LA SOCIETE CIVILE
Beatus vît qui non abiit in concilio impiornm, et in via peccatomm non stetit, et in cathedra pestilentiœ non sedit. Ps. I. 1.
Heureux l'homme qui ne s'est point laissé aller au conseil des impies, qui ne s'est point arrêté dans la voie des pêcheurs, et
qui ne s'est point assis dans la chaire de pestilence.
Dans sou premier Psaume, le saint roi David se plait à nous peindre le bonheur de l'homme juste: il est, dit-il, comme un arbre planté au bord des eaux, qui se couvre de feuilles verdoyantes et qui portera des fruits en son temps. Il prospérera dans- toutes ses entreprises, et omnia quœcumque fatiet prosperabuntur. Il n'en est pas ainsi des impies, non sic imjrii non sic ; il n'y a pas de bonheur pour eux : ils sont emportés de côté et d'autre comme la poussière du chemin, et au jour du jugement ils seront condamnés. Ce sont là les deux espèces d'hommes qui peuplent les deux cités dont je vous ai parlé: la cité de Dieu et la cité de Satan. Je vais tâcher à?, vous faire connaître ces deux cités opposés, car voici la direction qui nous est donnée par le Souverain Pontife : " Mais puisque l'autorité inhérente à Notre charge "Nous impose le devoir de vous tracer Nous-mème la
igné de conduite que Nous estimons la meilleure, Xous rous dirons : En premier lieu, arrachez à la Franc-Maçon- : nerie le masque dont elle se couvre et faites-la voir telle ' qu'elle est. Secondement, par vos discours et par des ' Lettres pastorales spécialement consacrées à cette ques- ' tion, instruisez vos peuples ; faites-leur connaître les arti- ' fices employés par ces sectes pour séduire les hommes et 1 les attirer dans leurs rangs — la perversité de leurs doctri- ' nés — l'infamie de leurs actes. Rappelez-leur qu'en vertu ' des sentences plusieurs fois portées par Xos Prédécesseurs, 1 aucun catholique, s'il veut rester digne de ce nom et ' avoir de son salut le souci qu'il mérite, ne peut, sous ' aucun prétexte, s'affilier à la secte des francs-maçons. Que ' personne donc ne se laisse tromper par de fausses appa- ' renées d'honnêteté. Quelques personnes peuvent en effet, ' croire que, dans les projets des francs-maçons, il n'y a rien ' de formellement contraire à la sainteté de la religion et ' des mœurs. Toutefois, le principe fondamental qui est 1 comme l'âme de la secte étant condamné par la morale, il : ne saurait être permis de se joindre à elle, ni de lui venir ' en aide d'aucune façon.
" Il faut, ensuite, à l'aide de fréquentes instructions et ' exhortations, faire en sorte que les masses acquièrent la ' connaissance de la religion. Dans ce but nous conseillons ' très-fort d'exposer, soit par écrit, soit de vive voix et dans • des discours ad hoc, les éléments des principes sacrés qui ' constituent la philosophie chrétienne. Cette dernière re- ' commandation a surtout pour but de guérir par une ' science de bon aloi les maladies intellectuelles des hommes ' et de les prémunir tout à la fois contre les formes multi- ' pies de l'erreur et contre les nombreuses séductions du ' vice, surtout en un temps où la licence des écrits va de ' pair avec une insatiable avidité d'apprendre. "
Je vais commencer, mes frères, par la dernière partie : faire connaître la religion, et montrer qu'elle est nécessaire au bonheur des individus et des sociétés.
Je tâcherai de vous donner des idées bien claires sur ce sujet, et alors vous pourrez apprécier le bonheur que vous avez d'appartenir à l'Eglise Catholique.
Qu'est-ce que la religion ? C'est la société de l'homme avec Dieu.
Si vous examinez ce qui se passe sur la terre, vous verrez que l'homme appartient à trois sociétés : il appartient d'abord à la société de Dieu, en second lieu à la société domestique, et en troisième lieu à la société civile.
L'homme est en société avec Dieu : cette première société porte le nom de religion, du mot latin religare qui vent dire relier.
Il y a nécessairement entre l'homme et Dieu le rapport de la créature à son créateur, de l'œuvre à l'ouvrier qui l'a faite.
Quels rapports l'ouvrier n'a-t-il pas avec son œuvre ? il peut la vendre, la changer, la détruire, lui donner la destination qu'il voudra. Dieu ayant créé l'homme, a des rapports nombreux et intimes avec lui.
Ces rapports sont si nécessaires qu'on ne peut conce- ' voir l'homme sans cela! Que serait, en effet, l'homme que vous concevriez sans ces rapports ? Il faudrait qu'il n'eût pas été créé, ce qui est absurde.
Si vous demandez au petit enfant : qui vous a créé et mis au monde ? il répondra : c'est Dieu. Yoilà, en effet, une vérité primordiale que nul ne peut ignorer ni oublier.
La première de toutes, les sociétés est donc celle de l'homme avec Dieu, et celle-là est nécessaire.
Il fut un temps où cette société seule existait sur la terre : ce temps est celui qui s'écoula entre la création du premier homme et la formation de la première femme : Adam étant alors la seule créature humaine qui existât sur la terre, n'avait de société qu'avec son créateur.
Cet homme, mes frères, était un être à part, et bien supérieur à tout ce qui avait existé jusque là sur la terre. Au moment de le créer, Dieu tient conseil avec lui-même : faisons l'homme, dit-il, à notre image et à notre ressemblance. Ce langange est bien différent de celui qu'il tint quand il voulut former les autres êtres : quand il créa le ciel, il dit : que la lumière soit faite ; quand il créa les plantes, il dit : que la terre germe de l'herbe verte et des arbres ; quand il créa les animaux, il dit : que la terre produise des animaux vivants ; mais quand il veut créer un être supérieur à tous ceux-là, il se recueille et dit : faisons l'homme. L'Ecriture nous rapporte en détail ce qui se passa alors : Dieu commença par pétrir un peu de boue, et en fit le corps du premier homme. Mais ce corps était sans vie, était comme un cadavre, et pourtant Dieu voulait faire l'homme à son image ; pour le distinguer des autres êtres, il va donc lui donner quelque chose qui sera, en quelque façon, tiré de lui-même. Que fait-il ? il souille sur ce corps, et l'homme aussitôt reçoit une âme capable de vouloir, de connaître et d'aimer : inspiravït infaciem ejus spiraculum vitœ, et f ad un est ho mu in animant viventem. (Gren. II, 7).
L'homme a reçu l'existence d'un Etre infini, son premier rapport avec cet Etre c'est la dépendance. Il dépend complètement de Dieu : ce qu'il a, c'est Dieu qui le lui donne ; tout son être, c'est Dieu qui l'a fait et qui le conserve. Oui, notre corps, notre intelligence, notre cœur, sont le bien de Dieu, nous n'en sommes pas les maîtres absolus, nous n'en sommes que les dépositaires et les usufruitiers.
Dieu est le maître de l'homme, il peut donc lui donner des lois, et le strict devoir de l'homme est de suivre ces lois avec fidélité.
Dieu est tout pour l'homme : il a droit d'en recevoir un culte qui consistera surtout dans la pratique des trois vertus que nous nommons théologales.
La première de ces vertus est la Foi : l'homme doit
croire tout ce que Dieu lui dit, car cet être puissant et parfait qui l'a créé ue peut ni se tromper, ni tromper personne.
L'homme doit avoir l'Espérance : le Dieu dont il dépend est infiniment bon, infiniment aimable ; il faut donc attendre de sa générosité, avec une ferme confiance, les biens inénarrables qu'il a promis de donner à ceux qui le servent.
L'homme, enfin, doit avoir la Charité : son cœur est fait pour aimer, il devra donc aimer Dieu qui est le véritable Bien. C'est même uniquement en Dieu qu'il trouvera la satisfaction complète de ce besoin d'aimer que rien ne peut satisfaire ici-bas. Les objets de la terre, en effet, sont bien trop petits et trop mesquins pour satisfaire une âme dont les aspirations sont plus vastes que le monde.
Comme l'aiguille aimantée se dirige continuellement vers le pôle, toutes ses facultés se dirigeront vers Dieu qui est son centre et sa fin.
Ces rapports avec Dieu sont nécessaires pour le bonheur de l'homme.
Le premier besoin de l'homme est celui d'être heureux : il cherche le bonheur, il le cherche continuellement, c'est la loi de sa nature. Dieu n'aurait pas mis ce besoin dans notre cœur s'il n'y avait pas à notre portée un objet capable de le satisfaire ; or cet objet d'un prix infini n'est autre que Dieu lui-même. Nous aurons ce bonheur relatif dont on peut jouir ici-bas, quand nous posséderons Dieu autant qu'on peut le posséder sur la terre : et nous aurons le bonheur parfait, quand nous jouirons parfaitement de Dieu dans le ciel. Voilà la vérité.
Mais ici le diable intervient : il connait ce besoin d'être heureux qui se trouve dans le cœur de l'homme, et avec la malice qui le caractérise, il cherche sans cesse à le fourvoyer. Celui qui écoute cet ennemi du genre humain, n'arrivera jamais au bonheur que noire nature réclame. Puisque nous tenons tant au bonheur, nous avons un immense
intérêt à ne pas nous laisser tromper. Mais que de séductions tout autour de nous !
Vous verrez des hommes agités d'un mouvement fébrile : ils veulent le bonheur, ils le veulent à tout prix, mais ils le cherchent dans la basse satisfaction des sens. I1& croient le trouver en suivant leurs passions, en se ravalant au-dessous de la brute, ils seront honteusement déçus, et plus ils le poursuivront de cette manière, plus ils s'en éloigneront.
D'autres cherchent le bonheur dans l'acquisition des richesses : si l'or entre dans leur bourse en grande abondance, ils se croient parvenus à la source de toute félicité. Quelle humiliation pour une âme immortelle, de ne pas savoir élever plus haut ses aspirations ! Mais on rencontre parfois chez ceux qui cherchent ainsi les richesses, quelque chose de plus étonnant et de plus inexplicable encore. Ils ont de l'or ; vous croyez qu'ils vont s'en servir pour se procurer des jouissances ? pas du tout : l'or reste là, ils ne veulent pas y toucher, ils n'en prendront pas même poulies besoins urgents de leur famille, ils se priveront comme s'ils étaient dans l'extrême indigence. C'est une folie et un châtiment.
Le bonheur n'est pas pour les avares. Il n'est pas non plus pour ceux qui, par le moyen des richesses, veulent se procurer des jouissances de toute sorte : car il faut bien autre chose que ces jouissances passagères, toujours mêlées de tant de déboires et de déceptions, pour satisfaire notre âme qui a soif a' un bonheur éternel et infini.
Enfin il y en a qui cherchent le bonheur dans la pos session des honneurs et de la gloire humaine. Voyez dans l'ordre politique, quelle ambition effrénée règne partout. Pour arriver aux honneurs qu'ils convoitent, plusieurs de ces hommes passeraient sans frémir sur les cadavres de leurs concitoyens.
Voyez les potentats qui veulent dominer les peuples,
CONFERENCES ôo
ils répandront des Ilots de sang pour arriver à satisfaire l'ambition qui les dévore.
Un de ces hommes, un empereur qui avait l'ait couler un fleuve de saug à travers l'Europe, l'empereur Napoléon 1er, entendait un matin la cloche de l'église du village de Brienne : autrefois, dit-il, j'ai entendu souvent ces sons de la cloche ; alors j'étais heureux. Les centaines de mille soldats qui s'étaient fait égorger pour lui n'avaient pu, de leur sang, lui acheter le bonheur.
Ce même empereur demandait à l'un de ses généraux: savez-vous, général, quel a été le plus beau jour de ma vie ! Ce doit être, le jour de la bataille d'Austerlitz. — Non, vous n'y êtes pas. — Alors c'est le jour où vous avez été fait empereur.— Ce n'est pas cela non plus. Je vois, dit l'empereur, que vous ne le trouverez pas : le plus beau jour de ma vie. c'est le jour de ma première communion.
Ecoutez un autre roi qui. lui aussi, avait été puissant, comblé d'honneur et de gloire, j-' veux, dire le roi Salomon : dans le livre de l'Ecclésiaste, ii nous dit qu'il a acquis beaucoup de richesses, qu'il a joui de tout; les plaisirs de la vie et qu'à la fin il n'a trouvé dans toutes ces ehosesque vanité et affliction d'esprit : vidi in omnibus vanilatem et affl,icticmem animi. Eccl. II, fl. Mes frères nous sommes faits pour Dieu, et tant que nous ne le posséderons pas, il y aura dans notre cœur un vide que rien ne pourra combler.
Vous comprenez qu'en venant nous é dairer sur nos rapports avec Dieu, la Religion nous rend un service immense. Qu'elle soit bénie cett i sainte religion qui nous enseigne que le vrai bonheur consiste à aimer Dieu et à le servir ; que le bonheur donné par l'amour de Dieu ne huit pas avec la vie du corps, mais s,' continue plus grand et plus complet pendant l'éternité. L'homme qui ne sait paa ces choses d'un" importance capitale est véritablement à plaindre ; il ne faut pas le mépriser, mais il faut tâcher de le ramener dans la voie, il faut tâcher de le rattacher à la véritable vie.
Si le premier homme était resté seul sur la terre, il y aurait eu la société avec Dieu, mais il u'y aurait pas eu de société domestique ui de société civile. Or, après qu'Adam eût donné leur nom à tous les animaux, Dieu dit : il n'est pas bon pour l'homme d'ètreseul ; faisons-lui une compagne semblable à lui. Dieu envoya alors à Adam un sommeil mystérieux, pendant lequel il lui tira une côte, et en fit le corps de la première femme. Et l'homme voyant cette femme que Dieu venait de lui former, inspiré sans doute par l'esprit de Dieu, s'écria aussitôt : voici l'os de mes os, la chair de ma chair. C'est pourquoi, l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et ils seront deux en une seule chair.
Yoilà l'origine du mariage chrétien, et disons en passant que les gouvernements ont bien tort de vouloir faire des lois sur une chose qui ne regarde que l'Eglise, et qu'ils ont été bien osés de vouloir toucher à l'œuvre de Dieu, et diviser ce que le Créateur a uni.
Dans le Paradis Terrestre, Dieu constitua donc pour la première fois la Société Domestique ou la Famille.
Nous avons établi que chaque homme, pris individuellement, doit être en rapport avec Dieu et trouve dans ce rapport la véritable source du bonheur dont il sent le besoin ici-bas. Nous allons établir maintenant que la religion est nécessaire à l'homme en tant que membre de la société domestique, car la famille aussi trouve la source de son bonheur dans la religion.
Quand un père dit à son enfant : Obéis-moi, si l'enfant lui répond : Pourquoi vous obéir ? pourquoi soumettre ma volonté à la vôtre ? que répondra ce père ? Dira-t-il : Tu dois m 'obéir parceque je suis le plus fort ? Mais alors quand cet enfant devenu grand sera aussi fort que son père, il ne sera plus tenu d'obéir. Et s'il divient plus fort que son père, ce sera le père lui-même qui devra obéir à son tour. Vous voyez à quels affreux résultats on en arrive avec de pareils principes.
Mais si le père commande à son enfant au nom de Die| s'il lui dit : mon enfant, c'est Dieu qui m'a charge d'av soin de toi, et en m' obéissant, c'est à lui que tu obéis, l'enfant ouvrira son âme à la connaissance de la vérité et il se soumettra de bonne grâce. Quand il sera grand, il comprendra-mieux encore l'obligation d'obéir que le Maître souverain lui a imposée, et les parents seront heureux avec lui.
Otez la religion, il n'y a plus d'obéissance ni de respect, il n'y a plus d'ordre dans la famille, on peut dire qu'elle n'existe plus. Elle est descendue au rang de la famille d s auimaux privés de raison : les enfants ne resteront sous la dépendance des parents qu'autant qu'ils auront besoin d'eux pour leur subsistance.
Mes frères, je vous l'ai dit. la famille a une origine divine aussi bien que l'homme lui-même. En la formant, Dieu lui a donné des lois qui en font une image du ciel. Il a donné la force et l'autorité au père, la tendresse et le sentiment à la femme pour qu'elle forme le cœur des enfants ; et il a voulu que les enfants représentassent les anges, toujours prêts à accomplir la volonté du souverain Maître. Mais si la religion ne veille pas au seuil de la famille, cette constitution admirable n'est plus qu'une lettre morte, et le bonheur qu'elle devait procurer aux parents ne peut plus subsister.
J'avais donc raison de dire que la religion est nécessaire au bonheur de la famille.
L'Etat est la société de l'homme avec ses semblables : c'est le développement et l'extension de la société domesti-/*5 que, et la religion lui est aussi absolument nécessaire.
Quand Adam eut donné le jour à un grand nombre d'enfants, qui en engendrèrent d'autres à leur tour, les hommes commeneèrent à devenir nombreux sur la terre, et il fallait une autorité pour régler les rapports nouveaux qui s'établissaient entre eux.
L'autorité paternelle sullit d'abord a cela : le plus an
des pères de famille portait le nom de patriarche, et il commandait à tous ses descendants. Ces patriarches vivant jusqu'à 800 et même 900 ans. voyaient pendant une si longue suite d'années leur race se multiplier d'une manière extraordinaire, et ils étaient comme des rois à la tête d'une si nombreuse famille. Il n'y eut pas d'autres rois que ceux-là avant le déluge. La religion maintenait la paix et la concorde dans ces. royaumes des patriarches.
Après le déluge, la société civile fut constituée à peu près telle qu'elle existe aujourd'hui : il y eut des hommes chargés spécialement de commander à un grand nombre d'autres hommes ; il y eut des rois, des empereurs qui devaient être respectés et obéis comme les maîtres de leurs semblables. Il y eut aussi des événements plus graves que tout ce qu'on avait vu avant le déluge, et Dieu, pour maintenir la paix au milieu de ces nouvelles sociétés plus remuantes et plus indociles que les sociétés patriarcales^ donna à l'autorité un pouvoir terrible qu'il n'avait pas donné aux premiers hommes, le pouvoir d'infliger la peine de mort. Lorsque Gain eut tué son frère Abel, il ne fut pas permis de le tuer lui-même : Omnis gui occident Coin, septupluin jnmietur, quiconque tuera Caïn, dit Dieu, sera puni sept fois plus sévèrement que lui. Gen. IV, 15.
Après le déluge, Dieu établit la peine de mort : quicumqve efuderit humanum sanguinem fumdetur sanguls il/ius, quiconque aura répandu le sang de l'homme sera puni par l'effusion de son propre sang. Ge.i. IX, 6. C'est qu'il y avait alors des hommes appelés à gouverner des millions de leurs semblables ; Dieu leur donna des pouvoirs plus grands, afin qu'ils pussent maintenir l'ordre et la paix dans des Etats si considérables.
La religion, mes frères, est indispensable à ces sociétés j)olitiques. Qu'est-ce que la société politique? C'est l'union des familles entre elles pour protéger leurs intérêts communs. On y a donné l'autorité à un homme auquel tous les autres doivent se soumettre.
Dites-moi, maintenant, qu'est-ce qui fera plier toutes les volontés sous la volonté d'un seul ? Comment ferez-vous pour obliger des millions d'hommes à sacrifier ainsi leur volonté personnelle, et cela pour toujours ? Direz-vous que ce sera par la force, par les canons, par les bayonnettes ? Si vous n'avez que cela, vous serez incapables d'obtenir la soumission continuelle de tous ces hommes ; quand un intérêt puissant les y portera, ils chercheront à secouer le joug. Voyez l'empereur de Russie : il a pour le soutenir des millions d'hommes armés jusqu'aux dents ; cela suffit-il pour arrêter les Nihilistes ? Au milieu de ses milliers de soldats, l'empereur Alexandre n'est-il pas tombé frappé à mort ? La force arrêtera-t-elle les dynamitards, des hommes qui conspirent dans l'ombre, des hommes insaisissables ? Rien ne peut arrêter ces hommes, si ce n'est la religion Une société qui ne repose que sur la forcené subsistera pas ; les révolutions y succéderont aux révolutions.
Une société doit avoir pour base un acte religieux, le serment. Quand les hommes sont liés par le serment, ils sont liés tout entiers, devant Dieu et devant les hommes : alors on peut compter sur leur soumission. Puisque l'Etat doit reposer sur un acte religieux, le serment, il ne pourra donc y avoir rien de contraire à la loi de Dieu dans les devoirs imposés aux sujets : le potentat a un maître au-dessus de lui, il ne peut rien contre Dieu.
La Religion parle aux rois et à leurs sujets ; elle dit aux rois : Vous êtes puissant, non pour opprimer les autres hommes, mais pour protéger le faible.
De même elle dit aux sujets : Un roi est constitué sur vous, il a droit à votre respect et à votre obéissance, vous ne pouvez vous révolter contre lui. Comprenez-vous, mes frères, combien cet empire de la religion est nécessaire, d'un côté pour empêcher les rois d'opprimer leurs peuples, de l'autre pour empêcher les sujets de résister à l'autorité et de tenir les royaumes dans un affreux état d'anarchie ?
Eh bien ! aujourd'hui il y a des hommes qui veulent
constituer les Etats sans Dieu, qui veulent supprimer le serment. Ils sont descendus plus bas que les païens, car ceux-ci, du moins, avaient compris la nécessité de la religion, et ils trouvaient aussi impossible de constituer un état sans Dieu que de bâtir une ville dans les airs.
Ecoutez la parole divine : per me reges régnant, c'est par moi que les rois régnent. Prov. VIII, 15. Il y a des hommes qui commandent aux autres hommes, mais cela se fait par l'autorité de Dieu. De quel droit, en effet, un homme qui n'aurait rien reçu d'en haut viendrait-il m'imposer sa volonté? Jésus-Christ disait lui-même à Ponce Pilate : vous n'auriez aucun pouvoir sur moi, s'il ne vous avait été donné d'en haut.
Je le demande encore : de quel droit mon semblable viendrait-il me commander? Serait-ce parcequ'il à la force ? Le brigand a la force, a-t-il donc l'autorité ?
Dans le psaume II, David nous dévoile tout le plan de la Providence pour le gouvernement des peuples : Demandemoi, y est -il dit, et je te donnerai les nations en héritage. C'est Dieu le Pèrj qui parle ainsi à son Fils, le Verbe éternel.
Jésus-Christ, mes frères, a fait cette demande : il est mort pour nous, et en nous rachetant par sa mort il a acquis le droit de nous commander, aussi Dieu lui dit-il : Je fai constitué roi sur tes nations.
Jésus-Chrit, le Dieu fait homme, a donc été investi par son père de la puissance souveraine ; il commande en même temps aux nations et aux rois des nations.
Les rois tiennent leur autorité de lui, et ils doivent gouverner selon les lois de l'équité : c'est alors le plus doux comme le plus noble des gouvernements. On comprend que si tous les rois étaient des saint Louis et tous les sujets des saint Thomas, on n'aurait pas besoin de soldats pour maintenir l'ordre.
En réalité Tordre se maintient parmi les nations au moyen de deux forces : la force morale représentée par le
prêtre, la force physique représentée par le soldat. Ces deux forces ont leur utilité dans les plans de la Providence.
La première loi qui doive servir à gouverner les hommes, c'est la loi de la conscience. Le prêtre vous rappelle, ce que vous devez faire, il emploie la force morale ; raisonnablement, celle-là devrait suffire. Mais si les hommes ne veulent pas se gouverner par la conscience, on a recours à la force coercitive : alors intervient le prince; (1) Dieu l'a armé de l'épée pour la protection des bons et la défense de la justice. Le prince qui frappe pour faire respecter la loi est le ministre de Dieu.
Quand les hommes n'ont plus de religion, Jésus-Christ ne perd pas son pouvoir sur eux à cause de cela ; il les gouverne alors avec une verge de fer, reges êos in virgaferrea:, et s'ils sont toujours rebelles, il les brisera comme un vase d'argile, tanquam vasfiguli confrmges eos. Quand les peuples ne se laissent plus gouverner, Dieu leur envoie les dynamitards, les communards, les révolutionnaires. Jésus-Christ règne toujours, soit dans sa mansuétude, soit dans sa justice : il a reçu les nations en héritage. Je m'arrête ici : que cela suffise, mes frères, pour vous faire bien comprendre le besoin que nous avons de la religion.
L'individu a besoin de la religion pour comprendre ce qu'il est lui-même, et pour satisfaire le premier besoin de son être, le besoin du bonheur.
Il faut la religion dans la famille, pour que les parents soient bien vigilants, et que les enfants leur obéissent.
Il la faut dans la société civile, pour que les rois commandent des choses justes et que les peuples leur soient bien soumis. Avec la religion l'ordre régnera partout, et la paix de Dieu fleurira parmi les nations.
Ainsi soit-il.
Cl) Mgr Laflèche ne prétend pas, par ces paroles, nier le pouvoir de coercition df l'Eglise : Sa Grandeur ;i < 1 1 1 1 1- 1 au contraire, dans toute sa force, le raisonnement suivant du célèbre Père Taparelli : '-Toute société légitime possède un droit initunl d'user de tous les moyens nfcexsuirfx à la conservation de l'ordre; Or, dans. nie- société indépendante et spirituelle, un des moyens nécessaires à cel effet, est le pouvoir de coercition matérielle; donc. \\\u- société spirituelle aura le droit d'user de ce pouvoir; l'Eglise, qui est une société indépendante el spirituelle, aura dom aussi ce pouvoir". E><ai théor. de Droit Naturel, livre VII. eh. I.