‹ Conférences sur la gymnastiqueChapitre 2 sur 3 · II. De la théorie de la gymnastique · texte numérisé non relu

II. De la théorie de la gymnastique

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Suivant l’éloquence des anciens, mon exorde débutera par l’argument a ad hominem ». — J’ai, durant toute la lutte pour l’éducation physique rationnelle, discuté souventes fois, avec des praticiens doublés de théoriciens ; ils m’ont toujours très bien compris. J’ai discuté avec des praticiens purs ; ils m’ont également compris. C’est la première fois que je dois réfuter un théoricien pur. Loin d’avoir pratiqué et étudié, par lui-même, la gymnastique, mon confrère Lefèvre ne l’a jamais vu pratiquer, ou bien, s’il l’a vu pratiquer, il ne l’a pas jugée exactement, ni judicieusement observée. Parviendrai-je à me faire comprendre, aussi bien et aussi facilement que je le voudra s, par un théoricien pur, qui n’est teinté d’aucune pratique?

Et d'abord, je dois vous avouer ce que me suggère le titre de son travail: a De la théorie de la gymnastique ^ . Dans toute science, il y a une part de théorie et une part de pratique; mais j’aimais à m’imaginer la gymnastique, ainsi que toutes les autres sciences mécaniques, comme des sciences expérimentales et essentiellement pratiques. Précisez moi le rendement pratique d’un moteur ; sa force théorique m’importe peu ! La valeur d’une méthode doit se mesurer exclusivement à la somme des bénéfices réels qu’on en relire ; en gymnastique, comme en mécanique, les résultats seuls doivent entrer en ligne de compte. Dans une science expérimentale, nous devons amasser tous les documents, interroger les faits ; la théorie ne peut servit qu’à les expliquer, à en extraire et à en fixer les lois.

La gymnastique n’a pas précédé le mouvement, la grammaire est venue après la littérature , lorsque la langue fut parvenue à un développement assez complet.

Si la théorie vient à l’encontre des faits, c’est elle que je condamne impitoyablement. Quand mon confrère Lefèvre prétend que, pour développer son poumon, il n’y a qu’un seul moyen : produire un travail musculaire et la contraction d’un volume musculaire suffisant pour augmenter le chimisme respiratoire, je lui réponds ; « théorie, er reur ! » Il y a un deuxième moyen : exécuter’ des inspirations profondes et pratiquer la gymnastique respiratoire. Les chanteurs d’opéra, les joueurs d’instruments à vent, sans produire de travail musculaire ou avec un travail insignifiant, grâce, exclusi vemeut à leurs exercices respiratoires, présentent 5, 6 à

(*) Conférence donnée en réponse à celle du Médecin de bataillon de 1 re classe Lefèvre, intitulée De la théorie de la gymnastique et publiée dans la Revue de l’Armée belge. (Novembre 1909, Mars et Septembre 19)0).

7 litres de spirométrie, alors que les plus forts gymnastes alhlétiques expirent à peine 4 à 4 1/2 litres d’air.

Théorie d’un côté, pratique de l’autre ; c’est la pratique qui a raison indiscutablement. Le penseur et le théoricien, n’ayant pas été rompus à la pratique, sont disposés à raisonner à priori, au lieu de puiser leurs preuves dans les résultats expérimentaux.

Certains de nos procédés spéciaux de raisonnementdépendentd’une lacune sérieuse dans la méthode de l’enseignement, que nous avons reçu ; nos études de biologie et de médecine ne nous donnent pas suffisamment « l’esprit mathématique t>.

Théorie sans pratique est un esprit sans corps. Le Docteur Lefèvre nous donne d’ailleurs raison lorsqu’il dit, page 27 :

Les bonnes méthodes sont celles qui donnent de bons rendements et non pas celles qui sont issues de fausses interprétations de la physiologie. Si vous voulez formuler une méthode de marche, n’ouvrez aucun livre de physiologie, mais étudiez la marche adoptée par les bons marcheurs et alors, si bon vous semble, expliquez par la science ce qui fait la supériorité de cette ou de ces méthodes » .

Nons sommes totalement d’accord. Mais alors, pourquoi reprochez vous, à Ling, d’avoir créé une méthode de gymnastique rationnelle, avant que la science physiologique ait atteint son perfectionnement actuel ? Ling n’a-t-il pas pu enseigner à respirer plus favorablement, sans connaître la théorie de la respiration ou la composition de l’air atmosphérique ? N’a-t-il pas pu constater les modifications de structure musculaire suivant l’adaptation et le mode de travail, avant les merveilleuses théories de l’illustre Marey c? Pasteur n’a-t-il pas, par un trait de génie, donné un procédé sérothérapique curatif de la rage, procédé qui n’est pas encore expliqué théoriquement aujourd’hui ?

La gymnastique suédoise date d’un siècle à peine et, Messieurs, ne croyez pas que la science physiologique progresse si rapidement. J’aime à rappeler que l’œuvre si remarquable de Marey, sur la circulation du sang, date de 1863, — près d’un demi-siècle, — et je pense qu’on pourrait difficilement, aujourd’hui déjà, y corriger ou y ajouter beaucoup de choses.

Nous devons admettre servilement la preuve des faits. Partisans et adversaires de la méthode suédoise, nous sommes tous unanimes pour reconnaître les résultats, incontestablement supérieurs, qu’elle donne. Les faits sont probants, patents et admis par tous ; le type formé par cette méthode est plus grand, plus beau, plus résistant dans toutes ses fonctions que le type modelé par aucune autre. Nous essayons d’expliquer les faits et ce sont les principes théoriques seuls qui nous divisent. Mais n’allez pas croire que la théorie elle-même soit en défaut. C’est nous qui n’avons pas eu l’occasion de l’apprendre et de la connaître, comme elle le mérite. Et le médecin français Lagrange nous explique pourquoi :

« On a peine à comprendre que de pareils progrès aient pu se produire d dans les pays Scandinaves, sans que la France ait songé à s’y associer, » sans même qu’elle en ait une notion très nette. Nous avons tous entendu » parler de la gymnastique suédoise, mais fort peu de médecins français

» en connaissent les procédés et en comprennent l’esprit. Cette anomalie » peut s’expliquer par le peu d’extension de la langue suédoise et aussi » par notre peu de goût pour les études lointaines. Les médecins suédois, » dont la langue n’est parlée que par quatre ou cinq millions d’habitants, ne » sont guère tentés d’écrire des ouvrages de longue haleine, qui, s’adressant » à un public scientifique très spécial, ne pourraient être lus que par un d nombre dérisoire de lecteurs Et il n’existe pas de documents biblio- » graphiques suffisants pour qu’on puisse se faire, aujourd’hui, par des » livres, une idée satisfaisante de la gymnastique suédoise. Les règles du » traitement et les observations, qui en relatent les effets, restent, dans le » milieu scientifique de Stockholm, à l’état de tradition orale et d’ensei- » gnement quasi populaire ; pour profiter de tous ces documents, il est » absolument nécessaire d’aller les recueillir sur place. Mais les Français » ne se déplacent guère et les voyageurs de notre pays, qui visitent la » Suède, y vont d’ordinaire l’été. Or, l’été est le moment des vacances pour » tous les habitants de Stockholm. Aussitôt que finissent les mois d’hiver » de ces rudes climats, hommes du monde et hommes de science éprouvent » un irrésistible besoin de s’échapper des maisons, où le froid les avait » emprisonnés et d’aller respirer l’air de la campagne. La plupart des » personnes aisées vont habiter les bords du lac Mélar ou les petites îles a de la Baltique ; l’Institut central de gymnastique donne congé à ses élèves » et les institutions particulières sont fermées.

» C’est ainsi qu’ont pu échapper, à l’attention de nos médecins, les » progrès accomplis en Suède, dans le domaine de la gymnastique. » Et l’on comprend qu’un séjour de quelques semaines, à Stockholm, d pendant la saison d’hiver, ait pu nous permettre d’y recueillir un certain )) nombre de faits intéressants et inédits. »

Et, ailleurs, le même auteur ajoute :

oc Un grand nombre de savants étrangers et surtout d’Allemands viennent d chaque année, à Stockholm, ne jugeant pas superflu du compléter leur » instruction médicale, par l’étude de la gymnastique suédoise. Le » Dr Profanter, puis le Dr Schultze, professeur de gynécologie à l’université » d’Iéna, ont étudié, dès 1886, le traitement gymnastique des maladies des î femmes et cette méthode a rendu d’immenses services dans leur pays.

* C’est par centaines, qu’ils comptent, aujourd’hui, les guérisons d’affections » spéciales, rebelles à tous les autres moyens de traitement. Et pendant « que les Allemands, nos rivaux dans la science comme ailleurs, enregisï trent les succès de ces méthodes, nous n’en connaissons, en France, ni

* l’application, ni même l’esprit. Le plus souvent, nos maîtres les plus » autorisés les condamnent, a priori, sans en avoir jamais fait l’essai. »

a II suffirait, pour dissiper ces préventions, d’un court séjour à Stockj) holm. Les plus incrédules devraient bien vite s’incliner devant les faits. »

Dans le travail de mon confrère Lefèvre, nous trouvons deux parties bien distinctes : la première, le travail proprement dit, qui constitue la parlie la plus importante au point de vue paginai et qui réfute, combat et ridiculise la gymnastique suédoise, ses théories et ses partisans ; la seconde, -- les conclusions, — qui ne semble pas être la suite logique

(le la première et qui formule nettement, qu’il vaut, mieux pratiquer la gymnastique suédoise, puisqu’elle présente, sur les autres méthodes, de nombreux avantages ! Cette deuxième partie pourrait me suffire à réfuter la première. Mais cette première partie a été conçue dans un esprit tellement étroit, elle accuse les partisans de se gargariser de théories tellement absurdes et inefïablement grotesques, elle énumère une succession d’affirmations générales sans preuves, sans exemples, des généralités sans aucun fait concret, que je tiens à la réfuter. Et, en voyant mon confrère minutieusement scruter et amplifier étrangement certains menus détails, qu’il incrimine comme défauts, je serais tenté de lui dire qu’il ne faut pas chercher les poux dans la crinière du lion. Enfin, je dois lui avouer que je ne me sens nullement déshonoré, ni amoindri, au milieu de tous ces défenseurs de l’idée suédoise, qu’il traite d’ignares, d’hystériques hypnotisés ou de savants de mauvaise foi. J’aime qu’on me verrouille dans le même cabanon, avec Marey, Mosso, Kronecker, Norlander, Lagrange, Schmidt, Haesebroeck, Ribot, Maudsley, Heger, Spehl, Demoor, Féré, Lefebure, Van Overberg, etc, etc.

Enfin, Messieurs, ma réfutation vous paraîtra bien longue. Mais n’oubliez pas qu’une négation est facile et peut n’exiger qu’un seul mot ; alors que la réponse, au contraire, peut exiger tout un volume.

Le Dr Lefèvre nous dit comment il a pris contact avec la gymnastique suédoise :

« Voulant enfin me faire «ne opinion personnelle, intrigué de voir mon esprit resté rebelle à un système qui en avait séduit tant d’autres, j’ai ouvert quelques traités de gymnastique. La l'ecture en fut difficile et souvent je me suis surpris sautant des pages. »

Eh bien ! je regrette de devoir répondre que c’est dans un gymnase qu’on apprend ou qu’on juge une méthode de gymnastique et non dans des traités. C’est surtout en la pratiquant soi-même, qu’on en dévoile et qu’on en pénètre tous les secrets. D’ailleurs, je soupçonne beaucoup M. Lefèvre d’avoir lu — en sautant des pages ! — non des traités scientifiques et complets, mais des ouvrages de vulgarisation pure. A-t-il lu les ouvrages de Norlander, Wide, Kleen, Mosso, Lagrange, Marey, Demeny, Schmidt, Landerer, Lossen, la Méthode éducative de Lefebure, les traités de kinésithérapie, de mécanothérapie, etc?

Monsieur Lefèvre continue :

« Ce qui frappe tout d’abord à la lecture de ces ouvrages inspirés de Ling, c'est la somme vraiment exagérée de vues superficielles, de vaines justifications, d’incohérences et d’erreurs qu’ils renferment. »

Mais ces ouvrages — que M. Lefèvre ne nous cite pas — ne constituent pas la méthode elle-même et je ne sache pas qu’une photographie mal prise et mauvaise puisse devenir un grief contre la beauté de l’original.

Pourquoi M. Lefèvre a-t-il rencontré tant d’incohérences? Parce que ces ouvrages ne sont pas écrits par des médecins et que la terminologie et ie vocabulaire du médecin n’est pas toujours le même que celui des

autres écrivains; les termes n’ont pas, pour tous, le même sens. ((Définissez les termes ! » s’écriait Diderot. Notons, d’ailleurs, que ce n’est pas toujours le médecin qui a raison. Le sens, donné à certains mots, par les médecins, est rarement l’acception propre admise académiquement et littérairement ; c’est parfois un sens étrangement et lointainement dérivé et peu connu. Prenons quelques exemples. « Extension * signifie l’action d’étendre, l’action d’allonger. Etendre un arc de cercle, c’est le redresser. L’extension de la colonne vertébrale, pour le profane, consiste à redresser ses courbures. Or, anatomiquement parlant, l’extension de la colonne, c’est la flexion en arrière qui, au contraire, augmente les courbures cervicale et lombaire. La « contraction », en physiologie musculaire, est le résultat de toute excitation qui fait fonctionner la fibre musculaire. En physique, la contraction implique une idée de resserrement. Certains auteurs, non biologistes, emploient constamment le mot contraction dans le sens de contracture et de contraction concentrique permanente. M. Lefèvre lui-même s’abuse lorsqu’il croit que le mot « congestion » doit toujours être pris dans le sens donné en pathologie. Mes professeurs d’histologie et de physiologie m’ont enseigné que le mot « congestion » signifie afflux de sang ; qu’il existe, par conséquent, une congestion artérielle ou active appelée hyperémie et une congestion veineuse ou passive appelée stase. C’est par extension et dans un sens bien spécial, que « congestion » signifie le premier stade de l’inflammation ou fluxion morbide. Ce n’est qu’à la fin de son travail, à la page 26, que mon confrère semble soupçonner que ce mot pourrait avoir plus d’une signification. C’est la première fois, croirait on, qu’il s’en aperçoit lorsqu’il dit :

Il ne faut pas conclure des effets déplorables des congestions pathologiques à la nuisance des congestions physiologiques. Entre les deux phénomènes, il n’y a vraisemblablement d’identique que l’expression qui les désigne.

C’est parce que M. Lefèvre n’a pas connu cette terminologie, spéciale et variable d’après les écrivains, qu’il a difficilement compris les « traités » qu’il a parcourus. S’il avait feuilleté les ouvrages des auteurs que je cite plus haut, il n’aurait pas rencontré toutes ces « incohérences »!

Il y a, dans le travail de M, Lefèvre, beaucoup de points, qui ont trait à la respiration et qui sont semés de ci, de-là. Nous les rassemblerons pour la facilité de la discussion. Il écrit :

« La méthode suédoise n’aime pas la gymnastique aux agrès des Allemands. Entre autres méfaits, elle l’accuse de provoquer un développement exagéré des muscles pectoraux, ce qui a pour effet, dit-elle, d’écraser la cage thoracique , de comprimer la poitrine. Il faut regarder les choses bien superficiellement pour conclure de l’existence de gros muscles à l’écrasement ou à la compression des parties sous-jacentes. Raisonnons un peu et, pour aller plus vite, ne prenons que des chiffres fort approximatifs. Supposons que le poids du grand rectoral soit de 701) grammes et qu’il augmente jusque 1400 chez les victimes de la gymnastique allemande. Supposons encore que ce muscle couvre une surface de 450 cm*. Chaque cm* supportera donc une pression de 3 grammes environ. C’est un poids dont on peut charger la poitrine d’un enfant sans courir le risque d’écraser quoi que ce soit. »

Ce n’est jamais dans ce sens que les mots et écraser » et «comprimer» ont été employés. Le poids absolu des muscles pectoraux n’a jamais été pris en considération. Dans certains mouvements, aux agrès de suspension, certes, tels que la sirène, (fig. 6 page 12), le renversement, la poitrine est écrasée et comprimée sur la sangle des pectoraux distendus, mais le poids du muscle n’intervient pas.

Plus loin M. Lefèvre^ ajoute:

« Notamment, dans son souci constant et vraiment puéril de soigner la fonction respiratoire, elle prétend que les muscles du dos doivent être courts et globuleux, et ceux de la poitrine, lon<?s et fusiformes ; tonus puissant en arrière et faible en avant. Comme la gymnastique allemande produit précisément, d’après elle, l’effet inverse, elle ne manque pas de l’accuser de creuser, de rétrécir la poitrine, soit par le tonus, soit par la contraction des muscles hypertrophiés par ses execrices. Or, ce ne sont là que grossières apparences.

Les pectoraux peuvent notamment abaisser l’épaule, soulever les côtes, porter le. bras en dedans, mais aucune de ces actions n’a pour effet de diminuer l’un des diamètres du poumon limités par la ceinture costale. Si les muscles, en se développant, acquièrent une puissance double, triple, quadruple de celle qu’ils possédaient antérieurement, leurs effets utiles ne sont pas modifiés pour cela dans leur nature, mais seulement dans leur degré. En conséquence, les pectoraux normaux, n’ayant pas pour propriété de rétrécir ou de creuser la poitrine, n’ont pu l’acquérir en s’hypertrophiant. »

Voici l’explication de ces termes, qui ne doivent pas être pris dans leur sens propre, mais dans le sens figuré.

Il résulte, des merveilleuses expériences de Marey, que, lorsqu’un muscle fonctionne, habituellement, en contraction ou statique, ou violente, ou incomplète, ou concentrique, il devient court, globuleux et rapproche, par conséquent, ses deux insertions, l’une de l’autre. Lorsqu’il se contracte et se relâche d’une façon lente et complète — mouvement ample et complet ou bien contraction excentrique, — il conserve une longue portion charnue et reste fusiforme. Si les muscles thoraciques agissent, habituellement, comme inspirateurs, — et l’inspiration exige des mouvements amples et complets, — ils deviennent longs et fusiformes ; agissent-ils, habituellement, en contraction concentrique, ou statique, comme adducteurs des épaules et des bras, ils deviennent courts et globuleux. Vous pouvez donc affirmer, en présence de pectoraux et de grands dentelés courts et globuleux, que ces muscles servent habituellement comme adducteurs des épaules et ne peuvent pas servir efficacement comme muscles inspirateurs.

Dans ce cas, ils rapprochent leurs deux insertions, portent le moignon de l’épaule et le bras en bas, en dedans et en avant, ce qui est défavorable à la respiration.

Or, pour que ces muscles agissent comme adducteurs énergiques du membre supérieur, il faut, préalablement, fixer leurs insertions costales, ce qui immobilise le thorax et la respiration. Dans les mouvements très énergiques, cette immobilisation costale ne peut être obtenue que par le concours de l’effort thoraco-abdominal, décrit dans notre première conférence. Cet effort se présente surtout dans les exercices de bras et beaucoup plus rarement dans les mouvements de jambes, car les muscles des jambes sont

insérés au bassin, qui est une ceinture rigide, offrant un bon point d’appui et dont la synergie musculaire n’entrave pas une fonction ondulatoire et délicate, comme l’est la respiration. L’effort thoraco-abdominal arrête la respiration, chasse le sang du thorax, entrave la circulation générale, arrête la circulation veineuse eî. provoque une stase avec hypertension dans tous les organes ; il finit par surmener et hypertrophier le cœur, considérablement.

Dans tous les exercices de suspension aux quatre agrès, l’action musculaire d’adduction des bras en avant et l’effort thoraco-abdominal sont indispensables chaque fois que les muscles du dos ne peuvent agir efficacement. C’est pour permettre et favoriser cette synergie musculaire dorsale, que la gymnastique suédoise prescrit, constamment, de maintenir, scrupuleusement, les coudes, dans le plan transversal des épaules et rapprochés des parois latérales du thorax.

Pour éviter l’effort thoraco abdominal, il faut faire son éducation musculaire, limiter la synergie aux muscles strictement nécessaires, maintenir la glotte ouverte et commander à sa respiration ; parler, chanter, compter à haute voix sont des artifices, qui peuvent aider et faciliter cette éducation. Au moment de l’effort, le bûcheron, le boulanger, les manouvriers poussent le « han » et cessent l’effort graduellement, car il ne peut jamais être cessé brusquement, à cause des désordres qu’il engendre et que j’ai énumérés précédemment. Cette éducation de la respiration se fait très facilement ; il suffit de s’observer et de « vouloir le faire. » Le faible et le convalescent ont besoin de cet effort, à la moindre contraction musculaire. Appuyez sur ce dynamomètre de Collin et la plupart d’entre vous verront s’établir l’effort thoraco-abdominal ; au bout de quelques expériences et d’un entraînement respiratoire rationnel, vous constaterez que cet effort, loin d’être utile au mouvement, devient même nuisible et peut être avantageusement abandonné.

Rappelons que le raccourcissement des muscles thoraciques antérieurs a pour effet de porter les épaules en adduction en avant, d’exagérer la courbure, la voussure dorsale et, par solidarité, les autres courbures de la colonne vertébrale.

Or, le physiologiste Marey conclut, de très nombreuses expériences, que la respiration est plus facile, plus profonde, plus efficace dans certaines attitudes bien déterminées de nos segments et dans certains mouvements que nous allons revoir sommairement.

Lorsque les épaules sont effacées en arrière , c’est-à-dire que les omoplates sont abaissées et rapprochées de la colonne dorsale et bien fixées, on immobilise — ipso facto, — les insertions non costales des muscles inspirateurs, tels que le grand dentelé, le grand dorsal, les deux pectoraux. Ces muscles seront proportionnellement plus longs; par adaptation, ils allongeront constamment, leur portion charnue et, leurs insertions costales étant mobiles, augmenteront l’amplitude de l’inspiration Dans cette position des épaules, les diamètres transverse et antéro-postérieur et. le périmètre thoraciques, par conséquent, sont allongés.

Lorsque la courbure cervicale est redressée et que la tête est bien fixée,

le même mécanisme se réalise pour les inspirateurs du cou : scalènes et sterno-cléido-mastoïdiens.

Par le redressement de La courbure dorsale , l’éventail des côtes s’ouvre mécaniquement et donne un maximum d’ampliation au thorax. Tout le monde a constaté que la respiration est gênée, lorsqu’on se courbe, en avant et que la poitrine se dilate facilement, pendant l’extension de la colonne dorsale ; les soupirs, les bâillements s’accompagnent presque toujours d’extension dorsale.

Le redressement de la courbure lombaire , grâce à l’action et à la tonicité des muscles abdominaux, facilite la respiration diaphragmatique costale, comme nous l’avons démontré dans la première conférence.

Enfin, certaines attitudes on mouvemements des bras favorisent la respiration : l’abduction modérée en arrière, la rotation en dehors,

l’élévation verticale, la suspension passive par les bras. Cette dernière mobilise les côtes mécaniquement.

Et, n’est-ce pas à toutes ces attitudes qu’on a instinctivement recours, en cas de gêne respiratoire ou de dyspnée (dyspnées croupale, asthmatique, emphysémateuse, asphyxique, etc.) ? On s'étend, on s’étire, en inspirant profondément, en soupirant, en baillant ; et les mouvements de bras des chanteurs d’opéra ; et la respiration artificielle, par le procédé de Sylvesler ; et l’élévation des bras de l’asthmatique, en crise, qui s’accroche au bâton suspendu au-dessus de son lit ; et tous les mouvements, que nous ordonnons, quotidiennement, en mécanothérapie et en gymnastique médicale, et qui ont le même effet ! Ce sont tous ces mouvements que la gymnastique suédoise, utilise et systématise, pour donner plus d’efficacité aux efforts respiratoires.

M. Lefèvre reproche à notre méthode, « le souci constant et vraiment puéril de soigner la fonction respiratoire. » Aveuglé par son idée d évolution et d’adaptation biologique, que je ne nie pas, mais que je détaillerai plus loin, M. Lefèvre semble oublier que évolution n’est pas synonyme de progrès. La fonction fait l’organe, ne cesse-t-il de répéter, à tout propos et il l’oublie, en parlant de la respiration. « Puéril de soigner la respiration ! )) dans la bouche d’un médecin, d’un hygiéniste, qui assiste, presqu’impuissant, aux terribles et grandissants ravages de la tuberculose pulmonaire, montre insatiable, qui exige, a lui seul, le sinistre et formidable sacrifice annuel de 30.000 victimes, pour notre petit pays ! Et je ne compte pas, dans ce nombre, toutes les autres maladies de l’appareil respiratoire, depuis les narines et leurs dépendances jusqu’aux alvéoles pulmonaires, a Puéril de soigner la respiration ! » alors que notre poumon reste toujours un «locus minons résistentiae»; alors que la respiration tient, sous sa dépendance, le cœur et toute la circulation générale, — petite et grande circulation, — et agit directement sur la circulation du cerveau ; (à preuve entr’autres le rapport entre l’insuffisance respii atoire des adénoïdiens et le crétinisme) ; alors que la respiration constitue une fonction de nutrition générale de premier ordre, assurant l’équilibre fonctionnel de toutes nos cellules ! Fonction respiratoire, à tel point importante, que son volume a été appelé majestueusement la capacité vitale.

Et M. Lefèvre ne dit-il pas lui-mème, dans ses conclusions, que « la gymnastique doit viser à conserver tous les fonctionnements, encore utiles, acquis par l’espèce ?» Croit-il que la respiration ne soit pas un fonctionnement utile à l’espèce? Or, la fonction respiratoire fai,t l’organe respiratoire. Quelques premières inspirations profondes sont difficiles et fatigantes, mais, par la répétition de l’exercice, elles deviennent faciles et habituelles. La respiration est commandée par la volonté et son éducation est facile.

Marie Nageotte a constaté que le jeune enfant respire naturellement peu ; un centimètre d’amplitude environ. Les enfants exercés, au contraire, voient l’amplitude atteindre rapidement 2 et même 4 centimètres. En Allemagne, les conseils de révision attachent une grande importance à l’amplitude respiratoire, dont i(s exigent un minimum de 5 centimètres. Les compagnies d’assurances mettent en suspicion ceux qui n’ont pas 4 centimètres d’amplitude. La tuberculose pulmonaire diminue, chez les sourds-muets, depuis qu’on a adopté, ponr leur éducation, la méthode phonétique qui leur enseigne à respirer, à inspirer, à souffler (éteindre des bougies, parler à haute voix, etc.).

Mais nous pouvons dire, en résumé, que la gymnastique aux agrès ne peut pas développer le poumon et la respiration.

1° A cause de certaines attitudes défavorables, comme nous l’avons étudié plus haut : tête fléchie en avant, épaules tombant en avant, bras en rotation en dedans, dos voûté, lordoses lombaire et cervicale ; ces attitudes résultent de l’adaptation aux engins etde la mauvaise conformation musculaire qui en dérive.

2° A cause des pectoraux raccourcis, agissant comme adducteurs de l’épaule et immobilisant le thorax ; arrêt de la respiration, exagéré par l’intervention constante de l’effort thoraco-abdominal, précisément au moment où le travail musculaire est maximal et aurait besoin de toute l’hématose bienfaisante.

3° A cause de l’interversion du rôle de certains muscles qui servent comme moteurs du segment supérieur, alors qu’ils devraient intervenir, favorablement, comme inspirateurs; (grand dentelé, grand dorsal,, pectoraux).

4° A cause d’une atrophie des jambes, résultant de l’adaptation. Or, les jambes comportent un volume musculaire considérable qui intervient puissamment, par son travail, pour augmenter le chimisme et le fonctionnement respiratoires. Aussi, l’Allemagne a remédié, à celte imperfection, au moyen d’un exercice de jambes très énergique et très fatigant et que les soldats des autres nations ne pratiquent pas, le pas de parade,

« Paradeschritt »

5° A cause de la difficulté de ses exercices, qui nécessitent, dans leur synthèse, une foule de combinaisons, de coordination et, beaucoup de science et d’attention. Or, l’attention est antagoniste de la respiration et de

eon automatisme ; elle ralentit et altère le rythme respiratoire, Le moindre bruit arrête ou modifie la respiration d’un sujet endormi.

M. Lefèvre ajoute :

« avant d’affirmer que les athlètes ont la poit in« ér- rasée et que la respiration est gênée, il eût été bien simple de leur demander leur impression. Les mots qui forment finale sont d’un emploi dangereux ; c’est une monnaie dont on se paie facilement. »

« Voulant atteindre la méthode allemande, la gymnastique suédoise abandonne un court instant ses théories physiologiques pour aborder un terrain beaucoup plus positif, celui des faits. Klle affirme, sans sou'-ciller, sur la foi des statistiques, dit-elle, que la plupart des gymnasiarques et des acrobates meurent tuberculeux. C’est là un cliché que les auteurs se passent de l’un à l’autre et qu’ils seraient, je pense, fort embarrassés de justifier Ce sont des statistiques que l’on invoque, mais qu<> l’on ne montre pas. C’est un travers de l’esprit humain d’accepter facilement les faits qui cadrent avec se's idées. Nous avons tous vu des athlètes et, des gymnasiarques et il n’est pas nécessaire d’avoir le coup d’œil du médecin pour se rendre compte que leur aspect extérieur n’éveille rien moins que l’idée de tuberculose. Sans doute, l’athlétisme ne préserve pas de la contagion, n’immunise pas contre l’infection, ne garantit pas contre les déchéances organiques ultérieures, mais quand on voit mourir de tuberculose tant de gens qui ne sont pas des athlètes, n’est il pas naturel de penser, lor sque d’aventure on consta e cette maladie chez l’un ou l’autre gymnasiarque alcoolisé peut-être, que ce n’est pas à cause mais malgré son athlétisme qu’il en a été frappé? Si la gymnastique allemande présente réellement des inconvénients et conduit à des résultats néfastes, assurément ceux-ci ne sont pr ouvés ni par les raisonnements qu’on invoque ni par les preuves qu’on apporte. »

Il est bien entendu que nous employons le terme athlète, non dans r-mi sens général et, élevé, mais dans son sens spécial de gymnaste s’adonnant exclusivement aux engins de suspension.

« Statistiques qu’on ne montre pas. d ,1e renvoie M. Lefèvre aux ouvrages de Marey, Tissié, Demeny, Lagrange, Ludwig, Dettling qui, chacun dans sa sphèrp, citent des chiffres ou rappellent des statistiques. L)e plus, tous ces auteurs et beaucoup d’autres encore montrent des chiffres qui prouvent,, indiscutablement, que les mensurations pulmonaires et thoraciques sont toujours en faveur de ceux qui ne pratiqu . t pas la gymnastique aux agrès.

Marey, Demeny ou Dettlmg font couramment ces constatations A l'Ecole militaire de gymnastique de Joinviîle-le Pont et dans leurs laboratoires ou (( stalions physiologiques. » Chassagne et Daily citent également les mensurations de 16000 sujets observés. Le professeur Spehl arrive aux mêmes conclusions, dans ses expériences personnelles. Les mensurations de l’Ecole Normale de Gymnastique et d’Escrime militaire de Bruxelles, en 1902-1903 notamment, ont démontré que dans un délai de trois mois et demi, les élèves, s’adonnant à la gymnastique athlétique, avaient gagné 163 c. c. de spirométrie, alors que ceux, qui pratiquaient la gymnastique suédoise, augmentaient de 405 c. c.

a En Suède, les décès par tuberculose pulmonaire étaient en 1751, de 24 p. 100 ; en 1774, de 17 p. 100 ; en 1829, de 32 p. 100 en 1830, de 28 p. 100. Pour la période de dix ans, de 1761 à 1770, ils étaient de 20 p. 100 ; de 1821 à 1830, de 27 p. 100. A partir de 1830, et surtout dans la seconde moitié du XIX® siècle, la gymnastique de Ling est

méthodiquement appliquée dans les écoles. Voici les résultats. Les décès par tuberculose pulmonaire, par an, de 1891 à 1900 sont de 2,99 à 2,50 p. 100 pour les villes de plus de 50.000 habitants, et de 2,49 à 2 p. 100 pour les villes au-dessous. La gymnastique respiratoire est donc un des meilleurs agents hygiéniques utilisés en Suède, dans la lutte contre la tuberculose. » (Dr Ph. Tissié).

Toutes les mensurations spirométriques, qui nous ont été communiquées ou que nous avons eu l’heur de pratiquer, dans les sociétés de gymnastique, decanotage, de natation, au Boxing Club de Bruxelles (Salle E. Dupont.), etc., ont toujours prouve que, au début, la spiromélrie des athlètes dépassait rarement et de peu, la spirométrie des types neufs n’ayant jamais pratiqué aucun sport. Chez ces derniers, la souplesse costale était bien mieux conservée, tandis que chez les premiers, l’ankylose était manifeste. Aussi, les types neufs gagnaient, rapidement et dépassaient très vile les athlètes, spirométi iquement parlant. Nous envisageons les athlètes purs; car, n’oublions pas que, souvent, ces athlètes corrigent les mauvais effet* de la gymnastique aux agrès sur la respiration, par la pratique d’autres sports plus logiques : courses, sauts, natation, aviron, football, patinage cyclisme, lutte, escrime, etc., qui les placent alors dans de meilleures conditions.

Ces athlètes de la suspension sont très mal préparés à résister à l’essoufflement, auquel les autres sujets résistent mieux ; nous ne rappellerons pas les doléances de nos professeurs d’escrime, de boxe et de natation qui, intuitivement, avaient constaté ce défaut, chez les athlètes. Nous faisions la même constatation dans les épreuves de course pédestre, d’aviron, de bicyclette, de natation, de patinage, etc

Nous constations que, dans la nage sous l’eau et dans les exercices de « flèches » sous eau, ces athlètes ne résistaient pas à l’essoufflement et que, de plus, lorsqu’ils étaient dans l’eau, ils ne « flottaient » pas ou difficilement, indice que leur volume respiratoire était insuffiisant, alors que tous les bambins, dans les piscines scolaires, flottent spontanément,

Notre respiration est une primordiale fonction de nutrition. Notre résistance générale ne dépend ni du volume, ni de la force musculaires, mais du bon équilibre de toutes nos fonctions et, principalement, de la nutrition.

a On marche avec ses muscles, on court avec sou poumon, on galope avec son cœur, on résiste avec son estomac, on arrive avec son cerveau. » A cause, précisémeut, de cette respiration défectueuse, la résistance générale des athlètes est diminuée. Je ne rappellerai pas l’expérience qui a été faite en Suisse et que j’ai communiquée dans Ja première conférence, page 39. « Hippocrate était l’adversaire le plus acharnéde la gymnastique athlétique, il la déclarait contraire à la nature ; ' « affeclus athlelicus non naturalis, habitus salubris melior»; la diathèse athlétique n’est pas naturelle, Un tempérament sain doit lui être préféré. Ling, sur ce point, n’est donc pas le novateur. Platon excluait les athlètes des emplois publics, pour la raison qu’il les jugeait les

moins actifs des citoyens. Il s’opposait même à ce qu’ils combattissent pour la défense delà patrie. A son avis, ils constituaient, en campagne, un embarras, car ils tombaient malades beaucoup plus facilement que les autres guerriers. Aristote prétend qu’ils ont l’esprit trop lourd et qu’ils s’abrutissent par le continuel maniement de leurs agrès. » Comme inspecteur des écoles, Lemarinel écrit : « Si l’on examine les élèves qui ont pratiqué pendant de longues années, — sept à huit ans, — comme cela arrive dans les écoles communales, la gymnastique aux engins, on est frappé de voir qu’ils n’ont retiré aucun avantage de l’enseignement qui leur a été donné ; ils ont, en général, la poitrine étroite, la respiration superficielle, le cœur mou et facilement excitable, l’attitude mauvaise. »

Lorsque M. Lefèvre prétend qu’il ne faut pas avoir le coup d’œil du médecin pour se rendre compte que l’aspect extérieur des athlètes n’éveille rien moins que l’idée de tuberculose, nous lui rappelons qne l’aspect extérieur n’est qu’un moyen de propédeutique bien imparfait, qu’il faut compléter son diagnostic par la percussion, la palpation, l’ausculation, le cito-, le bacillo-diagnostic, qui sont plus précieux et plus sûrs. Combien de tuberculeux avérés présentent encore un aspect extérieur florissant! Et depuis quand, l’hypertrophie de quelques muscles du bras et du thorax pourraient-ils écarter le soupçon d’une tuberculose ? Faites jouer le soufflet pulmonaire de vos athlètes, regardez et jugez ; c’est aussi l’aspect extérieur, non statique mais dynamique ! C’est encore de l’inspection, et de la meilleure !

M. Lefèvre sourit des statistiques, il trouve les raisonnements insuffisants. Nous allons lui donner des preuves personnelles. Nous avons suivi de 1892 à 1905, une des meilleures sociétés de gymnastique du pays et nous avons recensé que la plupart de ses plus formidables athlètes sont morts de tuberculose. Pendant la seule année de 1905, — si mes souvenirs sont exacts, — ses trois meilleurs athlètes mouraient, deux de tuberculose pulmonaire, le troisième d’une tumeur blanche de la hanche. Notre confrère V. H. faisait les mêmes constatations dans une société de Bruxelles. Dans les sociétés d’aviron, dont nous faisons partie, nous avons constaté chez ces mêmes athlètes des déchets par tuberculose pulmonaire et un cas de tuberculose laryngée. Ces athlètes disparaissaient au début, car la pratique de l’aviron, loin de hâter leur déchéance, ne pourrait que les influencer favorablement, par la puissante ventilation pulmonaire qu’il entraîne. Pendant l’année scolaire 1908 -- 1909, à l’Ecole Normale de Gymnastique et d’Escrime, deux sous-officiers ont été réformés pour tuberculose pulmonaire et tous deux étaient d’anciens moniteurs de la gymnastique athlétique.

M. Lefèvre nous dit plus loin :

«Ce qui est antiphysiologique, c’est de préconiser chez l’homme, comme le fait la gymnastique suédoise, le remplacement de la respiration abdominale par le type costo-supérieur particulier à la femme. »

Le type coslo-supérieur n’est pas particulier à la femme. Théorie, erreurl Tous les enfants présentent le type thoracique et conservent ce type, aussi

longtemps que rien ne vient entraver la respiration costale. La femme, a l’état naturel, ne présente le type costo-supérieur exclusivement, que pendant là grossesse ; elle le présente également dans le cas de compression ou d’immobilisation de la base du thorax, — par son corset ou ses vêtements, par exemple. — Le type thoracique prédomine, d’ailleurs, pendant le sommeil.

Nous ne voulons pas supprimer la respiration diaphragmatique, ce qui serait un non-serfs et une impossibilité, mais nous voulons intensifier la respiration costale et principalement la respiration costo-supérieure, qui est souvent nulle. La respiration abdominale exclusive et exagérée n’est que le résultat d’une faiblesse des parois musculaires abdominales. Une bonne ceinture musculaire abdominale concourt puissamment à l’inspiration, car elle donne, au centre phrénique, un point d’appui solide, qui permet au diaphragme de soulever les côtes et d’intensifier la respiration costale. Par ce procédé, nous conservons aux articulations costales une souplesse indispensable, car la respiration costale peut devoir suppléer, à l’improviste, â l’insuffisance inopinée de la respiration abdominale. C’est ce qui explique l’esi oufflemeni si rapide et si dangereux chez les gens ventrus, à respiration abdominale, chaque fois que cette dernière est entravée : repas copieux, di latation gastrique ou intestinale, ascite, péritonite, compression abdominale, etc. Je ne répète pas tous les autres effets utiles d’une solide ceinture abdominale, que j’ai énumérés précédemment. Cette puissance de la ceinture abdominale ne peut se développer et est incompatible avec la respiration abdominale.

D’autre part, — et ce point est extrêmement important, — la respiration exclusivement abdominale 11e ventile pas les sommets pulmonaires qni restent immobilisés ; l’air n’y pénétre pas, leurs vésicules ne se déplissent jamais, elles restent closes et s’aihrophient, comme le piouvent les autopsies, les expériences de Marey avec son pneumographe et les épreuves radiographiques et docimasiques Les sommets deviennent, ainsi, un locus minoris résistentiae et nous, médecins, nous n’en doutons pas.

Plus loin, M. Lefèvre écrit :

« Si les exercices respiratoires produisaient l’effet qu’il (Ling) en attendait ; si c’était la présence de l’oxygêne qui règle la consommation et non pas le besoin ; si les lois qui président aux échanges gazeux dans les poumons permettaient d’introduire dans le sang des quantités d’oxygène qui dépassent les besoins du moment, Ling aurait provoqué chez ses élèves des désastres physiologiques, en les plaçant dans les mêmes conditions que les ouvriers qui vivent dans une athmosphère comprimée ou que les animaux que l’on tue en les soumettant à une forte pression atmosphérique, c’est-à-dire en les sursaturant d’oxygène. ». '

L’accroissement de la pression athmosphérique n’implique pas la snrsaturation d’oxygène dans le sang et cette dernière n’est pas la cause de la mort, dans les cas cités en exemple ! J’ajouterais même, pour faire plaisir à M. Lefèvre, que l’oxygène, lorsqu’il se présente en proportion anormale et trop élevée, dans le sang, peut devenir toxique et asphyxiant, sans faire intervenir le facteur pression. Mais je tiens à tranquilliser M. Lefèvre; il 11e doit pas craindre, par la respiration la plus profonde, d’augmenter la « pression » de l’oxygène dans le sang et de sursaturer ce dernier. Il

pourra augmenter la quantité d’air dans le poumon et le sang pourra y puiser une part d’oxvgène plus large et plus généreuse, ce qui n’est pas à dédaigner, en général.

Et M. Lefèvre ajoute :

« Mais alors pour développer une fonction, il faut faire intervenir sa cause plus intensément et non pas agir sur les moyens dont le développement suivra > automatiquement celui de la fonction et celui de l’organe. En réalité, la gymnastique respiratoire n’exerce aucune influence spéciale sur la respiration et elle agit sur la cause de celle-ci tout juste comme le ferait un mouvement des bras ou des jambes de valeur égale ».

Théorie ! Erreur ! Erreur grossière ! M. Lefèvre, en ceci, est en contradiction avec une loi biologique qu’il a admise lui-même ; la fonction fait l’organe. Hypertrophiez, transformez, déviez la fonction, vous hypertrophierez, transformerez, dévierez l’organe. Il prétend maintenant que la cause première de la fonction doit intervenir et pour faire la fonction et pour faire l’organe. C’est une erreur. Je pense et affirme que c’est la fonction qui fait l’organe, quelles que soient les canses diverses qui pourraient la provoquer.

Combien de fonctions ne voyons nous pas perdurer alors que la cause première a disparu depuis longtemps? Combien de fonctions n’ont pas été déviées de leur but primitif et négligent et oublient leur cause première, qui est lointaine? La cause première de l’hypertrophie des mamelles est la gestation et la grossesse et, pourtant, elle peut être entretenue par l’allaitement, qui peut être considéré comme une cause accessoire consécutive et secondaire. Les mamelles des vaches laitières atteignent cette hypertrophie et ce surfonctionnement par déviation de la fonction, qui ne servait, à l’origine, qu’à l’allaitement du jeune animal. La salivation hypertrophie les glandes salivaires, quelles que soient les « causes » de la fonction : cause première ou digestion des féculents, causes accessoires ou sialorrhées médicamenteuse, toxique, réflexe, circulatoire, etc. La fonction du muscle ou contractilité musculaire développe le muscle et entretient l’intégrité de sa fibre, quelle que soit la cause : excitation volontaire ou réflexe, courant faradique

ou autres excitants physiques et chimiques. Les exemples de déviations de fonctions, s’éloignant de leurs causes premières et s’hypertrophiant, en l’absence de ces causes, sont très nombreux et prouvent que, même dans ces déviations, dans ces trasformations, cet aphorisme reste scientifiquement juste : la fonction fait l’organe. Manger, (correspondant à la faim) ; boire, (à la soif) etc. qui font place à la gourmandise, l’ivrognerie, la luxure, la sensualité, etc. Combien de fonctions ne pouvons nous pas entretenir par des causes spéciales, artificielles même, et qui s’éloignent étrangement des causes naturelles habituelles?

La respiration n’est pas une fonction simple ; elle est constituée, comme d’autres fonctions, par plusieurs actes successifs ; un premier acte de nutrition intime et de chimisme cellulaire, un acte de véhiculation de ses produits, puis un acte d’élimination et d’excrétion ou d’inhalation etjjd'absorption. Le premier implique la biologie cellulaire, le deuxième

a recours à la circulation, le dernier emploie le poumon et les voies respiratoires supérieures. Ce sont ces derniers organes que l’on considère comme les organes respiratoires. Le poumon, grâce à sa tension élastique, suit passivement le jeu des côtes ; il se dilate ou se resserre docilement suivant les mouvements analogues du thorax. Son développement, son ampliation, sa souplesse seront égaux à ceux du thorax lui-même. La différence entre l’inspiration et l’expiration, c’est-à dire l’amplitude des mouvements thoraciques, sera le reflet exact, la mesure du développement du poumon ; elle en est pour' nous la cause immédiate et indispensable. Le poumon ne peut matér iellement pas Sei développer sans cette ampliation thoracique. La valeur du chimisme respiratoire n’intervient donc nullement de façon directe, dans la cause de ce développement. Nous démontrerons pins loin que le chimisme peut, inter venir d’une façon très indirecte et éloignée et qu’alors, son action, au lien d’être favorable, peut devenir néfaste et funeste.

Or, les mouvements inspiratoires et expiratoires dépendent des centres respiratoires bulbaires, dont les causes d’excitation peuvent être très diffé-' r entes : excitation par un sang surchargé de C02, action de la volonté , irritations périphériques et réflexes. Affirmons en passant, que le poumon, en tant qu’organe esclave de l’ampliation thoracique, est soumis à la volonté ;1 nous pouvons, par- des mouvements respiratoires volontaires, agir- sur- son développement, quel que soit l’état du chimisme respiratoire. La fonction fait l’organe. Les mouvements respiratoires suffisent pour atteindre ce développement, ils y atteignent facilement et n’ont nullement besoin d’un accroissement de la quantité de CO2 produit. Les preuves abondent : les orateurs, les chanteurs, les joueurs d’instruments à vent, sans travail musculaire ou avec un travail musculaire insignifiant, développent considérablement leur- poumon ; ils atteignent facilement 6 et 7 litres de volume respiratoire spirOrrtéirique, alors que les plus formidables athlètes, malgré leur travail musculaire, dépassent difficilement 4 à 4 1/2 litres. Ajoutons, entre parenthèses, qu^, pour augmente!- cette gymnastique respiratoire, les chanteurs prennent des attitudes du tronc et des bras favorables à la respiration, et évitent, en même temps, la production d’un travail musculaire, qui hâte-, rail l’essoufflement Le chant, la déclamation, la lecture à haute voix çonsr, titueut des exercices respiratoires de grande valeur-. Nous répétons que lac méthode phonétique a diminué la fréquence de la tuberculose pulmonaire^ chez les sourds-muets, qui y étaient très sensibles. Cette maladie, au con-, traire, est moins fréquente chez eux que chez les autres enfants du même • âge. (Cette méthode phonétique enseigne aux enfants à articuler et à pro-o noncbr, à haute voix, des mots qu’ils n’entendent pas, mais qui sont compris autour- d’eux). D’ailleurs, croyez vous que le procédé de> Sylvester, dans la respiration artificielle, agisse sur la cause chimique pour- provoquer la fonction ! Je pense que dans le cas d’asphyxie, ce serait, pour le praticien, une dangereuse théorie et une illusion impardonnable ! Le poumon , est un émonctoire pour les gaz, au même titre que d’autres organes sont des émonctoires pour les solides et les liquides. Or, nous savons combien lacilemenl ces émonctoires — rein, peau, intestin, — peuvent devenir insuffisants, lorsque les causes agissent plus intensément et augmentent outre

mesure les quantités de déchets à excréter. Ceci prouve que les organes et leur fonctionnement ne «suivent pas automatiquement l’intensification de la cause première. » C’est ce qui explique, d’ailleurs, la suppléance qui s’établit rapidement entre les différents organes d’excrétion : rein, peau, poumon, intestin, etc. Par analogie à l’insuffisance rénale, cutanée, intestinale, nous avons l’insuffisance pulmonaire. Le poumon sert à absorber l’oxygène et à excréter le CO1 2. Or, la quantité de CO* est proportionnelle à l’intensité du travail et au volume musculaire en action. La « soif d’air » est trois fois plus grande dans la marche que dans la position couchée et 7 fois plus abondante dans la course. Si le poumon a contracté l’habitude de ralentir ses fonctions, de nombreux alvéoles restent à moitié fermés et habituellement inactifs ; si l’on exige, à l’improviste, un travail inaccoutumé l’essoufflement s’établit rapidement. Pendant les inspirations ordinaires, beaucoup de vésicules restent closes et ne se déplissent que dans les inspirations profondes. Nous avons tous constaté, pendant l’auscultation, que certains territoires pulmonaires, principalement aux sommets, se réveillent, à la suite des profondes inspirations que l’on fait exécuter par le sujet. Certes, le champ d’hématose sera plus étendu si vous déplissez un plus grand nombre d’alvéoles, si vous soulevez les côtes supér ieures et ventilez les sommets des poumons. L’élimination de CO2 et l’absorption de l’oxygène seront nettement favorisées.

Mais lorsque la quantité de CO2 devient trop abondante dans le sang et provoque l’essoufflement, nous voyons que, par un acte réflexe naturel, le rvlhme de la respiration devient plus rapide, son amplitude diminue et après quelques moments, elle devient tellement superficielle et insuffisante que l’on est forcé de diminuer le travail, si l’on veut éviter l’asphyxie, asphyxie qui est elle-même le procédé naturel de défense le plus radical et le plus puissant, pour cesser le travail. Dans ces conditions, toutes naturelles et instinctives pourtant, les expériences de Marey et d’Hillairet d’abord, celles de Demeny ensuite, ont prouvé que le renouvellement d’air- est peu satisfaisant et insuffisant. Pour résister- à cet essoufflement, il faut faire préalablement l’éducation de sa respiration. Il faut pouvoir vaincre les ordres donnés par les réflexes et commander à son rythme et à son amplitude respi ratoires ; le but primordial est d’agrandir, d’étendre la surface de ventilation et d’hématose. Nous ne pouvons pas détailler ici, tout ce qui a rapport à l’essoufflement (1), mais nous tenons à rappeler que, pour éviter l’essoufflement, il faut pratiquer des inspirations profondes suivies d’expirations rapides et complètes, sans oublier toutes les autres prescriptions d’hygiène respiratoire: air pur, respiration nasale, attitudes favorables, etc. Marey a fait, à ce propos, au moyen de son pneumopraphe, de très nombreuses expériences, dont je me bornerai à citer la suivante. Il fait exécuter à ses différents sujets, une course de 600 mètres et enregistre les modifications respiratoires. Après cinq mois d’éducation respiratoire, il constate qu'il n’y a plus de modifications du

(1) Voir notre précis du « Cours de physiologie et d’hygiène appliquées à l’Education

physique, » professé à l’Ecole Normale de Gymnastique et d’Escrime.

rythme respiraioire après la course, que le nombre de respirations est tombé de 20 à 12 et que l’amplitude des inspirations a plus que quadruplé. Tissié a fait la même remarque sur les cyclistes. C’est une expérience que nous pouvons tous pratiquer facilement sur nous-mêmes, principalement ceux qui se livrent parfois à des exercices essoufflants.

Cette éducation de la respiration peut aller tellement loin, qu’on apprend à résister à des réflexes respiratoires puissants et presque invincibles tels que l’éternuement, la toux. Au Sanatorium de Falkenstein, cette éducation est poussée tellement loin, qu’on n’y entend pas tousser, alors que 125 tuberculeux, en moyenne, y sont hospitalisés.

Le sujet, éduqué par la gymnastique respiratoire, est certainement amélioré; il montrera une réelle supériorité le jour où il demandera, à sa respiration, un surcroît de fonctionnement, Nous en avons déjà cité les applications et les. résultats indiscutables. Par la gymnastique respiratoire, vous possédez deux bénéfices : le premier, immédiat, l’augmentation de la quantité d’air ; le second, consécutif, l’entraînement des muscles respiratoires, l’amélioration du jeu des articulations costales, a Certes, on n’assure pas fatalement le passage, dans Le sang , d’un supplément d’oxygène correspondant, mais il en résulte, tout au moins, l’avantage d’une ventilation plus active et un balayage plus complet des résidus organiques, et l’on sait que l’accumulation des résidus de la respiration crée, dans les vésicules pulmonaires, un terrain de culture des plus favorables à la prolifération des bacilles. »

Rappelons que, mécaniquement, l’inspiration et l’expiration ont une influence favorable très grande, sur le cœur, sur les gros vaisseaux thoraciques et, par conséquent, sur toute la circulation. Or, l’essoufflement ne dépend pas seulement de l’insuffisance de la ventilation pulmonaire, mais il a encore une cause circulatoire, l’empoisonnement du sang par CO2 qui n’est pas charrié assez rapidement à l’extérieur, t on galope avec son cœur. » La gymnastique respiratoire contribue à faciliter la circulation dans le thorax; elle hâte la distribution du sang du cœur droit au cœur gauche, active la circulation sans surmener le cœur, alors que, pour arriver à cette intensité des effets, sur la circulation et sur le cœur, au moyen de la contraction musculaire seule, vous 1 devriez atteindre une dose de travail suffisamment violente pour ébranler tout l’organisme par les « effets généraux » de l’exercice. Dans ces conditions, vous fatiguez les muscles, surmenez le cœur, ce qui peut être dangereux chez ceux qui présentent des lésions organiques — coeur, artères, poumon, neurasthénie, — car la dépense en travail est trop considérable pour eux. Vous ne pouvez pas employer l’exercice violent, en escomptant ces effets généraux, pour développer, sans danger, le poumon des faibles, des convalescents, des tuberculeux, des cardiaques, des neurasthéniques ! Vous ne pouvez pas employer, chez l’enfant ou l’homme mûr, exclusivement la course, sjpar exemple, pour amplifier le thorax; c’est un exercice trop violent pour être fréquemment répété et vous n’obtiendrez pas le résultat visé. Ajoutons encore que la gymnastique respiratoire agit sur la circulation abdominale, sur tous

les viscères et la musculature de l’abdomen, dont elle favorise Ion tes les fonctions.

N’oublions pas que la respiration a une influence énorme sur la nutrition générale, puisqu’elle règle l’introduction de l’élément oxygène qui est capital dans toute notre vie cellulaire.

Enfin, Féré nous dit : « La quantité d’oxygène inspiré a une influence considérable, non seulement sur les fonctions de nutrition, mais aussi sur les fonctions de relation et, en particulier, sur l’énergie et la rapidité des actes psychiques. » Beddoes avait déjà remarqué que, sous l’influence de l’inhalatiou d’oxygène, le sang devenait plus coagulable, plus plastique (Nijden). En outre, le nombre des globules du sang augmente dans une proportion considérable (Demarquay), et aussi l’hémoglobine (Albrech). Sous l’influence de la suractivité des échanges respiratoires, l’énergie des mouvements augmente en même temps que leur rapidité. (Expériences de Féré).

Enfin, pour prouver que la gymnastique respiratoire prépare le poumon, à résister à l’essoufflement, beaucoup mieux que le travail violent, nous vous donnerons quelques expériences personnelles. Après avoir pratiqué quelque gymnastique respiratoire, nous escaladons beaucoup plus facilement, à bicyclette, les côtes que nous devons grimper. Lorsque nous désirons résister à l’essoufflement de la nage prolongée sous l’eau, ou de la flèche sous l’eau, nous pratiquons, pendant une minute environ, des exercices respiratoires, plutôt que d’activer notre respiration, par un travail musculaire violent. Les résultats prouvent indiscutablement le bien

fondé de notre théorie. Dans toutes les épreuves sportives très nombreuses,

auxquelles nous avons participé, nous nous sommes toujours « mis en haleine » par des exercices respiratoires principalement.

M. Lefèvre conseille l’effort thoraco-abdominal :

« Il est cependant une adaptation éminemment utile dans la lutte pour l’existence que les méthodes gymnastiques devraient avoir le souci de conserver et de perfectionner. Je veux parler de l'effort thoraco-abdominal, c’est-à-dire de cette immobilisation spéciale du thorax qui fournit aux muscles un solide point d’appui et leur permet, dans certains cas, de développer un grand travail. Malheureusement, la méthode suédoise n’en est pas partisan, en théorie tout au moins, car, en pratique, elle y a recours dans ses exercices L’effort est utile ; on le produit souvent sans y penser dans l’acte de la défécation, par exemple, et toujours sans en être incommodé, à l’état de santé tout au moins ; on ne le supprimera pas et ses effets « congestifs » seront mieux adaptés, c’est-à-dire qu’on le répétera plus souvent, sans tomber pour cela dans l’exagération. »

Sans exagérer, nous sommes d’accord. Mais malheureusement, tous les exercices aux quatre agrès de suspension exigent constamment cet effort. Vous ne pouvez pourtant pas baser une méthode d’éducation physique sur l’effort thoraco-abdominal, qui arrête la respiration, fatigue le muscle cardiaque, provoque une congestion veineuse générale de tous les organes! La fonction fait l’organe. Mais vous allez atrophier et dévier notre fonction respiratoire et, en y ajoutant votre théorie du développement pulmonaire

basé sur le chimisme respiratoire et vos principes généraux sur l’adaptation nécessaire de nos organes à résister à l’essoufflement, nous arrivons à cette conclusion que la fonction respiratoire doit progressivement diminuer et vous nous forcerez à mourir d’asphyxie pour nous apprendre k vivre !

Nous ne rappellerons pas tout ce que nous avons dit de l’inutilité de cet effort thoraco-abdominal, que l’on peut très facilement éviter, par une bonne éducation respiratoire. Il peut se produire dans de nombreuses conditions ; mais, au point de vue éducatif, il faut l’empêcher de se créer, s’il n’est pas indispensable. Chez le faible, il se produit au moindre mouvement ; chez celui, qui n’a pas éduqué sa respiration, il se produit très facilement et dans des conditions où il ne se présentera pas, chez celui qui a éduqué sa respiration. Chez ce dernier, il pourrait peut-être se produire dans certains exercices extraordinairement puissants et, alors, il s’établit précisément parce que ces exercices se font rarement et que, pour ceux-ci, l’éducation musculaire et respiratoire n’a pas eu l’occasion de se parfaire. Nous avons déjà dit que vous constatez vous-mêmes, facilement, que vous pouvez arriver’ à faire un grand effort musculaire, sans effort thoraco-abdominal, par une bonne éducation respiratoire et sans diminuer, en rien, le résultat du travail ; votre bonne hématose, au contraire, vous facilitera largement votre travail musculaire, en retardant les limites de la fatigue.

Nous demandons à M. Lefèvre de nous indiquer, dans quels exercices, la gymnastique suédoise a réglementairement recours à l’effort thoracoabdominal. M. Lefèvre fait erreur lorsqu’il prétend que la défécation normale s’accompagne de l’effort thoraco-abdominal. Physiologiquement, la défécation doit s’opérer pendant l’inspiration, par la descente du diaphragme secondée par la presse abdominale, tension ou tonicité musculaire et même contraction énergique des muscles abdominaux, mais sans arrêt de la respiration. L’effort thoraco-abdominal est le signe d’une défécation difficile ou d’un mauvais entrainement respiratoire ou musculaire et, principalement, d’une mauvaise attitude, pendant cet acte. Nous vous ferons peut-être sourire en vous disant que c’est la position accroupie qui est la position la plus rationnelle, la plus naturelle et que, dans cette attitude, toutes les meilleures conditions de défécation sont remplies. Notre civilisation n’a pas facilité la fonction, en changeant cette position naturelle, qui est logiquement conservée dans d’autres classes de la société et dans d’autres civilisations. Evolution n’est pas progrès !

L’insuffisance musculaire abdominale, qui a son corollaire dans l’insuffisance musculaire des tuniques intestinales, — loi de corrélation ; d’où un certain degré habituel de parésie intestinale, — justifient et expliquent la fréquence de l’effort thoraco-abdominal, qui doit, dans ces conditions, suppléer à l’insuffisance musculaire physiologique, suivant les lois de la synergie musculaire.

Abordant un autre ordre de questions, M. Lefèvre dit:

« La gymnastique suédoise a le tort grave de compter trop sur elle-même pour produire de beaux développements corporels, de dédaigner, d’ignorer peut-être les forces naturelles et de faire fi des ressources biologiques de la machine humaine. Si ses conceptions physiologiques étaient justes, c’est-à-dire si tous les mouvemants qu’elle prescrit avaient la valeur qu’elle leur attribue, la nature les aurait ordonnés avant elle et nous les ferions instinctivement. Si nous voulons agir efficacement sur le développement humain, apprenons à connaître les lois biologiques et n’en forgeons pas ; imitons la nature dans ses moyens et gardons -nous bien de lui en imposer.»

' Plus loin :

« D’où il résulte qu’on peut obtenir des développements corporels aussi complets qu’on peut le souhaiter, rien qu’en se soumettant à des exercices qui ne sont qu’une simple imitation de ceux qu’on exécute dans la lutte pour l’existence, et que tout mouvement qui ne rentre pas dans cette catégorie est pour le moins inutile. »

« Il suffit d’imiter la nature dans ses procédés pour obtenir des résultats identiques aux siens. »

« Puisque les organismes peuvent acquérir de la force et de la souplesse naturellement, sans étude préalable, tout principe gymnastique est sans valeur du moment qu’il ne rentre pas dans la catégorie de ceüx dont on fait une application instinctive. Les seules bonnes lois du développement organique sont celles qui expliquent la nature et jamais celles qui prétendent la diriger. L’être qui s’y trouve soumis n’a pas besoin de les connaître pour les appliquer, il les subit. Mais s’il est parvenu à les démêler dans la complexité des faits, il aura l’avantage, si d’aventure ses conditions d’existence le placent en dehors de la spère de leur action, de connaître les modifications à apporter dans son genre de vie pour en obtenir les bienfaisants effets. Ceux qui ignorent sont livrés au hasard ; ceux qui savent, dirigent les événements en se soumettant aux lois naturelles. »

« Or, il existe, à la vie libre, des animaux dont la force et l’agilité font notre admiration; des sauvages fortement découplés peuplent de grandes étendues de terre, la belle stature de certains Grecs, dont on aime à généraliser l’existence à tout le peuple, nous est donnée en exemple. Aucun de ces êtres ne connaissait ni l’anatomie ni la physiologie ou, ce qui est pire, quelques-uns peut-être s’en faisaient une fausse idée. Ceci nous permet de conclure non seulement que la connaissance de ces sciences n’aide en rien le développement corporel, mais, ce qui est infiniment plus intéressant, que tout exercice gymnastique basé sur l’anatomie et la physiologie n’a de valeur réelle que pour autant qu’on le rencontre réalisé spontanément dans la nature. »

Une pareille pensée fataliste et rétrograde condamne toute civilisation et tout progrès et renie tout ce que la nature n’a pas prévu ; les habitations, les villes, les vêtements, les arts, les sciences. La nature n’a pas ordonné la multiplication de la force en mécanique : la roue, la poulie, l’engrenage ; la nature ne nous a pas donné des ailes ; nous devrions donc- nous passer de la bicyclette, de l’automobile, de l’aviation. Au contraire, la nature a créé des plantes vénéneuses à côté des plantes alimentaires !

La nature nous a pourvus de jambes pour marcher et, dans la gymnastique aux agrès, ce sont les bras qui deviennent les membres de soutien ; les jambes s'atrophient, nous transformant insensiblement en un type grimpeur.

M. Lefèvre dit : a Les mouvements que l’on exécute dans la lutte pour l’existence. » Ne veut-il pas dire : « que l’on exécutait , primitivement, dans la lutte pour l’existence. )) Il aurait dû sérier tous ces mouvements et les comparer à ceux qui s’exécutent dans- la gymnastique suédoise ; peut-être aurait-il alors saisi une analogie qu’il ne semble pas avoir devinée.

Je tiens à rappeler à M. Lefèvre que dans l’ancienne Grèce, aux époques classiques, nous retrouvons les luttes, les courses, le lancement dudisque et du javelot, les sauts, les jeux de paume et toute une gymnastique bien déterminée et ennemie de l’athlétisme pur.

« On semble admettre, à priori, qu’à l’état de nature, les hommes sont beaux et vigoureux. C’est là une erreur fort répandue, on ne dit rien des malheureux abandonnés, rongés par des maladies terribles ; on cite ceux qui ont résisté, les forts ; les faibles ont disparu par sélection naturelle. » On oublie toute la pathologie des primitifs et des sauvages qui est bien connue des voyageurs, des explorateurs et des zootechniciens.

Nous avons tous cunstalé que « le paysan en arrivant à la caserne, ne sait ni marcher, ni courir, ni sauter ; il n’a pas idée du rythme ou de l’économie de la force, dans les exercices qu’on lui enseigne. * L’enfant, d’une manière instinctive et naturelle, se livre aux jeux. Nous sommes d’avis que, jusqu’à l’âge de 6 à 7 ans, son éducation physique instinctive lui suffit et peut rester limitée à ses jeux. Le jeu est un peu l’apprentissage de la vie. Et pourtant, déjà, dans ces jeux, les enfants se spécialisent; certains préfèrent certains jeux à d’autres, auxquels ils s’adaptent plus difficilement. Les jeux sont d’abord individuels ; plus tard, ils deviennent collectifs. Il faut donner la préférence aux jeux symétriques, collectifs, tenir compte de la fatigue physique et morale ; certains jeux sont instructifs, car ils imitent les métiers ; on doit en suivre une progression méthodique. Vous ne pourriez pas laissez grandir l’enfant naturellement. A l’âge d’école. l’enfant naturellement contracte, par de mauvaises altitudes principalement, des déviations que vous ne pouvez prévenir ou guérir que par une gymnastique corrective judicieuse. A l’atelier, à l’usine, la division du travail crée des déformations ; les métiers spéciaux ont leur pathologie professionnelle bien spéciale. Les professions sédentaires aévient toutes nos fonctions naturelles, le besoin de l’exercice s’émousse facilement. Et pourtant, à l’état naturel, il faut, à l’homme, pour satisfaire ses besoins, un exercice constant des organes de la vie de relation. C’est l’individu sédentaire qui a le plus grand besoin d’exercice et c’est lui qui s’en passe le plus volontiers et le plus fréquemment. Ne comptons donc pas trop sur .l’instinct et sur les besoins naturels. La nature, par la pesanteur, tend à fléchir nos différents segments, la tête et le tronc ; les épaules s’affaissent, la respiration est relativement gênée. Si vous tombez à l’eau, sans savoir nager, instinctivement et naturellement, vous vous « débattez » de telle sorte que vous vous noyez infailliblement, alors que, sans mouvements, en immergeant le corps le plus possible, vous parvenez à flotter; quelques mouvements très minimes vous permettent même de progresser dans l’eau. D’un côté,

la nature, marâtre instinctive et criminelle, de l’autre l’éducation, raisonnement logique et sauveur.

Peut-être, si l’homme avait continué à vivre et à se multiplier, à la campagne, en plein air, au soleil, comme les plantes, par exemple, et à vivre sa vie naturelle, à chercher sa nourriture, à chasser sa sa proie, à se défendre, à se sauver pat’ ses propres moyens, il n’aurait pas fallu une éducation physique différente de celle que lui procuraient l’exercice et le travail au grand air. Mais les villes, l’exode des campagnes vers ces villes tentaculaires, les usines, l’industrie et le surmenage cérébral constituent une ambiance nouvelle, artificielle si vous voulez, mais dangereuse et muilelle pour les paysans et les sauvages et pour les types naturels, qui n’y sont pas adaptés. Nous nous éloignons de plus en plus de la vie primitive ; l’air et la lumière nous sont parcimonieusement distribués ; la locomotion artificielle très rapide et notre vie intensive nous éloignent de tout mouvement et je pense que la neurasthénie est causée plutôt par cette insuffisance des agents physiques que par le surmenage exclusivement. Le marin et le laboureur se surmènent, sans devenir neurasthéniques. Et même, si vous considérez l’individu qui ne se livre qu’à des exercices naturels, — négligeant les exercices méthodiques, — vous voyez qu’en jouant, en s’agitant, il ne produit que très rarement l’amplitude complète du mouvement, sur l’importance de laquelle nous avons insisté. Loin de corriger, il aggravera ses mauvaises habitudes ; il travaillera suivant la loi du moindre effort, sans corriger ses défauts, sans compenser ses déviations et ses déformations qui, s’exagérant sans cesse, retentiront d’une façon néfaste sur son organisme. Ce résultat est la conséquence logique des faits.

Dans toutes les conditions actuelles, chez le civilisé moderne, qu’il soit enfant ou adulte, ouvrier ou savant, femme ou homme, l’éducation physique doit être méthodique. Je ne veux pas refaire le discours de Descartes sur la méthode. Ne faisons pas d’exercices inutiles ; ne répétons pas, en gymnastique, les mouvements que nous faisons habituellement dans la vie usuelle, mais compensons, par d’autres, leur action défavoroble et déformatrice ; développons les parties faibles du corps ; acquérons de la vigueur pour pouvoir l’employer utilement et pratiquement dans l’existence. N’oublions pas que l’éducation physique complète doit atteindre un quadruple but : hygiénique, esthétique, utilitaire et moral ; hygiénique, en développant régulièrement toutes nos fonctions ; esthétique, en corrigeant constamment nos déviations et nos déformations ; utilitaire, en nous permettant de travailler économiquement et avec le minimum de fatigue ; moral, en nous trempant le caractère. Par une éducation spéciale, elle nous facilitera l’application pratique de notre profession, soldat, ouvriers, etc. Ne nous confions pas aveuglément à l’instinct et à la nature ; nous pourrions être irrémédiablement dupés. « Chacun ne trouve pas instinctivement la meilleure manière d’utiliser ses forces ; combien n’y a-t-il pas de lourdauds et de maladroits ! » La marche est, pour nous, un exercice instinctif et naturel. On nous apprend à marcher, mais on ne nous apprend pas à marcher économiquement. Le Scandinave est pris de pitié en nous voyant

marcher- et en voyant passer- nos troupes de fantassins. Quelle perte de travail, que d’oscillations et de forces inutiles et stériles ; notre marche, qui devrait être la locomotion produite par les jambes, transportant par des extensions, des propulsions successives, un bassin sur lequel seraient bien équilibrés le tronc et la tête, devient une succession de chutes en avant ! C’est un exercice naturel et pourtant combien peu économique ! Nous savons combien nous devons entraîner le soldat à la marche, pour- corriger les oscillations horizontale, verticale, latérale , les torsions du tronc ; l’exercer à allonger le pas, à respirer, à atteindre le rythme optimum, à maintenir le tronc et le thorax dans une attitude favorable aux grandes fonctions vitales.

Dans l’être civilisé, l’instinct est perverti, il n’est plus un guide sûr, car il est remplacé par des préjugés, des altérations du sens commun, par des passions nuisibles. Les instinctifs purs et logiques sont des exceptions ; l’erreur est toujours à redouter. C’est l’éducation qui, prévoyant les dangers que nous courons, à cause de notre hérédité ou de notre nature, peut, sinon enlever, tout au moins neutraliser l’influence des tares, nous aiguiller vers un type meilleur, bref nous perfectionner et nous faire évoluer vers un idéal supérieur. Admettre l’idée de M. Lefèvre, ce n’est pas combattre telle méthode déterminée, c’est nier la valeur de toute méthode. Or il nous dit lui-même à différents endroits :

« L’utilité de la gymnastique est incontestable et d’ailleurs incontestée. »

Et dans ces conclusions, il ajoute :

« La loi de Lamarck et la loi d’adaptation, toutes deux fondamentales en gymnastique, nous guideront dans la recherche des moyens à employer pour produire de beaux types et créer de belles espèces, puisqu’elles nous disent que le corps se développe en raison du travail qu’on lui demande et dans le sens déterminé parla nature de celui-ci et qu’il acquiert par l’entrainement une force de résistance prodigieuse qui fait reculer bien loin les limites de la fatigue et du surmenage. »

Plus loin :

«On peut admettre que la gymnastique devrait viser, avec un minimum de peine et un maximum de plaisir, à conserver tous les fonctionnements, encore utiles, acquis par l’espèce au cours de sa longue évolution, et à donner au corps de la force et de la souplesse autant que possible dans une direction utile dans la lutte pour l’existence. »

Plus loin encore :

« Puisqu’il faut absolument que les mouvements soient ordonnés, autant vaut avoir recours à ses exercices (méthode suédoise) qu’à d’autres. »

Et M. Lefèvre conclurait certainement, avec moi, en disant que la valeur d’une méthode ne se mesure pas au degré plus ou moins grand de naturel, mais à la somme des bénéfices qu’on en retire.

Nous rappelons ces paroles de Demeny : « Le groupe le plus nombreux admet bien l’utilité de la culture physique, mais ne va pas plus loin,

la méthode n’est pas nécessaire dans cette branche de l’éducation

C’est dans ce groupe que nous rencontrons les adversaires les plus

acharnés de la doctrine scientifique, ils pèchent par ignorance ou par inconscience, mais ils sont d’autant plus dangereux pour le progrès, qu’ils occupent dans la société, des situations considérables et sont consacrés dans différentes branches de la littérature et des arts. Avancés dans leur spécialité, mais restés-dans l’enfance au sujet de la culture corporelle, ils propagent l’erreur et deviennent les conservateurs et les représentants attitrés de l’ignorance générale. »

Plus loin, M. Lefèvre, dans une prosopopée, dont il est assez friand, apostrophe l’ombre de Ling, pour lui dire que « les sauvages et les animaux n’ont jamais songé a exécuter des mouvements égaux, en des temps égaux. » Nous ne savons où M. Lefèvre a trouvé de pareils principes généraux pour les imputer, comme griefs, à la méthode suédoise. Le rythme du mouvement est calculé d’après la masse du segment à mobiliser, d’après l’effet que l’on vise, en considérant son action sur la respiration et le rythme de cette dernière.

« Mais ce n’est pas tout dit M. Lefèvre. Cette conception des effets du tonus et de la puissance acquise par certains muscles à l’exclusion de leurs antagonistes n’est pas exacte. Un muscle quelconque ne peut s’exercer sans faire travailler en même temps ses antagonistes. Ceux-ci subissent un mouvement passif, lorsque le premier se contracte, et interviennent ensuite activement pour rétablir la position. D’où il suit que les muscles antagonistes travaillant en même temps, se développent en même temps et, si l’effort n'a pas absolument la même intensité dans les deux cas, les différences qui en résultent sont plutôt négligeables, surtout si l’on envisage la série complexe des mouvements et, en tout cas, ne pourront jamais produire les grands effets qu’en attend la gymnastique suédoise. Ceux-ci ne sont du reste pas désirables, quand on s’élève un peu pour juger cette question. Je défie qui que ce soit de développer les muscles de la région antérieure du bras sans fortifier simultanément ceux de la face postérieure. Si le triceps n’a pas sa saillie comme le biceps, cet aspect différent ne trouve pas nécessairement sa cause dans une différence de puissance. »

Théorie, erreur ! Nous ne pouvons détailler toutes les nombreuses lois qui régissent l’antagonisme mnsculaire, mais nous allons indiquer celles dans lesquelles l’antagonisme musculaire reste au repos absolu.

La contraction des antagonistes n’a pas lieu, lorsque l’on fait agir une résistance extérieure ; si l’on tient un poids sur la main, l’avant-bras étant en flexion, on constate que le triceps reste relâché totalement.

Lorsqu’on exerce un effort statique contre une résistance, les antagonistes restent relâchés. Si je résiste à un mouvement de flexion de l’avant-bras qui m’est communiqué passivement, mes fléchisseurs du coude restent relâchés.

Si l’on exerce une traction ou une poussée sur un obstacle fixe, les antagonistes restent relâchés. Ce sont toutes ces lois d’antagonisme musculaire qui nous permettent de dévoiler si facilement et d’affirmer catégoriquement la simulation chez certains patients, dans une foule d’aftections ostéo articulaires, musculaires et nerveuses.

Ces différences d'action et d’effets entre les muscles actifs et leurs antagonistes sont très facilement observées; ce sont elles qui créent, à \ 'origine, presque toutes les déviations et les malformations. Toutes les déviations de la colonne vertébrale — les scolioses le plus fréquemment, —

sont, à l’origine, produites par la prépondérance d’un groupe musculaire , sur son antagoniste ; toutes les déviations professionnelles et sportives ont la même cause. M. Lefèvre estime que ces. différences sont plutôt négligeables. Nous nous permettons de ne pas être de son avis et nous vous engageons, au contraire, Messieurs, à faire traiter vos scolioses le ,j plus tôt possible et immédiatement après les avoir diagnostiquées. Le défi de M. Lefèvre reçoit des démentis tous les jours. L’exemple le plus,;, typique que nous citerons est celui d’un instituteur, M. Br. — un de mes ; camarades de société de gymnastique, — qui a pratiqué principalement les haltères lourds et les barres parallèles et a hypertrophié, monstrueuse-, ment, ses triceps ; ses biceps, au contraire, sont restés très peu développés et peu puissants.

M. Lefèvre dit plus loin :

«Quant à moi, je m’accuse d’avoir adopté sans réflexion et avec d’autres médecins, l’opinion qui considérait la position du coureur cycliste comme étant mauvaise, parce qu’elle écrase la poitrine et comprime l'abdomen. Or, il suffit de réfléchir quelques instants pour comprendre qu’elle n’offre aucun de ces inconvénients. Le raisonnement et mieux encore l’expérience le démontrent.

Quand nous voyons ces hommes parcourir, en de folles randonnées, plus de 300 kilomètres par jour, avec une vitesse moyenne de 28 ou 29 kilomètres à , ; l’heure, nous devons cependant bien convenir que non seulement la position incriminée n’apporte aucune entrave au fonctionnement des organes, mais qu'elle est la plus favorable dans la condition donnée. Je ne pense pas que les coureurs pourraient accomplir leurs performances extravagantes, si on leur mettait autour du cou ou des jambes un lien fort modérément serré. Leur position • est instinctive et c’est celle que vous prendriez vous-même si vous aviez un : . jour à fournir, dans un but utile, un grand effort en bicyclette. »

Quel jugement superficiel ! Vous confondez l’attitude du cycliste, au moment où il fait de la vélocité et celle où il fait du fond ; 300 km. à 29 à l’heure constitue une course de fond. Au moment où le coureur de vitesse « emballe », il doit fournir un effort gigantesque* ; il emploie toutes ses forces disponibles et, par synergie musculaire, il « tire » autant sur ses bras qu’il « pousse des jambes » ; de plus, cette position fléchie en avant lui permet de « couper le vent » plus facilement. C’est sportif! En sport, la fin justifie les moyens. Le coureur pédestre de vélocité couvre 100 m. en 11 secondes , il ne respire pas une seule fois pendant tout le trajet et il arrive, au but, asphyxié, haletant. Est-ce physiologique? Pouvez vous conseiller ces pratiques ? Pouvezvous en faire les bases d’une éducation physique rationnelle?

Toutefois, certains coureurs cyclistes de vitesse corrigeut celte mauvaise attitude, par une meilleure éducation mnsculaire,une coordination plus adéquate et une synergie musculaire, qui ne se disperse pas aussi loin. Ils prennent l’attitude un peu penchée en avant pour diminuer la résistance contre l’air, mais ils conservent la colonne vertébrale redressée, sans voussure à la région dorsale ; la flexion du tronc se fait sur les fémurs et non le long de la colonne ; les épaules restent effacées, la tête droite et les bras étendus latéralement grâce à un guidon suffisamment large. Les

redoutables « flying men, » Protin et Zimmerman, avaient celle altitude plus physiologique et plus avantageuse. Ces coureurs .arrivent, par l’entrainement méthodique, à acquérir cette grande indépendance entre le tronc et les segments des jambes, au même titre que les cavaliers expérimentés, les bons marcheurs et les meilleurs sauteurs.

Les vrais coureurs de fond ne prennent jamais l’atiilude mauvaise qui écraserait leur poitrine et leur abdomen; ils prennent souvent l’attitude dont nous venons de parler et qui, dans ces conditions, n’entrave pas considérablement leur respiration, fonction qui leur est éminemment indispensable et sans laquelle il leur serait impossible de terminer- leurs performances. Peut-être les avez-vous vus reprendre la mauvaise attitude sportive, au momentoù, soit dans un emballage final, soit dans une tactique de course, — devant fatiguer, essouffler ou dépasser un adversaire, — ils devaient momentanément et temporairement fournir un efïort maximal.

M. Lefèvre suppose que la position mauvaise incriminée n’apporte aucune entrave au fonctionnement des organes. Il n’est pas d’accord, en cela, avec le Dr Tissié qui a, pendant de longues années, étudié très minutieusement l’action du evelisme et de toutes ses modalités sur l’organisme et à l’ouvrage duquel nous le renvoyons. Poun ions-nbus demander, à M. Lefèvre, s’il a examiné, en détail, beaucoup de coureurs cyclistes ? Les a-t-il auscultés avant, pendant et après une course? Nous avo.ns pratiqué cet examen, très fréquemment, et nous devons vous avouer qu’il a contribué largement à nous convaincre que le cyclisme est un exercice qu’il faut doser judicieusement et pratiquer avec circonspection, si ou ne veut pas fatiguer son organe central circulatoire et courir des risques sérieux.

« Parmi les griefs que la gymnastique suédoise articule contre la méthode allemande, dit M. Lefèvre, l’emploi des appareils n’est pas un de ceux contre lesquels elle s’élève le moins. Cet usage a été pour elle une nouvelle occasion de * multiplier ses raisonnements et d’accumuler des épithètes destinées à faire saillir d’une façon topique tous les inconvénients des engins : ils ne sont pas rationnels ; ils ne sont pas physiologiques. Mais voilà que la gymnastique suédoise, mue par je ne sais quelle nécessité, a elle-même recours aux appareils. 11 y a donc entre sa théorie et sa pratique une contradiction flagrante qui n’a pas échappé à son esprit et qu’elle croit justifier en disant que les engins sont pour elle des moyens et non des buts. D’abord, je crois que c’est une accusation toute gratuite, portée contrôla méthode allemande, de prétendre qu’elle voit dans les appareils des buts et non des moyens. Mais passons. En gymnastique, ce qui importe, ce ne sont ni les buts ni les moyens, ce sont les résultats. Or, il est évident que les effets organiques d’un même travail ne varient pas, que celui-ci soit considéré comme but ou comme moyen. Que vous preniez l’escalier dans le but d’aller chercher votre paletot ou que vous le preniez comme moyen d’atteindre cet objet, il est clair que les effets de la montée sur l’organisme resteront les mêmes. »

La dernière phrase nous prouve que M. Lefèvre ne comprend pas exactement le sens donné aux termes « but » et « moyen », sinon il aurait dû dire: « Que vous preniez l’escalier dans le but de gravir l’escalier ou que vous le preniez comme moyen d’atteindre votre palelot, il est clair que les

effets de la montée sur l’organisme l’esteront les mêmes. » Sur ce dernier fait, nous sommes d’accord avec lui, bien que nous puissions faire des finesses de psychologie et démontrer qu’il y aurait certaines différences entre deux exercices semblables, mais dont les idées directrices ou le but ne sont pas identiques.

Quand nous disons : « il tant manger pour vivre et non pas vivre pour manger », le premier terme dans chaque proposition est le moyen, le second est le but. Nous pourrions ajouter : «. il faut faire de la gymnastique pour vivre et non pas vivre pour faire de la gymnastique » la gymnastique devant rester le moyen. Lorsque nous disons que l’appareil est le but, nous voulons dire que l’homme doit adapter ses mouvements et s’adapter lui-même à l’engin qui constitue une fin ; que l’exercice est fait pour l’appareil auquel on est f rcé de s’adapter anatomiquement. Une a grande volée » ne peut se pratiquer qu’à une 1» u re fixe ; le rouleau ne peut être exécuté qu’aux barres parallèles ; le « christ» ou « la croix » ne peut se faire qu’à deux engins mobiles, tels que les anneaux, etc. Lorsque nous disons que l’appareil n’est qu’un moyen, nous voulons dire que c’est lui qui est adapté à l’homme et aux mouvements que l’homme veut pratiquer ; le but ou la fin visée est le perfectionnement humain ; l’appareil ne constitue qu’un procédé. Et, dans ce cas, l’appareil peut être remplacé par tout autre moyen équivalent; on pourrait même le supprimer dans certaines circonstances, s’il n’est pas tout à fait indispensable. Les appareils doivent être construits de manière à se prêter aux mouvements demandés. Une extension dorsale peut se pratiquer aussi correctement contre un mur, sur un appui vivant, qu’à l’espalier suédois. Un mouvement abdominal latéral peut se faire aussi bien contre une chaise, un banc, deux barres parallèles, un appui vivant que contre une bomme ou à l’espalier.

Il y a encore beaucoup d’autres différences qui séparent les engins des deux méthodes et donnent à la méthode allemande de sérieux inconvénients. Ses engins sont des appareils de suspension ou d’appui qui maintiennent le corps dans l’espace, les pieds ne touchant que très rarement le sol.(fig. 40) Ils exercent les membres supérieurs exclusivement,

Fig. 40. -- Renversement aux anneaux.

.exigent l’effort thoraco-abdominal et ne développent pas les jambes qui s’atrophient consécutivement. Pour s’y appliquer, il faut, dans la grande majorité des exercices, pouvoir soulever son corps par les bras, ce qui, à l’origine, élimine les faibles, les femmes, les enfants et ne permet qu’à une élite, à quelques privilégiés de travailler. Ces engins ne sont pas collectifs; ils ne sont jamais employés pourfixer un segment bien déterminé et permettre ainsi la localisation exacte du mouvement. Ils sélectionnent les individus et forcent les leviers osseux à rester petits et à développer des muscles gros et. courts, aux bras et aux épaules. Pour s’y adapter, il faut voûter le dos, creuser *les reins, fléchir la tête et diminuer le poids des jambes qui constituent du « poids mort ». Je ne répéterai pas tous les autres défauts que j;ai énoncés dans la première conférence. Pour justifier l’erreur de principes qu’ils comportent, nous pourrions rappeler qu’à l’origine, ces appareils constituaient des obstacles qu’on devait surmonter; plus tard, ils sont devenus des engins profestionnels spéciaux, le cheval pour le cavalier; les cordes pour le pompier, etc.

Les appareils suédois sont des moyens tout différents ; ils ne servent qu’à donner un point d’appui et à faciliter l’exécution de mouvements utiles ; ils permettent de fixer, localiser, mesurer et doser le mouvement et lui .dpnnent plus d’intensité. L’engin reste adapté à l’homme, quelles que soient sa taille et sa conformation anatomique et les mouvements ne doivent pas êtres pratiqués exclusivement en l’air et en suspension. Ils peuvent être quelconques, des bancs d’école servent pendant la classe, (fig. 11, page 21 et fig. 41), les pupitres, les chaises, les tables, les échelles, le mur, etc.

Fig. 41.

Ils ne sont pas indispensables, ils peuvent être remplacés par des appuis vivants et cette gymnastique peut être facilement pratiquée en plein air, une moitié des élèves servant de point d’appui à l’autre moitié. Tous les

écoliers et tous les troupiers peuvent s’entrainer sur des cours, des plaines et sans avoir besoin d’appareils, (fig. 42).

Fig. 42. >

M. Lefèvre, à la page 28, nous donne d’ailleurs raison en disant :

« Je n’ai nul désir d’entrer dans le détail des exercices, que l’on peut du reste modifier beaucoup sans cesser de faire bien, mais il me semble que la gymnastique suédoise unie à la pratique des sports et aux jeux atteint suffisamment le but proposé. »

« Puisqu’il faut absolument que les mouvements soient ordonnés, autant vaut avoir recours à ses exercices qu’à d’autres. »

« Elle présente l’avantage de pouvoir se passer d’engins, de permettre à un grand nombre de personnes de s’exercer simultanément et d’être exécutable en plein air. Enfin, par la variété de ses exercices, elle tend à développer harmonieusement toutes les parties du corps. D’autre part, je reconnais volontiers qu’elle est, dans certains de ses exercices, d’une exécution très facile et que, en conséquence, elle est plus spécialement à la portée des personnes convalescentes, des vieillards et des enfants. »

Mosso ajoute : (( Les suédois nous proposent un exemple que nous devons suivre. La gymnastique est simplement un moyen pour atteindre un but, alors que, dans nos concours de gymnastique ancienne, le vrai but était de donner un spectacle au peuple. »

Abordant la question de la circulation, M. Lefèvre écrit :

« Beaucoup de mouvements, d'exercices préconisés par la méthode suédoise trouvent leur justification dans de prétendues modifications heureuses de la circulation du sang dont ils seraient la cause. C’est ainsi notamment, et entre beaucoup d’autres prétentions analogues, que les mouvements énergiques des jambes décongestionnent la tête. Elle est en haut, les jambes en bas et il semble à première vue qu’en secouant fortement celles-ci, le sang doive descendre comme un manche de brosse qu’on enfonce dans sa mortaise en la frappant sur le sol. »

Puis M. Lefèvre résume, avec une magistrale concision, la circulation du sang, telle que nous l'envisageons habituellement, en physiologie. Il rappelle l’hyperémie de tout organe qui fonctionne et termine en disant :

« La quantité de sang admise est tout-à-fait normale, adaptée à la somme de travail qui s’accomplit et l’organe qui fonctionne n’est nullement congestionné au sens propre du mot, puisque la proportion de sang qu’il contient, quoique plus grande qu’à l’état de repos, est restée absolument dans les limites physiologiques. Cet organe n’est pas malade et n’a pas besoin d’être guéri ; aussi n’est-il pas nécessaire de veillera sa « décongestion ». Quand il cesse de travailler, des forces analogues à celles qui ont opéré le relâchement de la musculature des dernières artériole ••, diminuent l’afflux sanguin par une acti n inverse sur ces mêmes ramifications artérielles. »

J’ai énuméré, ailleurs, les différents sens que présente le terme congestion et les qualificatifs qui doivent le suivre, pour êire précis et pour éviter toute contusion. Je ne saisis pas bien l’analogie entre « les jambes qu’on secoue » et « le manche de brosse qu’on frappe sur le sol. » Ces deux mouvements, en physique, sont totalement différents. Dans le dei nier, c’est principalement l’inertie qui intervient. Mais M. Lefèvre semble nous reprocher de croire que la circulation obéit aux lois physiques. Eh bien ! nous devons, à notre grand regret, le désillusionner en lui prouvant que la circulation subit fatalement toutes les lois physiques D’autre part, nous lui démontrerons que nous appliquons, eu gymnastique, des données de physiologie circulatoire assez élémentaires, qu’il semble perdre de vue.

La force de la pesanteur agit sur la circulation, comme sur toute matière, dans la nature. Nous savons que, dans la station debout, le retour du sang veineux des jambes doit lutter contre cette pesanteur ; cela nous explique pourquoi ce sont précisément les jambes, qui présentent, en même temps que le volume musculaire le plus abondant et le plus puissant, des veines munies de valvules. Les var ices par pesanteur et par immobilité se rencontrent aux jambes chez les cuisiniers, les demoiselles de magasin, les poseurs d’académie, etc. Dans la position de <r tête en bas » les veines du cou et de la tête se gonflent avec hypertension, car la pesanteur agit dans le sens contraire au sens normal, Très fréquemment, nous lacilitons ce retour de la circulation veineuse et diminuons la stase, par des positions ou des attitudes spéciales, basées sur la direction relative de la pesanteur. Médicalement, nous ordonnons de placer certains segments ou certains organes plus haut, pour éviter les stases, les œdèmes, la douleur, ou pour provoquer plus facilement un afflux de sang, etc; (panaris, phlegmon du pied, syncope, etc.). La syncope du convalescent, au moment où il se lève, n’a pas d’autre cause que la pesanteur agissant sur sa circulation et anémiant mécaniquement son cerveau.

Une deuxième force, la force centrifuge, agit puissamment aussi sur la circulation. La circumduclion rapide des bras vous le prouvera immédiatement ; les mouvements dans lesquels elle intervient sont très nombreux : pirouettes, roues, lancements, escarpolette, patinage, jeu de balle, grande volée au rec, etc. Le Dr Salathé, dans le laboratoire de Marey, tue les animaux, en les tenant par les pattes et en les faisant tourner rapidement.

Etudions les rapports qui existent entre l’exercice musculaire et la

circulation. Dans tout exercice musculaire, il y a deux facteurs à analyser, le mouvement proprement dit, mécaniquement parlant, et la contraction musculaire. Le mouvement, constitué exclusivement par le premier facteur, est appelé « mouvement passif» ; celui, qui comprend les deux facteurs, est appelé t mouvement actif. » Quelle est l’action de ces deux facteurs sur la circulation ?

En général, le mouvement passif agit principalement sur la circulation veineuse. Les mouvements de flexion et d’extension raccourcissent et allongent, alternativement, les vaisseaux et les nerfs. (Cette élongation des nerfs est la base d’un traitement banal et très efficace des névralgies ; cette action favorable sur les nerfs se répercute sur les vaisseaux, qui dépendent eux-mêmes du système nerveux périphérique). Cet allongement et ce raccourcissement alternatifs des vaisseaux produisent un jeu de pompe, favorable aux veines et même aux artères. Rappelons, en passant, que certains mouvements passifs forcés, tels que la flexion forcée, entravent la circulation par la compression des vaisseaux. La flexion passive des jambes, dans la position accroupie, appuie les cuisses contre les mollets et comprime les vaisseaux, la circulation y est diminuée. Lorsqu’on se relève, après avoir maintenu quelque temps cette attitude, on ressent certains vertiges ou éblouissements, qui prouvent que le sang retourne subitement dans les membres inférieurs. Dans la flexion modérée du tronc en arrière, la circulation est favorisée dans la veine cave inférieure et indirectement dans les membres inférieurs, d’où « décongestion » des organes de l’abdomen et des membres inférieurs. Si, pendant ce mouvement, vous faites de profondes inspirations, vous faciliterez davantage — comme nous le verrons plus loin, — le retour du sang veineux vers le cœur droit et vers le poumon. Dans le membre inférieur, l’extension et la rotation en dehors favorise la circulation ; par ces mouvements, la pression devient négative dans la veine fémorale — dans la fosse iliaque — et ses parois s’affaissent; la veine se vide facilement grâce aux rapports anatomiques qu’elle présente avec les fascias de faîne. Des rapports analogues se rencontrent au cou et au creux axillaire. Dans les mouvements de flexion et de rotation en dedans, la pression devient positive et la veine se remplit. Ce phénomène d’aspiration fait progresser le sang de bas en haut ; il se retrouve identique, dans les mouvements de la marche. Et n’allez pas croire que nous avons puisé ces données dans des t rai tés de sorciers suédois (!?) c’est simplement le traité de physiologie de Landois qui nous a renseigné !

La ci rcu induction passive ou (roulement) active énergiquement la circulation locale et diminue facilement les oedèmes et les stases. Rappelons enfin que l’abdomen est un ballon, à enveloppe musculaire, — psoas, carré lombaire, diaphragme, périnée, muscles abdominaux — et. contenant des viscères, des glandes, des vaisseaux. La flexion passive du tronc et du bassin aide la circulation, tandis que la flexion active et la flexion forcée, entravent cette circulation et sont, par conséquent, contrindiquées formellement dans certaines affections, telles que les stases hémorrhoïdaires, la congestion passive des organes, etc. La flexion passive, la rotation ou torsion du tronc facilitent, au contraire, la décongeslion.

Le deuxième facteur du mouvement actif, la contraction musculaire, présente, sur la circulation, trois ordres d’effets : des effets locaux, des effets de voisinage et des effets généraux.

La circulation est favorisée, dans les membres supérieurs, losqu’on les étend latéralement et un peu en arrière. Les veines du cou atteignent la plus grande expansion, quand la tête est fléchie en arrière. (Losen et Hartelius).

Localement, sur le système artériel, un muscle, fonctionnant en contraction normale, aspire sept à dix fois plus de sang qu’au repos. Cette congestion physiologique active dépend d’un acte réflexe assez complexe et s’accompagne d’hypotension. Elle est indépendante du cœur, comme l’ont prouvé les expériences de Brpwn-Sequard. Sur le système veineux local, cette contraction musculaire opère une simple compression, phénomène physique, qui a son homologue dans le massage par friction.

Lorsque la contraction est anormale, — contracture, contraction permanente, exercice de force, — l’hyperémie s’accompagne d’hypertension et la circulation subit, par conséquent, un obstacle. Marey nous dit que quelques secondes sont suffisantes pour produire ces effets. Dans le système veineux, celte contraction anormale produit une congestion avec hypertension et arrêt circulatoire. Comme exemples pratiques, nous citerons les varices des bras chez les bouchers, les varices des jambes chez les tailleurs de pierre, varices par contracture qu’il ne faut pas confondre avec les varices par pesanteur. La fatigue musculaire, comme la fatigue de tout autre organe, a toujours pour résultat immédiat, une congestion passive. Le meilleur mode de contraction, d’après Marey, est constitué par le raccourcissement; suivi de l’allongement complet du muscle.

Les effets de voisinage sur lacirculation se déduisent facilement. Le muscle, réclamant, pour son travail, une masse énorme de sang, l’empruntera à la circulation générale et, de préférence, aux organes environnants qui seront relativement anémiés, s’ils ne fonctionnent pas à ce moment. Tout le territoire artériel de la musculature en travail sera congestionné et les organes, qui dépendent de ce territoire, seront directement hyperémiés ; les adducteurs des cuisses et les organes du bassin, par exemple, dépendent du même territoire artériel. D’autre part, la vitesse du sang, activée énergiquement, dans le muscle, retentit sur la circulation environnante. La saignée du coude « reprend » ou devient plus abondante, lorsqu’on fait exécuter des mouvements par les muscles du membre supérieur correspondant. De plus, le muscle, par ses alternatives de contraction et d’allongement, produit une espèce de massage sur les vaisseaux environnants.

Les effets généraux de la contraction musculaire sur la circulation ne sont que l’accentuation et la généralisation des effets précédents.

Pendant le travail musculaire, tous les organes, qui ne fonctionnent pas, sont anémiés proportionnellement et d’autant plus que le muscle requiert plus de sang. Les pigeons de Mosso et de Chauveau, après leur randonnée de Naples à Milan, présentaient des pectoraux congestionnés et le cerveau totalement anémié. Quotidiennement, nous pratiquons cette dérivation sanguine ; tous les jours, nous traitons la congestion

céphalique et l’épistaxis — hémorrhagie nasale — en attirant le sang vers un organe éloigné au moyen de mouvements musculaires, (jambes, abdomen, utérus, etc.) Rappelons, à ce propos, que nous avons toujours réussi à traiter l’épistaxis vicariante, manifestation de menstrues aberrantes, — suppléant aux menstrues utérines absentes ou minimes — par des mouvements d’adduction des cuisses avec résistance. Cette congestion musculaire abondante inondait tout son territoire artériel ; l’utérus, dépendant de ce territoire, participait à cette congestion et les menstrues réapparaissaient normales.

La vitesse du sang, s’accélérant dans le muscle, se communique de proche en proche à la circulation environnante et bientôt toute la circulation générale est activée. Les expériences de Marey et d’Haesebroek, au, moyen du sphygmographe, sont concluantes à ce point de vue. Le cerveau, comme tous les organes, subit cette influence favorable du travail musculaire. Les péripatéticiens discutaient en marchant. Cette activité musculaire peut devenir trop forte, pour certains organes mal préparés ; on voit alors se produire des congestions morbides du poumon, des reins, du cerveau, (congestion cérébrale des chevaux ce emballés ï, des derviches tourneurs, des danseurs de tarentelle, etc.).

Nous ne pouvons clore ce chapitre sur la circulation, sans rappeler que la circulation de retour ou veineuse ne profile que médiocrement de la systole cardiaque et que ses forces propulsives sont : la vis-a-tergo, la contraction musculaire et l’aspiration thoracique. Les effets de la contraction musculaire sur la circulation veineuse ont été décrits en détail ; répétons encore que la contracture et la fatigue musculaires entravent cette circulation.

La respiration favorise la circulation veineuse, grâce à l’aspiration thoracique pendant l’inspiration et aux mouvements du diaphragme, agissant sur le thorax et sur la cavité abdominale, dont il c( masse » alternativement les organes. Pratiquement nous constatons souvent combien les mouvements respiratoires corrigent rapidement les troubles circulatoires ; ils vident les vaisseaux veineux céphaliques et désobstruent les capillaires cérébraux. Une preuve chirurgicale de cette puissante aspiration nous est donnée dans l’introduction si facile de l’air — accident fatal ! — dans les veines du cou au moment de leur section. Les mouvements inspiratoires deviennent instinctifs et irrésistibles, lorsque nous devons rétablir une bonne circulation dans notre cerveau ; les soupirs, les bâillements, les inspirations profondes réflexes n’ont pas d’autre but, pendant le travail intellectuel. Nous ne répéterons plus l’entrave considérable, la congestion et même l’arrêt que l’effort thoraco-abdominal apporte à la circulation veineuse. Après un effort thoraco abdominal, une grande flexion du tronc en avant, — une flexion légère chez les sujets ventrus — qui ont arrêté la respiration, vous décongestionnez instinctivement les organes'en état de stase, par des inspirations successives et profondes. Nous avons vu que de profondes inspirations, bien rythmées et volontaires, atteignent très rapidement et très efficacement ce résultat. Les exercices aux agrès de suspension, à cause de l’effort thoraco-abdominal incessant qu’ils exigent, devraient être constamment bien préparés ; ils devraient surtout être suivis par des exercices respiratoires et dérivatifs.

Tout ce qui s’applique au système veineux peut s’appliquer au système lymphatique, comme le prouvent les travaux du Professeur Ludwig, de Leipzig.

Résumons, en conclusions pratiques, tout ce chapitre de la circulation.

Le facteur mouvement — et son corollaire, le mouvement passif, — agit favorablement sur la circulation veineuse ; il ne sera jamais conges tio?inant par lui-même, à moins qu’il ne s’y ajoute l’effort thoraco abdominal ou un mouvement extrême qui, comme la flexion forcée, par exemple, comprime les veines.

La contraction musculaire , qui est le deuxième facteur du mouvement actif, produit une abondante hyperémie dans le territoire artériel des muscles fonctionnant. Il sera donc congestionnant actif des organes dépendant de ce territoire. Les adducteurs des cuisses, par leur contraction, congestionnent activement l’utérus et tous les organes du bassin. Nous prévoyons donc déjà que l’action circulatoire de cette contraction musculaire dépendra de la nature des troubles circulatoires des organes à atteindre. Si ces organes sonten stase — congestion veineuse — la contraction musculaire, facilitaut la circulation veineuse, sera souverainement décongestionnante. Toute la gymnastique médicale nous le démontre tous les jours ; la gymnastique gynécologique traite, plus efficacement que tous les autre moyens, les métrites chroniques, les métrorrhagies par congestion passive, etc. Les engelures, qui dépendent d’une paralysie momentanée des nerfs vaso-moteurs par le froid, guérissent mieux et plus rapidement par le mouvement actif; nous avons tous remarqué que la meilleure manière de se réchauffer les pieds, c’est de dénouer ses souliers et de remuer les orteils. Et n’est-ce pas le même résultat que vous cherchez, en prescrivant l’exercice et la marche à vos hémorrhoïdaires, mouvement des muscles du périnée et des adducteurs des cuisses, etc. ? — Le cerveau, fatigué et en stase, sera décongestionné parles mouvements des jambes, qui activent très aisément la circulation générale, diminuent les stases et modifient plus rapidement la répartition et la « dérivation d du sang, en congestionnant abondamment un énorme volume musculaire. Dans la fatigue cérébrale, le pouls devient petit, la tête s’échauffe, les pieds se refroidissent pour maintenir la pression suffisamment élevée dans la circulation du cerveau (Mosso) ; même, à un certain moment, les battements du cœur peuvent devenir lachycardiques. Instinctivement à ce moment, — par simple réflexe, — nous avons tous exécuté des mouvements de jambes, quelques pas de marche, qui sont des mouvements dérivatifs et régulateurs de la circulation. Les mouvements respiratoires renforcent cette action bienfaisante. —

Mais n’allez pas vous imaginer qu’un mouvement énergique et rapide des jambes, succédant à un exercice violent, peut calmer le cœur. Le mouvement actif ajouté au mouvement actif reste toujours un excitant du cœur. Dans ces conditions nous aurions toujours recoins, rie préférence, à des exercices respiratoires, dont l’action régulatrice cardiaque serait beaucoup plus efficace ; on pourrait les accompagner de mouvements lents des jambes, qui peuvent aider à cette dérivation.

Si, au contraire, les organes, dans le même territoire artériel, sont en

congestion active, la contraction musculaire, loin d’être décongestionnante, ne peut qu’accentuer cette congestion et créer la fluxion, l’inflammation, l’engorgement, etc. ; dans ces cas, le repos musculaire est formel et c’est pourquoi il faut contrindiquer sévèrement tous les mouvements, dans les inflammations aigues: mouvements de cuisses dans la métrite aigue ; etc.

Ne sont-ce pas d’ailleurs, tous les mêmes principes, qui ont servi et servent encore dans l’application de la « dérivation », de la « résolution » et de la « révulsion » en thérapeutique médicale ; n’est cte pas cette même dérivation du sang, du cerveau vers les intestins, la peau, les reins, que vous recherchez en prescrivant, à l’apoplectique, des drastiques des sinapismes, de<; sudorifiques, des diurétiques, etc.? N’est ce pas là le secret (tes fameux érysipèles, herpès, eczémas, purpuras critiques intercurrents, guérissant une maladie générale, etc.? Tout cela, en pratique, nous montre combien il faut être prudent dans le choix des exercices, gymnastiques ou autres, que nous prescrivons aux congestionnés du cerveau, aux sédentaires, pour rétablir leur circulation générale et leur équilibre fonctionnel. Evitez scrupuleusement, chez eux, les mouvements giratoires, les mouvements avec la tête en bas, l’effort thoraco-abdominal, les mouvements de bras mal adaptés ; ordonnez principalement des mouvements de jambes et des exercices respiratoires et vous agirez avec sagesse.

M. Lefèvre, au commencement de la deuxième partie de son travail, limite très étroitement le but de la gymnastique, a à la force et à la souplesse que chaque méthode, d’après lui, donne à l’organisme. » Nous pourrions lui répondre que certaines méthodes donnent de la force sans souplesse, que d’autres donnent de la souplesse sans force. Mais il ne faut pas oublier que ces buts de souplesse et de force sont accessoires et bien moins importants que tous les autres, dont nous avons parlé précédemment et que M Lefèvre lui-même a résumés dans une partie des conclusions, que nous avons citée plus haut.

«On n’aperçoit — dit M. Lefèvre, — dans les résultats des méthodes que d’infinies différences de détail. »

Il n’a pas observé les différences primordiales et importantes, les résultats sur la structure et la morphologie musculaires, sur les fonctions circulatoires, respiratoires, nutritives, nerveuses, etc., les applications pratiques et utilitaires de chaque méthode et leur action sur le caractère, la race et l’hérédité.

M. Lefèvre écrit :

« Pourquoi voudrait-on que certains mouvements dont la nature nous a dotés et qui, de ce fait même, présentent une incontestable utilité ne soient pas physiologiques? Ne semble-t-il pas, apriori, que nous devions veiller soigneusement à les conserver tous et à maintenir toute leur amplitude ? Ne sont-ils pas tous réalisés au moyen d’os et démuselés et commandés par des nerfs qui eux-mêmes, obéissent à des excitations biologiques ? On ne fera croire à personne que, sans une intervention d’une cause pathologique, un mouvement quelconque

puisse exercer un retentissement néfaste sur des fonctions importantes, puisque l’organisme finit par s’adapter, dans les limites vitales, aux nouvelles conditions auxquelles il peut être soumis. Non, tous les mouvements sont physiologiques à un égal degré, puisqu’ils sont également physiologiques dans leur origine et dans leur mode de fonctionnement et qu’ils jouissent d’une utilité réelle. La question des déformations professionnelles n’a pas à entrer ici en ligne de compte, puisqu’elles sont à une profession, ce que l’agilité des doigts est au pianiste. »

M. Lefèvre prévoit tout de suite ce qu’on lui réfutera : « Et les déformations professionnelles?» Cette réponse le gêne et il s’en débarrasse facilement en prétendant, excathedra, qu’elles ne doivent pas entrer en ligne de compte. Comment un médecin, un hygiéniste peut-il défendre les déformations professionnelles et admettre qu’elles sont comparables à la souplesse des doigts pour le pianiste ! Mais l’agilité des doigts n’est pas seulement une qualité primordiale pour le pianiste, c’est une qualité que tout le monde devrait pouvoir posséder, une qualité qui n’a jamais gêné le fonctionnement d’aucune fonction ! Au contraire. Ah ! si toutes les déformations professionnelles n’avaient que ce résultat, faciliter la pratique des professions en adaptant l’individu, il serait antiphysiologique, antisocial et antiéconomique, non seulement de les corriger, mais encore de les prévenir. Mais si ces déformations ne sont pas indispensables à l’exercice des professions et si celles-ci peuvent être pratiquées aussi économiquement et aussi parfaitement, dans des attitudes plus correctes, n’entravant pas le fonctionnement d’organes importants, ne serait-il pas criminel de propager de pareilles théories sous le fallacieux prétexte d’adaptation et de falale évolution !

L’enfant s’adapte à son matériel scolaire, (bancs, pupitres, livres à caractères trop petits,) à son genre d’écriture, à son attitude défectueuse, en se créant une scoliose, qui s’exagère de plus en plus et finit par retentir désastreusement sur sa respiration, sa nutrition, sa circulation, son système nerveux, sans compter toutes les altérations anatomiques compensatrices. Adaptation, oui ! mais est-ce un progrès? Et pourquoi, dans ce cas, traitezvous ces scolioses ?

L’ouvrier sédentaire, — ou le sédentaire en général, — par adaptation, atrophie ses membres inférieurs et toute sa musculature abdominale et présente rapidement Ions les troubles abdominaux de cette insuffisance musculaire : désordres circulatoires, respiratoires, digestifs, nutritifs : hémorrhoïdes, congestion passive du foie, constipation, dyspepsie, perte de l’appétit, insuffisance respiratoire, hyper trophie du cœur, etc.

Adaptation analogue à l’agilité des doigts pour le pianiste! Pourquoi, comme médecin, traitez-vous tous ces symptômes d’adaptation ?

Et la myopie scolaire dépendant d’un éclairage défectueux ou de livres mal imprimés? Et l’anémie, occasionnée par l’air confiné, auquel on s’habitue et qui nous fait perdre très facilement le goût de l’air pur, en pervertissant notre instinct naturel ? Et la xyphose dorsale du tanneur, du sculpteur de la blanchisseuse, du mineur, du vigneron ? El la scoliose et les déformations du menuisier travaillant à l’établi avec sa scie et son rabot, hypertrophie musculaire à droite, scoliose à concavité droite, courbure de la jambe

gauche, déformations des doigls, etc. ? Et la déformation du sternum chez le cordonnier, la malformation des mains chez te tanneur, la scoliose de l’escrimeur ? Adaptations, oui. Mais toutes ces adaptations n’ont-elles pas un retentissement, néfaste sur des fonctions primordiales ? Certes, si elles n’entrainent pas d’altérat ions importantes et si elles facilitent l’économie du travail, elles peuvent être conservées impunément ; personne ne songera à diminuer la souplesse des doigts chez le pianiste, à corriger l’hypertrophie musculaire des cuisses chez le cavalier, des membres inférieurs chez la danseuse, à diminuer la grande amplitude respiratoire des chanteurs, à altérer la rectitude de la colonne vertébrale chez les terrassiers et les porteurs de fardeaux sur la tête, — comme les femmes de Ténériffe, — ni à émousser la finesse de nos différents sens. Or, nous pouvons affirmer que les déformations professionnelles, loin d’être indispensables, doivent être corrigées profondément ; le rendement en travail en devient meilleur, l’ouvrier en profite individuellement et sa descendance ne risquer ait plus de pâtir de cette hérédité déformatrice.

Dans les pays Scandinaves — Suède, Norwège, Danemark, — en Allemagne, en Angleterre, en Hollande, la pratique, dans les écoles professionnelles, prouve que ces déformations peuvent être évitées, par une bonne éducation musculaire, certains modes d’exécution des mouvements, une coordination bien dirigée, l’observation de certaines règles de méthodologie, la bonne attitude étant constamment surveillée et corrigée, pendant l’apprentissage des professions ; on corrige incessamment, chez l’apprenti, ses tendances aux malformations. (Fig. 43 et 44). Nous ne pensons pas quetous

Fig. 43.

les ouvriers, artisans, artistes de ces pays soient plus mauvais que les autres ! On peut être un escrimeur très vite et une « fine lame » sans devoir présenter les déformations de l’escrime; on peut être un très bon calligraphe sans scoliose, — on peut écrire très bien en restant symétrique et droit ; — on peut être un très bon menuisier, sans présenter de scoliose et une courbure du membre inférieur. On parvient à se perfectionner, dans sa

manière de travailler, en affinant sa coordination, en recherchant le rythme optimum le plus avantageux au travail ; il y a de bons et de mauvais ouvriers ; ce sont rarement les bons ouvriers qui présentent le maximum des déformations professionnelles, puisque celles-ci doivent entraver le jeu de nos organes et, en terme final, diminuent la résistance à la fatigue. G’est l’attitude utile et correcte, si familière aux sujets d’élite, qui, en der-

Fig. 44.

nière analyse, constitue la source de toute leur supériorité. Prétendre que l’adaptation est un progrès, c’est renier, d’un coup, non seulement l’hygiène professionnelle, mais toute l’hygiène générale. L’hygiène professionnelle, née d’hier et peu connue, tend à éviter ou à corriger les déformations inhérentes à chaque profession ; des lois spéciales sévères règlent les conditions du travail, pour éviter ceite adaptation, qui est prodigieusement néfaste, dans certaines circonstances : travail des enfants, travail des femmes, professions insalubres, hygiène du travail, etc.

L’hygiène, en général, par son existence même, prouve que l’adaptation n’est pas toujours favoiable, car c’est principalement contre cette dernière qu’elle doit constamment lutter1 ; elle corrige ou prévient les adaptations, réforme les habitudes d’où procèdent les maladies et modifie, dans la mesure de ses moyens, les conditions auxquelles on ne parvient pas à s’adapter sans danger. L’éducation physique, qui constitue une branche de l’hygiène, vise le même but.

M. Lefèvre dit plus loin :

« Ce qui est antiphysiologique encore, c’est de prétendre, avec la méthode suédoise, redresser les courbures physiologiques de la colonne vertébrale, alors qu’elles sont la résultante inévitable dos lois de la mécanique et qu’elles sont si nécessaires, que si l’une d’elles vient à être modifiée sous l’infiuence d’un accident pathologique il se forme immédiatement, en un autre endroit, une flexion compensatrice. »

Je ferai remarquer à mon confrère que sa dernière pensée, dans cette phrase, ne prouve pas la nécessité des courbures, mais démontre simple-

ment la solidarité qui existe entre les courbures, non seulement à l’état pathologique, mais même à l’état normal.

Je pourrais lui demander quel degré de courbure il admet comme physiologique, quelles sont ces lois de la mécanique dont les courbures de la colonne sont la résultante ?

Il pourrait me répondre, comme certains anatomistes, que les courbures de la colonne servent à amortir les chocs. Il ne faut avoir aucune notion de mécanique élémentaire, pour s’imaginer que des courbures, aussi peu nombreuses et à rayon aussi grand, puissent amortir un choc. Et, dans ce cas, plus elles seraient exagérées, mieux elles rempliraient leur rôle et le bossu, avec ses courbures extrêmes, serait l’idéal anatomique.

Non, ce sont les cartilages et les disques intervertébraux qui remplissent ce rôle d’amortissement, pour la colonne même. Dans le chute sur les pieds, au contraire, le choc doit être amorti en fléchissant les articulations du membre inférieur et en résistant par la contraction excentrique des extenseurs des segments inférieurs.

Les courbures de la colonne ne servent qu’à maintenir l’équilibre des différentes parties du corps. Elles ne sont pas congénitales mais acquises. La courbure cervicale se forme à partir du deuxième ou troisième mois, lorsque l’enfant commence à relever la tête ; la courbure lombaire *e manifeste pendant la deuxième année, au moment où l’enfant apprend à marcher; elle se rencontre également chez les grands singes anthropoïdes. La courbure dorsale est antagoniste des deux autres ; ces trois courbures sont mathématiquement solidaires l’une de l’autre ; l’exagération ou la diminution de Lune d’elles exagère ou diminue proportionnellement les deux autres. Cette solidarité est nécessaire pour leur rôle d’équilibration du corps. Or, à cause de la pesanteur et du poids des organes,à cause du travail musculaire, soit professionnel, soit sportif, qui se pratique habituellement en flexion, les courbures, aussitôt qu’elles ont apparu, ne peuvent que s’exagérer, si des forces méthodiques bien déterminées ne viennent réagir contre elles. Un arc, chargé à son extrémité supérieure, faiblit et se courbe de plus en plus. Le sujet voit sa xyphose s’exagérer continuellement et naturellement, s’il ne fait pas intervenir une gymnastique corrective ; de plus, cette voussure du dos amène une voussure cervicale compensatrice, qui s’exagérera par la flexion de la tête en arrière, mouvement de redressement nécessaire pour regarder en avant.

Si les courbures de la colonne n’ont pas d’autre but que celui d’équilibrer les diverses parties du corps, je puis affirmer qu’une colonne vertébrale avec des courbures très minimes et même sans courbures, peut remplir ce rôle, à la condition expresse, qu’elle ai t conservé une grande souplesse dam toutes ses articulations, une grande mobilité, et qu’elle soit secondée par une bonne musculature dans tous les sens.

Notre colonne vertébrale, au lieu de rester l'organe dynamique, l’organe souple et droit qu’elle devrait êire, devient, par des causes nombreuses, un organe statique, un organe ankylosé et incurvé.

Nous avons déjà détaillé tous les inconvénients, qui résultent de ces courbures et surtout de leur exagération : action néfaste sur les muscles inspirateurs, sur la position des épaules et de la tête, sur la respiration, sur la circulation, sur les fonctions abdominales, sur l’atrophie de certains groupes musculaires, etc. Educativement nous devons redresser notre colonne vertébrale, par des exercices judicieusement choisis. Les porteurs de fardeaux sur la tête, les femmes de Ténériffe ont une colonne vertébrale toute droite ; ils ont redressé leurs courbures vertébrales totalement ; ils ont conservé une colonne souple ; leurs extenseurs dorsaux et leurs abdominaux sont puissamment développés ; ils ont un équilibre stable et facile et réfutent victorieusement et pratiquement la théorie qui prétend que les courbures vertébrales sont indispensables et physiologiques.

Après un résumé très lucide et concis de la biologie cellulaire et pour essayer de prouver que toutes les gymnatiques doivent donner de bons résultats, M. Lefèvre dit :

« Les données biologiques précédemment exposées ne nous indiquent pas que le développement est, dans un système musculaire donné, en rapport avec la vitesse du mouvement, ou avec son amplitude, ou avec sa direction ou sa nature, mais seulement avec sa répétition. L’épaississement du muscle est déterminé par la quantité de travail qu’il fournit et non par la nature de celui-ci. »

Et plus loin :

« On voit donc que le développement est en rapport avec la quantité de travail et nullement avec sa nature. »

Théorie, erreur ! C’est oublier toute cette adaptation musculaire, si différente d’après la vitesse, l’amplitude ou la nature du mouvement, et qui a été observée et enregistrée depuis la plus haute antiquité. L’art ancien nous montre constamment sous toutes leurs formes, ces variations musculaires, qui étaient loin d’être inconnues. Aujourd’hui, ces questions ont été théoriquement élucidées et brillamment démontrées par l’illustre physiologiste Marey. Dans notre première conférence, nous avons montré toutes les transformations que le muscle peut subir, suivant son mode de contraction. Je passe sous silence le manque de contraction qui l’atrophie et remplace la fibre charnue par la fibre tendineuse. Toute fibre musculaire, condamnée au repos, s’atrophie et est remplacée par du tissu fibreux ; c’est conforme à la loi générale de l’adaptation ontogénique. Un simple changement dans l’étendue du mouvement modifie la morphologie musculaire ; dans l’ankylose incomplète d’un membre, les muscles perdent une partie de leur longueur charnue, qui est envahie par le tendon (fractures, arthrites, mainbote, etc.) Dans la vieillesse, le muscle diminue sa fibre charnue ; le diaphragme de l’adulte a un centre aponévrotique moins étendu que celui du vieillard ; le mollet du vieillard est situé plus haut ; les extenseurs dorsaux du vieillard, moins musculeux, doivent tolérer progressivement cette voussure dorsale caractéristique.

Les muscles, qui exécutent les mouvements les plus étendus, — en contraction excentrique principalement, — conservent les fibres musculaires

les plus longues et une forme générale fusiforme ; la danseuse a les muscles du mollet très longs, mollets ni globuleux ni saillants.

Les muscles, qui exécutent des contractions de peu d’étendue, — en contraction concentrique, de préférence, — on des contractions statiques, se raccourcissent et deviennent globuleux. Us sont courts et ne produisent que des mouvements de peu d’amplitude, qflelque longue que soit leur partie tendineuse ; le droit interne de la cuisse, les muscles de l’avant-bras se terminant aux doigts, malgré leur grande longueur absolue, sont des muscles courts. C’est pourquoi les muscles penniformes sont toujours, dans leur action, des muscles courts. Chez l’aigle, la frégate, qui ont de grandes surfaces d’aîles, les mouvements du vol ont peu d’amplitude, mais sont très puissants, à cause de la résistance sur l’air ; les pectoraux sont courts et gros, le sternum est large et court. Chez les pingouins, au contraire, à cause de la grande amplitude du mouvement et de la contraction légère, les pectoraux sont longs ; le sternum est long et effilé.

Le biceps fémoral s’insère sur la jambe et de plus en plus bas sur le péroné, à mesure que nous descendons l’échelle animale : l’homme blanc, le nègre, le singe, le quadrupède, etc. Ses fibres charnues sont de plus en plus longues, puisqu’elles doivent produire des mouvements de plus en plus étendus.

L’habitude des contractions violentes raccourcit définitivement les muscles, dont les antagonistes alors finissent par se relâcher, créant ainsi des déformations, qui peuvent être désastreuses sur nos fonctions.

Nous tenons à rappeler, à propos du travail musculaire, que les expériences de Marey ont prouvé qu’après sa contraction, un muscle doit être étendu complètement ; sinon, il conserve un certain degré de raccourcissement. De plus, un muscle, pour pouvoir exercer une force maximale, devrait être étendu préalablement à sa contraction.

Terminons en disant que toutes les modifications, que le muscle peut subir, auront leur répercussion manifeste sur toutes les fonctions, qui dépendent de la contraction musculaire, le mode de contraction et ses effets pouvant varier considérablement.

Enfin, M. Lefèvre ne semble-t-il pas être de notre avis lorsqu’il dit, dans ses conclusions :

» Retenons que le développement reconnaît pour cause le mouvement luimême et que la nature de celui-ci détermine seulement le genre d’adaptation. »

Plus loin, M. Lefèvre écrit :

« Dne méthode gymnastique vraiment rationnelle doit donc négliger l’exercice de ces organes auxquels elle ne peut fournir l’excitant spécifique ou dont le développement est enchaîné à celui d’autres organes sur lesquels elle peut exercer une action. »

« Autant il est nécessaire, dans un développement harmonique des éléments anatomiques, que le foie et les reins, par exemple, se fortifient en même temps que les systèmes musculaire et respiratoire, autant il est inutile et combien il serait puéril de chercher à les développer directement. Soumise aux énergies intérieures, leur fonction se perfectionnera en même temps que celle des autres

organes, sans que nous ayons besoin de nous en préoccuper. Heureux foie! heureux reins ! heureux organes ! qui avez pu échapper aux tr tcasseries de la gymnastique suédoise, mais combien triste eût été votre sort si celle-ci avait obtenu de ses exercices les résultats qu’elle en attendait, car en développant d’autres organes sans penser à vous, elle aurait fini par vous écraser sous une

besogne au-dessus de vos forces. »

C’est, oublier loute la pathologie spéciale de ces organes, qui prouve, à elle seule, que leur fonction ne se perfection ne pas fatalement, en même temps qne celle des autres organes-. Toute la thérapeutique et ses résultats prouvent que nous possédons, pour ces organes, des excitants aussi certains et aussi actifs que ce que M. Lefèvre appelle les excitants spécifiques. Celte action n’est pas moins active parce qu’elle est indirecte et qu’elle se sert d'intermédiaires tels que le muscle, la circulation, l’innervation, etc.

Un mouvement musculaire agit sur le nerf moteur, sur le nerf sensible, sur les nerfs trophiques du segment. Certains mouvements de la cuisse agissent indirectement, sur la névrite sciatique, dont ils calment manifestement la douleur et les autres symptômes — beaucoup plus sûrement que tout l’arsenal médicamenteux. — Les nerfs sécrétoires eux mêmes, dit Heidenhaus, sont atteints par le mouvement. Le foie, le rein et les autres organes ne doivent pas être heureux, car ils sont loin d’échapper aux tracasseries de la gymnastique suédoise, qui ne les a jamais perdus de vue ! Le fonctionnement du foie, la glycogénie, la sécrétion et l’excrétion de la bile ne sont pas seulement activés par le calomel, le salicylate de soude, etc., non seulement par des phénomènes nerveux : la frayeur, la suggestion, mais encore et surtout et plus naturellement par le massage abdominal et les mouvements abdominaux. Ces mouvements ont une action manifeste sur la circulation veineuse portale et sur l’hypertrophie du foie. Or, ces pratiques de massage et de mouvement sont soumis à la volonté; elles peuvent être prescrites en toutes circonstances, sans danger pour d’autres organes, car elles n’introduisent dans l’économie, aucune substance étrangère, qui peutêtre ou devenir toxique.

La polyurie n’en est pas moins certaine, qu’elle soit provoquée par des boissons abondantes et des diurétiques, ou qu’elle succède à des mouvements musculaires et à un travail énergique. Dans ce dernier cas, la diurèse sera plus hygiénique, car elle éliminera une quantité de déchets organiques plus considérable ; elle dépurera l’économie plus efficacement comme l’ont prouvé les expériences de Sabrazès et deTissié. Le fonctionnement du rein augmente et peu lui chant que la cause soit son excitant spécifique ou qu’il soit activé par la circulation, l’innervation, par une cause extérieure ou par l’excitation directe de ses cellules principales. Le fonctionnement s'opère ; la fonction fait l’organe. Je pourrais répéter le même raisonnement pour chaque organe. Le mouvement passif et la circumduclion du tronc modère les sécrétions intestinales; ta diarrhée s’arrête par les vibrations, les secousses de voilures et Trousseau avait déjà signalé l’efficacité des longs voyages en chemin de ter, pour faire cesser’ les diarrhées rebelles. La peau, l’intestin, les organes génitaux, les organes nerveux, le cœur, le poumon,

bref, lous les organes peuvent voir leur fonctionnement influencé par des causes autres que leurs excitants spécifiques.

Nous l’avons déjà prouvé, — en détail, — pour le cœur et le poumon. En pratique, nous savons que tous les organes subissent l’influence des bonnes ou des mauvaises habitudes ; poumon, peau, miction, défécation, etc. On ne peut plus nier que tous les agents physiques — qui ne sont donc pas les excitants spécifiques, — agissent plus ou moins intensément sur lous nos organes. Nous pouvons agir sur ces derniers, au moyen du muscle, de la nutrition, de la circulation, de la respiration, etc. De plus, le mouvement musculaire, de même que beaucoup d’autres facteurs, pouvant influencer puissamment ces dernières fonctions, agit énergiquement — et indirectement -- sur tous ces organes. Le pléthysmographe nous montre combien la nutrition 'est intimement liée à la circulation capillaire et combien cette dernière subit facilement l’action des agents physiques : air, lumière, mouvement, chaleur, eau, électrici'é.

Dans ses conclusions, M. Lefèvre nous console en disant :

« En dehors du travail intellectuel qui fortifie le cerveau, nous ne pouvons mettre en oeuvre que les excitations mécaniques qui agissent sut le système locomoteur. Il n’y a rien dans ce fait qui puisse nous décourager, puisque nous savons que le développement des organes internes se trouve en corrélation (loi

de corrélation) avec le travail musculaire que nous pouvons exécuter à volonté. »

Les preuves abondent : le développement de la respiration par le mouvement, le traitement de l’obésité par l’exercice et toute la gymnastique médicale encore si mal connue chez nous. Cette gymnastique médicale suédoise, si bien étudiée déjà en Allemagne et en Autriche, est comme le couronnement de l’œuvre de Ling ; elle représente l’application la plus délicate et ia plus minutieuse de la science des mouVements.

Le Dr Lagrange la résume en ces termes : « Les Suédois ont une » gymnastique corrective et orthopédique pour les déviations de la » taille et des membres ; ils ont une gymnastique abdominale pour » les maladies des organes digestifs ; une gymnastique respiratoire pour » combattre diverses affections du poumon, de la plèvre el des bronches. » Ils ont des mouvements de circulation pour régulariser le cours du » sang dans les maladies du cœur. Ils luttent encore, à l’aide de la » gymnastique, contre les maladies du système nerveux ; ils connaissent » des mouvements spéciaux, soit pour calmer l’irritation de la fibre )> nerveuse, soit pour en réveiller l’atonie, mieux que nous ne savons » le faire, en pareil cas, à l’aide de l’électricité. Ils ont enfin une » gymnastique gynécologique appropriée au traitement des maladies » spéciales de la femme et obtiennent, de la « cure manuelle des » succès étonnants, dans nombre de ces maladies, habituellement traitées » chez nous, par l’immobilité de la chaise-longue, ou même par une » opération sanglante et que nous considérons, au total, comme au-dessus » des ressources de l’art médical. La gymnastique médicale n’est pas » réservée exclusivement aux infirmes, aux éclopés et aux malades.

y> C’est un système conçu dans le même esprit que la gymnasttque )) ordinaire, dont elle représente une forme adoucie. L’atténuation )) progressive de l’effort met cette forme de l’exercice à la portée des tempé- » raments les plus délicats et des muscles les plus faibles. Aussi, les » Suédois, dès qu’il se présente dans leur santé le plus petit dérange- » ment, pensent-ils aussitôt à la gymnastique. Ils vont demander, au » gymnaste, des mouvements pour se rétablir, comme nous demanderions, » au pharmacien, quelque sirop ou quelque pilule. »

Abordant un terrain beaucoup plus pratique, M. Lefèvre dit :

« C’est un inconvénient des gymnastiques dont il ne faut pas s’exagérer l’importance, de n’adapter l’organisme à aucun but utile dans la lutte pour l’existence chez les peuples civilisés. Les élèves qu’elles forment auront peut-être des aptitudes spéciales pour devenir professeurs de mouvements ou seront d’excellents acrobates ou équilibrâtes, mais nullement des hommes qui pourront trouver leur gagne-pain ou une utilité quelconque dans les qualités acquises parleur muscles. Pour mieux me faire comprendre, j’ajouterai que l’on pourrait supposer, d’une façon idéale, un bon gymnasiarque incapable de marcher parceque la pratique de la gymnastique n’a pas donné à ses mouvements la coordination exigée par cette fonction. Les exercices gymnastiques ont pour spécialité de développer le corps, mais ils ne spécialisent pas en vue d’un métier ou d’une utilité quelconques. »

M. Lefèvre a amplement raison contre l’acrobatisme et les gymnastiques athlétiques ou inutiles, mais ce reproche ne s’adresse pas à la gymnastique suédoise, parce qu’elle prépare admirablement aux sports, aux travaux manuels et, d’une manière generale, à tous les exercices indispensables dans la lutte pour l’existence. Nous ne rappellerons pas son but correctif constant des attitudes défectueuses pendant le travail de l’apprenti ou de t’ou vrier (fig.44); son but hygiénique, esthétique, utilitaire et moral ; son but pratique d’entrainement, qui vise le maximum de résistance à la fatigue ; son but plus élevé, qui considère que l’application intéressante de la force, acquise dans le gymnase, « n’est pas là, mais dans la lutte de chaque jour. »

Cette gymnastique éducative, envisageant ce but utilitaire, enseigne par ses exercices d’ application, — exercices spéciaux et nombreux pour chaque profession — la meilleure préparation à la pratique de tous les travaux manuels. Cette préparation à la spécialisation professionnelle est admirablement comprise et appliquée, dans les écoles des pays Scandinaves (fig. 43), et elle semble pénétrer les autres pays, en même temps que la méthode éducative. On commence à comprendre que le militaire est destiné à combattre — pour ne citer qu’un exemple, que nous devons connaître, — et pour cela, nous devons préparer le soldat ; il doit savoir marcher, résister à la fatigue, courir, escalader et, malgré tous ces exercices et après eux, il doit pouvoir viser et tirer avec précision. Il n’est pas nécessaire qu’il soit un acrobate très adroit sur un rec, un trapèze, des anneaux, appareils qui l’empêchent de respirer, qui lui atrophient les membres inférieurs et qui ne trouvent pas d’application dans la pratique

de sa vie et de sa profession. Il doit s’entrainer à courir, sauter, nager, escalader, grimper, se défendre, avec armes et bagages, monter à cheval, tirer, etc. Voilà des applications, qui ne sont jamais négligées en gymnastique suédoise.

Et M. Lefèvre, enfin, reproduit le vieux cliché, l’ultimum movens : « on la dit parfaitement ennuyeuse. » Nous allons lâcher de personnifier ce ce on » tout à fait impersonnel. Avant 1905, nous nous trouvions également caché derrière ce a on ». Nous avions, pendant 15 ans, pratiqué la gymnastique aux agrès de suspension, où nous étions arrivé à exceller et qui nous a procuré tant de plaisirs, tant de petites satisfactions égoïstes d’amour-propre, d’orgueil et même de gloire ; nous avions pratiqué, avec succès, beaucoup de sports: boxe, haltères lourds, canotage, patinage, natation, escrime, etc. En 1904, nous fûmes désigné pour donner des conférences à l’Ecole Normale de Gymnastique et d’Escrime Militaire. Nous assistâmes, pendant plusieurs mois, — en simple spectateur, — aux leçons de gymnastique suédoise. Petit à petit, nous en comprîmes les principes physiologiques et le côté éducatif, car nous devions apprendre les détails scientifiques par nous-même et intuitivement, ne possédant et ne connaissant aucun ouvrage qui pût nous en faire pénétrer les arcanes. Mais nous confessions, in petto, et nous nous avouions qu’une pareille gymnastique devait être mortellement ennuyeuse. Quelques semaines plus lard, une dépêche ministérielle nous désignait comme « élève » de l’école, pendant trois mois, et nous forçait à pratiquer cette gymnastique quotidiennement et plusieurs heures par jour. Donc, cette gymnastique, a priori, pour nous, semblait ennuyeuse ; elle nous était imposée et plusieurs fois par jour. Eh bien, malgré cette mentalité et cet état d’esprit, que devait nous donner, inco?isciemment , ces circonstances — et que vous comprenez aisément, — nous prîmes goût à ces exercices, très rapidement ; ils ne nous ont jamais ennuyé, ils ont toujours été, pour nous, sans cesse intéressants et ce sont eux — et eux seuls — qui nous ont enseigné, non seulement la pratique, mais encore la théorie de cette méthode. Cette idée semblera paradoxale à d’aucuns ; nous la considérons comme scientifiquement vraie. Nous avons trouvé cette gymnastique tellement intéressante, agréable, hygiénique et utile, que nous la pratiquons régulièrement, sans oublier d’autres sports, dont elle nous facilite d’ailleurs sensiblement l’exécution : patinage, canotage, natation, boxe, etc.

Et pourquoi ne serait-elle pas récréative avec sa graduation logique et délicate, avec l’incessante variété de ses exercices, — varietas delectat — avec ses mouvements simples, naturels, utiles à la santé et à la beauté, avec ses effets hygiéniques immédiatement, ressentis, — la gaîté ne visite que l’individu bien portant, — avec ses jeux et ses danses, qu’elle intercale, entre ses divers exercices, dans certaines conditions, et enfin avec ses exercices d’application, qui sont si intéressants et si utiles dans la lutte de chaque jour ?

Non, elle est extraordinairement, récréative et nous défions M. Lefèvre de nous citer un seul adulte, un seul adolescent — assez intelligent pour en comprendre l’idée directrice générale — qui, ayant pratiqué convenablement, régulièrement cette gymnastique, avec un professeur

expérimenté, l’ait trouvée ennuyeuse, à un moment quelconque. Allez en Suède, allez partout où on la pratique rationnellement, interrogez tous les élèves, qui ont passé à l’Ecole Normale de Gymnastique et d’Escrime, les élèves* des écoles communales de la ville, de l’Ecole Militaire, dans les pensionnats, les instituts et les salles privées, dans diverses universités où les étudiants la pratiquent spontanément ; faites ce referendum et concluez.

Certes, n’oublions pas que, quelquefois, la méthode d’enseignement du maître peut rendre la science ennuyeuse. Beaucoup d’entre nous ont été pris d’un dégoût insurmontable pour certaines études, après avoir suivi les leçons d’un maître ennuyjux. Enseignée par un professeur instruit et habile, la gymnastique rationnelle est éminemment attrayante.

D’autre part, la joie et le plaisir peuvent être considérés comme ((des assaisonnements de l’exercice, mais non comme le but exclusif. » On ne consulte pas l’enfant et on ne recherche pas exclusivement son plaisir, en lui enseignant à lire, à écrire, à calculer ! Etudier la gram maire, la syntaxe, ne procure pas que des joies et des plaisirs ! Néanmoins, dans un but récréatif, on intercale dans la leçon de gymnastique spécialement affectée à l’enfant, des jeux et des danses variés, car l’enfant ne possède pas le mê,me stimulant que l’adulte et sa psychologie est différente.

Et je conclurai avec cet auteur ; a Une nation ne peut rejeter les moyens sûrs de se perfectionner, sous le futile prétexte qu’ils sont ennuyeux ou exotiques. Elle ne grandit qu’en ne s’arrêtant pas à ces considérations mesquines. »

Viennent enfin les rapports entre le mouvement musculaire et le travail cérébral sous toutes ses formes.

Nous sommes tout à fait de l’avis de M. Lefèvre lorsqu’il écrit que :

« Le développement exagéré des muscles est plutôt de nature à nuire au fonctionnement cérébral en vertu de la loi du balancement organique formulée par Geoffroy-St-Hilaire. »

C’est un reproche à adresser à certains sports et gymnastiques exclusivement athlétiques, qui n’envisagent que le développement musculaire et « l’élevage du muscle. » La gymnastique suédoise, nous l’avons suffisamment détaillé, est à l’abri de ce reproche.

Plus loin, M. Lefèvre dit :

« Ainsi donc, en exerçant les muscles, on les fortifie et on obtient en même temps, automatiquement pour ainsi dire, le développement d’autres organes internes. Toutes les fonctions cependant, et la fonction intellectuelle est de ce nombre, ne reçoivent pas du travail musculaire, en tant que tel, l'excitant qui les anime. Aussi, le perfectionnement cérébral n’est-il nullement en corrélation avec l’exercice des muscles. Pour augmenter l’intel lec tuai i té, il faut soumettre le cerveau aux excitations physiques qui constituent les équivalents mécaniques des connaissances, celles-ci n’étant autre chose que les excitations lumineuses, sonores, etc., qui émanent du monde extérieur et qui le représentent vis-à-vis du cerveau placé au fond de la boite crânienne. Les excitations de nature intellectuelle, qui ressortissent à la pratique de la gymnastique, sont trop insignifiantes pour qu’on puisse les considérer comme un facteur sérieux de développement

cérébral. Aussi, lorsqu’on entend prêter à la gymnastique le pouvoir de fortifier la volonté, par exemple, on peut être d’autant plus sur que ce sont là des paroles en l’air que la volonté elle-même n’a qu’uv.e existence purement nominale et qu’elle ne correspond à aucune réalité organique, positive. »

Nous sommes étonnés d’entendre pareille affirmation dans la bouche du penseur, cpii veut supprimer le mot a psychologie » pour le remplacer — à bon droit, d’après nous, — par celui de « physiologie cérébrale. »

D’autre part, nous ne sommes pas de l’avis de M. Lefèvre.

La volonté doit correspondre à une réalité organique positive, peut-être très complexe, nous le voulons bien, mais qui n’en existe pas moins, malgré l’insuffisance de nos connaissances, qui ne nous ont pas encore permis de la localiser très exactement. Nous savons que ses manifestations sont en relation intime avec les centres psycho moteurs.

De plus, nous estimons, avec beaucoup d’autres, qui se sont spécialisés dans l’étude de la physiologie cérébrale, — que les excitations musculaires sont primordiales pour le développement du cerveau, comme organe de la pensée. A dessein, dans le restant de ce travail, nous abuserons des citations de spécialistes psychologues et physiologistes, parce que nous les trouvons plus probantes et qu’elles seront d’une plus grande autorité que tout ce que nous pour rions prouver' on affirmer.

Et d’abord, l’anatomie des centres nerveux nous montre le rapport très étroit, qui existe entre le système musculaire, l’écorce cérébrale el les voies centripètes du cerveau.

Van Gehuchten nous dit: « Flechsig a pu établir, d’une façon exacte et précise, que les fibres de la voie sensitive tactile se terminent dans les régions de l’écorce, où se trouvent les cellules d’origine des fibres de la vie motrice tactile. » « Les fibres sensitives thalamo corticales se terminent — d’après Flechsig et Hosel — dans la zone motrice de l’écorce cérébrale, où elles se mettent en connexion avec les cellules d’origine des fibres de la voie motrice. »

Disons en passant que les fibres longues des cordons postérieurs conduisent les impressions du sens musculaire et de la sensibilité musculaire.

(( Dans toutes les régions où se terminent les fibres sensitives, nous trouvons donc les cellules d’origine des fibres motrices correspondantes. Ce sont les centres de projection. Mais, à côté de ces centres de projection, nos hémisphères cérébraux présentent des centres beaucoup plus importants, le^ centres d’association ou les sphères intellectuelles, qui correspondent aux deux tiers de l’étendue totale de notre écorce » (Kraft-Ebing).

Van Gehuchten ajoute « Les travaux compliqués des muscles ainsi que la dextérité des mouvements ont pour conditions le fonctionnement de certaines voies d’association. » Dernoor nous dit : « Les centres d’association ne fonctionnent que sous l’excitation des centres sensilivo- moteurs, au moment du développement cérébral, chez l’enfant. Il est de la plus grande importance de veiller à la bonne exécution des mouvements, si l’on veut obtenir un perfectionnement des centres coordinateurs. »

Munk a prouvé que les parties corticales motrices sont les foyers centraux du sens du toucher ainsi que des idées de toucher et de

mouvement, qui résultent, de ce sens. Munk désigne d’ailleurs la zone rolandiqiie sous le nom de zone sensible.

Mosso a démontré que « les mêmes cellules servent simultanément aux manifestations de l’âme et aux mouvements du corps. »

Déjerine écrit : « Nous avons vu que les lésions strictement limitées à la zone rolandique entraînent des troubles moteurs et sensitifs très marqués. Ce fait suffit donc pour affirmer les fonctions sensitivo-moteurs de la région rolandique. » Les troubles moteurs, consécutifs à la destruction des centres psycho-moteurs, sont d’autant plus prononcés et plus persistants, que l’animal est plus intelligent et que les mouvements ont dû être acquis pour l’éducation et habituellement effectués par la volonté.

Nous tenons à rappeler également quelques données de physiologie.

Dallemagne rappelle que l’exercice physique provoque une exaltation des fonctions respiratoire et circulatoire, une augmentation de la force musculaire en même temps qu’une certaine excitation del’activité psychique. « L’exercice agit indirectement sur le système nerveux en facilitant les oxydations organiques et, en régularisant la nutrition ; l’activité intellectuelle dépend de l’aclivité du courant sanguin, qui est favorisée par le travail musculaire rationnel. Chacun a éprouvé ce bien-être succédant à un exercice, ce soulagement dans la désespérance, cette distraction dans la tristesse, [/exercice corporel développe la confiance, l’intrépidité, le coup d’œil, le sang- froid, l’esprit, d’ordre et de décision.

Les effets des mouvements sur l’innervation sont de deux ordres : des effets mécaniques résultant du mouvement proprement dit, mouvement passif ou actif; des effets fonctionnels agissant sur tout le système nerveux et sur l’appareil locomoteur. Les cellules sensibles sont nécessaires, au même titre que les cellules motrices, pour donner la coordination basée sur1 le sens musculaire ; les lésions des cordons postérieurs, le tabes, etc. le prouvent irréfutablement. Le terme (( sensation » résume, à nos yeux, toutes les excitations, qui, de la profondeur de l’organe, de chaque organe, de chaque tissu, de chaque cellule, montent, par les filets nerveux, le long de la moëlle jusqu’à l’écorce, où elles deviennent des perceptions.

Le mouvement a besoin, à l’origine, d’excitations venant de la périphérie. Entr’autres exemples, rappelons que l’absence d’excitations lumineuses diminue l’énergie des mouvements musculaires. « Reydelet relève que l'es marches de nuit sont plus fatigantes. On croit généralement que le sens musculaire est principalement en connexion avec le sens de la vue. Mais Duchenne de Boulogne a observé et Charcot a insisté depuis sur ce fait que ce n’est pas seulement l’excitant lumineux qui est capable de modifier la sensibi lié musculaire, mais les excitations auditives, olfactives, etc. »

Réciproquement « l’exercice musculaire développe la sensibilité générale et spéciale et l’exploration du champ visuel, chez quelques hystériques, ne laisse aucun doute a cet égarai. » (Féré).

Féré ajoute : «Je me suis efforcé de montrer, par des expériences nombreuses et variées, que les exhalions des organes des sens ne déterminent pas seulement des phénomènes subjectifs de sensibilité, mais qu’on peut

mettre en évidence que ces phénomènes ont une grande influence sur les mouvements musculaires. »

Les résidus — images et souvenirs — des perceptions et des mouvements antérieurs sont les éléments qui forment les points de départ, pour le développement de la vie psychique.

Le caractère commun des processus de conception est de se subordonner à certaines notions générales d’espace et de temps. La conception générale de l’espace est produite originairement par l’orientation, que donne le sens du toucher et le sens musculaire.

Dans l’opinion de Schifï, les mouvements volontaires ne seraient que des mouvements réflexes, provoqués par une association de sensations con- v scientes ; la représentation de ces mouvements serait un des termes de cette association.

Pour l’acte réflexe psychique, l’activité, excitée dans les circonvolutions postérieures, se propage aux circonvolutions antérieures, où elle subit sa transformation appropriée en acte ou en parole ; les ?7iouvements so?it les effets centrifuges des idées. Or, ce courant nerveux d’idéation peut agir de haut en bas, vers les centres moteurs ; c’est l’action idéo-motrice ; l’idée de diarrhée, l’idée de vomissement suffit souvent pour provoquer ces symptômes.

«C’est une vérité maintenant courante dans la physiologie cérébrale, — dit Ribot — que la base anatomique de tous nos états mentaux comprend à la fois des éléments moteurs et des éléments sensitifs. Les images et les idées, même abstraites, supposent un substratum anatomique dans lequel les 7nouvements sont représentés en une mesure quelconque. »

Et Ribot le détaille ainsi :

« Ceci admis, que l’essentiel de la vie affective consiste dans les tendances, conscientes ou non, comment faut-il nous représenter ces tendances? La seule idée positive qu’on puisse s’en faire, c’est de les considérer comme des mouvements ou arrêts de mouvements, réels ou à l’état naissant. Elles rentrent ainsi dans l’ordre des phénomènes moteurs ; en d’autres termes, un besoin, une inclination, un désir bnplique7it toujours une innervatio7i motrice à un degré quelco7iqîie . Le carnassier, qui a saisi sa proie et la déchire avec ses dents et ses griffes, a atteint son but et satisfait ses tendances à l’aide d’une dépense considérable de mouvements. Si nous supposons qu’il ne tient pas encore sa victime, mais qu’il la voit et la guette, tout son organisme est à l’état de tension extrême, prêt à agir (1) ; les mouvements ne sont pas réalisés, mais la plus légère impulsion les fait passer à l’acte.

A un degré plus faible, l’animal rôde, cherchant des yeux et de l’odorat quelque capture, que le hasard de la chasse lui amènera. C’est un état de demi-tension ; l’innervation motrice est beaucoup moins forte et vaguement adaptée. Enfin, à un degré plus faible encore, il est en repos dans sa tanière, l’image indécise d’une proie, c’est-à-dire le souvenir de celles qu’il a dévorées, traverse son esprit ; l’élément moteur est très peu intense, à l’état naissant, et il ne se traduit par aucun mouvement visible. Il est certain

(1) Ce que nous appelons « excitation latente. » (Note de l'auteur)

qu’entre ces quatre degrés il y a continuité, et qu'il y a toujours , en jeii, un élément moteur avec une simple différence du plus au ?noi?is. »

« L’exemple choisi est grossier, à dessein, pour être clair. Nous aurions pu tout aussi bien choisir l’amour, l’aversion ou la peur; parti r de leurs manifestations motrices les plus tumultueuses et, par des affaiblissements successifs qui se rencontrent en fait dans l’expérience, les réduire à un état purement intérieur, qui n’est qu’une innervation motrice extrêmement faible, un mouvement naissant. »

De même, quand nous exerçons la volonté par la pensée, il en résulte toujours une tension actuelle ou naissante de quelques uns de nos muscles ; des muscles des yeux, qui prennent effectivement l’attitude pour distinguer un objet éloigné ; des muscles de l’oreille, quand nous cherchons à entendre un son fugitif; des muscles de la tête, du nez, ou bien de n’importe quel muscle du corps que nous avons associé au travail intellectuel.

Mais il faut bien se mettre en garde — dit Maudsley, — contr e la tendance à considérer certains mouvements, ceux de l’œil et de la langue, par exemple, comme ayant, avec la vie psychique, un rapport spécial, qui manquerait aux autres mouvements du corps ; leurs rapports avec la vie psychique sont plus intimes que ceux des autres mouvements, mais ils ne sont pas d’un autre genre.

<t Des observations, faites sur des aveugles-nés, prouvent qu’il n’est rien d’essentiel aux plus hautes opérations intellectuelles, qui ne puisse être acquis en l’absence de la vue et cela surtout grâce au sens musculaire combiné avec le toucher. Le caractère de la volonté d’un individu est écrit dans l’expression de sa physionomie et de l’habitus musculaire de son corps ; ce qui prouve que chacune des opérations de sa volonté s’est accompagnée de certaines tensions musculaires devenues habituelles. » Dans un ordre d’idées par-allèle, Féré, par des expériences extrêmement nombreuses, a déterminé les rapports qui exis-tent entre l’i n tellectuali té et l’effort musculaire. L’énergie de l’effort momentané est en rapport avec l’exercice habituel des fonctions intellectuelles. L’exercice momentané de l’intelligence provoque une exagération momentanée de l’énergie des mouvements volontaires. Prenons, comme exemple, l’aphasie motrice provoquée par suggestion, a Si, sur cet aphasique, nous pratiquons des mouvements passifs du membre supérieur droit, nous constatons qu’au bout d’un instant, l’exercice de la parole redevient possible. Beaucoup d’individus agitent le bras, lorsqu’ils veulent retrouver un mot qui échappe. Cela nous indique que la prédominance du membre supérieur droit, qui a son centre moteur dans l’hémisphère gauche, et la localisation de la parole, à gauche, n’est pas une simple coïncidence ; il y a rapport de cause à effet. C’est parce qu’il s’est servi d’une manière prédominante de son bras droit « pendant une longue suite de générations, que l’homme parle avec son cerveau gauche.»

a On cite à l’appui de cette théorie des observations plutôt troublantes. Un jeune homme atteint d’une paralysie de la main droite présente en même temps des phénomènes d’aphasie. On lui apprend à écrire de la main gauche et l’aphasie disparaît. N’est-ce pas parce que le centre droit du langage, ressuscité par cette rééducation forcée, s’est mis à suppléer le centre gauche, que l’hémiplégie avait annihilé ? — Un enfant de treize ans

est amputé de la main gauche, à laquelle est substitué un bras mécanique. Dix-sept ans plus tard, une attaque de paralysie le privede la parole. En adaptant un porte-plume à sa main (gauche) artificielle, il s’exerce à écrire de cette façon aussi bien qu’avec sa main droite. Et voici que non seulement la parole lui est rendue, mais qu’il lui est loisible de converser couramment, comme une personne naturelle, aussi bien en russe et en français — deux langues qu’il avait oubliées, après les avoir sues — qu’en allemand ! »

Brown Sequard a démontré que la destruction d’un centre cérébral quelconque produit, en général, un certain degré d’affaiblissement intellectuel et musculaire. L’énergie d’un mouvement est en rapport avec l’intensité de la représentation mentale de ce même mouvement. C’est la démonstration expérimentale de l’opinion admise par les psychologues, que l’idée du mouvement c’est déjà le mouvement qui commence. Si on peut lire la pensée de son interlocuteur sur son visage, c’est qu’en le regardant ou prend inconsciemment son expression et l’idée se présente en conséquence. On a cité un diplomate qui avait l’habitude d’imiter la mimique des gens qu’il voulait deviner.

« M. Burke remarqua que, le corps étant mis d’une façon quelconque dans la position qu’il aurait prise à la suite d’une passion, il se produit spontanément quelque chose de très semblable à la passion elle-même. Il rapporte, à l’appui, une curieuse histoire, concernant le fameux physionomiste Campanella : il paraît que cet homme n’^vait pas seulement fait de très exactes observations sur l’expression des passions humaines, mais qu’il était en même temps passé maître dans l’art de les imiter! Quand il voulait pénétrer les inclinations secrètes de ceux avec qui il avait affaire, il arrangeait sa figure, ses gestes et tout son corps de façon à imiter autant que possible la personne, qu’il voulait examiner, et il observait ensuite le tour que prenaient ses sentiments et ses pensées. De sorte, dit l’auteur, qu’il pouvait pénétrer dans les idées et dans les dispositions des personnes, aussi parfaitement que s’il avait été métamorphosé en elles-mêmes. Essayez d’exprimer par la physionomie générale une certaine passion et en même temps d’évoquer dans l’esprit une passion complètement différente : vous trouverez que cela est impossible et vous serez forcé de changer votre expression. » (Maudsley).

Tout cela explique très bien la contagion de l’accent, du bâillement, de la toux, de la déglutition, du vomissement, des épidémies dansantes du moyen-àge, du dandelinemerit du corps ou du mouvement du pied, rythmant et frappant inconsciemment la cadence de l’air musical, que l’on entend, etc. Si les exercices musculaires ou intellectuels ne sont pas momentanés, mais continus, les lois de leurs rapports changent ; Mosso, au moyen de son ergographe, a démontré que les muscles deviennent moins aptes à se contracter, lorsque le cerveau continue à rester en action.

Dans la forme commune de la paralysie générale, dit Maudsley, il y a deux traits caractéristiques : la paralysie générale de tous les muscles du corps et une extraordinaire manie des grandeurs.

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