SYSTÈME J>S H. PIERRE LEROUX
Le dévouement pur et désintéressé est remplacé par un égoïsme à vastes proportions, mais c'est encore trop; le principe de charité n'est pa$ assez mis à l'écart. Vos théories demandent davantage *. L'amour des hommes n'est plus une loi de mon être écrite dans mon cœur comme le nom de mon Créateur; c'est un instinct en moi, un égoïsme intelligent. Eh bien ! je trouve que vous avez prêté à Tégoisme ce qui n'appartient qu'à la charité; sans vous en apercevoir, vous êtes coupable d'avoir détourné en sa faveur des sentiments qui ne sont pas à lui. L' égoïsme n'a jamais poussé à l'amour de l'humanité, il nous concentre en nous-mêmes; s'il nous pousse quelquefois vers les autres^ c'est pour nous en servir plutôt qtre pour les servir. Ce désir de solidarité, cet amoup de Thumanité, tout cela sort de son domaine. Ce n'est pas la réalité, c'est le roman de l'égoïsme. Vous pouvez être sûr qu'il se trouvera quelqu'un de moins idéaliste, qui, au lieu de nous demander l'amour de l'humanité, nous demandera simplement l'amour de nous-mêmes.
Fourier a réalisé ce progrès. Oh! pour lui^ on ne l'accusera pas d'illusions sur la nature humaine ! Il ne la prend pas au point de vue du roipan, mais à celui de l'histoire et même de l'histoire naturelle, il cherche à la loupe tous nos instincts, toutes nos
1 Voir la note (12) à la fin du volume.
ST^TtajE itt pomaft, •$
misères et las analyse avec la aièine palience que s'il s'agissait de qiieique belle fleur dont on étudie les pétales parfumées. Il vous donnera la nomenelature la plus exacte de vosgoûts, de vos convoitises;il le&^ divisera et les subdivis^a, et dans U gamme de nos appétits, il oe laissera pas passer un bémol ou un diéze. Aussi, proposez-lui comme principe de la société, Tamour de rhumanité, il haussera les épaules. H sait biep qu^ujie fois qu'on ne parle plus
au oofn du devoir, voidoir nous prendre par ces grands sentiments est une absurdité. H connaît un mobile plus eUcaoe, l'attrait, la passion « et par son moyen, il espère tout réorganiser. Fourier a eu le mérite de dire tout haut ee qui se disait ailleurs tout bas. Le devoir, a*t-il dit, le devoir est de l'homme, la passion seule est de Dieu. Pour la partie métaphysique de ^on sysième, il s'est borné à rappeler les principes .généraux qui sont à la base du panthéisme. Chez lui apparaît plus explicite que jamais la con&ision entre le monde moral et le monde exitérieur. Dans son livre intitulé : la Théorie des quatre movumnenU, il assimile les lois de notre activité morale aux lois auxquelles le sy-stème planétaire est soumis. De même que ie imouvement des astres est réglé par Tâttraction, «de môme le mouvement social, le mouvement de la vie humaine doit 'être réglé par l'attrait. Les destinées doivent être pr(^ortio»nelles aux attractions; chacun n'a
% SY^tÈHE DE POUAIER.
d'autre règle à suivre que ses passions, que ses goûts naturels. La morale qui, de tout temps, cherche à les entraver, à en gêner l'essor, est la cause principale de tous nos maux. Elle a ouvert une vraie boite de Pandore en ouvrant les livres absurdes où étaient consignés ses préceptes. La société actuelle reposant sur elle plus ou moins, est devenue intolérable. Il n'est pas jusqu'à la terre ellemême qui n'ait été stérilisée par ce régime déplorable. Jusqu'ici, nous avions pensé que si les épines et les ronces y croissaient, c'était un fruit du mal qui avait attiré lé châtiment sur l'homme et enveloppé le monde matériel dans la condamnation. Détrompons-nous, c'est au contraire le fruit du bien, ou de ce qu'on appelle le bien; cette malheureuse manie de nous conformer au devoir nous em-^ pêche de suivre nos entraînements et d'y puiser l'inspiration d'une activité infatigable qui, dès longtemps, aurait transformé notre globe. Si nous pouvions n'y plus penser et ne songer qu'à satisfaire notre passion, bientôt le sol lui-même aurait changé de nature et se couvrirait de moissons abondantes. Il n'y aurait pas jusqu'aux circonstances^ atmosphériques qui se transformassent. Vous ne vous doutez pas que quand il pleut ou quand il neige, c'est la faute de la morale.
On doit donc tendre à organiser la société de manière à satisfaire toutes les passions par le tra-
STSTÈHB DB POUBIER. 97
vaîl attrayant. Ce n'est possible que par l'associa- i tien, et sur Tassociation, nous devons reconnaître que les travaux de Fourîer offrent un grand intérêt cft méritent d^ètre sérieusement étudiés. Le phalanstère sera le séjour délicieux où chacun travaillera suivant ses goûts dans leurs nuances les plus variées : excités à changer de travail par cette passion de mobilité qui est en nous tous; portant dans chaque occupation la fièvre de cette passion de gloire qui aiguillonne et multiplie l'activité; ne rompant jamais l'harmonie de la communauté sous rinfluencede ta passion d'unité et de sociabilité, nous . coulerons des jours enchantés dans une fabuleuse abondance. Nouant et dénouant les liens d'affections faciles chacun recevra une large rémunération proportionnelle à son travail, à son talent et au capital déposé par lui. Les divers travailleurs s'organiseront en groupes, en séries, correspondant à la variété infinie de leurs goûts, et de leur accord résultera l'harmonie universelle \
Messieurs , nous avons eu soin d'écarter tout ce qui pouvait ôter du sérieux à cette exposition des idées^ fouriéristes ; nous avons laissé de côté ces fameux combats dans les plaines de Babylone, et tout ce qui se rapporte à la science gastronomique dans laquelle Fourier est passé maître. Nous ne croyons pas
1 Voir la noie (13) ft la fin dii volume.
98 STSTiOlB SlB poimw.
avoir en rien altéré ses idées» noiu les avons |4i|t6( adoucies. Et voilà ce qu'oii nous propose commei la vérité suprèo^ et libératrice! Les disciples d6 Fourier préteudeqt bien qu'ils i^'adpptant p^ toute la doctriiie du maître; oi^is à part quflquçs détails^ çOiOime Faiiineau boréal r nou^ ne «ivons pa^ ce qu'ils rçiettent. T^^ qa'ils conservent le principe esseotiel de l'école, taot qu'ils nient le devoir et qu'ils répètent que la passion est de Dieu, peu iipporte qu'ils aient qqelqi^e répugnance à admettre certains détails aui^quels on n'ose penser sans rougir; c'est une affaire de goût littéraire. Ce droit divin de la pa^bn recov* nu par eux est une indulgence plénière accordée, non-seuleiqent à toutes les excentricités, à toutes les bizarreries, mais encore âk ^ous les excès de nos qonvoitises. Et quant aM principe d'aim^ur et de dévoue* ment, on doit reconnaître que,, s'il Qntreau phalansr tère, c'est pour n'en plus ressortir, étouffé qu'il est sous tous ces appétits déchalnési, et n'appar^issattt dans la relation , que seul il pei^t ennçit^ir, que pour recevoir une irrémédiable flétrissure ; le fouriérisme en est la négation hardie.
Il semble qiie nous soyons arrivés au dernier terme de cette série décroissaj^te- Mais npn : il y a moyen d'atteindre encore un dçgré inférieur. Au moins les socialistes dont nous avons analysé les systèmes cherchaient à les asseoir sur un fondement philosophique, et il y avait dans cette tentative un
Mil, LOUIS BI^NC BT CAJàKX^ 99
re$te de apiritualisme, qui subsUtait majgré leurs théories ; m^is ces théories tendant à nous fermer le monde, invisible^ à nous confiner dans le cercle des intérêts, devaient avoir pour conséquence finale la négation de toute philosophie. Â quoi bon cherchejt péniblement un principe premier pour organiser un vaste système autour de lui ? De quelle uitilité serait un pareil travail? Les fouriéristes nous ont dit que nous n'avons qu'à jouir, que la satisfaction de nos passions est raccoraplissement de notre destinée. Alors, qu'ils nous fassent grâce de leurs dissertations; qu'ils ne cherchent pas à nous donner une philosophie sur Dieu et sur la nature. Quand bien même elle ne ferait que justifier leurs idées, ce serait déjà une inconséquence; il n'y a aucune passion en nous qui y trouve son compte, cela dépasse le domaine de l'attrait tel qu'ils l'entendent. S'ils nous coçcè* dent ces aspirations vers la vérité, ils nous concèdent un monde supérieur à celui dans, lequel ils nous emprisonnent , et alors que devient le système ? Si l'intérêt personnel est le tout de l'homme, il ne faut pas s'en départir, on doit tout y ramener et ne plus chercher qu'à organiser la vie de manière à satisfaire ses convoitises. La philosophie est une perte de temps pitoyable. Ces conséquences extrêmes ont été audacieusement tirées par l'un des socialistes les plus connus. On ne peut contester que MM. Louis Blanc et Gabet ne tussent sur la voie qui y
100 SYSTÈME BB M. PROUBHON.
conduit. Personne n'a plus qu'eux déclamé contre l'individualisme, mais on cherche en vain dans leurs \ ouvrages une philosophie. Il n'y a pas une idée qui leur soit propre; et quand on leur demande quel est leur système, ils vous répondent par de lyriques développements su^ la fraternité, ils font l'effet de ces gens qui, quand on réclame d'eux un service, vous accablent d'amitiés pour dissimuler un refus. M. Louis Blanc veut réformer la société uniquement par une entreprise industrielle; sa panacée n'est pas telle ou telle idée à appliquer, mais simplement Talelier national , s' élevant sur les débris du système du laissez faire et delà concurrence. Quanta M. Cabet, il voyage à la recherche de son Icarie: nous ferons bien d'atten^lre qu'il l'ait trouvée pour en parler. On ne peut reprocher à M. Prpudhon de ne pas avoir de système, mais son système consiste à prouver qu'on ne doit plus en faire jamais, parce que l'homme n'a pas la capacité de s'élever au-dessus de ce qui tombe immédiatement sous son observation. Déjà, dans son livre : De la création de V ordre dans ^humanité, il avait nettement déclaré que foute spéculation rehgieuse ou philosophique qui dépasse le monde des phénomènes et tend à remonter plus haut est un écart hors de la route du progrès. L'ordre ne peut être réalisé dans les choses humaines que si l'on se borne à régler les rapports extérieurs des êtres entre eux, sans jamais aspirer à compren-
SYSTÈME DK M. PROUBHOK. iOl
dre Leur nalure et leur origine. Dans son livre des Contradictions économiques ou Philosophie de la misère, M. Proudhon ramène toutes les sciences humaines à Téconomie politique : « Travailler et manger, dit* (( il, est la seule iin apparente de Thomme : le reste « n'est qu'allée et venue de gens qui cherchent de « l'occupation et qui demandent du pain. » Le reste, c'est-à-dire le mouvement général de l'histoire, les I religions, les philosophies , les révolutions politi- Iques. Aussi, à ses yeux, le développement de l'hu-T^ manitésera amenée son terme quand on aura égale la production et la consommation, quand on pourrai consommer infiniment des produits inépuisables..! C'est vers ce but que nous marchons d'étape en étape. La première étape, dans cettq histoire de réconomie politique qui est l'histoire de l'huma* nilé, a été la division du travail. Pour arriver à des résultats prompts, il a fallu que chacun se chargeât d'un travail spécial ; mais en même temps le travailleur, enseveli dans une occupation de détail et mesquine, s'abrutissait. L'invention des machines est venue le débarrasser de la partie la plus ingrate de sa tâche ; mais alors aussi il est devenu la victime delà concurrence. Le monopole qui est destiné a la modérer, en attribuant à chaque inventeur le bénéfice de son invention , gêne la production et pèse au fond sur le consommateur. Le remède est pire que le mal. Cet état industriel intolérable est un ferment
Idfi flVSTÊIIK DE É. PROUDHON.
de division continuel dans k société: de là là néceissité d*un gouvernement qui tnuselle toutes ces passions irritées. De là l'impôt grevant le sol qui nous nourrit. Le crédit essaye de parer quelque peti à tous ces maux , mais il est insuffisant. Cependant les services qu'il a rendus montrent qu'on doit s'attacher à faciliter toujours davantage la circulation. Voilà pourquoi la banque d'échange est , aux yeux de M, Proudhon , la solution du problème social et du problème de nos destinées. La propriété une fois emportée dans le courant des échanges dont il cherche à ouvrir les écluses par l'abolition du numéraire, une fois le capital aboli , tout ira bien. On conçoit, à ce point de vue, la haine de M. Proudhon contre l'idée de Dieu. Dieu, c'est le mal; car Dieu c'est le monde invisible revendiquant ses droits et réclamant de l'homme un temps et des efforts perdus pour la production et la consommation. Ce qu'il repousse dans la religion, ce n'est pas tel ou tel dogme, c'est la préoccupation de Tinfini , c'est là prétention de chercher un autre pain que celui du corps , c'est la pensée détournée de ce qui esl matériellement utile; aussi la philosophie excite-t-elle tout autant ses anathèmes\
Que voulez -vous que le principe de charité devienne entre la consomthation et la production, qui
sont comme les deux pîôles de la vie humaine?
A Voir la note (14) à la fin du volume.
C0NCLII5I0K. 103
il. Ph>ttéb<M lAM» i-apipretfd Itii-ittême : « La cTia- « rite est ibéiiteuse et àvairé, la charité est Vérita- % biétAent tme^^eMti èi^hiufiàîne ^ \m prihcipë ia^hiU k s(Hsial , «libversif et anarchique , une vélritable etiîf «ettiîe de Thottime. Il ^st étt^nge tiul! se trbxive « mkcore dés écrivMni de renom pô«r prêcher au « molidè là fégétÈ«riil\clù pdt Famoli'r et la toute- « pufedàûce du sacrîricè. Voii^ nous àcfcusez de se- ^ cfhere^ "et ttous rëptroche2 de sacrifler à l'égoisine ^ parce que nods totdôns tout soumetire au c^ldol à au lieu dé chauffer avec tous l'amour et la foi. * Vous préférer à Tarithmétique une charité*hypo- « crite j^iii ûe se peut passer de rarithmètique san^ « éevenîr aussitôt imbécile. » ( Système des contraêMiJOftS écmam'rqites^ t. 2, p. 184 et 185).
îipres de telles paroles, nous n'avons rien à ajouter. Mous 'croyons notre thèse surabondamment prouvée. Le panthéisme socialiste, dans sa tendance extrême, en vient non-seiilement à tuer le principe de charité , mais encore te l)e profundis qu'il pro- j iioticé sur lui est une inculte et une ironie sanglante. J Ne vient-il pais par là de se déclarer incapable dé cette grande œuvre de rénôvàtidn qui est notre tâche actuelle t Et poùrtakit il y a là des forces vives, fl y a dé Pardeur, dé la foi, tout ce qui nibnque aux vieux partis. Et tout cela est istérilisé par de funestes doctrinesl ààvez-vous, Messieurs, que ces doctrines panthéistes se jouent étrangement de ceux qui les
embrassent? Pourquoi se rallie-t-oa aujourd'hui 'à telle ou telle école socialiste? On le dit assez haut, ô'est parce qu'où est fatigué de régoïsme géaéi^al, etqu'on aspire à un ordre de choses meilleur q^ue celui où nous vivons. Et il se trouve que le système qu'on embrasse est précisément la justification de ce que Ton prétend, quitter. Qu'est-ce que cet amour dé»* ordonné des jouissances matérielles^ cette frénésie de la richesse , CQt esprit odieusement intéressé qui inspir^ l'activité du grand nçinbre ? Qu'est-ce que cet égoïsme politique qui ne veut vivre qu'^u jour le jour} qu'est pe que toute cette corruptioade notre vieille société, sinon du panthéisme pratique, appliqué ? Et vous^ ^qui à bon droit vous indignez contre elle, vous venez, en tombant dan^ 1^ pam* théisme spéculatif , travailler à son apologie ! Vous vous bornez à mettre en catéchisme ses misères et ses vices. Alors il ne valait pas la peine de se brouiller pour si peu. Vous avez la foi, mais elle a les œuvres, et vous ne vous entendez que trop bien sans le savoir. Vos systèmes vous trahissent comme ces généraux indignes qui sont payés par l'ennemi . et lui livrent l'armée qu'ils commandent. Â,ussi, croyezmoi , si vous voulez rompre avec un état social déplorable, j'en conviens avec vous^ rompez avec des théories qui, à votre insu, ménagent un^ réconci-, liation fâcheuse avec une scfciété que vous èt<^s décidés à améliorer»
rt