‹ Conférences sur le christianisme dans son application aux questions socialesChapitre 46 sur 69 · LB PR0TB8T* MOUS AFFEANGHIT EN NOUS ASSKAVISSANT A DIEU · texte numérisé non relu

LB PR0TB8T* MOUS AFFEANGHIT EN NOUS ASSKAVISSANT A DIEU

de cet héroïsme qui en fonl Tun des types les plus élevés du christianisme. On croit voir reparaître la grande figure de saint Paul : c'est la même ferveur, le même sérieux,, la même énergie et aussi les mêmes stigmates sanglants. Si c'est là de la partialité, je m'en avoue coupable : entre le martyr et celui qui l'envoie à la mort mon choix est fait. Gela ne veut pas dire que je me croie obligé d'accepter toute sa pensée; le protestantisme a été une réaction contre le catholicisme, et comme toute réaction, il a été trop loin. La souveraineté de Dieu est foulée aux pieds par le dogme catholique: c'est cette souveraineté que le dogme protestant a eu la noble mission de relever; mais il l'a relevée de telle sorte qu'elle revêt plus ou moins ce caractère absolu, immuable qui nous a frappés dans le déisme.

Avant de le prouver, qu'il nous soit permis, Mes^ sieurs, de vous faire remarquer que cette souveraineté de Dieu qui semble devoir tout écraser, tout broyer et, en particulier la liberté humaine; se concilie pourtant avec elle sous un certain rapport. Sans doute, le protestantisme ne lui reconnaît pas ses droits sous le rapport le plus essentiel ; il l'anéantit devant l'irrésistible puissance qui brise tout sur son passage et nous atteint comme la foudre, même quand elle nous apporte la paix et le salut. Mais au moinSy n'y a-t-il pas de demi-pouvoir entre le pouvoir souverain et nous ; au moins, dépendons-nous

498 LÉ PROTEST. NOUS AFPRAI^CfllT EN NOUS ASSE^VISSÀNT A BiEtJ.

directemerU de lui ; au moins n'avoDs-nous pas à nous incliner devant d'autres que lui. Tous ces fronts qui prétendaient s'élever àu-desstis de nous au nom d'une consécration illusoire, les voilà courbés dans la même px)udre que nous ; ces bouches qui prétendaient parler au nom de Dieu, les voilà fermées, itiuettes comme nous, et nous n'avonà dané l'ordre religieux, de commandements k recevoir que de Dieu. Nous sommes humiKés, abaissés, mais tous à la fois. Plus de distinction en face de Dieu. Dieu est appaï^u et toutes ces petites souverainetés hautaines autant que dégradantes pour lious, disparaissent, et prêtres et papes avec tous leurs in* signes, avec leurs vêtements sacerdotaux, leut verbe haut et leurs pouvoirs usurpés, ne fout ^luis l'effet que de ces serviteurs qui s'étant affublés des habits de leur maître, rimitaiènt en son absence et sont couverts de confusiou par son retour; cette imitation de là ^uverainté divine ne paraît plus qu'une insolente et ridicule parodie. Un joUg de fer est encore donné à l'homme, c'est vrai; mais 11 commence par briser tous les jougs qu'on avait portés jusqu'alors, joug de TÉgllse, joug de la tradition. En comparant à ce point de vue le catholicisme et le protestantisme, on se souvient de cette belle parole de Pascal : Si l'homme s'élève, je l'ah^lsse; s'il s'abaisse, jef l'élève. Tel Dieu est mis de côté: l'homme s'^élàveet li'est en définitive misérablemeitf

SkBStVtt DU BUT POURSUIVI PAR LA RÉFOllMB. 19*9

abaissé parce que quelque$-*uns seuls sont élevés et que i'humaoité devient l'esclave des esclaves de Dieu . Là, Dieu est rapproché de rhomme, il le jette à se» pieds, il rabaisse aussi profondément que possible, et Vhomaie s'élève; car en face de rinfini, en pré^ sence de TÉternel, il y a une égalité de servitude qui passe son riiveiau sur toutes les têtes. On n'a pas assez fait ressortir le rapport intime qui existe dans le protestantisme primitif entre la souveraineté absolue de Dieu et l'indépendance de l'individu vis-àvis de toute autorité purement humaine. L'autorité passe de la Xerre au ciel, et voilà pourquoi la liberté la remplace parmi nous. On comprend très bien comment k Réforme, tout en nous dépouillant de notre liberté morale, a cependant inauguré la liberté civile. Plus elte nous a asservis, même d'une manière extérieure à Dieu, plus elle nous a affranchis les uns des autres. Au fond, elle a infiniment plus respecté l'homme que ïe catholicisme. En ne voulant pas de souveraineté intermédiaire entre lui et Dieu, elle s'est montrée soucieuse de sa dignité. Revenons à Fexamencritique du dogme protestant dans ce qu'il a d'imparfait. Tout y est sacritié à la souveraineté de Dieu, non pas seulement en Thomme mais en Dieu lui-même. C'est-à-dire que Dieu apparaît comme une puissance sans boriies , irrésistible , agissant en face de la création comme s'il se trouvait en face du néant sans le concours d'aucun

200 SAINTBTÉ DU BOT POURSLÎYI PAR LA lUfiPOllHE.

être» élevant celui-ci, brisant cqlui^là, modelant les âmes et les consciences comme il pétrirait la matière insensible, poussant les hommes soit au bonheur soit au malheur éternel, d'après d'insondables décrets. C'est bien là le dogme calviniste dans sa rigueur, et il est assez connu pour que je ne m'arrête pas à prouver que je ne l'ai ni mutilé ni exagéré \ Àh ! je sais bien dans quel but sacré ce dogme qui nous épouvante a été formulé. Laissons-la la formule : revenons aux hommes, à leurs sentiments ; remontons à leur inspiration, prenons la peine de suivre leur pensée jusqu'à ses racines, c'est-à-dire jusqu'au plus profond de leur cœur et nous verrons que, si la formule est sèche et dure, le cœur est tendre et surtout humble. Il y a vraiment en eux une exaltation d'humilité. Quand le bandeau est tombé de dessus leurs yeux et qu'ils ont reconnu que l'homme tendait à s'élever à l'égal de Dieu, il s'est allumé dans leur âme une sainte colère, et dans leur amour pour ce Dieu offensé, ils croient ne jamais lui rendre assez ce qu'on a cherché à lui enlever; ils ne pensent pas pouvoir renverser assez bas, accabler d'assez de honte l'usurpateur. Le souvenir des honneurs qu'il avait voulu prendre pour lui les poursuit et ils éprouvent une sorte de satisfaction de cœur à le rouler dans son impuissance et sa dé-

* Voir la ooto (21) à U fin du volume.

SAlKTBTâ DU BUT FOUISUIYI PÀ« LA RÉPOtME 2Ûi

gradation. Ce sont les représailles de la conscience chrétienne, qui est indignée de toute la gloire détournée et dérobée en faveur de Thumanité. Nous retrouvons dans ces dogmes Teffusion quelquefois imprudente d'un amour que trouble un remords, et oe qu'ils ont de plus tranché, de plus aigu, n'est que l'expression sévère de cet abandon absolu de l'être, de cet anéantissement qui, ailleurs, s'est montré par de mystiques ferveurs.

Pour bien apprécier la Réforme, on ne doit jamais oublier qu'elle ne s'est pas produite sur le terrain de la spéculation pure, mais sur celui du sentiment moral, du sentiment chrétien. Luther voit un misérable moine vendre le salut éternel à son de trompe et pour quelques deniers, comme un charlatan vend ses drogues, et sans penser aux conséquences de sa sainte hardiesse, il affiche ses thèses réformatrices au portail de l'église de Wittemberg. Toute la Ré* forme est là. Ses confessions de foi n'ont pas été autre chose; c'est une protestation affichée aux murs de l'église où se tenait cette espèce de foire religieuse à laquelle les bateleurs, les comédiens et même les débauchés ne manquaient pas plus qu'à toute autre foire. Qu'on s'étonne, après cela, qu'il y ait eu quelque sévérité, quelque emportement, quelque exagération dans la protestation !

Au fond, la Réforme n'a cherché à relever la souveraineté de Dieu , d'une manière si exclusive, que

20â SAIMTBTÉ BU BUT POUftSUIYl PAU LA RÉPO&liE.

pour mieux relever son amour. Dieu n'apparâH pas dans le catholicisme avec cette liberté absolue qui lui permet de faire Tabandon de son droit, de par* donner sans autre motif que sa volonté et que sa compassion. Il n'accorde son pardon qu'à nos bonnes oeuvres et à nos pieuses pratiques ; ce n'est plus un pardon véritable; c'est une rémunération , un salaire, qu'il est presque contraint de nous donner. Le principe de charité est anéanti. Eh biea ! la Réforme n'a pas eu d'autre dessein que de le ressuciter. Elle a compris que le pardon, l'amour, n'était réd du côté de Dieu que quand, sans aucune nécessité, dans sa souveraine liberté, il faisait grâce au coupable. Aussi a-t-elle consacré tous ses eflbrts à établir dans son dogme cette liberté souveraine. Rien ne lui coûte pour cela : elle n'hésite pas à rapporter directement à la volonté de Dieu la damnation éternelle des non-croyants, dans le but de faire mieux ressortir la gratuité de la girâce. C'est ce but si audacieusement poursuivi, qui est la gloire éternelle du protestantisme. Il y a de la frivolité et de l'ignorance dans ces accusations banales qu'on lui à jetées sans cesse d'être une doctrine cruelle et impitoyable. L'inspiration qui l'a poussé à formuler ses dogmes les plus rigoureux est un saint désir de dégager de toute ombre l'amour divin. S'il l'a de nouveau compromis par ses efforts mêmes^ nous n'avons qu'une raison de ^lus pour plaiiKlre rimpmssance humaine*

L£ PAINGIPE DE CUARITi ÂLT&RÉ EN DIEU PAR LÀ RtFORHB. 203

L'œuvre de la Réforme n'eo demeure pa8 moins grande et salutaire. Elle nous apparaît comme un de ces ponts hardis, effrayants, jetés sur un abîme, sans lesquek on ne pourrait passer d'un bord à l'autre.

Ces i^éserves faites, nous n'avons plus qu'à mon* trer rapidement en quoi le dogme protestant porte atteinte au principe de charité. Il lui porte atteinte en Dieu et en l'homme : en Dieu, précisément par la manière absolue dont sa souveraineté est présentée j en l'homme, par l'anéantissementdesa liberté morale.

Nous avons vu que dans le déisiAe l'amour ne se conçoit pas , parce que tout , de Dieu à l'homme, doit aller d'après des lois naturelles que rien ne suspend ni ne fléchit. A foroe de vouloir rendre la' grâce ^uveraine et libre , le protestantisme est allé se briser sur le même éeueil.

II présente la puissance de Dieu sans aucun de ces tempéramments ^ , qui dans les livres sacrés la concilient avec ses autres attributs. Tout en revient à un décret éternel et immuable à côté duquel il il n'y a plus rien. Par cet exdusi^me, le protestantisme rejoint le déisme.

En effet, Thistoire» dans le déisme, ne fait que dérouler l'immuable pensée de Dieu; de même en estil dans le protestantisme : seulement le rouleau qui

^ Voirla note (29] à lit fin <}« volume.

204 LE PRINCIPE DE CHARITÉ ALTÉRÉ EN 1>IBU PAR LA R^FORlfE.

se déroule est plus considérable ; il ne consiste pas uniquement dans te développement simple de nos destinées , il comprend encore la Révélation. L'histoire sacrée est ajoutée à Thistoire profene; mais dans Tune et dans Tautre, vous avez le même entîhai* nement de fa^ts prédéterminés , de faits qui devaient se passer, et par conséquent naturels au sens profond du mot. La rédemption est une loi de Thistoire donnée primitivement au moade aussi bien que la loi de la pesanteur ou de l'attraction. Aussi pouvons-nous dire que le protestantisme, pris dans sa formule et non dans son inspiration , est le déisme indéfiniment agrandi. Il n'y a pas, selon lui, d'autre intervention divine dans l'histoire que celle qui , dès avant la création du monde , devait s'opérer nécessairement. Je vois bien des miracles extérieurs , un Dieu qui se fait homme , des malades qu'il guérit, des morts qu'il ressuscite; mais où est le grand miracle de l'amour qui arrête le cours naturel des choses pour nous délivrer ? Le salut, comme le mal, étant renfermé dans le décret éternel, tout va de soi-même. Dieu ne donne pas autre chose que sa pensée , tout marche selon ses intentions, ses volontés premières. Il y a bien un sacrifice sur la terre , je vois bien une victime ; mais il n'y a pas de sacrifice dans le ciel , il n'y a pas de sacrifice dans le cœur même de Dieu. C'est là qu'il devrait s'accomplir pour que le principe de

LE PRINGIPB ra CHÀtlTÉ ÀLTÈMÈ BN VOSV PAR LA RÉFOIUIE. 205

charité fût pleinement consacré. C'est là , dans le mystère de son être que devrait se passer la pre- Bàière immolation, et elle n'a lieu que si Dieu fait l'abandon de son droit. Là est le miracle essentiel^ les autres miracles n'en sont que les pâles reflets. Mais qu'abandonne-t-il si tout ce qui se passe de tragique^ de douloureux, et aussi de grand et de salutaire dans la rédemption, a été arrêté, dé^ libéré, voulu de toute éternité? On me dira : Ne rencontrez -vous pas une insurmontable difficulté? Gomment accorder le regard divin qui perce les voiles de tous les temps , et cet acte extraordinaire quidoit tout d'un coup, d'après vous, interrompre l'histoire et la recommencer à nouveau ? Mais quand ai-je prétendu qu'il n'y avait pas de mystère et d'obscurité sur ma route? Laissez-nous ce mystère, voilà tout ce que je demande, et qu'on ne le tranche pas prématurément comme dans les formules calvinistes, d'après lesquelles il disparait; car l'acte extraordinaire , le miracle qui rompt l'enchainemeat des décrets* divins par le décret libre et inattendu de l'amour est supprimé par elles. Et nous sommes en droit d'affirmer que, aussi longtemps qu'on ap« puiera à ce point sur l'immutabilité du décret , on relèvera la souveraineté et la puissance de Dieu au détriment de son amour.

Cette puissance absolue, irrésistible, dévorant la liberté morale y doit nécessairement altérer le prin«,

206 LU PUNdPB DE ClUmiTÉ ALTteJft 19 L'HIMDIB.

cipe de charité dans Thomme , comme nous Tavons fait prévoir. Nous ne retrouvons plus ce trafic des œuvres, qui desséchait et corrompait la religion; i)^ n'y a plus moyen d'acheter le ciel; avec toute la sainteté possible, on n'inscrirait pas son nom parmi ceux des élus, si Dieu ne l'a déjà inscrit. On naît ombragé de la palme glorieuse, ou bien on ne la cueillera ja* mais, quelques pénibles combats que Ton livre; il est donc impossible de donner à ses actes un motif mercenaire. Mais, dans sa haine de Toeuvre extérieure et intéressée, le dogme protestant est allé trop loin; il n'a pas établi suffisamment la nécessité de cette œuvre intérieure, sans laquelle il n'y a pas d'amour. L'homme, avant le pardon divin, est pour lui comme un cadavre ; la grâce descend sur lui , quand il est destiné à la recevoir, soudaine, irrésistible, et la foi qui opère son salut n'est pas autre chose que ce feu du ciel; en tombant sur son cœur, il ne trouve pas, sous les cendres da foyer éteint, une seule étincelle. L'homme est donc pris, saisi par Dieu, sans qu'aucun acte lui soit demandé. Les œuvres viendront ensuite, mais le salut est déjà consommé avant qu'aucune ait été accomplie, et même on ne parvient pas à justifier complètement leur nécessité. Ainsi, à ce moment suprême où Dieu et l'homme se retrouvent, où les liens entre eux sont renoués., à ce moment qui détermine le caractère de tous leurs rapports futurs, Dieu seul agit, l'homme est entièrement

l'obctrs st la poi. 207

passif. Ne voit-on pas qu'en l'annulant à ce point on l'empêche de se donner à Dieu? Gomment veut-on qu'il se .donne à lui, comment veut-on qu'il l'aime, à moins qu'on ne £asse de Tamour un sentiment vague et impuissant? Si l'amour est un acte, et le plus énergique des actes, et si on oppose d'une manière absolue la foi et l'œuvre, il en résulte que le principe de charité n'est pas réalisé par la foi ; et alors comment se réaliserait-il logiquement dans la vie qui en découle? Là est à nos yeux la grande imperfection du dogme de. la Réforme. Le principe de charité ne sera restauré complètement que quand on aura compris que la foi elle-méfeie est*une œuvre, et que l'homme agit au momeat même de son salut. On a peur de lui faire jouer «n rôle et l'on a raison; mais qu'on veuille bien remarquer, d'abord, que Dieu seul l'a rendu capable d'accomplir l'œuvre de la foi, en lui conservant le pouvoir de se donner à lui , en réveillant ses (o^ces morales et en se donnant lui-même le premier à sa créature *. Puis, quelle est la nature de cette œuvre? C'est l'œuvre de l'amour; donc c'est une œuvre de dépouillemeûlf, de sacrifice. L'homme doit s'abandonner à Dieu, comme Dieu s'abandonne à l'di; et s'il venait à se chercher luimême, à s'élevei*, l'œuvre de l'amour serait aussitôt anéantie. Il y a J;ou}ours deux i^ictimes dans l'amour véritable; et la foi est préciséj^ent cette immolation

t Voir la note (23) k la fin du volume.

208 DEMI-CATHOLIGISHE DE LA RiPOBMB.

de notre être à celui qui s^est immolé pour nous et qui s'abaisse encore jusqu'à, nous. N'est-ce pas un sacrifice réel que de s'abandonner à Dieu , malgré toutes les obscurités de la pensée et toutes les rébellions du cœur?

Messieurs, cette double violation du principe de

charité a eu pour conséquence de conduire le protestantisme à constituer un demi-catholicisme, c'està-dire à nous impos/er encore une autorité extérieure tout en nous affranchissant de l'autorité purement humaine. S'il avait admis que notre âme peut se donner à Dieu quand il se donne à elle, et que par conséquent il y a une affinité indestructible entre elle et lui, il n'eût pas voulu d'autre autorité que celle de la présence même de Dieu, de son action directe par son esprit puissant. Il lui eût suffi de nous communiquer les grands faits par lesquels Dieu s'est manifesté au monde et surtout le fait essentiel du christianisme, la rédemption qui est la révélation parfaite de Dieu dans la personne du Christ. S'il avait reconnu l'accord profond, mystérieux, qui extke entre l'homme déchu et le Sauveur du monde ; s'il avait reconnu que l'un est vraiment fait pour l'autre, il se serait contenté de nous mettre en relation immédiate avec lui par l'Écriture sainte, sans imposer à aucun degré des interprétations humaines, bien assuré que toutes les garanties se trouvent ainsi réunies pour la conservation de la

wlf"^

DBMI-CàTHOLICISMS DELA RÉFORIU. 209

vérité. Il aurait pçnsé avec raison que toutes les fois que nous nous en écarterions, nous serions avertis par une douleur de notre âme. La personne du Sauveur, voilà quelle eût été pour lui TaUtorité suprême.

Tout est changé une fois qu'on n'admet pas cette harmonie naturelle, malgré notre déchéance, entre nos besoins intérieurs et le Christ, et qu'on nous peint comme absolument insensibles à son égard, ou n'éprouvant pour lui d'autre attrait que celui qui nous est miraculeusement communiqué du ciel.

Alors, on conçoit qu'il soit nécessaire de nous imposer plus ou moins la vérité, puisqu'il n'y a rien en nous qui lui corresponde. Et voilà pourquoi le protestantisme, après avoir noblement rejeté la chaîne des traditions anciennes en a forgé une autre. Le dogme formulé par lui fut proclamé la vérité par excellence et on fut condamné à l'accepter tout entier. Il ne fut pas permis de contempler le Sauveur par soi-même, on dut prendre de nouveau l'image imparfaite que les hommes en donnaient. Les arrêtés des synodes furent imposés comme les canons des conciles l'avaient été, et même on persécuta au nom du dogme nouveau. Le livre sacré auquel la Réforme nous renvoyait à si bon droit, n'a plus été seulement le document inspiré qui nous conserve le récit de la vie du Christ afin que nous le connaissions et l'adorions ; au lieu d'être

210 IKFLIJBNCB DU PROTBSTÂNTISXB Sim LA SOCIÉTÉ HODERlOI.

l'histoire qui nous met en rapport avec lui et nous abandonne à son autorité, il est devenu trop souvent un code duquel on tire des sentences et des formules. Là lettre a été investie quelquefois d'un pouVoir qui n'appartient qu'au fait dont elle est 1 enveloppe.

Et néanmoins, malgré ces restes de servitude, le princîpe'de la liberté avait été posé et devait renouveler l'Europe. Il est temps que nous passions de ces considérations générales aux faits qui peuvent

le confirmer , et que nous nous demandions quelle

action le protestantisme a exercée sur la société.

La conclusion que nous devons tirer de notre critique du dogme protestant', est qu'il ne saurait suffire pour opérer la rénovation sociale. Si nous le considérons dans son expiression pratique, dans la constitution des pays qui se sont organisés sous son influence, nous verrons qu'il a pu conduire les sociétés modernes iusqù à la liberté politique, mais pas plus loin. Nous reconnaîtrons le même rapport entre ce dogme et les institutions des peuples qui font adopté, î[u'éntre le catholicisme et la société du moyen âge.

L'Allemagne, berceau du protestantisme, eut sa révolution politique correspondant à sa révolution religieuse. Je ne parle pas de ces soulèvements populaires qui la bouleversèrent à l'époque de la Réforme, et se terminèrent par une guerre d^extermina-

ftQUILIBM EUROPÉEN. ^1

tion; ils ne furent qu'une sinistre orophétW ^es orages au milieu desquels la démocratie devait s'établir. Mais déjà au seizième siècle il est un résul* tat polilique du protestantisme qui a une immense importance : c'est la décadence du pouvoir impérial. Cette vaste hiérarchie de princes et d^ seigneurs, qui enveloppait de fait TAllepagne et nominalement l'Europe, fut brisée ; c'était un grave échec pour le principe d'autorité dans le domaine politique. La guerre formidable de laquelle sortit l'équilibre européen, fut une guerre d'émancipation, émancipation incomplète et relative^ sans doute, mais qui devait mener plus loin. C'en était fait de cette espèce de papauté laïque qui avait concentré la souveraineté sur un seul homme et avait essaj^é de constituer l'unité au temporel comme au spirituel. Les peuples divers allaient avoir leur libre développement. Le droit des nations était reconnu, si le droit civil des individus ne l'était pas encore. 11 y avait une constitution tacite, une charte pour l'Eprope, s'il n'y en avait point encore dans les divers pays qui composaient cette vaste confédération. La guerre devint une sorte de magistrature destinée à en maintenir l'équilibre.

En même temps, un travail intérieur d'affranchissement commence partout. En Allemagne, où le protestantisme restait engagé plus qu'ailleurs dans les liens d'un catholicisme à moitié vaincu , ce

212 ACTION DU PtOTESTÀNTISHB ENàLLEMàGIIS, ACl PATS-BAS.

travail fut lent et s'opéra principalement dans le domaine de la pensée religieuse ; malheureusement, en réagissant contre un dogmatisme tyrannique, on se* coua trop souvent les liens sacrés de la foi , sans comprendre qu'il était possible de les accepter librement. Toutefois, le niveau intellectuel du peuple s'é* levait toujours plus haut, et la liberté de la pensée préparait toutes les autres libertés. Chez des nations plus pratiques que la spéculative Allemagne, le protestantisme eut un contre-coup plus prompt et plus violent. Les Provinces-Unies brisèrent le joug détesté de l'Espagne, et constituèrent un état puissant qui fut pendant des siècles l'asile et le foyer de la liberté. En même temps, Genève fondait une république austère où, sous des formes raides et malgré une aristocratie bourgeoise, le droit régnait et non comme ailleurs, la force et le rang. En France, le protestantisme inquiétait la monarchie, non-seulement comme hérésie, mais encore comme formant un état démocratique au milieu du pays. Et l'on doit reconnaître que telle était la prétention des réformés. Ils croyaient avec raison qu'ils n'auraient de garanties pour pratiquer en paix leur religion que derrière les remparts de leurs villes fortifiées. C'est bien plus l'hérésie' poli tique que l'hérésie religieuse que Richelieu, le champion valeureux de l'absolutisme monarchique, a voulu détruire dans les murs de La Rochelle.

BU P«0TBSTA5TI8Mfi EN ANGtETBRRB. 2i3

Mais le pays protestant par excellence est l'Angleterre. La révolution anglaise a été Tavénenient du protestantisme dans la constitution d'un grand peuple. Cette indépendance vis-à-yis des hommes qui nous a paru Tun des traits caractéristiques du dogme de la Réforme, y est consacrée de la manière la plus positive. L'Angleterre est le pays delà liberté civile, de la liberté individuelle. Celle-ci y est entourée de respect comme nulle part ailleurs. C'est avec des précautions infinies qu'on la suspend en cas de nécessité. Chaque citoyen se sent une inaliénable dignité;

ses droits ne dépendent pas de l'arbitraire. Ils sont gravés dans la charte du pays, dont trois pouvoirs

qui se balancent également sont les gardiens vigilants. Si l'on nous objecte les étranges disparates qui se rencontrent en Angleterre : cette aristocratie puissante, cette hiérarchie cléricale, ces abus incroyables, nous n'y verrons qu'une preuve de plus que l'Angleterre représente effectivement le protestantisme ; car le protestantisme, après avoir posé le principe de liberté, a été conduit par son dogme à l'altérer; le principe d'autorité a retrouvé une place qu'il aurait pu croire à jamais perdue. Il n'est donc pas étonnant que cette imperfection, cette inconséquence, se soit reproduite dans la sphère des institutions politiques, et nous pouvons comprendre non-seulement comment ces débris du moyen âge ont pu subsister en Angleterre, mais encore comment l'Allemagne

lié LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

$*est contentée si longtemps de tempérer quelque peu le pouvoir absolu de ses rois.

La révolution française à été le dénoûment glorieux de ce travail d'émancipation politique. Désormais l'œuvre terrestre de la Réforme était achevée : une fois la liberté civile inscrite dans la loi , ses prémisses étaient épuisées; il fallait en poser d'autres, ou plutôt en puiser de nouvelles dans l'Évangile. La tâche des sociétés reconstituées , ou se reconstituant sur la base du droit , était de rendre réel , pour tous, le droit écrit. La question sociale découlait naturellement des problèmes déjà résolus ; mais la question sociale n'est pas autre chose que la prédominance a accorder, dans les institutions, au prin«cipe de charité. C'était ce principe de charité qu*il fallait graver dans les consciences, et nous savons maintenant pourquoi le dogme protestant ne le pouvait pas.

/Si l'on veut se convaincre de l'insuffisance du protestantisme pour diriger la société dans la voie de transformation où elle est entrée, il n'y a qu'à voir son attitude vis-à-vis de la question sociale. Il s'est montré indifférent, ou hostile, à son égard ; en Allemagne, en France, en Angleterre, en Suisse, les représentants du vrai protestantisme ne l'ont pas acceptée; et dans leur juste opposition contre le socialisme^ ils ont enveloppé la question très légitime, à laquelle il a très mal répondu. Ce fait est

U PlOTISTÀlITiSMB BT LA QUESTION SOCULE. 215

surtout remarquable en Anglelerre; car, s'il y a un pays où il fut naturel que la question spciale fût posée, certes c'est bien celui-là. Auprès des châteaux splendides de laristocratie, les villes manu*facturières abritent plusde misères que nous n'en pouvons concevoir; et n'y a-tril pas touioursen face, l'Irlande qui se débat dans les tortures de la faim ? Si ce peuple puissant, qui sait accomplir ce qu'il yeut^ avait compris que Ion doit abandonner son droit exclusif dans la «mesure où cela est nécessaire pour que le prochain ne soit pas frustré de l'usage du sien: s'il avait compris qu'il doit y avoir plus de solidarité entre les intérêts, plus de protection de la jpart de la société pour ses membres faibles, il y a longtemps que tout serait changé. Si donc l'Angleterre nous montre encore aussi hideuse la plaie de la pauvreté , nous devons, en conclure qu'il n y a pas eu , dans la pensée religieuse qui y prédomine, une inspiration assez puissante dans le sens des réformes sociales.

Nous avons une preuve très forte que l'impuissancç du protestantisme actuel nç doit pas être attribuée à une cause seconde, mais bien à son principe premier : c est que partout, aujourd'hui , il se décompose.

En Angleterre, il semble conserver encore intact son moule antique, parce que la révolution qui remue

l'Europe n'y a pas encore pénétré ; mais du jour où

elle y pénétrera, où elle y jettera sa lave ardente, le

216 DISSOLUTION DU PROTISTÀHTISMB.

moule éclatera. Déjà depuis le commencement du siècle, il y a un travail de dissolution qui est purement ecclésiastique, antiépiscopal , mais qui portera plus loin qu'on ne pense. En Allemagne oà la question sociale est dès longtemps posée avec les questions politiques ' les plus graves, le protestantisme est partout battu en brèche. Ceux-là même qui sembleraient devoir être plus longtemps retenus par les souvenirs et les traditions, se lancent dans des voies nouvelles qui , hélas ! sont pour beaucoup des sentiers d'égarement ; le peuple subit toutes les influences imaginables, précisément parce que la formule ancienne ne lui suffît plus, sans qu'il s'en rende compte. /

Parmi nous le protestantisme est si pauvre en inuence, que beaucoup d'entre vous se demandent où il se cache , qu'on le remarque si peu. Il fait bien de ne pas se donner en spectacle, car il est misérablement déchu. L'église protestante de notre pays, ne peut pas même s'appeler une Église; vous y entendez plusieurs enseignements difierents qui se contredisent. D'une part, vous y trouvez un rationalisme sans largeur, plutôt sceptique que hardi, qui n'est que le Vicaire savoyard en robe et en rabat, moins ses acccents passionnés, bien entendu ; d'une • autre part , un christianisme sincère , mais qui se résigne à s'annuler, en partie, par un faux accord avec son adversaire. De cette confusion d'idées, d'o-

DISSOLUTION DU PROTHSTÀIITISIIE. 217

pinioDS dans la même église, il résulte que si vous lui demandiez quelle est sa réponse, comme Église, aux questions^ qui vous préoccupent , elle devrait se taire; non pas faute d'en avoir une, mais parce qu'elle en aurait deux ou trois, et qu'étant l'association des contraires , elle ne peut que vous dire, sur toute chose, oui et non à la fois. Triste état, qui ne prouve que trop que le protestantisme en France, comme partout ailleurs , a fait son temps !

Est-ce à dire qu'il ne renferme aucun élément pour l'avenir ? Bien au contraire, nous savons qu'il y a en lui déjà le tressaillement de cet avenir Oui, de quelque côté que nous nous tournions, nous trouvons en lui un travail qui doit être fécond. Sous ce rapport, il se présente à nous avec un tout autre caractère.

Mais, Messieurs, il n'est pas seul à travailler à ce développement de la vérité, et je consacrerai notre prochain entretien à vous montrer, dans les divers systèmes que nous avons examinés, cette élaboration salutaire. Nous avons achevé ce que notre tâche avait de pénible, et maintenant nous n'avons plus à critiquer, mais à rallier dans la place assiégée, les nombreux alliés que nous y comptons. Il n'est pas une seule doctrine qui n'ait aujourd'hui ses éclaireurs, la devançant d'un pas rapide ; nous sommes dans une époque d'anxieuse attente; les hommes de bonne volonté sont nombreux, c'est à eux que nous

218 DISSOLUTION DU PROTBSTÀimSin.

voulons faire appel , pour nous frayer ensemble uiie route droite et sûre.

Ne croyez pas, Messieurs, que nous ayons la prétention de vous indiquer i^ne route nouvelle, comme si nous eussions fait quelque merveilleuse décou7 verte; non, ce sont vos propres aspirations ^ui nous guident : il nous semble voir où elles tendent et quel développement de la pensée chrétienne elles appellent.

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