LE DÉISME SOURCE DE DÉSESPOIR
c'est un dieu captif; on n'est pas fondé à se plaindre de son égoïsme, car c'est la fatalité de son être. Qu'est-ce qui empêche le dieu du déisn^e d'aimer et dé se donner à ses créatures? Personne ne lui fait violence. Votre être suprême est absolument libre; il peut ce qu'il veut. Rien ne s'oppose à ce qu'il répare son ouvrage, si son ouvrage a besoin d'être réparé. Quelles que soient les lois qu'il a données à ce monde ,• il n'en est aucune qui lui ôte le droit d'y intervenir quand le monde ne répond plus à ses volontés souveraines. S'il n'y intervient pas , qu'en conclure ? Il pourrait aimer, et s'il n'aime pas ^ c'est qu'il ne le veut pas. Aussi je préfère le dieu esclave au dieu libre et sans amour ! Je préfère cette divinité grossière éparse dans Tunivers, inintelligente, matérielle ^ à cette divinité spirituelle mais implacable! J'aime mieux adorer une idole qu'une idée! J^aime mieux ne pas savoir où trouver mon Dieu que de savoir où il est quand cela m'est inutile! J'aime mieux ne pas voir le seuil de sa demeure si la porte ne s'en ouvre jamais pour moi ! J'aime mieux ne pouvoir lui parler que le lui parler en vain !
M. Cousin, dans la préface de la réimpression du Vicaire savoyard, prétend que l'homme du peuple, en contemplant le ciel étoile, éprouve une émotion sublime qui le rapproche de Dieu, et c'est pour rendre cette émotion plus forte et plus durable qu'il
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veut lui faciliter la lecture du livre de Rousseau. 11 eût mieux fait, ce nous semble , de le laisser à ses impressions, car si dans ce ciel étoile, il voit le dieu du Vicaire savoyard^ il n'y verra qu'un brillant désert au fond duquel habite Tétre puissant dont il dépend et qui le laisse à sa destinée. L'éclat même de jcet azur profond aura pour lui je ne sais quoi de poignant. Il lui semblera voir tomber sur lui le regard insensible de ce dieu qui le contemple dans ses douleurs, dans sa détresse peut-être, du haut d'une béatitude inaltérable, et qui n'étendra pas son bras pour le soutenir. Vous lui interdisez la prière; vous lui dites, et je lis ces mots dans le traité que vous lui envoyez pour lui servir de guide et de consolation , vous lui dites : « Que demande* « rais-tu à Dieu? qu'il changeât pour toi le cours « des choses, qu'il fit des miracles en ta faveur? « Toi qui dois aimer par-dessus tout l'ordre éta- « bli par sa sagesse et maintenu par sa providence, « voudrais-tu que cet ordre fût troublé pour toi? « Non, ce vœu téméraire mériterait plutôt d'être « puni qu'exaucé S * Il devra en conclure que ses gémissements et ses prières sont inutiles et qu'ils iront frapper le ciel comme un airain impénétrable. Ah! je comprends qu'il verse des larmes en face de cet infmi dont les horizons se découvrent sans qu'il
1 RéimpressiOQ du Vicaire iowyard^ par M. Cousio, p. 106.
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y trouve uo cœur qui réponde au sien. Mais ce ne seront pas les larmes d'une douce émotion comme VOUS le disiez , ce seront les larme^ du désespoir j car il est renvoyé seul et sans appui aux durs labeurs de sa vie , et vous croyez que vous les lui ferez oublier avec ces idées creuses et vides ! C'est cette eau claire et froide que vous lui présentez, tandis qu'on lui oiTre un breuvage enivrant et qu'on lui promet la satisfaction de toutes ses convoitises! Il n'hésiter^ pas, croyez -le bien; il vous laissera avec votre Vicaire savoyard , et il aura raison , car il se dira qu'avec des doctrines qui sont si mortelles au principe de charité, il y a bien à craindre que ce principe ne puisse se réaliser d'aucune manière dans la société, et qu'il en reste indéfiniment le paria.
En eifet, Messieurs, la conséquence nécessaire du déisme au point de vue de l'organisation sociale est
de laisser chacun dans l'isolement de son droit et de tendre à relâcher toujours plus les liens de la solidarité. L'individualisme extrême en découle tout naturellement, puisqu'il est consacré en Dieu luimême qui n'a rien abandonné de son droit absolu. La société n'est plus qu'un assemblage de mona-