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RÉUNION

DE

MONTPELLIER A LA FRANCE

par Louis-J. THOMAS

c( Réunion de Montpellier à la France » : cette expression peut paraître erronée, encore que traditionnelle , puisque Montpellier, pour n'être entré qu'assez tard dans le domaine royal, n'en fut pas moins dès son origine dans les limites naturelles du pays et dans les limites politiques du royaume. Mais si l'harmonieuse unité de ce royaume est faite du rapprochement et de la collaboration du Midi et du Nord, lorsqu'après la crise du siècle cette unité parut brisée, l'on est bien obligé de reconnaître que, des deux grandes régions de langue d'oc et de langue d'oui, celle-ci se trouva mieux servie par la nature pour entreprendre l'œuvre indispensable de concentration, d'unification et, si l'on veut, de conquête. Le Midi, malgré l'unité de langue et de climat,

(1) Les deux maîtres éminents auxquels l'Association des Amis de l'Université de Montpellier a demandé ses deux premières conférences, sur la Géographie méditerranéenne et sur la Formation et révolution de Montpellier, MM. les professeurs Flahaut et JouBiN, ont cru devoir, en commençant, s'excuser d'avoir été choisis, eux, « barbares du Nord «.Ils surent nousmontrer combien ils ont été conquis par la magnificence du paysage méditerranéen et par la grâce discrète de notre ville. On me pardonnera si j'ose, au contraire, trouver naturel qu'on ait demandé à un montpelliérain de raconter comment Montpellier fut conquis par les « barbares du Nord », et comment les gens de Montpellier ont accepté cette conquête.

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allonge d'est en ouest, de la Provence à la Gascogne, la diversité de ses couloirs entre les monts et de ses plaines maritimes ; il n'a point de centre, ni de capitale qui semble imposée par la nature; ni les ducs d'Aquitaine, ni les comtes de Toulouse n'y ont pu fonder rien de durable ; ses écrivains, pour le désigner, n'ont encore, au xiii^ siècle, que des périphrases : « les pays de langue d'oc», ou des termes vagues : de saï, de ce côté-ci des montagnes centrales . Mais les larges plaines du Nord qui se groupent et s'ordonnent en un ensemble régulier autour du bassin de la Seine et de Paris, centre naturel, siège prédestiné du commandement et de la puissance (1), on n'est pas embarrassé pour leur donner un nom : Franssa^ disent nos textes quand ils parlent du bassin de Paris et du domaine que les Capétiens y ont fondé, qu'ils organisent et agrandissent, qu'ils vont pousser bientôt jusqu'ici même : si bien que de leur propre aveu les gens de desaï seront vraiment réunis à la France quand ils seront incorporés à ce domaine par lequel la France se reconstituait.

Pourtant on ne saurait dire qu'aA^ant cette réunion au domaine ils étaient étrangers, et, par exemple, que cette ville, parce qu'elle eut des seigneurs aragonais et majorcains, fut espagnole avant d'être française. Des deux bourgs dont elle est formée et que dès le xii^ siècle la même « commune clôture » enferme et défend, Montpelliéret appartient toujours à l'évêque de Maguelone ; et pour l'autre bourg, Montpellier, les seigneurs, même étrangers, restent vassaux de l'évêque, vassal lui-même du pape et du roi de France. Sous ces suzerainetés qui se superposent et s'en-

(1) Vidal de la Blache : Tableau de la géographie de la France (E. Lavisse, Histoire de France, tome I, i) l'"'^ partie, chap. IV : " Physionomie d'ensemble de Ja France». - Camille Jullian : Histoire de la Gaule, Xom.QV' (Paris 1908,in-8<*) pp. 3-39: chapitre P'^": « Structure de la Gaule ».

chevètrent, les habitants, s'ils ne sont pas encore français, ne sont pas davantage espagnols; ils sont montpelliérains, soucieux avant tout de sauvegarder leur personnalité en assurant leur indépendance : ce n'est pas par hasard qu'ils datent du même jour, 15 juin 1204, la seigneurie de Pierre d'Aragon et leur charte communale.

Montpellier est dans le royaume comme Florence, Pise ou Gènes dans l'Empire : une commune indépendante, une république municipale , gouvernée par ses marchands et ses ouvriers ; aimant ses seigneurs majorcains ou français dans la mesure où ils maintiennent ses libertés et accroissent sa fortune marchande ; avec un peu de sentiment, avec une fidélité traditionnellement affectueuse pour les premiers, qui sont les descendants de ses anciens seigneurs les Guilhems; avec un peu de crainte révérencieuse pour les seconds, qui sont plus sévères et plus puissants. Je voudrais montrer comment la république montpelliéraine du xni" siècle, indépendante de fait entre les rois de France et de Majorque, — rattachée sans l'avoir souhaité au domaine du roi de France en 1293 et en 1349, et toujours jalouse de son autonomie, — élargit son horizon et devient française pendant la crise de la guerre de Cent Ans, quand elle contribue à la formation du Languedoc et à la sauvegarde de l'unité nationale (1).

(1) Sources — Le Petit Thalamus de Monipeliier, édition de la Société archéologique de Montpellier. Jean Martel aîné, imprimeur, 1840, in-4° ; surtout la Chronique romane (pp. 315-475).

— Archives municipales de Montpellier: Grand Thaiamm ; Grand Chartier.

— Archives nationales, J. 339, n° 13 : Rouleau contenant la procédure de prise de possession de Montpelliéret par les agents du roi en 1293, et l'enquête à Sauve pour TétabUssement promis en échange de Montpelliéret à l'évêque de Maguelone.

— Les documents publiés ou analysés dans les ouvrages suivants : A. Gf,Riviain, Histoire de la commune de Montpellier depuis son origine jusqu'à son incorporation définitive à la monarxliie fran-

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LA RÉPUBLIQUE MUNICIPALE DU XIIl^ SIÈCLE

1. — Au xii^ siècle les Guilhems, seigneurs de Montpellier, regardent vers l'Espagne : ils y sont attirés par la croisade, et retenus par la seigneurie de ïortose qu'ils

çaise. - Montpellier, Jean Martel aîné, imprimeur, 1851, 3 vol. in-8».

— A. Germain : Histoire du cominerce de Montpellier antérieurement à l'ouverture du port de Cette... — Montpellier, Jean Martel aîné, imprimeur, 1861, 2 vol. in-8°.

— DD. Devic et Vaissète, Histoire générale de Languedoc, édition Privât, tomes VII, VIII, IX et X.

— Lecoy de LA Marche : Relations politiques de la France avec le Royaume de Majorque (Iles Baléares, Roussillon, Montpellier^ etc.) - Paris, Leroux, 1892, 2 vol. in-S^.

— H. Denifle : La désolation des églises, monastères et hôpitaux de France vers le milieu du XY^ siècle] tome II : La guerre de Cent Ans jusqu'à la mort de Charles V. — Paris, Alph. Picard, 1899, in-8°.

— Robert Michel: L'administration royale dans la sénéchaussée de Beaucaire au temps de saint Louis. — Paris, Alph. Picard, 1910, in-h° [Mémoires et documents publiés par la Société de l'Ecole des Chartes, tome IX].

— R. Delachenal : Histoire de Charles V, tomes I et II (1338- 1364). - Paris, Alph. Picard, 1909, 2 vol. in-8».

A. MoLiNiER a publié dans la Revue historique, tome XXIV (1884, 1) pp. 249-307, une Etude sur la réunion de Montpellier au domaine royal {134-9) qui ne tient pas les promesses de son titre : c'est, seulement, Texposé très documenté de la querelle entre le roi d'Aragon Pierre IV et le roi de Majorque Jacme III qui met ce dernier, quand il est vaincu, dans l'obligation de vendre au roi de France sa seigneurie de Montpellier.

ont conquise sur les Maures ; ils se mêlent aux querelles entre Gastille et Aragon, prennent femme en Catalogne et en Gastille, font presque figure de princes espagnols. En 1141 Guilhem VII assiégé dans son château de Lattes par les habitants de Montpelher révoltés, est délivré par l'intervention armée du roi d'Aragon, sous la protection duquel Guilhem VII , par son testament met ses enfants et sa seigneurie. Mais les Montpelliérains ne suivent pas leurs seigneurs dans Torbite des royaumes ibériques ; ils ont à la fois des vues plus larges et des ambitions plus particulièrement montpelliéraines. Ge n'est pas à l'Espagne seulement, mais à tout le bassin de la Méditerranée qu'ils ont étendu le champ de leur activité commerciale ; c'est de l'Espagne chétienne et musulmane, mais aussi d'Italie, de Grèce, d'Afrique et d'Orient que viennent à Montpellier les marchands qui fondent sa richesse, les médecins et les juristes qui établissent la réputation de ses écoles. Pour assurer le bon fonctionnement de ce commerce universel, ils ont besoin d'un gouvernement qui leur soit propre ; et craignant de ne le plus trouver chez leurs seigneurs que des ambitions lointaines détournent des préoccupations purement montpelliéraines, ils essaient de prendre eux-mêmes la seigneurie. La révolte de 1141, au cours de laquelle il est parlé pour la première fois de consulat, est faite contre le conquérant de ïortose et l'allié des princes espagnols. Les embarras qui surviennent à Guihem VIII par son double mariage avec Eudoxie Gomnène et Agnès de Gastille leur fournissent une nouvelle occasion.

Eudoxie était arrivée de Gonstantinople à Montpellier pour épouser Alfonse II roi d'Aragon, mais celui-ci, pressé de prendre femme, s'était déjà marié en Gastille. Eudoxie accepta d'épouser le seigneur de Montpelher, à la condition que leur premier-né, quel qu'il fut, hériterait de la seigneurerie. Ge fut une fille, Marie ; et Guilhem VIII, déçu, voulant

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des enfants mâles, épousa, sans même répudier Eudoxie, Agnès de Gastille, qui lui donna six fils; cette scandaleuse bigamie dura jusqu'à sa mort, en 1203, malgré sa piété notoire et les nombreux avertissements des papes. Le testament de Guilhem VIII laissait la seigneurie à Guilhem, fils ainé d'Agnès, encore mineur, sous la garde du roi d'Aragon et la tutelle de quinze bourgeois de Montpellier (1). Marie , fille d'Eudoxie Gomnène , était pourtant la légitime héritière; mariée, à peine âgée de 12 ans, à Barrai vicomte de Marseille qui la laissa veuve presque aussitôt, puis, à 15 ans, à Bernard IV de Comminges, déjà séparé de ses deux premières femmes et qui la répudia bientôt pour une quatrième, ses malheurs la rendaient touchante ; on pouvait, en la soutenant, obtenir de sa faiblesse et de sa reconnaissance des avantages précieux, immédiats et plus durables que la tutelle de Guilhem IX. C'est pourquoi, dès 1204, les bourgeois de Montpellier chassent Guilhem IX et ses frères, rappellent Marie, et l'offrent pour épouse, avec la seigneurie comme dot, à Pierre II roi d'Aragon. La dot était séduisante (2), plus que la femme que les chagrins et deux maternités précoces avaient flétrie. Pierre d'Aragon n'hésite pas; le mariage est du 15 juin 1204; mais le même jour, le nouveau seigneur discute avec les bourgeois qui l'ont appelé les bases de la charte commu-

(1) Germain, Commune, I, Introduction.

(2) La seigneurie comprenait, outre le bourg de Montpellier son chef-lieu, une vingtaine de terres et de châteaux des environs, entre le Vidourle et l'Hérault: Castries, Montferrier, Castelnau. Lattes, Mireval, Gournonsec, Pignan, Saint-Georges, Montarnaud, Aumelas, Le Pouget, Vendémian, Tressan, Popian, Paulhan, Saint-Pargoire^ Loupian, Montbazin, Frontignan. — Tortose s'incorporait naturellement aux possessions du roi Pierre en Catalogne.

nale qu'il jure solennellement, le 15 août suivant, à Notre- Dame-des-Tables (1).

Ainsi les Montpelliérains, bien loin de s'être donnés un maître étranger, ont fait reconnaître par un seigneur illustre et puissant leur indépendance communale. Dès lors, par leurs douze consuls annuels, marchands et ouvriers de Montpellier gouvernent eux-mêmes leur ville ; il n'y a point ici, comme en d'autres communes méditerranéennes, de chevaliers disputant aux bourgeois une part du consulat; seuls les gens de métier sont citoyens. Les métiers sont depuis longtemps groupés en sept « échelles » qui prennent chacune la garde aux remparts pendant un jour de la semaine (2) ; c'est par les sept échelles que sont désignés les sept électeurs qui, avec les douze consuls sortants, nomment les consuls de l'année. Plus tard, en 1246, le désir d'assurer un choix plus démocratique fait désigner par les échelles non plus 7 mais 35 prud'hommes parmi lesquels les sept électeurs sont tirés au sort ; ces électeurs réunis aux consuls sortants désignent soixante candidats, auxquels un enfant distribue 60 boules de cire toutes pareilles, contenant chacune une carte; 12 de ces cartes sont marquées ; ceux auxquels elles échoient sont les nouveaux consuls (3). Le seigneur doit prendre l'avis des consuls pour nommer son bayle, son sous-bayle et leurs officiers ; il ne peut nommer que des montpelliérains de

(1) Germain, Commune, I, 35 et 40.

(2) La liste des 7 échelles et des métiers qui les composent est au Petit Thalamus, p. *J5 et suiv. Gkkmain, Commune, 111, 169, Ta traduite incomplètement. — Une autre liste, assez dittérente, est au Grand Thalamus, î"^ 1G3 ¥"-165 ; elle est publié par Germain, Commerce, I, 36-37.

(3) On ne peut donner ici qu'un sommaire très insuffisant de ce mode d'élection ; le détail se trouve dans l'acte même de 1246, publié par Germain, Commune, l, 354-358.

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naissance OU domiciliés au moins depuis dix ans : on ne veut point de juges étrangers à la ville, qui risqueraient de méconnaître dans sa lettre et dans son esprit la loi montpelliéraine, cette coutume dont les 123 articles, codifiant le droit civil, le droit pénal, le droit commercial de Montpellier, forment l'essentiel de la charte communale jurée par Pierre d'Aragon, le 15 août 1204.

2. — Mais l'autonomie de Montpellier, à peine obtenue, se trouve gravement menacée. Marie a fait donation de sa seigneurie (1) à Pierre d'Aragon, son époux, qui pourtant la néglige et la trompe, et ne paraît pas se soucier d'obtenir d'elle un héritier. C'est de peu d'intérêt pour l' Aragon, qui pourra passer, sans dommage, à une branche cadette ; mais Montpellier, pour demeurer libre, a besoin d'un seigneur légitimement issu de la race des Guilhems. Gomment l'obtenir? On raconte à ce propos d'étranges choses :

Pierre II, — el era hom de femhres , dira Jacme P"^ dans

sa Chronique — était alors amoureux d'une jeune veuve de Montpellier, dame d'honneur de la reine ; les consuls gagnent cette dame à leur cause : elle accepte un rendezvous, à la condition qu'elle ira trouver le roi sans lumière. Et c'est Marie qui prend sa place auprès du roi, — pendant que dans les églises demeurées ouvertes tout le peuple est enprières, et que dans la chambre voisine les douze consuls, des notables, des clercs, douze dames et demoiselles, à genoux, un cierge allumé à la main, supphent le ciel de se montrer favorable ; au point du jour ils entrent, accompagnés de deux notaires, dans la chambre conjugale, adjurant leur seigneur de pardonner ce subterfuge. Il pardonna si volontiers qu'à quelques jours de là, Pierre, qui chassait aux euAdrons de son château de Lattes, rencontra la reine au château de Mireval, et la ramena en croupe jusqu'à Mont-

(1) LeCOY DE LA MaRCHR, I, 141.

pellier. Notre danse du Chevalet rappelle, dit-oii, la joyeuse entrée qu'ils y firent au milieu de Fallégresse populaire (1). Et neuf mois après, le 1^^ février 1208, au palais de Tournemire, naquit en Jacme, le futur conquérant de Majorque, celui qui fut, au dire des chroniqueurs catalans, lo pus hdl hoïïi del mon, et d'après nos annalistes le plus illustre enfant de Montpellier.

3. — En Jacme naissait en pleine crise albigeoise, quelques semaines après l'assassinat du légat Pierre de Castelnau, au moment où la Croisade allait jeter sur ce pays c(la gent étrangère du Nord ». MontpeUier dut à la sagesse et à l'habileté de ses prud'hommes de sauvegarder ses franchises et de demeurer libre au milieu de cette brutale invasion qui ruina l'indépendance méridionale. Seuls peutêtre de tous les habitants du Midi, les MontpeUiérains ne se sentirent pas atteints par la défaite de Muret, où pourtant, à la tête des vaincus, mourut leur seigneur Pierre. Tous leurs regrets allaient plutôt à la malheureuse victime de Pierre d'Aragon, « madona Maria de Montpellier », morte à Rome quelques mois auparavant, humiliée par une demande en nullité de mariage, dépouillée de sa seigneurie par une donation fictive que le roi d'Aragon a consentie en faveur d'un fils de Guilhem VIII, et privée de son enfant, donné en otage à Simon de Montfort dès le début de la guerre (2). D'ailleurs MontpeUier n'avait pas connu l'hérérésie, et avait au contraire soutenu les efforts pacifiques d'Innocent III pour la réduire, en accueillant et en favorisant ses missionnaires et ses légats. La ville n'avait donc rien à craindre des Croisés : elle se garde pourtant de leur ouvrir ses portes. Si elle accueille, en 1215, les Pères du Concile qui doit faire reconnaître Simon de Montfort comme

(1) Germain, Commune, I, 245-248, 307-313.

(2) Germain, Commune, I, 256-260.

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seigiumr dans riiéritagc de Toulouse, elle lui refuse à luimême obsliiiémeiit l'entrée. 11 doit résider dans un château de l'évèque de Maguelone et, s'il veut voir ses amis du Concile, les appeler hors des murs, chez les Templiers. Un jour que Montfort et ses deux fils sont entrés par surprise pour voir les évèques réunis à Notre-Dame, ils sont reconnus; une émeute les ramène vivement jusqu'aux murailles, et ils échappent à grand'peine à la juste colère de la foule. « Les Montpelliérains, écrit à ce propos Pierre des Yauxde-Gernay, sont très méchants et très orgueilleux; ils ont en horreur le comte Simon et tous les Français ». C'est, dit très justement Germain, qu'« ils distinguaient fort bien l'Eghsc du parti des barons du Nord (1). » Contre ce parti envahissant ils savent exploiter habilement le double patronage du pape et du roi de France. A leur prière Innocent III a retiré Jacme des mains de Montfort et lui a fait reconnaître tout son héritage ; libres sous la seigneurie de cet enfant, auquel ils s'empressent de prêter serment de fidélité, ils obtiennent de Philippe-Auguste qu'il les garde et les protège comme bourgeois du roi, sicut alii burgenses nostri. Et tandis que la guerre recommence entre Raymond de Toulouse et Simon de Montfort, les Montpelliérains, libres et neutres entre les deux partis, s'emploient à rétablir l'ordre et la sécurité plus que jamais indispensables à leur commerce. La Chronique romane du Petit Thalamus (2) raconte ainsi l'histoire de l'année 1217 :

« Enlan MCCXVII, près en Syrnou coins de Montfort Bernis, e pendet les homes.

> Et en aquel an, en la fin, asset^et Tholosa. » Et en aquel an, el mori al seti.

» El en aquel an, prezeron li homes de Montpellier Madieyras que son en Larzac, e deroqueron lo castel, e cremeron les vais, car lo senhor del castel rauhava los camins. >

(1) Germain, Commune, 11,3-6.

4. — Cette fière indépendance de Montpellier, cette liberté profitable se maintiennent et s'accroissent au cours du xni^ siècle. Que grandisse la puissance de leur seigneur Jacme devenu le Conquérant ; que la sénéchaussée royale de Beaucaire se forme dans leur voisinage : ce ne sont point là pour les Montpelliérains des causes d'inquiétude, mais plutôt des occasions nouvelles de profit; car ils savent recevoir de toutes mains. A peine ont-ils eu quelque émotion à la nouvelle que le roi de France venait recueillir la succession de Montfort : Ad te ils ont dépêché vers Louis VIII, quand il assiégeait Avignon en 1226, leurs consuls porteurs de la copie anthentique des précieuses lettres que le pape Honorius III avait adressées au roi quelques années auparavant, pour mettre sgus sa protection l'héritage de Marie de Montpellier et le patrimoine de Jacme ; or Jacme, par son mariage avec la sœur de la reine Blanche de Castille, était devenu le beau-frère de Louis VIII. Aussi furent-ils vite rassurés par la confirmation solennelle de leurs droits que le roi leur accorde avant même d'avoir pris Avignon (1). Si bien qu'au moment oii le traité de Meaux, en 1229, rattache à la France du Nord et au domaine royal la plus grande partie du Bas-Languedoc, ils sont tout à la conquête de Majorque, pour laquelle ils aident puissamment leur seigneur le roi d'Aragon .

Mais cette conquête leur est profitable ; des deux premiers bailes ou gouverneurs établis dans l'île, l'un, Jacques Sans, est de Montpellier ; les commerçants montpelliérains ont bientôt à Majorque toute une colonie, gouvernée par deux consuls; elle occupe cent maisons avec leurs dépendances.

(1) Arch. mun. de Montpellier, Grand Char lier, Armoire A, Cassette 18 n° 1 (Louvet, n« 339). — Grand Thalamus, P 10, art. 23 (Joffre, n"632). — Pktit-Dutaillis, Catalogue des actes de Louis Vin, n« 395.

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dont le GoiKiuérant leur recoiiiia.it l'cnLière possession eu 1231 . La même aunée et par le mèuie acte, il confirme la charte comnumale de 1204, cède à bail à la commune la plage depuis Frontignau jusqu'à Aigues-Mortes, et donne aux habitaiîts le droit de trafiquer dans tout le royaume d'Aragon, et avec les Sarra/iiis même pendant la guerre : le tout contre le paiement de 100.000 sous melgoriens ([ue Montpellier offre au roi pour la continuation de la Croisade (1). En 1246 Jacme établit, à la demande des habitants, le tirage au sort pour le choix des consuls ; en 1258 il doit reconnaître que les consuls ne lui prêtent point l'hommage, mais le simple serment de fidélité (2).

En même temps Montpellier gagne du côté français d'autres précieux avantages. La fondation d' Aigues-Mortes et la concurrence possible de ce nouveau port se trouvent compensées par le droit que saint Louis reconnaît aux Montpelliérains d'avoir des capitaines aux foires de Champagne, de commercer librement dans le royaume et d'en tirer toute espèce de marchandises pour les conduire à Montpellier ; bientôt ils obtiennent des privilèges particuliers pour l'utilisation du port d' Aigues-Mortes (3). Après la mort du Conquérant, en 1276, le partage de sa succession entre ses deux fils, leurs querelles, la suzeraineté imposée par Pierre IH, roi d'Aragon et de Valence, à son frère Jacme n, roi de Majorque, qui est seigneur de MontpeUier, diminuent, pour nos marchands, la A^aleur commerciale des terres d'outre- Pyrénées, juste au moment oii leurs opérations s'étendent vers le Nord chez le roi de France. Et ce changement d'équilibre économique est de grande conséquence.

D'ailleurs ce milieu du xm^ siècle est, pour la république

(1) Germain, Commune, 11, 14-20.

(2) Grand Thalamus, f° 49, art. 107 (Joffre n° 719).

(3) Germain, Commune, II, 91-92.

moiitpelliéraine, une épocjne d'admirable prospérité. La population s'accroit avec la richesse ; dès 1232 les fours manquent pour cuire le pain nécessaire aux habitants ; en 1273 on compte dans l'enceinte plus de 10.000 maisons (1). Les traités de commerce avec les villes maritimes, les colonies marchandes se multiplient. Et si la célèbre bulle du 26 octobre 1289 ne fonde pas, comme on Fa cru, l'Université de Montpellier, elle est du moins une preuve éclatante de l'importance et du renom chaque jour accrus des écoles montpelliéraines (2).

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