‹ Conférences sur l'histoire de MontpellierChapitre 7 sur 9 · LA RÉUNION A LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA RÉUNION A LA FRANCE

1. — Ainsi toute la ville de Montpellier, en 1349, était devenue française. Mais les montpelliérains sont- ils français ? Au milieu de tous ces événements politiques auxquels leur ville a été plus ou moins mêlée depuis la croisade, leur principal souci a été de sauvegarder leur indépendance communale ; leur esprit est encore tout à fait particulariste ; leur patriotisme est purement municipal. Cette promesse d'inaliénabilité qu'ils ont obtenue du roi Jean n'en est que la manifestation la plus récente : leur but étant moins de s'incorporer au domaine royal que de garder contre les fantaisies d'un nouveau seigneur auquel on les aurait pu céder les franchises que le roi Jean leur a solennellement reconnues. Ainsi les Montpelliérains demeuraient libres à côté de la France, comme jadis à côté de Majorque ou de r Aragon. La commune seule, et non l'administration royale, réunit «la part nouvellement acquise », qui a son

RÉUNION DE MONTPELLIER A LA FRANCE

gouverneur royal, et a la part antique », dont le reeleur royal, créé en 1293, subsiste après 1349. Montpellier i^st toujours une ville cosmopolite, où résident en ii;rand nombre « catalans et autres espagnols, génois, lombards, vénitiens, chiprois, provensals, alamans et d'autres plus étranges nations (1). » La chronique du Petit Thalamus, si elle devient forcément plus curieuse des choses de France, n'en demeure pas moins locale et méditerranéenne.

La chevauchée du Prince Noir, à l'automne de 1355, vint brusquement changer les sentiments des Montpelliérains, et, par la communauté du péril, les rattacher davantage au royaume. A^ers la Toussaint de cette année les Anglais passent la Garonne au Portet, brûlent Gastanet, pillent Montgiscard et tous les châteaux vers Gastelnaudary, Montréal et Garcassonne, arrivent devant Narbonne, brûlent le bourg et assiègent la cité. Tout le pays est en émoi; MontpeUier se met en défense, presse le creusement des fossés entrepris depuis peu autour des faubourgs, réunit ses hommes d'armes à ceux de la sénéchaussée. Gependant les Anglais ont levé le siège de Narbonne : on se persuade ici que leur retraite est due à la fière attitude des gens de Montpellier : « E foron \los Engleses] vengutz a Bezer, mas que sentiron quels homes darmas de Montpellier et de tota le senesqualcia de Belcayre eron ajustatz aqui, e torneron sen seguent la montanha... (2). » Avant la fin de novembre les Anglais sont rentrés en Guyenne : Montpellier est sauvée, mais regarde avec stupeur ses fortifications inachevées, ses maisons vides des marchands, des étudiants et des clercs qui se sont réfugiés en Avignon. Notre pays n'avait presque jamais connu la guerre ni l'invasion \

(1) Supplique adressée au roi Jean en 1356, citée par Germain, Commune, I, p. ii.

(2) Petit Thalamus, p. 351.

depuis Gliarlemagiic jusqu'à Simon de Montfort, aucune armée n'y était passée, et celle des croisés ne fit aucun mal à Montpellier. La menace anglaise étonne les montpelliérains autant qu'elle les épouvante, parce que d'abord ils ne la comprennent pas : qu'y a-t-il entre eux et ces Anglais, pour qu'ils viennent si loin faire du dégât ? Le Prince Noir avait voulu apporter la terreur et la ruine chez les plus riches fournisseurs de subsides du roi de France : il allait contre son but. Car désormais ils paieront sans rechigner pour une guerre qui n'est plus pour eux lointaine, mais immédiatement menaçante ; sous l'offensive du prince de Galles en 1355, sous le ravage des Compagnies dans les années suivantes, Montpellier et les pays A^oisins commencent à éprouver l'insuffisance défensive de leur particularisme, à ressentir la nécessité de l'entraide, à comprendre la solidarité qui doit unir, dans la mauvaise fortune plus que dans la bonne, toutes les parties du royaume. Il y avait foule de seigneurs du Bas -Languedoc, parmi ceux qui combattirent et qui succombèrent à côté du roi Jean, le 19 septembre 1356, à la bataille de Poitiers.

2. — La captivité du roi Jean en Angleterre lui rattache encore davantage ses sujets de Montpellier; ils renoncent à toute réjouissance ; les femmes donnent leurs bijoux pour payer la rançon du roi ; on emploie la taxe levée pour la guerre, et que la trêve de Bordeaux rend disponible, à acheter du vin que l'on envoie à Londres pour la cave du roi. Et Jean le Bon en reçut tant, de tout le Languedoc, que ne pouvant l'épuiser pour les besoins de la maison royale, il en fit commerce et le A^endit aux Anglais, et en redemanda pour continuer cette opération fructueuse (1). Ce chevalier

(1) Henri d'ORLÉANS [Duc d'Aumale] , Notes et documents relatifs à Jean, roi de France, et à sa captivité en Angleterre. — Londres, 1856, in-4«, pp. 12-43.

RÉUNION DE MONTPELLIER A LA FRANCE

trop libéral avait toujours de grands besoins d'argent ; il écrit, bonnement, à ses fidèles de Montpellier pour leur donner des nouvelles de sa santé, « bonne, la Merci-Notre- Dame, » annoncer la paix prochaine et les prier de l'aider à payer ses dettes (1) : et comme ils sont généreux, le jeune Philippe le Hardi suit l'exemple paternel, avec un sansgène parfait, mais une bonne grâce charmante. En retour, iMontpeUier a reçu de Londres une confirmation de ses franchises ; mais Louis, duc d'Anjou, prétend user d'une promesse que lui fit son père en 1351, pour mettre Montpellier dans son apanage. Les consuls comptent pour éviter ce dommage sur la cordialité de leurs rapports avec le roi. Quand les trois sénéchaussées de Toulouse, Garcassonne et Beaucaire envoient à Londres, en 1358, une ambassade porter au roi cadeaux et protestations de fidélité, les délégués de Montpellier, Pons Blaguier, docteur es lois, et Estève Rozier, mercadier, emportent des instructions particulières (2) : ils demanderont que le roi désavoue les prétentions du duc d'Anjou, confirme les privilèges de la ville, s'oppose à la création d'un port à Leucate ; ce n'est que par égard pour les malheurs du roi qu'ils ne demanderon t pas davantage. Montpellier reçoit de Londres la nouvelle de la paix de Brétigny, par une lettre du roi; et le jour même où cesse sa captivité, le 25 octobre 1360, à peine « partiz de Calais sains et en bon point et joyeusement arrivé à Bouloigne à heure de nonne, » Jean le Bon donne à ses « chers

(1) Cette correspondance de Jean le Bon, conservée aux Archives municipales de Montpellier, Grand C/iartier, D xix, est publiée ou analysée par R. Delachenal, Histoire de Charles V.

(2) Cli.-V. Langlois : Instructions remises aux députés de la commune de Montpellier qui furent envoyés au roi pendant sa captivité en Angleterre (1358-1350). — Mémoires de la Société A rchéologique de Montpellier, t. VIII (1892), pp. 437-452.

et amiz » de Montpellier « bonnes nouvelles de notre délivrance (1). »

3. — Le souci de leur défense et leur affection pour le roi Jean menaient ainsi les gens de Montpellier vers l'unité française, juste au moment oii la crise de 1356 la mettait en péril. L'ouest livré aux Anglais ; Anjou, Berry, Orléans, Bourgogne constitués en grands apanages autonomes autour d'un centre déchiré par la querelle entre les Etats de langue d'oil et le dauphin, par la révolution municipale de Paris avec Etienne Marcel, par la guerre navarraise : en face de cette France du Nord affreusement divisée, les pays de langue d'oc se réunissent et se concentrent devant le danger commun. Le dauphin, que la révolution parisienne a guéri, dit-on, des réunions d'Etats, accepte et encourage ces réunions en Languedoc, où il trouve pour les composer non point des esprits chimériques et des pêcheurs en eau trouble, mais des hommes de bon sens qui lui apportent, avec leurs doléances et leurs conseils, une collaboration loyale. Aussi est-il heureux de leur annoncer la fin de ses embarras : la mort de Marcel, la paix de Pontoise avec le roi de NaA^arre (2). Les États-Généraux de Languedoc, demeurés loyalistes, accordent les subsides ; mais ces subsides ils les ont librement votés, ils en assurent la levée, ils en administrent l'emploi. Et ce n'est point le fait de privilégiés : pendant cette période troublée ni le clergé, ni la noblesse, décimée à Poitiers, ne sont plus convoqués aux assemblées générales, mais seulement les communes des trois sénéchaussées de Beaucaire, Carcassonne et Toulouse. Ce sont les représentants élus des bourgeois de Toulouse, Garcassonne, Narbonne, Béziers, Montpellier, Nimes — les représentants de ceux qui paient

(1) Delachenal, II, 260 note 1, 443.

(2) Delachenal, II, 423, 437.

RÉUNION DE MONTPELLIER A LA FRANCE

le subside — qui, (iès lt550, administreul le pays, orgauiseut sa défense, préparent des expéditions, collaborent h ce projet de descente du roi de Danemark en Angleterre dont la trace demeure dans nos archives (1), et, après la paix de Brétigny , sous la vigoureuse impulsion du pape Urbain V, qui est du pays, maintiennent et fortifient leur union pour résister au terrible fléau des Grandes Compagnies (2) . Ainsi se crée et s'organise pour longtemps en Languedoc ce gouvernement par les communes que la maladresse d'Etienne Marcel a désormais rendu impossible pour l'ensemble du royaume (3). Ainsi se fonde, dans le désarroi de la grande patrie, la petite patrie languedocienne ; et c'est sous cette forme régionale — ou régionaliste — que Montpellier fait l'apprentissage de patriotisme.

Il ne néglige pas pour cela ses intérêts particuliers : jamais la vie municipale ne fut plus active. C'est que le danger est constant. Pour la première fois, dans l'été 1361, Montpellier voit des gens de guerre faire du dégât dans ses faubourgs ; il y a bataille autour du couvent des Frères Mineurs, et il y a des morts : lotas ves mays ne morian dels ennemies que de la villa (4). L'année suivante apporte quelque répit, dont on profite pour garnir la ville de provisions et de « bricands » soudoyés, pour renforcer la

(1) A. Germain, Projet de descente en Angleterre concerté entre le roi de Danemark et le conseil du régent pour la délivrance du roi Jean. — Mémoires de la Société Archéologique de Montpellier, t. IV (1855), pp. 409-434.

(2) Denifle. Désolation, II, 443 et suiv.

(3) P. DoGNON : Les Institutions politiques et administratives du pays de Languedoc du XI siècle aux guerres de religion. — Toulouse, Privât, 1895, in-8% pp. 235 et suiv.

(4) Petit l'halamus, p. 358.

palissade qu'on vient d'achever autour des faubourgs (1), et pour ouvrir le long des fossés un nouveau chemin de douze pans afin de dégager les abords des murailles. Pendant les travaux l'échelle de jour est aux remparts, la grande bannière de la commune flotte sur la maison du Consulat ; un jour que Bertuquin et 80 de ses gens se sont avancés jusqu'au couvent des Frères Prêcheurs et en commencent le pillage, les Montpelliérains avec leur gouverneur, leur bayle et la bannière du Consulat les attaquent et les poursuivent jusqu'à Montarnaud, « et cant i foron troberon que se foron anatz » ,

Mais dans le même temps les consuls achètent pour 4.200 florins d'or lo bel ostal noii del cossolat, la nouvelle maison commune qui est derrière le chevet de Notre-Dame, font faire à Paris un sceau d'argent tout neuf et son contresceau, hissent leur cloche communale au sommet de leur nouveau beffroi, et reçoivent enfin, on devine avec quelle joie, du 29 novembre au 3 décembre 1365, « mossen Bertrand de Clequin, Breton, » capitaine major de toutes les Compagnies, qui s'en va les conduire en Espagne (2).

4. — Aguerris par cette défense locale, entraînés par leur participation au gouvernement des trois sénéchaussées, ayant enfin élargi leur horizon jusqu'aux frontières du royaume, les Montpelliérains participent désormais à la vie française. La Chronique du Petit Thalamus est un écho fidèle de ces nouvelles préoccupations. On commence à remplir les blancs du Cartulaire appelé Grand Thalamus

(1) La description de cette enceinte extérieure est faite avec une admirable précision par M'^'^ Louise Guiraud : Recherches topographiques sur Montpelher au moyen âge. — Mémoires de La Société Archéologique de Montpellier, 2^ série, t. l (1895), pp. 127 et suiv.

(2) Petit Thalamm, pp. 359-369.

RÉUNION DE MONTPELLIER A LA FRANCE

avec les ordonnances, anciennes ou nouvelles, des rois de France. En 1300 la naissance du dauphin, le futur (^harles VI, est célébrée par une procession solennelle, en tète de laquelle on porte la bannière de France devant celle du Consulat. Aussi n'y eut-il point d'opposition lorsque Charles V révoqua, « dans l'intérêt de la paix, utilité et bien public », la promesse faite par le roi Jean de ne jamais séparer Montpellier du domaine, pour en pouvoir donner la jouissance à Charles le Mauvais en échange de Mantes et de Meulan; même les consuls reçoivent avec honneur le roi de Navarre au mois de mars 1372, et lui prêtent leur serment de fidélité contre sa promesse de garder les franchises de la ville (1). Peut-être est-on déjà moins attaché à ces franchises ; il semble qu'il n'y ait plus dans la foule la même compétence qu'autrefois pour les affaires publiques, ni le même goût pour la liberté communale. La « maie nuit » du 25 octobre 1379 n'est qu'un dernier sursaut d'énergie, provoqué par la fiscalité tyrannique du duc d'Anjou, lieutenant du roi en Languedoc. Ses commissaires, leurs officiers, leurs gens sont tués, les cadavres traînés dans la rue, dépecés, noyés dans les puits, mangés même ! Le duc d'Anjou, pour sa vengeance, demandait 600 exécutions : 200 par le feu, 200 par le gibet, 200 par le glaive; et en outre les murailles abattues et le consulat supprimé. Il dut se contenter d'indemnités pour les victimes et du châtiment des principaux coupables (2). Mais la commune, rétablie en apparence dans ses droits, a reçu un coup mortel. C'est le duc d'Anjou qui nomme seul le baile ; et Charles VI ne rend à la commune le droit de le

(1) Grand Thalamus, P 150, art. 378 (Jolfre 889) : prise de possession de Montpellier par le captai de Buch au nom et roi de Navarre. — Petit Thalamus, pp. 350 et 387.

(2) Germain, Coinmune, II, 190, 388-402.

78 CONFÉRENCES SUR L'hISTOIÉE DE MONTPELLIER

désigner qu'en opérant une profonde réforme : il n'y aura plus que 4 consuls, afin qu'on puisse trouver dans les métiers, dégarnis de prud'hommes compétents, assez de sujets pour le roulement annuel ; et un Conseil de 24 bourgeois, élus par les consuls, remplacera l'assemblée générale du peuple (1).

Les sentiments français de ce peuple se manifestent tout à leur aise lors de la joyeuse entrée du roi Charles VI à Montpellier, le 15 novembre 1389, comme le montre la chronique du Petit Thalamus, mais mieux encore le récit de Froissart, agréable « découverte » de Montpellier et de sa grâce plaisante par un « barbare du Nord » :

Si fust receu des bourgeois, des dames et des damoiselles de ladite ville moult joyeusement et grandement; car, ils le desiroient moult à voir. Et là furent faits et donnés plusieurs beaux présents et riches: car Montpellier est une puissante ville et riche et garnie de grant marchandise ; et moult le prisa le roi quand il eût veu et considéré leur fait et leur puissance...

11 se tint en la ville plus de XII jours; car Tordonnance de la Ville, des dames et des damoiselles, et leurs états, et les ébattements qull y trouvoit et véoit, et ses gens aussi, lui plaisoient grandement bien. Le roi, au voir dire, étoit a sa nourrisson : car pour ce temps-là il étoit jeune et de léger esprit. Si dansoit et caroloit avecques les friches dames de Montpellier toute la nuit. Et leur donnoit et faisoit banquets et soupers grands et beaux et bien étoffés, et leur donnoit anals d'or et fremaillets à chacune, selon qu'il véoit et consideroit qu'elle le valoit.

Tant fist le roi qu'il acquis des dames de Montpellier et des damoiselles grandes grâces. Et voulsissent bien les aucunes qu'il fust là demeuré plus longuement qu'il ne hst... (2).

Deux ans plus tard, en février 1392, la naissance d'un fils de Charles VI est célébrée par des fêtes qui durent près d'un mois : messes solennelles, — processions au cours des-

(1) Germain, Commune, II, 206, note 1.

(2) Froissart, Uvre IV, 4.

RÉUNION DE MONTPELLIER A LA FRANGE

quelles les enfants répondent aux litanies: Miserere nobis, Viva monseher lo Dalfi ! — cortèges et danses des métiers dcA^ant la maison du consulat; — parade où figurent un roi aA oc sa cour, une reine a^a^c ses dames, e mons. lo Dal/i am sa bayla que lo alachava ; — fête des étudiants qui chantent coblas rimadas en l'honneur du jeune prince (1).

5. — Voici donc, à la fin du xiv^ siècle, les montpelliérains devenus français et, tout en conservant leur langue, leurs mœurs, leurs coutumes, vraiment entrés, de cœur et d'esprit, dans le royaume (2). Mais dans quel royaume ! Déchiré par les factions, euA^ahi par l'étranger, ne sachant oii trouver son centre, sa direction, son appui. Dans cette guerre civile qui met aux prises, autour du débile Charles VI, iVrmagnacs et Bourguignons, le Languedoc s'efforce de demeurer neutre : il est si loin, et si mal éclairé par des nouvelles rares et tendancieuses...

Des gens arrivent redoutablement accompagnés, qui se disent lieutenants du roi au nom de l'un ou de l'autre parti, et qui extorquent de l'argent, et qui mettent le pays au pillage. Lequel représente vraiment le gouvernement royal? On les accueille tous honnêtement, on les subit faute de pouvoir leur résister. Ainsi Louis de Ghâlon, prince d'Orange, arrive à Montpellier en 1418, au nom de la reine Isabeau et du duc de Bourgogne : les consuls lui offrent les présents accoutumés, il lève des taxes, réunit les États ; mais, en 1419, on le voit avec joie jeté hors du pays, que ravageaient ses hommes d'armes, par le comte de Foix, qui se présente au nom du dauphin, mais qui poursuit une

(1) Petit Thalamus, p. 420-423.

(2) Cette évolution est surtout remarquable dans la dernière partie de la chronique romane du Petit Thalamus ; d'AiGREFKUiLLE croit [Histoire de Montpellier, édition La Pijardière, 1, 315) qu'elle a pour auteur Jacques Rebuffi, professeur de droit, qui fut longtemps avocat du roi dans la sénéchaussée de Beaucaire.

politique personnelle et ruine le Languedoc par ses demandes de subsides. Au milieu de ces querelles de princes, nos villes du Midi, moins égoïstes et particularistes que celles du Nord (1), sont guidées par un sur instinct vers le représentant de l'autorité légitime : même pendant la présence des commissaires bourguignons, elles restent en relation avec le dauphin, honorent en lui l'héritier du trône, « lui refusant l'obéissance, non les marques de respect (2)... » Qu'il se présente, et c'est aussitôt de vives manifestations de joie : car, on attend de lui la fin des troubles, le rétabUssement de l'ordre et de la paix. En 1420, au moment où le traité de Troyes allait le dépouiller de son héritage, le dauphin Charles était en Languedoc. Il date du 20 mars, à Carcassonne, où les Etats étaient réunis, les lettres qui instituent le Parlement de Toulouse ; le 29 mars il est à Montpellier; les consuls, portant sur sa tète un pavillon de drap d'or aux armes du roi et aux siennes, le conduisent à Notre-Dame et à la Salle-l'Evéque, où il demeure pendant cinq jours (3). Il y signe, le 1^^ avril, les lettres par lesquelles il prend sous sa protection les étudiants bourguignons qui sont à Montpellier, et ceux qui hésitent à y venir par crainte de représailles, à cause des violences qu'y ont commis les bourguignons au temps du prince d'Orange (4). Il part, le 2 avril, pour aller chasser les gar-

(1) Le particularisme municipal des villes de Champagne et leur indifférence prudente entre le parti de Bourgogne et Charles VII, sont soulignés par Anatolk France, \ie de Jeanne d'Arc, I, 493-494.

(2) P. DoGNON : Les Armagnacs et les Bourguignons ; le comte de Foix et le Dauphin en Languedoc, 1416-1420. — Annales du Midi, I (1889), p. 163.

(3) Petit Thalamus, p. 469.

(4) Archives municipales de MontpeUier, Grand Char lier, B, IV (Louvet, n° 647).

RÉUNION DE MONTPELLIER A LA FRANGE 81

nisons bourguignonnes de Ninies et de Pont- Saint-Esprit. Les arbalétriers de Montpellier, eonduits par le gouverneur ïhierri Lecomte, sont parmi les troupes du dauphin qui assiègent et forcent dans Aigues-Mortes le capitaine bourguignon Louis Malepue (1). Ici, le traité de Troyes est comme inexistant. Pour l'auteur de la Chronique romane du Petit Thalamus, cet Henri, roi d'Angleterre, qui meurt en 1422, et auquel Anglais, Bourguignons et Parisiens l'ont des obsèques solennelles, c'est l'ennemi, qui tient en son pouvoir le roi, la reine, la capitale et la plus grande partie du pays de France, et fait tant de mal au royaume : a et agra mays fag se aguesse viscut ; donc se fes gran festa per sa mort per tôt aquest pays (2). »

Montpellier, qui se réjouit ainsi de la mort d'Henri V d'Angleterre, fait pour la mort du roi de France Charles VI le service funèbre le plus solennel qu'on puisse ordonner, et célèbre par des feux de joie et des processions la nais, sance de Louis, fils premier-né de Charles VII et dauphin du Viennois. nE nasquet a B or g as en Bery, ont era lo rey{^).y) SaA^aient-ils, ceux qui dansaient autour des feux de joie en juillet 1423, «la grande pitié qui est au royaume de France », et l'humiliation du «roi de Bourges?» — Henri VI d'Angleterre proclamé roi de France à Paris, maître effectif du bassin de Paris jusqu'à la Loire et de la Guyenne, prêt à joindre ces deux morceaux de son « héritage » par l'occupation des pays de la Loire moyenne, et à rétablir comme au temps des premiers Plantagenets la route anglaise de Rouen à Bordeaux ; la Bourgogne, à l'est, indépendante de fait et grandie de la Saône aux bouches du Rhin ; — la Bretagne, qu'Arthur de Hichemont agrandirait volontiers

(1) Histoire de Languedoc, édition Privât, IX, 1064.

(2) Petit Thalamus, p. 470.

(3) Petit Thalamus, p. 472.

de la ïouraine, indépendante à l'ouest ; - au sud-ouest, la maison d'Armagnac très puissante et cherchant l'alliance anglaise. Et dans la cour de Bourges l'intrigue et la mêlée des parties : les gens d'affaires, comme Regnault de Chartres, les princes ambitieux, comme Richemont, ou cupides, comme La TrémoïUe, poussant à l'humiliante «paix de Bourgogne»; les «vieux Armagnacs», Dunois, son beau-père Louvet le « président de Provence, » Yolande d'Aragon, reine de Provence, belle-mère de Charles VII, ennemis de Bourgogne et poussant à la résistance ; mais, Louvet est disgracié en 1425, et le roi songe, dit-on, à s'enfuir en Dauphiné...

Ceux qui le croient perdu et, spéculant sur sa chute prochaine, l'appellent par dérision le « roi de Bourges » ne savent pas qu'il a derrière lui les pays de Languedoc. Dans ces pays, accoutumés à se gouverner eux-mêmes depuis 1356, on a, mieux que dans le Nord, acquis et gardé le sens de l'unité nationale : d'ailleurs, cette unité n'est-elle pas la condition même de leur existence? Ils ne peuvent devenir anglais, comme le nord, le centre et l'ouest, ni comme l'est entrer dans la nouvelle patrie bourguignonne; ils ont, depuis un siècle au moins, perdu le contact avec les royaumes espagnols. Jls ne peuvent être que français^ et ils y travaillent. Ils sont pauvres, affaiblis, ruinés : la dernière page de la Chronique romane, datée de 1426, déplore la dépopulation de Montpellier ; il faut faire appel à de nouveaux habitants (1). Mais ils agissent, députent auprès du roi, sont heureux qu'il leur reconnaisse le droit de ne rien payer sans le consentement de leurs Etats, mais le supplient, dans leurs doléances, « pour le bien et conservation de sa seigneurie et recouvrement d'icelle, par toutes les voyes et moyens possibles attraire par devers lui tous

(1) Germain, Commerce, II, 355-356.

RÉUNION DE MONTPELLIER A LA FRANCE 83

les seigneurs de son sang et affinilé (1) », votent des subsides, relèvent leui's murailles, entretiennent des soldats.

En 1429, lorsque Orléans, menacé, envoie ses bourgeois, deux par deux, dans les villes au sud de la Loire pour solliciter des secours , si Toulouse épuisée répond (2) que « non habet de quibus », Montpellier est au nombre des villes qui envoient des munitions et des vivres pour soutenir le siège. A ce moment critique, alors que l'égoïsme et l'intrigue di^asent et déchirent l'ancien domaine capétien, n'est-il pas remarquable que le salut soit venu des extrémités du royaume, des gens de dessaï, — de l'entraînante confiance d'une pauvre bergère des marches de Lorraine, — de la fidélité obstinée des bourgeois de Languedoc ?

Ils attendaient, anxieux, derrière leurs murailles renforcées, portes closes et guetteurs sur les tours, la fin de ce siège qui allait décider des destinées de la patrie. Le messager qui vint d'Orléans pour annoncer la bonne nouvelle arriva la nuit devant Montpellier, et dut attendre le jour dans le faubourg de Saint-Denis, sur l'emplacement actuel de l'Esplanade. Quand ils virent ses lettres et connurent la levée du siège d'Orléans, les gens de Montpellier eurent une si grande joie qu'ils résolurent de bâtir aussitôt, à l'endroit même où le courrier s'était arrêté, une chapelle à Notre- Dame-de-Bonnes-Nouvelles (3).

Bonne nouvelle, en effet, que celle de la victoire du 8

(1) Histoire de Languedoc, édition Privât, X, Preuves, col. 2079-2080.

(2) Annales du Midi, t. I (1889), p. 232-233.

(3) D AiGREFEUiLLE, édition La Pijardière, I, 316. — La partio des boulevards de Montpellier qui avoisine la route de Nimes est encore appelée : boulevard Bonnes-Nouvelles. En 1 894 une plaque de marbre a été posée sur le mur extérieur du Lycée avec une inscription rappelant l'arrivée du courrier porteur de la Bonne Nouvelle en 1429.

mai, bonne surtout pour eux qui n'avaient pas désespéré. A l'heure où Paris et son Université fameuse se livraient à l'Anglais; où les gens de Langue d'oil, ceux de l'ancien domaine, en haine du roi de Bourges hésitaient seulement à se prononcer entre le roi de Londres et le roi de Dijon, les gens de Montpellier se sont prononcés pour le roi de France. Tant d'années de guerres et de subsides, qui ont épuisé leurs richesses et compromis leurs libertés municipales, leur ont appris, à la rude école des malheurs publics, le sens de l'intérêt général et la nécessité de la solidarité nationale ; et ils ont gardé au roi de France leur ville, — meurtrie, déchue, mais fidèle. Car ils aimaient leur grand village de Montpellier, et cette province de Languedoc qu'ils avaient faite avec leurs voisins des trois sénéchaussées : mais, comme disent encore nos félibres, ils aimaient la France plus que tout.

Page 1