et glorieux de la patrie défendue, de la justice vengée, de toutes les grandes causes qu'abritent le drapeau et l'épée, elle souleva dans ses deux mains ce fils, cet unique enfant du mort, et le levant vers Dieu, héroïque, magnanime, elle eut ce cri de chrétienne : " Oui! oui!., toi aussi tu seras soldat!.. „
Mesdames, peut-être sur ce grand champ de bataille de la vie qui est le monde, dans cette âpre curée de tous les égoïsmes et de toutes les convoitises, peut-être un jour vous semblera-t-il qu'être chrétien c'est aller à la défaite, c'est aller à la mort.
Ne laissez pas ébranler la foi de vos âmes.
Rappelez-vous que la croix du Christ abrite tout ce qu'il y a de pur et de grand, tout ce qu'il y a de noble et de beau, tout ce qu'il y a de vertu et d'honneur, et que cela seul compte après tout quand on a l'éternité dans ses destinées.
\'<>iis aussi, devez votre enfant dans vos bras, levez-le vers le ciel et VOUS aussi jeté/ le en des héroïnes : 0 mon fils, tu seras chrétien quand même... C'est pour le ciel que je t'ai mis au monde, c'est pour Dieu que je t'ai nourri! Faillir, non; mourir oui; et bravement, fièrement mourir, fortiter mort.
Va <lc même que votre grandeur n'allait pas sans devoir, votre devoir ne va pas sans souffrance...
Les souffrances des mères, dois-je vous les dire?.. Non, n'est-ce pas? La vie n'est clémente pour personne et tous nous avons à boire l'amer calice de la douleur, mais dans ce cœur plus tendre, plus délicat et plus aimant des mères, la douleur est plus cuisante et plus profonde, la souffrance plus aiguë et plus déchirante Oh! je ne vous les rappellerai pas toutes! Mais il en est deux qui me frappent davantage par leur mystère : vous deviez former ce's corps, et il y a en eux une puissance que vous ne savez pas vaincre : la mort!.. Vous deviez former ces âmes, et il y a en elles une force que vous ne maîtrisez pas : la liberté.
Et de même que la mort, sous vos yeux, parfois entre vos bras, sur votre cœur, impitoyable, vous arrache ces corps bien-aimés, de même la liberté invincible, malgré vos pleurs, malgré vos prières, malgré votre amour, fait mourir ces. âmes, dans l'ignominie et dans la honte!
Oh! la douleur des mères devant les corps mourants de leurs fils... Oh! la douleur des mères devant les âmes mourantes de leurs enfants!
Et pourtant cette douleur-là n'est pas sans espérance, car Dieu pardonne et il efface, il purifie...
Mais quand c'est la mort, l'implacable, l'irrévocable mort, qui frappe et à jamais... Oh! le déchirement des mères... Oh! ce cri de Rachel retentissant dans Rama désolée : non, non, je ne veux pas qu'on me console... mes enfants ne sont plus!
Eh bien! savez-vous ce que le Christ inspire alors à leurs anus? Ecoutez, écoute/!
244 CONITKI M KS Kl I.K ilKLSKS
L'enfant, dans son petit lit blanc, agonisait, sous l'étreinte de cette horrible diphtérie qui vous enlève tant de vos bien-aimés, et, pleurant en silence, le père et la mère étaient là, épiant, l'âme navrée, une dernière lueur d'espoir qui ne venait pas!.. Et la petite poitrine se soulevait toujours plus lente, avec un sifflement aigu d'haleine... Tout à coup, l'entant ouvrit ses petites paupières tremblantes et de ses yeux injectés par la fièvre, regardant sa mère : " Mère, dit-il, je t'aime tant! „ Et soudain, son sourire se convulsa!.. " Oh! oh! cria la mère en se tordant les mains, il va mourir, il va mourir! „ Et le père sanglotant, serra sa femme entre ses bras : " Femme, dit-il, faisons à Dieu notre sacrifice. „
Et à genoux, devant ce petit ange qui s'envolait, tous deux courbèrent la tête... Il n'y eut pas de mot qui sortît de leur bouche, mais leur âme disait à Dieu la muette prière du martyre : " Vous nous l'aviez donné, ô mon Dieu, vous le reprenez. Nous vous avions béni autrefois dans l'ivresse de nos âmes, soyez encore béni dans le sang de nos cœurs! „
La mère chrétienne, la voila!
<Jue pourrais-ji' ajouter encore! Et pourtant, je ne puis finir : il y a une question mystérieuse que je vois sur vos lèvres... Tant souffrir, c'est acheter cher votre grandeur, n'est-ce pas?.. Tant souffrir, est-ce donc là le prix de si longs et de si pénibles devoirs?.. Pourquoi ces cruelles douleurs des mères?
Ah! Mesdames, Dieu a répondu pour moi!
Le lieu de votre bonheur, n'est pas en ce monde, il est au Ciel. Ego tibi dabo mercedem tuani! C'est moi, votre Dieu, qui vous donnerai votre récompense.
De la même voix dont il vous avait dit : " Accipe puerum et iiittri miJii. Recevez cet enfant et nourrissez-le pour moi! „ il a ajouté cette divine promesse : " C'est moi qui vous donnerai cette récompense!.. „ Ne l'attendez pas du monde ni des hommes, ni même de vos enfants, ils ne sauraient vous la donner : il faut Dieu, Dieu lui-même.
In hoc apparuit caritas Dci in nobis, qttoniam filium suum unigenitum misit Deus m mundum, ut vivamus per eum.
L'amour de Dieu pour nous a paru en cela qu'il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui.
/;/ fide vivo Filii Dei </in dihxit me et tradiflit semetipsum pro me.
Et je vis dans la foi de ce Fils qui m'a aimé et qui s'est livré pour moi.
S' Jean. Kp. i, c. 4 et 9 et S' Paul
AUX ( rAL. C. J, V. 20.
Mes bien-aimés Frères dans le Christ,
(£j£?|ê£|oute œuvre de Dieu est œuvre d'amour. vm W(\ Mais dans aucune, cette marque et ce '^-A-\ cachet de l'opération divine n'apparaît avec un éclat plus triomphal que dans l'oeuvre de la rédemption humaine.
248 < ON] 1 R] NI I - RELIGIEl SES
Quand Dieu crée, il donne l'être, la vie, la sensibilité, L'intelligence, la liberté... tous dons excellents, mais étrangers à lui-même.
Quand il appelle l'homme aux gloires de la vie surnaturelle, il lui donne l'immortalité, sa grâce pour fortifier la volonté et éclairer l'intelligence, la force, la lumière, en un mot, la sainteté... tous dons supérieurs et si relevés que pour les comprendre notre esprit manque d'envergure... mais si hauts qu'ils soient, tous dons créés et distincts de Dieu lui-même.
Mais quand il sauve, son amour déborde, il ne mesure ni ne compte : il va d'un bond à ces extrémités que même sa toute-puissance ne pourrait dépasser; il donne... quoi donc, mes Frères? 11 donne son Fils! Oui, c'est en cela que s'est manifesté l'immense amour de Dieu pour nous, qu'il a envoyé son Fils unique dans le monde. /;/ hoc apparuit caritas Dei in nobis, quoniam Filium m/nui unigenitum misit Deus in mundum 1 1 1.
Et pour sauver ce monde où il est envoyé par le Père, que fait le Fils? 11 se donne... le mot n'est pas assez fort pour l'Apôtre, il se livre, tradidit se. Et comment? Vous le savez, n'est-ce pas? Il s'est vendu, il s'est immole, il s'est fait sacrifier à Ilots de sang, comme les victimes sous le couteau fumant des rites... et comme ce n'était pas assez au gré de son amour, qu'une fois cette
(1)1. Jo. IV, 9.
vie fut livrée et ce sang- versé, il imagina cet insondable mystère de l'Eucharistie où tous les jours il sera sacrifié à nouveau, où à travers tous les temps, sans lacune, il pourra nous donner son corps à manger et son sang à boire.
Folie d'amour, a-t-on dit... Mes Frères, il n'y a pas de mot dans la langue pour dire l'excès divin d'un pareil amour. L'esprit humain est comme étourdi devant l'éblouissement de ces choses, il chancelle, il se confond et, silencieux, il adore!
Et je vis dans la foi de ce Fils qui m'a ainsi aimé et qui s'est livré ainsi pour moi. /// fuie vivo Filii Dei qui dilexit me et tradidit semetipsum pro me.
Et moi? Est-ce que je l'aime?
Ah! que je comprends bien l'Eglise lorsque, voulant faire saisir à mes yeux de chair la clef du grand mystère de la Rédemption humaine, elle dresse devant moi l'image du Christ sauveur, la poitrine ouverte et le cœur à nu!
Frères, regardez donc!., voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes!
O Maître!.. De quoi pourrais-je parler aujourd'hui, sinon de votre amour. N'est-ce pas la fête de votre cœur? Et la fête de votre cœur, n'est-ce pas la fête de votre amour?.. Ah! je veux en dire l'histoire.
Bénissez mes paroles, 6 mon Dieu, et donnezleur la vertu de toucher les âmes! Oh! que je serais heureux si je pouvais vous faire aimer davantage! Ce n'est pas que nous ayons aimé Dieu d'abord, dit l'apôtre : c'est lui qui nous a aimés le premier.
" Non quasi nos dilexerimus Deum, sed quoniam ipse prior dilexit nos „.
Dans toute cette lamentable histoire de l'amour divin, le premier pas, la première avance vient toujours de Dieu. Si l'homme y répond un moment, c'est malheureusement pour dédaigner bientôt et laisser là cet ineffable amour. Lui, ne se rebute pas : sans cesse il revient à la charge; il s'offre et supplie. Dieu crée cet homme qu'il aimait dans sa pensée, il l'appelle aux gloires de la vie surnaturelle... L'homme aime quelques jours, puis il laisse là Dieu pour courir à je ne sais quelle sensation banale et vulgaire : parce que cette pomme était belle aux yeux et douce aux lèvres : " Pulchrum oculis, aspectuque delectabile „. Après, c'est Caïn qui tue Abel, parce qu'Abel est aimé de Dieu. Tournez la page de la Bible : vous n'aurez pas fini le chapitre que les événements se précipitent; voici qu'apparaît toute une race maudite : les fils des hommes... Vainement déjà Dieu veut en écarter la race fidèle. La race fidèle laisse là Dieu et court aux fils des hommes, fascinés par une vaine beauté qui les captive. Et le mal se répand de couche en couche, il s'étale, il règne, il emplit la terre... toute chair a corrompu ses voies. Dieu, l'éternel amour est abandonné! Ah! s'écrie le Seigneur, je ne veux plus que mon cœur reste attaché à l'homme, il est chair et c'est à la chair qu'il va. " Non permanebit sfnritus mens in homine... quia caro est „. là alors une grande souffrance le prend dans son âme. Et tactus dolor.e i ordis intrinsecus : Delebo, inquit, hominem quem
creavi a fade terres... pœnitet enim me fecisse eos.
Oh! cet homme que j'ai fait de mes mains, cet homme que j'ai aimé, cet homme • qui me laisse là, cet homme qui n'a souci de mon amour, et qui court aux créatures qui meurent... Je le balaierai de la face de la terre.
C'en est donc fait de l'humanité... Mes Frères, que vous connaissez mal l'amour!.. Ne savez-vous donc pas que, prêt à mourir, un rayon d'espérance le fait revivre!
11 y avait un juste sur la terre... Noé; c'est sur lui que l'amour de Dieu se repose : c'est en lui qu'il veut vivre encore... Il est l'espérance.
Noé survit donc pour rendre à la terre cette humanité que Dieu aime toujours!
Et elle?.. Ah! mes Frères, le vieux patriarche n'était pas mort, que déjà darjs la deuxième génération de son sang la malédiction est descendue. Ils partent, les fils de Cham, oublieux de l'amour divin; ils vont à travers les mondes semer la graine des peuples, adorateurs de la pierre et du bois, et la terre se couvre de temples... Tous les polythéismes vont sortir les uns après les autres de ce sang maudit. Athènes et Rome auront de l'encens pour d'abjectes idoles et, dans son île perdue, le sauvage se taillera d'horribles dieux, devant lesquels il tombera à genoux. Tout sera Dieu pour l'humanité, hors Dieu lui-même!
Mais, si de ces races prévaricatrices le Seigneur se détourne et, découragé, les abandonne, il reste du moins, n'est-ce pas, le peuple élu, le peuple
< i >NFEREN< ES RELIGH
aimé, le peuple de prédilection, les fils de Sem et de Japhet.
Pour lui, Dieu se prodigue : il le conduit comme par la main à travers les chemins de son histoire; dans sa marche il éclaire la nuit, sous ses pas il dessèche la mer, il l'arrache aux fers de ses vainqueurs, il lui ouvre la terre promise. Cette terre où coule le lait et le miel, terram fluentem lac et met...
Une mère ferait-elle plus pour son enfant?
Eh bien, ce peuple?.. Mais c'est le peuple révolté par excellence, mais c'est le peuple au col d'acier et au cœur de chair, mais c'est le peuple des trahisons : même quand Dieu le comble, il regarde d'un œil oblique s'il n'est point là, sur les montagnes, quelque Moloch ou un Mammon à qui jeter ses adorations et ses sacrifices!
Ouvrez donc l'Exode, mes Frères : Le Seigneur vient de briser les chaînes d'Israël et de le faire libre. Il lui a ouvert le lit de la Mer Rouge, et sur Pharaon qui le poursuivait, il a précipité le mur immense des vagues suspendues : Israël reconnaissant chante. Son hymne est splendide : Cantemus Domino : gloriose enim magnificatus est, equum et ascensorem dejecit in mare 1 1 ).
Et après? Après, mes Frères!.. Trois versets après, le peuple murmure... Il a oublié le Pharaon mort maintenant. Il en veut à Dieu... pourquoi?..
m Exode, ch. XV.
parce que l'eau n'est point bonne!.. Dieu le conduit à Elim, où sous les palmiers coulent des sources pures... Deux versets plus loin, tout le peuple murmure : " Ah! que ne sommes-nous morts en Egypte, là du moins, nous avions de la viande à manger! „ Dieu fait tomber la manne! Elle a en elle toute douceur. Le peuple murmure... lisez plus loin : " Ah! toujours la manne! En Egypte, nous avions des poissons, des oignons et des concombres! „
Toute l'histoire du peuple fidèle est là... toujours prêt à abandonner Dieu, et pour quel vil échange, je viens de vous le dire!
Ah! je comprends que Dieu parfois semble se lasser enfin et que, du fond de son Eternité, il appelle à lui ses prophètes : " Jérémie! Jérémie, ô mon prophète, va et crie aux oreilles de Jérusalem ce que dit le Seigneur! Ah! je me suis toujours souvenu de vous, j'ai eu pitié de votre enfance, j'ai aimé votre jeunesse; je vous ai conduit par des terres sans route, où jamais homme n'avait marché, jusqu'à ma terre à moi, ma terre du Carmel, et je vous en ai donné tous les fruits et vous en avez goûté toutes les délices; et ma terre, vous l'avez souillée, et mon patrimoine, vous en avez fait une abomination. Qu'est-ce donc que vos pères pouvaient me reprocher?.. Pourquoi se sont-ils éloignés de moi?.. Pourquoi sont-ils allés se promener après la vanité... et ambulaverunt post vanitatem!.. Ils ont pris du bois et ils lui ont dit : Vous êtes mon Père; ils ont pris du marbre et ils
lui ont dit : C'est vous qui m'avez créé!.. A moi, ils ont tourné le dos. Verterunt ad me tergum. Ah! je le sais, quand l'affliction viendra, ils se ressouviendront de moi : " Levez-vous, Seigneur, et délivrez-nous. „ Allez! que voulez-vous encore de moi? vous m'avez tous abandonné! Omîtes dereliqui s fis me! Allez à ces dieux que vous vous êtes faits... que ceux-là se lèvent et vous délivrent...
O Jérusalem, que vous êtes devenue vile! " Quant vilis farta es nimis! „ 1 1 I.
11 semble que la coupe est pleine et qu'elle déborde, que Dieu enfin se souviendra de sa fierté... Ah! si c'était d'un homme, on lui dirait, n'est-ce pas : " Sois digne, relève-toi, laisse-les là, prends ton cœur et va-t'en! „ Mais Dieu ne l'entend pas ainsi... L'heure de la fierté n'est pas venue, c'est l'heure de l'amour, c'est toujours l'heure de L'amour!
Savez-vous, mes Frères, comment se continue le cri du Seigneur par la voix du prophète?.. Le voici, dans la vieille simplicité biblique : " Quand un homme a chassé sa femme, et qu'elle s'en est allée et qu'elle a épousé un autre homme, retournera-il à elle après? Numquid revertetur ad eam ultra?
Est-ce qu'elle n'est pas souillée, est-ce qu'elle n'est pas contaminée, cette femme-là?.. Toi, Jérusalem, que de fois n'es-tu pas partie ainsi. Lève tes yeux et cherche où est le chemin où tu n'as pas étalé
I I ) Jl RÉMI] , Ch. II.
ta honte : Leva oculos tuos et vide ubi non prostrata
sis... Et pourtant reviens à moi, dit le Seigneur, reviens et je t'ouvrirai mes bras! Tamen, revertere ad me, dicit Dominus, et ego suscipiam te! 1 1 1.
Qu'est-ce donc que l'homme, ô mon Dieu, pour que vous en fassiez tant de cas, et pour qu'à lui vous attachiez ainsi votre cœur? Oitid est homo quia magnificas cnni, et cur apponis contra eum cor tunin? 12)
Et jusqu'au bout de l'histoire d'Israël c'est toujours ainsi, Dieu toujours aimant et toujours dédaigné, Dieu toujours suppliant et toujours rejeté.
Ah! j'ai crié en vain : Revenez! revenez!.. Elle n'est pas revenue... Et non est reversa!
Et quand il semble que tout espoir soit vain, que l'endurcissement de ces cœurs de pierre soit fixé dans l'irréparable, quand ce peuple, ce pauvre peuple est livré aux Romains qui le pillent, aux libertins qui le corrompent jusqu'aux moelles, aux pharisiens qui lui font de sa vieille foi l'hypocrite fardeau sous lequel il succombe, quand le temple du Dieu trois fois saint n'est plus qu'une caverne de brigands... " Ah! qui leur enverrais-je encore, dit le Seigneur, ils ont tué tous mes prophètes, et leur sang crie, depuis le sang du juste Abel, jusqu'au sang de Zacharie qu'ils ont versé dans mon temple, près de mon autel... qui leur envoyer
ll| JÉRÉMIE, eh. III.
121 Job, ch. VII, 17.
256 I ON] 1 K! N< l S RELIGIEUSES
encore? (Juan mittam? " Me voici, ô Père, envoyezmoi. Ecce ego, mitte me!.. „ Et verbum caro factum est, et habitavit in tiobis.
Et le Verbe de Dieu s'est fait chair et il a habité en nous.
Oui, l'amour de Dieu pour nous alla à ce point qu'il envoya son fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui... /;/ hoc apparuit cari ta* l 'Je/ in nobis, quoniam ////nui suum unigenitum misit Deus in mundum, ut vivamus per eutn.
Remarquez-le, mes bien-aimés Frères, donner son Fils, c'est la dernière ressource de Dieu; il ne peut rien au-delà... car, je vous l'ai dit en commençant, en donnant son fils, cet unique Dieu, dans la communion des personnalités divines se donne lui-même. II. pourra renouveler ce don, le perpétuer même dans l'Eucharistie, en aviver le souvenir, comme il l'a fait dans la révélation de son cœur, mais faire mieux, mais donner davantage, il ne saurait.
Et le voici, maintenant! O mon Dieu, donnez-moi de bien dire!
Voyez-vous, dans la lueur pâle des nuits d'Orient, entre cette Vierge et ce Juste à genoux, sur un peu de paille en hâte ramassée, ce petit enfant qui sourit? C'est Lui!
Il a voulu naître pauvre, fils de pauvres, parce qu'il a voulu porter le poids de toutes les misères humaines... A cette humanité, pour laqelle il vient vivre, et pour laquelle il va mourir, il sourit et il tend ses petits bras... et ce que ses lèvres ne
peuvent pas dire, il le fait chanter au ciel par ses anges!.. " Paix, paix aux hommes! „ Fax liomimbus! Oh! qui ne l'aimera, ce petit enfant pauvre! Oui, quelques pâtres qui veillent sur leurs troupeaux près de là, viendront le bénir... et de loin, il y aura des rois qui le chercheront pour l'adorer... Mais le peuple fidèle... Savez-vous sa réponse au chant des anges... " Ah! le Christ est né!.. Que l'on massacre dans Bethléem et à l'entour tous les enfants mâles nés depuis deux ans, afin qu'il n'échappe ! „
Et le pauvre enfantelet, dans les bras de sa mère, s'exile. Il revient, et durant trente ans, voulant adoucir aux hommes, par son divin exemple, la dure loi du travail, il manie un vulgaire outil dans l'établi de son père... Et l'humanité passe méprisante et dédaigneuse devant ce Dieu qui travaille... Qui donc a souci de ce fils de charpentier?
Ai-je besoin, mes frères, de parcourir avec vous toutes les phases de la vie du Sauveur?.. Non, n'est-ce pas? Vous les connaissez toutes... Souvenez-vous. Mais songez donc comment l'amour apparaît dans chacune, et comment dans chacune l'amour est méprisé.
Il sait que l'intelligence de l'homme est obsurcie, qu'elle saisit mal, que souvent même elle n'atteint pas les choses de Dieu... Il l'enseigne, afin qu'elle sache la loi de sa foi et de ses devoirs : rien ne l'arrête, ni le tumulte des places publiques, ni l'opposition des tenants du temple. Le long des chemins, dans le désert, sur les montagnes, il
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prêche la doctrine qui illumine et qui sauve... et comme cVst au peuple qu'il parle, il s'abaissera à sa taille, il parlera sa langue, il lui dira ces paraboles d'Orient, si naïves et si touchantes dans l'allégorie de leurs récits.
11 est lumière de Dieu, et il veut que la lumière de Dieu brille sur le monde!
Il sait que ce n'est pas seulement l'intelligence de l'homme qui est obscurcie, mais que sa volonté est blessée, languissante, toujours prête à choir; et il l'entraîne par l'exemple!
Il dira : Bienheureux les pauvres, mais il sera pauvre lui-même. Bienheureux les doux, mais il sera doux et humble, aimant les petits et les méprisés. Bienheureux ceux qui sourirent persécution pour la justice, et qui fut persécuté comme lui? Bienheureux ceux qui pleurent, mais il a été l'homme des douleurs, n'est-ce pas?
Il n'y a pas un fardeau, ni une peine, ni une misère, il n'y a pas d'opprobre ni de souffrance, pas d'amertume ni de douleur, où le Christ n'ait pas marché avant lui et où il n'ait laissé de son sang!
La réponse du monde à ce grand amour, vous la connaisse/, nies Frères. Jésus fut aime, tendrement aimé d'un petit groupe d'hommes et de femmes... il y eut des jours très fugitifs, où on voulut le taire Roi; d'autres où <>n lui fit des ovations triomphales. I dehors de ce petit peuple, la tourbe des jaloux intriguait souterrainement contre lui et lui tendait ; il n'y tomba point. Klle tenta de le
lapider; il échappa. Puis son heure étant venue, Judas le vendit, et il se livra.
Alors, comme il lui restait un rôle à remplir, il s'inclina et sur ses épaules tomba le poids de tous les péchés du inonde, péché du passé, péché du présent, péché de tout l'avenir des hommes! " Représentez-vous, dit Bossuet, ce divin Sauveur sur lequel tombent tout à coup les iniquités de toute la terre : d'un côté les trahisons et les perfidies, les impuretés et les adultères; de l'autre les impiétés et les sacrilèges, les imprécations et les blasphèmes; enfin tout ce qu'il y a de corruption dans une nature aussi dépravée que la nôtre. Amas épouvantable, tout cela vient inonder sur Jésus-Christ. De quelque côté qu'il tourne les yeux, il ne voit que des torrents de péchés qui viennent fondre sur sa personne. " Torrentes iniquitatis con~ turbaverunt me... .Le voilà prosterné et abattu, gémissant sous ce poids honteux, n'osant seulement regarder le ciel, tant sa tête est chargée et appesantie par la multitude de nos crimes. „
Et tombant en agonie, il pria longtemps " Factus ni agonia prolixius orabat. „ 11 pria, pour qui? Pour ceux qu'il avait aimés dès le commencement, pour les hommes qu'il aimait encore et qu'il allait sauver en se faisant propitiation pour eux.
Et maintenant, va, ô Christ! monte au Calvaire. Le voici souffleté, là on lui crache à la figure; ici c'est le Christ à la colonne, le Christ aux outrages, et sa chair jaillit sous les fouets du soldat... Plus loin, écoutez le peuple : " Non, non, pas lui, mais
2ÔO CONFÉRENCES RELIGIEUSES
Barrabas. .. que son sang retombe sur nous et sur nos enfants! Crucifiez-le! Crucifiez-le! „ Puis c'est la lourde croix, traînée, cahotant sur l'âpre et rocailleuse montagne, et les coups des bourreaux, et la foule qui se moque et qui persifle...
Enfin... la voici debout, la croix, debout sur le ciel qui s'endeuille, debout devant Jérusalem et devant le monde. Et à ses clous, livide, déchiré, prêt à mourir, pend le Christ... et des lambeaux pantelants de sa chair, le sang coule, le sang tombe; tout son sang, tout son sang!
Mais où sont donc ceux qui L'aimaient? Personne! Où sont ses apôtres qui voulaient mourir avec lui? Personne!.. Où sont ceux qu'il a nourris, ceux qu'il a guéris, ceux qu'il a ressuscites?.. Personne! Personne! Il y a sa mère... Est-ce qu'une mère abandonne son enfant?.. Non, n'est-ce pas? Il y a Jean, le privilégié parce qu'il est le chaste, et une repentie, Madeleine, que le monde tenait pour infâme, mais que le Christ aimait parce qu'elle l'avait beaucoup aimé : " Quoniam dilexit multum! „
C'est tout! tous les autres, à la première alerte, s'étaient enfuis et lâchement l'avaient abandonné. Mais il y a là la tourbe des insulteurs, hideuse, ricanante, gouailleuse, et en face de cette horrible mort 'trouvant des plaisanteries de carrefour : " Descends donc, Roi des Juifs, descends donc! Ah! ah! voilà qu'il appelle Elie, maintenant! „
Il eut pour réponse un cri suprême et a < n du Dieu aimant qui va mourir, crucifié par ceux qu'il aimait, fut un dernier cri d'amour : " Père,
Père, pardonnez leur! ils ne savent pas ce qu'ils font! „
Un bourreau passa, le regarda, et voyant qu'il était mort, il ne lui rompit pas les os, mais, d'un coup de lance, il lui perça le flanc et le cœur... O Maître! O Maître! vous l'aviez voulu ainsi et le voilà maintenant, chrétiens, ce cœur, ce cœur percé, ce cœur béant, ce cœur qui saigne encore. C'est ce cœur qui a tant aimé les hommes.
Est-elle finie, maintenant, l'histoire de l'amour de mon Dieu?
Non, mes bien-aimés Frères! Avant ce drame, un mystère s'était passé, un mystère qui va durer toujours! " Comme il savait, dit saint Jean, que son heure était venue de quitter ce monde, et qu'il aimait les siens qui étaient dans le monde, il voulut les aimer jusqu'au bout : usque in finem dilexit eos. „
" O mes petits enfants, Filioli, leur dit-il, il nureste bien peu de temps à passer avec vous... Mais que votre cœur ne se trouble pas, ayez confiance en Dieu, et ayez confiance en moi. Je ne vous laisserai pas orphelins!.. Bientôt le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez, car je viendrai à vous! „
Et c'est alors qu'il réalise, au milieu d'innombrables effusions d'amour, le rêve suprême de son cœur :
" Prenez et mangez, ceci est mon corps! „ ' Prenez et buvez, ceci est mon sang! „ ' Afin que nous ne soyons qu'un, vous et moi,
CONFJ RI Ml S RELIGI1 i SI -
comme nous ne sommes qu'un, moi et mon P< afin que je sois en vous et vous en moi! Afin que ce ne soit plus vous qui viviez, mais moi en vous et vous en moi!
Et c'est à jamais, mes Frères! Le Christ vit là dans ce mystérieux sacrement de l'Eucharistie, afin que jusqu'au bout des siècles, à chaque heure du jour et de la nuit, il puisse guetter, pour ainsi dire, l'humanité qui passe et crier à son âme... Venez, oh venez! J'ai tant aimé les hommes! Prenez et mangez, ceci est mon corps... Prenez et buvez, ceci est mon sang... Ne soyons qu'un, vous et moi, comme nous ne sommes qu'un, moi et mon Père.
Ah! Frères, y avez-vous songé!.. Il n'y a pas de coin si reculé sur la terre où il ne tasse dresser au moins un toit de jonc ou de chaume, sous lequel il puisse vivre, pour attendre même le dernier, même le plus dégradé des sauvages et lui crier : " Viens! viens! ô mon enfant, je t'aime! „
Il s'est anéanti jusqu'à se faire homme! dit l'apôtre.
Mais quel anéantissement, n'est-ce pas, que de mendier ainsi l'amour... et l'amour de qui?.. L'amour d'un misérable!., et de quel misérable0., d'un ingrat.
Ah! j'ai beau m'en défendre, mais en dépit de moi, dans mon aine j'entends se lever une interrogation muette : En vérité, en vérité, est-il séant a un Dieu de tramer ainsi son cœur ;i la remorque d'une créature qui n'en veut pas? Mais n'oubliez
pas, s'il vous plaît, que Dieu peut patienter longtemps, parce qu'il est éternel, et que son éternité le vengera!
Et maintenant le Christ est-il aimé?
Oui, mes Frères!
Si je le niais, les apôtres sortiraient de leurs tombeaux, eux qui ont porté son nom jusqu'aux extrémités de la terre... Les martyrs se lèveraient et me montreraient la pourpre de leur sang répandu pour lui... Les vierges se lèveraient, elles qui pour son amour ont méprisé tous les amours du monde; l'Eglise tout entière se dresserait devant moi et jetterait ce cri passionné de l'apôtre : Que celui qui n'aime pas le Christ soit anathème!
Et même avant l'Eglise... Ah! vous vous lèveriez aussi, beaux petits enfants de Bethléem, tendre troupeau des immolés, qui avez ouvert la procession sanglante!
Salut! fleurs des martyrs, qu'au seuil de la vie, le bourreau du Christ a fauchées comme l'ouragan des roses naissantes.
Salvete lions martyrum Quos lucis ipso in limine ( 'hristi insecutor sustulit Ceu turbo nascentes rosast
Oui, le Christ est aimé!
D'où vient, mes Frères, qu'après avoir dit ces paroles aimantes : " Voici ce cœur qui a tant aimé les hommes, „ le Christ lui-même ajoute ces mots
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découragés : " Et en retour, il ne reçoit qu'indifférence, mépris et sacrilèges! „ D'où vient qu'il jette au monde cet appel de suprême tristesse : " J'ai cherché quelqu'un qui me consolât, et je n'ai trouvé personne! ,.
Ah! mes Frères, est-ce que nous, nous aimons Jésus-Christ? L'aimons-nous comme il veut être aimé? J'en appelle à vous-mêmes... Si vous aimiez une âme, seriez-vous ravi qu'elle vous aimât à la manière dont vous aimez le Christ?.. L'amour est toujours l'amour : dans le cœur de Dieu comme dans notre cœur, il est jaloux.
Quand on aime, ce n'est pas la seconde place que l'on veut, ni même la première... c'est le cœur tout entier.
Frères, Frères, est-ce que tout votre cœur est au Christ? Ah! que de choses vaines, que de choses frivoles, que de choses qui meurent, prennent rang à côté de lui dans nos pauvres cœurs!.. Que de fois elles le repoussent, le reculent et le rejettent en arrière... hélas! hélas! que de fois elles le chassent et le mettent dehors, comme on ferait d'un intrus! lui, notre Dieu!..
Et vous vous flattez d'aimer le Christ!
Savez-vous, mes Frères, comment Dieu veut être aime.-' Oh! ce n'est point par de vaines prières ni par adorations stériles. Crier : " Seigneur, Seigneur, „ ne suffît pas! Comment il veut être aime, je vais vous le dire, car il est temps de conclure et je \«>us supplie de le méditer a part VOUS dans vos âm<
Quand saint Jean eut dit : l'amour de Dieu pour nous a paru en cela qu'il a envoyé son fils unique dans le monde... Aussitôt après, et sans transition d'aucun genre, par une conséquence magnifique, il ajoute... O mes très chers, si Dieu nous a aimés ainsi, nous devons nous aimer les uns les autres!.. Charissimi, si sic Dais dilexit nos, et nos debemus alterutrum diligere (i). Voilà le secret de l'amour que veut le Christ : nous devons aimer nos frères.
Et où l'apôtre Pa-t-il pris, ce secret-là? Dans le Christ lui-même! Immédiatement après ces mots touchants que je vous disais tantôt : " O mes petits enfants, il me reste bien peu de temps à passer avec vous! le Maître s'écrie : Aimez-vous donc les uns les autres comme je vous ai aimés, car si je vous ai aimés, c'est afin que vous vous aimiez les uns les autres " Ut diligatis invicem sicut dilext vos, nt et vos diligatis invicem „ (2). Aimer quelqu'un, c'est le servir! C'est encore un mot du Christ : Quand il eut lavé les pieds à ces douze pêcheurs qui étaient ses apôtres " Je viens de vous donner un exemple, leur dit-il, afin que ce que j'ai fait, vous le fassiez aussi „.
Voilà donc ce que veut le Maître : que nous aimions nos frères.
Et comment?.. Comme lui nous a aimés.
Il a été notre lumière... Soyons leur lumière.
1 1 1 s. Jean, ch. [V, v. ci.
(2) S. Jean, ch. XIII, v. 34.
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Il a été notre exemple... Soyons leur exemple.
Il a été propitiation pour nous... Soyons propitiation pour eux.
Alors nous aimerons le Christ.
Lumière... Exemple!.. Mais n'est-ce pas à vous surtout que revient ce rôle, à vous, mes Frères que la destinée a mis au rang de ce que l'on a très bien appelé les classes dirigeantes. Le nom est moderne, mais combien il est vrai! Le peuple et les petits, ceux que le Christ prédilectionnait, ont les yeux ouverts sur vous et ils vous interrogent. Allez donc à eux, dites-leur leur devoir et leur Foi, dites-leur les secrets de la terre et les secrets du ciel, dites-leur tout l'Evangile.
Ils ont les yeux ouverts sur vous et ils vous étudient. Ah! prenez garde! Ce qu'il vous verront faire, ils le feront' Prenez garde! Ne perdez pas leurs âmes. S'ils vous voient vous affadir dans les molles pare--'-, comment voulez-vous qu'ils aiment le travail? S'ils vous voient faire de l'or votre Dieu, comment voulez-vous qu'ils n'aient pas faim et soif d'or, eux aussi? S'ils vous voient tourbillonner comme des fous dans l'incohérence de vos fêtes, comment voulez-vous qu'ils se satisfassent des sains et fortifiants plaisirs? S'ils vous voient superbes, comment voulez-vous qu'ils soient humbles? S'ils vous voient voluptueux, comment voulez-vous qu'ils soient chastes? S'ils vous voient déserter vos foyers pour courir les aventures, comment voulezvous qu'ils soient fidèles, eux!.. Croyez-vous qu'ils se laisseront leurrer par la bénignité trompeuse des
mots exotiques? Non, non! ils seront sincères et où vous écrirez un nom très doux, ils écriront le vrai nom, le nom brutal : adultère!
Ah! prenez garde! prenez garde! par amour pour le Christ, prenez garde... ne perdez pas l'âme de ces pauvres petits! " Malheur! Malheur! à celui qui sera scandale à ces petits qui croient en moi : mieux vaudrait qu'on lui mit au cou une meule et qu'on le jetât à la mer. „
Et ce n'est pas tout... Le Christ fut propitiation pour vous. Soyez propitiation pour vos frères. Qu'est-ce à dire?
Je vous montrais tantôt, comment nous, chrétiens, qui aimons le Christ, nous l'aimons mal pourtant. Et que sommes-nous, sinon la petite part de la grande famille humaine?
Ah! qui comptera les âmes qui ne connaissant pas le Christ, ne le savent pas aimer!.. Qui comptera les âmes qui le connaissant le dédaignent, passent devant, comme devant un étranger, et courent à toutes les concupiscences? Et celles qui le connaissant l'insultent, le méprisent, le haïssent, Le persiflent, et se souvenant sans doute des prétoriens d'autrefois, lui crient en ricanant : Salut, roi des Juifs, et lui crachent au visage! Et celles qui lui ont déclaré la guerre, et par toutes les armes, a\ec un acharnement d'enfer, se ruent à l'abattre.!
Est-ce que nous n'avons pas vu c'était hier un grand peuple, avec l'éclat pompeux et sonore des triomphes, traîner sous les voûtes de son Panthéon, les cendres d'un apostat qui, durant
cinquante ans de sa vie, avait secoué, de toutes ses fureurs, la vieille croix du calvaire pour en jeter bas Jésus-Christ et le rouler dans la boue?
Frères, regardez donc cette fumée qui de la terre monte au ciel... il y a de l'encens sans doute et des prières, mais combien noyés par l'immense et noir nuage des prévarications du monde!
Eh bien, courbez-vous... toutes ces iniquités que le Christ a portées, à votre tour chargez-en vos épaules, et suppliants, à genoux, criez pitié à Dieu.
Pardon, mon Dieu, pardon pour mes péchés à moi, si nombreux, hélas! et si honteux, Seigneur!
Pardon pour les péchés de ceux que j'ai aimés et qui sont morts! Pardon pour les péchés de ceux que j'aime et qui vivent! Pardon pour les péchés de mes frères, les chrétiens! Pardon pour les péchés de mes frères séparés, les hérétiques et les schismatiques.
Pardon pour ceux qui vous ignorent... pardon pour ceux qui vous connaissent, mais qui vous persécutent.
Pardon pour les orgueilleux, pardon pour les impurs, pardon pour les injustes!
Pardon, ô Christ, pardon pour tous ceux qui dédaignent votre amour et marchent sur votre co ur!
Agneau de Dieu, qui porto/ les péchés du monde, épargnez-nous! Agneau de Dieu, qui portez les péchés du momie, exaucez-nous! Agneau de Dieu, qui portez les péchés du monde, ave/ pitié de nous!
O'cœur, ô cœur ineffablement aimant de mon Dieu, ô cœur victime, souvenez -vous du calvaire... Ne nous abandonnez pas, ô cœur, notre espérance unique! Jetez encore sur nous ce dernier cri de votre amour : " Père, Père, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font! „
La Passion de Notre Seigneur
Si qtiis vult ventre post me, abneget sentetipsum, tollat crucem suant et sequatur me.
Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive!
Ev. S1 Math., ch. 16, v. 24.
Mes bien-aimés Frères en Jésus-Christ,
vant la fête de Pâques, Jésus-Christ sachant que son heure était venue de s'en retourner à son Père, comme il avait aimé les siens qui étaient en ce monde, il voulut les aimer jusqu'au bout. Et poussant son amour jusqu'à des extrémités qui l'ont fait appeler une folie, il s'abaissa, lui, Dieu, jusqu'à laver les pieds à ses disciples -
même au traître. Il s'anéantit jusqu'à leur donner son corps à manger et son sang à boire, — et le traître aussi but et mangea.
L'Eglise nous rappelait hier les solennités de la Cène, si brûlantes d'amour, si touchantes de tendresse, si navrantes d'angoisse.
Mais tout n'était pas fini ! Il restait au Christ à souffrir et à mourir!
" Ah! maintenant, voici que vient le prince du monde... levez-vous et sortons d'ici. „
Ils se levèrent et ils sortirent, les disciples, le cœur serré, l'âme oppressée dans l'attente d'événements qu'ils pressentaient sinistres; car, je ne sais quel nuage de mélancolie avait assombri le front du Maître. Ce départ prochain, ces adieux, ce traître qui allait lever le pied contre Dieu, tout faisait en eux comme un flot de tristesse indécise qui montait. Ils ne se doutaient pas de la tragédie terrible qui se préparait pour le Christ.
O mes Frères, venons, nous aussi, venons et suivons le Maître pas à pas, dans cette longue, douloureuse et sanglante agonie qui commence!
Ah, vous qui avez souffert, vous le savez; vous qui allez souffrir, sachez-le, chaque homme en ce monde a dans son sort de traverser des heures douloureuses. Nos yeux sont faits pour les larmes, DOS cœurs pour les sanglots. Il n'y a pas de vie qui n'ait son calvaire, âpre et dur à monter!.. Venez! venez, mes frères, venez apprendre à souffrir!
Saint Augustin appelle quelque part les hommes
les fils du Calvaire. " Filii Calvariœ. „ C'est vrai! c'est là que le Christ nous a engendrés par son sang; c'est là qu'il nous a faits à la vie, c'est là qu'il versera dans nos cœurs le vin généreux de la force et du courage. Frères, c'est là qu'il nous appelle : Si vous voulez venir après moi, renoncez à vous-même, prenez votre croix comme j'ai pris la mienne et alors venez et suivez-moi!
O mon Dieu, vous, qui d'un charbon ardent avez purifié les lèvres d'Isaïe le prophète, purifiez mon cœur et ma bouche, afin que je sois digne d'annoncer votre Evangile.
Jésus marcha longtemps, achevant le long de la route ses dernières leçons et comme le testament de son cœur.
La nuit tombait, vaguement éclairée par la lune qui jetait sur la terre de Jérusalem sa lumière pâle et morte. A peine hors des murs , il dit adieu à ce petit groupe encore fidèle, et ne gardant avec lui que Pierre et les fils de Zébédée, il s'avança dans l'ombre d'un bois d'oliviers noueux dont les feuilles serrées faisaient la nuit plus noire.
Il atteignit bientôt l'entrée d'une grotte profonde où il avait coutume de prier le soir. Il y arrêta ses disciples : " Demeurez ici, leur dit-il, et veillez avec moi. „ Ht seul il s'avança. La crainte, l'abattement, la stupeur, dit saint Marc, l'avaient envahi et montaient dans son àme! Et alors se fit en lui cet incompréhensible mystère : la force divine apparaissant comme défaillante en l'homme-Dieu.
Il vit d'un regard l'horrible torture de sa passion
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prochaine, il vit la croix et la mort, il vit ce cruel couronnement de toute une vie d'amour, car... qu'avait-il fait autre chose durant ces trente-trois ans de sa vie., qu'avait-il fait autre chose qu'aimer... et le retour du monde, le voilà!.. Une petite poignée d'hommes et de femmes l'ont écouté, l'ont suivi, l'ont aimé, peut-être parce qu'il les guérissait et qu'il les nourrissait... ils vont fuir!.. Et c'est tout : de quelque côté qu'il se tourne, on le jalouse, on l'envie, on conspire sa mort parce qu'il gène... et maintenant, voici l'heure fixée par le Père, il faut mourir... et mourir ainsi, dans le sang des tortures et dans l'infamie des gibets. Et il eut peur! Ses genoux fléchirent et, comme sous un fardeau trop lourd, la face contre terre il tomba.
O Père! vous qui pouvez tout, faites que ce calice s'éloigne de moi!
Oh! que c'est bien là le cri du cœur humain, faible et tremblant devant l'épreuve! Que de fois nous l'avons pousse dans nos douleurs. Seigneur, Seigneur, c'est trop pour moi, faites que ce calice s'éloigne!
Jésus l'a voulu jeter à son Père, par condescendance pour notre misère et comme pour ne pas effaroucher la débilité de nos courages.
Mais écrasé comme il l'était, avec quelle vaillance il ajoute : cependant, Père, que votre volonté se fasse! lu alors, comme s'il avait voulu chercher, devant Dieu qui l'abandonnait, quelque consolation humaine... il s'en alla vers ses amies...
Ils dormaient!..
Un seul veillait, c'était le traître, qui courait, se cachant dans l'ombre, chercher les prêtres et les puissants, et tout bas leur dire... Qu'est-ce que vous me donnerez?., je vous le livrerai... Et on lui comptait ses trente deniers.
Trois fois Jésus pria, trois fois il vint à eux... Ils dormaient!
O vanité des recours humains! Vanité de la créature sourde à nos douleurs, muette à nos larmes!.. Elle dort, elle dort... Ah! que de fois, insensés que nous sommes, nous bâtissons sur elle l'édifice de notre bonheur! Et quand nous allons à elle... elle dort! Après, nous pleurons!
Jésus savait maintenant qu'il ne pouvait compter sur personne : " Vous n'avez pas su veiller une heure avec moi! Venez maintenant, c'est assez! L'heure est venue où le Fils de l'homme va être livré aux mains des pécheurs. Celui qui va me trahir s'avance! „
Ils suivirent le Maître à travers les taillis dans la nuit devenue plus profonde et plus solitaire.
Des bruits de voix étouffées leur venaient et, à travers les feuilles des arbres, luisait, tremblant, le feu rouge des torches lointaines... On entendait des pas assourdis et comme un cliquetis d'armes.
Soudain, au détour d'un sentier, en armes, avec des fallots et des lanternes, parut la cohorte; derrière, cachés, car ils avaient honte, des prêtres et des valets du temple, et parmi eux, pâle, livide, tremblant, Judas!
A la vue du Christ, debout dans la majesté de
son innocence, tout ce bataillon de prétoriens, muet, s'arrêta.
" Qui cherchez-vous? leur dit-il.
— Jésus de Nazareth.
C'est
moi
Et à cette voix du Maître, à son regard, tous ces vieux soldats qui, dédaigneux de la mort, vingt fois triomphants, avaient porté à travers le monde la fortune romaine victorieuse, frappés comme par la foudre, tombèrent! C'était la puissance de Dieu qui se montrait pour la dernière fois.
Il les fit se relever.
" Qui cherchez-vous, „ leur dit-il.
Hésitants, ils répondirent encore : " Jésus de Nazareth. „
" Je vous l'ai déjà dit, Jésus de Nazareth, c'est moi. „
Et nul n'osait s'approcher de lui pour le saisir. Alors les prêtres poussèrent Judas qui avait promis de donner le signe. Et Judas s'avança, l'œil oblique, la tête basse, n'osant regarder Jésus... Il lui tendit les bras, et dans un horrible sourire, il le baisa! " Salut, Maître, „ dit-il d'une voix douce et traîtresse.
Jésus laissa faire : il se livrait.
Et ce fut vraiment le signal.
Toutes les mains menaçantes, haineuses, vers lui se tendaient. Le premier qui le toucha fut un valet du temple. Pierre eut alors un mouvement de vaillance fugitive. Il avait un glaive., «l'un grand coup, bien en face, il frappa l'insolent; celui-ci se détourna et l'arme inexpérimentée ne lui lit qu'une
insignifiante blessure. Jésus la guérit sur le champ. Il fit remettre l'épée au fourreau. " La coupe que me présente mon Père, il faut que je la boive „ et il offrit ses mains aux cordes. On le lia, on l'enchaîna, à triple tour et à grands nœuds, comme un révolté, lui, l'agneau doux et blanc que l'on allait conduire à la boucherie. Alors quand il fut bien lié, et bien entouré de soldats, et qu'ils estimèrent qu'il n'y avait plus rien à craindre, les prêtres et les anciens du peuple s'avancèrent, hardis maintenant et persifleurs.
Us l'avaient, ils le tenaient, ils allaient boire à longs flots leur vengeance.
Marche, ô Christ, voici l'heure et la puissance des ténèbres.
Tiré par les cordes et par les chaînes, poussé dans le dos, brutalisé par les soldats, persiflé par les prêtres, Jésus fut ramené dans la ville... Des torches fumeuses éclairaient la route et jetaient des reflets rouges sur cette bande de soudards et de prêtres hideux. Elle fut longue, la route, sur les bords du Cédron, au milieu des tombeaux de l'I Iaram et dans les rues tortueuses de la ville. Jésus la faisait, silencieux et résigné. " Que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, 0 Père, mais la vôtre! „
Il fut conduit à Anne, le Grand-Prêtre. Bien que déposé de sa charge par Valérius Gratus, le prédécesseur de Pilate, aux yeux des Juifs qui n'admettaient pas dans le temple l'ingérence romaine, Anne restait le vrai Grand-Prêtre, et Caïphe, mis
CONFERENCES RELIGI1 I 51 -
à sa place, ne l'occupait qu'à la manière d'un répondant officiel.
Aussi est-ce à lui tout d'abord que les Juifs firent conduire Jésus, pour qu'il le jugeât. Anne se prêta à cette comédie : il savait bien dans son cœur, que depuis la résurrection de Lazare, par le sanhédrin rassemblé dans l'ombre, Jésus était condamné à mort. Mais il fallait un semblant de justice, n'est-ce pas?..
Il interrogea le Christ sur sa doctrine et sur ses disciples. Jésus lui répondit : J'ai parlé sur les places publiques et dans la synagogue... J'ai dit ma doctrine à qui voulait l'entendre. Interrogez ceux qui m'ont entendu!
Un des soldats du temple qui était près de lui, lui cria : Ah! c'est ainsi que tu réponds au Grand- Prêtre, et il le souffleta!
Frappe, soldat du temple, frappe, Juif, et ne crains plus... il est lié!
Anne n'eut plus un mot du Christ.
Dans l'intervalle, à la hâte, dans une autre aile du même palais, on avait rassemblé le sanhédrin et tous ces juges étaient arrivés, par la nuit, précipitant leurs pas aiguillonnés par la nouvelle... " On a saisi Jésus! „ Et tumultueuse, l'assemblée se rangeait dans la grande salle de justice où Caïphe, le Grand-Prêtre officiel, allait la présider, et l'on se demandait, avec un effarement mêlé de crainte et de joie... Est-ce vrai, est-ce vrai qu'on l'a saisi."
Quand Jésus entra, grand, majestueux, divin dans ses chaînes, il y eut un frisson qui courut dans
cette assemblée des vieillards et des sages, le frisson du tigre devant sa proie à merci. On se hâta; des témoins pris au hasard de la main, défilèrent, accusant le Christ; mais ils se contredisaient les uns les autres. Qu'importe! il faut qu'il meure et... il fallait aller vite, car, qui sait, le jour allait venir et peut-être demain le peuple, ce petit peuple que Jésus avait aimé, se soulèverait pour lui!.. Vite, vite donc, qu'on lui trouve un crime! L'incertitude, le trouble, la crainte régnaient parmi ces beaux juges et ils s'entre-regardaient!
Jésus, toujours silencieux, se tenait debout dans la majesté de son innocence!
Mais vous ne répondez donc rien à vos accusateurs? lui cria Caïphe.
Jésus ne répondit pas.
Alors, bondissant de son estrade et se précipitantvers le Christ, la main dressée au ciel : Je t'adjure au nom du Dieu vivant, dis-nous si tu es le fils de Dieu !
Et calme, lui, devant cette exaltation affolée, Jésus répondit : " Je le suis! „
Alors Caïphe eut un cri de triomplë : Ah! vous l'avez entendu... Qu'avons-nous besoin de témoins? Il blasphème.
Et toute l'assemblée n'eut qu'une voix : Il blasphème! il est digne de mort! Et ce fut vite fait de libeller la sentence!.. " Qu'on le crucifie! „
Mais cette condamnation, que dis-je, cet assassinat, ne suffisait pas à la haine juive, et l'on vit les juges, les vieillards, les prêtres, se presser
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autour de Jésus pour l'insulter à leur aise. Alors ils lui crachèrent au visage et, de derrière, toujours lâches, ils lui donnèrent des soufflets, disant : Allons! Christ, devine qui t'a frappé. Jésus immobile se taisait.
Toutefois cet arrêt de mort prononcé par le sanhédrin des Juifs était inopérant. Depuis que la Judée avait été réduite en province Romaine, le Procurateur romain seul avait le droit des peines capitales.
C'était alors Ponce-Pilate, favori de Tibère, créature de Séjan, nature molle et tremblante, très dédaigneuse des Juifs, mais couchée à plat devant César. On eût bien voulu lui conduire de suite Jésus, mais il était trop tôt; la nuit qui avait couvert toute cette procédure souterraine durait encore et il s'en fallait d'une heure que le soleil se levât. Jésus fut remis aux soldats de la cohorte en attendant le jour. Et le jeu qu'ils avaient vu jouer aux prêtres, ces brutaux le jouèrent à leur tour. Crachats et soufflets retombèrent sur le Christ livré aux outrages.. Ah! tu es roi, et ils lui enfoncèrent une couronne d'épines!.. Ah! tu es le fils de Dieu! et le couronnement eut lieu chez Pilate. Ils trouvèrent plaisant de lui bander les veux et le bousculant et le frappant ils lui criaient aussi : Allons! allons! devine!
Enfin sur les montagnes parut le soleil! O lumière, toi si douce aux yeux, si calmante au cœur, si souriante à l'âme. O lumière! pourquoi as-tu éclairé ce jour lamentable!
Au prétoire, Pilate siégeait, entouré de ses licteurs, dans toute la solennité des cours romaines... Les soldats menèrent Jésus devant lui, car nul des Juifs n'osa entrer... ils reculaient devant la souillure que leur eût faite l'ombre des murs d'un palais des Gentils. Touchant scrupule dans ces âmes qui ne reculaient pas devant le sang du Juste.
Quand Pilate vit Jésus lié de cordes et de chaînes, le visage- souillé et meurtri mais rayonnant d'une sérénité divine, humble, silencieux et calme... il pressentit quelque intrigue lâche coutumière aux haines de ces Juifs qu'il méprisait.
Et dans un premier élan généreux, il n'entendit pas apostiller un jugement qu'il n'eût pas revisé lui-même. Il alla jusqu'au péristyle du prétoire et du haut des marches interpellant les prêtres : " Quelle accusation portez-vous contre cet homme? „ leur demanda-t-il?
Ils répondirent : Si cet homme n'était pas un malfaiteur, nous ne vous l'aurions pas livré. Pilate avait deviné juste : ce qu'ils voulaient, c'était l'aveugle consécration de leur assassinat légal.
Prenez-le donc et jugez-le vous-mêmes, leur répliqua-t-il.
Ils répondirent, reconnaissant leur vasselage : Nous ne pouvons mettre à mort personne. Mais il semé le trouble et la révolte dans le peuple, il empêche de payer le tribut à César, il se dit Me>sie ( t Roi. Ils mentaient et ils savaient qu'ils mentaient!
Pilate eut un sourire de mépris pour ces Juifs
artisans d'émeutes et de révoltes, et devenus tout à coup les zélateurs de l'ordre et de César!
Il rentra et devant la calme et souveraine majesté de Jésus, il se sentit dominé : Etes-vous vraiment Roi des Juifs? lui demanda-t-il. " Mon royaume n'est pas de ce monde, lui répondit Jésus : s'il était de ce monde, mes sujets combattraient pour moi.
„ Vous êtes donc vraiment Roi?
,, Oui, je suis Roi! Je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité.
„ Qu'est-ce que la vérité, demanda Pilate, et sans attendre de réponse, peut-être pour échapper à l'ascendant de Jésus qui l'envahissait, il sortit.
„ Cet homme est innocent! Je ne lui trouve pas de crime! „
Il y eut un moment de stupeur parmi les prêtres! Couvert par l'Aigle romaine, le Christ allait-il leur échapper!., et Pilate continua :
C'est la coutume- qu'à vos fêtes de Pâques, je vous délivre un criminel... Voulez-vous que je délivre votre Roi des Juifs?
Ah! mes Frères, quel' tableau!
Au haut des marches du Palais, devant ses licteurs, Pilate... Au fond du péristyle, entre les soldats qui le gardaient, lié des deux mains, Jésus; et en bas, sur la place, la masse du peuple accourue, haineuse, enfiévrée de sang, houleuse et murmurante, avec des poussées comme une mer qui s'irrite sous la tempête! et les prêtres courant dans cette foule, lui souillant son rôle, l'excitant aux
fureurs, la cravachant de colères, comme on cravache une meute aboyante...
" Délivrer Jésus!.. Et tous les bras se tendirent menaçants, les bouches s'ouvrirent hideuses, et il y eut une clameur horrible : " Non! Non! pas le Christ! mais Barabbas, Barabbas l'assassin, Barabbas le voleur... Pas le Christ... Non hune sed Barabbam. „
Pilate, toujours méprisant, regardait la foule hurlante. Une voix s'éleva dominant les cris : " Si vous délivriez Jésus, vous ne seriez plus l'ami de César, car, en se disant roi, il s'est insurgé contre César. „
Ah! César!.. Pilate était lâche... ce fier romain tenait à sa place, et César pouvait la lui reprendre... Sa figure se crispa. Il eut peur dans son âme! Le Christ était perdu! Paul en appellera à Rome, et il y aura un proconsul pour aussitôt le couvrir de l'égide impériale; mais le Christ, lui, n'aura pas de recours, il sera abandonné par tous, trahi par tous, vendu par tous... par Judas pour trente deniers, par Pilate pour cette place de proconsul. Et nous, mes Frères, et nous, pourquoi le vendonsnous, le Maître? Pourquoi?
" Ah! vous voulez Barabbas, mais alors que voulez-vous que je fasse de votre Roi! " Crucifigatur! Qu'on le crucifie! Qu'on le crucifie! „ " Tune
ergo tradidit eis illum ut crucifigeretur! „ Et il leur livra Jésus pour qu'il fût crucifié.
Ah! le triomphe de ces prêtres, vainqueurs enfin!
Ah! la joie . féroce de cette foule en délire!
Enfin, ils allaient voir mourir le Christ!., ils allaient être débarrassés du prêcheur! et ils pressaient les soldats de hâter la besogne... Jésus doucement regardait le peuple... Il y a huit jours, cette même foule qui aujourd'hui lui crache au visage, cette même foule l'acclamait et jetait des palmes sous ses pas : Hosannah au Fils de David!
Oh! vanité de la gloire!
Ses yeux cherchaient autour de lui ses apôtres, ceux qu'il avait aimés, qu'il avait appelés ses frères. Personne... A la première alerte tous s'étaient enfuis. Pierre qui l'avait suivi d'abord, venait de le renier devant une femme : a Je vous jure que je n'ai jamais connu cet homme-là. ,, Non riovi hominem. O vanité de l'amour!
Il chercha dans cette foule les malades qu'il avait guéris, les aveugles qu'il avait fait voir, les boiteux qu'il avait fait marcher, ce centurion à qui il avait rendu sa fille morte, cette veuve de Naïm dont il avait ressuscité le fils... Personne! 11 y avait bien là un centurion, mais il veillait à ce qu'on apportât une croix... 11 y avait bien des femmes, mais échevelées, elles criaient : " Qu'on le crucifie et que son sang retombe sur nos fils! „
Personne! Personne! O vanité du bien fait aux h unîmes!
Jésus est seul, trahi, vendu, abandonné, livré à ses bourreaux! Et c'est pour ces gens-là que vous êtes venu, ô Maître!
Bois le calice jusqu'à la lie, ô Christ! Donne ton corps qu'on le déchire, donne ton cœur qu'on le brise!
Marche! ô Christ, marche! C'est l'heure et la puissance des ténèbres... Nunc est hora et pu tes tus tenebrarum!
Voici la croix! et soudain Jésus, comme s'il se réveillait d'une pensée distraite, la voit, ses yeux rayonnent, ses lèvres sourient, il étend les bras vers elle, il l'accepte, il l'embrasse, il la prend sur son épaule et courbé sous ce lourd poids qui l'écrase, il va!
La foule se met en cortège, les enfants courent à la tête, dansant et battant des mains... ils vont voir mourir un homme!.. Les soldats suivent avec le Christ et les deux condamnés qu'on crucifiera à ses côtés. Puis viennent les prêtres, cachant mal leur joie sous une gravité hypocrite et menteuse.
Et autour, la foule égarée, la foule payée, qui crache sur le Christ et embrasse Barabbas, la foule des égouts et des jours sinistres. Et par dessous les cris on entend le bruit confus et grossier des conversations populaires avec des lazzis qui soulèvent des rires abjects. On se pousse, on se bouscule, on franchirait la haie des gardes, pour injurier de plus près l'innocent qui va mourir.
Jésus, silencieux, marche sous les outrages comme sous une voûte d'ignominie.
La route était longue encore à travers les rues tortueuses de Jérusalem jusqu'à la porte judiciaire, et de cette porte au Golgotha. Depuis la cène, Jésus n'avait ni bu ni mangé. Il avait passé une nuit sanglante dans les cachots du prêtre Anne, injurié, battu par les soldats juifs... puis étaient
venus les longs interrogatoires, puis la flagellation romaine : son sang avait jailli par cent déchirures, et de chacune des épines de sa couronne, des filets pourpres coulaient, rougissant sa figure, inondant ses yeux et son cou... Epuisé de force et de vie, il marchait, traînant sa croix qui cahotait sur les cailloux. Sa poitrine haletait, ses membres, longtemps soutenus par une volonté plus forte que la douleur, fléchirent enfin, ses genoux chancelèrent, il s'affaissa et la croix se renversa sur lui.
Un émoi courut dans le peuple, il crut que sa joie de voir crucifier lui échappait... Quand il vit que le Christ vivait encore, il se rassura et reprit ses cris et ses injures. Les soldats romains, brutalement, relevèrent le condamné et, sans pitié pour ce Juif qu'ils méprisaient comme ils méprisaient tous les Juifs, et qui devait mourir d'ailleurs, sans lui donner un moment de relâche, ils lui remirent la croix sur les épaules et le poussèrent en avant.
Et Jésus, pâle et sanglant, marcha seul, sans un ami, sans un fidèle.
Trois fois il tomba ainsi, et trois fois, de leurs rudes mains de soudard, les bourreaux le relevèrent. Un passant, corvéable aux Romains, fut appelé à l'aider, et cet étranger avec lui partagea le fardeau. Mais toujours ni un ami ni un fidèle.
O Christ, pourquoi les avez-vous aimes ainsi, puisqu'ils devaient vous abandonner tous, tous! Tous?.. Qu'ai-je dit? Non! non! il y aura un cœur du moins qui ne vous abandonnera pas!
Les disciples fuyants avaient tâché sans doute de cacher à Marie toute l'horreur du sort de son fils; mais bientôt, prévenue par les bruits de la foule, qui vont s'étendant au loin comme si l'air les portait avec lui, elle a tout appris... Jésus va mourir! Son fils!., elle vole, elle veut voir son fils. Par les rues détournées raccourcissant son chemin, elle court, précipitant ses pas, le cœur navré d'angoisse. Tout à coup, elle entend des cris et des clameurs lointaines. Oh! c'est là! et soudain, au détour de la route, il est devant elle, pâle, sanglant, sous la croix qui l'écrase.
O mon Dieu!.. Un cri échappa à la Vierge; ni la foule ni les soldats ne l'arrêtent, et sanglotante, ses deux bras autour du cou de son Fils, elle le couvrit de ses baisers. " Nec potuit dicere verbum, „ dit saint Boniface. " Elle ne sut dire un mot. „ Elle ne parlait point, et pas plus que sur ses lèvres, la tradition ne met un mot sur les lèvres de Jésus. Elle pleurait!
Est-ce qu'une mère et un fils ont besoin de parler pour se comprendre?
O Marie, pauvre Marie, voilà donc ton enfant! ce Jésus si beau, que tu as tant de fois endormi sur tes genoux, que tu caressais avec tant d'amour, ce Jésus que tu courus cacher en Egypte pour le ravir aux jalousies d'Hérode, ce Jésus qui avait vécu trente ans sous ton regard, et qui ne t'avait quittée que pour aller enseigner et sauver son peuple. Voilà ce que ce peuple en a fait!
Saisis un moment et vaincus par le cri de cette
mère, bientôt les soldats et la foule se reprirent. On arracha la Vierge à son fils.
Oh! reste près, Marie, ne le quitte plus, il va mourir!
Enfin voici le terme! On enleva la croix des épaules du Christ et tandis qu'on la dressait, des soldats dépouillèrent la victime et la foule en cercle regardait.
Ah! que ne regarde-t-elle là-bas au loin, dans ce bois sombre et noir... il y a là, à quelque branche noueuse, un corps secoué par des convulsions hideuses. C'est le traître, désespéré, maudit, damné, qui se pend... et il crève par le milieu, crepuit médius, dit l'Evangile, comme on dirait d'un chien.
Mais la foule regarde les soldats, les bourreaux et la victime. Ils arrachent à Jésus son manteau et le déchirent pour s'en faire des parts. Ils lui arrachent sa robe, cette robe que Marie avait tissée pour son enfant; tantôt ils jetteront les dés pour savoir à qui elle appartiendra.
Et le Christ, le Roi des mondes, apparaît nu à la face de l'univers.
Que lui reste-t-il? De l'or?.. Il a vécu de travail et d'aumônes, et le peu qui servait à nourrir ses disciples, Judas le lui a volé... Une demeure?.. Depuis longtemps le Fils de l'homme n'avait pas même une pierre où reposer sa tête... De la gloire?.. Il va mourir sur un gibet avec deux voleurs... De l'honneur?.. On a trouvé qu'un Barabbas valait mieux que lui... Des amis, des fidèles?.. Où sont-ils? Us étaient la, il y a huit jours, quand on jetait des
palmes au Maître. Et maintenant, sinon sa Mère et quelques femmes qui suivent de loin et pleurent, qui donc est avec lui de ceux qui l'aimaient?.. Il avait un lambeau d'étoffe pour se couvrir... les soldats se le disputent.
Que lui reste-t-il donc?.. Rien! Rien!
Ah! mes Frères! et nous, nous ne savons pas même dépouiller nos cœurs! Et quand, de l'amas de frivolités qui nous entourent, quelque morceau tombe, nous crions, nous pleurons, nous maudissons la vie!
Mais regardez donc le Maître!
Enfin, la croix est debout, Jésus y fut hissé, des cordes pénétrantes y attachent ses bras et ses pieds, et de grands clous, trouant sa chair sous les coups de marteau qui font jaillir son sang, l'y clouent et l'y suspendent.
Et Marie était là, et c'est sous ses yeux que coule ce sang, ce sang de son fils!
Et les Juifs applaudissent. A eux, ce sang qui coule; et cette mort maintenant assurée, et sur la croix cette victime dont la chair déchirée frémit, et cette mère qui pleure, font à leur haine une joie féroce.
Ecoutez comme ils l'injurient :
" Allons! toi qui devais détruire le temple et le rebâtir en trois jours, sauve-toi donc de la mort! „
" Allons, criait un autre, si tu es le fils de Dieu, descends de la croix. „
" Ah! reprenait un troisième, il a sauvé les autres et il ne sait se sauver lui-même. „
Et à chacun de ces persiflages hideux, la foule trépignait et riait de son gros rire.
Jésus répondit, ses lèvres s'ouvrirent, il regarda le ciel : " Père, dit-il, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font! „
Trois grandes heures se passèrent, cruelles et lentes; le sang de Jésus coulait goutte à goutte et sa vie s'épuisait doucement... Les Juifs savouraient la mort qui venait. Marie était là près de la croix, la tête relevée, les yeux fixés sur son enfant... Oh! le martyre de cette pauvre mère! Jean était debout près d'elle et Madeleine à genoux, ses deux bras enlacés au tronc de la croix, dans ses sanglots et dans ses larmes, ne détachait pas ses lèvres des pieds déchirés et sanglants du Maître.
Vers midi, le ciel se fit sombre, une nuit sinistre et livide envahit la terre : des chevauchées de nuages comme des fantômes passaient sur le soleil obscurci. Jésus sentit que son heure était là : " Mère, dit-il à Marie avec un accent d'ineffable tendresse, Mère! voilà désormais votre fils... „ et ses yeux se portèrent sur Jean le bien-aimé. Puis s'adressant à Jean lui-même : " Voilà votre Mère. „
C'était l'adieu et le testament de son cœur.
Mais se relevant bientôt dans toute sa force divine : " Tout est accompli maintenant, s'écria-t-il, et d'une grande voix il ajouta... Mon Père, je remets mon âme entre vos mains, „ puis il pencha la tête et il mourut... " Et inclinato capite tradidit sfriritum. „
Au temple soudain, de la voûte jusqu'au sol, le grand voile se déchira. La terre fut secouée sur ses bases, comme si elle allait périr. Le roc se fendit et les os des morts reprirent leur chair. Un nuage de sang passa devant le soleil.
" Ah! s'écria en tremblant le centurion qui avait conduit l'escorte, c'était donc vrai! il était le fils de Dieu. „ Et il s'en alla en se frappant la poitrine. Les soldats le suivirent, puis la foule, silencieuse, pressant le pas, terrifiée par les signes qui venaient du temple, de la terre, du ciel et des morts, sentant enfin dans son cœur la lâche peur des criminels qui fuient.
Et il resta à côté du cadavre, Marie, Jean et Madeleine.
Quand le gros du peuple fut loin, deux autres femmes se rapprochèrent, qui jusque-là s'étaient tenues à l'écart : Marie, la mère de Jacques, et Salomé, la mère de Jean.
Ensemble, silencieuses et désolées, devant cette croix où, inanimé, pendait le Maître, elles commencèrent la veillée des morts!
L'heure du sabbat était proche. La loi juive défendait que les corps des suppliciés demeurassent à la croix durant le saint jour. Les Prêtres allèrent donc demander à Pilate qu'il fît rompre les os aux trois crucifiés. L'ordre fut donné : des soldats, à coups de barre de fer brisèrent les os des jambes aux deux voleurs; mais, pour Jésus , ils virent qu'il était mort et passèrent outre. Toutefois l'un d'eux, pour enlever tout doute, lui enfonça sa lance
dans la poitrine et lui perça le cœur. Le corps fut secoué sur ses clous, et de la plaie il sortit du sang et de l'eau.
Joseph d'Arimathie, qui depuis longtemps était disciple de Jésus, mais qui par crainte des Juifs s'en cachait, courut chez Pilate et lui demanda le corps du Maître. Pilate le lui accorda et Joseph revint au calvaire. Là, aidé de quelques disciples accourus enfin, il se disposa à dépendre Jésus... Des échelles furent dressées, les clous arrachés, et doucement le corps divin fut descendu... Aux pieds de la croix Marie vint s'asseoir, elle ouvrit les bras et, déchiré, sanglant, livide et froid, le corps du Fils fut posé sur les genoux de la Mère!
O Marie! O pauvre Marie! vous souvient-il du jour où, dans l'étable, Dieu vous le donna, ce fils, charmant et beau, sur vos genoux, entre vos bras!.. Voilà comment les hommes vous le rendent!
Bientôt des mains douces et pieuses lavèrent le divin corps de tout le sang dont il était rougi. Puis elles répandirent sur lui une essence parfumée de myrrhe et d'aloès, et, suivant la coutume juive, elles l'enveloppèrent d'un linceul et l'enroulèrent dans des bandes de linge fin. Près de là s'ouvrait dans le roc une sépulture nouvelle. Jésus y fut déposé... On roula plus près une grosse dalle, on la releva et le tombeau fut fermé.
Tout était fini! Toutefois ni Marie ni les saintes femmes ne quittèrent la place où reposait le Bien- Aimé.
Elles s'assirent près du tombeau, considérant où on
l'avait mis! Mais bientôt la nuit se fit plus sombre, il fallut partir; ensemble, silencieuses et désolées, elles s'en retournèrent vers la ville.
Sur le sol, à chaque pas, elles retrouvaient le sang que Jésus avait versé.
Mes bien-aimés Frères... Je vous ai fait le récit de la passion de notre bien-aimé Maître. Que pourrais-je ajouter à l'Evangile? Si toutes ces douleurs, toutes ces souffrances, tout ce sang, toutes ces larmes n'ont rien dit à votre âme, à quoi bon mes pauvres paroles? Elles ne les toucheraient pas! Mais quel est le cœur si dur qui ne soit bouleversé par la mort de ce Dieu se sacrifiant pour les hommes? Car c'est pour nous, c'est pour moi, c'est pour vous, c'est pour l'humanité entière qu'il a souffert ainsi, qu'il a été crucifié ainsi, qu'il est mort ainsi! " Cruxifixus etiam pro nobis sub Pontio Pilato passus et scpiiltus est. „
Il y a ma part de péché, il y a la vôtre, mes Frères, dans ces trente deniers de Judas, dans ces soufflets, dans ces injures, dans ces coups, dans cette rude croix, dans ces clous et dans cette lance qui lui déchire le cœur.
Pardon, ô mon Jésus! Pardon pour moi, pardon pour eux! Pardon pour tous les hommes! Sauveznous, mon Dieu! Ah! que votre sang ne soit pas tombé en vain sur nos âmes... Vous savez combien notre volonté est faible et notre chair infirme; vous savez de quel triste limon vous nous avez formés. Sauvez-nous, Seigneur : sans vous, nous périrons. O Maître, ô Sauveur, ô Jésus! Même
pour vos bourreaux vous avez eu une prière de miséricorde. Pour nous qui voulons vous aimer, qui voulons' vous suivre, qui voulons sur vos pas porter la croix du devoir et de la souffrance... pour nous aussi, demandez au Père qu'il nous pardonne, car nous aussi, quand le mal nous entraîne, nous ne savons pas ce qii£ nous faisons. Pater dimitte Mis, nesciunt enim quid faciunt.
Les Petites Sœurs des Pauvres
Ne spernas kominem in seucctute sua : etenitn ex nobis senescunt.
Ne dédaignez pas les vieillards...
est-ce que nous ne vieillirons pas aussi? Ecclésiastique, c. 8, v. 7.
Mes Frères bien-aimks en Jésus-Christ,
t 1 suis appelé à vous parler aujourd'hui en faveur des vieillards recueillis par les Petites Sœurs des Pauvres.
J'ambitionnais cet honneur et, quand il me fut donné, j'ai été pris de crainte. Je sentais dans mon âme, pour les uns tant de compatissance, et pour les autres tant d'admiration respectueuse, que jamais, me semble-t-il, mes paroles n'arriveraient a vous
dire, comme je le voudrais, ce que j'éprouve et ce que je sens.
Mais j'ai bon espoir maintenant, parce que je vous parle devant eux et devant elles.
Oui, cette grande infortune de la vieillesse dénuée et mendiante, vous la voyez de vos yeux; et vous voyez de vos veux aussi l'incomparable héroïsme de ces femmes devant lesquelles je m'incline, bien bas, bien bas, comme devant l'idéale et vivante image de la divine charité de mon Maître.
Et c'est devant le Maître aussi que je vous parle, mes bien-aimés Frères; devant le Christ qui donnait comme le signe et la marque de sa venue, que la bonne nouvelle était annoncée aux pauvres " paupères evangelizantur. „
Ah! quel tableau, mes frères!.. Du fond de ce tabernacle, le Christ, le Maître, qui vous appelle et qui vous crie : " Ce que vous ferez au plus petit de mes frères délaissés, vous me le ferez à moimême. - Quandiu fecistis uni ex his fratribus mets minimis, mihi fecistis 1 1 ). „
Autour de vous, entre les murs de cette maison bénie, cinq cents pauvres vieillards qui vous contemplent, qui ont espoir en vous et vous supplient. Et devant vous, humbles, muettes, ces admirables femmes, ces vierges, ces saintes, ces chères petites sœurs, regardez-les donc, regardez-les... A ces vieillards, à ces pauvres, elles, elles ont tout donné,
1 1 1 M. vi 1 11., cli. XXV, v. 40.
corps et âme, sang et vie, elles se sont données tout entières!
Ah! je n'ai plus peur maintenant, car tout mon discours est là, à vous les montrer, eux et elles, et par dessus, comme dans les tableaux des vieux maîtres, un nimbe auréolé tombant du ciel, ces mots du Christ : " Ce que vous ferez au plus petit de mes Frères bien-aimés, vous me l'aurez fait à moimême. „
On lit dans la vie de saint Martin, qu'un jour rencontrant au bord du chemin un pauvre mi-nu et grelottant sous la bise, il dégrafa son manteau, en coupa la moitié et la lui jeta. La nuit d'après, le Christ lui apparut drapé dans le manteau jeté au pauvre : " Martin, mon catéchumène, lui dit-il, c'est moi qu'hier vous avez vêtu. „
A dix siècles de distance, sainte Elisabeth de Hongrie, la chère sainte de la Wartbourg, trouva un jour, couché sur la route, un pauvre vieillard épuisé et mourant. Elle le prit dans ses bras, le porta au château, le baigna, l'habilla, le nourrit, et comme il était exténué par la fatigue, dans son propre lit elle le coucha. Or, comme elle veillait aupns du pauvre, le duc, son mari, rentra. Des commensaux qui taxaient volontiers de folie la charité de la duchesse, l'avertirent de ce nouvel excès. Le duc, irrité, se précipita dans sa chambre, et brusquement, repoussant la sainte, il découvrit sa couche.
Il n'y avait plus de pauvre.
Mais, a la place où le pauvre avait dormi, un
grand Christ sanglant, les bras étendus, reposait.
Il y a dans la vie de l'homme une heure, un moment, un éclair parfois, singulièrement douloureux et angoissant, et qui couvrirait son existence d'une irréparable mélancolie si le tourbillon des événements et des pensées ne l'étourdissait pas. C'est l'heure, c'est l'instant où, dans une impression soudaine, l'envahit pour la première fois la sensation de la jeunesse qui s'en va et de la vieillesse qui vient! C'était si bon de se sentir dans la pleine possession de sa force et de sa vie... de se sentir l'âme vigoureuse et saine et, pour servir cette âme, un sain et vigoureux corps. " Mens sana in corpore sano. „
Et voici que tout à coup cette âme, qui veut aujourd'hui comme elle voulait hier, se heurte pour la première fois à ce pauvre corps, qui hier encore pouvait, mais qui aujourd'hui ne peut plus! L'acier de ses muscles s'est détrempé, et comme un outil que le travail a usé, dont il a ébrêché le fil, il ne mord plus à la tâche.
C'est donc fini, l'heure est venue de descendre, et la pente est si rapide! Une pierre s'est décrochée au faîte de l'édifice et elle est tombée, et elles tomberont ainsi toutes, et après c'est la ruine!
Et comme elle se précipite, cette ruine lamentable! Quelle démolisseuse rapide et fébrile, cette inexorable vieillesse! Elle s'acharne sur ce corps... elle lui arrache par lambeaux sa vigueur et sa souplesse, elle le raidit et l'affale. Elle lui arrache sa beauté, elle le creuse, elle l'émacie, elle le dessèche
comme ces vieux arbres qu'auraient respectés les tempêtes, et qui rongés dans leurs moelles, à travers le ciel gris, ne lèvent plus que des bras dépouillés.
Et par je ne sais quelle dérision, dans ces pauvres corps [qu'elle mine, elle laisse vivante et debout une chose, le souvenir du temps passé, des générosités et des vaillances d'autrefois, des bonheurs à jamais éteints, de tous les biens irrévocablement perdus!
Parfois , et comme si ce n'était pas assez de la ruine du corps, elle s'acharne sur l'âme : la mémoire se trouble, elle perd le fil du passé et s'y égare... les visions du dehors ne lui viennent plus qu'à travers des yeux ternis et voilés, comme dans un nuage. L'oreille se ferme sur les chants du monde, et même cette incomparable musique du langage humain ne l'atteint plus. Le vieillard regarde hébété, il interroge et branle la tête, il n'entend plus!..
Et ce cœur, qui avait aimé et qui s'était donné dans l'amour, ce cœur se replie sur lui-même, il se referme lui aussi, et dans l'inconscience il commence cette vie en soi-même et de soi-même que l'on a appelée d'un nom spécial : l'égoïsme des vieillards.
La voilà, cette divine intelligence, somnolente, assoupie, avec des lueurs enfantines qui passent, puis le sommeil, nuit de l'âme, préludant à la mort!
C'est fait maintenant, et la ruine est totale.
Né spernas hominem in senectute sua... O mon fils, ne dédaignez pas le vieillard dans sa ruine!..
Non, non, Seigneur, je ne le mépriserai pas; mais laissez-moi dire ce que je sens dans nu m âme.
Non, je ne mépriserai pas le vieillard; je me découvrirai devant ce vaincu du temps et de la vie; mais la vérité me presse... Cette ruine de l'homme est faite pour le respect, elle n'est pas faite pour l'amour... Mon cœur va à l'enfant qui est l'espérance, il va à la jeunesse qui est la fleur de la vie, il va à l'homme vaillant et fort, débordant de toutes les générosités et de toutes les vertus; mais, pour aller au vieillard, il faut ou que la reconnaissance le tire, ou que votre grâce le pousse, Seigneur!
Car la vieillesse n'est pas venue seule!.. La beauté, la force, l'attrait s'en sont allés, et à leur place est accouru tout le cortège des infirmités humaines; elles se sont installées dans ce pauvre corps qui tombait, et, souterrainement, elles le rongent, elles l'épuisent, elles le décomposent... Et à cette vieillesse -là... Oui, je le sens, mon cœur répugne.
Et ce n'est pas du vieillard riche que j'ai à vous parler, n'est-ce pas?.. C'est du vieillard pauvre, c'est du vieillard dénué, du vieillard abandonné, du vieillard des taudis, des caves et des mansardes.
Quand le vieillard est pauvre, les soins qu'il ne peut se donner à lui-même, il ne les trouve ni dans des mains amies, ni dans dos mains payées;
il croupit; sa décrépitude devient hideuse; ce malheureux à qui l'approche donne des sursauts... ce n'est plus une ruine seulement, c'est dans la ruine l'abjection et l'horreur.
Eh bien! c'est ce vieillard hideux, repoussant, immonde, c'est cette ruine souillée... que la Petite Sœur, à vingt ans, souriante et aimante, est allée prendre dans ses bras. Oui! Chères Petites Sœurs, c'est lui, c'est lui-même, vous l'avez soulevé de dessus la paille où il gisait, vous l'avez couché sur un lit que vous aviez fait pour lui, de vos mains vous l'avez lavé, vous avez pansé ses ulcères, vous l'avez nourri; pour lui vous vivez!.. C'est pour lui que vous avez quitté votre mère!
Ah! voilà la merveille qu'a faite le Christ, et je m'en vais vous la dire!
" Narrabo mirabilia tua, Domine. „ O Fr< écoutez! Ce n'est plus la vieillesse que j'ai à vous montrer maintenant, la vieillesse toujours mélancolique et triste, c'est la jeunesse avec tous ses espoirs et toutes ces vaillances. Ce n'est plus le crépuscule terne d'une vie qui tombe, c'est l'aurore radieuse d'une vie qui s'ouvre, comme s'ouvrent les fleurs pures, embaumées, aux rayons d'un soleil d'avril !
Jeunes, vous l'êtes encore, ou du moins vous vous souvenez; eh bien, rentrez 'en vous-mêmes, et contemplez le spectacle qu'offre à cet âge le cœur humain.
Il a derrière lui son enfance et ses souvenirs d'enfant, charmants et doux, mais il n'a point de
regrets sur ce passé qui, en vérité, ne fut que l'éclosion d'une vie qui aujourd'hui commence. Il a devant lui l'avenir, l'avenir aux mille chemins enchantés, tous attirants, tous débordants de promesses : car il a toutes ses illusions, ce pauvre cœur, il ne sait rien des hommes ni des choses, il croit à la vertu, à l'honneur, au bonheur, et le monde qu'il voit est le monde ensoleillé de nos rêves. Oh! que la terre lui semble belle!.. Et devant cette vision de l'avenir, il se sent brûlé de trois grands désirs : le désir de se dévouer, sans doute, de faire des choses grandes et généreuses; mais aussi, et surtout dans les cœurs de femme, le désir, le besoin d'aimer et d'être aimé que rien du monde n'assouvira jamais! Et par dessus tout, mes Frères, ce désir qui est le fond du cœur de l'homme, et en qui tous les autres se confondent et se résument : le désir, la faim, la soif d'être heureux.
La voilà bien, n'est-ce pas, la jeunesse!.. Et ce bonheur, pour elle vous savez bien où il est, n'est-ce pas?.. Il est où vous l'avez cherché, vous : il est dans le monde, il' est dans les créatures si sollicitantes, il est dans la joie, il est dans la fortune, il est dans les chaudes affections de la terre, il est dans ce foyer familial sous l'aile tendre d'un père et d'une mère, il est dans ce foyer nouveau, dans ce doux nid que vous tressiez en vos pensées et où vous rêviez déjà les chers baisers de vos petits entants.
Eh bien! quand vous rêviez, vous, elle, elle s'est
levée; elle est allée à sa mère, et, caressante, la regardant de ses beaux yeux si profonds et si purs, doucement : " Mère, lui a-t-elle dit, ne pleure pas!., je voudrais me faire religieuse! „
Ah! pauvre cœur de mère!
Mes Frères, je le sais, mon devoir est de prêcher le courage, l'héroïsme même, mon devoir est de vous crier : Sacrifiez-vous, sacrifiez votre enfant!.. Mais il faudrait n'avoir pas d'entrailles pour ne pas comprendre ce que souffre alors la mère, comme son cœur se tord, comme son âme se déchire.
" Oh! non, ma fille, a dit la mère, non, non! tu ne sais rien de la vie, attends, attends! „ Et elle, obéissante, a incliné la tête.
Et le monde est venu, accourant à l'appel de la mère; devant la jeune fille il a étalé, miroitantes, ses séductions les plus enchanteresses. Elle regardait.
11 a déroulé devant elle les sollicitations de la fortune et la puissance de l'or!
" Non! je veux des trésors que la rouille ne ronge pas! „ Quos œrugo non demolitur.
11 lui a montré cette royauté superbe de la beauté et de la grâce, courbant les hommes sous son pied triomphal. " Oh, non! la beauté est si vaine! Vana est pulchritudo. Oh! non, comme la fleur des prés, elle se fane. Tanguant Jlos agri sic efflorebit. „
Il lui a montré les douceurs capiteuses et enivrantes de l'amour, si doux au cœur, si doux aux lèvres.
Non! je ne veux pas de vos amours, ils meurent! Je veux un amour qui ne meurt pas!
Il lui a montré comme à vous cette famille bénie, où sous l'œil de Dieu elle serait reine, où à ses petits enfants, à genoux devant elle, elle apprendrait à dire : Notre Père qui êtes aux cieux.
Et même alors elle a crié : Non! non! je veux mieux et plus haut.
Je veux le Christ, le Christ, l'unique amour de mon cœur, le Christ mon fiancé, le Christ mon époux!
Et un jour enfin, découragée et vaincue, la mère a laissé tomber les bras : Va, mon enfant... C'est Dieu qui t'avait donnée à mon amour, c'est lui qui te reprend... Va! que son saint nom soit béni : prie-le pour moi; prie-le pour ton père! „
Longtemps elles se sont tenues enlacées, ne sachant détacher ni leurs bras, ni leurs cœurs : pas un mot ne sortait de leurs lèvres, des sanglots se brisaient dans leur poitrine, puis, en un instant où Dieu rassembla pour elles toutes les douleurs du martyre, elle s'est redressée, et doucement, repoussant loin d'elle sa mère!., elle est partie!..
Où cela?.. Au Christ, toujours au Christ! Car on l'a dit un jour dans des termes si beaux que vous me permettrez de les reproduire
" C'est lui, cet amant invisible, mort sur un gibet, il y a dix-huit siècles, et qui attire ainsi a lui la jeunesse, la beauté et l'amour. C'est lui, qui apparaît aux âmes avec un éclat et un attrait qui les fascine. C'est lui, qui fend tout à coup sur
elles et en fait sa proie; lui, qui prend toute vivante la chair de votre chair et s'abreuve du plus pur de votre sang... Un Dieu seul peut remporter de tels triomphes et mériter de tels abandons.
Des cœurs jeunes et innocents se donnent à lui pour le récompenser du don qu'il nous a fait de lui-même, et ce sacrifice qui nous crucifie n'est que la réponse du cœur humain à l'amour d'un Dieu qui s'est fait crucifier pour nous! „
Oui, c'est au Christ qu'elle est allée.
" Voici votre servante, ô mon Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole! „
Ecce ancilla Domini, fiai mihi secundum verbum tititiu.
Et le Christ lui a montré les vieillards dans le dénuement de leur misère :
" Voilà, ma fille!.. Ne les dédaignez pas! Ne despicias hominem in senectute sua. Aimez-les et par amour servez-les... : O ma fille, ce que vous ferez au plus petit, au dernier de ces pauvres frères abandonnés, vous me l'aurez fait à moimême! „
Voilà pourquoi elle a ouvert ses deux bras et son cœur à ces pauvres, voilà pourquoi, joyeuse, elle leur a donné sa vie, toute sa vie jusqu'au dernier souffle de sa poitrine, jusqu'à la dernière goutte de son sang!
Oh! comme elle a marché joyeuse sur les fleurs
que le monde avait jetées sous ses pieds, comme elle
pouillée de ses frivoles parures, comme elle
s'est hâtée à faire tomber sous l'acier des ciseaux
ses cheveux, ses beaux cheveux dont s'enorgueillissait sa mère. Et la voilà maintenant dans sa pauvre petite robe noire, avec son bandeau blanc sur le front? Elle a la petite croix de son Christ sur la poitrine, l'anneau de son fiancé divin au doigt, n'est-ce pas?.. Cela lui suffit! Elle est prête! A l'œuvre! A l'œuvre! O chère Petite Sœur!., pour toute votre vie!
Et elle chante, mes Frères, elle chante ce vieux psaume d'Israël : " O mon Seigneur, vous m'avez prise par la main droite et vous m'avez conduite où vous vouliez. „ Tenuisti manum dexteram tuam et in voluntate tua deduxisti me.
" Que puis-je désirer de plus sur la terre?.. „ A te (j u ici volui super terram.
" O Dieu de mon cœur, ma chair défaille dans la joie, car c'est vous, vous-même, qui êtes mon sort et mon lot à tout jamais. „ Defecit euro mea et cor niciiui, Dcus cordis met et purs mea ni œternum.
Oui, c'est son lot, son sort et sa vie à jamais!..
Et savez-vous ce que c'est que cette vie, mes bien-aimés Frères?
Car enfin la nature humaine, la pauvre nature humaine est toujours là, n'est-ce pas? L'enthousiasme des premières heures, si saint qu'il soit, s'éteint un jour et tombe; l'attrait des choses neuves s'en va, la force du vouloir à la longue s'use et s'épuise, et il reste alors cette monotonie de jours toujours les mêmes... le temps marchant toujours du même pas, comme va toujours du même pas,
dans la fatalité morne de son allure, l'inerte pendule des horloges au fond des vieux bahuts sombres.
Et qu'est-ce que c'est encore une fois que cette monotone et morne vie? Ah! ne le voyez-vous pas, ne le sentez-vous pas? Ne savez-vous pas qu'elles sont les servantes de ces vieux et de ces vieilles? Et faut-il que je vous dise, pour les servir à quels abaissements elles doivent descendre!..
Oh! lâcheté des délicatesses mondaines!
Ce qu'elles font, ce qu'elles font tous les jours, vous ne sauriez pas même l'entendre!
Et elles le font, souriantes, toujours prêtes. Elles ne les servent pas seulement, leurs vieillards, elles les aiment, elles leur sourient, elles s'ingénient à leur plaire, elles chantent pour eux, elles les caressent et les câlinent comme une mère ferait de son enfant!
Et elles? Et elles? Qu'ont-elles en retour? Ah! il s'agit bien d'elles!.. Ont-elles jamais songé à elles-mêmes? Elles viennent les dernières. Si leur cœur trouve quelque nourriture en ce monde, c'est un reste d'amour sorti de ces vieux cœurs épuisés, comme à leur table on sert les restes de la table des vieillards.
Et c'est là leur vie, Frères bien-aimés, c'est là leur vie, l'entendez -vous? Elle durera dix ans, vingt ans, \ rente ans, tant que voudra Dieu. Elles sont toujours prêtes.
Et pourtant, dites-moi, pourquoi les voyez-vous toujours joyeuses? Pourquoi jamais une plainte sur leurs lèvres, jamais un soupir dans leur cœur...
308 CONFÉRENCES RELIGI1 I
Pourquoi jamais un regret, jamais un regard en arrière? Pourquoi, si mille vies leur étaient données, toutes les mille, l'une après l'autre, elles les dévoueraient à ces pauvres? Pourquoi?
Ah! c'est que dans ces pauvres, comme saint Martin dans son mendiant, comme sainte Elisabeth dans son vieillard tombé, elles ont découvert l'Aimé, elles ont découvert l'Epoux, elles ont découvert leur Dieu, Notre Seigneur Jésus -Christ. Ah! vous ne savez pas combien il est enivrant d'aimer le Seigneur dans ses pauvres... Allez, allez, cherchez bien dans votre monde une joie, une suavité, une douceur, une ivresse qui approche seulement de la joie, de la suavité, de la douceur, de l'ivresse qu'il y a aimer le Maître. La langue humaine est impuissante à le dire, la main de l'homme ne l'écrira jamais, mais le cœur qui l'a senti, sait, dans le frémissement de son bonheur, ce que c'est qu'aimer Jésus et sentir qu'il vous aime. Nec lingua vaiet dicere, nec littera expriwiere, expertus potest credere quid sit Jesum diligere.
Mais cette douceur-là vient du Ciel; il en est une qui leur vient de la terre.
Quand le semeur voit mûrir ses blés, il y a une joie dans son âme : il se souvient que c'est lui, de son geste auguste qui les a jetés dans les guérets. Ainsi la joie vient a l'âme de la Petite Sœur d'une source plus humaine. Son œuvre a clic, clic la voit, elle la contemple et, comme le semeur, elle bénit Dieu!
Je vous ai dépeint la vieillesse de l'homme.. <
Pourquoi dans ces vieillards ne la reconnaissezvous plus... Pourquoi n'est-elle plus ni répugnante, ni souillée, ni hideuse? Pourquoi vous semble-t-il qu'elle est aimable et facile à aimer, et qu'à l'aimer il y aurait de la douceur!
Ah! c'est que dans leur amour, elles l'ont transformée. Elles l'ont faite propre, belle, attirante... et vous ne savez pas ce qu'il en a coûté à leurs mains!.. Elles l'ont faite résignée, douce, contente, joyeuse même, et vous ne savez pas ce qu'il en a coûté à leur cœur!.. Oui, elles ont mis un rayon de joie sur ces fronts dépouillés et dans ces yeux ternis, elles ont remis des sourires sur ces lèvres desséchées et flétries, et à ces vieux cœurs, qui semblaient à jamais déshérités de l'amour, à ces pauvres cœurs qui achèvent de mourir, jusqu'au dernier, elles feront sentir l'incomparable suavité d'être aimé.
Cela, c'est leur œuvre; ces fruits, ces doux fruits, elles les ont semés et les voyant mûrir... oh! je comprends qu'il y ait de la joie dans leur âme! Faire des heureux, il n'y a que cela de bon dans la vie.
Qu'avec la grâce divine, la vue du bonheur que vos mains et vos cœurs répandent, vous encourage, o mes Petites Sœurs, et dans le sang de vos sacrifices vous soutienne jusqu'au bout!
Jusqu'au bout!.. Oui, car un jour vient et ce
jour vient vite, hélas! pour elles ■ où la Petite- Sœur, épuisée à son tour, sentira que son heure est la, et toujours souriante, comme elle allait à vieillards, elle ira à la mort.
L'avez-vous vue alors.
Dans une chambre aux murs nus, au pied d'un crucifix, sur un lit blanc, dans son pauvre habit, la morte est étendue. Un sourire d'ineffable paix s'est fixé sur ses lèvres froides. Une couronne de fiancée orne son front, et elle garde au doigt l'anneau d'argent de son époux le Christ! Quatre cierges jaunes brûlent et crépitent dans des chandeliers de bois; leur flamme rouge promène en se balançant des lueurs vagues sur la morte, Et dans un coin, songeant à la partie, une Petite Sœur pleure silencieuse.
Mais il y a des fleurs autour de ce beau cadavre!
Les vieillards qui l'aimaient sont allés dans la campagne et, courbant leurs vieux os, de leurs mains tremblantes, pour elle, ils les ont cueillies; avec des violettes et des marguerites ils ont fait de petits bouquets dont ils parsèment sa robe, et avec des feuilles de lierre des guirlandes qui tournent en feston autour du lit... Demain, on dira sur elle la messe des pauvres, puis, les vieillards prendront le cercueil sur les épaules et, suivis du cortège de tous ces vieux, pleurants et gémissants, on la conduira au cimetière.
Il n'y aura pas de nom sur sa tombe; rien qu'une croix de bois noir avec ces mots : " Petite Sœur des Pauvres. „
O splendeur des grands défunts, ô richesse des pompes funèbres, ô faste solennel des rois raidis dans la mort, qu'êtes-vous, qu'êtes-vous à côté de
ces fleurs des pauvres vieillards, à côté de leurs larmes et de leurs sanglots!
Allez! allez! riches, grands, puissants et rois, dressez l'orgueilleux cortège de vos funérailles!
Vanité vos catafalques et vos couronnes, vanités vos grands velours et vos dais noirs larmes d'argent, vanité la forêt de vos cierges et l'encens de vos cassolettes, vanité les gros bourdons qui tintent et les orgues qui pleurent, vanité vos chevaux caparaçonnés de crêpe et vos laquais endeuillis portant vos écussons et vos armes, vanité, vanité, cet étalage fastueux d'une fortune qui ne vous a pas sauvés de la mort et qui ne vous sauvera pas de l'oubli!
Mais ces pleurs des pauvres, mais ces larmes des pauvres, mais cet amour des pauvres, les anges sont descendus les recueillir dans leurs mains pieuses, et du grand vol de leurs ailes ils les ont portés au ciel. Pourquoi? Il faut des fleurs aux noces, n'est-ce pas?.. Eh bien, aux noces maintenant de la Petite Sœur, sur les pas de cette épousée immortelle, à jamais unie à son divin époux, ils ont jeté les pleurs, les larmes et les amours de la terre! C'est à jamais maintenant. Le Christ a passé sa gauche autour de son cou et de sa droite il la presse sur son cœur. * Lava ej'us sub capite meo, et dextera illius amplexabitur me! „
Soyez béni, mon Dieu, d'avoir donné à ces âmes la glorieuse apothéose de cette mort et de ce cortège. Elles n'ont ambitionné que votre amour, ô mon Dieu; mais pour nous, qui avions vu leur vie
et l'immolation de leur existence, pour la terre, il fallait un triomphe à ces humiliées de l'amour! *
Vous le leur donnez, Seigneur, grandiose et superbe, touchant et sublime! Soyez béni.
J'ai fini, mes Frères.
11 y a une chose qu'à leurs pauvres vieillards les Petites Sœurs ne peuvent pas donner, et qu'à vous elles demandent, de l'or. Chaque jour, vous le savez, elles mendient pour les faire vivre, et aujourd'hui, en leur nom, c'est moi qui vous demande l'aumône.
Quand elles ont tout donné, elles n'attendent de vous que cela... Le leur refuserez- vous? Non, n'est-ce pas?.. En présence des sacrifices que je viens de vous dire, en présence de ces femmes qui immolent leur corps, leur cœur, leur sang, leur vie, vous, n'auriez-vous pas le courage de sacrifier un lambeau au moins de cette vaine attache a la fortune qui vous rive au monde et aux frivolités mondaines? Oh! vous rougiriez, n'est-ce pas! Donnez donc!., et, s'il vous plaît, ne mesure/ pas!
Donnez par amour pour ces vieillards qui vous supplient et qui ont besoin de vous... Ne despicias hominem in senectute sua!.. Ne dédaignons pas le vieillard... est-ce que nous ne vieillirons pas aussi.
Donnez par amour pour ces chères Petites Sœurs, dont le cœur souffre, et qui pleurent aux heures "ii le dénuement parfois paralyse l'élan de leur âme. IJI( s aussi ont besoin de vous... Elles aussi vous tendent la main... Oh! ces mains-la, ces sain mains des Petites Sœurs, ces mains que les durs
travaux ont meurtries, ces mains que vous devriez baiser, les laisserez-vous vides? Non, non, non! n'est-ce pas?
Donnez par amour pour le Christ... lui aussi vous implore... O mon fils, û ma fille, ce que vous ferez au plus petit de mes frères délaissés, vous me l'aurez fait à moi-même.
Enfin donnez par amour pour vous-mêmes! IL vous sera bon, croyez-m'en, quand vous aurez à paraître devant le Juge, il vous sera bon d'avoir donné et par vos aumônes d'avoir lavé vos fautes " eleemosyna libérât a peccato. „
Il vous sera bon d'être aimés des Petites Sœurs des Pauvres, de les avoir pour introductrices et suppliantes, et de voir, comme leur âme, votre âme escortée par les prières des pauvres et des vieillards.
O Christ, ô Maître, moi j'ai donné ce que j'avais, le pauvre appoint de ma parole. Bénissez-la pour qu'elle ne soit point stérile. J'ai voulu bien faire. J'aurais voulu mieux faire; mais j'ai fait ce que j'ai pu. Tenez m'en compte, ô Maître. Oh! que je serais heureux si, pour paraître devant vous, quand mon heure aussi sera venue, j'avais dans mon âme les vertus de la dernière des Petites Sœurs des Pauvres!
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Quamobrem, rex, consilium meutn placeat tibi , et peccata tua eleemosynis redime et iniquitates tuas miser icordiis pauperum.
O Roi, écoutez donc mon conseil :
rachetez vos péchés par vos aumùnes et vos iniquités par vos miséricordes aux pauvres. En Daniel, ch. 4.
Mes bien-aimés Frères,
5£%2n iour, dans un entretien qui n est jamais
SlàÉS • • - - '-
sorti de ma mémoire, un saint et venere
vieillard, que Dieu depuis a appelé au
repos, me dit cette parole profonde et hardie. 11
me montrait du doigt le crucifix de cuivre qui
reposait sur la table de sa cellule austère : " A
quoi bon ce crucifix, si ce n'est pour l'imiter et
pour le suivre? „
316 CONFKKKNCKS KKI.K ,11 l-l>
Et c'est vrai, mes Frères! A quoi nous serviraient toutes les grâces de rédemption et de salut que le Sauveur est venu répandre dans nos âmes, si, les yeux fixés sur lui, nous ne nous efforcions pas de reproduire en nous-mêmes le type, la vie et les œuvres de l'homme dont il est venu donner le modèle? " Ecce homo! „
Ce ne sont pas ceux qui me crient " Seigneur, Seigneur „ qui iront à la gloire, mais ceux qui feront la volonté de mon Père qui est dans les Cieux.
Et la volonté de Son Père " Vol mit as Dei sanctificatio vestra „ (i). Ea volonté de Dieu, c'est que vous soyez saints. Comment? En nous faisant dans le Christ une créature nouvelle " in Christo nova creatura „ 12).
Comment encore?.. En dépouillant notre âme de nous-mêmes et en la revêtant du Christ " Christum induistis „ 13).
Revêtir le Christ, qu'est-ce donc, sinon vivre de sa vie et retracer en nous sa divine physionomie?
Il faut, comme dit l'Apôtre, que la vie de Jésus se manifeste jusque dans notre chair mortelle. " Ut et vita Jesu manifestetur in carne nostra /noria// „ (4).
1 1 1 Thess., 4, 3.
(2) Cor., .s. '7-
(3) Gal., 3, 27.