Cette acquisition, vu le prix payé, et après les
(1) Louis-J. Thomas, La vie privée de Guillaume de Nogaret. - Annales du Midi, t. XVI (1904), pp. 161-207.
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avantages déjà obtenus en 1282, paraît de mince importance. Elle prend au contraire une importance extrême et comme une valeur symbolique quand on voit qu'elle fit entrer au service de Philippe le Bel Guillaume de Nogaret, et aA^ec lui ces autres légistes du Midi languedocien t Pierre Flottes, Pons d'Aumelas, Guillaume de Plasians, Pierre de Belleperche, — tous imprégnés, aux Ecoles de Montpellier, d'Alais et de Toulouse, des traditions impérialistes des glossateurs bolonais, et qui ont apporté à la monarchie féodale du petit-fils de saint Louis, avec le droit romain la doctrine, et avec leur collaboration personnelle l'instrument de la centralisation monarchique. Ainsi le Midi vaincu et conquis par le plus puissant des barons du Nord fournissait à son vainqueur, par le travail de ses légistes, les meilleurs arguments en faveur de la conquête, ainsi que les meilleurs moyens de la rendre durable, en inclinant les aspirations diA^erses du Midi et du Nord devant l'intérêt supérieur du prince, c'est-à-dire de l'Etat. Occitania capta ferum victorem cepit... : c'est dans ce sens seulement, et par cette collaboration à l'établissement de l'unité française que l'on peut dire (1) que ces légistes ont envahi et comme conquis la France du Nord.
6. — L'heureuse position de Montpellier au centre des possessions royales au pays de Languedoc en fait, dès la fin du xiii^ siècle, une sorte de capitale. Le jour même de la prise de possession, le sénéchal a promis que la Cour du Petit-Scel royal serait transférée d'Aigues-Mortes à Montpelliéret. C'est ensuite la monnaie royale de Sommières qu'on y transporte. Les officiers royaux des trois sénéchaussées de Beaucaire, Garcassonne et Rodez s'y réunissent pour concerter leur action commune. Le 25 juillet
(1) Ch.-V. Langlois, dans E. Lavisse , Histoire de France^ t. III; II, p. 5'J.
1303 les commissaires royaux Guillaume de Plasiaiis^ Amalric vicomte de Narboriiie et maître Denis de Sens y ont convoqué, dans le couvent des Frères Mineurs, les députés du clergé, de la noblesse et des villes des trois sénéchaussées pour obtenir leur adhésion à la politique royale contre Boniface VIII (1).
Montpellier, à cette occasion, connut pour la première fois la raideur administrative, le juste orgueil et la morgue déplaisante de fonctionnaires tout fiers d'incarner la majesté royale. Lorsque Guillaume de Plasians et ses deux collègues présentent aux consuls, en qualité de commissaires royaux — dicentes se commissarios domini régis - - les lettres de convocation qui leur sont destinées, les consuls, comme c'est l'usage et pour sauvegarder tous les droits de leur commune, demandent aux commissaires royaux une copie de leurs pouvoirs. Non seulement les commissaires refusent cette vérification de leur mandat, mais ils considèrent cette demande comme un attentat à la majesté royale, et ils ajournent les consuls devant le roi au prochain Parlement de l'Assomption, avec l'ordre — injuste dans le fond et incivil dans la forme — de se mettre en route dans les huit jours. Les consuls rédigent aussitôt une protestation très fière, et vont la lire dans la maison du Recteur royal, regrettant de ne pouvoir la lire en sa présence et la lui remettre, car il s'est déclaré absent pour n'avoir point à intervenir (2). Le roi, auquel ils s'adressent alors directement, dut les rassurer, car ils l'accueillirent avec grande joie quand il vint, en février 1304, à la Sallel'Évèque de Montpelliéret. D'ailleurs, il leur faut maintenant participer aux charges du royaume; et le subside accordé cette année même pour Tost de Flandre n'est que la
(1) Germain, Commune, II, 123, 133.
(2) Germain, Commune, II, 364-367.
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première et la iiioiiulre des contributions qu'il faudra désormais fournir pour toutes les entreprises capétiennes.
Le seigneur de Montpellier, Jacme II roi de Majorque, se heurte lui aussi à la politique aggressive des officiers de son nouveau suzerain : c'est l'usurpation des notaires français sur les notaires majorcains, c'est l'obligation pour les vaisseaux allant de Majorque à Montpellier de toucher d'abord à Aigues-Mortes ; c'est le nombre vraiment trop grand de ses sujets que le recteur royal lui ôte, en les recevant comme bourgeois du roi sans Tobhgation, légalement indispensable, d'aller résider à Montpelliéret en terre royale. Jacme II se plaint à Philippe-le-Bel qui prescrit des enquêtes, mais les enquêtes n'aboutissent pas (1). Aussi comprend-on qu'il se décourage, et qu'il songe à suivre l'exemple de l'évéque de Maguelone. Dès 1302, un projet de pariage entre les rois de France et de Majorque est préparé (2), qui aurait mis dès ce moment, s'il avait été réalisé, ^Montpellier sous l'entière domination du roi de France. En 1311, le bon roi Sanche succède à son père Jacme II; n'étant pas né à Montpellier comme ses prédécesseurs, il y est moins populaire ; doux et pacifique, il ne peut efficacement lutter contre l'autorité envahissante des officiers du roi de France, qui désormais habitent dans Montpellier et y sont aussi puissants que lui. Il préparait la vente de sa seigneurie de Montpellier au roi Charles le Bel (3) quand sa mort, en septembre 1324, arrêta l'exécution de ce projet, que son neveu et successeur Jacme III devait réaliser, mais
(1) Legoy de LA Marche, I, 326-327, d'après Archives Nationales, J, 594 n° 23 (plainte du roi de Majorque), 892 n" 9 et 915 n° 28 (enquêtes).
(2) Lecoy de la Marche, I, 330-332, d'après Archives Nationales, J, 340 n° 45.
(3) Lrcoy de la Marche, I, 499-509, d'après Archivas de Barcelone, reg. 339, n° 384.
dans des conditions moins favoraljles. Car ce que Sanche aurait librement réalisé d'accord avec son suzerain, fut en quelque sorte imposé à Jacme III par le désastre où l'en- ' traîna sa maladroite politique.
Jacme III, encore enfant quand il succéda à son oncle Sanche, était doublement vassal, du roi de France pour Montpellier, et du roi d'Aragon, Pierre IV le Cérémonieux, pour tout son royaume de Majorque ; l'éducation qu'il avait reçue de Ramon Muntaner et de ses conseillers, toute pleine de la gloire du Conquérant, lui donna des ambitions que ni les moyens de son royaume affaibli, ni ses [médiocres capacités politiques ne lui permettaient de satisfaire. Pour relever le prestige de Majorque et se donner l'illusion de l'indépendance, il se laissa pousser par Pierre IV d'Aragon dans une alliance avec l'Angleterre au moment même où commençait la querelle d'Edouard III et de Philippe VI de Valois. A la juste demande d'explication que lui adresse son suzerain de France, il répond en contestant la validité du contrat de 1293, sous le prétexte que le pape, suzerain de l'évêque de Maguelone, ne fut pas consulté. Même il brave son suzerain ; une ordonnance de Philippe VI a interdit dans le royaume les joutes et les tournois, afin de réserver pour la guerre qui commence toutes les forces de la noblesse : Jacme III fait aussitôt annoncer un tournoi pour les premiers jours de mars 1341, à Montpellier. Le 11 mars, devant une foule immense venue de toute la sénéchaussée, a lieu la première passe d'armes ; Jacme III y porte sur son écusson les armes d'Angleterre, et répond aux représentations du lieutenant du roi de France en annonçant la continuation du tournoi. Philippe VI alors fait saisir la seigneurie.
7. — Cependant la république montpeUiéraine maintient et accroît même sa prospérité commerciale et ses libertés civiques. Philippe le Bel a multiplié en sa faveur les avantages économiques : permission de tirer du royaume, malgré
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les prohibitions générales, les laines indispensables i\ Tindustrie-de iMontpellier (1294) ; libre commerce avec tout le royaume (1297); permission d'y exporter du vin (1304). Les monopoles d'Aigues-Mortes pour la navigation et de Nimes pour le séjour des marchands italiens souffrent en faveur de Montpellier des dérogations nombreuses, et d'ailleurs inéA'itables dans l'état oii les sables mettent et maintiennent le port royal. Il suffit de payer au roi comme à Aigues-Mortes et comme à Nimes ; moyennant quoi les marchandises viennent au port de Lattes et les marchands italiens à Montpellier. Dès lors, et jusqu'à l'annexion de Marseille en 1481, Montpellier est le seul port du royaume sur la Méditerranée (1).
En même temps que les privilèges commerciaux, Montpellier obtient du roi de France de nombreuses confirmations de la charte de 1226 par laquelle Louis VIII lui garantit ses franchises ; cela est indispensable pour se garder des excès de zèle des officiers royaux. D'autre part Jacme II, en 1292, a donné aux consuls le droit de faire sonner le couvre-feu, mais avec la cloche de Notre-Dame. Le bon Sanche consent enfin à laisser le consulat s'offrir ce signe matériel de son indépendance, une cloche dans un beffroi : elle fut hissée au clocher de l'hôtel de ville le 12 mars 1310; elle pesait un peu plus de quinze quintaux, — ce qui est un poids digne, en effet, d'une commune libre (2). Mais , quels prodiges d'habileté ne faut -il pas pour
(1) Narbonne est dans le domaine royal, et son port est toujours actif; mais son hinterland est vers l'ouest : Narbonne commerce avec la Guyenne, et, par Bordeaux, avec l'Angleterre. - Cf. pour son commerce au xiv<= siècle le Livre de Comptes de Jacme Olivier, publié par Alph. Blanc. Paris, Alph. Picard, (Narbonne, Gaillard), 1899. 2 vol. in-8°.
(2) PeLii Thalamus, p. 344 : « Item a XXII de mars fo pojada la cauipana del cossolat al cloquier, et peza XV quintals lares. »
6(S CONFÉRENCES SUR L'hISTOIRE DE MONTPELLIER
conserver cette liberté précieuse ! Cette vilaine affaire du tournoi, en 1341, met les consuls de Montpellier à une rude épreuve ; le roi de Majorque, leur seigneur, les a requis de lui prêter main-forte, et le lieutenant du roi de France les a sommés de l'aider à empêcher le tournoi ; à quelque parti qu'ils se rangent, ils courent le risque d'être félons. Ils choisissent donc le troisième parti, le plus sage : une prudente neutralité, à la suite d'une consultation d'avocats qui est un chef-d'œuvre (1). Ils ne peuvent, disent-ils, aider le roi de Majorque contre son suzerain, ou alors le droit de l'inférieur l'emporterait sur le droit du supérieur, ce qui est condamné par la coutume féodale comme par la loi romaine ; ils ne peuvent pas davantage aider le roi de France contre leur seigneur, c'est-à-dire contre eux-mêmes ; et d'ailleurs, ils ne sont, d'après leurs coutumes, tenus à l'ost contre personne. — Et le roi de France ayant affirmé son autorité par la saisie, ils la respectent et l'approuvent en faisant en son nom seul, sans mentionner celui de Jacme III, mais dans les formes traditionnelles, la libre élection de leurs consuls (2).
8. — Jacme III comptait, pour le défendre contre le roi de France, sur son beau-frère et suzerain d'Aragon ; mais celui-ci lui fait alors à propos de l'atelier monétaire que Jacme a fondé à Perpignan, — en réalité pour préparer et justifier la conquête de Majorque — un procès scandaleux devant la Cour de Barcelone qui, en 1343, condamne Jacme à la confiscation de ses domaines au profit de l'Aragon. Jacme III s'était réconcilié avec Philippe VI et avait recouvré Montpellier : mais il perdit Majorque et le Roussillon sans que son suzerain français, craignant l'alliance de l'Aragon
(1) Lecoy de la Marche, II, 38-39.
(2) Germain, Commune, I, 360-367 : Procès-verbal de l'élection et de rhistallation des consuls en 1342.
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avec TAngleterre, ait rien fait pour le secourir. Vaincu (ît dépouillé de son royaume, il se réfugie à Montpellier, où il vit des subsides que lui accordent les consuls et les bourgeois, émus de sa détresse. 11 propose un pariage à Philippe VI, songe à reconquérir Majorque, va chez Clément VI en Avignon pour préparer l'expédition ; et afin d'avoir de quoi l'équiper consent à vendre Montpellier au roi de France pour 120.000 écus d'or, un peu plus de trois fois le revenu qu'il en tirait (1). L'acte fut passé à Montant, près de Villeneuve-les- Avignon, le 18 avril 1349; il fit peu de bruit. Contrairement à ce que l'on a cru longtemps, ce n'est pas avec le roi de France en personne, mais avec ses procureurs Firmm Coquerel et Guillaume Flottes seigneur de Revel, que Jacme III traita cette affaire (2). Et pendant qu'il s'embarque pour les Baléares, les procureurs de Philippe VI prennent possession de Montpellier, reçoivent le serment de fidélité des consuls et des habitants, confirment les privilèges et franchises, et remplacent le lieutenant du roi de Majorque par un gouverneur royal. La Chronique du Petit Thalamus raconte ainsi la fin de la seigneurie majorcaine (3) :
« Et adonc la vila de Montpelier era del rey de Fransa... En aquel an mossen Jacme rey de Malhorgas intret en mar a Fors
(1) Il ne cédait formellement que Montpellier et le château do Lattes. La seigneurie devait demeurer comme douaire à sa femme Violant et passer à son fils Jacme. Elle fut annexée par Charles VI à la mort de ce dernier. Sa sœur Isabelle ayant réclamé, le roi transigea avec elle : elle eut pour sa vie durant le château de Galargues, une rente de 1.200 livres, et 5.000 francs d'or.
(2) La preuve est fournie par J. Viard : Un prétendu voyage de Philippe VI de Valois dans le Midi de la France en l'UO. — Bibliothèque de TEcole des Chartes, t. LXXI (1910), pp. 39-48.
(3) pp. 348-.34.9.
en Proensa am gran colp do galeas e de gensdarmas, a III jorns doctobre, per anar recobrar son rialme, e près terra en la i'ia de Malhorca a XI del dich mes ; e puoys combatet ems la gent de la dicha illa, et am larma del rey d'Aragon, ont el e toto sa ost e sa molher e son filh et sa filha foron prezes, et el fo tantost décapitât. Ayso fo a XXV del dich mes, I dimergue, a hora nona. »
Ainsi mourut Farrière-petit-fils de Marie de Montpellier, le dernier seigneur de la race des Guilhems.
Lorsque le nouveau roi Jean le Bon vint à Montpellier, en juin 1351, ses nouveaux sujets lui demandèrent comme une grâce de demeurer toujours unis à son domaine : il en fit volontiers la promesse.