‹ Conférences sur le christianisme dans son application aux questions socialesChapitre 60 sur 69 · HUITIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

HUITIEME CONFERENCE

HUITIÈME C(»ÏFÉRËNGË.

Tennd de Taspiration ' univeneUe dans un retour ^u Christianisme éfvângéliqné/'— SohéiiioS du't»roblèiiiè religieux dans le sens profond da sacif âce du, CJ^st. rr. Pc^bilité à œ point de vue d*arriver à une solution du problème social.

Messieurs,' ai^rivé's àù terme de 'ces conférences, noos n'en ' somme^^ phîs k dom'aiidér d'une manière générale \xtie rénovation religieuse qui prépare une rénovation âodiate. Nous savons dans quel sens la première doit s'opérer; nous savons dé plus quels obstacles elle réhd^ntrei Nous avons vu ses premiers commencements dans les aspirations qui de tous côtés ^ujourdliùi devancent Tavenir que nous

appelons. Il né nous resté plus qu'à déterminer avec plus de précision la ligne qu'il nous faut suivre ou prolongea pour atteindre le but.

Cette ligne, Meteiëtirs, il nous est facile de la

272 COlCDITIOlfS DK LA RÉALISATIOll DU PRUICm DK CHAmiTlî.

trouver, maintenant que nous connaissons les courbes nombreuses qui nous éloignent du droit chemin. Elle doit passer, à égale distance du socia* lisme et du déisme , comme entre les deux grandes former du christianisme que nous avons examinées. Nous ne pouvons encore faire prévaloir le principe de charité dans nos conceptions religieuses avec une puissance telle qu'il pénètre dans la conscience publique , la tourmente comme un remords et la contraigne de le graver dans la loi. Nous n'avons pas le dernier mot de la spéculation chrétienne de notre époque, mais nous savons sous quelles conditions il sera prononcé. Ces conditions essentielles sont au nombre de deux : d'abord , le principe de charité ne peut se concevoir en dehors du principe de liberté et de justice. La liberté, c'est la possibilité de l'amour, du don. Tputçs les. fois qu'on viole celle-ci, on altère , on détruit le principe de charité. Nous l'avons reconnu pour Jie socialisme qui, abolissant la liberté en Dieu et enrhotn* me, ne leur laisse pas le pouvoir de se donner, de se dévouer. Nous l'avons reconnu pour le catholicisme qui, anéantissant l'individualité devant la société religieuse, fait de l'homme une machine à. bonnes œuvres et substitue le principe d'autorité au principe de charité.

La seconde condition est que, de la part de Dieu comme de la .part de Thomme, il y ait don roel,

LE l^ftlNCIPK BE CHAftITÊ BASfi SUE U!f PAIT. i^73

sacrifice. Si Dieu ne se donne pas à nonscoinnie dans le déisnoe d'après lequel il n'abandonne pas son droit, mais se renferme dans l'immutabilité des lois naturelles, il est évident qu'on ne saurait parler du principe de charité. 11 ne serait pas davantage rétabli si, comme dans le dogme de la Réforme, l'homme n'était pas jugé capable de faire à aucun degré le don de son être, l'immuable décret le poussant seul dans les bras de Dieu ou l'en éloignant à jamais* ; On ne peut pas alors raisonnablement fonder le droit social sur le dévouement, puisque ce n'est pas le dévouement qui est à la base de la vie religieuse f mais une sorte de violence faite à notre liberté.

Ainsi, conciliation du principe de liberté et du principe de charité, capacité et réalité du don, du sacrifice , reconnues en Dieu et en l'homme ; hors de là, nous ne pouvons espérer de comprendre le principe de charité.

Nous devons conclure encore de tout ce que nous avons dit jusqu'ici, qu'il ne peut se baser comme tel autre principe sur un enchainemept de pensées, ni même sur une simple intuition de l'âme, mais qu'il doit s'appuyer sur un fait surnaturel. ' Nous comprenons que , par exemple , on arrive à croire à l'existence de Dieu, à son éternité, à sa justice, soit en écoutant battre son propre cœur, en prêtant l'oreille aux révélations de sa conscience, soit en remontant par la pensée, par le

â74 LS FRUfCIPB BE CHARITfr BASÉ SUE UN FÂIT«

rdisonnement, le cours des faits naturels jusqu'à leur source première. ÀvecTinstinct divin qui est en chacun de nous, la vue derunivers, du monde naturel, suffit pour que nous reconnaissions les principaux attributs de Dieu, quand nous n'avons pas le regard obscurci. « S^ perfections se voient comme à l'œil dans la création, » disait un apôtre; mais il est une perfection qui ne peut se percevoir ni par Tœil du corps, ni même par Tœil de l'àme, à moins qu'elle ne soit révélée par un fait surnaturel : c'est la miséricorde de Dieu. Cette miséricorde consiste essentiellement dans un fkit surnaturel. Dieu aban^ donne son droit pour nous pardonner : voilà la miséricorde divine, voilà le fondement du principe de charité. Le raisonnement nous conduirait à une conclusion directement inverse. Si nous construisions un syllogisme en partant du droit de Dieu lésé par nos rébellions, notre conclusion serait naturellement que ce droit lésé devrait être vengé sur nous. Nous serions amenés à la même conclusion en consultant notre conscience. Elle n'est que la révélation du droit de Dieu, elle crie vengeance contre le coupable qui l'a violé ; elle est l'organe d'une loi aussi foudroyante que celle du Sinaï.

S'il a plu à Dieu de ne pas venger son droit, mais de l'abandonner en nous pardonnant, le fait seul du pardon nous l'apprendra , fait qui dépasse toutes les lois de la raison , folie au point de vue logique

CfUÉM BB LA GlAEITft PIBVYB OU PAIT. 375

comme tout sacrifice. Le principe de charilé ne peul donc être fondé que sur un fait. Il ne s'agit pas d'élaborer à grand'peine une théodicée , une savante ontologie; nous sommes en dehors des exigences de la philosophie, parce qu'il y a ici plus qu'une philo* Sophie. La question qui se pose est celle-ci : s'estil passé dans l'histoire du monde un fait surnaturel qui réalise dans ses deux conditions essentielles le principe de charité?

Messieurs , nous croyons fermement que ce fait surnaturel et divin s'est passé. Si cela n'était pas ^ on n'aurait pas même dans le monde l'idée du prin^ cipe de charité. Cette idée n'est que le reflet souvent bien p&li du fait lui-môme. C'est une réminiscence vague, comme celles dont parle Platon, et qui sont semblables aux débris épars d'une destinée anté<^ rieure. Mais soyez sûrs que jamais nous n'eussions eu la moindre notion du principe de charité, s'il n'y avait eu de Dieu à nous un acte éclatant de miséricorde. Si cet acte n'était pas au fond de Thistoire de l'humanité , si tout reposait sur la stricte justice dans nos rapports avec Dieu, nous ne connaitrions que la stricte justice, soit en lui, soit en dehors de lui; car nous ne devons pas oublier que, suivant l'expression d'un philosophe mystique , nous ne voyons les choses que dans la lumière de Dieu. Pour qu'il y ait en nous l'idée de la miséricorde, il faut qu'un fait corresponde à cette

â76 L*IDÉE DE LA CHARITÉ PItBUVB DU FAIT.

idée; nous n'aurions pas inventé Tacté extraordinaire et surnaturel du pardon. Nous ne faisons qu'étendre le fameux argument de Descartes en faveur de l'existence de Dieu. Partant de ce principe qu'il doit y avoir proportion entre les effets et les causes, il disait que l'idée de Dieu était si sublime, dépassait tellement l'entendement de la créature, qu'elle devait avoir pour principe et pour cause Dieu luimême. Eh bien , de même en est-il de l'idée du pardon , de la miséricorde : elle doit avoir pour cause le fait mèmc^ du pardon. Ce sont des choses qui ne peuvent monter du cœur de l'homme, mais qui montent des profondeurs du cœur de Dieu.

Le christianisme, qu'il ne faut pas faire remonter seulement à Jésus-Christ, mais qui pour nous remonte au jour où Dieu, prenant pitié de l'humanité, prépara son pardon et son salut, le christianisme a comme pétri de nouveau la pensée humaine; et quand même elle laisse échapper la réalité , le corps, les faits, elle en garde l'ombre dans ses principales idées. Toutes lés fois qu'un homme parle de dévouement et de charité, qu'il soit croyant ou non, il rend involontairement témoignage au fait le plus essentiel du christianisme.

Mais cette ombre de christianisme dont nous ne pourrons jamais nous défaire, n'est pas suffisante pour que le principe de charité soit fondé. Et" c'est précisément parce qu'on s'en tient généralement à

NâClSftiTÉ O'UM K£TOUE À Là GEOIX. OU GUIST* 377

ce pftle fanttoie de l'Évangile. que la conscience publique et la loi 'tont si peu chrétiennes. Il faut inscrire dans cette consdeuoe non pas tant des prin*cipes moraux 9 que le grand fait du christianisme, le sacrifice du Christ. Les préceptes moraux qui recommandent le dévouement, sont ce sacrifice sublime réduit en idée, en théorie, et par conséquent dépouillé de sa vie et de sa puissance. I<ious croyons donc que, pour arriver à un état social nouveau, il faut commencer tout simplement par raconter l'É*vangile. On a déclamé sur la fraternité et le dévouement, on en a quelquefois démontré la nécessité ; il faut à présent les montrer et pour cela revenir de l'idée au fait lui-même, c'est^-dire à la croix du Christ. Le retour à la croix du Christ, voilà le terme de nos aspirations, et là nous pouvons nous reposer, car nous avons trouvé ce que nous cherchions, le principe de charité à la source où nous pouvons le puiser abondamment pour le répandre comme une eau vivifiante dans nos cœurs desséchés et dans notre société épuisée.

Le retour I est-ce à dire que Ton s'est absolument écarté de la croix? Non, Messieurs, on s'en est seulement éloigné, et il faut remonter au delà des formules qui enlèvent à la foi sa simplicité et sa candeur. Il semble que l'homme, même l'homme croyant, n'ait pu demeurer sur les cimes du Calvaire; il en est descendu dès le lendemain du chrâsi-

â78 NtCBMiTÉ B*im mSTOUR À LA CEOIX DU CIHUST.

tianisme, et il n'a regardé le Christ que de loin , du bas de la montagne en quelque sorte, et confusément , à travers des voiles , comme s'il n'eût pu supporter le spectacle du sacrifiée divin. A chaque époque Dieu lui fait déchirer un de ces voiles, c'est-à-dire, briser une de ces formules imparfoites , et remonter une pente de la montagne sainte, et le terme suprême de l'histoire sera, pour lui , de se trouver aux pieds mêmes du €hrist crucifié, comme Marie, au jour des suprêmes douleurs, le contemplant face à iace, dans ses souffran*^ces et dans son triomphe; la foi chrétienne, dans sa perfection , sera plus simple, plus naive que ja^mais, puisque ce sera une vue toujours plus immédiate du Christ. Mais, pour arriver k cette vue, pour renoncer à tout ce qui l'altère et ht trouble, il faut les expériences douloureuses de bien des siècles. Ce ne sera plus l'humanité croyante se trouvant tout naturellement, comme les premiers chrétiens, au pied de la croix; mais ce sera l'humanité y revenant toute brisée, sachant ce que c'est que de s'en ékngner, que de ne la considérer qu'à travers les ombres de la pensée humaine, y revenant, lasse de savoir, pour voir et pour adorer.

Vous comprenez que nous puissions parler de rénovation religieuse, tout en parlant de retour à ce passé divin qui renferme l'avenir, car nous n'y reviendrons tout à fait qu'en dépassant non seule-

IfiCIBtlTt d'un ftSTOUR A LÀ. €«01X BD GmiftT. 279

ment le (>antliéÎ8ine et le déiJsme, mais encore le dogme catholique et le dogme protestant ; nous touchons au moment où il sera pmihis i là pensée chrétienne de prendre un grand essor, et déjàelle a assez pénétré Je sens profond du sacrifice du Christ pour qu'il soit possible de placer dans une Idmièrë plus ipive le prinbipe dî8 charité*

Je me bernerai , Messieurs^ i voué ^ppser le: Ti^il <^rétien par exc^Uence^ tel que je le odnçois. Je n'ttitrerai point dans de longs raisonbemjsû^, et vous ne me les demanderez pas, tous souvenant qu'il s'agit d'un fait et non d'un âtjstème. Ge fait ëst^ avant tout» «n fait spirttud et moral , eiar le foit extérieur n\ d'autre valeur que oelle que lui confère le f^it inté^ rieur, mystérieux, dont il est l'enveloppe en quelque sorte. Qu'à une certaine époqiié un homme ait été mis à mort pour s'être donné comme Ui} envoyé du ciel, il n'y a riealàqui se distingue d'une multitude d'autres faits de l'hisloire; tnais sHl se trouve que cet homme est vraiment un envoyé du eiel , plu^ que cela, le fils de Dieu ; s'il se trouve que, par sa mort, il consomme l'œuvre suprême de l'amour divin , alors tout change et nous comprenons que sur e^te croin t'accomplit le plus grand événlemcient de l'histoire^ C'est le &it moral qui fait la grandeur du fait a^té* rieur^ car même les circonstanees extraolrdinairef qui accompagnent le deraier, ces ténèbres subites, ces sépulcreë ouverte, et surtout eetté pierre du tôm**

480 LE FAIT BXTtUBVft tT ÎM FAIT I!ITÉMSim«

:beau du Christ roulée^ pour qu'il secoue son linceul au bout de trois jours , tous ces miracles peuvent être révoqués en doute, comme tant d'autres miracles qui ont été supposés, tant qu'on n'a pas accepté le miracle spirituel, la nature et l'œuvre supérieure du Christ. Ce miracle spirituel et moral, ce fait divin, il n'y a qu'une manière de le constater: c'est non pas de le discuter, mais de Texpérimenter. Une doctrine qui se donne comme un système de philosophie, doit être analysée philosophiquement; pour connaître un fait, il n'y a qu'un moyen , l'expérience. Si c'est un fait extérieur, un fait d'his-^ toire naturelle, prenez la loupe et le scalpel ; si c'est un fait moral, qui prétend satisfaire votre âme et votre conscience, apportez votre âme et votre conscience; s'il les satisfait en réalité, vous savez ce qu'il vaut! Je n'ai donc qu'une chose à faire, c'est de vous donner à connaître le fait sur lequel le christianisme repose. A vous de sentir s'il répond à vos besoins intérieurs; s'il y répond, comme nous le croyons, si vous éprouvez qu'il est divin , si , à la vue du Christ mourant, vous vous écriez, comme cela nous est raconté d'un capitaine romain passant devant la croix et la contemplant : Cet homme est vraiment un Dieu! croyez en cet élan de vos cœurs, il ne vous trompe pas. Ah! puisse notre génération tout entière se placer en face de la croix! Il nous semble que puisqu'elle afspife à une réalisation plus complète

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