FORMATION ET ÉVOLUTION
par André JOUBIN
Montpellier n'est pas, comme les autres grandes villes du Bas-Languedoc entre Rhône et Aude, Arles, Nîmes, Béziers, Narbonne, l'héritière de cités romaines. Le Rhône en Arles, la Fontaine à Nîmes, le passage de l'Orb à Béziers, la confluence de la route d'Espagne et d'Aquitaine à Narbonne, expliquent, sans qu'il soit nécessaire d'insister, la naissance et la pérennité de villes aux endroits mêmes où elles sont aujourd'hui conservées.
Rien de tel à Montpellier. Le site primitif se trouve à trois kilomètres au nord, près de Gastelnau, sur les rochers qui commandent le passage du Lez. L'oppidum de Snbstantion n'a été, à l'époque préromaine comme à l'époque romaine jusque dans le haut moyen âge, qu'un gîte d'étape fortifié sur la grande route d'Italie en Espagne, sur la Voie Domitienne. Pour que l'établissement humain se soit déplacé vers le sud et se soit rapproché de la mer, pour que Montpellier ait remplacé Substantion et soit devenu une ville et même une très grande ville, il a fallu des conditions économiques nouvelles.
Les causes de cette transformation sont aujourd'hui,
depuis les travaux de Germain (1), bien connues. Grâce au petit fleuve du Lez, qui le mettait en communication avec la lagune, Montpellier devient l'entrepôt maritime le plus important de tout le Bas-Languedoc, et cet entrepôt demeure une grande ville tant que les conditions de la navigation et les circonstances politiques lui permettent de conserver ce caractère maritime, c'est-à-dire depuis le XIP siècle jusqu'au milieu du XI Le jour où des événements historiques, comme la création du port rival d'Aigues-Mortes et plus tard l'annexion de la Provence au royaume de France, sans compter les exigences nouvelles de la navigation, aft'aiblissent la vie maritime de Montpellier, la cité déchoit. Pendant deux siècles, elle avait vécu, par l'intermédiaire de sa lagune, de la vie méditerranéenne. La mer était comme le sang qui animait cet organisme et qui s'en retire tout à coup. A partir du XV^ siècle, Montpellier se survit à lui-même. Toutefois, comme il avait été une grande ville, il offrait des commodités et conservait des traditions. L'ancien régime en fit une des deux capitales du Languedoc; grâce à quoi, aujourd'hui, le chef -lieu du département de l'Hérault, avec ses services administratifs, avec son Université presque millénaire, apparaît comme une survivance d'une grande cité méditerranéenne du moyen âge.
De cette ville qui, sur un étroit espace, s'est, pendant dix siècles, reconstruite en se consommant elle-même, les vestiges qui peuvent attirer l'attention d'un archéologue ne remontent pas, comme on voit, très loin, et bien des villes en France ont conservé la parure de monuments plus anciens que les nôtres. Notre ville n'eut point le
(1) Histoire de la Commune de Montpellier, 1851;— Hisloire du Comynerce de Montpellier, 1861.
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même privilège. Le Montpellier du moyen âge ne survécut point aux guerres de religion. Sur les ruines ou sur les substruelions du moyen âge, s'éleva, au XVII'' et au XVIIP siècles, une ville nouvelle, rajeunie encore au XIX^: c'est celle que nous voyons aujourd'hui. Aussi, pour un archéologue, il existe en réalité deux Montpellier : le Montpellier qui se voit, celui des XVIP et XVIIP siècles, celui du Peyrou, celui des intendants et des gouverneurs, des riches fonctionnaires, magistrats, financiers, professeurs, dont les hôtels abritent encore les descendants; — et le Montpellier qui ne se voit pas, celui du moyen âge, celui des Guilhems, des consuls, des marchands et des corporations, dissimulé tout entier sous les constructions plus récentes.
Ces deux Montpellier, celui qui se voit et celui qui ne se voit pas, ont eu, l'un et l'autre, leurs historiens et ne renferment plus beaucoup de secrets. Mlle Louise Guiraud, dans d'admirables travaux (1), a ressuscité de la poussière des archives le Montpellier du moyen âge. Le Léon Coste (2), M. Grasset-Morel (3) ont débrouillé la plupart des questions relatives au Montpellier de l'ancien régime. Ce sont des guides précieux pour s'orienter dans la ville du passé.
Lorsque l'histoire, à l'époque carolingienne, men-
(1) Recherches topograpliiques sur Montpellier au moyenâge, in Mémoires de la Société archéologique de Monipellier, série in-8'*, t. 1. — Ces recherches sont complétées par quelques articles parus depuis dans les dits Mémoires.
(2) Les transformations de Montpellier depuis la fin du xvii*^ siècle jusqu'à nos jours, in Bulletin, de la Société languedocienne de géographie, t. 14, 15, 16.
i3; Montpellier, ses sixains, ses îles et ses rues, ses faubourgs. MontpeUier, Valat, 1908.
tienne pour la première fois Montpellier, le nom de ce bourg est associé à celui d'un autre bourg, dont le nom est un diminutif du premier, Montpelliéret. Ces deux bourgs étaient situés sur les deux mamelons qui culminent aux extrémités du plateau où se dresse aujourd'hui la ville moderne, le premier à l'ouest, du côté du Peyrou, le second à l'est, du côté de la Citadelle. Ces deux bourgs distincts ont eu une tendance à se rapprocher et à s'unir; l'histoire primitive en est dominée par les efforts vers la fusion définitive en une ville unique, fusion consacrée au XIP siècle par la construction du mur de la Commune Clôture, pour devenir définitive par l'annexion au royaume de France, en 1349. Jusque-là, il est impossible de comprendre le développement de la ville, si l'on ne tient pas compte de cette dualité originelle.
L'évêque Arnaud de Verdale raconte, — et nous sommes obligés de le croire sur parole, — qu'au IX^ siècle, les deux bourgs appartenaient aux deux sœurs de saint Fulcran, de la maison des comtes de Melgueil et de Substantion, et qu'à la fin du IX^ siècle, ces deux pieuses filles en font donation à Ricuin II, évêque de Maguelone. Celuici garda un de ces bourgs, Montpelliéret, pour lui, et inféoda l'autre, Montpellier, à un certain Gui, souche des Guilhems, par qui, en 1204, Montpellier passe aux rois d'Aragon. Voilà la légende ou du moins la tradition. Chacun des deux bourgs — voici maintenant l'histoire — a une paroisse distincte, St-Firmin (de Montpellier), St-Denis (de Montpelliéret), — une juridiction distincte, la Baylie, celle des seigneurs pour Montpellier, en face de celle des évêques pour Montpelliéret, qui sera plus tard la Rectorie. En 1292, Philippe le Bel achète à l'évêque de Maguelone ses droits sur Montpelliéret, et le roi de France trouve en face de lui, à Montpellier, le roi de Majorque, qui ne céda la place qu'en 1349.
Cet étrange condominium, qui dura près de quatre
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siècles, relarda, sans pouvoir rempêclier pourtant, la fusion des deux bourgs en une ville; il ne siiïiplifia pas, à beaucoup près, les choses, et pour reconstituer les étapes de ce pénible enfantement, il a fallu toute la perspicacité d'un archéologue tel que Mlle L. Guiraud.
De ces deux bourgs, dont l'un, par sa situation même, était destiné à absorber l'autre, il ne reste plus trace aujourd'hui. Tout au plus peut-on reconnaître dans la disposition actuelle des rues orbes autour de l'emplacement de St-Firmin, la survivance d'un noyau primitif de peuplement. Du reste, St-Firmin, paroisse unique de Montpellier, et St-Denis, paroisse unique de Montpelliéret pendant tout le moyen âge, peuvent passer pour les sanctuaires autour desquels se groupèrent les premières habitations des deux bourgs. La limite des deux paroisses formait certainement la limite des deux bourgs. Elle suivait une ligne qui partait de la porte de la Blanquerie, au bas de la rue de l'Université (naturellement, à cette époque, la muraille d'enceinte n'existait pas), pour aboutir à la porte de Lattes, au coin de la rue de la Loge et de la rue Jacques-Cœur, en passant derrière la Maison Centrale, et en suivant les rues Vieille-Aiguillerie, du Collège, Jacques-Cœur.
Mais dès l'époque de l'inféodation de Montpellier au premier Guilhem, l'aspect et le rapport des deux bourgs entre eux durent être modifiés. Le palais du Seigneur de Montpellier, dont l'emplacement peut être fixé entre la rue Aiguillerie et la rue de la Monnaie, se rapproche de Montpelliéret, et le palais ou salle de l'évêque de Montpelliéret, qui se trouvait entre la rue Vieille-Aiguillerie et la rue Salle-l'Evêque, se rapproche de Montpellier : première étape de la fusion des deux bourgs, qui bientôt ne seront plus séparés l'un de l'autre que par une ligne purement conventionnelle.
Pourtant, pour distinguer son bien de celui de
Plan actuel de Montpellier
bur lequel a été reporté le tracé des ancieiiDes tortilications.
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l'éveque, le Seigneur de Montpellier, après avoir, eonnne de jusie, usurpé sur la pari de son voisin, éprouva le besoin de s'enelore. Ainsi fut eonsliluée, probablement dans le eourant du XP siècle, la première enceinte de Montpellier. 11 n'en reste plus trace apparente aujourd'hui, mais M"^ Oiiiraud, en se fondant sur les textes, corroborés depuis par des vestiges reconnus dans le sous-sol, a réussi à en déterminer avec une grande précision le tracé. La fortification, marquée sur le plan ci- joint, suivait le rebord du plateau qu'occupe aujourd'hui la vieille ville. Cette ceinture de murailles, qui enfermait la montagne, donnait son nom à la ville : Montpellier, mons pessulus, mont peylat, mont fermé.
Moirlpelliéret présentait-il une enceinte analogue ? Il ne le semble pas. Tout au plus, peut-on croire que l'éveque avait protégé son palais par quelques travaux de fortification.
Tel est l'aspect de Montpellier et de Montpelliéret dans le cours du XP siècle : deux villes distinctes, deux villes rivales, l'une déjà puissamment centralisée sur le sommet du plateau, derrière sa ceinture de murailles, l'autre, au contraire, dispersée et dépourvue de centre. Dès lors, Montpelliéret paraît condamné à être absorbé par Montpellier.
Des monuments principaux de la ville des premiers Guilhems, on arrive tout juste à reconnaître l'emplacement. Encore cette précision permet-elle de fixer les centres principaux de la vie et du mouvement à cette époque primitive. A Saint-Firmin, le noyau originel, s'oppose bientôt, vers la frontière de Montpelliéret, le plus ancien château des Guilhems (entre la rue de la Monnaie et la rue Vieille- Aiguillerie). Près de là se concentrent les entrepôts, les marchés, les industries, draperie, argenterie, les boutiques de change, autour de l'église Sainte-Marie, plus tard Notre-Dame-des-Tables, qui formait comme le
Irail (Vmiion eiiire les deux bourgs; c'est là que se fixe pour toujours le eenlre de la cité, malgré le transfert du château seigneurial vers le point culminant de la ville, au nord, d'abord à Gastel Moton (début du XIP siècle avec Guilhem V), un peu plus tard près de Sainte-Groix, sur l'emplacement de la mairie actuelle (avec Guilhem VI), et enfin, tout à fait à l'extrémité du plateau, sur l'emplacement actuel du Palais de Justice (milieu du XIP siècle, avec Guilhem VII).
Cependant, Montpellier devenait une grande ville et se transfoimait peu à peu en un entrepôt général des marchandises du Languedoc. Le petit fleuve du Lez, qui le longe et le mettait en communication avec la mer, allait le faire participer à la vie de la Méditer|;anée. Bientôt, le Mont Peylat est trop étroit pour contenir la population qui afflue ; tout autour, en dehors des remparts, se construisent des faubourgs, Villeneuve, la Valfère, le Peyrou et le Puy Arquinel, quartier des Ecoles, premier siège de notre Université, qui doublent à peu près la superficie de la ville close. Dès le milieu du XIP siècle^, la nécessité s'impose de protéger les faubourgs au moyen d'une ligne de murailles ; c'est dans la seconde moitié du XIP siècle que fut construite la fortification, dont la ligne actuelle des boulevards conserve le tracé. Elle circonscrivait la muraille primitive, en englobant la plus grande partie des nouveaux faubourgs et une partie de Montpelliéret. On l'appelait la Commune Clôture, entendez la clôture commune à Montpellier et à Montpelliéret. Ainsi se réalisait, malgré la dualité de souveraineté, la fusion des deux villes en une seule, fusion que devait consacrer bientôt, en 1204, la création du consulat, autorité communale unique en face des deux pouvoirs rivaux du seigneur et de l'évêque. La fusion s'opérait au profit de Montpellier
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et aux dépens do Moiitpelliéret, dont l'ancien centre, l'église Saint-Denis, demeurait isolé au loin sur son tertre.
La clôture nouvelle qui remplaçait l'ancienne, vraisemblablement démolie à cette époque, nous est aujourd'hui parfaitement connue. Les restes qui en subsistent encore, comme la Tour des Pins, l'étude complète que lui a consacré M. Vigié (1), permettent d'en donner une idée très exacte. Un mur de pierre épais de 2 mètres, haut de 7 à 8, couronné de mâchicoulis, percé de portes et renforcé de tours ou demi-tours en saillie, — à l'extérieur, un fossé profond avec contrescarpe et chemin de ronde ou dougue,
— à l'intérieur, un chemin de ronde, dit des douze pans,
— tels étaient les éléments essentiels de la fortification qui donnait à Montpellier l'aspect sévère et défiant d'une ville close du moyen âge.
Dès lors, Montpellier a pris sa physionomie définitive et la conserva jusqu'au siège de 1622. Mais si l'enceinte demeure immuable, elle n'empêche pas un nouveau développement de la ville hors des remparts. Les faubourgs prennent une importance telle qu'on se préoccupe de les fortifier à leur tour. D'abord de simples portalières, c'està-dire des espèces de châteaux forts isolés, comme la tour Garbonnière, près d'Aigues-Mortes, défendent l'accès des différentes routes sur toute la périphérie de la ville. Même, pendant les mauvais jours du XI siècle, au temps des Grandes Compagnies, on songea à réunir ces portalières par une ligne de remparts; mais, faute d'argent, il fallut se contenter, tant la superficie de la ville s'était agrandie, d'une simple palissade en avant de laquelle était creusé mi fossé. Encore cette palissade ne paraît-elle point avoir
(1) Des encehites successives de Mont|)ellier et de ses fortifications, in BulieLin de la Société languedocienne de géographie,
été continue, mais avoir concouru, avec les tours, les portalières et les défenses naturelles du sol, à la protection des faubourgs. L'ensemble constituait une fortification mieux appropriée que l'ancienne aux nouveaux moyens d'attaque avec l'artillerie.
A cette transformation, en quelque sorte extérieure de Montpellier, consacrée par la construction du mur de la Commune Clôture dans la deuxième moitié du XIP siècle, correspond une transformation profonde de l'intérieur, liée à l'histoire politique de la ville. Du milieu du XIP au milieu du XIV^ siècle, Montpellier fut une grande cité méditerranéenne. Dans cette ville de bourgeois enrichis par le commerce, se développent, comme autrefois à Athènes, les idées démocratiques qui aboutissent à la constitution républicaine de 1204. L'établissement du consulat au cœur de la ville, au milieu des marchés, entraîne la décadence du quartier seigneurial, d'où la vie semble se retirer. L'acquisition par le roi de France de Montpelliéret en 1292, de Montpellier en 1349 donne naissance à un organisme administratif nouveau. A tous ces germes de développement ajoutons-en un autre, d'ordre intellectuel, intimement uni aux premiers, la création des Ecoles de droit et de médecine, d'où sortira, au XIIP siècle, l'Université de Montpellier.
Toutes ces institutions exigent des constructions nouvelles : hôtels de ville, locaux administratifs, marchés et entrepôts, écoles, églises et monastères, riches demeures de commerçants et de fonctionnaires, Montpellier se couvrit, au cours de ses deux siècles de grande prospérité, de toute cette parure d'édifices publics ou privés. Il n'en reste malheureusement plus rien aujourd'hui, ou si peu que rien; tout au plus arrive-t-on, après des prodiges
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d'érudition, à en délenniner remplacement et à marquer le rapport des quartiers entre eux.
Dès le début du XIII'^ siècle, lors de la création du consulat, en 1204, le centre de la cité se fixe définitivement à l'endroit où il se trouve encore aujourd'hui, c'està-dire au milieu de la rue de la Loge. C'est là que s'établit, de 1205 à 1361, le premier hôtel de ville, en contre-haut de la ci-devant halle aux colonnes, pais le second (de 1361 à 1792), en contre-bas. Il s'installait, comme il est naturel, en plein quartier marchand, au milieu des marchés et des affaires, près des tables de changeurs qui s'adossaient à l'église Ste-Marie-de-Montpellier, dite, plus tard, pour cette raison, Notre-Dame-des-Tables, à quelques pas des deux Loges, la grande et la petite. Il faut évoquer le spectacle des grandes villes de l'Orient, de Constantinople, de Smyrne ou de Damas, pour se faire une idée de l'aspect pittoresque que présentait le cœur de la vieille cité, avec cet enchevêtrement de marchés aux poissons, à la viande, aux herbes, aux épiées, aux grains, aux draps, aux matières précieuses d'or et d'argent, dans un dédale inextricable de rues ou de ruelles étroites, tortueuses, parfois puantes, où, écrivait le rabbin Benjamin de Tudèle, à la fin du XIP siècle, « où viennent trafiquer en foule chrétiens et sarrazins, où affluent des arabes du Gharb, des marchands de la Lombardie, du royaume de la Grande-Russie, de toutes les parties de l'Egypte, de la terre d'Israël, de la Grèce, de la Gaule, de l'Espagne, de l'Angleterre, de Gênes, de Pise, et qui y parlent toutes les langues ». Montpellier, porte de l'Orient, c'est un point de vue qu'il convient de ne pas négliger, pour comprendre certains caractères de notre art méridional au moyen âge.
De ce quartier bruyant on passait sans transition
au quartier paisible des belles habitations; dans la rue En Bocador (aujourd'hui rue Embouque-d'Or), ou s'étaient, dès l'origine, fixés les plus riches bourgeois, s'élevèrent les plus luxueuses demeures: signalons notamment (au n° 11 de la rue Jacques-Cœur) l'immeuble du célèbre argentier de Charles VII, et la tour, qui subsiste encore, du haut de laquelle il surveillait le mouvement de ses navires. Le même quartier avait accueilli, lors de l'annexion de Montpellier à la France, les différentes administrations ou juridictions nouvelles: cour des aides, cour des comptes, qui deviendra le bureau des Trésoriers de France en 1362 (hôtel de Lunaret), monnaie (couvent de la Miséricorde), etc.
A l'extrémité opposée de la ville, sur le bord occidental du plateau, se dressait le château seigneurial, maintes fois remanié, sur l'emplacement duquel fut construit, au siècle dernier, le Palais de justice actuel. La constitution de 1204 et l'établissement du consulat en avaient bien diminué l'importance, et la forteresse des Guilhems paraissait bouder à l'écart, loin du centre de la ville. Non loin du château, s'était formée la première Juiverie, vaste ghetto, dont il subsiste encore des traces, en particulier la piscine de la synagogue (au n« 1 de la rue Barralerie). Un peu plus tard, quand le pouvoir passa du seigneur au consulat, la Juiverie suivit le mouvement et s'éloigna du château pour se rapprocher de l'hôtel-de-ville.
Dans cette grande ville, si peuplée, si vivante, les édifices religieux ne manquaient point. Ils ont tous aujourd'hui disparu; l'emplacement même en a été bouleversé, perte irréparable pour l'étude de l'art languedocien aux XIIP et XI siècles, aujourd'hui si mal connu. St- Firmin, siège de la première paroisse de Montpellier, reconstruit au XIIP siècle, Notre-Dame-des-Tables (sur l'emplacement de la ci-devant halle aux colonnes), rebâtie au
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XIP et au XIIP siècles, remaniée aux XIV' et XV% ne devaient ])as présenter la beauté des édifices élevés d'un seul jet, mais offraient plutôt un mélange de tous les styles gothiques du Midi de la France. Les textes seuls nous en conservent le souvenir.
D'abord institutions privées, avant de devenir, en 1289, un organisme officiel sous le nom d'Université, les écoles étaient groupées en deux points principaux: les écoles de médecine, sur les pentes septentrionales du plateau, dans le quartier actuel de l'Ecole de pharmacie, — les écoles de droit, hors ville, sur le versant méridional du Peyrou, autour de l'église actuelle de Ste-Eulalie, — les écoles de grammaire, sur le versant opposé du Peyrou. De ces primitifs établissements scolaires, rien ne subsiste plus aujourd'hui. Si on veut trouver quelques vestiges de notre Université au moyen âge, on doit les chercher au Monastère St-Germain et St-Benoit, dans les bâtiments duquel s'élèvent maintenant la cathédrale St-Pierre et la Faculté de médecine, seul quartier de la ville où, malgré les désastres et les remaniements, le moyen âge apparaisse encore. Nous nous y attarderons plus longuement.
Destiné d'abord par son fondateur, Urbain V, à grouper tous les enseignements, droit, médecine, arts, théologie, d'une Université complète, le monastère St-Benoit se borna, en réalité, à recueillir seize étudiants, nous dirions aujourd'hui seize boursiers ou seize normaliens, au profit du monastère St- Victor de Marseille et du pays de Gévaudan, patrie d'Urbain V. On choisit un emplacement au nord, dans la partie basse de la ville, au pied du château seigneurial. Le monastère, construit de 1365 à 1368, comprenait une église, un cloître, des bâtiments destinés aux moines et aux étudiants, des cours et des jardins où s'élevaient d'autres constructions. Le tout était clos de murs très épais. La façade principale était couronnée de mâchicoulis, aujourd'hui conser-
vés, et percée de trois rangées de fenêtres en tiers point, remplacées en 1658 par les fenêtres actuelles. L'église, construite sur plan rectangulaire, comportait une seule nef sur croisées d'ogives, avec chapelles latérales, terminée par une abside à cinq pans extérieurs. Elle était flanquée de quatre tours couronnées de pyramidions
(D'après L. Guikaud).
rectangulaires, et recouverte d'un toit en terrasse. En avant du portail principal d'entrée, se dressaient deux gros piliers qui supportaient une voûte à compartiments, et dont l'aspect bizarre a peu changé, malgré les réfections. Sur la façade occidentale, s'appuyait un des côtés du cloître, dont il subsiste encore quelques travées. Le cloître, en forme de rectangle irrégulier, présentait, sauf du côté de l'église, deux étages superposés qui desservaient les bâtiments élevés sur les trois autres faces. L'ensemble du monastère, avec son enceinte à mâchicoulis, ses ouvertures rares, les tours de sa chapelle, devait donner l'impression d'une forteresse et rappeler l'aspect du palais des papes à Avignon, construit à la même époque.
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La sci(Mieo, au XIV'' siècle, devait s'abriter derrière de solides nuirai 11 os. Le monastère St-Benoit, édifié pour recueillir des savants, ne manqua point à sa destination en servant aussi de cliâteau-fort.
Sécularisé en 1536, le monastère St-Benoit devint le siège du nouvel évêché de Montpellier; la chapelle fut érigée en cathédrale sous le vocable de St-Pierre. Les deux sièges qu'il subit pendant les guerre de religion, en 1561 et en 1567, la destruction d'une partie des bâtiments, les réfections et remaniements opérés, tant dans le palais épiscopal, devenu Faculté de médecine, que dans l'église, depuis le XVIP siècle, jusqu'à nos jours, ont profondément altéré l'œuvre du XIV'^ siècle. De la construction d'Urbain V, il ne reste plus aujourd'hui que « la nef de l'église avec trois de ses tours, le cloître côté Est mutilé, et les murailles extérieures de chacun des corps de logis entourant le préau » (1), bien peu de chose, en vérité, et c'est pourtant tout ce qui subsiste des monuments religieux de Montpellier au moyen âge.
Les quartiers que nous venons de parcourir, les constructions ou monuments dont nous avons essayé de retrouver la trace ou le souvenir, ne donneraient point une idée suffisante de la ville, si l'on ne sortait point des murailles qui l'enfermaient étroitement. Depuis l'achèvement du mur de la Commune Clôture à la fin du XIP siècle, la ville, pendant la période de prospérité, s'était considérablement développée, comme nous l'avons vu à propos des remparts, et la ceinture de faubourgs qui l'enveloppait, Villefranche, Boutonnet au nord, le Courreau, Villeneuve au sud, en doublait la superficie. Nous y avons signalé déjà les Ecoles de droit et de grammaire.
(1) L. GuiRAUD^ Le MonastèrelSaint-Benoit, p. 202.
qui s'y étaient fixées de très bonne heure. A côté d'elles, une quantité considérable d'établissements monastiques ou hospitaliers, Franciscains ou Observantins, Carmes, Dominicains, Augustins, Trinitaires, Religieux de la Merci, faisait, autour de la ville, comme une ceinture de couvents dispersés au milieu des jardins.
Ainsi, Montpellier fut, au moyen âge, une ville de marchands, d'universitaires et de moines. Par là, par l'union de la richesse et de l'intelligence, Montpellier comptait parmi les centres de civilisation de la Méditerranée.
Tel était, indiqué à grands traits, l'aspect que présentait Montpellier au moyen âge, et que l'on reconnaît encore sur la vue, un peu conventionnelle, donnée par Belleforest dans la deuxième moitié du XVP siècle: une grande cité, tassée derrière ses murailles crénelées, d'où surgissent, comme pour les alléger, les clochers pimpants des églises. Cet aspect, qui ne devait manquer ni de grandeur, ni de pittoresque, ne survécut point aux guerres de religion. Lors du second siège du fort St-Pierre, en 1567, quelques jours, quelques heures suffirent à détruire le travail de plusieurs siècles et couvrirent la ville de ruines.
Lorsqu'après le siège de 1622 et la répression de la révolte du Languedoc, en 1633, le calme paraît rétabli, Montpellier commence à renaître de ses cendres et entreprend de réparer les désastres des guerres civiles: une autre ville va se reconstituer, toute différente de l'ancienne, et appropriée à ses destinées nouvelles.
La vieille métropole commerciale du moyen âge était morte depuis longtemps, après une courte agonie. Mont-
pellier, qui, au temps de sa splendeur, compta jusqu'à 10.000 feux (soit environ 70.000 habitants), n'en comptait plus que 800 (moins de 6.000 habitants) en 1390, et 334 (à peine 2.500 habitants) en 1412; c'était, il est vrai, l'époque de la guerre anglaise et des grandes compagnies. Néanmoins, la ville, ruinée par la création d'Aigues- Mortes, puis par le développement de Marseille, s'était dépeuplée au profit des cités voisines, Nîmes, Beaucaire, Avignon, Arles, et les rois de France eurent de la peine à y maintenir, à coups d'édits, le commerce et « l'art de la draperie ». Les guerres de religion achevèrent de ruiner la ville, mais marquèrent le point de départ d'un ordre nouveau.
Privé de son commerce, Montpellier conservait encore ses services administratifs et son Université. Ville administrative et universitaire du Languedoc, voilà la forme nouvelle que va prendre la cité commerçante du moyen âge: à la ville des consuls va succéder la ville des intendants.
Le Languedoc, sous l'ancien régime, s'étendait de Beaucaire à Montauban et des Pyrénées au Velay. Montpellier était la capitale ou, avec Toulouse, l'une des capitales de cette immense province, le siège du gouvernement général, de l'intendance, de la cour des comptes, et à partir de 1736, des Etats de Languedoc. La concentration des services administratifs et judiciaires du Boi ou de la Province, fera de Montpellier une ville d'officiers, grands personnages, comme le gouverneur, qui était d'ordinaire un prince du sang, ou grands seigneurs fastueux, comme ce fameux Bonnier de la Mosson, dont la fortune dépassa celle des plus illustres fermiers généraux, tous, présidents, conseillers, trésoriers ou greffiers, assez riches pour acheter des charges qui coûtaient fort cher. Montpellier fut refait au XVIP et au XVIIP siècles, pour eux et par eux.
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Ce n'ost pas que l'aspect extérieur en ait beaucoup changé depuis le moyeu âge. Seuls, les faubourgs, avaient été bouleversés lors du siège de 1622, et avec eux les cou^ellts, les cimetières (1), les jardins, en ])articulier le fameux Jardin du Roi (2), créé grâce à l'admirable ténacité de Richer de Relleval, à la fm du XVP siècle, sur les pentes nord du Peyrou. La citadelle, qui depuis 1624 menaçait le front est des remparts, modifiait la silhouette du plateau St-Denis, que devait encore égayer l'Esplanade, établie un siècle plus tard (1724) par le duc de Roquelaure, sur les glacis de la forteresse.
Mais la cité restait enfermée, comme au moyen âge, derrière ses murailles, et conservait son aspect sévère de ville close. Depuis la destruction des églises et des clochers qui lui donnaient de la légèreté, elle paraissait seulement plus triste, plus basse, plus plate, et prenait, avec ses maisons entassées, cette apparence de clapier, de clapas, qui sert à la désigner communément aujourd'hui. Surtout, elle manquait d'air. Point de places ni de jardins; des ruelles étroites et tortueuses, où l'on démolissait pour reconstruire sur des fondations antérieures. La plupart des rues sont « si étroites, — lisons-nous dans un arrêt du Conseil d'Etat de 1749 — si peu alignées et les tournants si resserrés, que les voitures même ordinaires, comme charrettes et tombereaux, ne peuvent y passer et y tourner qu'avec peine; elles sont encore rétrécies par des bornes qui sont construites en maçonnerie le long des maisons; d'ailleurs, les places qu'il y a, en petit nombre dans la ville, sont petites et irrégulières » ; tableau dont nous pouvons encore
(1) Cf. Grasset-Morel. Nécropole montpelliér aines.
(2) Cf. L. GuiRAUD. Création et restauration du Jardin du Roi à Montpellier, par Pierre Richer de Relleval.
contrôler la justesse en circulant dans les rues situées à gauche et à droite de l'artère i)rincipale qui va de la place de la Comédie au Peyrou.
Dans une pareille ville, les monuments sont rares; les églises du moyen âge n'ont point été remplacées ; les édifices administratifs paraissent avoir été bien modestes et le projet de construction d'un palais pour les Etats de Languedoc fut emporté par la Révolution. N'étaient quelques fontaines, n'était surtout l'hôtel St-Côme, charmant édifice, élevé de 1752 à 1756 par J.-Ant. Giral, avec les fonds légués par La Peyronie, pour servir d'amphithéâtre au collège de chirurgie, le XVIP et le XVIIP siècles n'auraient laissé dans l'intérieur de la ville, maintenant qu'a disparu le joli théâtre construit par Mareschal, de 1752 à 1755, aucun souvenir monumental.
Tout l'effort de cette époque porta sur l'architecture privée, sur la construction et la décoration des hôtels particuliers que firent édifier les personnages officiels de la Province, présidents, conseillers et trésoriers. Encore, cet effort se dissimule-t-il si discrètement derrière des façades rébarbatives, qu'il échappe tout à fait au passant. (( Les maisons en sont propres au dedans, et paraissent peu au dehors », écrivait l'intendant Basville (1), à la fin du XVIP siècle. « Les rues y sont étroites et inégales et les carrosses n'y roulent qu'avec peine; » et Buffon, un peu plus tard, appelait la cité <( un magasin mal rangé de belles maisons ». Point de façades possibles, en effet, dans ces ruelles étroites et mal tenues; toute la décoration est reportée dans l'intérieur; aussi, quel spectacle inattendu, lorsque, après avoir poussé telle porte qui s'ouvre sur une morne façade, on pénètre dans une cour lumineuse où se développe un escalier majestueux, à la mode de Versailles.
(1) Mémokes, p. 272.
FORMATION ET ÉVOLUTION DE MONTPELLIER
Une élude des hôtels du XVIP et du XVIII" siècles réservera il des surprises. Elle montrerait comment, à une époque où Tart français tend à s'unifier et à rayonner de V^ersailles, l'architecture et la décoration ont su s'adapter au milieu et présenter des caractères particuliers appropriés à la vie et au climat méridionaux. Certes, les éléments essentiels de la construction dérivent des pj'incipes de la Renaissance italienne, et Vignole a sévi à Montpellier comme dans le reste de la France : les portes et les fenêtres à l'italienne, les ordonnances doriques ou corinthiennes de quelques façades en témoignent suffisamment. Mais la disposition même du plan, le parti délibéré de sacrifier l'extérieur au profit de l'intérieur, la concentration de tout l'effet décoratif dans une cour centrale, sorte de patio, sur une des faces duquel se dresse la véritable façade, somptueuse, imposante parfois, tout cela dénote un goût personnel où l'on trouverait des survivances lointaines, espagnoles et romaines. L'élément essentiel de la décoration de cette cour centrale, c'est l'escalier, dont les volées reposent sur des demi-voûtes, se développent autour d'un noyau rectangulaire, et dont les rampes, posées sur des balustres de pierre ou de fer forgé, accusent le dessin. L'intérieur de l'hôtel était aménagé en vue de la représentation. Pour la décoration des appartements de réception, les architectes surent utiliser une quantité d'artistes ou d'artisans locaux, peintres, sculpteurs, gypseurs, ébénistes, ferronniers, dont les travaux en partie conservés donnent une haute idée du goût et de l'habileté de la main-d'œuvre montpelliéraine au XVIP et au XVIIP siècles. Pour ne citer que des exemples accessibles à tous, on trouvera difficilement une décoration plus délicate, plus sobre et plus élégante que celle des salons de l'évêché, qui servent aujourd'hui de bibliothèque à la Faculté de médecine. Dissimulé dans ces hôtels aristocratiques, qui, vus du
dehors, ne payent pas de mine, l'art du XVIP et du XYIIP siècles à Montpellier, pourrait passer inaperçu s'il ne se manifestait par un chef-d'œuvre éclatant, unique: le Peyrou. Lorsqu'on 1688, le Conseil de ville décida d'utiliser les terrains vagues qui se trouvaient en dehors de la ville pour en faire une promenade, personne ne prévoyait le développement magnifique que prendrait plus tard ce projet. Entre le Peyrou primitif et le Peyrou que nous voyons aujourd'hui, il y eut près d'un siècle (1688- 1774) de tâtonnements, de modifications et de retouches. L'histoire en est connue seulement dans les grandes lignes et mériterait d'être approfondie. S'il est juste de reconnaître le mérite des premiers créateurs du Peyrou, du moins faut-il réserver la plus grande part de notre admiration à l'architecte Jean-Antoine Giral, qui donna à la promenade son aspect définitif et composa cet ensemble harmonieux que nous connaissons. Deux terrasses superposées servent de piédestal gigantesque à la statue équestre du Grand Roi, qui s'érige au centre. Un pont, jeté entre la grille et l'arc de triomphe, entrée monumentale qui a remplacé l'ancienne porte de la cité, unit la promenade à la ville, qu'elle prolonge. Du côté opposé, dominant toutes les terrasses, un château d'eau, élégante construction de style classique, marque l'aboutissement de l'aqueduc imposant qui conduit à Montpellier les eaux des sources voisines. La simplicité du plan, la sobriété du décor, l'harmonie des lignes et des proportions, la beauté du site, enfin la convenance parfaite de l'architecture avec la nature qui l'entoure, tout cela donne une impression de justesse dans l'accord, rarement réalisé, et fait du Peyrou une des merveilles de l'art du XVIIP siècle. N'auraient-ils donné à Montpellier que le Peyrou, les Etats de Languedoc auraient laissé leur trace dans l'histoire de la cité.
Depuis la Révolution, les transformations qu'a subies la ville sont si voisines de nous, qu'il est à peine besoin de les indiquer. Elle a perdu le titre et le caractère de capitale d'une des plus grandes et des plus riches provinces de France. Mais, en devenant le chef-lieu du département de l'Hérault, elle a continué d'être, comme sous l'ancien régime, un centre administratif et universitaire. De là, un certain nombre de survivances qui constituent comme un prolongement des conditions sociales d'autrefois.
Avec les progrès du siècle, l'aspect de la ville s'est modifié, moins tout de même qu'il ne semble au premier abord. La ceinture de remparts qu'on acheva de démolir immédiatement après la Révolution, a fait place à une ligne de boulevards qui enclôt l'ancienne cité. On s'est préoccupé surtout d'introduire dans l'intérieur de la ville de l'air et de la lumière, et la large percée qui doit réunir le Peyrou à l'Esplanade est plus qu'à moitié exécutée. Mais les rapports des quartiers entre eux n'en ont point été pour cela modifiés. Le centre de la ville reste où il s'était établi au moyen âge; les quartiers aristocratiques occupent toujours le plateau, et les quartiers populaires les pentes nord et sud de ce plateau, la Blanquerie et la Valfère; enfin, l'Université semble s'être fixée dans la région même où Urbain V avait fondé, au XIV^ siècle, le collège de Mende et le Monastère St-Benoît.
Le fait capital qui se produit au XIX« siècle, c'est le développement considérable des anciens faubourgs, dont une grande partie est incorporée aujourd'hui dans la ville. La construction de la gare explique la naissance des quartiers du sud et tend à attirer, ou plutôt à prolonger jusqu'à la place de la Comédie, le centre de la ville. Enfin, le goût de la nature, propre à notre siècle, le besoin d'air, et même de plein air, de lumière, de verdure, entraînent la population du côté de l'ouest, vers les hau-
FORMATION ET ÉVOLUTION DE MONTl>ELLlER
leurs de Gelleneiive, et peut-être une ville nouvelle, une autre Villeneuve, surgira-t-elle par là. Mais le centre de la cité est fixé pour toujours, et il ne paraît pas qu'il s'écarte jamais des lieux où l'avaient établi les gens du moyen âge.
Cette rapide esquisse nous a permis de suivre l'évolution de Montpellier depuis ses origines. Si l'on figurait, à l'aide d'une courbe, cette évolution, on verrait que cette courbe atteint son point culminant au XIIP siècle, c'est-à-dire à l'époque où Montpellier participe à la vie méditerranéenne, qui était la plus haute expression de la vie internationale de ce temps là. Voilà tout le secret des splendeurs d'antan: pendant un peu plus d'un siècle, Montpellier but à la coupe sainte, la coupe aux flots azurés où tour à tour s'abreuvèrent l'Orient, la Grèce et l'Italie. De là se dégage une précieuse indication pour l'avenir. Montpellier a grandi pour avoir été mêlé à la vie internationale du moyen âge, par son commerce et son Université, par l'argent et la pensée. Il ne paraît pas que la ville puisse redevenir la métropole commerciale d'autrefois. Mais elle conserve l'autre germe de développement moral et intellectuel qu'y déposa le moyen âge, le germe qui lui permet encore de vivre de la vie internationale: l'Université. C'est par la pensée que doit se prolonger ici l'œuvre des ancêtres. En raison de son passé, Montpellier a le droit et le devoir de rester l'Université française de la Méditerranée.