‹ Conférences sur le christianisme dans son application aux questions socialesChapitre 25 sur 69 · CETTE INCAPACITÉ PREUVE DE SA FAIBLESSE · texte numérisé non relu

CETTE INCAPACITÉ PREUVE DE SA FAIBLESSE

que MM. Blanqui et Michel Chevalier? Plus le cri de détresse est fort, moins on éprouve le désir de se ranger parmi ceux qui le poussent, car s'ils en sont là aujourd'hui, où en seront*ils demain quand leurs meilleurs champions seront remplacés par d^autres?

C'est un mauvais signe pour une doctrine de ne j pouvoir devenir populaire. Sans doute, le contraire n'est pas toujours un bon signe; on peut se populariser par de mauvais moyens, en caressant les pas* sions de la multitude, en s'en faisant Tavocat et quelquefois l'apôtre. Le socialisme n'a pas grand mérite à s'être propagé si facilement. Il est évident que, lorsqu'on se pose comme apportant la satisfaction de nos instincts, de nos appétits, leur promettant d'être délivrés de toutes les gènes du devoir; quand on fait appela l'égoïsme, on ne court pas le risque de demeurer sans écho. Il serait donc absurde de vouloir en tout cas juger de la vérité d'une doctrine par sa dissémination dans le peuple. Mais d'un autre côté, une doctrine qui ne parviendrait pas à y pénétrer du tout montrerait qu'elle est sans puissance , ou du moins que son temps est passé.

Le peuple est pris de deux manières, ou bien par | une erreur qui le flatte, ou bien par une vérité qui le domine. Lors même que vous viendriez à lui pour renverser ce qu'il a adopté avec le plus d'enthousiasme, ce qui cadre le mieux avec ses préjugés

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et ses goûts, si vous venez avec une vérité puissante, il s'en apercevra. Il résistera peut-être, mais il aura le sentiment de votre force, vous agirez sur lui. L'instinct du vrai n'est pas émoussé en lui; toutes les cordes résonnent sonores dans son cœur. Il n y a pas calcul, habileté de sa part, il ne vous échappe pas si vous avez ce qui peut l'atteindre et le saisir. Mais aussi, si vous ne l'avez pas, vous ne réussirez pas auprès de lui. Il ne s'agit plus de dissimuler le vide de la pensée sous des abstractions. Vous n'avez plus à votre service ce langage de convention qui vous prête en quelque sorte Tesprit de tout le monde et vous permet d'abriter à son ombre bien des pauvretés. On en est réduit à la nudité de sa pensée, c'est elle toute seule qui doit se montrer suffisante, substantielle* La beauté de la forme est peu de chose pour ceux-là même qui sembleraient devoir vivre plus par les yeux que par la raison , plus au dehors qu'au dedans. Ils ne s'arrêteront pas à un style admirable qui nous fascinerait, et comme un voile brillant réussirait à nous cacher longtemps de maigres idées. Qu'il est plus aisé de contenter (des esprits blasés que des esprits simples, des esprits enfants qui nous laissent là dès que nous ne répondons pas à leurs besoins! Une philosophie qui n'est pas sortie de la société artiticielle où l'on joue avec les idées comme avec les mots, qui n'a pas respiré le grand air, l'air libre de la place publique,

LA PHaOSOPHIB OFFIGIBLLE k's&T QUE U DilSME. Ii5

n^est pas sûre d'eUe^mèoie. Et si, quand elle y e&f descendue, elle n'a pas su jeter la manteau de Técde et dire à la foule une parole qui ait retenti en elle et qui ne soit pas une lâche flatterie, on peut en oon-* dure sans se tromper qu'elle n'a plus longienips à vivre. Il sera prudent de lui eoaseillar de se renfermer dan$ l'enceinte de l'école et de ne plus s'exposer ainsi. La philosophie anlisocialiste est déjà jugée pour nous par cela seul qu'elle n'a pas su devenir populaire et qu'elle n'a pu réussir qu'à réduire le format de ses livres sans les rendre d'un accès plus général.

Il faut maintenant, Messieurs, que de <^8 symptômes extérieurs nous remontions à la cause intérieure de cette débilité, comme nous l'avons fait pour la philosophie socialiste. N'oubliez jamais quelle est la question pendante : restauration du principe de charité dans nos conceptions religieuses et danà les institutions. C'est à ce point de vue que nous ramenons tout, et la faiblesse de la philosophie officielle doit venir nécessairement de ce qu'elle n'a pas compris le principe de charité.

Quelle est cette philosophie? Nous pouvons la désigner d'un seul mot : le déume. En dehors de la foi à la révélation, il n'y a de possible que le panthéisme ou le déisme. La raison , consultée toute seule , sur Dieu, n'a que ces deux réponses : ou bien Dieu n'est que la création dansson immensité; ou bien la créa-

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tien reste en dehors de l'action directe de Dieu, mue par d'invariables lois, sans aucune autre intervenlion de la puissance divine que celle qui est nécessaire à la conservation de ces lois. Dans la première hypothèse, nous n'avons qu'à ouvrir les yeux pour voir la Divinité, dans la seconde nous n'avons qu'à nous rendre compte de ces lois invariables établies par elle pour la connaître; ni l'un ni Tautre système ne nous obligea puiser nos connaissances à une au* tre source qu'à celle de l'expérience, de l'observation et de la raison. Pour le déisme, toutes les religions qui nous rapportent des faits miraculeux sont un tissu de fables, les faits miraculeux n'étant que l'abrogation des lois de la nature ou de la morale. On ne peut accorder quelque valeur à ces religions diverses, qu'en considérant leurs merveilleuses tra-* ditions comme un apologue, un mythe, une poésie, enveloppe transparente des vérités universelles, des lois immuables de la création. L'existence de Dieu, sa bonté, sa justice, l'immortalité de Tàme, composent cette religion naturelle que Moïse, Jésus-Christ, Mahomet , ont revêtue et quelquefois obscurcie de symboles. Vous reconnaissez là la confession duvicaire savoyard^ qui est aujourd'hui la confession de tous ceux qui ne veulent ni du christianisme, ni du panthéisme. M. Cousin en la réimprimant à répondu à leur pensée.

IS'êtes-vous pas frappés, Messieurs, de ce fait que

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le déisme actuel est une reproduction de la philosophie du dernier. siècle dans sa meilleure tendance? Nous vous connaissons dès longtemps , pourrai ton dire à ceux qui s'en font aujourd'hui les représentants, vous vous appeliez, il y a cent ans, Rousseau et Montesquieu. Il y a un siècle, vos idées venaient au temps convenable; malgré les erreurs dont elles étaient mélangées elles remplissaient une mission ; c'était la réaction contre la tyrannie des traditions, il fallait qu'un vent d*orag« vint balayer toutes ces bulles, toutes ces chartes iniques, oà les plus incroyables abus étaient déguisés et consacrés en droits. Le droit #écrit était devenu la négation du droit réel; onconçoit, sans l'excuser, qu'en opposant à ces parchemins usés où l'on avait gravé la servitude du grand nombre, la conscience de l'humanité, qui est le livre vivant où se lit le droit commun, on en vint à n'en plus vouloir d'autre et à déchirer les pages sacrées qui seules le complètent et l'éclairent. \ Mais aujourd'hui tout est changé, nous n'étouffons plus sous le poids du passé. Le déisme était au dixhuitième siècle ce que le socialisme est aujourd'hui , une puissance de démolition ; il n'a été fort qu'à ce titre, on n'en fera jamais une puissance de conservation , et en le sortant de son milieu naturel il n'est plus qu'une froide imitation qui ne peut agir sur personne.

Gomment ne comprend-on pas qu'il a £ait son

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temps? S*il n'en était pas ainsi, nous n'aurions pas vu le panthéisme le remplacer et le détrôner. S'il avait suffi à l'humanité, elle en serait restée là. Ne croyez pas qu'elle coure de doctrine en doctrine pour son plaisir; elle est fatiguée et brisée de tant de recherches, de tant de pérégrinations; elle ne demande qu'à se reposer, et si elle reprend sa marche, ce n'est qu'en gémissant, pressée de Taîguillon mystérieux qui lui défend de faire halte avant d'avoir atteint la vérité. Si elle s'est jetée lêle baissée dans le panthéisme, c'est que le déisme ne pouvait la contenter; et l'espèce d'emportement qu'elle a mis à s'y précipiter ptouve combien ce qu'elle quittait lui répugnait. Il y a dans les exagérations des doctrines panthéistes toute l'ardeur d'une fuite. On voit qu'elle a voulu échaper à tout prix aux arides abstractions du déisme. C'est lui qui l'épouvante, et pour la ramener on lui présente son ombre ! On veut donc qu'elle aille plus loin encore dans son égarement !

Nous n'hésitons pas à imputer en partie au déisme ce que les doctrines du panthéisme ont d'outré. De même que pour être juste envers la philosophie du dix-huitième siècle, pour ne pas blâmer trop sévèrement sa haine de toute révélation, il ne faut pas oublier le catholicisme jésuitique qui prédomina /en France à la fin du règne de Louis XIV; cette dévotion hypocrite et cruelle qui ne servait qu'à

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consacrer le despotisme; cette religion sèche et impérieuse, toute de pratique, sans charité, qui avait revêtu dans les souvenirs de la France quelque chose des traits froids, compassés, impitoyables de la femme ambitieuse et habilement austère, sous Tinfluence de laquelle elle s'était développée ; de même, pour ne pas condamner avec trop de rigueur la négation du monde spirituel et du Dieu personnel dont le panthéisme s'est rendu coupable, on doit se souvenir que le déisme avait fait de Tun une morne solitude et de Tautre un être de raison. Si le panthéisme confond le Créateur avec la création , le déisme les avait tellement séparés qu'ils ne pouvaient plus se rejoindre. Et d'ailleurs, une fois qu'on a repoussé la révélation, une fois qu'on ne veut écouter que la raison, le déisme est une lâ* cheté de la pensée : il faut aller jusqu'au panthéisme. Entre l'un et l'autre, nous n'hésiterions pas. Le Dieu personnel et créateur est beaucoup moins rationnel que le Dieu univers. Voilà qui se comprend bien , cela se touche et cela se palpe. Il n'y a plus un seule difficulté qui puisse embarraser la pensée; elle nage en pleine évidence. Il n'y a plus rien derrière les grands voiles, puisqu'il n'y a plus de voiles qui nous cachent un séjour autre que ce monde. Pourquoi s'arrêter en chemin et s'en tenir à un Dieu personnel? Les timides qui veulent nous le conser- \ ver sont les traînards de la philosophie ; ils sont avec

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